Inédit. Communication faite au Congrès de Stockliolrii
2. Album des aniiquités de Vâ;/e du bronze d.ins lii viilli'c du liliùiie. — Cet album a paru en ISTi.
210 DE LEXI'IIKSSIO.N (C AOliS DL" lUiONZE «
cl un troisième âge du bronze, ainsi qu'il l'avait déjà fait au congrès de Bologne.
Il est bon, sans doute, il est excellent de constater que les objets de bronze, même dans une contrée restreinte comme la vallée du Rhône, offrent des formes, des motifs d'ornementation, des détails de fabrication variés et pouvant constituer des catégories, des groupes. Un tel classement est profitable à la science. Déclarer que ces diverses catégories doivent être considérées comme les âges successifs d'une même industrie, se développant suivant une loi logique, est tout autre chose. C'est une assertion, k mes yeux, fort dangereuse, qui repose sur de simples hypothèses et que l'on ne doit pas laisser passer sans protestation.
.le regrette que cette critique se foimule à propos de 1 ceuvre de mon compatriote M. Chantre, mais, en conscience, je crois qu'il est temps d'éveiller à cet égard les scrupules des membres du Congrès. Je voudi'ais que, tout au moins pour ce qui concerne l'Allemagne du Sud, la Gaule et l'Italie, on renonçât complètement à ces expressions de premier, de deuxième et de troisième âge du bronze , expressions qui , comme j'espère le démontrer, ne répondent point à un état de choses réel.
Un âge, ainsi que l'a très bien dit M. John Evans, est le produit d'un ensemble de faits qui se tiennent et sont liés plus ou moins étroitement les uns aux autres. Un âge particulier indique une civilisation particulière. Il ne suffit pas de Imuver dans un pays ini certain nombre d'objets plus grossiers ou plus élégants de travail que ceux que l'on y avait trouvés jusque-là pour introduire dans l'histoire de ce pays une période, un âge nouveau. Mais cela est bien moins admissible encore quand ces objets, dont on ignore en général l'origine première, sont pour ainsi dire à cheval sur deux périodes, comme les bronzes dont nous parlons, qui, bien que ne se trouvant pas, le plus souvent, mêlés à des objets de fer, sont répondant quelquefois associés à ce métal, soit dans la contrée même où ils ont été découverts, soit dans les contrées
Ain'LliJUlii: A LA GAULE '2[i
limitrophes. M. Chantre classe la fonderie de Larnaïul ' dans l'âge du hronze, le second, si je ne me trompe; mais des objets absolument semblables ont été recueillis dans la station lacustre de Grésine (lac du Bourget) avec des objets de fer, et d'autres objets presque identiques sont considérés dans le Trontin et la haute Italie comme appartenant également au premier âge du fer. M. Desoi' lui-même commence à douter qu'il y ait eu en Suisse un âge du l)ronze pur". Ces expressions de premier, deuxième et troisième ùge du bronze sont donc, en Gaule du moins, tout à fait vagues, et par conséquent dangereuses.
Voyez à quelles conséquences singulières conduit un pareil système. Le témoignage unanime des auteurs grecs et latins nous apprend que l'art de traiter le bronze par la fusion, l'art de couler les pièces, est, dans le bassin de la Méditerranée, un art relativement récent. Dans le principe, on forgeait le bronze au marteau, et, pour unir les diverses parties des objets de grande dimension, on avait recours au procédé de la livure. Hérodote, Pline l'Ancien et Pausanias sont d'accord sur ce point. Nous savons qu'au vu" siècle avant notre ère, les Corinthiens fabriquaient encore au marteau la statue en or de Jupiter que Cypselus offrit à Olympie ^
Le martelage paraît donc, dans le bassin de la Méditerranée, avoir précédé le moulage.
Morlot, cependant, affirme (i;t son aflirmatioa a fait doctrine) que le moulage a été le procédé primitif, que le martelage n'est appaiu que plus tard. Tel est aussi l'ordre suivant
1. Voirai! niust'c, dv Saiiit-Cerinain l'onsciulilc (1<< fcltc licUc drcdUM'itc. (|ui remplit le nieul)lc central de la salle V.
2. Voir /e Bel âç/e du bronze lacnslre en Suisse, édit. in-folio. ■■ On iJoinait croire (à l'origine dos études lacustres) que les stations qui rcnl'ertuaient des traces de fer n'étaient que l'exception ; leur nombre d'ailleurs était peu considéraMe, tandis que celles qui no renfermaient que des ustensiles en hronze étaient beaucoup plus nomljreuses. Depuis lors, la question a diangé de face. 11 s'est trouvé (|ue les stations à la fois les plus considérables et les plus riches sont précisément celles où le fer se monire à coté de l'or, ile la verroterie, de l'amhre et autres malières précieuses. « (P. J, col. 2.) Tout cela nip[iniclie singulièrement les slalions lacustres des temps liistori((ues.
3. Strabon, Vlll, p. .■io:j, 378. O liavail du métal orné au icpoussé persiste et domine en (Jaule jusqu'à l'époque romaine.
212 DE l'eXPIIESSIOX « AGES DU BltO.NZE »
lequel quelques archéologues français classent le premier et le deuxième âge du bronze. Or, n'est-ce pas là résoudre bien facilement une question fort obscure? N'est-il pas à croire que les deux procédés, suivant les corporations ' qui les employaient et suivant les pays, ont été simultanément usités dès l'origine? Réfléchissez, en tout cas, aux dilTérences de tout ordre qui ont dû exister et existaient dans l'antiquité, à une même époque, d'une contrée à l'autre, et vous partagerez, j'en suis certain, ma manière de voir.
Dans le Nord, vous le savez, pays Scandinaves, Hanovre et Mecklembourg, l'usage exclusif du bronze persiste jusqu'à l'ère chrétieime, à une époque où le fer était connu et employé dans tout le reste de l'Europe. Dans la Germanie du sud, la Pannonie, les Noriques, la Styrie, la Rhétie, le fer et même les armes de fer apparaissent, au plus lard, vers le vni° siècle avant notre ère. L'apparition du fer comme métal usuel en Gaule date probablement de la même époque ; ce qui n'empêche pas des objets du type du bronze septentrional, bracelets, épingles, armes, de persister chez certaines Irijjus longtemps encore après l'introduction chez elles du nouveau métal et l'adoption d'usages nouveaux peu en rapport avec les mœurs primitives de l'âge du bronze -. Descendez plus au sud dans le Tyrol italien et dans la Cisalpine, ce n'est plus au vu, c'est, tout semble le démontrer aujourd'hui, au x" ou au xi» siècle avant J. -G. que vous rencontrerez des armes et même des hbules de fer associés, comme à Golasecca, à de petits bronzes analogues à ceux du lac du Bourget et de Larnaud. Or, comment les bronzes de Larnaud et du Bourget constituent-ils en
1. Un mcmlnc de l'Institut, M. Rossignol, dans son beau travail sur /es métaux dans l'antiquité, a tort bien démontré que les initiateurs ou, si l'on aime mieux, les imiiortatcurs de la métallurgie en Grè.ce avaient été des corporations religieuses, Telcliines, Curèles, Cabires, établies d'abord, au sortir de l'Asie-Mineure, à C.liyiu-e, Lemnos, Saniotliraee, etc. Chaque corporation avait sa spécialilé. Les unes travaillaient le, bronze, d'autres le fer. Les lUies )narlelaienl [iroliablcnuMit, d'autres pjnijaicnl. Suivant que l'une ou l'autre de ces corporalidus pénétrait ilaus un pays, les objets fabriqués par le procédé qu'elle prati()uait y devenaient dominants. C<'la cous(iUie-l-il des âges distincts'?
2. Nous voyous même l'usage des morunuents mégalithiques jiersister dans l'AM'yiiiu l'I la Lozère après riulruduclion des uu-(au\ bronze et fer.
appuouéf: a la gaule 213
Gaule une période ou âge <lu bronze, si ces mômes bronzes se rencontrent à Golasecca et clans 1(> Trenlin avec des armes de fer, dans des sépultures appartenant incontestablement au premier âge du fer ?
Qu'est-ce donc que cet âge du bronze que nous trouvons encore en plein développement dans les pays Scandinaves près d'un siècle après notre ère, qui avait disparu de la vallée du Danube sept ou huit siècles auparavant, peut-être plus tôt encore, et que l'on ne peut retrouver en Italie que dans le fonrl des terramares? Ces simples rapprochements ne démontrent-ils pas le danger d'une pareille expression, âç/e du bronze, appliquée soit à l'ensemble des pays européens, soit même à une contrée particulière, surtout à la Gaule, de tout temps en rapport si intime avec les civilisations voisines? Le fer était connu en Europe, au moins dans la Méditerranée, au xv° siècle avant notre ère; au x° il était d'usage général en Etrurie et dans la Cisalpine. Comment supposer que la Gaule, en contact si naturel avec la haute Italie et la Méditerranée, en fut encore, quatre ou cinq siècles plus tard, à l'âge du bronze?. l'insisté sur ces faits parce qu'ils sont d'une importance capitale.
Cette obstination cà voir partout, en tout pays, les trois âges de la pierre, du bronze et du fer se succédant régulièrement les uns aux autres, provient d'une fausse conception de la manière dont les contrées centrales et occidentales do l'Europe ont été civilisées. La civilisation ne s'y est point, comme beaucdup «l'arcliéologues semblent le croire, développée spontanément. Elle est partout, en Italie et en Etrurie aussi bien qu'en Gaule et dans la vallée du Danube, le fait d'une imporlalinii étrangère, d'une importation (irientalo, à laquelle plusieurs groupes distincts ont pu coopérer. Le Danemark, la Suède et la Norvège n'ont pas échappé à celte loi, malgré l'originalilé industrielle dont ces contrées semblent avoir l'ait preuve (le bonne heure.
M. Hans Hildebrand vous a expliqué comment la civilisation du bronze avait pénétré en même tem]>s d'un centre
214 DE l'expression « AflES UV BRONZE «
commun, probablement le Caucase, en Hongrie d'un côté, en Danemark et en Suède de l'autre, puis s'était développée isolément et d'une manière indépendante dans ces deux contrées. C'est là ce que j'appellerai le courant septentrional ou, si vous voulez, hyperboréen, pour me servir de l'expression consacrée par les anciens '. Mais en même temps un autre courant, un courant plus méridional et tout à fait distinct, qui portait le foi- en Crète vers 1300 ans avant notre ère, suivant le témoignage du marbre de Paros, inondait presque simultanément, entraînant avec lui la connaissance du nouveau métal, la Grèce, les côtes et les îles de la Méditerranée, l'Italie , la Gaule méridionale , et remontait jusque dans les vallées du baut Danube où il pénétrait en même temps par la mer Noire.
Or, si les contrées fécondées par le courant byperboréen virent le bronze s'épanouir chez elles au détriment du fer, qu'elles semblent avoir repoussé par suite d'une sorte de préjugé religieux " ou, si vous aimez mieux, par l'horreur instinctive qu'éprouvaient alors les populations byperboréennes pour les civilisations du Midi — ainsi que l'a si bien exprimé, au congrès do Moscou, notre éminent président, M. Worsaae — les contrées fertilisées par le courant méridional recevaient au contraire, sinon au début, du moins presque au début, l'industrie du fer.
Il y a là deux mondes séparés. La limite nous en est nettement tracée par les historiens grecs. Hérodote et Polybe indiquent le cours du Danube comme la limite extrême des connaissances et des influences du monde gréco-latin sur ce
1. Nous croyons qu'il y aurait srand avantage h no point abandonner les dénominations consacrées par l'usage qu'en ont fait les historiens et les géographes les plus jiistemenl célèbres de l'antiquité. Hérodote et Strabon, en particulier, ne doutaient point de l'existence des lli/perhorc'ens. C'est sons ce nom que les populations du Nord non scylhiques ont été connues des anciens, ,1e ne vois pas quel antre nom nous pourrions préférer à celui-là.
2. M. P.alnillard, dans un récent travail sur les Tsiganes, comnumiqué à la Société d'anihropologie de Paris, afûrme qu'en certaines parlies de l'Orient, encore aujourd'hui, il existe une sorte d'antipatliic mire l(>s Irilm^ qui travaillent le enivre et celli'S cpii travaillent le fer.
APPLIOIÉK A LA GAliLt; 215
qu'ils appollont dédaignousomonl le monde barbare ', pas si barbare qu'ils le pensaient, vous le savez maintenant. Vers le vn" siècle avant notre ère, à l'époque de la grande lutte des Cimmériens contre les Scythes, racontée par Hérodote (IV, 11), cette scission entre les deux mondes devint encore plus tranchée. La formation de bandes armées, usant de l'épée de fer et faisant métier de brigandage, parmi lesquelles figurent en première ligne les Galales, bandes retranchées dans les gorges de la Tbrace, dans les Carpathes et les Alpes tyroliennes, pour se jeter de là, à chaque instant, sur la Macédoine, l'Italie ou la Gaule, rendit les communications de plus en plus difiiciles du Sud au Nord. Les deux mondes ne communiquèrent plus dès lors qu'à l'aide d'interprètes, dans l'intérêt du commerce de l'ambre et de l'or.
Que dans le monde hyperboréen, où la civilisation anléhomérique des héros aux armes de bronze se continue pendant plus de dix siècles, il y ait eu bien réellement ce que l'on appelle un âge du bronze, cela se concoil parfaitement; que les objets de ce type se rencontrent sporadiquement, si je puis dire, dans les pays avec lesquels le monde hyperboréen était resté en rapport plus ou moins intime (l'Angleterre, l'Irlande, une partie de l'Allemagne et de la Gaule) ; que quelques tribus septentrionales égarées au sein des populations du ^lidi, quelques colonies hyperboréennes aient conservé plus ou moins longtemps dans ce nouvrau milieu leurs iiabitudes et leurs usages, cela se conçoit encore. Mais que l'on veuille appliquer ce fait tout spécial et si particulier à l'histoire des civilisations du Midi, c"(;st-à-dire aux contrées situées au sud du Danube, c'est là ce que je ne puis accepter. Ces contrées n'ont poiul eu d'.'ige du bronze?.
Je sens, Messieurs, que ce sujet demanderait de longs développements ; je ne veux point abuser de votre patience et réclame voire indulgence pour une improvisation si rapide. Mon intention n'était pas de traiter ainsi, comme en passant,
1. Voir, sur notro cnrlo, rimlicnlidii di' cellf IIhiic, iii;irc|ii.iiil l.i limite îles connriissancf's drs .■inrirn« nn tomp-; de Pnlybo.
216 DE l'expression « AGES DU BRONZE » APPLIQUÉE A LA GAULE
une question si grave. J'y ai été entraîné malgré moi dans l'intérêt de ce qui me semble la vérité. J'y reviendrai un jour plus à loisir. En attendant, j'adjure le Congrès de réfléchir à la nécessité d'abandonner cette malheureuse expression d''âges qui dépasse presque toujours, par les idées accessoires qu'elle entraîne avec elle, la portée des faits. Les différences qui éclatent cà l'époque des métaux, en Europe, entre les armes et ustensiles de même catégorie, proviennent bien plutùt de la juxtaposition de tribus plus ou moins civilisées que d'une difFérence dans l'âge des objets.
Constatons donc dans chaque pays, avec patience, les modifications que le temps y a successivement apportées ; ne laissons pas supposer que ces modifications ont été syncbroniques d'un boni de l'Europe à l'autre, ou se sont développées suivant des lois déterminables à priori.
Quand je dis. pour en revenir à mon point de départ, que nous n'avons point eu d'âge du bronze en Gaule ni, surtout, plusieurs âges du bronze, je ne veux pas dire qu'il ne se rencontre point en France d'objets de bronze comparables h ceux du Nord : je dis seulement que ces objets ne sont point le fait d'un développement indigène et spontané, et ne répondent point à un état social général; c'est en Franco atTaire de commerce, d'importation, affaire de traditions locales chez des tribus dont quelques-unes même peuvent être originairement étrangères à la Gaule, du moins à la Gaule des monuments mégalithiques. Ce serait arrêter l'essor de la science que de persuader aux jeunes érudits, dont les yeux sont fixés sur le Congrès, que ces questions sont résolues et que l'Italie, l'Allemagne du Sud et la Gaule ont eu leur âge du bronze comme le Nord. Rien n'est plus dangereux dans la science que ces généralisations trop hâtives, ces cadres tout faits. Il faut savoir qu'en archéologie préhistorique il n'y a pas encore de grandes voies internationales battues. Il faut que chacun cherche, en ne prenant conseil que de lui-même, les sentiers qui doivent le conduire dans chaque pays à ia découverte du vrai. Stockholm, Il aoi'il 1875.