ET LA VIE LITTÉRAIRE DE SON TEMPS
Monsieur le Gouverneur, ©?
Mesdames, Messieurs,
La Société du Parler français au Canada est heureuse de souhaiter encore ce soir la bienvenue à l'auditoire si nombreux et si bienveillant qui s empresse à cette séance, à cette fête annuelle. Et cest encore pour moi un très agréable devoir de vous remercier en son nom dune sympathie qui ne se lasse pas. Votre assiduité, mesdames et messieurs, nous persuade que notre travail n'est pas inutile, puisque vous l’appréciez si hautement. Nous sommes particulièrement honorés, monsieur le Gouverneur, de l'intérêt que vous voulez bien prendre à l'œuvre de notre Société. La Société du Parler français était à peine née que vous vous hâtiez de vous faire inscrire sur la liste de ses membres actifs, et vous donniez ainsi, avec votre précieux concours, un exemple que voudront imiter
(1) Conférence faite à la séance publique de la Société du Parler français, le 21 janvier 1908.
(2) Sir L.-A. Jetté, lieutenant-gouverneur de la Province
de Québec.
tous ceux qui dans cette province se soucient des progrès de notre belle langue française.
J'adresse dès maintenant un cordial merci aux membres de notre Société qui nous apportent ce soir le fruit toujours savoureux de leurs recherches et de leurs études. Nos conférenciers trouveront sans doute dans votre attention si judicieuse leur première et leur meilleure récompense.
Merci, enfin, à la Société symphonique de Québec pour cette note harmonieuse qu’elle mêle à tous nos discours ; merci à ces artisles qui nous reviennent celte année, avec tout le prestige qui s'attache aux triomphateurs, et qu'il n’est plus besoin de louer puisque, désormais, ils portent à leur front ie laurier qui raconte leur victoire. 4
Je voudrais prolonger encore le doux plaisir de vous parler des autres, de ceux-là qui sont nos amis et nos collaborateurs, mais il me faut bien vous dire tout de suite que cette année le bureau de direction de la Société du Parler français impose à son président la tâche, d'ailleurs très honorable, de traiter devant vous, au début de cette séance publique annuelle, l’un ou l’autre sujet qui, de près ou de loin, se rattache à l’histoire ou à l’étude de notre langue française au Canada.
Or, messieurs, notre langue française ne vivant pas seulement dans nos discours, mais aussi dans les livres où elle traduit encore nos pensées, vous
(1) L'hiver précédent, la Société symphonique avait remporté le premier prix au concours musical organisé, à Ottawa, par Son Excellence Lord Grey, gouverneur-général du Canada.
ne trouverez pas que ce soit inopportun, ni que ce soit verser dans le hors-d’œuvre, de vous présenter ce soir, à côté d'excellentes dissertations sur notre parler national, quelques considérations sur la vie littéraire de l’une des premières périodes de l'histoire des lettres canadiennes. C'est, d’ailleurs, ce Michel Bibaud sur lequel nous avons appelé depuis quelques mois l'attention des lecteurs du Bulletin, qui nous fournit lui-même l’occasion et le motif de ce sujet.
Non pas que Bibaud soit l'écrivain le plus élégant et l'historien le plus sympathique de cette époque; mais, à coup sûr, il est celui qui à le plus cherché à entraîner ses contemporains dans les courants de la vie intellectuelle, et cela suffit pour que nous tentions de grouper autour de lui et de son œuvre tous les efforts qu’il provoqua ou dont il fut seulement le témoin attentif. Puisqu'il a publié le premier recueil de poésies canadiennes que nous ayons, et notre première Histoire du Canada, et puisqu'il a fondé à lui seul deux journaux et quatre revues ou recueils périodiques, il a bien toutes les chances d’être celui qui connut le mieux et qui éprouva davantage les ardeurs ou Îles indifférences intellectuelles de ses contemporains. Et, d’ailleurs, Michel Bibaud qui se glorifiait d’avoir créé pour notre langue le mot énerguménie, qu'il fait dériver d’énergumène,
Et d'où vient, réponds-moi, cette étrange manie, Ce fol empressement, cette énerguménie, (?
(1) Épitres, Satires, etc., par Michel Bibaud, p. 62.
et d'avoir inventé le mot décrue qui fut trouvé bien avant lui, ne serait pas fâché d'apprendre,
dans la grande paix littéraire qui enveloppe sa.
mémoire, que la Société du Parler français s’est souvenu de son labeur. Ne mérite-t-il pas encore qu'on rappelle ici son nom et son travail celui qui, vers 1820, écrivait de bons articles et rimait de mauvais vers pour dénoncer ce projet d'Union des Canadas qui alors menaçait de détruire dans notre vie les vieilles traditions, et de ruiner sur nos lèvres le doux parler des ancêtres ?
On sait comme Michel Bibaud fut un personnage littéraire assez complexe : mais de Bibaud poète, historien ou journaliste, dont on peut tour à tour rappeler le souvenir, c’est le journaliste qu'il importe de faire revivre pour une heure, puisque c'est lui qui a le plus pressé ses compatriotes de se mettre au travail de la pensée, d'écrire convenablement leur langue maternelle, et puisque c'est justement à l’occasion des jugements, des critiques et des reproches du journaliste que l’on peut se demander quel fut vraiment de son temps l'état des lettres canadiennes.
Michel Bibaud, s’il faut en croire son fils, Maximilien ©, commença au Spectateur de Montréal, fondé en 1813, sa carrière d'écrivain. Mais
(1) Épitre, Satires, etc., p. 54.
(2) Cf. Panthéon canadien, article Michel Bibaud, p. 23.
le rôle de collaborateur ne pouvait évidemment suffire à l’activité grande dont il était doué ; en 1815, Michel Bibaud s’associait donc à Joseph- Victor Delorme pour fonder et publier l’Aurore. Il semble bien qu’à cette époque c'était trop de deux grands journaux à Montréal, et l’on vit, en 1819, le Spectateur canadien se fusionner avec l’Aurore et l’absorber. Le Spectateur n'eut qu'à ajouter à son titre, pour marquer cette étape de son évolution, le sous-titre qu'avait adopté l’Aurore: (journal de littérature, de politique et de commerce.» Il n’en fit guère, d’ailleurs, pour cela beaucoup plus de littérature ; en l’on peut plutôt constater, à parcourir ces vieilles feuilles de Montréal imprimées sur du très mauvais papier, que la littérature du commerce, je veux dire les annonces, passionnait déjà par dessus tout les industrieux journalistes de notre grande métropole.
| On attribue encore à Michel Bibaud la fondation du Courrier du Bas-Canada‘*, qui n'aurait eu, en 1819, qu'une existence éphémère ; et on assure qu’il collabora plus tard à la Minerve et à l'Ami du Peuple. © C’est dans ces journaux, et surtout dans le Spectateur, que Michel Bibaud publia, avec sa prose anonyme, les poésies qu'il devait réunir en volume en 1830. Mais ce n'est là, à notre avis, que la plus humble part du travail de celui que son fils
(1) Cf. le Répertoire National, I, notice biographique de M. Bibaud, p. 113.
(2) Le Panthéon canadien, p. 34.
appelle modestement le «restaurateur de la presse à Montréal ».® Beaucoup plus importante, au point de vue de l’histoire de nos lettres, est l’œuvre entreprise par Michel Bibaud quand, en 1855, il fondait sa première revue, ou son premier recueil périodique, la Bibliothèque Canadienne. Ce périodique, qui parut tous les mois, à 36, 40, puis 24 pages, et qui devint bimensuel en 1829, vécut l’espace de cinq ans, et disparut donc en 1830. « Cette Bibliothèque Canadienne, écrit Maximilien Bibaud, est peut-être le plus beau titre de gloire de mon père. Le docteur Labrie lui-même, le docteur Meilleur, Jacques Viger, et l'abbé Bellenger, dont on retrouve un poème en trois chants sur la mort (déplorable » d’un écureuil, furent ses principaux collaborateurs. »
La Bibliothèque est toute pleine d'articles littéraires, historiques, politiques, géographiques, sur le Canada et sur les pays étrangers. On y laissait déborder parfois la Saberdache, on signalait aux lecteurs les publications canadiennes: les études \ étaient variées, et le public instruit pouvait assurément s'intéresser à une pareille revue.
Mais, en 1830, sous la pression de ses amis,
sans doute, Michel Bibaud voulut composer et orienter autrement. son recueil périodique. Le Spectateur n'existait plus, et Montréal s'ennuyait de n’avoir pas un papier-nouvelles. On persuada
(4) Ibid, p. 23.
(2) CF. Tableau des progrès matériels et intellectuels du Canada, par Max. Bibaud, p. 38.
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donc Michel Bibaud de faire, de son recueil périodique, et tout à la fois, un journal littéraire et une gazelte. Ce fut pour accomplir une partie de ce dessein qu’en 1829 !2 Bibliothèque devint bimensuelle; et ce fut pour entrer tout à fait dans ces vues qu'au mois de juillet 1830 Michel Bibaud remplaçait la Bibliothèque Canadienne par lObservateur.
Aussi bien fallait-il se hâter ? Le docteur Jacques Labrie et Auguste-Norbert Morin avaient déjà songé à publier, eux aussi, un recueil qui eût été plus encyclopédique que celui de Bibaud. Le prospectus ! en avait été lancé au mois de septembre 1829, et le Coin du Feu devait bientôt paraître. Il offrirait à ses lecteurs, comme s’exprimait dans une lettre le docteur Labrie, «cette variété nécessaire dans un pays pauvre, où l'on est obligé de tout mettre dans le même journal, parce qu'on n'a pas les moyens d'en publier plusieurs. » ® Le Coin du Feu, qui devait paraître «tous les trois mois en cahiers de 144 à 160 pages, in-8, proprement brochés », essaierait donc de prendre dans les foyers la place du journal littéraire de Bibaud, qui ne semblait pas assez (répondre à l'attente du publie, non plus qu'aux besoins du pays. » Ÿ
On pouvait sans doute se demander comment un périodique qui ne serait publié que tous les
(1) Voir des extraits de ce Prospectus dans la Bibliothèque Canadienne, IX, 141.
(2) Cf. Le Docteur Jacques Labrie, par l'abbé Auguste Gosselin, 1re édit., p. 175-183, passim.
(3) Idem p. 179.
trois mois pourrait bien suffisamment tenir ses lecteurs au courant, et comment donc le Coin du Feu ferait son rôle de journal pour tous, lorsque Michel Bibaud, plus pratique que Labrie et Morin, sut parer le coup qui allait frapper sa Bibliothèque, modifia le programme de celle-ci, l'adapta mieux aux nécessités de l'information quotidienne, changea le nom du recueil, et, le 10 juillet 1830, présenta à ses abonnés l’Observateur. L'Observateur parut toutes les semaines : périodique hybride qui tenait à la fois du papier-nouvelles et de la revue, et dont ne furent, en somme, pleinement satisfaits ni Michel Bibaud, ni ses souscripteurs. Après une année et demie de circulation, l’'Observateur se transforma à son tour, et, le 1° janvier 1832, il devenait le Magasin du Bas-Canada. Or, le Magasin, journal littéraire et scientifique, c'était la Biblithèque ressuscitée, comme elle mensuel, et comme elle uniquement consacré aux articles d'ordre littéraire et scientifique. Le Magasin cependant nefut pas assez solidement édifié, et il s’effondrait au bout d’une année, le 1* décembre 1832.
Ce ne fut que dix ans plus tard, et après que les tristes dénouements de 1837-1838 eurent ramené un peu de tranquillité dans les esprits, que Michel Bibaud essaya une dernière fois d'assurer à ses concitoyens une revue ou un recueil littéraire, et il fonda l'Encyclopédie Canadienne. La presse fit bon accueil à ce nouveau périodique. Jacques Viger offrit encore une fois sa collaboration, et il écrivit à Bibaud: « Je débouclerai de temps en temps ma
Saberdache pour l’'amusement, l'édification et l’instruction de tous et de chacun en particulier. » Mais toutes ces sympathies prodiguées autour du berceau de ce recueil, ne suffirent pas à le faire durer longtemps, et l'Encyclopédie, comme toutes ses aînées, ne vécut guère que ce que trop souvent vivent les revues, l’espace d'une année.
Telle est, réduite à ses lignes essentielles, l’œuvre de Michel Bibaud, journaliste. Et l’on ne peut méconnaître que celte œuvre ait été courageuse et utile au progrès des lettres canadiennes.
Sans doute le papier-nouvelles, le journal politique eut à cette époque un représentant plus illustre que Michel Bibaud, plus que lui penseur avisé, mieux que lui apprécié par ses contemporains, et qui n’est autre qu'Etienne Parent. Mais si l’on ne considère ici que le fondateur et le directeur de revues ou de recueils périodiques, il faut avouer que : Michel Bibaud est le seul qui se soit alors autant inquiété d'en pourvoir les lecteurs, et qu'il exerca, de ce chef, une action et une influence ‘qu'on ne peut lui nier.
Les préfaces ou les prospectus de ses périodiques témoignent d'abord de son vif désir de travailler au progrès intellectuel des Canadiens français.
€ Un savant ou un littérateur étranger qui voyagerait dans le Bas-Canada, » écrit Bibaud dans le
(1) Encyclopédie Canadienne, I, 48.
Prospectus de la Bibliothèque Canadienne, « et y observerait l’état de la Société, sous le rapport de la littérature et des sciences, serait sans doute fort surpris de voir que dans cette province, peuplée d'un demi million d'individus parlant la langue française, il ne se publie pas en cette langue un seul journal littéraire et scientifique ; et il ne pourrait s'empêcher d: conclure, avec une grande apparence de vérité, quo qu'à faux dans le fonds, que parmi les Canadiens d’origine française, il n’y a pas un seul homme capable de conduire un journal de ce genre ou pas assez de lecteurs instruits ou amis de l'instruction, pour le soutenir ®. »
Or, c’est précisément pour qu’on ne reproche pas aux Canadiens une trop grande inertie intellectuelle, que lui-même il fonde sa revue, et c’est pour cela encore qu’il fait appel à la collaboration et à la générosité de ses concitoyens. De semblables motifs l'engageront plus tard à varier, et à transformer son œuvre au gré des circonstances, et à faire de sa Bibliothèque le Protée des périodiques.
Au reste, Michel Bibaud ne changeait souvent le menu de ses recueils que pour l’accommoder à l'esprit des clients. Nous trouvons un peu de tout dans la Bibliothèque Canädienne, dans l'Observaleur, dans le Magasin du Bas-Canada et dans l’Encyclopédie Canadienne. Le directeur réserve la place d'honneur, la première place à son Histoire du Canada dont il écoule, à mesure réglée, le premier jet. Puis viennent les articles sur la géogra-
(1) Cf. la Bibliothèque Canadienne, I, p. 1, juin 1825.
phie générale et canadienne, sur le mouvement scientifique et les inventions modernes, et l’on voit, à ce propos, dans la Btbliothèque un article curieux sur les € pompiers incombustibles® » ; on peut \ lire encore des études sur l’histoire naturelle, sur l'agriculture au Canada, sur l’économie rurale et domestique, sur les antiquités américaines, sur la philologie indienne, sur les chansons sauvages du Canada — Michel Bibaud fut un américaniste avant la lettre, — sur toutes les choses littéraires, scientifiques, anecdotiques qui pouvaient piquer la curiosité des lecteurs. Et l’on pense bien que pour traiter tant de sujets si divers, Bibaud mettait largement à contribution les journaux et les périodiques des États-Unis et de l'Europe. Il puisait même trop volontiers dans des sources étrangères et déjà vieillies : et il semble que souvent son recueil n'était pas asssz rempli de l'actualité. Dans l'Observateur, il laissa s’introduire la politique, qui alors — comme de nos jours — excitait et divisait profondément les esprits. Michel Bibaud y fit paraître cette modération qu'il a toujours affichée volontiers, qui se confondit assez souvent chez lui avec l'esprit bureaucratique et anticanadien, esprit de conciliation extrême dont il ne s’est guère départi que lorsqu'il s’est agi de dénoncer et de condamner l’ardeur combative des patriotes ©.
(1) Bibl. Canad., VII, 177.
(2) Voir dans Histoire du Canada, de Michel Bibaud, III, 67,
ce que l'auteur dit lui-même du rôle politique de l’Observateur.
Michel Bibaud se plaît encore à causer avec ses lecteurs de l'éducation dans le Bas-Canada et de l’état des lettres canadiennes. Il y revient souvent, et il le fait sans doute pour attirer sur ces graves objets l'attention de ses compatriotes. Il rend compte des examens publics que l’on faisait alors dans les collèges et les couvents, où l'appareil le plus théâtral encadrait la science laborieuse et prudente des candidats ; il invite ses compatriotes à seconder plus ardemment le zèle des éducateurs, et à répandre plus abondamment dans nos campagnes l'instruction. Îl note avec soin toutes les manifestations de notre vie littéraire ; il signale les brochures et les manuels qui paraissent, et dresse dans l'Encyclopédie * une liste aussi complète que possible des ouvrages scolaires qui ont été composés et publiés dans le Bas-Canada. II ne laisse passer aucune occasion d’exhorter ses compatriotes au travail intellectuel, et de leur recommander d'accroître par tous moyens la vie de l'esprit. Luimême, il aurait donné un bel exemple de cette activité qu'il voulait communiquer à d’autres, s'il est vrai qu'il publia, avant même ses poésies, et son Histoire et ses recueils, ce récit du Vôyage de Franchère ®, dont Maximilien Bibaud lui attribue la rédaction.
1 Cf. Vol. I, pp. 387, 391, 430, 434, 468, 472. (2) Relation d’un voyage à la Côte du Nord-Ouest de l’Amérique Septentrionale, dans les années 1810, 11, 12, 13 et 14, ar G. Franchère, fils, Montréal, 1820. __ Voir à ce sujet le anthéon canadien.
Cependant, malgré toutes ces exhortations et toutes ces insinuations, et tous ces exemples, la littérature canadienne ne se développa pas au gré de Michel Bibaud. Le propriétaire de journaux et de revues éprouva plus d’une fois l'apathie de ses concitoyens, et il s’en est plaint amèrement: et sans doute il ne faut pas voir dans ces doléances le seul dépit d’un directeur malheureux. Chauveau lui-même reconnaissait, au lendemain de la mort de Bibaud, «qu’il a dû être bien difficile au rédacteur de ces périodiques de les publier avec le peu d'encouragement que les recueils de ce genre pouvaient alors recevoir. »%
Rien n'est plus curieux, d’ailleurs, que de recueillir sous la plume de Bibaud ou de quelques contemporains les reproches qu’à cette époque l'on s'accorde à faire à l'esprit canadien. Lorsqu’en 1818, Henri Mézière, de retour au Canada après vingt-trois ans d'absence, fonda l'A beille, il déclara très poliment à ses lecteurs qu'il était étonné de voir «le culte empressé qu'ici l’on rendait maintenant aux sciences et aux belles-lettres » ; et l’on sait que ce compliment trop flatteur ne réussit pas à faire vivre plus de six mois l’Abeille éphémère. Michel Bibaud ne voulut pas risquer un pareil conflit entre les idées et les faits, et il se contenta d'affirmer dans le prospectus de la Bibliothèque Canadienne, qu’il était au moins convenable, pour
(1) Journal de l'Instruction publique, I, p. 166. Chauveau rend hommage, dans cet article, à l'initiative de Bibaud, et déclare «qu'il aura toujours le mérite d’avoir été un des premiers pionniers de notre littérature.»
l'honneur des Canadiers français, qu'ils eussent un journal littéraire et scientifique. Au fond, il n'était pas éloigné de penser que l’on pouvait reprocher aux Canadiens de 1825 ce que dans l’Observateur * il affirmait des Canadiens de 1792, à savoir qu'ils ont laissé s’affaiblir et rétrograder le désir de s’instruire. Certains articles du Spectateur, plutôt sévères pour nos compatriotes, semblent refléter assez justement sur ce point la pensée intime de Michel Bibaud.
Et d'ailleurs, n’a-t-il pas lui-même écrit une satire sur la Paresse, où il reproche aux Canadiens, en termes très prosaïques, mais très durs, leur dégoût de l'étude ?
Cultiver son esprit ?... Ah ! c'est une autre chose ; On ne peut s’y résoudre, on Île craint, on ne l’ose... Oh ! combien ce pays renferme d’ignorans,
Qu'on aurait pu compter au nombre des savans, S'ils n'eussent un peu trop écouté la Paresse,
Et s'ils se fussent moins plongés dans la mollesse ! Combien. au lieu de lire, d'écrire ou travailler, Passent le temps à rire, à jouer ou bâller ! ©)
Et dans sa satire sur l’Ignorance, voyez comme il s'excuse de pratiquer un genre de poésie plutôt voisin de la prose :
Serait-on bien compris, au pays canadien, Où les arts, le savoir, sont encore dans l’enfance, Où règne, en souveraine, une crasse ignorance ®) ?
(1) Cf. l'Observateur, 25 juin 1831, II, p. 397. (2) Epîtres Satires, etc., par Michel Biband. p. 97. (3) Idem, p. 47.
Et lorsqu’en 1839, Joseph Laurin publia sa Géographie élémentaire où il définit les Canadiens « spirituels, industrieux, patients, enjoués, amateurs des sciences et des arts,» Bibaud ne peut laisser passer ce dernier qualificatif ; il déclare que CM. Laurin juge de ses compatriotes d’après luimême », que Raynal en pensait « bien autrement, quand il disait, en parlant d’une époque antérieure à celle où il écrivait, qu’on ne leur trouvait (aux Canadiens) aucune sensibilité pour le spectacle de la nature ni pour les plaisirs de l'imagination, nul goût pour les sciences, pour les arts, pour la lecture, pour l'instruction.» Sans doute, le directeur de l'Encyclopédie reconnaît que les choses ont bien changé depuis, qu’il y a beaucoup de Canadiens qui sont aussi amateurs des sciences et des arts qu'on puisse l'être en aucun pays du monde, mais qu'il en est encore qui sont éloignés d'être tels à un point qui causerait partout ailleurs le plus grand étonnement »; compatriotes qui sacrifient volontiers de l’argent « en frivolités et inutilités », mais qui croiraient « qu’une dépense de quinze ou vingt schelings par année, pour la propagation des arts, des sciences et de l'instruction, serait pour eux d'une conséquence ruineuse. » 4
Déjà dans le prospectus même de l'Encyclopédie, Michel Bibaud avait essayé de secouer la somnolence des Canadiens, et il les opposait, eux qui n'avaient pas encore de revue littéraire et scientifique, aux Canadiens anglais qui déjà «outre un
(1) Encyclopédie Canadienne, 1, 390, passim.
grand nombre de feuilles politiques, possédaient encore plusieurs journaux uniquement destinés à la propagation des arts, des lettres et des sciences. »
Au surplus, les Anglais eux-mêmes s’apercevaient bien à cette époque de notre inactivité littéraire, et ils prirent occasion de l'apparition de l'Encyclopédie pour nous la reprocher. Le Montreal Transcript reconnaît, certes, que «les talents abondent assez parmi les classes éclairées de ses co-sujets d’origine française pour soutenir la publication d'un tel ouvrage », et il souhaite « qu'une généreuse émulation les porte à encourager une entreprise qui mérite de prospérer, » mais le Morning Courrier s'étonne « que les descendants d'une race à imagination aussi vive que l’étaient, à n'en pas douter, les anciens Normands, eussent si peu à montrer en fait de littérature.» La faute n'en est pas au peuple, à la masse de la population, € puisque ce n'est pas de cette classe généralement que la littérature attend son soutien, mais du petit nombre des personnes éclairées ». «Ces personnes, » déclare-t-il à propos et comme pour atténuer son jugement, «se trouvent, pensonsnous, à Montréal et à Québec, aussi bien qu'à New-Vork et à Londres ». Le même rédacteur fait ensuite observer que le moment ne pouvait être plus opportun pour publier un tel périodique, que les changements politiques de l’heure présente mettent en péril notre langue française, et que
(1) Idem, I, Prospectus.
celle-ci peut trouver sa force et sa sauvegarde dans la publication de ces sortes d'œuvres littéraires.
Le Times relève à son tour les doléances de Bibaud sur l’état peu florissant de notre littérature, et sur le peu d'encouragement que les Canadiens français accordent aux arts et aux sciences. «Ce sont là, dit-il, des aveux pénibles pour un Francocanadien ; mais il est plus sage et plus magnanime de reconnaître un défaut que de chercher à le pallier en déguisant le fait». Et il ajoute : «M. Bibaud se sera acquis un droit à la reconnaissance des Canadiens d'origine française, s’il parvient à leur inspirer du goùt pour un genre de littérature plus relevé que ce qu'ils sont accoutumés à glaner dans les étroites colonnes des gazettes...» ® Ne sait-on pas enfin, que lord Durham, dans son rapport fameux sur les affaires de l'Amérique septentrionale britannique, affirmait, en 1839, que nous étions dénués de tout ce qui peut donner de la vigueur et de l'élévation à un peuple, que nous n'avions ni histoire ni littérature ?.
Et l'on devrait donc conclure de toutes ces admonestations de la presse anglo-canadiennes, et de cette comparaison pour nous défavorable que Bibaud a faite de notre situation littéraire avec celle de nos concitoyens anglais, qu'à ce moment de notre histoire, ce sont eux les Canadiens anglais qui étaient, ici, les ouvriers de l'esprit ; ce sont
(A) Encycl. Canad., I, 68-71, passim.
(2) Rapport de Lord Durham sur les affaires de l’Amérique septentrionale britannique, traduct. fr., p. 69.
eux, les enfants pratiques de l'Angleterre, qui étaient alors au Canada les véritables intellectuels. Au contraire de ce qui est, ou de ce qu'on dit aujourd’hui, ce sont nos co-sujets d’origine britannique qui étaient, à cette époque, les Athéniens de notre froide Hellade, et nous n’étions, nous, les Français, que de très lourds Béotiens !
Cette réputation d’indolence et d'inactivité littéraire s'en allait même en France avertir nos cousins que nous avions dégénéré. Dans son Tableau statistique et politique des deux Canadas, que publiait en 1833, à Paris, Isidore Lebrun, ouvrage très documenté, dont il faut admirer l'information beaucoup plutôt que l'esprit, l’auteur écrit que «dans le Bas-Canada la plupart des journaux sont anglais, parce que les habitants britanniques cherchent le plus à s’instruire, et qu'ils font presque exclusivement le commerce. » ® Ce jugement laisse clairement entendre qu'il peut y avoir quelque rapport entre la prospérité matérielle d’un peuple ou d'une race et sa fortune intellectuelle, mais il n'en est pas moins vrai qu’on affirme encore, dans ce témoignage d’un étranger, le peu de souci dont nous étions alors travaillés pour les choses de l'esprit.
Notre fierté nationale supporte mal ces accusations de l’histoire. Les peuples, plus encore que
(1). Tableau stat. et pol. des deux Canadas, p. 258.
les individus, soufirent avec peine qu'on les taxe d'ignorance, ou de paresse intellectuelle. Et lors même qu'un examen attentif et minutieux des faits nous pourrait révéler à nous-mêmes que nous avons été coupables, nous regimbons spontanément et vivement sous la critique qui ose dire toute la vérité, nous reprochons à l'historien sa cruelle franchise. Les peuples sont un peu comme certains écoliers : ils s’imaginent volontiers qu'ils ont toujours fait tout leur possible pour s’instruire, et ils avouent difficilement leur indolence certaine, et le temps perdu.
Obéissant d'abord nous-mêmes à cet instinct qui est de l’homme, nous croyons pour le moins exagérés les reproches d'inactivité littéraire que fait à ses compatriotes l’auteur des Satires et le directeur de l'Encyclopédie canadienne. Le temp rament de Michel Bibaud, ses tendances pessimistes, et l’impopularité même qui s’attachait à sa personne nous persuadent qu'il eut bien des motifs d’être trop sévère pour ses contemporains.
On sait, en effet, et les anciens qui ont connu l’homme nous l’apprennent volontiers, que Michel Bibaud ne rencontra guère de sympathie dans le milieu social où il vécut. Ses convictions bureaucratiques, non moins sans doute que son caractère plutôt désagréable, en furent cause. Les portraits que nous avons de Michel Bibaud nous font comprendre à merveille ce que nous affirment de l’impopularité de l’homme ses contemporains. Il est très dangereux, certes, d’imiter Clitandre et de juger
Trissotin par sa figure, mais on peut croire que le masque large et glabre de Michel Bibaud, que sa mine hautaine, que sa longue chevelure qui retombe en désordre sur les oreilles, que les yeux froids qui regardent avec quelque mépris, que la lèvre dédaigneuse qui s'étale sous un nez trop robuste, nous révèlent assez quelle bonne grâce l’homme pouvait apporter dans sa vie sociale, et comment ses œuvres purent souffrir des attitudes du personnage. N'est-il pas vrai que certains hommes, qui sont la postérité d’Alceste, portent imprimés sur leur visage leur perpétuel mécontentement, et le stigmate ou le sourire, cruel de leur pessimisme ? Michel Bibaud n'eut donc pas l’heur de plaire à ses concitoyens, et d'exercer sur eux une suffisante attirance; ses concitoyens purent s’en venger en lui mesurant le concours dont il avait besoin pour mener à bien ses entreprises littéraires ; et cela explique dans quelque mesure— mais dans la moindre mesure— l'échec successif de ses quatre périodiques, et cela explique donc encore dans quelque mesure—mais dans la moindre mesure— les appréciations plutôt sévères que souvent Michel Bibaud a faites de notre vie intellectuelle.
Mais il ne faut pas attacher à ces considérations d'ordre très personnel — qu’il convenait de ne pas omettre—une valeur trop grande. Si, en effet, les déceptions littéraires de Bibaud n'avaient tenu qu'aux désagréments de sa personne, il resterait encore à expliquer pourquoi d’autres, plus avisés et aussi soucieux de procurer la gloire de nos
lettres, n’ont pas cherché en même temps que lui à exploiter et à développer cette si grande curiosité intellectuelle et littéraire que l’on voudrait accorder aux Canadiens.
En 1830, la Province du Bas-Canada comptait déjà six maisons d'enseignement secondaire, dispersées sur tous les points du territoire, et ces centres de culture classique qu'étaient alors Québec, Montréal, Nicolet, Saint-Hyacinthe, Sainte-Thérèse, Sainte-Anne de la Pocatière, préparaient à notre société les hommes de savoir et d’étude qui auraient pu, à cette époque, alimenter les périodiques et se préoccuper des arts et des lettres. Sans compter qu à cés collèges et séminaires il faut ajouter les nombreuses écoles presbytérales et les écoles latines que l’on avait, en plusieurs endroits de la campagne, organisées.
À quoi donc étaient occupés tous ces esprits, tous ceux-là qui constituaient l'élite et la classe dirigeante de notre société ? A leurs devoirs professionnels sans doute, et à cette recherche du pain quotidien sans lequel on n’apprécie guère celui de l'intelligence. Les préoccupations familiales et économiques dans un pays comme le nôtre où les fortunes personnelles sont si rares, et n’échouent guère aux lauréats des collèges, ont toujours été bien propres à paralyser ou à entraver nos développements intellectuels. Mais ceci même ne peut encore rendre suffisamment compte de l’indifférence que l'on ne manquait de montrer pour le travail persévérant de l'esprit, et pour ceux qui auraient
eu le courage de faire des livres ou de fonder des périodiques.
Pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, l’esprit canadien, quand il n’était pas retenu aux affaires domestiques ou professionnelles, était tout entier sollicité par les affaires publiques et tout entier absorbé par la politique. Aussi bien, y avait-il alors péril en l'Etat, et nos droits étaientils souvent contestés et souvent violés. Ceux-là, « parmi nos compatriotes, que leurs talents et leur culture désignaient pour être les chefs du parti. canadien, s’élançaient au combat avec une ardeur qu'il est inutile de rappeler, et ils ne s’inquiétaient pas, dans cette mêlée des intérêts pratiques les plus essentiels à la vie nationale, de poursuivre leur développement intellectuel, et de faire produire à leur esprit des œuvres littéraires. Et parce que la bataille politique, toujours plus populaire et plus bruyante que les tournois de la littérature, attirait tous les regards et toutes les sympathies,
il fut bien difficile, à ce moment tragique de notre histoire, de faire aux lettres et aux arts leur part légitime.
Malheureusement nos pères devaient contracter pendant cette longue période d’agitation de tenaces et fâcheuses habitudes, dont il n’est pas bien sûr que nous, de la Province de Québec, nous nous AA soyons suffisamment corrigés. Notre esprit, à cette époque, s'est tellement pénétré de préoccupations « politiques, je veux dire de discussions, de luttes et de querelles ; et le journal, avec la littérature .
violente dont il débordait, devint l’aliment piquant et si recherché de tous, que nous avons alors—et pourquoi ne pas l'ajouter, et vous ne me lapiderez pas, j'espère, si je l’ajoute—que nous avons à cette époque, et aussi plus tard et jusqu'à maintenant, bien volontiers et trop souvent borné aux mêlées de la politique de parti et au dialogue quotidien et contradictoire des journaux le domaine de nos principales études. Le journal a ici plus encore peut-être qu'ailleurs pris la place du livre. La lecture en est si facile et d’une digestion si peu laborieuse ! Mais le journal trop amoureusement et trop exclusivement recherché peut bien faire une élite de lecteurs, il ne crée jamais une élite de travailleurs. Il y eut sans doute, et de tout temps, des exceptions honorables, et quelques hommes qui cherchèrent à placer en dehors de ces deux sphères de la politique et du journal leur idéal intellectuel, mais nous parlons ici de l’ensemble, de la masse de nos esprits cultivés ou instruits, de la mentalité générale de nos classes dirigeantes, et nous croyons qu'il n’est pas exagéré de dire que trop volontiers nous nous sommes enfoncés, absorbés dans les agitations plus ou moins fécondes de la politique et dans la littérature plus ou moins classique du journal.
Il serait difficile de calculer combien de forces vives s'épuisent encore dans une activité qui ne profite à personne, ou s’immobilisent dans la lecture attentive et patiente et presque exclusive des
volumineux quotidiens. Passe-temps qui ressem-
blent plutôt aux distractions des carrefours ; pré-
occupations assez semblables aux inquiètes légèretés des Athéniens, quand ils ne furent plus curieux q e de s'informer des nouvelles de la rue, et de la maladie de Philippe. Les Canadiens du siècle dernier, de la première moitié de ce siècle, ont avidement recherché ces faciles satisfactions intellectuelles avec lesquelles, aujourd’hui encore, on voudrait excuser et couvrir des plus spécieux prétextes de sollicitude patriotique, notre paresse d'esprit.
Mais il ne faut pas l'oublier non plus, si, à l'époque où l’éternelle question des subsides, et les conflits inévitables de notre Chambre des députés avec le gouverneur et ses Conseils soulevaient les plus irritantes discussions, si, à cette époque de nos plus violentes batailles de la tribune et de la presse, l'esprit canadien s’est laissé prendre à tant de luttes nécessaires, et s’est aussi laissé entraîner à bien des actions qui furent vaines et dangereuses ;
s'il a dépensé, à cette époque, et bien souvent.
depuis, en des querelles stériles des forces qu'il eût employées plus utilement à accroître notre patrimoine artistique et littéraire, la faute en est à ceux qui nous administraient, aux Anglais d’abord, qui ont donc mauvaise grâce à nous le reprocher, et ensuite à l'esprit canadien lui-même qui est essentiellement combatif, étant né français ; et la faute en est donc aux vertus mêmes de notre tem-
pérament, qui se passionne pour toutes les causes
justes, et qui s'irrite des résistances iniques du plus fort ; qui s'enfonce avec ardeur et joie dans la lutte des idées et des principes, qui s’acharne dans les disputes de la parole, qui s’éprend enfin, et s'enivre si volontiers de l’éloquence, et, à son défaut, du verbiage des tribunes populaires.
Mais cet esprit même qui nous fait encore si ardents, malgré les refroidissements que nous ont valu les longs hivers canadiens, et qui nous pose toujours et un contraste si net avec nos compatriotes anglais, plus calmes et plus utilitaires, cet esprit français qui est resté le nôtre, et tous ses mouvements, et toutes ses tendances font voir à merveille que nous sommes bien propres à l'étude, à la production, et à l’apostolat des idées et que nous ne pouvions donc pas, même pendant les cinquante ans de vie si dramatique et si distraite qui sont toute l'époque contemporaine de Michel Bibaud, ne pas nous préoccuper des choses de l’art et de la littérature. N'est-ce pas la politique elle-même, et toutes les vexations de la bureaucratie, et toutes les accusations que l’on porta contre le passé des Canadiens, qui nous ramenèrent alors à l’étude de notre histoire, et qui provoquèrent les travaux de Jacques Labrie, de F.-X. Garneau, et de Michel Bibaud lui-même ?
Au surplus, Québec et Montréal ne laissèrent pas d'apparaître de temps à autre, pendant ce
demi-siècle, comme des centres où se manisfestait quelque activité littéraire.
Québec, que Michel Bibaud visitait en 1841, et qu'il n'avait pas vu depuis douze ans, Québec où il retrouvait «les manières amènes, affables de ses notables habitans, l’urbanité, la politesse française» * et que pour cela il déclarait être «le Paris de l'Amérique», Québec est bien alors le foyer principal de la culture et de la vie intellectuelle. Le Séminaire y continue l’œuvre classique qu'il a entreprise après la conquête. C’est ici la capitale des esprits et aussi la capitale politique. Ici se concentrent périodiquement pour les luttes parlementaires les forces vives de la nation; d'ici partent donc les mouvements généreux qui s’en vont ébranler la conscience populaire. Ici le journalisme éclot et ouvre au vent capricieux de l'opinion ses premières feuilles: la Gazette de Québec (1764), le Canadien (1806), le Courrier de Québec (1807), le Vrai Canadien (1810) ; ici paraissent les premiers recueils de littérature et de science, le Magasin de Québec, publié dans les deux langues française et anglaise, en 1/92 ; l’Abeille Canadienne en 1818 ®: le Journal de Médecine %, 1826 ; une autre Abeille Canadienne qui s'avise encore de butiner pendant l'hiver de 1833-1834, et qui meurt d'inanition au bout de quelques semaines; le Coin du Feu , et
(1) Encyclopédie canadienne, 1, 309. Mon dernier voyage à Québec.
(2) Vécut à peine six mois.
(3) Paraît pendant deux ans.
(4) Paraît pendant un an.
le Journal des Etudiants ®, fondés en 1840, Je Ménestrel ® de 1844, et l’Abeille ® du Séminaire qui commmence, en 1848, à courir de fleur en fleur.
À Québec encore se formèrent les premiers groupements de forces intellectuelles : le Club constitutionnel, en 1792; la Société littéraire en 1809; la Société historique et littéraire, en 1824, que l'on fonde au Château Saint-Louis, sous la présidence de lord Dalhousie; la Société pour l'encouragement des Sciences et des Arts, en 1827, qui.se fusionne bientôt, en 1829, et pour l’absorber presque, avec la Société historique et littéraire ®: une Société de Médecine, en 1827, l’Institut Canadien, en 1848.
Certes, l'existence des sociétés littéraires et scientifiques ne suppose pas toujours une grande intensité de vie intellectuelle dans le milieu où elles se sont formées ; il arrive souvent que l’activité de leurs fondateurs et de quelques-uns de leurs membres fait un étrange contraste avec l'indolence générale de ceux qui les entourent; et il ne faut donc pas exagérer l'importance de ce témoignage historique. Mais il est sûr que les sociétés québecquoises, tour à tour laborieuses et somnolentes,
(1) Parait pendant quelques mois.
(2) Paraît pendant 15 à 18 mois.
(3) Paraît jusqu’en 1854 ; ressuscite en 1858, disparaît en 1862 ; reprise en 1877, disparaît une dernière fois en 1881.— Voir au sujet de ces périodiques, pour plus amples renseignements l'Historique des Journaux de Québec. par Horace Tétu.
(4) Cf. Tableau statistique et politique des Deux Canadas, par Isidore Lebrun, p. 275.
@) Hist. du Canada, par M. Bibaud, II, 402-406, passim.
furent un stimulant pour les esprits cultivés qui voulurent répondre à leur appel. Elles organisèrent de temps à autre des concours, comme celui de la Société des Sciences et des Arts, en 1827, ou cet autre de la Société littéraire et historique qui, en 1831, proposait trente-deux sujets littéraires, historiques ou scientifiques, et offrait aux concurrents bénévoles de nombreuses médailles d'argent, sans compter les médailles honoraires, qui étaient peut-être de bronze ?. Ce fut sans doute pour récompenser le zèle de cette même Société, la doyenne aujourd’hui languissante de nos institutions littéraires, que le gouvernement lui alloua, en 1832, 300 livres sterling, qu'elle devait employer à «se procurer les documents relatifs à l’histoire des premiers temps du Canada. »
Si donc il est certain qu'avant 1850, et par exempie, en 1827, il existait quelque part dans notre province, dans une ville ou bourgade dont on n’a pas voulu transmettre le nom à l’histoire *, une Société de la Pipe qui symbolisait assez justement la préoccupation favorite de nos joyeux grands-pères, société fortement organisée où n’entraient que ceux qui avaient fait leurs preuves certaines, et qui pouvaient, au jour de la réception, jurer € sur un grand calumet sauvage, d’être féai et loyal confrère de la
) Cf. Bibliothèque Canadienne, V. 192.
(2) Cf. l’'Observateur, II, 364.
(3) Cf. Tabl au statistique et politique des Deux Canadas, par Isidore Lebrun, p. 275.
(4) Voir sur ce grave sujet, l'Encyclopédie canadienne I,
tabagie fumante;» si un jour l’un des récipiendaires croyait pouvoir remercier ceux qui l'avaient élu, de lui avoir procuré « l'honneur le plus signalé que puisse désirer un humble mortel », il n’en reste pas moins vrai que des sociétés plus propres à développer le goût de l’étude et de l'instruction s'étaient aussi constituées, et travaillaient avec quelque succès au relèvement du niveau intellectuel de notre province.
Montréal, qui déjà se piquait de disputer à Québec les palmes de la littérature et de la science, y contribuait pour sa large part. On y fondait, en 1827, la Société d'Histoire naturelle Ÿ, et on y organisait, en 1828, une bibliothèque de droit 2. En 1831, on y formait, sous la direction de M. Prudhomme, élève de Talma, une compagnie qui prit le nom de T'héâtre de Société Ÿ et mit à la scène les pièces du répertoire classique et celles aussi du répertoire contemporain ; en 1844, naissait le fameux Institut Canadien de Montréal.
Mais, avant même que ces sociétés se fussent constituées, on aimait, à Montréal, à lire les vers et la prose, et on se souvient du groupe d’admirateurs qu'y comptait, en 1814, le poète militaire Joseph Mermet, et comment Jacques Viger conduisait alors avec entrain le chœur des dévots #. Denis-
(1) Cf. Bibliothèque Canadienne V. 117. Cette Société était l’œuvre de l’élément anglais de Montréal.
(2) Cf. Hist. du Canada, par M. Bibaud, II, 402-403,
ssim.
(3) Cf. l'Observateur, I, 16.
(4) Voir notre étude sur Joseph Mermet, plus haut, surtout pp. 168 et suivantes.
pa
Benjamin Viger, qui se croyait poète, aux heures mêmes où, sans s'en apercevoir, il ne rimait que dela prose, publiait ses pesantes strophes dans le Spectateur ; et le Montréal intellectuel de ce temps protestait contre une telle inconvenance. A ce moment-là sans doute se développa le goût de la lecture. Michel Bibaud a écrit quelque part qu'il y eut un temps & où l’on ne trouvait à acheter chez le seul libraire qu’il y eût à Montréal, M. François Sarrault, que des calendriers, des alphabets, des catéchismes et quelques livres d'église et de dévotion », mais en 1817, H. Bossange établit à Montréal même un commerce de librairie plus considérable ®, et le Spectateur Canadien, du 7 juin 1817, publiait une annonce où le clergé et le public en général sont avertis que M. Bossange a déjà reçu et attend par « les navires qui vont arriver un assortiment considérable de livres français, etc., consistant surtout en livres de jurisprudence, religion, histoire, sciences et arts.» D’après les renseignements ® qui ont été fournis à l’auteur du Tableau statistique et politique des Deux Canadas, la bibliothèque de Montréal contenait, en 1822, 8,000 volumes , et elle pouvait donc déjà consoler ses habitués de n'avoir pas à leur disposition, comme les Québecquois, la bibliothèque du Parlement.
(1) Encyclopédie Canadienne I, 387.
(2) Hist. du Canada, par M. Bibaud, II, 406.
(3) Un grand nombre de ces renseignements lui ont été communiqués par A.-N. Morin. Voir le Panthéon Canadien, article A.-N. MORIN.
(4) Hist. du Canada, par M. Bibaud, II, 403
dard
Les Montréalais purent aussi s’alimenter dans les journaux et dans les recueils littéraires qui furent publiés chez eux, le Spectateur (1815), l’Aurore (1815), la Minerve (1827), l'A mi du Peuple (1832), le Populaire et la Quotidienne (1837), l’Aurore des Canadas (1839), le Jean-Baptiste (1840) et beaucoup d’autres qui, après 1840 , se multiplient, naissent et meurent vite. C'est à travers tous ces journaux, et pour suppléer à leur programme trop limité aux choses de la politique et de la réclame que Michel Bibaud lança à plusieurs reprises ses graves périodiques.
C’est, d’ailleurs, le journalisme qui absorbe à cette époque la meilleure part de notre activité littéraire. C’est par lui que notre littérature canadienne avait commencé, c'est par lui qu'elle se continua, et c’est en lui qu’elle trouvait alors sa forme habituelle. Sans doute, notre journalisme n'est pas, dans la première moitié du siècle dernier, aussi fortement organisé qu’il l’est aujourd'hui, et il n’a pas les moyens puissants de propagande dont disposent maintenant les propriétaires des grands quotidiens, mais il est courageux et tenace, âpre à la lutte, souvent impitoyable pour les bureaucrates et les gouvernements. C'est en 1806
(1) Voir le tableau des Journaux et Revues de Montréal, dressé par M. Horace Tétu.
que la liberté de la gazette fut ici reconnue, le jour même où le Canadien entrait en campagne. Cette liberté, brisée en 1810 par la violence de Craig, retrouvera plus tard une forme nouvelle et belliqueuse dans la Minerve de Montréal, feuille combative et hardie que Morin avait fondée, et qui
porta sur tous les points de la province, avec le
mot d'ordre de la résistance, la critique la plus acerbe et la plus audacieuse qui se soit vue. Le
Canadien, dirigé alors par Étienne Parent, et tout .
entier lui aussi à la défense de nos droits méconnus, ne se rendra pas coupable de si grands excès.
Michel Bibaud ne manquera pas de gémir sur ces excentricités de la presse canadienne-française, et il en fera retomber sur les jeunes toute la responsabilité. La libérté de la presse, écrira-il, devient le fléau de la société civilisée quand, tombée en des mains ineptes ou puériles... elle dégénère en licence. Et il ajoute: «Il n’y a qu’au Canada, croyons-nous, où des jeunes gens, à peine sortis de l'adolescence, aient entrepris de rédiger des journaux politiques, avec la prétention de diriger l'opinion publique. » ®
Il y eut, certes, autre chose que de la jeunesse dans l'exubérante et dangereuse campagne de presse qui, à partir de 1827 surtout, tint en haleine tous nos fonctionnaires irresponsables. Et tout n’est jamais dit quand on a affirmé d’un contradicteur qu'il est jeune. Au reste, à cette même époque, les journaux du Haut-Canada ne le cédaient guère
(1) Histoire du Canada, II, 404. Note au bas de la page.
en ferveur extrême aux journaux des Canadiens français, et c'est donc que des causes profondes, que tout le monde sait, déterminaient cette agitation “.
À côté des journaux et des périodiques que l’on multiplia pendant les cinquante premières années de notre dix-neuvième siècle, il y eut un nombre assez considérable de brochures, de pamphlets et de manuels. Un étranger qui voulait sans doute flatter Bibaud, et nous décerner une louange qu'il faut bien ne pas accepter tout entière, écrivait, en 1832, au directeur du Magasin du PBas-Canada : «Je me suis occupé depuis quelque temps à parcourir les colonnes des différents journaux publiés en ce pays, et j'ai pu juger d'après les nombreuses annonces d'ouvrages importants sortis de la plume de vos compatriotes, qu'en Canada comme en Europe, les sciences sont cultivées avec zèle et persévérance, el que cet intéressant pays ne le cèdera bientôt en rien, à l’ancien continent. »?
Puis l’aimable étranger distingue, entre toutes ces publications qui le ravissent, le Traité de Chimie du docteur Meilleur, le Traité d'Agriculture et les études sur l’éducation de Joseph Perrault, le Traité sur les lois civiles du Bas-Canada par H. Desrivières Beaubien, les ouvrages de M. Bibaud, et «particulièrement son traité sur l’Arithmétique,
(1) Sur la presse du Haut-Canada, sur son développement et la qualité de la rédaction, on peut lire le Tableau statistique et politique des Deux Canadas, p. 251-260.
(2) Magasin du Bas-Canada, 1, 193.
dont l'utilité s’est si bien fait sentir à la jeunesse de ce pays ».
Ce correspondant, qu’inspire la bienveillance, aurait pu faire une liste bien plus longue encore des petits ouvrages, brochures et manuels qui avaient été jusqu'alors publiés. Et, par exemple, il aurait pu mentionner les premiers Rudiments de la Constitution britannique, par le docteur Jacques Labrie (1827). Quant aux manuels de géographie, d’arithmétique, et quant aux grammaires françaises, latines, et même grecques, il y en eut toute une floraison que Michel Bibaud a soigneusement signalée dans l'Encyclopédie canadienne ".
Mais la littérature pédagogique, qui demande moins que d’autres de l'effort et de l'originalité, celle des manuels et surtout celle des grammaires, des gtographies et des traités d’arithmétique, n’a que des points de contact assez limités avec la littérature proprement dite. Elle peut, en quelque mesure, et de bien loin, la préparer par les manuels de l'enseignement primaire, mais elle n’en est pas, d'ordinaire, une suffisante manifestation. Au reste, voici que des livres considérables seront bientôt publiés. Joseph Bouchette fait paraître à Londres, en 1831, et à grands frais, sa description topographique et statistique des Possessions britanniques de l'Amérique septentrionale ® ; le docteur Labrie que des amis trop enthousiastes appellent le Tite-Live
ee, Voir pp. 387, 430, 468. Voir aussi Lebrun, op. cit., o Cf. Magasin du Bas-Canada, I, 172-176, où l’on fait
une critique assez sévère de cet ouvrage.
du Canada, prépare son Histoire dont le manuscrit inédit, sera, en 1837, la proie des flammes ; Michel Bibaud lui-même écrit son grand ouvrage, et F.-X. Garneau commence à publier, en 1845, notre histoire classique du Canada. Avant que ne disparaisse Bibaud, Philippe Aubert de Gaspé, le fils de celui qui devait plus tard nous donner les Anciens Canadiens, publie l’Influence d'un livre ou le Chercheur de Trésor (1837), auquel collabore son père, et P.-J.-0. Chauveau nous donne avec son Charles Guérin (1853), une première image du roman de mœurs canadiennes.
C'était sans doute en prévision de ces ouvrages, et d’autres qui pouvaient paraître, que dès l’année 1832 le parlement provincial reconnaissait et protégeait par une loi spéciale les droits d'auteur Ÿ.
La poésie, non moins que la prose, cherchait à se développer et à étendre ses aïles encore trop courtes. Après Bibaud, qui publia, en 1830. notre premier recueil de vers ®, voici venir d'autres poètes comme F.-X. Garneau, Joseph Lenoir, Auguste-Norbert Morin, Joseph-Guillaume Barthe, Réal Angers, et Octave Crémazie qui les domine
(1) A.-N. Morin s'était chargé de la publication du manuscrit de Labrie. Dès le 30 novembre 1831, un mois après la mort de l’auteur, Morin demandait à la chambre de voter 500 livres sterling pour l’achat d’un certain nombre d'exemplaires. Cette publication fut retardée, et le manuscrit brulé dans l'incendie de Saint-Benoît. Voir sur le projet de Morin, Lebrun, op. cit., p. 273.
(2) Sur la nature de cette loi, voir Lebrun, op. cit., p. 275.
(3) Epitres, Satires, Chansons, etc., par M. Bibaud, Montréal, 1830.
tous. Ces bardes cultivent surtout la poésie patriotique, l'ode et la chanson. La chanson française qui pénétra jusque dans les cantons les plus reculés, provoqua des imitations plus ou moins heureuses que nos grands-pères aiïmaient à répéter. Bérenger, qui fut très populaire à Québec et à Montréal, y eut de nombreux et plus ou moins habiles disciples .
Au reste, toute cette littérature de la première moitié du siècle dernier fut le plus souvent fort imparfaite. Maximilien Bibaud, qui était de Montréal, mais qui savait, comme son père, apprécier la politesse des citadins de Québec, estimait en 1858 que si l’on voulait juger cette dernière ville par ses écrivains, on lui trouverait «la physionomie d’une ville barbare». Il ne fait exception que pour M. Chauveau qui, d’ailleurs, depuis plusieurs années habitait Montréal. «Depuis ce temps-là, ajoutait-il avec l'ironie lourde qui est sienne, et qui nest pas précisément la marque d’un art très avancé, depuis ce temps-là on ne le compte plus ordinairement entre les barbares. »'? |
Nous n'avons pas à décider entre Québec et Montréal, ni surtout à louer l’un au détriment de
(1) Cf. Lebrun, op. cit., p. 270, où l’on trouve quelques renseignements sur ce sujet.
(2) Cf. Tableau historique des Progrès matériels et intellectuels du Canada, par Bibaud, jeune, Montréal, 1858, p. 38-39.
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l’autre. Ces sortes de raprochements et d'oppositions ne sont pas sans quelque danger d'errer. Il nous suffit de constater que nos écrivains ne pouvaient du premier coup s’égaler à ceux du vieux continent. Notre Tite Live n'est pas encore né, bien que des admirateurs indiscrets aient quelquefois donné ce nom à Jacques Labrie, et Racine et Hugo se font attendre. Nos premiers poètes, peu capables de s'envoler par eux-mêmes, s'appuient sur l'aile des classiques, comme Bibaud et Viger, ou sur l'aile des romantiques, comme Garneau et Lenoir, mais leurs amplifications sont diffuses, et leur vers n’a pas cette grâce aisée et continue qui seule plaît au lecteur. On a aussi remarqué, à cette époque, que le patriotisme qui inspire parfois ces versificateurs n’est pas assez réfléchi, pas assez pénétré de vie canadienne, ni partant assez original, «qu’il se jette par élan dans l'avenir sans se recueillir dans des souvenirs historiques.» ! Aussi bien, est-ce encore de n’être pas suffisamment nationale que l’on accuse alors notre jeune poésie. Pourquoi ne chante-t-elle pas les vieilles légendes indiennes sur lesquelles s’est superposée notre civilisation? pourquoi ne s’avise-t-elle pas de célébrer, mieux que Bibaud ne l'a fait, les guerriers épiques des tribus de l’Amérique, (Ourehouharé, orateur et si habile diplomate; Ponthiac, le Spartacus moderne: Proctor, brave comme
(1) Cf. Tableau stat. et pol. des Deux Canadas, par Lebrun, p. 266.
Bayard ; ‘lécumsé, qui dans notre siècle, s’est montré un autre Guillaume Tell? »
Ce pays si neuf ne pourrait-il davantage fournir la matière de nos poèmes ? «Les grandsfleuves, les lacs immenses, l'été plaines liquides parsemées de mille îles verdoyantes, l'hiver dures comme les couches primitives du globe, ont vu sur leurs bords pittoresques des nations puissantes, bien avant les cités de l'européenne civilisation. Ces climats que les orages et les brouillards disputent tour à tour aux aurores boréales, à la sérénité ou glaciale ou brûlante ; ce pays qui possède une triple gloire, la sienne, celle de son ancienne fondatrice, avec la gloire des tribus aborigènes, n’inspireraient pas des poètes, quand les échos des forêts vierges répètent toutes les sortes de chants, la ballade écossaise et galloise, la complainte huronne, le laiirlandais et la romance française ? »®
Cette indifférence trop grande de nos anciens poètes pour les sources originales de notre vie canadienne n'était-elle pas, en même temps que l'effet d’une impuissance évidente, l'indice d’un affaiblissement notable du culte de nos traditions. Déjà, en eliet, vers 1830, l’on se plaignait de voir disparaître «les souvenirs populaires, les contes de vieilles, les chansons, les proverbes, les superstitions» qui nous venaient des pays normands et bretons.
C'est Morin, croyons-nous, qui écrivait alors à
(1) Idem, p. 268.
(2) Idem, p. 266-268. Passim. .
VA
Isidore Lebrun, auquel il fournissait volontiers des renseignements pour son Tableau statistique et politique des Deux Canadas : « J'ai beaucoup vécu, quoique jeune, avec les aïeux de la génération actuelle, et avec leurs trisaïeux, au moyen des récits des vieillards : je me ferais au besoin généalogiste des migrations les plus reculées de la population du pays. Je vois donc avec regret que nos contes s'oublient, que nos vieux dictons cessent d’être entendus du peuple : c’est autant d’effacé de notre nationalité. »
Or, n'est-ce pas le devoir des poètes et des écrivains de corriger par leurs œuvres où se doit refléter la vie nationale, ce fléchissement du respect des traditions et ces oublis de la mémoire du peuple? Il n’est donc que juste de signaler ici cette lacune dans notre littérature’; comme il convient de remarquer aussi que déjà, après 1840, nos écrivains se préoccupent davantage de chercher dans l'histoire de notre pays et dans l’âme de notre peuple le thème de leurs œuvres.
Au reste, notre littérature elle-même ira bientôt s'élargissant et multipliant les livres. Michel Bibaud meurt à la veille du jour où le mouvement littéraire de 1860 viendra coordonner les efforts, les grouper et les orienter. Après Bibaud, Parent,
1 Cf. Idem. p. 267.
Labrie, Morin, Garneau, Crémazie, Chauveau, d'autres vont venir plus enthousiastes peut-être, et plus actifs, comme Casgrain, Taché, Gérin-Lajoie, LaRue, qui travailleront, s’agiteront et se donneront même l'illusion qu'ils créent la littérature canadienne.
Les anciens, les ouvriers de la génération précédente qui assistèrent à ces juvéniles labeurs, applaudirent ; mais ils ne purent s'empêcher de sourire, eux Îles patriarches, quand ils apprirent que ces derniers venus s’imaginaient commencer ici l'empire des lettres ; et ils s’obstinèrent à ne douter pas de leur réelle paternité. Peut-être se seraient-ils souvent amusés de semblables disputes faites autour du berceau des lettres canadiennes-françaises, s'ils avaient davantage vécu, et s'ils avaient pu voir combien depuis se sont levés qui ont pensé tour à tour devenir les pères authentiques de notre littérature ! Est-il bien sûr, d’ailleurs, qu’aujourd'hui même il n’y ait personne parmi nous qui ne s'imagine l'avoir au moins découverte ?
Michel Bibaud se consolerait peut-être au spectacle de tant de sollicitudes. Cela mettrait quelque joie sur le masque austère de son pessimisme. L'auteur des Satires pourrait sans doute trouver dans nos mœurs contemporaines la matière de nouveaux couplets sur la paresse, mais il pourrait aussi louer l’ardeur de ceux qui sont venus après lui, et qui ont mieux que lui réalisé l'idéal de sa vie.
Reconnaissons, d’ailleurs, avant de finir, que si des ouvriers plus habiles que lui se sont rencontrés
dans le champ de nos lettres, nul peut-être n’a mis à le cultiver plus d’assiduité et plus de persévérance. C'est, au surplus, ce qui fait le principal intérêt de cette physionomie curieuse, complexe, peu sympathique, à l'étude de laquelle nous nous sommes peut-être trop attardé, mais que nous ne pouvions pas ne pas apercevoir au centre du mouvement littéraire que nous avons essayé de définir. Michel Bibaud sera bientôt éclipsé par la gloire plus vive de ceux qui montent à l'horizon, au moment où lui-même y descend. On l’oubliera presque tout à fait, et le silence va se faire autour de son œuvre laborieusement édifiée. Ce silence vient d'être un peu troublé. Nous n'avons pas pensé qu il faillait taire le nom de cet écrivain et ignorer ses considérablès efforts. N'est-ce pas parfois le métier de l'historien, quand il visite la nécropole du passé, d'en exhumer des hommes qui ne devaient pas mourir tout entiers? Nous ne prétendons, certes, pas avoir donné à Michel Bibaud une vie nouvelle et précieuse ; nous avons seulement voulu, en étudiant successivement en lui le poète, l'historien, et le journaliste, le replacer, avec son œuvre, dans le milieu où il a vécu. Ce n'était pas sans doute le mettre en une lumière intense, et dans un relief capable de séduire le regard, mais un pareil dessein pouvait, semble-t-il, contribuer à rendre quelque justice à la tâche ingrate et patiente de l’un des premiers ouvriers de notre littérature.
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Les prospectus des journaux et des revues représentent généralement autre chose que la pensée personnelle du fondateur du journal ou du directeur de la revue. Ils indiquent, dans une certaine mesure, l’état d'esprit ou les préoccupations intellectuelles de la société où surgissent ces journaux et ces revues. Et à une époque où les documents littéraires sont assez rares, comme il arrive pour l'époque de « nos origines » nous croyons que ces prospectus sont plus particulièrement significatifs. C'est pour cette raison suffisante que nous avons pensé devoir reproduire ici quelques-uns de ces programmes de littérature canadienne, qui furent lancés à la fin de notre dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième.