‹ Nos morts contemporainsChapitre 22 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

surpris : < Non, m'a-t-il dit, les mienDes sont plus jolies. » Il avait raison; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles blondes. Je n*ai donc rien obtenu qu'un baiser. Ils sont doux les baisers d'enfants ; il me semble qu'un lis s'est posé sur ma joue. »

L'instinct de maternité, ai-je dit, est propre à toutes les femmes , mais cet instinct est singulièrement secondé chez Mlle de Guérin par le sentiment de la religion. La nature comprimée en elle lui inspire l'amour de l'enfance, mais c'est la religion qui lui en donne l'intelligence sérieuse et réfléchie. Aussi aimable que lui paraisse le spectacle des enfants, leur petite âme l'intéresse encore davantage. Elle tremble en les regardant. Que deviendroat ces enfants encore innocents, purs et semblables aux anges? Grossiront-ils la phalange des honnêtes gens ou la foule des coquins, ou, comme elle dirait en langage mystique, des pécheurs et des damnés? Mlle Eugénie était poète à ses heures, et elle a écrit quelques jolis vers pour les enfants, entre autres une pièce VAnge joujou^ dont quelques strophes sont vraiment gracieuses. Elle aurait eu le goût d'écrire comme elle en avait le don, mais les devoirs de la vie pratique et les règles un peu exagérées de bienséance que les lois mondaines imposent aux femmes françaises la préservèrent des dangers et des triomphes de la publicité. Si Mlle Eugénie eut parfois çnvie d'enfreindre ces lois, ce fut en faveur des enfants. Elle roula longtemps dans sa tête le projet d'un livre d'éducation comme l'Eglise catho-

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lique ies aime et les sollicite volontiers des chrétiennes pieuses et des mondaines qui ont su vivre selon Dieu. Laissons-lui exposer elle-même le plan de ce livre qui, le genre étant donné, ne manque ni d'originalité littéraire ni de portée morale :

« J'ai fort grondé mon écolière qui manque souvent de respect à sa mère. Pour lui faire impression, je lui ai cité ce trait de dix enfants maudits par leur mère, que saint Augustin avait vus à Hippone dans un tremblement et un état affreux. Miou a paru touchée; peut-être en sera-t-elle plus obéissante quand elle sera tentée de dire non à sa mère. Je me souviens comme ces enfants m$iudits me faisaient peur. La désobéissance fut le premier vice de Thomme, c'est le premier défaut de Tenfant : il trouve un maudit plaisir dans tout ce qu'on lui défend. Nous portons tous ce trait de notre premier père. Il n'y a que l'enfant Jésus dont on ait pu dire qu'il était soumis et obéissant. Ce serait un beau modèle à présenter à Tenfance que cette enfance divine, avec ses vertus, ses grâces, dont quelque pieux Raphaël ferait ressortir les traits. J'ai pensé cela bien souvent, et formé mon groupe de saints enfants du Vieux et du Nouveau Testament : Joseph, Samuel, Jean-Baptiste mené à trois ans au désert; Cyrille, qui mourut martyr à cinq ans ; le frère de sainte Thérèse, qui bâtissait de petits oratoires à sa sœur, la vierge Eulalie. Non, elle est trop grande à douze ans parmi ces tailles enfantines; mais je trouverais bien quelque autre petite sainte à encadrer. Tout cela parsemé de fleurs, d'oiseaux, de

perles, ferait un joli petit tableau pour Tenfance. Quelque chose me dit d'en faire un livre, comme je t'en ai parlé dans le temps. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais pu me défaire de cette idée; au contraire, elle se présente plus souvent que jamais. »

Cependant il y a dans cet amour des enfants un tout petit trait qui est comme le signe du célibat chez Mlle de Guérin, un trait auquel aucune mère ne se reconnaîtrait. La mort des enfants lui semble une bénédiction, le cercueil des enfants lui inspire des idées poétiques et presque riantes. « Peut-on regretter qu'une belle âme s'en retourne au Ciel avec toute son innocence? La belle mort qu'une mort d'enfant, et comme on bénit ces petits cercueils que l'Eglise accom- * pagne avec allégresse! J'aime ceux-là, je les contemple, je m'en approche comme d'un berceau; je ne plains que les mères, je prie Dieu de les consoler, et Dieu les console si elles sont chrétiennes. » Mlle Eugénie revient souvent sur ce sujet, et avec une sorte de pieuse complaisance. A la manière attendrie mais froide dont elle parle des douleurs maternelles, le sage Salomon aurait reconnu, sans autre indication, la vierge vouée au célibat.

Ces tendresses pour les enfants sont pour ainsi dire les clartés et les sourires d'une âme condamnée, par une douce fatalité, à ne connaître d'autres affections que les affections ordonnées par le devoir, l'amour * filial et l'amour fraternel. Mlle de Guérin eut du moins le bonheur de rencontrer dans l'amour qu'elle avait voué à son frère Maurice un digne emploi de sa capa-

cité de dévouement et de sa sensibilité. Toutes les fibres de son cœur sont attachées au cœur de ce frère chéri, en sorte qu'il ne peut remuer sans les faire vibrer de tristesse, de tendresse ou de douleur. Maurice est à distance son grand inspirateur; sa pensée agit sur elle comme une sorte de puissance magique, sollicite le génie tout féminin que Dieu lui a donné, et le fait jaillir hors d'elle sous la forme de quelque beau cri ou de quelque éloquente prière. Après Dieu, c'est de Maurice que tout lui vient : pensées et sentiments. Ce journal où elle a noté six ans ses impressions, c'est pour lui qu'elle l'avait écrit plus encore que pour elle.

Un jour vint où le bonheur sembla vouloir se fixer sur la tète de ce jeune homme maladif et mélancolique que la fortune, sans le bouder précisément, avait longtemps regardé d'un œil indifférent comme si elle ne l'avait pas jugé de force à soutenir ses faveurs. Il semble, en effet, que la fortune ait plus de goût qu'on ne pense pour les âmes athlétiques et que les cœurs de pierre ou d'acier lui plaisent davantage que les cœurs de chair. Dans le courant de l'année 1838, Maurice annonça à sa famille qu'il allait se marier; cette nouvelle fut reçue par tous avec joie, excepté par Mlle Eugénie qui en ressentit autant de peine que de plaisir. Ce ne fut pas seulement parce qu'elle comprenait que désormais elle n'occuperait plus que la seconde place dans le cœur de Maurice, ce ne fut pas davantage parce qu'elle eut peur de voir s'accroître la solitude morale dans laquelle elle vivait; l'amour

qu'elle portait à son frère, ce mauvais at'tisan de bonheuvy comme elle l'appelle, Téclairait mieux que le reste de ses proches, et lui faisait craindre que cet événement inespéré eût un dénouement fatal. Il fallut se décider enfin à faire ce voyage de Paris tant de fois désiré et, pendant quelques jours au moins, les inquiétudes fraternelles qui torturaient l'âme de Mlle Eugénie s'éteignirent dans le bruit qui se fait d'ordinaire autour de ces événements de famille. Les pages du journal qui précèdent le départ pour Paris sont pleines d'animation et d'une sorte de tapage inusité. Il y a un grand remue-ménage dans le journal de Mlle de Guérin comme au château de Gayla : ce ne sont que visites, dîners d'adieu, lettres de félicitations, promenades et préparatifs de voyage, il semble voir le désordre particulier que jette dans un appartement une malle qu'on est en train de remplir. Cet éclair de joie s'éclipsa bien vite, et l'arrivée à Paris réveilla plus que jamais les craintes endormies. De sombres pressentiments assaillirent Mlle Eugénie le soir du mariage de son frère ; il lui sembla voir, ditelle, la salle tendue de noir et des cercueils posés tout autour sur les banquettes et les sièges. Elle revint plusieurs fois dans la suite sur cette vision, lorsque l'avenir eut prouvé que ses pressentiments ne l'avaient pas trompée. Quelques mois après son mariage, la santé de Maurice, qui avait d'abord paru raffermie, donna des signes inquiétants. L'air de Paris fut déclaré fatal au malade, et Maurice fut transporté au Gayla, où il s'éteignit le 17 juillet 1839.

Sa mort fut le grand événement de la vie de Mlle Eugénie, comme Tamour qu'elle lui avait voué en avait été la grande afTection. Désormais la solitude l'envahissait tout entière, et elle n'avait plus pour vivre qu'un souvenir. Elle s'y rattacha avec un désespoir, une véhémence extraordinaires, comme poussée par un instinct de conservation et de défense personnelles. Rien n'est admirable comme l'énergie pieuse avec laquelle elle dispute ce souvenir à la mort, avec laquelle elle travaille à en faire une réalité. Chaque jour elle rouvrira la source des larmes, chaque jour elle réveillera son cœur fatigué et l'empêchera de s'endormir et d'oublier. Que d'autres disent que le temps console, pour elle, elle ne veut point de ses consolations. Comment vivrait-elle maintenant si cette mémoire, la seule chose qui lui reste du seul être qu'elle ait aimé, venait à s'effacer? Elle refuse donc de croire que Maurice soit mort, et continue pour lui ce journal qu'elle avait commencé à sa sollicitation. Elle lui parle à travers la tombe, l'informe des petits détails de son existence, des regrets de ses amis, de sa propre douleur à elle, et s'étonne qu'il ne lui réponde pas. Ce souvenir de Maurice lui a inspiré, disons mieux, arraché du cœur ses pages les plus éloquentes. Je détache quelques-unes de ces pages où circule aujourd'hui avec autant de puissance qu'au jour où elles furent écrites le véritable souffle de la vie et de l'amour :

c( Non, mon ami, la mort ne nous séparera pas, ne t'ôtera pas de ma pensée ; la mort ne sépare que le

corps ; l'àme au lieu d*étre là est au ciel et le changement de demeure n*6te rien à ses affections ; bien loin de là, j^espère; on aime mieux au ciel où tout se divinise. mon ami, Maurice I Maurice! es-tu loin de moi, m'entends- tu? Qu'est-ce que les lieux où tu es maintenant? Qu'est-ce que Dieu si beau, si puis* sant, si bon, qui te rend heureux par sa vue ineffable en te dévoilant l'éternité? Tu vois ce que j'attends, tu possèdes ce que j'espère, tu sais ce que je crois. Mystères de l'autre vie, que vous êtes profonds, que vous êtes terribles, que quelquefois vous êtes doux ; oui, bien doux quand je pense que le ciel est le lieu du bonheur! Pauvre ami, tu n'en as guère eu ici-bas, de bonheur; ta vie si courte n'a pas eu le temps du repos. Dieu! soutenez-moi, établissez mon cœur dans la foi. Hélas! je n'ai pas assez de cet appui. Que nous t'avons gardé, et caressé, et baisé, ta femme et nous, tes sœurs, mort dans ton lit, la tête appuyée sur un oreiller comme si tu dormais! Puis nous t'avons suivi dans le cimetière, dans la tombe, ton dernier lit, prié et pleuré, et nous voici, moi t'écrivant comme dans une absence, comme quand tu étais à Paris. Mon ami, est-il vrai, ne te reverrons-nous plus nulle part sur la terre? Oh! moi, je ne veux pas te quitter; quelque chose de doux de toi me fait présence, me calme, fait que je ne pleure pas? Quelquefois larmes à torrents, puis l'âme sèche. Est-ce que je ne te regretterais pas? Toute ma vie sera de deuil, le cœur veuf, sans intime union. J'aime beaucoup Marie et le frère qui içe reste, mais ce n'est pas

avec notre sympathie. Reçu une lettre de ton ami d'A... pour toi. Déchirante lettre arrivée sur ton cercueil I Que cela me fera sentir ton absence! Il faut que je quitte ceci, ma tête n'y ti^nt pas, parfois je me , sens des ébranlements de cerveau. Que n'ai-je des larmes I j'y noierais tout. »

ce Je ne sais ce que j'allais dire hier à cet endroit interrompu. Toujours larmes et regrets. Gela ne passe pas, au contraire : les douleurs profondes sont comme la mer, avancent, creusent toujours davantage. Huit soirs ce soir que tu reposes là-bas, à Andillac, dans ton lit de terre. mon Dieu, mon Dieu! consolezmoi ! Faites-moi voir et espérer au delà de la tombe, plus haut que n'est tombé ce corps. Le ciel, le ciel ! oh ! que mon âme monte au ciel !

Aujourd'hui, grande venue de lettres que je n'ai pas lues; Que lire là-dedans? Des mots qui ne disent rien. Toute consolation humaine est vide. Que j'éprouve cruellement la vérité de ces paroles de V Imitation ITsl berceuse est venue, la pauvre femme toute larmes, et portant gâteaux et figues que tu aurais mangés. Quel chagrin m'ont donné ces figues! Le plus petit plaisir que je te vois venir me semble immense. Et le ciel ^ sjbeau, et les cigales, le bruit des champs, la cadence des fléaux sur l'aire, tout cela qui te charmerait me désole. Dans tout je vois la mort. Cette femme, cette berceuse qui t'a veillé et tenu nu et malade sur ses genoux, m'a porté plus de douleur que n'eût fait un drap mortuaire. Déchirante apparition du passé!

berceau et tombal Je passerais la nuit ici avec toi, sur ce papier, mais Tâme veut prier, Vâme te fera plus de bien que le cœur.

Chaque fois que je pose la plume ici^ une larme me passe au cœur. Je ne sais si je continuerai d^écrire. A quoi sert ce journal? Pour qui, hélas! Et cependant je Taime comme on aime une boîte funèbre, un reliquaire où se trouve un cœur mort, tout embaumé de sainteté et d'amour. Ainsi, ce papier où je te conserve, ami tant aimé, où je le garde un parlant souvenir, où je te retrouverai dans ma vieillesse si

je vieillis. Ohl oui, viendront les jours où je n'aurai de vie que dans le passé, le passé avec toi, près de toi, jeune, intelligent, aimable, sensibilisant tout ce qui t'approchait, tel que je te vois, tel que tu nous as quittés. Maintenant, je ne sais ce qu'est ma vie, si je vis. Tout est changé au dedans, au

dehors »

« Besoin d'écrire, besoin de penser, besoin d'être seule ; non pas seule, avec Dieu et avec toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. solitude vivante, que tu seras longue ! »

« Maurice, mon ami, qu'est-ce que le ciel, ce lieu des âmes? Jamais ne me donneras-tu signe de là? Ne t'entendrai -je pas, comme on dit que quelquefois on entend les morts? Ah! si tu le pouvais, s'il existe quelque communication entre ce monde et Tautre, reviens I Je n'aurai pas peur un soir de voir une

apparition, quelque chose de toi à moi qui étions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh! que la mort nous sépare! j'écris ceci à la chambrette, cette chambrette tant aimée où nous avons tant causé ensemble, rien que nous deux. Voilà ta place et là la mienne. Ici était ton portefeuille, si plein de secrets de cœur et d'intelligence, si plein de toi et de choses qui ont décidé de ta vie. Je le crois, je crois que les événements ont influé sur ton existence. Si tu étais demeuré ici, tu ne serais pas mort. Mort! terrible et unique pensée de ta sœur »

« Je suis triste, triste à la mort ; je voudrais te voir. Je prie Dieu à tout moment de me faire cette grâce. Ce ciel, ciel des âmes, est-il si loin de nous? le ciel du temps, de celui de Téternité?

profondeurs ! ô mystères de l'autre vie qui nous sépare I Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu'il soit maintenant c'est fini. Je le suis dans les trois demeures; je m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu! mon Dieu! non. Que mon frère ne soit pas là, qu'il n'y soit pas! Il n'y est pas. Son âme, l'âme de Maurice parmi les réprouvés!... Horrible crainte! non! Mais au purgatoire où l'on souffre, où s'expient les faiblesses du cœur, les doutes de l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements, comme il faisait dans les souffrances du corps : « Soulagez-moi, vous qui m'aimez. » Oui, mon ami.

par la prière; je vais prier; je l'ai tant fait, et je le ferai toujours »

« Mon Dieu ! que le silence m'effraye à présent. Pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L'âme qui vous est unie, qu'a-i-elle à craindre? Ne vous aimerais-jc pas, mon Dieu I unique et véritable et éternel amour? Il me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s'endormait sur votre cœur. Divin repos qui me manque ! Que vais- je chercher dans les créatures? me faire un oreiller (Tune poitrine humaine. Hélas/ f ai vu comme la mort nous Pâte,.. »

Ces citations nous dispensent de longs commentaires. Vous avez remarqué, sans aucun doute, cet accent vrai et poignant de la douleur réelle que Fart ne saurait contrefaire, cette phrase heurtée, saccadée, entrecoupée, toute semblable à un cœur chargé de soupirs, ces mots imprévus, inventés, produits spontanés, immédiats, d'une émotion profonde. Il est un point seulement que nous devons marquer plus particulièrement. Dans le chapitre précédent, nous avons fai) remarquer que la religion avait donné sa forme à l'imagination de Mlle de Guérin, et que ses préoccupations pieuses avaient pour ainsi dire christianisé le sentiment très vif qu'elle avait de la nature. Ici encore, dans l'expression de la douleur de Mlle de Guérin, nous retrouvons l'empire de la religion. C'est le christianisme qui donne à cette douleur son accent particulier, sa couleur et, pour tout dire, son originalité. Le christianisme double ici le désespoir en mê-

lant les terreurs aux regrets, les visions effrayantes du monde invisible aux doux et tristes souvenirs de la terre. Pour le chrétien, la douleur de la séparation est augmentée de F angoisse et de l'inquiétude que lui cause l'incertitude où il est du sort de ceux qu'il a aimés et des décisions de la justice de Dieu. Ah I si celui qu'on pleure n'était plus qu'une ombre, s'il ne restait de lui que des mânes légers qu'on aurait plaisir à évoquer, s'il était réellement mort^ le chagrin serait bien vite dissipé ; mais cet absent vit encore, seulement il est parti pour un long voyage d'où il ne reviendra plus. Où estMl? est-il heureux ou malheureux? Et si par hasard il est malheureux, n'est-il donc aucun moyen de le savoir et de le secourir? Voilà la pensée poignante qui prête un aiguillon de plus à la douleur de Mlle de Guérin, qui la rend plus éloquente en la rendant plus vive, et par conséquent plus humaine en la rendant plus chrétienne; car quiconque veut savoir jusqu'où peuvent aller les sentiments humains doit les considérer sous l'empire du christianisme.

Enlevez le christianisme à Mlle de Guérin, et après la vivacité de la première heure et le déchirement du départ, ses larmes sécheront^ et Maurice, au lieu d'être une âme toujours présente, ne sera plus qu'un souvenir. Le cœur soupirera encore de temps à autre, puis un jour il se trouvera muet et n'en sera pas attristé. Ainsi le veut l'impitoyable puissance de la nature à laquelle Mlle de Guérin n'échappe elle-même, malgré tout, qu'à force de prières et de piété. Ehl mon Dieu oui, même dans ce journal, la douleur

s*attiédit à mesure qu'on approche des dernières pages, et peu s'en faut qu'on ne voie une nouvelle amitié qui a pris naissance dans ce souvenir, FétoufTer et le faire oublier comme le gazon né sur une tombe la recouvre bientôt, et l'efface après l'avoir un instant ornée. Heureusement la religion est là pour rouvrir la plaie et la faire saigner, pour changer la mélancolie en désespoir et aiguillonner le cœur trop paresseux à souffrir.

11 y a quelques années, les amis de la famille de Guérin publièrent pour quelques personnes seulement, et à un très petit nombre d'exemplaires, la partie du journal qui est consacrée au souvenir de Maurice. Leur choix avait été bien inspiré : ils avaient publié justement la partie durable du journal, celle qui intéressera les lecteurs de l'avenir. 11 y a là cent pages environ qui méritent de vivre et qui vivront, j'en ai l'assurance, comme une des expressions les plus vraies et les plus réelles de la douleur qui aient été écrites. C'est en quelque sorte un petit document sur rame humaine. On a là en effet la douleur dans sa substance et sa forme première, avant qu'elle se soit détachée de l'âme et refroidie, avant que l'art ait eu le temps et le loisir de s'en emparer pour la façonner à sa guise; la douleur toute vive, toute crue, dirionsnous brutalement, si ce mot expressif n'était pas trop violent pour un sentiment aussi pur et aussi élevé.

Dix ans après la mort de son frère, à la fin de mai 1848, Mlle Eugénie rendit à Dieu son âme pieuse. Elle mourut justement à l'heure où s'en allaient pour

toujours, au vent des révolutions, les débris et les souvenirs de la société où elle avait vécu. Elle mourut bien à temps; encore quelques années, et sa personne aurait semblé une sorte d'anomalie au milieu d'une société dont elle aurait difficilement partagé les mœurs nouvelles, trop aventureuses pour sa conscience, trop énergiques pour sa faiblesse, trop audacieuses pour sa timidité. Le vent du siècle est aux violents, qui, non contents d'enlever d'assaut le royaume du ciel, ont encore dépossédé de la terre, auxquels elle avait été promise cependant par le divin maître, les doux et humbles de cœur. Les âmes religieuses sont aussi nombreuses que par le passé, je veux le croire, mais les personnes semblables à Mlle de Guérin sont devenues fort rares et menacent de le devenir de jour en jour davantage. En religion comme ailleurs, nous sommes entrés dans l'époque des âmes de feu, de dispute et de combat. Elles nous réservent de beaux spectacles, sans doute; mais plus d'une fois, peut-être, au milieu des fumées de leurs batailles, nous regretterons ces âmes humbles et obscures qui, de leur retraite cachée, répandaient sur la société les bonnes odeurs de leurs vertus, comme le chèvrefeuille caché sous les ronces envoie ses parfums au promeneur, qui en est embaumé sans savoir d'où lui vient ce don de l'air et de la nature.

Juillet 1863.

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