QUEL SENS DOIT-ON DONNER A CETTE EXPRESSION
PRÉAMBULE
C(!t article et le suivant ne faisaient point partie de la première édition. Ils ont été rédigés en 1885 pour la Gntwlc Enci/dopédie. L'article : Les trois lUjes a été lu devant l'Académie des inscri[itions. Nous avons pensé que ces généralités seraient bien placées en tète de nos études d'archéologie celtique et gauloise. On ne saurait trop condiallrc les idées fausses, surloul quand il s'agit d'une science nouvelli-.
Le Dictionnaire de l'Académie fait suivie le moi Archéolorjic de la définitiuii suivante : Science des iiioiiiimenls de Idnli<liiitc. Litiré le dT'iJnil : Coiuiaissmice, élude de l'anti(/rtité, cil' lariliqiiilé an sens absolu du niul, CVsl ainsi (|ne Imil le iniiiidr il' mnipii'nil. On dil hms li'S jniirs : ce mnnnmeni, cet nhjet, ce fait remonte à la plus liante autiqnilé, à l'antiquilé la plus l'ecnlée, sans (jue ces termes impli(juent dans l'esprit de pi'rsonne que les i'ails, les monuments, les ohjels ainsi désignés apparliennenl ;i des temps placés en dolnus (ui au dc'l.i de riiisloire. [/l'dnde de ces ob'pds, de Ces monuments, qn(d(jue date reculée (jne l'on puisse leur assigiuT, a lonjouis été considérée comme étant du domaine de rarclié(dogic' sans
1. lixtniit (le l;i Grande Eiicijclopcdie, t. 111 (1886). — Deuxième édllion,
2 ARCHEOLOr.IK phehistorique
épithètt'. Quel sens pcul donc avoir ce Icrnic i\v prchistori(/He accolé à celui d'archéologii.', icinic loiit récent qui ne figurepas dans le Diclionnaire de l'Académie, et qui, dans Littré qui l'a recut'illi, équivaut h : antérieur à l'histoire? Y aurait-il donc une antiquité, dos monumonts antérieurs à la plus haute antiquité, à l'histoire même la plus reculée?
Ceci demande explication. Le terme Histoire a dans ce sens évidemment besoin d'êtie défini. Les limites de l'histoire, au sens vulgaire du mot, varient, en effet, suivant les pays, ces limites pour chaque pays étant marquées pai' les limites (le nos connaissances actuelles. Les limites (h' l'histoire romaine sont autres que celles de l'histoire giccque, cidles de l'histoire grecque autres que celles de l'histoire d'Egypte. De plus, au delà de l'histoire positive, existe pour tous les pays une histoire légendaire destinée, avec h' temps, à sortir, plus ou moins vite, de la pénombre pour entrer en pleine lumière, grâce aux efforts persévérants des linguistes et des mylhographes. Personne, aujourd'hui, n'a plus le droit de considérer les légendes comme des fables. Les légendes sont la forme primitive de l'histoire chez presque tous les peuples, à la naissance des sociétés. Le lani;a£!(' des lécendes est obscur ; il n'est pas inexplicable. L'histoire légendaire d'unpaysfait doncpartie intégrante de l'histoire de ce pays. C'est de l'histoire en préparation, si l'on veut, de l'histoire non encore dégagée de l'enveloppe mytliique qui la dissimule. Il n'y a là rien de véritablement préhistorique. On ne peut, dans ce cas, se servir de celte expression sans donner lieu à de nombreux malentendus. Prenons un exemple : la légende des Atrides, même pour ceux qui regardent les légendes comme des fables, rentrerat-e]le dans le cadre des temps préhistoriques? Mais aloi-s, <]U(dle confusion ! Des monuments existent se rattachant à cette légende : h' trésor d'Atrée, les murs [ii'lasgi(iiies de Mycèiies. la porte des Lions. Ces monuments sont contemporains de monuments asiatiques analogues appartenant à une pi'riode notoirement iiislorique. Comment les uns seraientils historiques, les -autres préhistoriques? Nous en dirions
ARCHÉOLOGIE PRÉrilSTOlUnCE O
auUml (les monumonts coucLTuauL les légendes du l'elasgus ot do Persée. Transpoiioiis-nous on Egyplo, aux tonips do Jlenès ol dos grandes Pyramides (4,000 ans environ avant notre ère); dirons-nous qu'au delà do Menés, qui est considéré par tous les historiens comme un roi historique, nous outrons dans une période préhistorique? nullement. Non seulement des fouilles heureuses, M. Maspc!'" nous on donne l'espoir, peuvent d'un jour à l'autre jeter sur ces temps reculés et actuellement dans l'omljre une pleine lumière, mais les prédécesseurs de ceux qui ont fait une œuvre aussi colossale que celle des Pyramides ne peuvent, à aucun égard, être considérés comme ayant vécu au delà de l'histoire. Menés marque seulement la limite do nos connaissances actuelles. Ainsi, en Egypte, plus de 4,000 ans avant notre ère nous sommes en pleine période historique. Les découvertes nouvellement faites en C.lialdée montrent qu'à cette époque la haute Asie, sous le rapport du développement des sociétés humaines, n'était pas en arrière de l'Egypte. Dans toutes ces contrées, à partir du cinquantième siècle avant noln; ère, quelque pou de chose que nous puissions savoir de ces temps si éloignés de nous, nous sommes dans les temps historiques.
Si l'on resli^ placé à co point de vue, l'épilhète de préhistorique, appliquée aune période obscure du développement d'uu peuple et équivalant à : Péi'iode sur laquelle tout renseic/nement nous manque actuellement, est une épilliète, un néologisme, dont l'utilité paraît contestable; car, dès qu'un monument nouveau se révèle, relatif à cette période dite préhistorique, du fait même de cette découverte la périodi^ rentre logiquement dans le domaine de l'histoire, et si la période rentre dans l'histoire, comment le lerine de préliisloriquo conviendrait-il à ce monument? On peut concevoir, il est vrai, et il existe dos pavs sans histoire. Los Es(|iiimaux n'ont pas d'hisloire. jias plus (pie les Australiens el les ni'i^res. l'^audi'al-il qualilier de préliisl(ii-ii|ue lout ce (jiie ces eoiilrées renierineiit de souvenirs (lu |iass(''?
."N y a-l-il donc {toinl darchéologio jiréhishiricpie .'' (lelle ex-
ARCHEOLOGIE PREHISTOKIQUE
pression osL-cllo vide de sens? Une pareille conclusion est loin de noU'c pensée. Le terme de préliisloriquc répond ;i une idée juste et a une valeur scientili(jue réelle pourvu qu'il ne soit pas détourné de son sens primitif et rationnel. Ce terme doit être pris dans sou sens absolu, signifiant : antérieur à toute histoire, période jjrécédant l'organisation des races hiimaines en sociétés constituées^ telles que nous les connaissons aujourd'hui, et dont l'histoire nous permet de suivre le développement à partir de plus de 4,000 ans avant notre ère. Antérieurement à cette épo(]ue, antérieurement même à l'apparition de l'homme, les annales de la terre ont été reconstituées par la géologie. L'archéologie préhistorique, à proprement parler, est la science des époques intermédiaires entre l'apparition de l'homme qui mar(jue la lin des temps géologiques et les premiers documents, de quelque nature qu'ils soient, marquant le commencement de l'histoire. Les conditions dans lesquelles cette science nouvelle est née en expliquent d'ailleurs suffisamment le caractère véritable.
L'archéologie préhistorique, comme branche nouvelle des sciences archéologiques, est née, en effet, du mouvement imprimé aux études des temps primitifs par les découvertes de Boucher de Perthes dans les alluvions quaternaires de la Somme, de Larlet et de Christy dans les grottes du Périgord, suivies de la publication du célèbie livre de Lyell, Y Antiquité de l'homme. Des questions furent alors posées et discutées qui n'avaient pu l'iMre jusque-là, ou que l'on croyait insolubles. Cuvier, qui ne niait pas la haute antiquité de l'homme, qui croyait à ce que l'on appelait alors l'homme antédiluvien, était persuadé que ses restes étaient engloutis au fond des mers actuelles et qu'on n'en retrouverait aucune trace sur notre continent. IJoucher de Perthes a démontré Terreur de Cuvier. Nous savons aujourd'hui que l'homme a vécu dans nos contrées, à cùté d un ceilain nombre d'espèces éteintes, en pleine époque quaternaire, c'est-à-dire à l'époque des grandes alluvions et d'une extension considérable des glaciers des Pyrénées et des Alpes, 1 éjjoque glaciaire des géologues.
ARCnÉOLOr.lE PHÉHISTOniQUE ")
L'abbé P>oiiri;eois a nirme cru trouver, bien au-dessous do CCS alluvions qualeruairos, dans des coucbes apparlenani, sans contosie, aux terrains terliaires. des silex où se reconnaîtrait le travail liuniain. Ces recherclios rcclamant, pour èti-e menées h bonne lin, diverses connaissances scientifiques spéciales, relevant do l'antbropologie, do la géologie, do la paléontologie (faune ri flore), de la minéralogie, de l'ethnologie, ont donné naissance ii un groupe de liavailleurs pris en dehors des archéologues do profession qui ont constitué une science véritablement nouvelle. Des cong-rès ont été créés sous le mim de Co/irp'cs d'f/nt/iropolof/i/' et d'arcliéologie pi'dhistoviqiic T^tmv la discussion des pi'oblèmes nouvellement proposés à l'activité buniaine : antiquité de l'iKuiimc; distribution des diverses races piimitives sur la surface du globe; lois du progrès dans l'humanité primitive; conditions physiques et clinialériques au milieu desquelles l'hommo a apparu sur la terre.
A l'ouverture du congrès de Paris, en 1867, Longpérier, élu président, caractérisait avec sa sagacité ordinaire et de la manière la plus heureuse la science naissante : « Si, conmic je n en doute [las, disait-il, nous pouvons éclaii'cir les questions proposées, il en résultei'a une remarquable extension de nos connaissances, \\n immense supplément à l'histoire, bien fait pour exciter la plus grande et la plus légitime curiosité. » Quelles étaient, en effet, les questions proposées? Elles donneront une id(''e de ce qu'est, dans sou essence, l'archéologie prébistori(|ue. — 1" Dans quelles conditions géologiques, au milieu de quelle faune et de quelle flore a-t-on constaté, dans les différentes contrées du globe, les traces les plus anciennes de rexisteiiie de riioiimio? Quels sont les changements qui ont pu s'opérer, depuis lors, dans la distribution des terres ot des mers? 2" L'habitation dos cavernes a-t-elle été générale? Esl-ello le fait d'une seule et même race et se rapporte-t-elle à une nièiiie époque? .'}" Quelles sont les notions acquises louchant le caractère anatomique de riiiuniiie dans les temps jiréhistoriques? Peul-on constater d,-iiis rKinii|ie. et pailicu-
(j ARCnÉOLOGIE PRÉniSTORIOrE
lièremonl dans l'Europo occidcnlalo, la succession de plusieurs races et caractériser ces races?
A ces questions est lié le problème si délicat et si obscur encore de l'unité ou de la variété de l'espèce humaine, du monog-énisme ou du polygénisme. Il v a là assurément un champ assez vaste ouvert aux travaux des adeptes de la science nouvelle. Il y a donc lieu de reconnaître l'existence d'une science dite archéologie préhistorique, mais il est utile aussi d'en circonscrire nettement les limites et d'arrêter ses empiétements sur l'archéologie historique. On s'est servi trop souvent, dans ces derniers temps, du terme de préhistorique pris dans le sens relatif et non dans le sens absolu, signifiant simplement : recherches concernant des temps sur lesquels l'histoire de tel ou tel pays est muette^ quelque rapprochés de nous que ces temps puissent être. Certains adeptes du préhistorique ont même érigé cette manière de voir en doctrine. « II est bien entendu, écrivait M. Arcelin en 1873, dans un travail sur l'âge de la pierre en Haule, qu'il n'y a pas de préhistorique absolu; que, suivant les peuples, le moment où ce terme cesse d'être applicable se recule ou se rapproche dans des proportions qui peuvent se mesurer par des siècles, le préhistorique des uns correspondant au plus complet développement de la civilisation des autres. » Très bien, répondrons-nous avec un éminent égyptologue, M. (jhabas, mais est-ce bien ainsi que ce terme de préhistorique est compris par les personnes étrangères à cette science spéciale? Quoi que l'on fasse, ce terme ne soulève-t-il pas, dans l'esprit du public, l'idée d'une antiquité profonde pour laquelle les bornes de la clironologie classicjue s(mt loin de suffire? N'esl-im pas, pai' la force même des expressions, naturellement transporté bien au delà des temps où vivaient Abraham ou même les pharaons les plus anciens? l'^t cejiendant , plus d'un objet s'étale dans certains musées, faisant partie des salles dites préhistoriques, qui est non seulement eonlempoiain de Moïse ou de Salomon, mais même d'époques bien plus rapprociiées de nous. N'y a-l-il pas là de quoi jeter le liduble dans l'espril des visiteurs? Il serait désirable que le
Anciiicor.ocii: i'ukiiistouioue 7
foi-mp(li' pi rhislmiqni' ni' fùl jaiiiriis cinjiloyi'' dans la sciriice ([iiaii sons absolu. Le [iiihlic, en Innl cas, duil (Mio mis en ;;;ar(li' ronlio rcllo ('pillirle à signification vague et élastique. L'arcliùologie pichisloiique n'en est pas moins une science lio grand avenir; mais cet avenir sera d'autant plus assuré qu'elle restera sur le terrain qui lui est propre.
1. — M;ininioiilli ^ravi'" sur un fiviniucnt de (IrlViisi'. (Ccjlli'climl ilii Mus/'uiu. (irolln lie l:i Mailoloinn (DordoKiiri.
2. — S(|ui'li'lt(^ (Ir luniuinoulh ivciunlilii.'' :iii ihiisit iIc Lyou.
Fil.'. 1 et 2. — Sl'KI.IMKNS nE I.A F.MJNE PriKEriSTOniQIE (KPIJQrR ril'ATEIlNAlllE).