Perrot et Chipiez, Histoire de l'art, t. Il, p
ait pu exercer quelque influence sur le bassin de la Méditerranée, cela est possible, mais n'est encore démontré par rien. Il existe, toujours dans la même hypothèse, un intervalle de temps si immense entre l'art de Tello et celui d'Hissarlik ou de Mycènes, qu'on peut, à l'exemple de M. Brunn, laisser de côté les monuments chaldéens quand il s'agit de l'art mycénien ou homérique.
En étudiant certains bas-reliefs assyriens du plus récent des palais de Koiijoundjik, celui d'Assourbanipal (667-(.i47), notamment les chiens de chasse et la lionne blessée, M. Brunn n'a pu retenir une hypothèse qui, au premier abord, paraît bien hardie' : il s'est demandé si l'influence qui s'y faisait sentir n'était pas celle du génie grec. « Nous trouvons, dit-il, dans l'art homérique, justement les deux éléments qui nous frappent comme nouveaux dans la dernière période de l'art assyrien... » Il y aurait donc eu, antérieurement au vui^ siècle, date du bas-relief assyrien qui représente une ville assiégée, influence de l'Assyrie sur la Grèce et, au vue siècle, époque des bas-reliel's d'Assourbanipal, action en retour de la Grèce sur l'Assyrie. La discussion de celte thèse nous entraînerait trop loin ; elle n'est d'ailleurs pas essentielle à notre sujet.
En effet, depuis la découverte delà « ville assiégée » sur un vase d'argent qui peut remonter au xiv« siècle, ne semble-t-il pas que l'on puisse hardiment reprendre l'offensive pour revendiquer la priorité du génie grec? D'influence phénicienne, on ne devrait vraiment plus parler. Aucune fouille ne nous a encore rien appris sur la civilisation de la Syrie avant l'an 1000; mais quand les envoyés et les tributaires de ce pays sont figurés sur les peintures égyptiennes contemporaines de l'éclat de Mycènes, ils sont vêtus comme des Mycéniens, portent des vases analogues à ceux de Mycènes et de Vaphio, etne présentent aucun caractère extérieur qui les rattache à l'Egypte ou à l'Assyrie. On est donc obligé d'admettre soit que la civilisation mycénienne a eu la Syrie pour centre, soit qu'elle a rayonné des îles de l'Archipel vers les côtes de l'Asie. Mais si la première hypolhèse était la vraie, la part apparente de lÉgyptedans la civilisation de Mycènes ne se réduirait pas à quelques bibelots importés ; on devrait, à des indices nombreux et irrécusables, reconnaître son influence dans toute la civilisation mycénienne, et c'est ce qu'aucun archéologue ne voudra plus tenter aujourd'hui. En un mot, dans l'état actuel de nos connaissances, il ne'peut plus être question de civilisation phénicienne à Mycènes, mais seulement de civilisation mycénienne en Phénicie -.
Si donc il existe certaines analogies incontestables entre les coupes gravées dites phéniciennes et le bouclier homérique, il faut, ou bien attribuer ces analogies au hasard, ce qu'on n'a pas songé à faire jusqu'ici, ou considérer les coupes en question comme des imitations dégénérées de modèles mycéniens. Cette dernière conclusion est la nôtre. On a admis
i. Brunn, Griechische Kunstgeschichle, t. I, p. IH.
2. Voir Le mirage oriental, p. 67; Revue archéologique, 1892, 1, p. i06; Revue critique, 1894, I, p. 305.
ANNEXK G 227
universellement que les coupes dites phéniciennes étaient des espèces de pasticties, dont l'Egypte et l'Assyrie avaient fourni les éléments; il faut ajouter, croyons-nous, que l'éclectisme de leurs auteurs a été poussé plus loin encore et qu'à côté des Assyriens et des Égyptiens ils ont imité, et imité de préférence, les vieilles œuvres grecques dont ils continuaient la tradition.
Ainsi taction en retour de la Grèce sur la Phénicie, que M. Heuzey a si brillamment constatée au vi» siècle, n'aurait pas été un fait nouveau dans l'histoire de l'art méditerranéen : l'art dit phénicien dériverait de l'art achéen et n'aurait rendu, à la Grèce post-dorienne, que ce que la Grèce pré-dorienne lui avait donné — altéré, il est vrai, par des influences orientales dont le génie hellénique mettra plusieurs siècles à s'affranchir.
Nous avons écrit à dessein, dans ce qui précède, l'art dit phénicien, les coupes dites phéniciennes. En effet, quand on accole au mot art une désignation ethnique, on risque fort d'être victime d'une illusion. C'est un fait avéré que plusieurs des coupes dont il s'agit portent des inscrip' tions phéniciennes, mais cela ne suffit pas à prouver que leurs auteurs fussent des Phéniciens. Ce pouvait fort bien être des Grecs orientalisés, dont le commerce phénicien, suivant l'ingénieuse hypothèse de M. Brunn, exportait et démarquait les produits. Dans l'ile de Chypre, nous trouvons deux systèmes d'écriture : l'un local, qui n'est certainement pas phénicien et dans lequel on transcrit le grec, l'autre phénicien, qui est celui des textes sémitiques. Si Chypre avait été phénicienne dès une époque très reculée et n'était devenue grecque que plus tard, on ne comprendrait pas l'existence, dans cette île, de deux systèmes d'écriture tout différents, alors que l'alphabet phénicien, comme l'expérience l'a prouvé, devait se montrer bien plus propre à la transcription du grec que le système indigène. Cette seule considération devrait faire admettre que l'hellénisme est plus ancien à Chypre que le sémitisnie. Mais d'autres témoignages ne nous disent pas autre chose. On rencontre à Chypre, dans des textes indigènes, la mention d'un Apollon Heleitas (d'Hélos en Laconie) à côti' de celle d'un Apollon Amyclécn. Le phénicien Elyith n'est qu'une transcription du grec Heleitas \ La fondation de Paphos était attribuée à une colonie d'Arcadiens, qui auraient émigré après la guerre de Troie sous la conduite d'Agapénor de Tégée ; d'autres indices nous font entrevoir les Achéens du Péloponnèse fuyant devant l'invasion dorienne et venant chercher refuge à Chypre. C'est ainsi, notamment, que la poésie homérique et cyclique, tradition héro'ique des Achéens, s'est développée de très bonne heure à Chypre, témoin le poème des Kjitpia de Stasinos, M. Dcecke a montré que les traces de la langue épique sont nombreuses dans le dialecte grec de Chypre, et l'on sait depuis longtemps qu'il existe une analogie étroite entre ce dialecte et l'arcadien. Il est prohahlo a priori (}uc les Achéens, qui guerroyaient contre l'Egypte dès le xii'" siècle, n'ont i)as allomlii,
1. Observations de M. Deocke. Cf. lievue archéoL, 1887, I, p. 82.
pour prendre pied à Chypre, d'y être refoulés par l'invasion des Doriens*.
Ainsi, suivant nous, ce n'est pas seulement la tradition épique, mais la tradition artistique de la Grèce mycénienne qui a été introduite à Chypre antérieurement à la domination phénicienne dans cette île. Les descendants des ouvriers achéens continuèrent à travailler pour l'aristocratie marchande des Phéniciens; mais, comme l'a fait observer M. Brunn, ils durent tenir compte des goûts éclectiques de leurs maîtres, à un moment surtout où l'art de la Grèce propre ne pouvait plus leur fournir d'inspiration: c'est ainsi que l'art mycénien se mêla, à Chypre comme en Crète, où les boucliers de l'Ida en sont une preuve, d'éléments empruntés à l'Égyple et à l'Assyrie. Le style mixte qui naquit ainsi élait peut-être déjà formé à l'époque où fut rédigée, sous la forme où nous la possédons, la description du bouclier d'Achille dans VIliade, époque de la domination commerciale des Phéniciens ; mais le prototype de cette description, loin d'être inspiré de ces œuvres bâtardes et médiocres, qui ne présentent même pas, comme l'a montré M. Miichhœfer, une technique correspondante, remonte, suivant nous, à des travaux en métal d'une perfection supérieure, analogues aux poignards des Mycènes, dont les coupes chypriotes ne sont que des souvenirs dégénérés.
De ce rayonnement et de cette survivance de l'art mycénien, l'art illyro-celtique du Danube et de l'Italie du nord vient porter un éclatant témoignage. Mais il s'en faut que ce soit le seul. Si la tradition des ouvrages en métal de Mycènes s'est continuée à Chypre jusqu'au vio ou au v» siècle, nous avons encore, sur les rives du Bosphore cimmérien, des constructions en coupole, absolument mycéniennes de type, qui ne sont pas antérieures au iv^ siècle, et] nous trouvons dans les tombeaux de celte région la coutume mycénienne de protéger le visage des défunts par un masque d'or. Les types décoratifs mycéniens survivent, jusqu'à une époque relativement récente, dans bien des produits de l'art Scandinave. En tenant compte de ces faits, auxquels on pourrait en ajouter d'autres, il devient moins surprenant de constater, avec M. Brunn, l'analogie du bouclier d'Achille et des situles celto-illyriennes, comme de celles-là même avec une œuvre romaine, la sedia Corsini. Cette transmission du Mycénien à l'Illyrien et de l'Illyrien au Romain a pour pendant, dans une autre partie de l'Europe, la continuité de tradition, indéniable à nos yeux, entre le Mycénien et le Scandinave d'une part, le Scandinave et le Mérovingien de l'autre. Les formes de l'art n'ont pas la vie moins dure que celles du langage ; à côté des traditions dont on peut retracer l'histoire, il y a des continuités obscures, et ce n'est pas seulement par la vertu des poèmes homériques que quelque chose de la civilisation mycénienne est encore vivant au milieu de nous.
Salomon Reinach.
1. « J'estime que les Aqaïousha du texte de Mîuéphtah sont les Achéens qui colonisèrent Chypre » (Maspero, Histoire de VOrienl^ 4« édit., p. 640).