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Plus votre nombre est grand, plus grande est votre honte. Pour vous donner du cœur faut-il qu'on vous aftronte ? Oui, nous le jurons tous ! oui, tous les Canadiens
De leur Dieu, de leur Roi sont les fermes soutiens.
Et enfin voici la dernière strophe où domine une note plus vive et plus française :
Oui, Canadiens, chantons, buvons à notre gloire ! Arrosons les lauriers que donne la victoire ! De tels rameaux ici doivent-ils se flét,ir ?
Non ! nous savons vaincre ou mourir.
Honneur au Canada ! C’est la voix unanime :
Buvons et répétons notre serment sublime :
Oui, nous le jurons tous ! oui, les Bas-Canadiens De leur Dieu, de leur Roi sont les meilleurs soutiens.
Ces chants guerriers qui circulaient dans le journal et dans les compagnies, et que nos soldats essayaient sans doute de répéter en chœur, rendirent donc populaire à la ville et au camp le nom de Mermet. L'hymne de la Victoire de Chäteauguay valut à son auteur l’amitié du héros de cette jour-
, née, et de Salaberry voulut un jour voir le poète et inviter à sa table celui qui avait célébré sa gloire. |
Mermet se rendit avec Jacques Viger dans cette calme retraite de Chambly où, après la guerre, vivait en Cincinnatus le vaillant colonel. De retour de ce pieux pèlerinage au foyer des Salaberry, Mermet mit en vers ses impressions, et il écrivit une des poésies où il fait paraître, pour les Canadiens qu’il aimait, la plus large et la plus chaude
sympathie. Il a surtout exprimé le souvenir très ému de l'hospitalité toute canadienne qui l’accueillit.
J’ai vu Chambly ; j'ai vu sa fertile campagne, Sa rivière, ses bois et sa triple montagne.
J'ai vu dans ses jardins la déesse des fleurs Aux charmes de Pomone unissant ses couleurs, J'ai sur ses flots d'argent, vu le canot fragile Aux couplets des rameurs devenir plus docile. Dans ce site attrayant, tout plaît et tout séduit, Excepté le temps seul, qui trop vite s'enfuit.
Med es ME Te els le eee elenele le le elols slelelel wir ia ete 6 ais eee ele le sie
J'ai vu ses habitants, et tous m'ont répété
Que le plus doux devoir c’est l'hospitalité.
Toujours francs, toujours gais, ils m'ont offert l’image Des hommes du vieux temps, des héros du bel âge. C’est là que tout mortel n’obéit qu’à la loi,
Et se donne à lui seul le beau titre de roi.
Français de caractére, ils sont Anglais de cœur,
Et doublent leur patrie, en doublant leur bonheur. C'est ainsi qu'autrefois, au sein de l'harmonie,
Fleurit des premiers Grecs l’heureuse colonie.
Mais celui que Mermet a surtout vu à Chambly, c'est celui même qui l'y avait appelé, c’est de : Salaberry, le vainqueur de Châteauguay. Et il trace avec complaisance le portrait de son hôte :
.. .chez lui j'ai connu cette pure amitié
Qu'en tout autre pays on ne voit qu'à moitié. Héros et citoyen, tendre époux et bon maître, Il est père de tous, sans vouloir le paraître. Au camp Léonidas, aux champs Cincinnatus, Thémistocle au conseil, à table Lucullus, Sans avoir les défauts de la Grèce et de Rome,
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Il réunit en lui les vertus du grand homme.
On voit à ses côtés l'air pur, l'air grand, l'air gai ; L’air de Chambly s’y joint à l'air de Châteauguay.
Le poème de Chambly nous permet d’apercevoir dans la poésie de Mermet un élément nouveau que l’auteur y a fait quelquelois plus largement entrer. C’est le sentiment ou l'intelligence de la nature. Mermet, tout comme faisait Joseph Quesnel, regarde d’un œil qui se plaît aux lignes et aux couleurs, les paysages, et cette nature qui étale partout autour de nous ses spectacles. Il la regarde, sans doute, un peu à la manière de ces païens de classiques qui ne pouvaient apercevoir un verger sans y voir Pomone se glisser furtivement sous les arbres, ni décrire un jardin sans y représenter, couronnée de guirlandes, la déesse des fleurs; mais il la regarde plus attentivement aussi, et plus que Quesnel, et plus aussi que beaucoup de classiques, il s'attache à la réalité, aux choses qui ont par ellesmêmes assez de charmes ou de beauté pour dispenser le poète d'y mêler la grâce vieilloitte des déesses maquillées de l’Olympe.
Et si l’on étudie à ce point de vue l'œuvre de Joseph Mermet, on y rencontre, insérée aux premières pages de l'histoire des origines de notre poésie canadienne, une pièce qui mérite qu'on la signale et qu’on la conserve, puisqu'elle est le plus considérable effort que l’on ait tenté à cette époque pour peindre la nature canadienne. Il s’agit de la description de la cataracte de Niagara, où s'essaya un jour le pinceau de Mermet. Ce fut au cours
d'une expédition militaire que le poète entreprit
d'exécuter cette œuvre.
On sait que le 25 juillet 1814 nos milices canadiennes livrèrent bataille aux Américains près des chutes de Niagara. Le régiment de Watteville n'avait pu se rendre à temps pour prendre part à cette action glorieuse. «Nous avons eu le malheur d'arriver trop tard à la chute Niagara, écrivait six jours après, à son ami Jacques Viger, l’adjudant Mermet, et au milieu de nos privations, la plus douloureuse pour nous est de n'avoir pas eu part à la journée glorieuse du 25.» Il finissait cette lettre en disant : «Quelle belle cascade ! quel beau pays ! »
Mais si le soldat était arrivé trop tard pour se battre, le poète arrivait encore assez tôt pour faire des vers. Et Mermet .essaya donc de dessiner le large et puissant tableau de la cataracte de Niagara : c'est une longue poésie, souvent belle, pittoresque, précise, parfois animée du meilleur souffle, et parfois aussi un peu languissante, terne ou colorée de ces teintes un peu fanées qui recouvrent souvent la poésie descriptive du dix-huitième siècle ?.
Les troupes sont campées à quelque distance de la cataracte ; la plus vive animation règne parmi les soldats, et au (bruit belliqueux» l’on entend se mêler le bruit des flots mugissants. Nos héros étonnés s’approchent, ils aperçoivent, ils admirent
(1) Cf. Saberdache, IV, 258, lettre du 31 juillet 1814. (2) Voir le texte de cette poésie dans Le Spectateur, 9 mai 1815; Ma Saberdache, V. 164.
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Ces rapides torrents dont la pente fougueuse Rend de Niagara la chute merveilleuse.
Dans un premier tableau le poète veut rendre le mouvement des eaux qui, avant de se précipiter, se divisent en deux fleuves, en deux torrents, enserrent une île fixée et retenue au-dessus de l’abîme, entraînent des débris de toutes sortes, et croulent avec fracas pendant que l'aigle tournoie et plane au-dessus du gouffre.
Un gouffre haut, profond, de ses bouches béantes, Gronde, écume, et vomit, en ondes mugissantes, Deux fleuves mutinés, deux immenses torrens ; Plus altier, plus fougueux que ces rochers ardens Qui renferment da flamme, et lancent de leur gouftre Les flots empoissonnés du bitume et du souffre, Le premier des torrens, et le plus irrité,
Des rayons du soleil réfléchit la clarté.
Mille cercles d’émail qui s’agitent sans cesse Glissent en tournoyant sur l'onde qui se presse. Le torrent étincelle, et l'œil tremblant, surpris
Se fatigue d'y voir les cent couleurs d’Iris.
Le second sous les rocs, sous les cavernes sombres, Roule sa masse d’eau dans le chaos des ombres.
Entre les deux torrens, une isle suspendue
De l’abîme des eaux couronne l’étendue.
L'isle paraît mouvante, et ses bords escarpés
Par les flots en courroux sont sans cesse frappés. Des chênes, des sapins sans écorce et sans cime Se penchent de vieillesse, et tremblent sur l’abîme. Les rocs rongés, et creux, et les troncs inégaux Aux timides Aiglons présentent des berceaux, Tandis que l’Aigle fier des ailes qu'il déploie
Plane sur les torrens ou fond sur une proie.
La chute impétueuse entraîne dans son cours La carcasse du pin, le cadavre de l’ours,
Que du lac Erié les vagues menaçantes Enlèvent en grondant sur ses rives tremblantes, Et qui parfois lancés hors des flots orageux, Offrent à mes regards des fantômes hideux.
À ce premier tableau qui est plein d’agitations et de mouvements, le poète oppose le spectacle tranquille, et pour cela grandiose et saisissant, que l’on peut voir au pied de la cataracte. Ce spectacle contraste violemment avec le premier, puisque des paysages gracieux y encadrent des flots couverts d'écume légère, qui s’apaisent déjà, et s'endorment.
Je descends, je m’avance au pied de la cascade : Le flot n'y poursuit plus la craintive Naïade. L'onde des deux torrens semble s’y réunir, Pour oublier sa chute et cesser de gémir.
C'est un tapis de mousse où la riche nature Sur des flocons de neige étale sa parure.
L'écume en murmurant sur le flot épuré S'étend, glisse et se perd dans le fleuve azuré ; Et sur des bords fleuris l’onde toujours limpide Offre un calme enchanteur près d’un torrent rapide. C'est ainsi que j'ai vu, sous les pieds de l’Etna, Les tapis émaillés des champs de Démona.
Or, le poète a visité Niagara à l’heure où le
soleil couchant répand sur les eaux la flamme
rouge de sa pénétrante lumière; et voici donc com-
ment, du pied de la chute où il observe, lui apparait cette grande nappe d'eau qui se déroule et s'abîme :
La masse qui s'écroule offre de longs rideaux Où l'émail pétillant promène ses tableaux :
J'y vois sur le saphir les perles les plus belles Se suivre, tournoyer comme des étincelles.
C'est le miroir ardent dont le cristal épais
De l'amant de Thétis réfléchit les attraits.
Au dessus de l’abîme on voit rougir l’écume ; L'esprit comme enchanté croit que l’isle s'allume ; Il croit que les sapins s’embrâsent par degrés : D'un horrible incendie il croit voir les effets ; C'est du couchant en feu la chaîne rayonnante Dont tout l'éclat s'attache à la scène frappante. Et ce tableau trompeur offre à ses yeux charmés Au lieu des torrens d’eau des torrens enflammés.
Comme un touriste curieux et avisé, le poète visite la chute, et il raconte par le menu tous les capricieux accidents de ceite nature tourmentée.
Entre de vieux débris une glissante route Guide mes pas errans sous une immense voute.
Des flots et des rochers je vois l’horrible choc; Je frémis avec l’eau, je tremble avec le roc.
Le cristal varié de la pierre et de l’onde Illumine, enrichit cette grotte profonde.
La cascade bruyante en recourbant son eau, Arrondit sur ma tête un liquide berceau :
Et les rocs élancés en forme de fantôme,
De ce temple mouvant environnent le dôme.
Mais voici la nuit ; la cascade n’est plus qu’une masse sombre dont le roulement lugubre inspire la terreur. Le poète s'éloigne, emportant dans son âme l'impression profonde qu'y laisse le spectacle
des grandes œuvres de Dieu.
Je m'éloigne à regret de la scère sublime
Où la grandeur de Dieu se peint dans un abîme. Dans cette solitude où tout paraît néant,
L'âme voit du Très-Haut le chef-d'œuvre étonnant. Cette voute d'azur, ces nombreuses étoiles
Qui de la nuit jalouse ont traversé les voiles,
Ce calme que fatigue un murmure éternel,
Ce colosse des eaux, phénomène immortel,
De ces torrens fougueux l’orageuse surface,
Ce météore errant dans le céleste espace,
Ces antiques sapins, ces rochers sourcilleux, Tout ici parle à l’âme, et la met dans les cieux.
Ainsi se termine en une méditation qui est une hymne et un élan vers Dieu l’une des meilleures poésies qu'ait inspirées au commencement du siècle dernier notre nature canadienne.
Un de nos poètes a essayé récemment de reprendre ce thème, et de donner aux lecteurs la sensation qu'il éprouva lui-même au pied de la grande cataracte. [l serait difficile d'affirmer qu'il y a mieux réusi que Joseph Mermet. Il y a dans le Niagara de Monsieur Chapman quelques beaux vers qui traduisent une forte et vibrante émotion,
mais M. Chapman n'a pas le sens de la vue aussi
net et aussi précis que l'avait l’adjudant ; il décrit, mais assez vaguement, le tableau qu’il a sous les yeux ; la fine poussière d’eau qui monte de j’abîme l'empêche de bien voir ; aussi M. Chapman médite plutôt qu’il ne peint, et il s'applique à faire des développements oratoires parlois ingénieux, un peu artificiels, où se complaît une éloquence qui ne ressemble pas toujours à l'inspiration. Aussi bien,
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rien n'est-il plus difficile que de savoir regarder, et, lorsque l’on a vu, de bien décrire et de restituer aux choses leurs lignes et leurs couleurs.
Quoi qu'il en soit, Mermet, sans y songer sans doute, ou du moins sans prétendre créer ici et fonder une tradition, enseignait à sa façon, à nos poètes canadiens, l’art de bien voir, et aussi quelles ressources pouvait offrir à l'inspiration la nature grandiose qui sert de fond et de cadre à toutes les scènes de notre vie nationale. La lecon très discrête qu'il donnait à nos rimeurs n’a pas toujours été aussi bien entendue qu'on l’eût pu souhaiter. Cependant, quelques années après la publication du Tableau de la Cataracte de Niagara, Michel Bibaud, qui certainement se souvenait avoir lu cette poésie dans le Spectateur, mais qui se sentait impuissant à chanter lui-même les merveilles du sol canadien, écrivait, au commencement de sa Satire contre l'ignorance, ces vers très significatifs, qu'il place sur les lèvres d’un contradicteur :
Que si votre destin à rimer vous oblige, Choisissez des sujets où rien ne nous afflige : Des bords du Saguenay peignez-nous la hauteur, Et de son large lit l'énorme profondeur ; Ou de Montmorency l’admirable cascade, Ou du cap Diamant l’étonnante esplanade.
Le sol du Canada, sa végétation,
Présentent un champ vaste à la description (1)
(1) Cf. Épitres, Satires, Chansons, Épigrammes, ete. par M. Bibaud, Montréal, 1830 ; on trouve encore cette pièce dans le Répertoire national, I, 127.
Michel Bibaud aimait mieux alors faire claquer sur le dos de ces contemporains le fouet de la satire ; il lui était encore plus facile d’imiter assez lourdement Horace, que de devenir un Lamartine ou un Hugo avant la lettre. Mais le précepte qu’il donne est judicieux, et il insinue sagement que c'est à la condition de célébrer les choses de notre pays, de chanter les harmonies de notre nature, de peindre la beauté forte et splendide de nos horizons que nos poètes ont le plus äe chance d’être euxmêmes, et de se hausser à la taille des créateurs originaux. Notre poésie doit monter à la surface de notre vie nationale, et s’y épanouir comme ces fleurs de nos champs qui ont poussé leur tige à travers notre sol, qui ont emprunté au terroir canadien cette sève qui les fait éclore, et qui les fait resplendir dans la parure vraiment neuve de leurs vives et fraîches couleurs.
Et puisque Mermet, qui na fait que passer parmi nous, a marqué lui-même l'orientation où pouvait s'engager la poésie canadienne, il n'était peut-être pas inutile de le rapeler ici, et d’y insister quelque peu.
Ce nest pas, croyons-nous, dans ses poésies patriotiques et guerrières, ni même dans ses poésies descriptives qu’il faut chercher le véritable talent, le meilleur esprit de Mermet.
Le soldat français est ami de la gaieté. Etrien ne ressemble plus à un troupier de France que
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l'adjudant du régiment de Watteville. Il ne perd aucune occasion de dire un bon mot, de rimer un distique plaisant, et de distribuer à ses amis des impromptus. Sa correspondance avec Jacques Viger est souvent coupée de petites poésies où se concentre et se condense pour rejaillir ensuite l’aimable fantaisie de l’auteur. Et Jacques Viger, mis en goût par toutes ces légères productions, ne cesse de réclamer des rimes et de soliciter des vers.
Allons, vite, Apollon, une satire, une épigramme, ou pour le moins un mot pour rire», lui écrit-il un jour qu'il lui a présenté, dans sa lettre, tous les membres de sa famille, depuis Madame Viger jusqu'à Finfin, et jusqu’au gros Lion qui dort près du poèle.
Voici, d’ailleurs, comment Viger faisait à Mermet les honneurs de son salon.
« Connaissez-vous ma famille ? — Non. — La voici. Une veuve est mon épouse. Elle n’a point six pieds de haut, elle n’est point au-dessous de quatre, mais d'une taille raisonnable, c’est-à-dire ni trop grande ni trop petite. Elle n’égale pas Vénus en beauté ; elle n’a pas non plus la figure d’une sorcière...Du côté de l'esprit, des manières, &, parbleu ! elle vaut bien son égale...
« Elle a trois filles et un garcon. L’aînée... la cadette... soyons discret, je parle à un militaire, et ce sont gens à prendre aisément feu. La troisième grandit ; elle ne sera pas sotte ou je serai bien trompé. Le petit garcon ?—Nous en pourrons
faire quelque chose. Tout ce petit peuple vous aime et vous estime... »
Puis vint le tour des chiens qui gardent le foyer :
«Mais mon domestique ne se borne pas là.— Finfin, qui salue fort respectueusement, qui fait le mort, qui court si bien après les chats, qui saute si bien aux jambes du monde sans les mordre, qui fait tant de bruit et si peu de mal ; Azor, gros et gras à plein cuir, qui présente si bien Ÿ sa patte blanche et luisante, qui fait si bien la belle et se traîne si humblement à vos pieds, pour demander des caresses ; — Fidèle, qui remue si joyeusement la queue, à la venue d’un ami en visite, dont le pelage de soie est si doux au toucher ;—Lion, l'énorme Lion, au pas lourd et pesant, au regard mâle, mais obligeant et hospitalier... Ces quatre pauvres créatures... désirent vous être introduites. Vous en offenserez-vous ? Oh ! vous ne sauriez le faire, si vous voyiez avec quelle gentillesse Finfin vous fait la révérence ! avec quelle bonne grâce Azor, d'’aplomb sur ses pays-bas, vous présente sa patte pommelée ! Si vous voviez le charmant petit Fidèle se tortillant en tout sens, agitant vivement sa belle queue, grattant ma chaise à s’en user les ongles ; et le fier Lion debout devant moi, avec
(1) Malgré tout le soin avec lequel Jacques Viger fait sa correspondance, et la recherche et la coquetterie qui apparaissent souvent dans ses lettres, on y rencontre aussi, comme ici, des négligences et des répétitions de mots qu'il faut mettre au compte d'une intimité qui ne se préoccupe ni du public ni de la critique.
la gravité d'un pédagogue et le flegme d'un Hollandais... Allons, vite, Apollon, une satire, une épigramme, ou pour le moins un mot-pour-rire...»
À quoi Mermet répond en composant des vers un peu légers ou trop galants sur la personne de l'épouse, celles de l’aînée et de la cadette, puis en rimant comme il suit, avec quelque nonchalance, sur les quatres chiens du logis.
Fidèles chiens de mon ami fidèle, Vous qui jamais n'avez mordu Ce Pégase fier et rebelle Sous lequel si souvent je me vois étendu :
Vous dont le maître est en extase, Quand il voit vos jeux et vos tours :
Je viens vous visiter sur ce même Pégase...
Holà !...n’aboyez point, ou j'appelle au secours. Un cri seul fait broncher ma bête ; Et soudain le rimeur se trouve c...sur tête.
Bravo ! bravo ! gentil Finfin !
Il saute, 1l folâtre, 1l badine :
Vraiment dans la race canine,
Je ne vois pas un meilleur Arlequin.
Regardez cet Azor ; il tremble dans sa graisse ; Il est paresseux et gourmand :
Tout chien qu'il est, il est même friand. Il présente une patte épaisse Au bien-venu comme au passant ; Il est toujours humble et rampant.
Il a de plus l’air hypocrite :
Quand il dort, on croit qu'il médite :
Se peut-il donc qu’on trouve dans un chien Le vrai portrait d’un Moine anti-chrétien ?
Admirez donc Fidèle : il courtise, il caresse : Il parle avec la queue ; il a de la souplesse ; N'en déplaise aux maris jaloux, Avec son nom et sa tendresse Si Fidèle était homme il serait bon époux.
Voyez le fier Lion : malheur à qui l'approche, S'il n’a le cœur bien droit, et l'esprit bien tourné,
EPL ee Te el loto re ol ere le tete le ele) fe le lctuieiele Motte + celte cites
Tantôt prés de la porte, assis comme un Sultan, Il contemple tout à la ronde.
Passe-t-il un menteur ; voit-il un courtisan : Vite il les sent, murmure et gronde.
Ab ! que tout magistrat n’a-t-il sa gravité,
Son œil perçant, surtout sa vigilance :
On punirait alors la seule malveillance ;
Et tout homme de bien vivrait en sûreté. 4)
Ces vers sont un peu négligés, il est vrai : et ils sont trop hâtifs. Ils indiquent pourtant assez bien le ton de cette poésie badine et frivole qui émaille la correspondance de Mermet, et qui constitue une large part de son œuvre en vers. Plusieurs de ces poésies sont décidément médiocres. Quelquefois, cependant, le rimeur compose avec plus de soin, il fait dans ses vers plus adroitement pénétrer son esprit, et il écrit alors quelques petites pièces dont le tour est fort agréable.
Les sujets où il exerce sa verve sont des plus variés. Apprend-il, par exemple, que les soldats qui ont suivi Napoléon en Russie, y ont été malheureux, qu’ils ont souffert cruellement de la neige
(1) Ma Saberdache, IV. 94.
et du froid, aussitôt le légitimiste ardent qui vit en Joseph Mermet, profite de cette aventure pour donner libre cours à ses rancunes politiques ; et tout en regrettant sans doute les désastres de la grande armée, il ridiculise Bonaparte et tous ses révolutionnaires qu’on appelait Sans-culottes. Il suppose qu'un soldat parisien qu’on aurait fait prisonnier et déporté en Sibérie, écrit à sa bonne maman le billet ou la chanson suivante :
O Maman, ma chère Maman !
Secourez-moi, je vous en prie :
Napoléon n'est qu'un tyran
Qui nous immole à sa furie ;
Il nous promettait des lauriers ;
On nous à donné des menottes.
Voilà le fort des beaux guerriers
Que vous appelez Sans-culottes. (bis)
O Maman! Paris seul est beau.
Dans ces déserts tout me dégoûte ; La Sibérie est un tombeau ;
J'y trouverai le mien sans doute.
Nous sommes gelés, morfondus ; Nos gardiens sont de vrais despotes.
Non, Maman, nous ne pouvons plus Exister ici sans culottes. (bis)
Ah! plutôt condamner au feu
Cet exécrable Bonaparte ;
La guerre pour lui n’est qu’un jeu,
Chaque soldat n’est qu’une carte.
Il fait enfin ce qui lui plaît :
Nous ne sommes que ses marmottes :
Mais s’il nous fouette, c’est bien fait, Pourquoi sommes-nous Sans-culottes ? (bis)
Ah! pous venger tant d’innocens, Tant de millions de victimes ; Pour expier tant de tourmens, Tant d’attentats et tant de crimes, Puissent tous les Napoléons Gémir sous ces affreuses grottes !
Et sur ces horribles glaçons Coucher, comme nous, sans culottes! (bis)
ee ee ee 0
Adieu, Maman, adieu, mes sœurs :
Vous, croyez-moi, mes petits frères :
Du Tyran craignez les fureurs ;
Il nous accable de misères.
Ab ! puissiez-vous rester petits,
Et ne vous montrer patriotes,
Que lorsque le règne des Lis
Viendra nous rendre nos culottes ! (bis) ©
Et quand il entend dire que Bonaparte est enfin descendu du trône, et qu'il a vu s’abîmer sa gloire et sa puissance, il s'empresse de lui rimer, en manière d'épitaphe, ce distique funèbre qu'il envoie à Viger, et qui résume la partie négative de sa foi politique :
Ci-gît Napoléon Premier.
Dieu veuille qu'il soit le dernier ! ©
Une autre fois, Mermet s'amuse à mettre en
vers de quatre pieds les boutades légères de l’homme
qui ne cherche que les jeux et les ris, boutades
qu'il nomme lui-même le jargon du Bel-Esprit ou de l’'Homme-Enfant. |
@) Le Spectateur, 31 mai 1814. Cette pièce est intitulée : n parisien de Sibérie à sa Maman. Voir aussi Ma Saberdache,
IN4173: (2) Le Spectateur, 14 juin 1814; Ma Saberdache, IV, 101. (3) Cf. Répertoire national, I, 97.
Ro —
Que Demosthènes En haranguant Entraîne Athènes Comme un torrent, Que Bourdaloue Vantant la foi
Du Dieu qu'il loue Prêche la loi ; Leur ton terrible Ne me plaît pas ; Seul le sensible
A des appâts.
D'une onde pure J'aime le bruit ; J'aime un murmure Qui me séduit :
Ma rhétorique
N'a que des fleurs, Et ma logique
Hait les fureurs.
J'aime une idylle Plus qu'un sermon, Et le subtile
D'une chanson Plus que l’utile
De Cicéron.
L’aimable Horace M'offre du beau, Et, sur sa trace J'aime Boileau ; Mais la satire
De ces savants Me fait trop rire
A mes dépens.
Dans La Fontaine L'homme se voit ; C’est la fontaine Où chacun boit.
Ah ! qnel poète !
Qui l'aurait cru ?
Dans une bête
Je me suis vu, Bête de somme Est mon portrait ; Mais l’homme est homme :
Il a mal fait.