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son sexe ne réussit jamais à le modifier essentiellement et à faire de lui autre chose que ce qu'il était par le fait de sa naissance. Il fut mêlé aux faits et aux doctrines de notre temps, il essaya de s'y intéresser sans y pouvoir parvenir. Ce ne fut pas chez lui mauvais vouloir ni parti pris, car son intelUgence est très docile ; ce fut impuissance insurmontable. On sent parfaitement en le lisant que le spectacle des choses modernes ne lui disait rien ou à peu près rien, qu'il les comprenait sans en être touché. Il n'a d'affection vraiment forte que pour la nature, qui ne connaît, elle, ni le passé ni le présent; il ne se sent vraiment à Taise que dans son atmosphère de recueillement et parmi ses mille visions de beauté. La vie morale est donc la même chez le frère et chez la sœur; chez tous deux elle tient au passé, chez tous deux elle revêt une forme de silence et de paix. Seulement cette paix est chrétienne chez Mlle de Guérin, plus païenne chez son frère. Tous deux sont remarquables enfin par leur docilité passive, leur tendance à laisser couler leur vie, comme ils disent, leur peu de goût pour l'action et le mouvement. Mais Maurice laisse sa vie se dissoudre voluptueusement dans la nature , son âme s'écouler dans l'eau des fleuves et s'évaporer en nuages, tandis que Mlle de Guérin laisse sa vie se fondre dans la prière et son âme se porter vers Dieu. Le dernier mot de son journal en est aussi le parfait résumé : « Mon Dieu I que le temps est quelque chose de triste, soit qu'il s'en aille ou qu'il vienne ! et que le saint a raison qui a dit : Jetons nos cœurs en l'éternité ! >
Nous nous réjouissons du succès remarquable qu'ont rencontré les publications des Reliques littéraires des deux frères, principalement le Journal de Mlle de Guérin, sans bien nous rendre compte, nous l'avouons, des raisons qui l'ont déterminé. Ce succès est à la fois pour nous une joie et un étonnement : une joie, parce qu'il est mérité tant au point de vue littéraire qu'au point de vue moral; un étonnement, parce que les sentiments et les pensées dont ces Reliques nous entretiennent sont à l'antipode des sentiments et des pensées aujourd'hui dominants. J'appellerais volontiers ce succès, faute d'un autre mot, un succès par antiphrase. Rien ne fait plus contraste avec la littérature en vogue que cet humble et poétique journal de Mlle de Guérin. Les parfums exquis qui s'en exhalent n'ont rien de commun avec les parfums capiteux, acres et mordants que nous cherchons aujourd'hui dans nos livres à la mode. Quant à la vie morale qu'il dépeint, elle est aussi loin que possible de notre vie affairée, tumultueuse, sans frein, sans repos et sans douceur. Cette vie morale, qui subsistait encore très fortement à l'époque où Mlle de Guérin écrivait son journal, est aujourd'hui à peu près éteinte et va s'affaiblissant chaque jour. C'est tout simplement la vie de la vieille France dans toute sa pureté, son affabilité, son fort attachement aux anciennes habitudes, aux mœurs locales, aux traditions transmises par les ancêtres et religieusement conservées. Notre vie mobile et voyageuse, sans racines et sans liens, ne saurait plus donner
ridée de cette vie sédentaire, fixée au foyer comme la plante à la terre. On trouverait encore, je le crois, mais on trouverait assez difficilement au fond de nos provinces Timage de ces mœurs calmes et la ressemblance de cette personne digne et recueillie. Il y a fort à parier que tous les manoirs de Cayla de France sont aujourd'hui ou plus bruyants ou plus déserts que celui où vécut Mlle Eugénie de Guérin. On a clos pour toujours sans doute les portes de ces demeures autrefois vénérées, ou bien peut-être de nouvelles habitudes profanes et mondaines s'y sont introduites avec des hôtes nouveaux. Pour comprendre réellement le charme du journal de Mlle de Guérin, il faut faire un retour en arrière dans ses souvenirs si Ton est déjà parvenu à Tâge d'homme ; quant aux lecteurs assez heureux pour appartenir aux générations qui entrent dans la jeunesse^ ils devront faire un léger eiïort d'imagination afin de suppléer par la rêverie à l'absence des souvenirs.
Ce journal, irrégulièrement tenu, soumis à des interruptions fréquentes, va de la fin de 1834 à la fin de 1840. Mlle de Guérin l'avait entrepris pour remplir le vide des heures, pour se raconter à ellemême son âme, et aussi beaucoup pour obéir aux sollicitations de son frère Maurice qui se plaisait à lire ces confidences intimes dans lesquelles il retrouvait comme une ressemblance de son propre moi. Représentez-vous, au fond du Languedoc, le château peu somptueux d'une famille de noblesse campagnarde réduite, par le cours du temps, à une quasi-
pauvreté supportée avec modestie et dignité. Le fils aîné, Maurice, est au loin, en Bretagne, à Paris, en lutte avec des difficultés trop grandes pour ses forces^ cherchant péniblement à se créer un gagne-pain et se traînant à pas débiles vers une célébrité qu'il n'obtiendra que dans la mort. Le vrai chef de la famille est précisément Mlle Eugénie, noble personne, d'une âme pieuse et d'un cœur aimant, tout entière partagée entre les devoirs de chaque jour et les pratiques de la dévotion. Que d'épines dans cette existence cachée I que de cuisantes petites douleurs dans cette destinée obscure ! que de pénibles sacrifices pieusement offerts à Dieu ! Contrairement à ce qu'on raconte de ses frères, Mlle Eugénie n'avait pas reçu le don de la beauté, et parfois elle s'en montre triste, jusqu'au point de s'étonner que Platon ait pu faire passer la santé avant la beauté dans l'échelle des biens désirables. Nature aimante, elle est condamnée à vivre seulp, car la médiocrité de sa fortune, jointe à la noblesse de sa condition, lui ordonne le célibat sous peine de déchéance. Heureusement son cœur sait où se prendre, et elle reporte toute sa tendresse sur ce frère absent qu'elle a vu naître, dont elle a soutenu les premiers pas et recueilli les premières paroles. Maurice pour elle est un culte, une religion, presque une superstition. Son corps est au Gayla,mais son âme est avec Maurice à Paris ; elle le suit dans tous ses mouvements, elle s'inquiète de toutes ses journées, elle s'afflige de sa tiédeur religieuse et s'alarme de l'obstination patiente de la fièvre qui le
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mine et de la toux qui le déchire. Si elle s'écoutait, elle obéirait volontiers à sa nature rêveuse ; elle est née comme Maurice avec des dispositions à la mélancolie, et il lui plairait parfois d'y céder et d'y chercher cette molle consolation que les personnes malheureuses savent y trouver. Mais le devoir lui ordonne le sacrifice de cette amère volupté, et alors la religion la relève et l'arme d'une énergie admirable. Elle aime la poésie et l'étude, il lui faut inter* rompre son joui'nal pour achever une quenouille à demi filée, poser le volume commencé pour surveiller une casserole. Pour elle la vie n'a pas d'horizons ni d'espérances, chaque jour sera pour elle semblable à tous les jours. Elle le sait et plie par moment sous le faix de cette pensée; cependant elle se redresse bientôt et reprend avec une résignation joyeuse la même tâche monotone qu'elle avait achevée la veille et qu'elle recommencera le lendemain. Mais il n'y a rien dans la vie après tout, que ce que chacun de nous y met; Mlle de Guérin y met beaucoup, car elle y met toute son âme; en sorte que cette vie si vide en apparence et d'un cadre si étroit se trouve peuplée de plus de sentiments et de pensées, qu'une de ces existences affairées où l'être humain finit par s'oublier dans le tumulte extérieur et disparaître dans le nuage de poussière que soulève son activité sans frein.
Il n'y a pas d'événements proprement dits dans cette existence qui tourne tout entière dans un rayon de quelques lieues, et qui ne se rattache au monde
que par quelques rares relations. Mlle de Guérin possède quelques amies, une entre autres, qu'elle a connue à Téclosion de la jeunesse, en sorte qu'elle lui apparaît toujours à travers un rideau de fleurs; elle aime aussi, pour l'amour de Maurice qu'elles ont aimé, quelques personnes qu'elle n'a jamais vues pour la plupart et qui sont parsemées çà et là, à Paris, en Bretagne, dans le Nivernais. De temps à autre, quel* ques visiteurs appartenant à la noblesse du voisinage s'arrêtent un jour au Gayla et y portent une animation qui s'éteint bien vite. Cependant Mlle de Guérin n'est pas aussi solitaire qu'elle le semblerait au premier abord ; elle connaît les infirmes et les pauvres gens des environs et elle leur rend visite. Aujourd'hui l'un, demain l'autre; le temps passe ainsi, et le cœur a trouvé la pâture de sympathie quotidienne qui lui est nécessaire pour vivre. Elle entretient des relations amicales avec les pieuses paysannes qui lui racontent toutes sortes de guérisons miraculeuses et d'anecdotes sur la mort et l'enfer qu'elle accepte sans critiquer, avec une humilité toute chrétienne. Un jour cependant elle se trouble, il a été question d'éloigner de la localité le vénérable prêtre qui lui sert de conseiller spirituel. Cette solitude qu'elle supportait avec tant de légèreté, elle tremble de la trouver pesante lorsque son confesseur sera parti. Le confesseur! combien il est difficile de faire comprendre à des mondains ou à des désœuvrés parisiens la place que tient dans de telles existences « cet homme, ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître,
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sa lumière ; cet homme qui nous lie, et nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en rappelant notre père, comme Dieu. )) Tel est en abrégé le tableau que présente le journal de Mlle de Guérin.
Tout cela est bien peu de chose, direz-vous peutêtre? Ehl sans doute; mais, comme le remarque Mlle de Guérin elle-même, ce qui nous intéresse, ce ne sont pas tant les choses qu'on dit, qu'une certaine manière de les dire. Laissons-lui raconter elle-même un ou deux incidents de son existence :
« C'est une jolie chose qu'une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l'interroge, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois : pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le sacrifice, pour les justes, pour les pêcheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l'angélus et les heures saintes où Dieu veut être loué; à mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie, ou de quelque saint bien-aimé; leurs regards monteront au ciel, ou dans une église leur cœur se distillera en amour
« Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien. Il a peur, il s'en va, et le pauvre encagé s'attriste, s'agite comme pour s'échapper. Je ferais
comme lui si j'étais à sa place, et cependant je le retiens. Vais-je lui ouvrir? Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait heureux; mais je ne l'aurais plus, et je Taime, et je veux l'avoir. Je le garde. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier : je jouis de toi aux dépens de ta liberté; je te plains et je te garde : voilà comme le plaisir l'emporte sur la justice! Mais que ferais-tu si je te donnais les champs? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sont jamais dépliées, n'iraient pas loin dans le grand espace que tu vois à travers les barreaux de ta cage? Ta pâture, tu ne saurais la trouver; tu n'as pas goûté de ce que mangent tes frères, et, même peut-être te banniraient-ils comme un inconnu de leur festin de famille. Reste avec moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes et le froid du matin t'empêcherait de chanter. »
N'est-ce pas que c'est charmant? Le passage sur la cloche se transformerait aisément en une strophe digne de trouver place dans la belle pièce de Schiller; le chapitre de Sterne sur la captivité du Sansonnet n'est pas plus ému et n'est pas aussi sincère que le discours de Mlle de Guérin à son oiseau captif. Tout le journal est de ce ton et offre à chaque page des traits pareils. Ce qui le caractérise avant tout, c'est le bonheur des expressions, la spontanéité des paroles, l'invention non cherchée des tours et des mots. Voici quelques-unes de ces vives paroles cueillies çà et là dans le journal ; les épis feront juger de la gerbe, le bouquet fera juger du parterre. Il n'y a rien qui
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transporte plus loin de la littérature artificielle que ces heureuses et jolies trouvailles de mots et d'images par un esprit naïf.
« Je ne sais ce que j'ai gribouillé; mes idées sont gênées, mal à Taise, comme prises à la patte, et se débattant bizarrement dans ma tête. Les laisser faire? Non ; je m'en vais après un tendre bonsoir. »
€ Si tu préférais des paroles, j'en trouverais dans mon cœur quand il n'en vient pas du dehors. Le cœur des femmes est parleur et n*a pas besoin de grand*chose; il lui suffit de lui-même pour s'étendre à l'infini et faire Féloquent de cette petite poitrine où il est, comme d'une tribune aux harangues. »
« Entre femmes, l'amitié est bientôt faite : un agrément, un mot, un rien suffit pour une liaison ; aussi ce sont nœuds de ruban pour l'ordinaire, ce qui fait dire que les femmes ne s'aiment pas. »
« La mort de M. de Bayne, certaine aujourd'hui. Une belle âme de plus au ciel. Il avait une foi débordante ; il trempait tout de Dieu. »
€ J'écris d'une main fraîche en revenant de laver ma robe au ruisseau. C'est joli de laver, de voir passer des poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau ! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel,rimage de la vie, un chemin courant *, le réservoir du baptême. »
i. Expression de Pascal, soulignée dans le texte.
c J'aime le mois de Marie et autres petites dévotions aimables que l'Église permet, qu'elle bénit, qui naissent aux pieds de la foi, comme les fleurs aux pieds du chêne. »
« Notre ciel d'aujourd'hui est pâle et languissant comme un beau visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur des fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d'orage et cet air de mai font quelque chose de chiffonné, de triste et de riant que f aime, »
« Jamais orage plus long, il dure encore ; depuis trois jours le tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s'inclinent sous ce déluge ; c'est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans le beau triomphe de mai. Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la salle, en voyant les peupliers du Pontet, penchant leur tête tout tristement, comme quelqu'un qui plie sous l'adversité. Je les plaignais ou peu s'en faut ; il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une âme. »
« Entre beaux effets du vent à la campagne, il n'en est pas qui soient beaux comme la vue d'un champ de blé tout agité, bouillonnant, ondulant sous les grands souffles qui passent en abaissant et soulevant si vite les épis par monceaux. Il s'en fait par le mouvement comme de grosses boules vertes roulant par miliers l'une sur l'autre avec une grâce infinie. J'ai passé une demi-heure à contempler cela et à me figurer la mer, surface verte et bondissante. »
Mlle de Guérin avait, comme son frère Maurice, un sentiment vrai et profond de la nature. Chez Maurice, ce sentiment était exclusif et débordant ; il se livrait sans contrainte et sans scrupule à son affection pour la nature, comme un enfant se livre aux caresses de sa mère ou de sa nourrice ; mais chez Mlle Eugénie, ce même sentiment est dompté, bridé et pour ainsi dire tenu en laisse par la foi. Dieu est pour elle ce que la nature est pour son frère ; ce n'est qu'à Dieu qu'elle s'abandonne, ce n'est qu'en lui qu'elle veut s'absorber. Cette nature qu'elle sent si bien, elle ne lui prête qu'une attention passagère et ne lui consacre que les heures de récréation de son âme : mais alors elle rencontre ces vivacités de tendresse, ces gentillesses de langage, ces élans d'affection qu'inspirent les Sentiments contenus et les amours auxquels on résiste avec détermination. Chaque petit détail saisi par son œil est rendu sensible à l'imagination avec un bonheur surprenant. Cependant elle ne peint et ne peut peindre que des détails, parce qu'elle ne voit dans la nature que des choses créées, et comme des œuvres d'art distinctes de l'artiste qui les a produites. La nature pour elle est une sorte de musée divin, ce n'est pas un temple où réside une puissance créatrice. Aussi, tout en sentant admirablement la beauté des objets particuliers, isolés, pris l'un après l'autre, ne comprend-elle pas comme son frère leur vie profonde et les rapports poétiques qui les unissent entre eux.
Une particularité très originale de ce sentiment,
c'est que Mlle de Guérin ne voit la nature que transformée par la religion et comme christianisée. Toutes les choses matérielles ont reçu, dirait-on, une sorte de baptême et ont été exorcisées, aspergées d*eau bénite ; la nature, dans son livre, a toujours Tair d*être au lendemain des Rogations et sous Tinfluence des prières et des bénédictions que l'Église répand sur les campagnes dans ces jours de fête. La religion a eu sur la vie morale de Mile de Guérin un tel empire qu'elle lui a donné sa forme d'imagination. Ses associations d'idées et d'images lui sont inspirées par ses habitudes de piété, de sorte que tous les faits naturels se relient sans efforts aux préoccupations et aux pratiques de sa vie religieuse. Le soleil, en tombant sur les tapisseries de sa chambre, y ébauche quelqu'une de ces images que notre rêverie achève comme il lui plaît. Qu'y voit-elle? Une tête de Christ, la plus admirable qu'elle ait jamais vue. Elle s'amuse à tisonner dans la braise pour y chercher les figures que nous y avons tous cherchées, et voilà que cette fantasmagorie du foyer lui renvoie une figure portant un air de souffrance céleste qui lui peint une âme du purgatoire. Elle écoute le chant des oiseaux et se prend à les envier; pourtant elle se ravise et pense que les oiseaux sont moins heureux qu'elle, car s'ils chantent, ils ne prient pas. Elle perd une tourterelle qu'elle aimait, et cet accident lui suggère une difficulté de théologie des plus charmantes : « Je veux mettre ma colombe sous un rosier de la terrasse; il me semble qu'elle sera bien là et que son âme (si
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âme il y a) reposera doucement dans ce nid sous les fleurs. Je crois assez à rame des bêtes et je voudrais même quUl y eût un petit paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles, les cbîens, les agneaux. Mais que faire des loups et autres méchantes espèces? les damner, cela m'embarrasse. L'enfer ne punit que Tinjustice, et quelle injustice commet le loup qui mange l'agneau? Il en a besoin, et ce be> soin, qui ne justifie pas l'homme, justifie la bête... )> G est ainsi que les yeux de cette pieuse personne sanctifient chaque objet sur lequel ils se posent. La païenne nature, si indifférente, comme on sait, en religion et en morale, devient chrétienne au contact de Mlle de Guérin. Un illustre philosophe allemand a établi que nous ne connaissons jamais les choses en elles-mêmes, mais subjectivement y si bien que ces objets extérieurs que nous croyons atteindre ne sont que des dédoublemients de nous-mêmes. La manière de comprendre et de sentir la nature chez Mlle de Guérin pourrait être prise comme une sorte de témoignage de cette doctrine.
Le cœur a besoin d*affectioDS, le cœur des femmes encore plus que celui du sexe fort, qui, lorsqu'il ne sait où se prendre, se nourrit de vain orgueil et se paye d'égoïste fierté. Un homme qui n'aime pas peut vivre encore, et peut même tenir une grande place dans le monde moral; mais l'impuissance du cœur équivaut, chez la femme, à une indignité de nature, et les plus grands malheurs qui puissent l'atteindre sont ceux qui mettent obstacle à Taccomplissement de sa destinée d'amour. La femme sait si bien que telle est sa loi, qu'elle ne renonce jamais à aimer et à se dévouer; plutôt que de démériter de son titre de femme, elle préfère s'accrocher aux branches les plus humbles de la charité. Les facultés de l'homme, aussi remarquables qu'elles soient, ont besoin d'un milieu favorable pour se développer; mais l'instinct d'amour chez le sexe féminin est tellement impérieux, qu'il peut s'exercer et se déployer dans les conditions les plus contraires en apparence. Ainsi, il est remarquable que la femme n'a pas besoin d'être mère pour com-
prendre et remplir les devoirs de la maternité. Toute jeune femme, qui a dépassé Tâge de vingt-cinq ans sans être mariée, s'entend aussi bien à soigner, à élever et à aimer les enfants que si elle était instruite par une expérience personnelle. La nature, qui consent à être réformée, corrigée et mutilée par les exigences sociales sur tant d'autres points, résiste absolument sur celui-là.
Un trait remarquable du caractère de Mlle Eugénie de Guérin, c'est l'amour et je dirai volontiers Tintelligence des enfants. Elle prend ainsi sa revanche de la fatalité qui lui défend d'être mère, et elle la prend à merveille. Elle parle le petit jargon des enfants, elle pread plaisir à observer le ravissant apprentissage de leurs facultés, elle s'inquiète d'instruire leur jeune âme dont elle admire la naïveté et consacre les heures de son loisir à leur apprendre le catéchisme. Les visites et les rencontres d'enfants, les sentiments qu'inspire l'enfance tiennent donc une assez grande place dans ce journal; si ce n'est pas tout à fait exactement une mère qui parle, c'est au moins la plus aimante, la plus sérieuse, la plus maternelle des sœurs aînées. « Voilà Lucie, ma petite filleule, qui vient me dire bonsoir. Il faut que je lui fasse une caresse, puis le catéchisme. J'aime à instruire les enfants, à ouvrir ces petites intelligences, à voir quels parfums sont renfermés dans ces boutons de fleur. Je trouve en Lucie de la pénétration, de la mémoire et une douceur de caractère qui fait de cette enfant une pâte. Je vais bien lui apprendre à connaître Dieu,
seule connaissance indispensable à tous dans cette vie triste et rapide... » Elle aime dans les enfants jusqu'aux impertinences de leur vivacité, jusqu'aux indiscrétions de leur curiosité, jusqu'aux sécheresses de cette ingratitude qui leur est particulière :
« Une visite d'enfant me vint couper mon histoire hier. Je la quittai sans regret. J'aime autant les enfants. que les pauvres vieux. Un de ces enfants est fort gentil, vif, éveillé, questionneur; il voulait tout voir, tout savoir. Il me regardait écrire et a pris le pulvérin pour du poivre dont j'apprêtais le papier. Puis il m'a fait descendre ma guitare qui pend à la muraille pour voir ce que c'était; il a mis sa petite main sur les cordes et il a été transporté de les entendre chanter. Ques aco qui canto aqui * ? Le vent qui soufflait fort à la fenêtre l'étonnait aussi; ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j'avais vu le palais d'Armide. Mon christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j'ai dans ma chambre lui plaisaient beaucoup ; il voulait les avoir et les voir tous à la fois, et sa petite tête tournait comme un moulinet. Je le regardais faire avec un plaisir infini, toute ravie à mon tour de ces charmes de l'enfance. Que doit sentir une mère pour ces gracieuses créatures.
« Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu'il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m'a regardée un peu