Strab., p. 128, trad. Tardieu, 1, p
Ce que LES TEXTES NE DISENT PAS ET CE QUE l'oN A EU TORT DE
LKUR FAiRK DIRE. — M. d'Arbois de Jubainville, qui passe légèrement sur les conséquences de cet ensemble do lextos concordants, donne au contraire, par voie d'induction, une importance exagérée à des hypothèses que, selon nous, rien ne juslifie. Tous les textes, légendaires ou autres, s'appliquent à des populations cùtières. Ces textes étant, en très grande majorité, tirés des périples, le fait, pourra-t-on dire, est tout naturel, mais s'il ne s'y oppose pas, entraîne-t-il comme conséquence logique l'établissement des Ligures dans l'intérieur de tous les pays dont ils ont occupé les côtes? A-t-on môme le droit d'en conclure à leur domination sur les indigènes en dehors de la zone côtière? Un périple africain signalerait aujourd'hui sur les côtes de ce continent une série de comptoirs plus ou moins importants, portugais, espagnols, anglais, français et même allemands et italiens. S'ensuil-il que l'une ou l'autre de ces nations ou même ces diverses nations, sous le nom générique de blancs ou Européens, soient maîtresses de l'Afrique toute entière. Faudrait-il de nos jours, sur une carte de l'Afrique, faire abstraction des noirs?
L'hypothèse de M. d'Arbois représentant les Ligures comme ayant, après les Ibères, avant les Celtes', occupé la Gaule, est une de ces généralisations si communes autrefois, mais si dangereuses, aveclesquelles il faut rompre à tout jamais.
Sur une carte de la Gaule antérieurement au début de l'invasion des Celtes (vu'' au vi^ siècle avant notre ère), l'historien, le géographe n'est autorisé à faire figurer aucun nom à l'intérieur du pays. Le nom des Ibères et des Ligures doit être inscrit uniquement sur nos côtes et, d'une manière continue, sur les seules côtes de la Méditerranée.
Une autre affirm.ation de M. d'Arbois ne nous paraît pas plus légitime. « Les Ligures, dit-il, sont le premier peuple z'/^c^oeuropéen que l'histoire nous montre dans l'Europe occidentale ^ » Quel sens M. d'Arbois attache-t-il à ce terme indo-eu-
\. D'Arbois de Jubainville, op. laud., 2e édit. p. 382. 2. Id.
ropéen? N'aurait-il pas fallu définir le terme? La lâche, il est vrai, ne serait pas facile. Nous pensons que l'auteur des Preiïiiers habita?its a. Youhi dire que les Ligures faisaient partie du groupe auquel la civilisation dite indo-européenne^ y compris une certaine catégorie de langues, était familière. Nous pensons qu'en qualifiant les Ligures d'Indo-Européens, il sousentend, conformément à la thèse d'Adolphe Pictet, qu'ils étaient en possession de toutes les industries, de toutes les idées, de tous les animaux, dont les termes, communs aux diverses langues dites indo-européennes, semblent révéler l'existence antérieurement à la dispersion des races, qui, d'après la même théorie, auraient primitivement vécu côte à côte en Asie. Hypothèse bien contestable aujourd'hui. Ce point de vue est bien celui auquel se place M. d'Arbois, puisque, à la suite de l'appellation d'indo-européen, il ajoute, comme conséquence, directe qu' « ils cultivaient les céréales^ savaient manier la charrue et connaissaient le bronze », connaissances étrangères aux indigènes de la Gaule. Aucune de ces assertions ne découle légitimement d'un quelconque des textes cités. Aucun texte n'autorise à affirmer que les Ligures appartiennent, en tant que race, à une quelconque des branches du rameau indo-européen. Aucun texte ne nous dit qu'ils étaient, à leur arrivée en Gaule, à lafois, agriculteurset métallurgistes. x\ucun texte ne nous permet d'affirmer qu'ils parlaient une langue sœur du latin, du grec, du celtique, du slave. « La langue des Ligures, écrit M. d'Arbois lui-même, nous est fort peu connue. Des seuls faits acquis il résulte que la langue des Ligures est différente de la langue des Celtes. » N'est-il pas naturel d'en conclure que le ligurien peut bien n'être pas une langue indo-européenne; telle est en effet la conclusion de M. Miillenhoff ', pour l'opinion duquel M. d'Arbois a d'ordinaire une considération d'ailleurs justifiée. Pourtant ici, M. d'Arbois proteste, c Nous ne croyons pas néanmoins, qu'il