OPINION DU COAITE DU BUAT
SUR LE en. XXXIV DU V LIVRE DE TITE-LIVE
Le comte du Buat, dans l'ouvrage intitulé : Histoire ancienne des peuples de l'Europe, ouvrage publié à Paris en 1772, critiquait déjà le récit de Tive-Livc et en montrait les invraisemblances. Il nous a paru intéressant de reproduire quelques passages de ce livre, et de rendre ainsi à un Français la priorité qui lui revient sur une question de première importance pour notre histoire nationale.
ON DISCUTE LE SENTIMENT DE TITE-LIVE ET ON EXPOSE CEUX DE POLYBE^ DE DIODORE ET DE PLUTARQUE
(ChaiiiliT Jl, t. 1, p. 13.)
On comptail. la 99'' aiiiK'e de la fondalion de Rome, lorsque Tarquin, siirnoiiimc VAncii'n, moula sur le trône. .Son régne fui de 38 ans, ainsi il finit en l'an 137, cinq ans après la fuite des Scyliies nomades qui avaient tyrannisé l'Asie pendant 28 ans.
On assure que ce fut sous le régne de ce prince que les (Uiulois entrèrent pour la première fois en Italie, et voici comment Tile-l^ivo rend compte de ce grand événement.
Ici est intercalée la traduction du récit do Tilo-Live.
En lisant celte nai'ration il se présenle plusieurs réflexions qui paraissent devoir faire naiire des doutes sur la vérité de ce qu'elle contient.
L'éloge que Tile-Live fait d'Ambigal et ce qu'il dit de la fertilité de la Celtique, s'accorde mal avec ce qu'il ajoute touchant le parti que prit en sage prince.
ANNEXK .1 421
Si l'on excepte quelques villes et quelques États peu étendus, il n'y a point d'exemple qu'une nation se soit multipliée au point d'êlre à cliar^'e à elle-même et à ses chefs. . .
La résolution que prit Amhigal, loin d'êlre celle d'un piince heureux et sage, fut un parti ou extravagant ou désespéré, auquel un roi ne pouvait se porter sans méconnaître la vraie source de sa puissance, ou sans avouer qu'il ne savait pas régner et qu'il était accablé du poids de sa grandeur. Mais Andiigal. malgré sa fortune et sa vertu, pouvait avoir des vues très bornées, l'âge pouvait avoir diminué en lui celle sagesse sans laquelle un long régne est rarement heureux. Supposera-1-on que ses neveux avaient partagé la faiblesse du vieillard sur son déclin? ou, que c'étaient deux jeunes ambitieux dont le désir de régner fit des aventuriers? Est-il vraisemblable qu'il y ait eu dans la Celtique un assez grand nombre d'honiines qui fussent mécontents de leur forlune présente et il qui il ne restât de ressource t|ue dans un bannissement perpétuel, pour en composer deux grandes armées, que ni l'amour de la patrie, ni l'incertitude du succè=, ni les obstacles ne pussent retenir chez eux? Une pareille résolution pouvait être celle d'un pelil nombre de malheureux ou d'un peuple errant: elle ne put jamais être prise par six cent mille hommes ou i-nviron, que doivent avoir partagés entre eux Bellovése et .Sigovése. si ce furent autant de sujets d'un empire heureux et florissant.
Une autre observation regarde la rencontre des Marseillais, Suivant l'opinion des anciens auteurs, Cyrus ne se rendit maiire de Sardes qu'en la première année de la ciiupiantc-huitième olympiade, 208 ans après la fondation de Uome et lorsqu'il s'était déjà écoulé 71 ans depuis la mort de Tarquin l'.Ancien. Suivant une autre opinion, plus favorable au récit de Tite-Live, Croesus perdit sa couronne avec sa liberté, la première année de la cinquante-deuxième olympiade ou l'an de Rome 184.
On voit qu'il dut s'écouler un assez grand nombre d'années entre la prise de Sardes par Cyrus et l'établissement des Phocéens dans les Gaules, et que, quelque opinion que l'on embrasse sur le temps où la ville de Sardes tomba au pouvoir des Perses, il dut y avoir un ititervalle de prés de cent ans entre la mort de Tarquin et l'expédition de Bellovése.
Dans la nécessilé où nous nous trouvons d'opter entre la dale que nous fournit le règne de Tarquin et celle qu'indique la rencontre de Bellovése et des Marseillais, nous ne devons pas hésiter, ce me semble, à préférer la dernière
A Tarquin l'Ancien succéda Servius Tullius, dont le règne fut de 43 ans. Il eut pour successeur son assassin, Tarquin le Superbe, qui régna 25 ans. Ainsi, il pouvait y avoir environ 33 ans que Bome était gouvernée par des consuls lorsque Bellovése entra en Italie, et nous savons que Bonie fut prise par les Gaulois 120 ans seulenii'iit après l'expulsion de Tarquin.
Donc, ou Bellovése ne conduisit point en Italie les premiers Gaulois
qui y entrèrent, ou il s'en fallut beaucoup que cette première expédilion eût précédé de 200 ans celle qui devint fatale aux Romains
Tite-Live parait avoir fait un double emploi des Cénomans et des Sénonais.
Quant aux Sénonais, Tite-Live, après avoir dit que Bellovèse les conduisit en Italie, ajoute pourtant qu'ils y enirèrent les derniers et que ce fut pour s'y procurer un établissement qu'ils attaquèrent Clusium et qu'ensuite ils firent la guerre aux Romains.
Au reste, on peut remarquer, en général, que Tite-Live n'a composé l'armée de Bellovèse que des peuples qui habitaient le centre des Gaules, car les Ambarres étaient parents des Héduens, et qu'il s'est mis peu en peine de l'armée de Sigovèse.
En supposant pourtant que cette armée et son chef existèrent jamais, on pourrait nommer avec assez de vraisemblance la plupart des peuples dont elle fut composée.
Du Buat nomme les Boïens, les Lingons, les Toctosages, les Trocmes, les Scordisques, les Prauses, les Tolislobogiens.
Ici se présente une réllesion qui ne confirmera certainement pas le récit de Tite-Live. Tous les peuples qui, selon lui, suivirent Rollovèse en Italie étaient partis du centre des Gaules, dont le climat était le môme que celui de la forêt Hercinie, et cependant ce prince ne les conduisit point dans cette forèl dont ils n'étaient pas éloignés, mais en Italie.
Sigovèse, au contraire, ne mena avec lui que des Celles méridionaux, à l'cxceplion des Lingons, et, par une résolution qu'on n'a pu fonder que sur la décision aveugle des sorts ou des augures, il conduisit les peuples qui s'étaient attachés à lui dans un pays beaucoup plus septentrional, plus rude et moins fertile que celui qu'ils avaient quitté.
Celte migration, si elle fut volontaire, ne ressemble à aucune de celles dont l'histoire fait mention; et si elle ne le fut point, on ne comprend pas de quel côté vint l'impulsion violente qui fit prendre aux Teclosages et à leurs compagnons une route si longue et dont le terme était si peu attrayant.
L'opinion de Tite-Live qui suppose que tout fut volontaire dans cette grande révolution ne peut être justifiée que par la décision des sorts ou des augures. Voilà la seule machine qu'il emploie pour partager l'iùirope entre les Gaulois. Mais un dénouement qui n'est pas mieux amené dans une action si importante ne doit pas paraître bien satisfaisant.
Après avoir examiné le récit do Pulybe et celui de Plularque, qu'il préfère à celui de Tite-Live, et avoir montré que la plupart des peuples gaulois, entre autres les Boïens, étaient
ANNEXE A 42li
venus en Gaule de la vallée du Dauube, Du Buat revient à l'expédition de Bellovèso et de Sigovèse, p. 43.
11 me parait qu'on doit conclure de là que, si Bollovèse a existé, si ce fut lui qui mena en Italie les premiers Gaulois qui s'y firent un établissement, il n'y a aucun fonds à faire sur l'histoire de Sigovèse, puisque la plii|iarl des peuples ([u'il devrait avoir menés dans la forêt Hercinie n'haijilaient point encore les Gaules lorsque Hellovèse en sortit. Je compte de même fort peu sur l'énumération que Tite-Live a faite des peuples qui suivirent le vainqueur des Toscans. On ne trouve en Italie ni les Biluriges, ni les Arvernes, ni les Héduens, ni les Ambarres, ni les Carnutes, ni les Aulerces. Car pour les Sénonais, il ne faut pas les compler entre les peuples auxquels Bellovése procure des établissements, et si sous le nom des Auleices on a voulu parler des Cénomans, ils ne passèrent les Alpes que quelque temps après. Il ne resle que les Insubriens dont le nom ait été un monument de l'expédition de Bellovése et peutêtre encore quelques peuples peu considérables qui se partagèrent entre l'Italie et cette partie des Gaules qui était voisine de Marseille et dans laquelle s'étaient d'abord fixés les Cénomans
Toutes ces réflexions me déterminent à préférer l'opinion de l'iutarque à celle des autres historiens que j'ai cités, et à l'expliquer par les autres notions que nous fournissent les antiquités de l'Europe et de l'Asie, (p. 47)'.
N'est-il pas curieux de voir ces idées, auxquelles les découvertes archéologiques récentes donnent une si grande vraisemblance, exprimées en 1772 par un diplomate français? Le comte du Buat était ministre plénipotentiaire du roi do France près de l'électeur de Saxe.
1. 11 faudrait citer en entier les i-hapitros ii, m, iv, v et vi du livre de \)u Duat. L'ne aussi lon(;ue citation est impossible. Nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage hii-rnéine. On y tro\ivera, au milieu de graves erreurs, des vues d'une puissante originalité.
Fig. 108. — Partie supérieure du trépied dr lironze tr(juvé à Vulei (Italie;),
identique à la pai tie i-orrcspondanle itu trépied de Uuri-klicini
(rive gauche du Illiin).