LE TUMULUS GAULOIS DE 5L\GNY-LA.MBERT
celui que nous avons l'honneur de soumellre au jugement de la Société des Antiquaires de France est, avant tout, d'appeler la critique et de pouvoir servir comme de noyau à des observations nouvelles. C'est là notre principal but. Les conclusions définitives viendront ensuite. D'ici longtemps, nous ne pourrons en tirer que de provisoires, pour lesquelles on nous permettra de réclamer l'indulgence.
En somme, qu'avons-nous constaté? Que, dans la commune de Magny-Lambert, nous étions en présence de lumulus d'une construction spéciale et recouvrant, en majorité, les corps de guerriers dont le costume, l'armement et le mobilier funéraire se composent de deux groupes d'objets distincts. Un premier groupe est commun à toutes les sépultures de la Gaule, sous tumulus ou autres, à partir de l'introduction du fer dans nos contrées jusqu'à la conquéle romaine. C'est là un bagage tout celtique, dont nous n'avons eu qu'un mot à vous dire. Un second groupe est formé d'objets qui n'ont eu, chez nos pères, qu'une existence éphémère, qui apparaissent dans certains monuments, d'un ordre spécial, à une certaine époque do notre histoire pour disparaître à une autre. Ces objets, qui ne semblent pas avoir tous joui de la même vogue, même à l'époque que nous signalons, se retrouvent, en proportions diverses, dans ceux des pays voisins de la Gaule avec lesquels nos ancêtres eurent des rapports fréquents. Quelle était la nature de ces rapports? Quelle fut leur étendue? La comparaison des objets sortis de nos fouilles, avec ceux qui sont sortis des fouilles exécutées tant dans l'Allemagne méridionale et en Italie que dans le Mecklembourg et le Hanovre, nous a montré que les trois points avec lesquels nos recherches nous mettent le plus étroitement en contact sont d'un côté le haut Danube (rive droite), les contrées circumpadancs d'un autre; en troisième lieu, les côtes septentrionales de la Germanie, au débouché de la presqu'île Cimbrique. D'autres objets, la feuille d'or estampée et la perle de verre, rappellent l'industrie chypriote et les lumulus de la Chersonèse Taurique. 11 est toutefois évident, même ù une première vue, que
LES TL'MULIS GAULOIS l)i; .MAIlNY-LAMCLliT 321
les rapports les plus intimes des guerriers de la Côle-d'Or sont avec le Salzberg-, près de Hallstall.
Ou voit, en elFet, par ce que nous venons de dire, qu'il ne manque iillalistatt ou plus généralement dans le haut Danube que le bracelet de lignite et le rasoir de bronze, remplacé peutêtre par le rasoir de fer.
On peut donc regarder la civilisation des populations de Hallstatt comme identique à celle de la Côle-d'Or à l'époque où ont été élevés nos tumulus. C'est un premier résultat, fort important à nos yeux, que nous considérons comme acquis à la science.
En Cisalpine, sous toutes réserves de renseignements ultérieurs, manquent : 1" les tumulus ; 2" l'épée de fer ; 3° le bracelet de lignite; 4° les anneaux à enroulements. Les vases en feuille de bronze, sauf les seaux ou cistes k côtes, y semblent rares. La Gaule cisalpine, quoiqu'en rapport avec nos cimetières gaulois de la Côte-d'Or, semble donc par ses mœurs moins intimement unie à notre Gaule que les Taurisques du Danube. 11 y a là une explication à chercher, un problème à résoudre.Quant aux vallées de l'Elbe et de l'Oder, nous y trouvons nos tumulus. et même en grand nombre; mais ces tumulus, qui contiennent le seau à côtes et les vases en feuille de bronze, ainsi que les bracelets à enroulements et le rasoir de bronze, ne renferment, à ce qu'il parait, presque jamais de fer. Nos grandes épées y font complètement défaut.
On ne saurait, toutefois, s'empêcher de reconnaître qu'à s'en tenir aux données fournies par les cimetières de ce que l'on est convenu d'appeler l'âge du bronze ou le premier âge du fer, seuls cimetières dont nous ayons eu à nous occuper dans ce mémoire, les rapports do mœurs et d'usages funéraires semblent sensiblement plus mmibreux entre les populations des contrées de la Gei'manic sujuMiciii-e, voisines do la Baltique, et nos guerriers de Magny-Lami)ert, qu'entre ces derniers et celles dos populations de la haute Italie que ces cimetières nous font connaître. En sorte que si la première place dans les relations extérieures de la Gaule h l'époque où nous
T. 1. jl
322 LES TUMliLUS GAULOIS DE M AGN Y-LAMBERT
nous plaçons doit être réservée aux populations du Danube, la seconde semble devoir être donnée aux tribus des vallées de l'Elbe et de l'Oder ; les Cisalpins ne viendraient qu'en troisième ligne. Ça a été là pour nous un sujet d'étonnemcnt qu'il nous est impossible de ne pas constater.
Ces analogies de mœurs, que nous saisissons si nettes dans la vallée du Danube et dans celles de l'Oder et de TElbe, nous les retrouvons, avec moins d'intensité il est vrai, mais encore très reconnaissables, dans les Vosges, le Jura et les Alpes françaises; elles échappent, au contraire, complètement à nos recherches dès que nous nous enfonçons dans le pays à l'ouest de la Seine et de la Loire, aussi bien en Auvergne qu'en Morvan, en Vendée ou en Bretagne. Les riches nécropoles gauloises des départements de la Marne, de l'Aube et des Ardennes se soustraient également à une assimilation avec nos tumulus.Ily a là des faits, des faits positifs fort instructifs pour l'histoire de l'ancienne Gaule, et qui méritent d'être étudiés de près et en détail. Ajoutons que nos lumuhis nous rapprochent bien plus de l'époque dite âge du bro7ize que de l'époque gauloise immédiatement antérieure à César, époque qui paraît devoir être repi'ésentée tant !par les cimetières de la Marne que par les fouilles d'Alise-Saintc-Reine et la station de la Têne, en Suisse.
Ainsi, tandis que sur six cents tombes gauloises du département de la Marne et de l'Aube ayant procuré au seul musée de Saint-Germain, comme nous l'avons vu plus haut, une centaine d'épées ou poignards de fer, plus de trois cents bracelets,cent cinquante et quelques torques, autant de libules et un nombre considérable de vases en terre, on ne peut rapprocher du produit des fouilles de Magny-Lambert et de leurs similaires à l'étranger, à part deux vases en |bronze', que les rares poteries de nos tumulus, et quehjues perles en
1. D'après des renseignements pris sur les lieux par .M. Abel Mailrc, il parait probalile que ces deux vases proviennent d'un tumulus nivelé et non d'une des lombes ordinaires des cimetières de la Marne. 11 faudrait donc renoncer encore h ce rapprochement.
LES TCMULUS GAULOIS DE MAr.NY-LAMBERT 323
verre ; il ne manque , au contraire , à certains tumulus de l'âge du bronze, pour se confondre avec les nôtres, que les âpées de fer et les bracelets de lignite. Les tumulus du Mecklembourg- et du Hanovre ont, de plus, la même construction que ceux de Magny-Lambert. Les bracelets à enroulements, les feuilles d'or estampées, les rasoirs y sont fréquents, et l'on y trouve déjà en certaine quantité les vases en tôle de bronze. Si l'épée en fer ne s'y rencontre pas, on y trouve l'épée de bronze de forme analogue. Les rasoirs en bronze des stations lacustres de la Suisse sont, d'un autre côté, ceux qui ressemblent le plus aux rasoirs de nos tumulus. La civilisation du bronze et celle de nos tumulus se touchent donc. Dans l'Ain (à Cormoz), comme à Gédinne (Belgique), comme à Hallstatt (Allemagne du sud), l'épée de bronze à soie plate se trouve dans les mêmes cimetières, sinon dans les mêmes tombes, à côté de la grande épée de fer, qui ne s'est jusqu'ici jamais rencontrée dans les tombes de la Marne. Il nous est impossible de ne pas y voir la preuve que l'âge de nos tumulus de la Côte-d'Or, que l'on a caractérisé, non sans raison, dans des études sur Ilallstatt et sur les tumulus h noyau en pierre de la Suisse, du nom de premier ùije du fer^ a non seulement, ainsi que cette appellation l'indique, succédé immédiatement à l'âge du bronze, mais en a été la continuation.
Il nous semble, au contraire, que les cimetières de la Marne indiquent un changement de civilisation plus radical. La substitution des vases en terre aux vases de bronze, de l'épée ibérique à la grande épée de for, l'apparition en grand nombre des torques et des fibules, si rares dans nos tumulus de la Côte-d'Ur et dans les cimetières que nous leur avons assimilés, sont très probablement la marque de mœurs dilférentes et, croyons-nous, j)Ius sédentaires '.
1. Pour los bantlL'S de gucrriiTs cisnliiin» nomades, ou du moins \i\ant hors des villes et toujours prêts à quitter leur eampement, bandes dont l'olyhe (11,17) nous fait une si saisissante description, les ustensiles en bronze, faeiles à transporter partout avec, soi, étaient une nécessité. La poterie convenait, au contraire, parfaitement à des populations déjà attachées au sol et pratiquant l'aprieulture. comme la majorité des populations de l'intérieui' ili' la (laule.
324 LES TUMULUS GAULOIS DE MAGNY-LAMIiERT
Reste à chercher quelle portée nous devons donner à ces faits ; quels éléments nouveaux ils apportent à l'histoire ; quelle époque précise ils représentent.
Ce doit être là la seconde partie de notre tâche. Cette tâche, bien que nous n'ayons l'intention que de l'effleurer, même dans les limites modestes que nous nous sommes tracées, nous entraînerait aujourd'hui trop loin. Nous en ferons le sujet d'un nouveau mémoire que nous comptons soumettre à la Société, et dans lequel nous donnerons les conclusions auxquelles il nous semble possible d'arriver dans l'état actuel de la science.
Saint-Germain, lo l" novemljrc 1872.
La lecture que nous annoncions à la fin du mémoire précédent n'a point été faite. Mais nos articles Celtes et Gaulois présentés à la Société en 1873 répondent suffisamment à la question que nous nous posions en 1872. On y verra que, rompant définitivement avec la tradition qui confond les Celtes et les Gaulois, nous attribuons spécialement aux Gaulois les tumulus de Magny-Lambert et tous ceux qui rentrent dans la même catégorie. Ces tumulus nous paraissent appartenir au iv= siècle avant notre ère. Nous les croyons contemporains des expéditions d'Italie et de la prise de Rome. C'est, du moins, sur cette base que nous voudrions voir désormais la discussion s'établir : nous sommes convaincu que la lumière sur ce point ne tardera pas à se faire.
H murs 187G.
Les découvertes récentes n'ont en rien modifié les conclusions auxquelles nous nous étions arrêté en 1872. Toutefois, comme le nombre des monuments s'esl accru dans de notables
LES TIMIM S GAI.'LOIS DH MAIINY-LAMIIKHT
proportions, nous croyons utile de donner, dans l'appendice au présent volume, une statistique plus complète des rasoirs en bronze et des cistes à côtes, d'après les documents conservés au musée de Saint-Germain : nous y renvoyons le lecteur. [Deuxième édition.)
\T, octobre 1887.
KiK- 8(1.
Fin. SI.
O O «^O/iOO OOO Oc\0 o o o ° — ? o
OOO Q ooo o o o ooo o Fis- 88. — C.isti'S à c-ùlc-- du cinii'lirn' ilr ll;illsl;ill. V. \i. :)ll l'ii rKjlr