‹ Nos origines litterairesChapitre 13 sur 27 · UT · texte numérisé non relu

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Quelques années après la mort de Quesnel, qui mit en larmes «Apollon et ses augustes sœurs», un autre poète français débarquait au Canada, et venait consoler nos Muses de leur douloureux veuvage. C'était Joseph Mermet, lieutenant et adjudant au régiment de Watteville.

De Joseph Mermet lui-même, nous ne savons que très peu de choses. Il est né trop loin de nous, il a vécu trop peu dans notre pays, et sa vie a été d’ailleurs trop modeste pour que l’on soit suffisamment informé de sa personne et de sa fortune., Heureusement pour lui, et pour nous, il fut l'ami de Jacques Viger avec lequel il entretint une copieuse, intéressante et spirituelle correspondance. Et l’on sait que Jacques Viger fut assez clairvoyant dans ces amitiés pour en comprendre et recueillir tout ce qui pouvait être ulile à ses contemporains et à la postérité. Il fut bien de tous les amis le plus fidèle, mais aussi le plus indiscret. Il a donc consigné dans sa Saberdache les lettres, et toutes les poésies que lui adressait le lieutenant et adjudant Mermet. Et c’est là seulement, dans ce volumineux recueil de documents, et au hasard d’une correspondance où Mermet ne parle à peu près

jamais du passé, que nous avons pu surprendre quelques détails qui peuvent aider à fixer, mais combien peu, le personnage de Joseph Mermet.

Ce n'est qu'en 1813 que nous constatons la présence au Canada de ce lieutenant et adjudant. Le régiment de Watteville auquel Mermet était attaché, vint ici pour nous prêter maïin-forte dans nos guerres avec les États-Unis. Il était composé surtout de soldats et officiers suisses, tout comme le régiment de Meuron qui accompagnait ici le régiment de Watteville®”. Ces deux régiments suisses portaient les noms de leurs colonels. Après avoir fait du service au Cap de Bonne-Espérance et dans l’île de Malte, ils s’en vinrent au Canada secourir cette colonie menacée par les Américains. A leur passage en Angleterre, on leur adjoignit des prisonniers français que l’on avait enlevés aux armées de la révolution. Joseph Mermet était-il l’un de ces prisonniers? N'était-il pas plutôt un de ces officiers légitimistes qui sortirent de France pour aller mettre leur épée au service de l'étranger? Et n'aurait-il pas fait partie du régiment de Waitteville alors que celui-ci était en garnison à Malte? Et ce régiment n'aurait-il pas fait aussi du service en Sicile? Nous n'avons pu le savoir d’une façon bien certaine. Mais ce qui'’est hors de doute, c’est que Mermet, qui avait à peu près trente-huit ans quand il débarqua au Canada, était un légitimiste

(1) Le Bulletin des recherches historiques, V, 115-116, donne quelques renseignements sommaires sur les régiments de Watteville et de Meuron.

très ardent, qui entendait n’avoir rien de commun avec la France révolutionnaire; d’autre part, Mermet lui-même déclare à son ami Viger qu'il est un franc lyonnais", et nous croyons apprendre par une lettre de Viger que Lorenza, la femme de l’adjudant, était une italienne que les hasards de la carrière militaire lui fit rencontrer dans l’île de Malte ou en Sicile?; et enfin, les deux premiers vers d’une pièce intitulée le Sicilien en Canada laissent clairement entendre que Mermet quittait la Sicile quand il vint dans notre pays :

Un soldat que de la Sicile En Canada la guerre a transporté... @)

Le régiment de Watteville fut envoyé à Kingston, où il eut ses quartiers jusqu’à la fin de la guerre. C’est donc à Kingston que Joseph Mermet a séjourné; c'est là que le capitaine Jacques Viger le connut au mois d'août 1813, et c’est de là que. l'adjudant entretint avec le capitaine cette corres-pondance qui valut à nos lettres canadiennes, outre quelques pages d’une prose alerte, parfois un peu maniérée, mais toute remplie d’un élégant badinage, des pièces de vers que Mermet confiait à son ami, et que celui-ci s'empressait de passer à Monsieur Pasteur, l'éditeur du Spectateur de Montréal.

(1) Ma Saberdache. IV, 231.

(2) Ma Saberdache, IV, 267.

(3) Ma Saberdache. IV, 170.

Et voilà donc que tout à coup apparurent dans le Spectateur, qui avait été fondé quelques mois auparavant, exactement le 27 mai 1813, des poésies d’une allure plus vive, et d’une inspiration meilleure que celles que l’on avail accoutumé d'y lire. Ces poésies n'étaient pas signées, mais on savait qu’elles étaient fournies par un poète qui vivait et chantait en plein pays canadien, et elles excitaient donc pour cela très vivement la curiosité du public. «Le public s'irrite de ne connaître pas le père de tant d’aimables enfants, ou du moins son nom,» écrivait un peu précieusement Jacques Viger à l’auteur, le 4 février 1814. «En outre, l’imprimeur du Spectateur m'a dit plusieurs fois, qu'il ne peut imprimer vos vers sans mettre en tête quelque bout d'introduction qui annonce de quel coin ils viennent. Une petite signature satisfera lo public curieux ; il croira à ce mot tenir l’auteur au corps; et l’imprimeur ne pâlira plus, ne sèchera plus à composer des préfaces, suivies d’avertissements, accompagnées d’introductions pour vos pièces. » (!

À quoi Mermet, qui souvent mêlait dans ses lettres la prose et la poésie, répondait par ce facile et plaisant distique :

Non, non, non ; toujours non :

Non, non, non ; point de nom !(?

Le public continua donc de se demander le nom du poète, cependant que nul ne l’ignorait dans la

(1) Cf. Ma Saberdache, IV, 34.

(2) Lettre du 25 février 1814.

société de Montréal où fréquentait Jacques Viger. C'est dans ces réunions amicales que l’on admirait et applaudissait en chœur les vers de Mermet, avant qu'on les servit aux abonnés du Spectateur.

Que chantait donc le poète soldat? Et pourquoi ses strophes allèrent-eiles si vite et si droit au cœur des Canadiens ?

Il chantait la guerre, la guerre que la cupidité américaine avait portée jusque chez nous, et qui avait appelé sous les drapeaux nos braves miliciens.

Or, l’on sait comme fut longtemps incertain, au commencement de ces longues campagnes, le sort de nos armes, et quels avantages remportèrent sur nos compatriotes du Haut-Canada, pendant l'année 1813, les troupes américaines. Aussi l’inquiétude agitait-elle vivement les esprits. Après la bataille navale livrée devant Toronto le 28 novembre, et où les Américains furent encore vainqueurs, le Haut-Canada était décidément conquis, et il ne restait plus à l'ennemi qu'à s'emparer de Montréal et de Québec pour devenir le maître du pays. L'espoir de la colonie reposait donc, dans une grande mesure, sur la fidélité et la bravoure des Canadiens français. Cela suffisait pour assurer le succès final de l’entreprise et ramener la victoire sous nos drapeaux.

Les Canadiens français, dont il fut toujours de mode de soupconner le loyalisme, et qui venaient

d’être si fort maltraités par la politique arbitraire de Craig, montrèrent cette fois encore, comme ils l'avaient fait en 1775, qu'ils sont supérieurs à toutes les mesquines jalousies, et ils attestèrent, par des actes, qu’ils seront toujours sur ce sol qui leur appartient par droit de naissance, le plus ferme et le suprême rempart de la patrie.

Le seul journal canadien-français qu'il y eût alors, le Spectateur, car le Canadien de Québec venait d’être déchiré par la main de Craig, le Spectateur se fit volontiers l'organe de nos fidèles dévouements. Prose Ÿ et vers étaient au service du patriotisme. Quelques rimeurs canadiens essayèrent de se transformer en Tyrtée, et de souffler au cœur de nos soldats l’ardeur et le feu du sacrifice. Mais bientôt Mermet les domina tous de sa voix plus puissante, quand il lança dans le Spectateur du 28 octobre 1813, ces strophes enflammées qui retentirent comme des sonneries de clairon dans l’âme canadienne.

Je vois de toute part dans leur pompe homicide

Etinceler le glaive et flotter les drapeaux ;

Mars apprête son casque et Pallas son égide, Et la mort ses flambeaux.

Guerriers, éveillez-vous aux cris de la victoire.

Aux armes, citoyens, il faut tenter le sort :

Il n’est que deux sentiers dans les champs de Ia gloire, Le Triomphe ou la Mort.

. 4) On pourrait lire avec intérêt un article que publiait ce journal, le 26 août 1813, et qui est signé Michel. L'auteur y fait adroitement ressortir la loyauté des Canadiens français.

Entendez-vous gémir votre auguste Patrie ?

Elle vous tend les bras, et ses yeux sont en pleurs,

Ses lauriers sont épars ; sa guirlande flétrie Implore des Vengeurs.

Allons et repoussons des nations jalouses ;

De nos ayeux du moins défendons le tombeau,

Le sceptre de nos rois, le lit de nos épouses, Nos enfants au berceau. (!

Il est possible que Mermet ait tiré de son portefeuille cette poésie, et qu’il l’ait d’abord composée pour la France menacée par « des nations jalouses », mais le cri de guerre qu’elle faisait entendre pouvait bien être ici répété, et il arrivait comme un vaillant et vibrant appel à l'oreille de tous les Canadiens.

Au surplus, ce cri de gugrre pouvait être déjà un premier chant de triomphe. C’est le 28 octobre 1813, que le Spectateur publiait les vers de Mermet, et deux jours plus tôt, le 26 octobre, notre vaillant et brave colonel de Salaberry, à la tête de 300 Canadiens français, remportait, aux Fourches de Châteauguay, sur huit mille soldats américains l’une de nos plus belles et de nos plus précieuses victoires !

La journée de Châteauguay, qui immortalise le nom de Salaberry, apparut aussitôt dans notre histoire comme un fragment d’épopée ; elle hanta le rêve du poète de Kingston, et Mermet COUSU donc de la célébrer.

(1) Cf. Le Spectateur, 28 oct. 1813 ; et Ma Saberdackhe,

Le poème intitulé : La victoire de Châteauguay, ne s'élève pas vraiment à la hauteur du sujet. L'auteur s'y montre très inégal à lui-même, et son vol s’abaïisse et rampe aussi volontiers qu’il s'élève et plane. Pourtant, ces vers produisirent le meilleur effet sur les lecteurs de 1813, et ils durent beaucoup à leur mérite, et beaucoup aussi à l'actualité une large part de leur immense succès.

Voici comment le poème débute sur un mode vif, et d’une allure militaire ; l’alexandrin, nettement coupé, évoque à l'oreille la cadence des battaillons qui s'en vont combattre.

La trompette: a sonné : l'éclair luit, l’airain gronde ; Salaberry paraît, la valeur le seconde,

Et trois cents Canadiens qui marchent sur ses pas, Comme lui d'un air gai, vont braver le trépas.

Puis le poète oppose un peu lourdement à la

petite armée des Canadiens, les troupes améri-

caines.

Huit mille Américains s'’avancent d’un air sombre, Hampton, leur chef en vain veut compter sur leur nombre. C'est un nuage affreux qui paraît s’épaissir,

Mais que le fer de Mars doit bientôt éclaircir.

Les ennemis sont en présence ; le nuage américain emplit l'horizon, la lutte s'engage.

Le héros canadien, calme quand l’airain tonne, Vaillant quand il combat, prudent quand il ordonne, À placé ses guerriers, observé son rival :

Il a saisi l'instant et donné le signal.

Sur le nuage épais qui contre lui s’avance,

Aussi prompt que l’éciair, le Canadien s'élance... Le grand nombre l'arrête. .il ne recule pas,

Il offre sa prière à l’ange des combats,

Implore du Très-Haut le secours invisible, Remplit tous ses devoirs et se croit invincible. .

Les ennemis confus poussent des hurlements ;

Le chef et les soldats font de faux mouvements. Salaberry, qui voit que son rival hésite,

Dans la horde nombreuse a lancé son élite.

Le nuage s’entr'ouvre ; il en sort mille éclairs ;

La foudre et ses éclats se perdent dans les airs. Du pâle Américain la honte se déploie :

Les Canadiens vainqueurs jettent des cris de joie ; Leur intrépide chef enchaîne le succés,

Et tout l'espoir d'Hampton s’enfuit dans les forêts.

La victoire est gagnée. Il reste au poète à saluer l’héroïque phalange des vainqueurs. Ce sera la dernière partie du poème. Et l’auteur, qui se souvient des belles actions de l’antiquité, rapproche en quelques vers qui tombent d’une jolie chute, les héros des Thermopyles et ceux de Châteauguay.

Oui ! généreux soldats, votre valeur enchante ;

La patrie envers vous sera reconnaissante.

Qu’une main libérale, unie au sentiment,

En gravant ce qui suit, vous offre un monument. (Ici les Canadiens se couvrirent de gloire ; «Oui ! trois cents sur huit mille obtinrent la victoire. «Leur constante union fut un rempart d’airain «Qui repoussa les traits du fier Américain.

« Passant, admire-les... Ces rivages tranquilles «Ont été défendus comme les Thermopyles ;

«Ici Léonidas et ses trois cents guerriers «Revinrent parmi nous cueillir d’autres lauriers. »

Le poème de Châteauguay fit donc à son auteur la plus enviable réputation. Jacques Viger et son groupe d'amis applaudirent sans réserve. La critique de ce cercle avait plutôt, d’ailleurs, des tendances très optimistes quand elle s’exerçait sur les œuvres de l’adjudant. On se récria donc dans tous les salons de Montréal. On s’y arrachait Mermet ; on se le passait à tour de rôle, ou on se le lisait l’un à l’autre, le soir, sous la lampe. Montréal devint, en 1813 et en 1814 un foyer intense d’admiration ; on y mermettisait avec passion et intempérance. On ne voulait pas même voir les défauts, et sans s’attarder à reprocher au poète quelques vers lourds ou prosaïques, on lui adressait les louanges les plus enthousiastes.

«Que mes compatriotes vous auront d’obligation, mon cher ami ! », écrivait Jacques Viger, le 28 janvier 1814. «Leurs actions ont donné matière à vos vers, il est vrai; mais vos vers immortaliseront ces actes héroïques. La reconnaissance associera à jamais dans leur cœur, Mermet et de Salaberry, et la renommée transmettra à la postérité la plus reculée les noms chéris du Guerrier et du Poète. »

Et il ajoutait, pour justifier cet élan d’admiration : Q[] faut avouer que ces vers sont de la plus grande beauté ; ils vous ont fait beaucoup d’honneur ; que de personnes ici désirent en connaître personnellement l’auteur ! Et quel plaisir c'eût été pour moi de vous voir à Montréal! Vous étiez le désiré des Canadiens, je vous le jure. »

(1) Ma Saberdache, IV, 4 et 5.

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Mermet avait assez de bon goût et de modestie pour ne pas accepter sans quelques réserves de si magnifiques éloges.

« Je dois croire, répondit-il à Jacques Viger, que vous aimez comme Patriote canadien, mon Hymne à vos concitoyens, et ma Victoire de Chàteauguay ; maïs si vous m’encouragez par des éloges, ne devriez-vous pas aussi m’instruire par votre censure ? Vous me flattez et vous pourriez me corriger. Est-ce franchement s'énoncer que de traiter d’admirable ce qui n’est que médiocre ?... Il est bien doux pour moi d’avoir célébré la valeur et le dévouement des Canadiens, c'est-à-dire d’avoir tenté de les célébrer ; mais il n'appartient qu’au burin des arts et à la plume d’un bon historien d’immortaliser les Héros et les brillantes actions que j'ai peints si faiblement. »

L'Hymne des Canadiens, auquel Mermet fait allusion dans cette lettre qu'il écrit à Jacques Viger, est une longue poésie qui se développe en douze strophes. L'auteur y chante avec une ardeur un peu languissante et factice l'empressement avec lequel les Canadiens s’armèrent pour défendre le sol du pays envahi par l'ennemi. Cette pièce laisse mieux apercevoir que l'hymne de la Victoire de Châteauguay, comme inspiration de Mermet se hausse difficilement au niveau des grands sujets ; et elle justifie trop bien l’amical reproche que le soldat de Kingston faisait à ses lecteurs de Montréal.

(1) Ma Saberdache IV, 51.

Voilà quelques-unes de ces strophes que je choisis parmi les meilleures. Et d’abord, celle du

début :

D'où partent ces accents ? D’où provient cette joie ? Aux transports les plus doux la patrie est en proie. Partout le Canadien s’écrie avec plaisir,

Qu'il faut s’armer, vaincre ou mourir. (bis) Pour lui le cri d'alarme est un cri d’allégresse Et cet ancien serment vient combler son ivresse : Oui, nous le jurons tous ! Oui, tous les Canadiens De leur Dieu, de leur Roi sont les fermes soutiens.

Pères, époux, enfants courent en foule aux armes : Loin de fuir le danger, ils lui trouvent des charmes. Défendre la patrie est leur premier désir.

Ils veulent tous vaincre ou mourir:

Ils adressent au ciel leurs vœux et leurs prières, Et chantent en refrain, en volant aux frontières :

Oui, nous le jurons tous ! Oui, tous les Canadiens De leur Dieu, de leur Roi sont les premiers soutiens.

FN UMP NON CROP Ne ot ele) en eee te le Rate le ere hpiotielelnts le le ele eletels als es oies à

Dans les bras de son fils pleure une tendre mère :

La sœur d’un air chagrin serre la main d’un frère ;

L'amante à son amant adresse un long soupir ; Ils partent pour vaincre ou mourir.

À ses nombreux enfants donnant sa main tremblante,

L’aïeul chante avec eux d’une voix languissante :

Oui, nous le jurons tous ! Oui, tous les Canadiens

De leur Dieu, de leur Roi sont les braves soutiens.

Approchez, ennemis ! avancez en grand nombre :

Pour vous épouvanter, il suffit de notre ombre.

Vous étiez vingt contre un : nous vous vîimes pâlir : Et nous sûmes vainere ou mourir.

Ref.

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