PETIT TUMULUS
Le deuxième tumulus fut seulement fouillé dans sa périphérie. Composé, comme le premier, de divers lits de galets et de moellons noyés dans des sables argileux, avec traces de bois carbonisé presque partout, ce second tumulus parut beaucoup moins riche. Aucun objet important n'en sortit. On n'y rencontra, outre un assez grand nombre de squelettes qui tombèrent en poussière au contact de l'air, que des pierres de forme bizarre : ces pierres parurent aux fouillcurs placées là intentionnellement; aucune trace d'incinération, aucun objet de métal. Le tumulus, il est vrai, ne fut fouillé qu'incomplètement. Le grand tumulus mérite donc seul d'être étudié en détail.
Construction de tumulus. — Le tumulus de Gra^ckwyl
VASES ÉTRUSniES 33i
rentre dans une série de sépultures aujourd'hui bien connues, répandues particulièrement dans les Vosges, en Bourgogne, en Suisse, sur la rive gauche du Rhin, au-dessous de Mayence et dans une partie de la vallée du haut Danube. Le Monceau-Laurent, près de Châtillon-sur-Seine, peut en être considéré comme le type '.Le mort principal y est couché tout habillé, dans un caveau construit en moellons non cimentés. Autour de lui, dans la périphérie, gisent presque toujours d'autres morts de moindre importance. La majeure partie sont inhumés, mais des traces d'incinération en pleine terre, avec ou sans urnes cinéraires, s'y rencontrent aussi. Le défunt y est parfois étendu surun char, comme à Sainte-Colombe, tumulus de la même contrée que le Monceau-Laurent. Ces tumulus sont, comme celui-ci, de dimensions souvent considérables. Le tumulus du Monceau-Laurent, de grandeur moyenne, mesurait 4 mètres de haut sur 33 mèrtes de diamètre. L'expérience acquise permet donc de se faire une idée assez exacte du monument de Grœckwyl avant refl'ondrement du caveau et le bouleversement opéré par les fouilles. Nous sommes évidemtnent en présence du tombeau d'un chef politique ou religieux, d'une époque, selon toute vraisemblance, remontant à plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. Les bandes de roues en fer montrent que ce chef était un des personnages que l'on déposait sur leur char dans la chambre sépulcrale. Les nombreux squelettes découverts à des hauteurs diverses portent à croire que, selon l'ancien usage signalé par César {B. G. VI, 19), des serviteurs avaient été sacrifiés en rhonneur du maître, les uns immolés, les autres brûlés durant les fuuéraillcs. Ouelques-uns de ces squelettes peuvent aussi représenter des ensevelissements postérieurs. Les faits d'ensevelissements pratiqués à la surface des grands tumulus gaulois, aux époques gallo-romaines et franques, sont nombreux. Nous ne devions pas être étonnés d'en trouver ici un nouvel exemple.
1. Voir iihis haiil notre inc'inoire sur les TuniiiluH r/auluis de. la commun? de Muyny-l.ambcrl. p. 271.
VASKS ETRl'SriFKS
Jetons d'abord les yeux sur ce que le caveau du chef contenait de plus caractéristique : 1" les débris de char; 2° les deux fibules; 3° le vase de bronze; 4" l'urne cinéraire en terre.
Débris de char. — Le musée de Saint-Germain (salles VI, VII, VIII et IX) possède plusieurs débris de chars semblables à ceux de Grœckwyl. Tous proviennent de tumulus ou cimetières anté-romains, à savoir: l°du tumulus gaulois AclaButte, c° de Sainte-Colombe (Côte-d'Or) : une roue presque entière avec des fragments de char; 2° du cimetière gaulois de Chassemy (Aisne) : deux roues et plusieurs appliques en bronze; 3° du cimetière gaulois de Saint-Jean-sur-Tourbe (Marne) : deux roues dont une intacte ; 4° du cimetière gaulois de Berru (Marne) : débris divers de char appartenant à deux tombes dilTérentes; 5° du cimetière gaulois de Saint-Elienne-au-Temple : trois paires de roues représentant trois tombes ; plus dix mors de chevaux recueillis dans les mêmes tombes et indiquant que le harnachement du cheval était laissé sur place, même quand on n'immolait pas l'animal. Ce qui constitue huit ou dix tombes bien constatées dans les seuls départements de la Marne, de l'Aisne et de la Côte-d'Or '. Il faut y ajouter une roue de forme identique appartenant au musée de Mayence et faisant partie de la découverte d'Armsheim, près Creuznach, rive gauche du Rhin, et une autre provenant d'une des tombes alsaciennes fouillées par M. de Ring dans la forêt de Hatten. Le caractère de toutes ces tombes est parfaitement déterminé par l'ensemble des objets qu'elles renfermaient, en dehors du char lui-même, tels que fibules, boucliers, épées, vases en terre. Ce sont des lombes gauloises ou, si l'on aime mieux, pour ne rien préjuger, de l'époque gauloise.
Fibules de bronze. — Les deux fibules trouvées près du char nous reportent dans le même milieu que les monuments eux-mêmes, milieu de civilisation gauloise. L'ornementation en pâte émaillée est, en effet, fréquente tant dans les cimetières de la Marne (jue dans les tumulus des bords du
1. Voir plus loin l'article ■. Le Casque de Berru, m nous ilonnons \nio liste [iliis i'Om|ilMe des tombes à eh.ir siiinnlées jnsqn'iei en li;nile.
Rhin analogues à celui d'Armshoim'. Les fibules du type de Golasecca ou Villanova ne se trouvent guère, il est vrai, dans les cimetières de la (lliampagne. mais elles ne manquent ni en Alsace ni en Franche-Comté, dans des monuments de même ordre, ni sur la rive droite du Rhin, en Souabc ou dans la Hesse. Tout cela indique, sans aucun doute possible, des mœurs et des usages qu'aucun rapport avec Rome n'a encore altérés.
Le vase de bronze. — Le vase de bronze est bien plus significatif encore. C'est une pièce d'un intérêt capital dont nous avons cru devoir reproduire ici la gravure, d'après la restauration exécutée dans les ateliers du musée de Saint-Germain et réduite à l'aide de la photographie. La figure ailée est représentée, grandeur de l'original, dans les planches du Dictionnaire archéoloyiquc de la Gaîde'; nous y renvoyons le lecteur. Les archéologues auront ainsi entre les mains tous les éléments du problème.
Ce magnifique vase, dont il restait assez de débris pour qu'il ait pu être reconstitué dans son entier, sous notre direction, par les mains habiles de M. Abel Maître, mesure :
Hauteur II"',. 'il
Largeur à l'ouverture Om.iiJ.'J
Largeur au goulot Ura^lfiO
Largeur à la liaud'ur dt's anses . 0",40
Largeur à la base Ûm.ilu
La largeur de la basi' seule est liypolhétique.
Les fragnieiiLs sauvés de la destruction et à l'aide desquels il a été reconstruit sont : 1° la partie supérieure du col, à laquelle le mascaron était attaché et qui avait très peu souffert; 2° une grande partie de la panse donnant très approximativement le galbe de l'urne; 3° un second morceau de la panse auquel étaient rivés deux jeunes lions couchés, la tête tournée en arrière et se regardant. La place très visible de deux lions semblables, imprimée siu- une autre partie de la pause,
1. LiMileu-eliiilil, Ml,;-llnim,'i\ vol. ili, fase. .'i, \>\. 2. -■ Article tiiwckwijl.
indiquait avec certitude que là étaient les attaches des anses.
Les feuilles de bronze sont d'un travail de chaudronnerie assez solide, quoique très léger, pour avoir pu supporter et les anses et le mascaron en bronze fondu, également massif. Le morceau principal est un groupe symétrique d'un travail de relief percé à jour et qui, placé sur le col du vase, entre les deux anses et au-dessus délies, formait une ornementation des plus riches. Ce groupe a pour centre une divinité ailée portant un diadème surmonté d'un oiseau en repos; cette divinité est flanquée de quatre lions et de deux lièvres. La poitrine de la déesse est très accentuée. De la taille descend, en forme de gaîne, une robe talaire étroite couvrant en partie les pieds. Cette robe est ornée de dessins à la pointe composés de bandes verticales relevées par des losanges intermittents et donnant à l'ensemble l'aspect d'une étoffe à raies. Les bras serrés à la taille jusqu'aux coudes tiennent chacun un lièvre, le droit par les pieds de devant, le gauche parles pieds do derrière. A droite et à gauche de la figure de femme, le corps dirigé vers elle, mais la tète tournée de côté, sont assis deux lions qui, tous deux, saisissent un des lièvres : celui de droite, de la patte gauche levée; celui de gauche, de la patte droite. Au-dessus des ailes, se relevant en éventail jusqu'à la hauteur liu diadème, s'étend horizontalement, à droite et à gauche, un serpent à large tète, avec appendice sous la mâchoire. Sur chaque serpent est assis un lion plus petit, la tête dirigée en avant. Nous avons déjà dit qu'un oiseau (faucon ou aigle, ce semble) se tenait debout sur le diadème entre les deux lions.
Le relief sur lequel est posé tout le groupe représente un ornement palmé se réunissant au centre en forme de coquille. C'est à droite et à gauche, sur les parties palmées, que sont posés les deux plus grands lions.
Excepté les plus petits animaux, lièvres, oiseau, scpents, qui sont en ronde bosse, le reste du mascaron est creux au revers. Les cavités sont encore remplies d'une matière sablonneuse provenant de la fonte. Deux trous de rivets placés eu
VASES etrlsoi:es
haut, près des petits lions, indiquent les points d'altaeh(; sur le vase. Ils démontrent que le mascaron était fixe de manière à dépasser le col du vase et à le dominer; c'est ce qui explique que cette partie est en ronde bosse, le reste ne se voyant pas par derrière.
Kig. 8;). — Vase, de Grseckwyl.
Il suffi I (le jeter les yeux sur celle œuvre originale, d'un caractère hiératifjue si prononcé, pour avoir immédiatement le sentiment que l'on est en présence d'une œuvre qui n'est ni grecque, ni gallo-grecque, ni gréco-romaine, ni galloromaine, ni celtique. Rien de semblable ne s'est rencontré jusqu'ici, ni en Scandinavie, ni en Irlandi;. « On songe tout de suite, dit M. .[aliii. à I Elrinie, à moins que l'on ne
veuille se lancer dans le babylonien, l'assyrien, le persan, et admettre une origine immédiatement orientale. » Et M. Jahn conclut qu'il faut s'en tenir à une source étrusque, à l'ancienne Etrurie. « Cette opinion, ajoute-t-il, est d'autant mieux fondée que l'ancien art étrusque s'était emparé, comme on sait, des formes archaïques et biératiques de l'Orient et de l'Egypte, et que le stylo de noire sculpture a bien ce caractère. » Puis, se demandant conmient on peut expliquer la présence de cette œuvre étrusque dans un tumulus helvétique, il répond que « celte urne peut être parvenue en Helvétie soit comme butin, soit par Marseille, comme objet de commerce. D'autres découvertes analogues, celle de Matrai par exemple, dans le Tyrol, publiée à Trente en 1845 par Giovanelli ', démontrent, nous dit-il, que ce n'est pas là un fait isolé dans les vallées du Tyrol ou do l'Helvétie. La déesse, selon lui, est « la Diane asiatique qui, dans l'antiquité, prit, comme on sait, tant d'aspects divers et variés. » Ainsi^ suivant M. Jahn, le tumulus de Grœckwyl est un tumulus de l'époque helvétique, élevé en l'honneur d'un chef helvète, c'est-à-dire gaulois, que les hasards de la guerre ou des habitudes commerciales avaient mis en rapport avec l'Étrurie.
Le fond de ces idées nous parait parfaitement juste et nous n'aurions rien à ajouter à ces conclusions, si M. Jahn ne nous semblait attribuer à celte sépulture une époque beaucoup trop rapprochée de l'époque romaine, puisqu'il y verrait volontiers, malgré le caractère archaïque de l'idole, la tombe d'un provincial de distinction romano-helvétique . M. Jahn nous paraît aussi rejeter trop dédaigneusement la conjecture d'une provenance orientale directe.
Et d'abord, l'hypothèse qu'un vase aussi archaïque do style appartiendrait à la période qui précéda ou suivit immédiatement l'occupation romaine en Gaule me paraît bien difficilement admissible. La première chose à faire, si nous voulons avoir quelques éléments d'un jugement raisonné sur l'âge auquel appartient notre Diane, n'ost-ce pas de rechercher sur
1. Giovîinelli, /.e Aiilkinl. liczio-elrusclic sco/iciic pressa Mulrai, Trente, ISlii.
VASICS ETRUSUUES
quels points du monde antique et à quelles époques nous rencontrons des représentations semblables? M. Jahn a négligé de le faire. Nous allons essayer de combler cette lacune.
La première mentiun d'une Diane ailée représentée sur un monument aniique est celle qui concerne le coffret de Cypselus (vu» siècle avant notre ère). Diane {"Ap-iiv.;) ailée y était représentée sur le quatrième côté. « Je ne sais, dit Pausanias (V. 19), d'après quelle tradition on a représenté sur ce coffre Diane avec des ailes aux épaules, tenant de la main droite une panthère et de la gauche un lion. »
Il n'est guère possible de méconnaître que ce soit là notre Diane, et il ne faut pas oublier que nous sommes en face d'un monument du vn" siècle au moins avant J.-C, de tradition corinthienne et tout asiatique de caractère. Il ne faut pas oublier non plus que Pausanias, si au courant de la mythologie grecque, ne comprenait plus le sens de ce mythe à l'époque d'Adrien. Le type de la Diane ailée, type exclusivement oriental, avait donc pénétré sur les côtes de la Grèce au vu'= siècle, sans y prendre racine.
Il était plus répandu dans les îles ; des monuments de provenance certaine nous l'apprennent. Nous le rencontrons '''S- 90- — ijou^"''-' 'i'oreiiies d'abord dans les fouilles de Camiros
(île de Rhodes), sur des plaques en éleclrum d(inl le Louvre possède plusieurs spécimens, don de M. de Saulcy ' : « Diane ailée, saisit de droite et de gauche deux lions la tète renversée et se dressant comme suspendus à sa ceinture. » Comment n'y pas voir la Diane de Grieckwyl'? Or, ces plaques, qui sont des pendants d'oreilles (lig. 90), appartiennent à la zone la plus ancienne du cimetière de Camiros, « où les objets,
I. La Uiaiii' ilr Caiiiiios (lier, (irchco/., 2<: férir, I. VI, p. 207, aiiiii'n 18G2 T. it. '2Z
dit Salzmann, dénotent une influence assyrienne directe. » On ne peut les faire remonter moins haut que ce même vu" siècle auquel appartient le coflVet de Cypselus.
De Camiros nous passons à l'île de Santorin, oii, sur un fragment de vase publié par Gerhard en 18o4 {Archœol. Zcitiing, pi. LXI et LXII), est représentée « une Diane ailée, tenant un lion par les oreilles et parla queue. » C'est là encore un vase archaïque, de style oriental, analogue aux vases de Milo publiés par M. Conze et attribués, comme les bijoux de Camiros, à une date antérieure, de beaucoup peut-être, à l'an 600 avant notre ère. Si de Santorin et de Rhodes nous passions à Chypre, nous y constaterions un bien plus grand nombre d'exemples de la Diane ailée accostée des lions qu'elle a domptés. Là, il est vrai, nous nous retrouverions en Asie, patrie originelle de la déesse. Contentons-nous de dire que le Louvre possède d'autres images semblables dont malheureusement on ne connaît pas la provenance, mais qui appartiennent à la même période d'art hellénico-oriental, et, suivant toute vraisemblance, aux mêmes îles.
De la Grèce, dirigeons-nous vers l'Italie. Où et à quelle époque y retrouverons-nous notre Artémis? Personne n'ignore que le culte d'Artémis et d'Apollon a été introduit très tard à Rome . Le leclisternium de l'an 399 , où figure Artémis , paraît être la plus ancienne cérémonie où il soit question de cette déesse chez les Romains (Preller, p. 208). Diane et Apollon, qui ne se séparent guère, étaient, à Rome comme à Athènes ';, des divinités nouvelles. D'ailleurs, on ne voit pas qu'à Rome Artémis ait jamais été représentée avec des ailes. Si l'Artémis de Grœckwyl vient d'Italie, il faut donc la chercher ailleurs que chez les Romains, et à une époque où l'influence romaine n'avait pas encore plus ou moins détruit partout, à son profit, les cultes locaux. Nous ne retrouvons, en effet, notre Diane, à ma connaissance, que sur trois points bien remarquables de la péninsule italique, j'ajouterai dans des