Guerre des Gaules, liv. VI, c. xiii
2. Dion Chrysostome, Oral. XLIX : Kai xotvr-. Si ta îcx'Jp'Jtaxa râv èOvwv, ETtïLOYi O'j oOvavTai àei pa(7t).euî(jOat 'jtÙs twv çtXodôçpwv, STrCCTTaxa; TOtç Pa<7iXîO(jt xoV ap^ovciç toÛto'j; àité5îi?tïv ., KeXto'i 8è oC; 6vo|j.â!;o'j(j! Apyiôa;, xa"i toOto'j; Ttspi [xavT'.x'ïiv ovTa; xa\ xr^v à>.Xy]v ffocpÉav, wv aveu toîç PaatXsOfftv oùSèv sHr.v Tipâx- T£iv oùoe pouXeOscrOai • wffTe tb [j.èv àXïi'Jk; Èx:i\ovi; ap-/£iv, aoO; ôè fiaotXéa; aùxcov Ci7rr)p£Ta; xat otaxovouç ytyvîoOat x?,; yv(.'i|j.-(^;, èv Opôvot; '/pucoî; xaOrj[j.£vou; xa\ olxia; (ievà/a; olxoûvTa; xai iioXuTi(iu)ç eOiDyounévou;.
d'ai'rès polybe 393
haute considération, car c'est à leur jugement que sont déférées presque toutes les contestations qui intéressent l!Etat ou les particuliers; qu'il s'agisse de quelque attentat, d'un meurtre, d'une question d'héritage ou de délimitation, ce sont eux qui prononcent et qui fixent les peines et les compensations. Quiconque ne se conforme pas à leurs décrets, peuple ou particulier, est frappé de la peine qui, aux yeux des Gaulois, est la plus redoutable, l'interdiction des sacrifices. Ceux qu'elle atteint sont tenus dès lors pour impies et scélérats : tout le monde s'éloigne d'eux, on fuit leur abord et leur entretien de crainte de souillure ; ils sont hors la loi et aucun honneur ne peut leur être accordé. » C'est une véritable excommunication.
Ainsi religion, justice, instruction publique, droit d'excommunication sur les individus et sur les peuples, c'est-à-dire toutes les forces morales du pays, étaient entre les mains des druides, sans qu'eux-mêmes dépendissent d'aucun pouvoir humain supérieur. » Le corps des druides, continue César, a pour chef l'un des leurs qui jouit parmi eux d'une autorité prépondérante. A sa mort, le plus considérable par l'éclat de son mérite lui succède, et si plusieurs paraissent avoir des titres égaux, les suffrages du corps en décident. »
L'élection du chef suprême par le corps des druides se recrutant lui-même, et se recrutant. César l'affirme, à l'aide d'un vaste système d'enseignement qui ouvrait l'entrée do l'ordre à toutes les capacités sans distinction d'origine : tel est le couronnement de cette forte organisation, l'une des plus extraordinaires qui aient jamais existé dans aucun pays de l'Occident avant le christianisme. Ajoutez à ces droits les plus grands privilèges' : « Les druides ne vont point à la guerre et ne payent point d'impôt, comme le reste de la nation ; ils sont exempts de la milice et de tcnile autre espèce de charge. Ces grandes prérogatives leur attirent une foule de disciples qui viennent d'eux-mêmes à leurs écoles ou y sont envoyés par leui's familles. »
i. Nous retrouvons un état de ehoscs semblaljli' chez les Celtes il'lilauili'.
La puissance des druides, puissance toute morale, était acceptée de tous dans toute l'étendue de la Gaule, du moins de la Gaule Celtique (César ne s'explique pas nettement à l'égard de l'Aquitaine et de la Belgique). Au milieu de ces civitates toujours en guerre, eux seuls représentent l'unité du pouvoir : « Ciiaque année, à une époque fixe, les druides s'assemblent en un lieu consacré, sur le territoire des Carnutes, qui est regardé comme le centre de toute la Gaule. Ceux qui ont des différends à vider y viennent de toutes parts pour se soumettre aux arrêts et au jugement des prêtres. » Bien plus, on allait à l'étranger, jusqu'en Bretagne où étaient leurs principaux sanctuaires, pour s'initier aux secrets mystères de la science. » On croit que leur doctrine est originaire de Bretagne, d'où elle fut transférée en Gaule, et maintenant encore ceux qui veulent la connaître à fond vont l'étudier dans cette île. »
L'élévation de leur enseignement et de leur morale n'était pas moins remarquable que leur puissance politique. La science des druides étonnait les Pères de l'Église. Saint Augustin déclare que leur philosophie se rapproche beaucoup du monothéisme chrétien. Les druides, en effet, ne croyaient pas seulement à l'immortalité do l'âme, ils professaient le dogme de l'immatérialité de Dieu. Renfermer la divinité dans un temple leur paraissait une impiété ; la représenter sous une forme sensible passait à leurs yeux pour une profanation. Tel était l'enseignement que recevait la majorité des Gaulois de la Gaule Celtique. Y a-t-il là rien qui ressemble à cette absence de vie morale que nous avons constatée chez les Cisalpins et les Galates ? Evidemment nous sommes dans un milieu tout différent. Le portrait des Galli de Polybe ne peut s'appliquer aux Celtes de César.
Les Chevaliers. — Il est vrai qu'à côté des druides, et comme eux au-dessus du bas peuple. César place un autre ordre, celui des chevaliers. Voyons donc quelle part d'influence lui était faite dans les institutions delà Celtique, et dans quelle mesure cette noblesse armée a droit de représenter le pays.
d'après polybe 395
« L'autre ordre est celui des chevaliers : ceux-ci, lorsque les besoins de la guerre l'exigent, ce qui avant César arrivait presque chaque année, soit qu'on voulût attaquer, soit qu'on eût à se défendre, sont tous tenus de prendre les armes. Chacun selon son rang et ses moyens se fait accompagner par un nombre plus ou moins grand à^ambactes et de clients : c'est pour eux le véritable signe du crédit et de la puissance. » Sur le reste César se lait. Y avait-il autre chose à dire? Le laconisme du grand capitaine relativement à la noblesse gauloise montre du moins, et mieux que tout ce que nous pourrions dire, à quel point cet ordre était à ses yeux moralement et politiquement au-dessous de celui des druides. La noblesse de la Gaule Celtique est associée aux druides, elle ne les domine pas. Elle est, si l'on veut, la Gaule armée ; mais les druides, et derrière eux le peuple tout entier, forment la Gaule pensante et croyante. Si nous ajoutons que César ne nous fait nulle part le portrait physique des Gaulois au milieu desquels il vécut près de dix années (d'où il est permis de conclure que ceux-ci ne lui présentait point un type tranché et uniforme), nous avons le droit do répéter qu'il y avait bien peu de rapport entre la Gaule Celtique et la Gaule Cisalpine. p]st-il permis après cela de croire que l'une procédât de l'autre ? De deux choses l'une : ou les prétendues émigrations de Sigovèso et de Bellovèsc eurent lieu avant l'organisation du druidisme, ou elles eurent lieu après. Si après, est-il croyable que l'expédition se soit faite en dehors de l'influence des druides? La première chose que les émigrants emportaient avec euxdans l'antiquité, c'étaient leurs dieux, leurs croyances, leur cuite ; nous retrouverions des lors le druidisme en Italie ou dans la forêt Hercynienne, comme nous le retrouvons en Irlande. Si avant, d'où serait venu, <à une époque si rapprochée de nous et chez un peuple à demi esclave, comme nous l'apprend César, ce mouvement religieux que la noblesse ne dirige pas, puisqu'il place les prêtres au-dessus d'elle et si haut qu'ils peuvent, sans danger, mettre le pied sur la tête des rois? Non, le druidisme, ignoré des bandes cisalpines, des
Galates du Danube, de Thrace et d'Asie Mineure, n'est point sorti des flancs de la chevalerie gauloise, et n'a pu sortir des entrailles du pays ou s'y répandre qu'aune époque où celte chevalerie ne le dominait pas. Le druidisme est un fait antérieur aux renseignements précis concernant la Gaule, et tenant directement aux influences orientales les plus reculées. Si l'on réfléchit mûrement à tous ces faits, si l'on veut se donner la peine de les analyser dans leurs détails, si on les éclaire à la lumière des textes scientifiquement classés, on reste convaincu que le druidisme ne saurait être l'œuvre de la noblesse gauloise telle qu'elle existait au temps de César, pas plus que la noblesse n'a pu procéder directement du druidisme. On sent que ce sont là deux puissances d'origine distincte, qui se sont rapprochées un jour, probablement malgré elles, et, par nécessité et prudence, se sont donnés la main. Le druidisme nous apparaît clairement comme un fait antérieur à l'établissement, en Gaule, des chevaliers, et tenant plus profondément aux origines mêmes des races qui faisaient le fond des populations de la Celtique, de ces populations qui « n'osaient plus rien par elles-mêmes » et n'étaient plus consultées au temps de César, mais au-dessus desquelles le ministère des druides planait toujours comme une consolation et une protection suprêmes. La situation des druides en Gaule est de celles qu'une aristocratie guerrière subit quelquefois, quand elle la trouve établie dans un pays conquis, mais qu'elle ne crée pas. Il y a là l'union de deux forces d'ordre difl'érent, qui se partagent le pouvoir, mais qui sont visiblement d'origine indépendante. Or personne, je pense, ne contestera que le lien le plus étroit rattachât le fond de la population celtique aux druides. Le pouvoir des druides sur la Gaule est une de ces forces morales qui ne se développent que lentement chez un peuple et par suite d'une longue pratique des mêmes sacrifices, d'une intime communion des mêmes idées et des mêmes croyances. Le peuple et le druidisme dans la Gaule Celtique ne font qu'un. L'histoire, d'ailleurs, confirme celte opinion. Le druidisme, aux yeux
D APRES POLVBE
dos écrivains grecs et latins élail un fait particulier aux plus vieilles populations de la Celtique. (Tétait une doctrine déjà fort ancienne à l'époque de l'auteur du traité de la Magie^ attribué par Diogène Laërce à Arislote', qui la mettait sur le même rang que le brahmanisme, le magisme et l'urphisme. Païens et chrétiens, aux premiers temps du christianisme, tombaient d'accord à cet égard. Le druidismo était une émanation de la vieille sagesse orientale et faisait partie de ce que certaines sectes chrétiennes appellent VEvançiile éternel. C'est aux temps pélasgiques, plutôt qu'aux temps helléniques, qu'il faut remonter pour en trouver l'origine. Les traditions relatives au druidisme se mêlent et se confondent en partie avec les traditions relatives aux Hyperboréens, à Pythagore et à Abaris. Elles font entrevoir dans un passé plus ou moins lointain un âge tout théocralique et patriarcal durant lequel les druides auraient — comme, ce semble, à l'origine, les brahmanes dans l'Inde — concentré entre leurs mains tous les pouvoirs civils et religieux =. L'état décrit par César ne peut être que l'effet d'une révolution postérieure violente. Il nous fait penser, comme malgré nous, à la Gaule de Clovis et à la conversion des Francs lorsque le clergé catholique, la seule puissance morale qui restât alors debout après l'écrasonicnt des druides, consentit à légitimer la conquête à la condition de conserver son influence, ses privilèges et sa foi.
Les faits que nous venons de résumer, et qui nous semblent inattaquables dans ce qu'ils ont de général, justifient donc suflisamment le soin que nous avons pris de distinguer nettement les Gain, des Celtae., ou, si l'on aime mieux, les populations et la civilisation gauloises de la Cisalpine, du Noricum et même des contrées orientales de notre Gaule, des populations et de la civilisation plus celtiques des contrées méridio-
1. Diogènn Laërce, Inlrodicction; cf. SiiiiUis, s. v. ' AviKTOIvr,!;.
2. Il nous paniU probable que le druidisme avait pénétré en fiaulo par IR nord. Cette liypothèse est conforme à la tradition recueillie |inr César : •< On croit leur doctrine originaire de la Bretagne, et maintenant ceux c|ui veuleiil la romiaitre 'i foml von' l'étudier dans cette ile. '■ (I!. G., VI, 13.)
nales du centre cl de l'ouest, populations et civilisations entre lesquelles une sorte de fusion avait, il est vrai, eu lieu déjà depuis un certain temps à l'époque ofi César entra en Gaule, mais pas au point d'cfîacer toute trace de l'état antérieur.
On voit ainsi s'établir de plus en plus, dans notre histoire primitive, deux périodes distinctes, l'une plus particulièrement celtique, l'autre plus particulièrement gauloise. C'est de cette dernière seule, la plus récente, que les historiens nous parlent. Nous ne pouvons faire encore la part do la période celtique, mais nous entrevoyons le moment où cela sera possible. Cette part se fait peu à peu et comme d'elle-même dans le Dictionnaire^, et nous résumerons les résultats acquis dans l'Introduction. Ce serait pour le moment, et avant que la grande enquête archéologique qui s'instruit dans le pays sous le patronage du ministère de l'instruction publique soit achevée, une tentative prématurée.
Nous pouvons cependant déjà le dire en toute assurance : dans le classement de nos antiquités nationales, aux époques consacrées par l'usage et par la science de la renaissance et du moyen âge, aux époques mérovingienne ou franque, romaine et gauloise, il faudra ajouter désormais une période antérieure à laquelle nous ne pouvons, ce me semble, donner d'autre nom que le nom de période celtique, époque aussi distincte de la période gauloise proprement dite que la période gauloise elle-même l'est de la période romaine, la période romaine de la période franque. Ces périodes gauloise et celtique auront même probablement besoin d'être bientôt subdivisées".
Croire que les faits se simplifient d'autant plus que nous nous enfonçons davantage vers le passé est une erreur grave. Plus nous remontons haut dans l'histoire des pays occiden-
1. Diclionnaire d'Arr/ivo/or/ie [rpoipie cellique), pulilii' par la Coiiiiiiissidn ilo la topographie dos Gaules. Le premier volume et le premier faseieuli' du deuxième sont eu vente. — La pulilii'ation de ee f;raud ouvrage a été. depuis, interrompue. — Deiuneme édition.
2. Nous espérons que les articles publiés dans le présent volume rendront cette vérité évidente.
D APHKS POLYniî
(aux, plus nous constatons de nuances tranchëes entre les groupes humains que nous y distinguons, plus apparaissent nombreuses et variées les influences qui y dominent. L'unité apparente de ces temps anciens est un mirage de notre ignorance.
L'archéologie justifie ces réflexions. La carte des antiquités de la Gaule, quoique incomplète, montre que nos antiquités nationales se divisent en effet, chronologiquement, en deux grandes périodes, géograpliiquenient en deux zones trèsnettement distinctes : une période où dominent les instruments et armes en pierre avec mélange d'armes et objets de bronze déjà perfectionnés, signe assuré d'une influence orientale ; une période où domine le fer; une zone de l'Ouest, une zone de l'Est ou plus exactement du Sud-Est. La première période ' est la période celtique, qui se prolonge plus longtemps dans l'Ouest avec ses caractères originaux. Avec les armes de fer apparaissent les Gaulois. L'Est est plus particulièrement leur domaine ; il n'est pas impossible de se rendre compte de la route qu'ils ont suivie. Les grandes directions de leur invasion sont comme jalonnées par des antiquités d'un ordre spécial". Ce sont les trouées par lesquelles les Francs et les Bourguignons passèrent plus tard. On sent que, comme ces derniers, les Gaulois venaient, les uns du Danube, les autres du Nord- Est, et avaient pénétré par les passes du Jura et des Vosges, quand ils n'étaient pas entrés directement par la Belgique. La Seine, la Marne, la Saône et le Rhône forment les limites naturelles de leurs conquêtes. Le reste du pays paraît avoir été soumis, pour ainsi dire, de loin et par influence.
Ne confondons point des populations si distinctes. Les divisions dans la science font la clarté dans l'esprit. La Gaule, bien avant la conquèti' romaine, se composait déjà d'éléments nombreux et divers, éléments ethniques et éléments moraux. Acceptons-les tels que [l'archéologie mius les montre. Ne
1. Nous avons vu iiuc ci'lti' iii'i'ioili' im' i-uiMiui'iiriiiL rûellcinont [jour nous qu'avec riutroducliori des métaux en Gaule.
2. Suivre les teintes vertes sur notre carte, La (jauk lUU ana environ av.J.-C.
cherchons pas l'unité là où la variété domine ; n'appliquons pas aux Aquitains ou aux Celtes devenus Gaulois un portrait et des mœurs qui ne conviennent en réalité qu'aux Cisalpins d'abord, à leurs frères du Danube et peut-être plus tard aux Belges. C'est aux archéologues et aux anthropologistes à reconstituer pièce à pièce, les traits de nos populations primitives. Los textes y sont impuissants. Ils nous donnent le portrait des Galates des bords du Pô et de l'Ister. Ils ne nous donnent pas autre chose. Nous avons cherché ta dégager ce portrait des obscurités et des confusions au milieu desquelles il a été jusqu'ici comme voilé'.
Mais gardons -nous aussi des conclusions trop hâtives, n'exagérons pas les conséquences d'un fait qui nous paraît évident. De ce que nous devons ajouter à la période gauloise une période celtique, cela n'implique nullement pour noire Gaule, d'une période à l'autre, une transformation radicale en toute chose et surtout un changement de population. Avec la période romaine, nous voyons en Gaule la langue, les mœurs, les coutumes, bienlùt la religion, se modifier presque de tout point. Les populations, pourtant, restent partout les mêmes. Il n'y a eu, pour ainsi dire, à cette époque aucun mélange de sang étranger. Après l'arrivée des Francs, les modifications de langue et de religion sont à peu près nulles. Le sang nouveau infusé est, au contraire, un peu plus considérable ; ce sont surtout les institutions politiques qui se modifient. Dans quelle mesure, sur quels points essentiels l'invasion gauloise du iv" ou v° siècle avant notre ère, qui a introduit chez nous l'usage des armes de fer et un art stii generis très accentué, a-t-elle modifié l'état de choses antérieur, et quel était cet état de choses? Quelles modifications ont été apportées par suite de celle révolution à la langue, à la religion, à la
1. Ici se termine l'article du Dictionnaire. Les pages suivantes font parlie de notre communication à l'Acadiinie des inscriptions et belles-lettres, et forment comme un commentaire de l'article lui-même.
d'après rOLYBE 401
constitution politique, au type physique et moral des populations occupant précédemment les vastes contrées qui s'étendent du Rhin à l'Océan, de la Manche aux Alpes et aux Pyrénées? Cette révolution a-l-elle été le pendant de la révolution romaine ou le pendant de la révolution franque? Vous n'attendez pas de moi que je vous le dise. Ce sera l'œuvre de l'avenir, œuvre de patience et de sagacité qui exigera les eiïorts accumulés d'un grand nombre de travailleurs. Je crois pouvoir affirmer toutefois, dès maintenant, que l'archéologie française n'est pas au-dessous d'une pareille tâche.
Les résultats résumés sur les deux cartes exposées sous vos yeux en sont la preuve convaincante '.
D'un côté, vous voyez le classement mélliodicjuc des antiquités reconnues sur le sol de la France, de la Belgique, des provinces rhénanes et de la Suisse, c'est-à-dire de l'ancienne Gaule, aboutir à des groupes saisissants par leur homogénéité et leur cohérence. Un examen même rapide des planches et du l'egistre dinscription qui a servi de base h ce travail ne peut laisser aucun doute sur sa légitimité. Ce n'est point là une œuvre de doctrine ; c'est l'œuvre inconsciente de près de trois cents correspondants isolément consultés et placés chacun, dans leur province, à uq point de vue personnel différent.
Quand nous demandons séparément aux savants de deux départements limitrophes de nous indiquer les traces de voies antiques existant sur le domaine de leur activité, et qu'il se trouve que ces tronçons mis bout à bout se raccordent d'un département à l'autre, sans aucune entente préalable de nos correspondants, nous sommes sûrs que l'enquête a été bien faite et les voies exactement reconnues. Le hasard ne procure point à lui seul de pareilles surprises. De même quand, procédant sur des milliers de faits, il se trouve (jue les mêmes monuments, les mômes antiquités, des objets d'un art et d'une
1. Cos cartes et les all)ums f|nl les justifiPiit ont lif^iii-i', on jiiilli'l ISi;;, à l'Exposition (lu C.oiigrrs intcrnalional de. géograiiliie à l'aiis. .Nos [ilaiiclies donnent la réduction des deux princiiiules.
402 LES CALATES OU GAULOIS
fabrication analogues, nous sont toujours signalés, et cela depuis plus de quinze ans, dans les mêmes régions, et restent inconnus, au contraire, dans d'autres ; quand l'inscription de ces antiquités sur nos cartes conduit peu à peu aux résultats que vous voyez, sans que nous puissions en rien les modifier, quelque esprit de système que nous ayons pu apporter au début de nos recherches ; nous sommes en droit de dire qu'il y a là les vestiges, les traces indéniables d'un élat de choses ancien important, qui devient un véritable document historique.
Mais qu'est-ce, quand d'un autre côté, à ces faits reconnus par nous en Belgique, en France et en Suisse, viennent se joindre les observations concordantes des travailleurs italiens» allemands du Nord et du Sud, suédois, danois, anglais et irlandais, dont les efforts multiples et indépendants ont abouti, à travers la diversité des pays et des points de vue, à la répartition des antiquités de même ordre sur le sol de l'Europe en grandes masses analogues, formant le tableau que vous voyez ici et qui vous paraîtra, comme à moi, si éloquent dans sa simplicité?
Comment ne pas reconnaître là les éléments d'une histoire primitive de l'Europe, établie sur les bases les plus solides?
Remarquez, par exemple, celle teinte jaune, indice de la prédominance des objets de bronze à l'exclusion des armes de fer, et qui s'associe presque partout à la teinte rose représentant la civilisation de la pierre polie. Vous constatez son intensité en Irlande, en Danemark, en Jutland, en Hanovre, en Mecklenibourg, puis plus au sud, en Hongrie et en Suisse, tandis qu'elle ne se reli'ouvc que sporadiquement, pour ainsi dire, en Italie et en Gaule ; vous saisissez là les indices d'une première civilisation 1res étendue, quoique inégalement, en Europe, et uniforme ; civilisation surtout septentrionale, hyperboréenne, qui enlace l'Europe centrale comme d'une large ceinture, nous permettant de constater, ainsi que nous vous le disiiuis l'année dernière, pour l'inlroduclion des métaux eu Occident, un fait analogue à l'histoire des langues
DAl'RÈS l'OLYBE 403
indo-européennes qui envahirent de la même manière, et peut-être à la même époque, ce même monde occidental et s'y implantèrent avec des variétés qui ressortent partout sur l'uniforniité du fond'.
Vous comprenez, par la disposition même des teintes, comment ce monde du bronze, si civilisé, permettez-moi le mot, à certains égards, est resté, pourtant, si longtemps conmie inconnu de l'antiquité classique.
Jetez les yeux sur cette longue traînée de couleur verte, teinte des tumulus et des cimetières où dominent les armes de fer, qui, s'allongoanl dans la vallée du Danube, s'épanouit, pour ainsi dire, aux approches des Alpes, pour inonder de là les vallées du Pô et du Rhin. Pouvez-vous ne pas y voir la preuve qu'un nouveau groupe humain, dont nous aurons à déterminer plus tard les éléments, est venu réclamer sa place au centre de ces contrées fertiles, et qu'il l'a réclamée à main armée ?
L'Irlande, le Danemark, la Suède, le Hanovre, le Mecklembourg, continuent pendant ce Icmps à développer paisiblement, silencieusement, leur vieille civilisation du bronze. Il semble que ces pays, effrayés de l'approche d'ennemis redoutables qui les menacent déjà, bien que de loin, se soient, par instinct, repliés sur eux-mêmes et aient établi, dès lors, autour de leurs îles et de leurs marécages, un cordon d'isolement protecteur.
Les conséquences de celte large trouée faite au centre de l'Europe par les bandes armées de l'épée de fer sont faciles à comprendre. L'Europe est, dès lors, coupée en deux. La ressemblance entre les antiquités du Sud et du Nord, si frajipanle au début de l'âge des métaux, disparaît de ce fait, tout à coup, pour ne reparaître qu'avec les invasions gothiques qui inondent, à nouveau, le Sud et le Nord à la fois.
Le Nord devient de plus en j)Ius étranger aux contrées où
l. Nous sonimi^s i-uiivaiiicii aujoiinlliiii iim; le ki'oii[ic> iluiiiiiKirit ]i,irtiii ns inlroihictpurs ilis nirUiiix dans l'Euioiic si'iJlciiliioiialc l't oi'fidciilalc, au uonl du Danube et en Gaule, étaient les Celtes. — i'=' février 1S76.
404 LES GALATES OU GAULOIS d'aPRÈS POLYBE
se développe Faclivilé du monde grec et romain, du monde méditerranéen, qui ne communique plus avec les contrées boréales qu'à l'occasion de l'ambre. Par le Dnieper d'un côté, par l'Oder de l'aulre, l'ambre continue, en effet, comme par le passé, à descendre vers la mer Noire et dans la vallée du Danube, d'où il est transporté dans les îles, en Italie et en Gaule.
Résumons-nous.
De même que l'examen des textes nous a fait reconnaître deux états distincts et successifs, dont l'un se résume dans le groupe compact que j'appellerai danubien-alpestre, et l'autre reste jusqu'ici indéterminable dans sa vaste complexité, de même le classement méthodique des antiquités nous montre dans ces mêmes contrées de l'antique Celtique, venant prendre place à côté des antiquités de l'âge de la pierre et du bronze, un groupe d'antiquités tout particulier où dominent les armes de fer et qui couvre à peu près les mêmes régions que les bandes armées auxquelles nous avons donné, avec Polybe et Plularque, le nom de Galates.
De plus, dans Tordre chronologique, ce groupe d'antiquités se place, indépendamment de toute considération historique, de l'avis des archéologues les plus compétents, entre 500 et 2o0 ou 200 avant notre ère. C'est l'époque des expéditions gauloises en Italie et en Orient. Nous concluons donc que l'archéologie est d'accord avec l'histoire pour nous entraîner à faire des Gaulois ou Galates, comme des antiquités du Danube et des Alpes, un anneau particulier de la série formant la chaîne de notre histoire nationale.
Vous remarquerez pareillement que le sens vague et étendu du mot Celte, tel que nous l'avons défini, est, pour ainsi dire, suflisamment commenté par l'étendue et la dispersion des teintes jaunes et roses qui représentent la pierre et le bronze, c'est-à-dire l'état antérieur à la venue du fer et des Gaulois, teintes dominant justement dans les contrées reconnues pour plus spécialement celtiques : l'Irlande, le Jutland, notre Bretagne et certaines vallées alpestres.
Il y a là, pour le moins, des présomptions qui iloivcnl ètro prises en considération sérieuse.
Saint-Germain, 10 mai 187.";.
Deux objections principales ont été adressées à la thèse soutenue dans l'article précédent par des savants dont l'opinion fait autorité. Les uns, comme M, d'Arbois de Jubainville, n'acceptent point la distinction établie par nous entre les Celtes et les Galales. Nous avons essayé de répondre à ces savants par la pulilication do notre mémoire sur la valeur des expressions K^/.xoi et faXiTat dans Polybe '. D'autres, comme M. Max. Deloche, ont défendu contre nous l'authenticité du récit de Tile-Live, où ils se refusent a voir une simple légende. M. d'Arbois de Jubainville, d'accord avec nous sur ce point important, s'est chargé de développer les raisons qui militent en faveur de l'opinion que nous soutenons de concert. II a même porté le débat devant la Société des antiiiuaires de France (séance du 19 septembre 1875). Une discussion s'est engagée à cette occasion, à laquelle nous avons pris part. Nous croyons utile, eu égard à la gravité du problème, de reproduire, ici, d'après le Bulletin de la Société (octobre-décembre 1875), les principaux traits de celte séance, où la question se trouve résumée à tous les points de vue. Nous faisons suivre ce résumé de l'analyse de notre mémoire sur les expressions Ki'i.zoi et Toù.ixQi: d'après le compte rendu de l'Académie des inscriptions.