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MICHEL BIBAUD 239 L'HISTORIEN

Il n’a pas suffi à Michel Bibaud d’avoir publié en 1830 un recueil de vers: notre premier poète à voulu devenir aussi notre premier historien. Mettre au jour le premier volume de poésies et la première histoire nationale—il s’agit ici d’une simple priorité de temps—qu'il y ait dans la littérature d’un peuple, est, certes, un assez beau titre de gloire, et qui pouvait solliciter l’ambition littéraire de l’auteur des Satires. Les initiateurs, les premiers venus, ont au moins sur les autres le mérite d’avoir frayé des voies, et l’on sait que ce fut jadis l’une des grandes consolations de Lucrèce, poète philosophe.

Du reste, vers 1830, notre histoire du Canada offrait à l’ouvrier des lettres un champ aussi fécond qu'il était nouveau. Depuis Charlevoix, qui, au . siècle précédent, avait publié une Histoire de la Nouvelle-France, aucun écrivain français n'avait tenté de reprendre et de compléter ce récit. Or, l'Histoire de Charlevoix ne va pas au delà de 1725: et Charlevoix étant lui-même un Français de France, il restait donc à faire la première histoire complète du Canada, et la première aussi qui fût signée d’un nom canadien. Michel Bibaud n’a pas manqué, dans la Préface de la première partie de son Histoire de faire remarquer au lecteur cette lacune et ce besoin, et d'insinuer toute l’opportunité et toute l'originalité de son œuvre.

D'autre part, que d'événements s'étaient accomplis depuis 1725, qui avaient profondément et totalement modifié notre existence nationale ! Et quels événements se préparaient encore que l’historien pouvait prévoir! quelles œuvres laborieuses, tourmentiées, dont il pouvait suivre déjà et décrire la très pénible élaboration ! Aussi, le sujet devait tenter Michel Bibaud, comme il attirait depuis quelques années l'esprit si actif de Jacques Labrie: Labrie et Bibaud travaillèrent à peu près en même temps, mais avec un esprit très différent, à la composition d'une Histoire complète du Canada. Par le moyen des recueils littéraires dont il prit tour à tour la direction, Bibaud put livrer tout de suite à l'imprimeur, et en quelque façon au fur et à mesure qu'il les rédigeait, les feuillets de son manuscrit, tandis que Jacques Labrie attendit que son Histoire fut terminée avant d’entreprendre de la publier; et l’on sait comme il mourut, en 1831, à la veille de faire imprimer cette œuvre, et comme aussi, malheureusement, en 1837, cette œuvre périt, encore inédite, dans l'incendie de Saint- Benoît.

C'est donc bien Michel Bibaud qui fut notre premier historien canadien; et ce fut donc à lui de prendre, devant la postérité, la responsabilité de porter sur les événements et les agitations de son siècle les premiers jugements de l’histoire.

Né en 1788, Bibaud se trouvait être le contemporain de toutes les querelles politiques qui remplirent jusqu’à 1837—l'année où il interrompt son récil—les premières périodes de cette partie de notre histoire qu’on appelle la « domination anglaise ». Si donc, il lui fallait, pour écrire pertinemment sur la «domination française, » faire toutes les recherches qu’exige l'étude du passé lointain, il ne lui était pas moins nécessaire de se placer au-dessus des quotidiennes animosités pour voir et montrer dans une pure lumière de vérité les desseins et les actions de ses contemporains. Mais il est si difficile à l'homme de s’abstraire de tous les intérêts, de toutes les passions qui l’entourent et l’enveloppent! L'histoire écrite, nul re l’ignore, est toujours plus ou moins imprégnée de ces multiples courants d'idées, de sympathies et de haines qui ne cessent de circuler à travers le peuple, et elle se ressent toujours aussi des inclinations personnelles et des impressions de l'auteur. Mais si l'on ne peut attendre de l'historien, et si même il n’est pas convenable à l'historien, qu’il soit impassible et neutre, du moins peut-on de lui exiger qu'il soit équitable, et qu il réalise, dans la plus grande mesure possible, cette haute vertu morale qui est l’impartialité,

Or, disons-le tout de suite, Michel Bibaud ne nous paraît pas avoir suffisamment montré à travers son œuvre l'image et le rayonnement de cette vertu. Aussi bien, a-t-il vécu à une époque, la

plus troublée de toute notre histoire, où les meilleurs esprits, trop souvent comprimés par une politique oppressive, se sont vivement excilés et sont plus d’une fois sortis de leurs bornes. Les réactionnaires aussi bien que les progressistes, les bureaucrates aussi bien que les patriotes, ont alors oublié la juste mesure qu'il faut savoir donner à son geste et à sa pensée, et il n’est donc pas étrange qu'à ce moment où l’on ne pouvait être indiflérent aux graves problèmes dont on pressait de toutes parts les tardives solutions, il fût extrêmement difficile d'apprécier avec indépendance et suffisante modération les hommes et leurs actions.

Aussi faut-il, quand on veut juger l'œuvre historique de Bibaud et se rendre compte de l'esprit qui anime l'écrivain, distinguer assez nettement entre l'historien qui raconte, d'une façon d’ailleurs assez brève et sèche, les évènements de la domination française, et l’annaliste, le témoin qui enregistre tous les accidents de nos premières luttes parlementaires. Les récits de la domination française, bien dépassés, corrigés et complétés par les historiens qui ont depuis repris ce sujet, n'offrent plus guère d'intérêt pour le lecteur d'aujourd'hui. Ils attestent seulement l'effort louable de l'auteur, assez incomplètement documenté, pour répandre dans le public canadien une connaissance plus précise des origines de notre histoire. C'est sur la seconde partie de l’ouvrage, celle qui comprend les diverses phases de la domination anglaise, que s'est

plutôt attachée et concentrée l'attention des contemporains et des critiques.

Et l’on a pensé définir d’un mot l'historien sympathique à l'oligarchie anglaise qui nous gouvernait : on l’a appelé du vocable alors flétrissant de «bureaucrate». A cette époque, être bureaucrate, c'était sans doute et d’abord être fonctionnaire ; c'était aussi être l’ami, le partisan de ces employés de l’administration qui souvent se plaisaient à traiter les Canadiens comme des vaincus et des conquis, et qui avaient donc apporté d'Angleterre dans ce pays la morgue insolente que les métropolitains se dispensent rarement de faire voir à leurs coloniaux. Il y eut presque toujours parmi nous des amis indiscrets et intéressés du conquérant, En 11022 dès le début de notre vie parlementaire, ce fut Pierre-Louis Panet qui sacrifiait volontiers aux exigences de ses collègues anglais sa langue maternelle et celle de ses concitoyens ; ce fut ensuite le juge de Bonne qui, au début du siècle dernier, conduisait le groupe des anglophiles, et attirait sur Jui l’anathème des députés patriotes. On donnait alors à ces courtisans du vainqueur le surnom de «chouayen », lequel servit à désigner d’abord les soldats français, qui à la bataille de Chouayen ou Oswégo, désespérant de remporter la victoire passèrent à l'ennemi. Les chouayens, les bureaucrates, les conciliateurs à outrance, Michel Bibaud les connut bien, et les fréquenta sans doute. A l'époque des impatientes colères de Craig, ils se créèrent un organe, et firent vivre d’une existence

éphémère, que l’anglomanie elle-même devait tuer, le Vrai Canadien *. C'est à ce parti dévoué aux anglais, et c’est à ces fonctionnaires que l'on regardait comme des étrangers, que s’opposait le parti des nationalistes ou des «patriotes». Et Michel Bibaud manifesta plus d’une fois dans son Histoire, en même temps que sa répugnance à accepter la politique des patriotes, ses inclinations évidentes pour le parti des bureaucrates.

Être historien bureaucrate, c'était donc, au siècle dernier, écrire l’histoire au profit des Anglais qui régentaient et malmenaient la colonie, et au détriment des Canadiens français qui ne cessaient d'y revendiquer leurs droits ; c'était encore, et plus justement peut-être si l’on songe à Michel Bibaud, laisser voir dans l'appréciation des événements et des agitations au Canada, d'une part, une sympathie trop complaisante pour l'esprit et les procédés anglo-saxons, et d'autre part une sévérilé excessive et trop souvent indignée pour la tactique parfois maladroite, et pour l'esprit même des chefs canadiens-français.

Non pas que Michel Bibaud ait été traître à sa race, comme on l'a quelquefois insinué. Cette accusation nous paraîtrait bien excessive, et imméritée. Bibaud ne manque pas, au début de l'histoire de la domination anglaise, de signaler et de

(1) Fondé le 7. mars 1810. Vécut une année.

De 2. ER EE

condamner les fautes de la bureaucratie gouvernementale Ÿ ; et quand, en 1822, pour mettre fin aux difficultés financières qui s'étaient élevées entre le Haut-Canada et le Bas-Canada, le gouvernement de l’Angleterre conçut le projet de fondre ces deux provinces en une seule, proposa manifestement de restreindre nos libertés politiques et d’anglifier les Bas-Canadiens, Michel Bibaud réprouva ce dessein, et il fit alors paraître deux poésies où il ridiculise, bien lourdement d’ailleurs, les unionnaires du Haut-Canada. ©

Mais si Bibaud reste canadien-français, et ne souhaite nullement l'absorption de sa race par les Anglo-saxons, il s’obstine parfois à ne pas comprendre, ou du moins il s’abstient de suffisamment dénoncer les menées ambitieuses et anticanadiennes des personnages officiels, des fonctionnaires, des conseillers législatifs et des députés anglais. Il a l'admiration trop facile et presque toujours prête pour les procédés politiques de nos adversaires ; il ne cesse d'opposer la sérénité calme du Conseil législatif, composé surtout d'anglais omnipotents, aux agitalions nécessaires, mais quelquefois turbulentes, de notre impuissante chambre d’assemblée.

Peut-être Bibaud a-t-il trop facilement confondu, dans une commune sympathie qui ne pouvait jusque là s'étendre, la politique des cabinets britanniques et la politique des officiers coloniaux de

(4) Cf. Hist. du Canada. I, 20-22.

(2) Hist. du C. II, 232-235; Epitres Satires, etc., p. 79-86.

Québec. La première fut plutôt, dans son ensemble, libérale et progressive. Elle fut un jour assez bien définie par Wedderburne, solliciteur-général dans le cabinet de lord North, au cours de la discussion du projet de notre constitution de 1774. À ceux qui au Parlement de Londres soutenaient que «le vainqueur peut, en vertu du droit de conquête, imposer les lois qu'il lui plaît», il répondit avec un ferme bon sens : «il est certainement au pouvoir du vainqueur de disposer à discrétion

de ceux qu'il a vaincus, et lorsque la captivité était

la conséquence de la victoire, cette proposition aurail pu être vraie, mais dans des temps plus civilisés, depuis que le but de la guerre est la souveraineté, depuis que la victoire a pour objet d'acquérir des sujets et non des esclaves, la conquête 1e donne nul autre droit que celui d'organiser le gouvernement civil et politique du pays, laissant aux individus la jouissance de leurs propriétés et de tous les privilèges qui ne sont pas contraires à la conservation du pays conquis ».

Cette pensée de justice prudente et suffisante qui inspire, à Londres, les créateurs de l’Acte de 1774, fut encore le motif très louable qui les fit voter, en 1791, notre constitution parlementaire. Il ne faut pas trop reprocher aux hommes d'état anglais, de ce temps, de ne nous avoir donné alors et d'abord qu’un simulacre de gouvernement consti-

tutionnel, qu'une copie mal faite du gouvernement

(1) Cité par M. A. DeCelles, dans son livre sur Papineau, p. 26-27.

de la métropole. Souvenons-nous comme il est naturel qu'un vainqueur craigne de voir lui échapper sa conquête, et comme, malgré des preuves incontestables de fidélité, il doit lui en coûter de laisser à ses propres conseils une colonie dont il veut tirer quelque honneur et profit. Au reste, les Canadiens eux-mêmes n'étaient pas pressés de sortir du régime de 1774 ; ils s’estimaient heureux sous cette loi ; et eux, que l’absolutisme de l’administration française n'avait nullement ‘préparés au gouvernement populaire, ils virent avec appréhension s'élaborer à Londres un régime nouveau qui les jetterait dans l'inconnu, et les livrerait peut-être à l’arbitraire des Anglais du Canada ; la protestation qu'ils envoyèrent à Londres fut précisément l'une des raisons qui engagèrent le cabinet britannique à modifier le projet primitif, et à créer, pour la plus grande sécurité des Canadiens français, au lieu d'une seule province, deux provinces distinctes.

Si, maintenant, la constitulion de 1791, qui devait ici faire surgir tant de querelles, ne nous donna pas la liberté complète, c’est que l’Angleterre ne nous jugeait pas, à tort sans doute, capables encore de bien utiliser ce cadeau ; c’est qu'elle redoutait de notre part, une émancipation que personne ne souhaitait, ou un retour à la France auquel, certes, on ne voulait plus songer ; c’est qu'enfin l’Angieterre avait à notre égard adopté une politique de successives et partielles largesses qui satisfaisait, mais aiguisait et irritait tout ensemble, nos légitimes appétits.

Il reste donc que s’il n’a pas manqué à Londres, à la fin du dix-huitième siècle et au siècle dernier, de politiques qui auraient plutôt voulu nous asservir au bon plaisir britannique, l’esprit qui anima la plupart des hommes d'état de ce temps fut plutôt bienveillant à l'endroit des coloniaux du Canada. Michel Bibaud en fut persuadé ; il le vit plus nettement que beaucoup de ses contemporains : et il le vit si clairement qu'il oublia plus d’une fois d’apercevoir à ses côtés le fanatisme, l'esprit de lucre et de domination de ces fonctionnaires du type Ryland, que la métropole nous avait envoyés.

Cette disposition d'esprit de Michel Bibaud, qui le fait facilement pardonner aux Anglais leurs moins louables démarches, apparaît dès les premières pages où l'historien raconte notre vie parlementaire. On sait avec quelle audacieuse assurance, dès l'ouverture du premier parlement, les députés anglais ®— dont plusieurs ne devaient leur élection qu’à l'extrême condescendance des Canadiens—proposèrent pour la présidence de la Chambre un de leurs collègues anglais, et comment un débat très vif fut alors engagé pour défendre les droits de la langue française, méconnue et contestée comme langue oificielle par l’infime minorité anglaise. Bibaud raconte tout cela en quelques

(1) Secrétaire de Craig.

(2) Sur cinquante députés, les Canadiens avaient élu seize

Anglais.

ne

lignes seulement, signale sans y appuyer les injustes prétentions des Anglais, et ne mentionne que dans une note, au bas de la page, les attaques portées par le député Richardson contre la langue française. ® Combien d’extravagances plus excusables, commises par des députés canadiens-français, trouveront plus tard en Michel Bibaud un censeur toujours âpre à les flétrir ! Pourtant l’historien n'avait-il pas le devoir de comprendre, de saisir, de fixer dès le début de cette période d’agitations politiques la mentalité des Anglais, de surprendre le dessein qui va inspirer désormais leur conduite, et d'enregistrer soigneusement tout cela pour le faire servir à son instruction personnelle, à l'édification de ses compatriotes ?

Si Bibaud ne l’a pas fait, et s’il se montre toujours aussi lent à condamner les Anglais qu’il est prompt à réprimander les Canadiens, c’est, nous l'avons dit, qu’il se refuse à croire ceux-là aussi coupables qu'ils le sont en effet, et c’est encore qu'il soupçonne ceux-ci d’exagérer leurs plaintes et les dangers que nous faisait courir la constitution de 1791.

Aussi bien, semble-t-il que Michel Bibaud n'ait pas su convenablement apprécier les efforts que l'on a faits, de son temps, pour perfectionner cette constitution, et pour en tirer tout ce qu'on en pouvait faire sortir. Et, par exemple, il ne paraît pas avoir assez bien vu la réelle contradiction sur laquelle repose tout système parlementaire qui ne

(1) Hist. du C. II, 114-115.

comporte pas la responsabilité ministérielle, et que de cette contradiction ne pouvaient manquer de

surgir les plus graves conflits. La Chambre des

députés n'est plus guère qu’une assemblée de parleurs inutiles, quand elle ne peut en rien contrôler l'administration du gouvernement ; et ses colères sont inévitables quand elle se heurte constamment à l'indépendance et à la résistance des ministres. C'est pour n'avoir pas assez bien vu ce vice radical de l’acte de 1791, que Bibaud, partisan déclaré de l'autorité du gouverneur et du Conseil exécutif, blâme trop facilement la Chambre lorsqu'elle s’insurge et regimbe contre la politique arbitraire des fonctionnaires. Cependant, quels autres moyens que les protestations et les agitations parlementaires et électorales pouvaient avoir à leur disposition, pour faire entendre leurs griefs, les députés canadiens qui vécurent sous le régime de 1791? Tout le pouvoir efficace et souverain était concentré entre les mains d’un gouverneur qui administrait la chose publique avec le concours d’un conseil exécutif très dévoué, et d’un conseil législatif composé d'une majorité anglaise et docile. La Chambre d'assemblée, impuissante, même après qu'on lui eut partiellement abandonné, en 1818, le droit de voter les subsides, n'avait guère d’autres ressources pour se défendre ou pour s'affirmer que ce que l’on a justement appelé « la faculté de se rendre désagréable ® ». Les commissaires royaux qui

(1) L'expression est empruntée à M. A. DeCelles. Voir son ouvrage sur Papineau, p. 34.

furent ici envoyés, en 1835, pour faire une enquête sur l'état de Ja colonie, reconnurent eux-mêmes combien anormale et dangereuse se trouvait être la composition de notre gouvernement. « La Chambre d’assemblée, observent-ils dansleur Rapport du 15 novembre 1836, ne tarda pas à s’apercevoir de l'importance des fonctions qui lui avaient été assignées par la Constitution : le gouvernement seul fut lent à s’en apercevoir, ou s’il s'en apercut, à le reconnaître, et à en rencontrer les conséquences avec prudence. Au lieu de former sa politique de manière à gagner la confiance de cette Chambre, il adopta le parti malheureux de se reposer exclusivement sur l'appui du Conseil législatif... Le Conseil et l’Assemblée furent composés sur des principes opposés. Le Conseil se tenant fortement avec le pouvoir exécutif, prédomina pendant quelques années, mais la force inhérente à une assemblée populaire s’est développée avec le temps, et dans la grande lutte qui a eu lieu au sujet des finances, l'assemblée a eu un succès complet”... .»

Nos pères avaient donc eu raison de considérer d'abord avec quelque défiance le présent que voulait nous faire l’Angleterre quand elle prépara l’Acte de 1791, véritable simulacre ou caricature de gouvernement constitutionnel ; et il faut les louer d’avoir voulu par tant d'efforts compléter une liberté politique qu’on leur mesurait si parcimonieusement.

(1) Cité par Bibaud, Hist. du Canada, IN, 391-392.

Michel Bibaud reconnaît bien, d’ailleurs, luimême nos droits au gouvernement responsable.

C'est par le vœu qu'un tel gouvernement nous soit donné, qu'il termine le deuxième volume de son Histoire. Mais ses instincts bureaucratiques l’avertissent que cette responsabilité ministérielle peut réduire jusqu’à l'impuissance l'autorité de nos gouverneurs anglais, et déjà 1] s’en alarme. Il souhaite que «par responsabilité, on n’entende rien d'incompatible avec la suprématie et les droits de la métropole ; avec les instructions, les fonctions élevées et la dignité du représentant du souverain ».

Qu'aurait donc pensé ce timide politique, sil avait pu prévoir la toute puissance de nos parlements d'aujourd'hui ? Mais peut-être que si Bibaud semble redouter pour nous une trop complète autonomie politique, c'est moins encore par respect pour nos gouverneurs que par défiance de ses propres compatriotes. Il explique au lecteur les bésitations de la métropole à lâcher les rênes à une colonie qu'elle ne croit pas encore assez apprivoisée et dompiée; mais il paraît bien croire aussi que nos députés ne sont pas préparés à jouir des institutions politiques vraiment libres, et il n’aperçoit guère que des frondeurs, des exaltés, et des jeunes parmi les hommes que la responsabilité ministérielle ferait demain les maîtres des destinées du pays.

(4) Histoire du Canada, I, 410.

C'est, vraisemblement, pour cette même raison que Michel Bibaud n’a pas suffisamment compris, et na pas assez franchement approuvé l'attitude prise par les députés canadiens sur la question des subsides ? Lorsqu’en 1810, ces députés prièrent le gouverneur, Sir James Craig, de faire parvenir au roi, à la Chambre des Lords, et à la Chambre des Communes une adresse où ils offraient à l’Angleterre de payer désormais loutes les dépenses du gouvernement de la Province, Bibaud consent à peine à voir dans cette démarche le très efficace moyen que prennent nos députés pour obtenir le contrôle de tous les revenus du trésor public: il insiste plutôt sur certaines naïvetés ou gaucheries de la rédaction de cette adresse. Il ne tient pas assez compte de ce fait que du libre vote des deniers publics, comme de la responsabilité des ministres, dépendait la pleine réalisation de nos libertés constitutionnelles ; que l’une et l’autre prérogatives sont l'essence même du régime parlementaire, et quil faut donc savoir gré à nos patriotes de l'avoir compris, d’avoir pour cette cause déployé tant d'activité, et sans cesse tenu en éveil l'opinion publique.

Mais précisément, Bibaud réprouve les agitations de l'opinion publique ; il condamne ce qui peut troubler bruyamment la quiétude des gouvernants ;

il respecte les puissants, il leur fait hommage de sa docile sujétion ; il n'ose les importuner ; et au lieu de chercher à mettre en lumière et à dénoncer leurs ambitions satisfaites ou avides, il s'applique à détailler et à blâämer les excès de zèle de nos députés canadiens.

Loin de nous, certes, la pensée de vouloir dissimuler toutes les intempérances de langage et de conduite dont se sont rendus coupables les patriotes de l’ancien régime. Excès il y a eu : et il n’en faut pas moins attribuer la cause à l’exaltation de certains chefs politiques, de Papineau surtout, qu’à la résistance inerte et irritante d’une oligarchie dédaigneuse. Mais s’il convenait de faire observer au leciteur—et Bibaud n’y a pas manqué #—que la simple prudence humaine obligeait nos députés à être patients, à tenir compte de la situation acquise d’une oligarchie maîtresse, il ne fallait pas moins savoir comprendre certaines exaspérations populaires, sinon pour les excuser tout à fait, du moins pour les expliquer avec quelque sincérité. Or, Bibaud ne se soucie guère d’expliquer les excès de ses compatriotes ; il lui plaît davantage et trop souvent de les étaler, de dénigrer leurs auteurs, en ne faisant voir que le côté faible et périlleux de leur conduite politique.

I cherchera bien, certes, à analyser l’état d’esprit d'un Sir James Craig, à énumérer les influences qui l'ont déterminé, et en particulier les articles du

(1) Histoire du Canada, II, 142.

és

Canadien Courant de Montréal, où les Américains établis au Canada ne nous ménageaient pas leurs satires ; il trouvera même que le gouverneur est allé trop loin dans sa politique autoritaire et oppressive, mais il se contente à peu près de raconter les faits, il blâme avec calme et sérénité, et il ne paraît pas avoir aucune vive sympathie pour les victimes de la violence officielle. Volontiers il répèlerait à leur sujet ce qu’il écrivait des députés du parlement de 1804 : « Malheureusement, l’élection générale de 1804 avait fait entrer dans le quatrième parlement des hommes d’une humeur impatiente et brusque, d'un caractère violent et vindicatif ». Il afffrme même que si parfois Sir James Craig se montra lui-même « vindicatif ou haineux, quelques-uns des membres de l'assemblée ne lui en voulurent point céder sous ce rapport, ? » et il enveloppe ainsi dans une commune condampalion l'oppresseur et les opprimés.

H est possible de reconnaître la même tactique de l'historien à tous les moments pénibles de nos luttes patriotiques. Nul n’ignore que de toutes les agitations qui ont bouleversé notre province avant 1837, aucune ne fut plus ardente ni plus aiguë que celle des années 1827-1828. C’est la question des subsides qui en fut cause, et c’est elle qui s’aggravant toujours à mesure que l’on persistait à refuser à la chambre de disposer de tous les revenus publics, avait provoqué ce conflit dangereux où

(A) Hist. du Canada, II, 138.

(2) Idem, II, 143.

l'on vit aux prises, armés l'un contre l’autre, Dalhousie et Papineau, le gouverneur et l’assemblée. La Chambre s’obstinait à voter annuellement, et par articles détaillés, les subsides nécessaires pour défrayer les dépenses de l'administration ; elle estimait qu'il ny avait pas lieu d'accorder une fois pour toutes et pour la vie du roi une liste civile qui eût échappé à son contrôle; le gouverneur, au contraire, refusait de sanctionner tout bill de subsides qui portait atteinte à l'intégrité de ce que la bureaucratie anglaise appelait le & revenu permanent ». Les chambres dissoutes, des assemblées populaires un peu partout convoquées, une campagne de presse violemment conduite, des destitutions d'officiers faites inconsidérément après l’expiration des lois de milice, alors que furent remises en vigueur les anciennes ordonnances; la réélection des mêmes députés que le gouverneur avait renvoyés, le refus de lord Dalhousie d'approuver l'élection de Papineau à la présidence de la nouvelle chambre, la persistance des députés à choisir le grand agitateur pour leur chef, et la prorogation immédiate de'ce nouveau parlement : tout cela ne fit qu'irriter davantage et exaspérer les esprits ; jamais encore on n'avait vu le peuple canadien s’'émouvoir jusqu à ce point, et les journaux publièrent alors des articles si violents, que l’on put croire, à l'étranger, qu'une vague révolutionnaire passait sur la province du Bas-Canada.

Sans doute de telles agitations élaient malheureuses et retardaient le progrès du pays, mais nul

MICHEL BIBAUD APN

doute aussi qu’on n’en peut tenir pour seuls responsables les « patriotes » de 1827 : et nul doute encore que ceux-là sont le plus à blâmer qui ne voulaient pas comprendre les justes revendications du peuple canadien. Pourtant Bibaud se montre surtout sévère pour les agitateurs de l'opinion publique, pour tous ces jeumes gens, « bien intentionnés, épris de l'amour de leur patrie et de leurs compatriotes, mais encore sans expérience qui s'étaient jetés, à corps perdu, dans la carrière de la politique ». Ce sont eux qui « devaient, en passant les bornes de la modération et de la prudence, se fourvoyer, et égarer ou mener trop loin, ceux qui les voulurent suivre.» ® Et Bibaud semble vouloir s'excuser lui-même et justifier ses sympathies de bureaucrate, quand il ajoute, après avoir déploré que la presse fût alors livrée à la folie des partis : « Alors, c'était la raison qui devait rester muette ; l'intolérance politique régnait en souveraine, et malheur aux Canadiens raisonnables et sensés qui essayaient de mettre un frein aux procédés irréguliers, aux étourderies politiques, dont ils étaient les témoins afiligés.... (Ceux-là, qui défendaient le gouvernement, ou même qui ne vou. laient pas s’en déclarer les ennemis ouverts, étaient signalés comme dignes de la haine et du mépris du peuple.... Il y avait réellement despotisme sur la pensée ®. »

(1) Histoire du Canada, II, 305.

(2) Idem, II, 307-308.

Au reste, Bibaud n’a pas ménagé à la presse de ce temps ses réprimandes et ses conseils. Cette presse fut alors, comme elle peut l'être toujours, une arme toute puissante aux mains des patriotes ; et parce que l'excellence de la cause à défendre et des libertés à conquérir unissait dans une même pensée, dans un même élan tous les esprits, l’on vit tous les journaux mettre en commun leur influence et leur action. « Le journalisme en langue française, écrit Bibaud, était, pour ainsi dire, en une même main, mue par le même mécanisme, dirigée vers le même but. Il y avait unanimité chez les rédacteurs de la Gazette de Québec, du Spectateur Canadien et de la Minerve. » ® Mais Bibaud ne constate cette unanimité que pour la déplorer aussitôt, et pour dresser la longue liste des extravagances commises et des erreurs partout répandues par ces feuilles canadiennes. Et il ajoute plus loin : «Des orateurs et des journalistes comme ceux qui alors étonnèrent nos oreilles, ou éblouirent nos regards, auraient pu mettre en feu toute la Grèce, à l'exception, peut-être, de la Béotie, et le sang français qui effervesce dans les veines de notre jeunesse, ne lui permet pas de résister longtemps et victorieusement à l'impression des harangues flamboyantes et des diatribes inflammatoires ; et l’on ne doit pas en être surpris, quand on réfléchit que des discours ou des écrits médiocrement

(1) Hist. du Canada, II, 288

violents ont pu transformer le phlègme germanique en bile noire, et fanatiser des cervaux allemands. »

Après avoir laissé tomber de sa plume cette boutade, Michel Bibaud déclare que © pour réprimer, régler l'enthousiasme des jeunes gens, diminuer la violence des partis, les hommes modérés n'avaient point d'organe public, et n’en pouvaient pas avoir alors ; presque partout l’exaltation politique avait « gagné les devans », et, comme dit un auteur moderne, « lorsque la presse est livrée à la lolie des partis, il y a despotisme sur la pensée : alors la médiocrité haineuse et violente usurpe Ja place du talent ,:et le génie, qui nest plus compris, abandonne le sceptre de l'éloquence aux déclamations populaires et aux lieux communs des sectaires. »

Nul doute pour Michel Bibaud qu'à l'époque où nous sommes le talent et le génie fussent du côté des bureaucrates : nul doute pour nous, aussi, que les rédacteurs des journaux de ce temps n'aient par des articles enflammés trop largement contribué à échauffer les esprits, et à préparer des scènes de violence inutiles. Nous étonnerions le lecteur si nous pouvions citer certains articles incendiaires de la Minerve. Seulement n'y avait-il vraiment qu'à blâmer ces hommes, et l’histoire ne doit-elle pas plutôt faire le juste départ de leurs bonnes et

(1) Hist. du Canada, II, 306.

(2) Idem, IL, 307.

de leurs dangereuses actions ? Et est-il bien suffisant pour apprécier le rôle des journalistes canadiens de résumer ainsi leurs tendances et leurs œuvres :

« À l’époque où nous en sommes (1827-1828), la liberté, ou plutôt la licence de la presse, joue un rôle important, a un effet marqué sur l’état de la société dans les deux provinces. Dans le Bas- Canada, la licence de la presse, aidée de celle de la parole, avait donné lieu à quelques voies de fait, particulièrement dans le comté d’York (maintenant des deux Montagnes) : dans la province supérieure, elle occasionna, non seulement des voies de fait, des infractions flagrantes de la paix publique, mais encore des scènes ridicules et comiques, même dans les lieux et dans les occasions, où la décence publique et la gravité devaient seules régner. Au temps dont nous parlons, la presse radicale, ou soi-disant réformatrice, était devenue incivile, vexatoire, injurieuse; en un mot, avait pris une teinte fort ressemblante à celle du sansculottisme, résultat de l’amalgame du nivelisme européen avec le républicanisme américain de la plus basse école ». Ÿ

L'’exécution est fort sommaire, et ne comporte aucune nuance d'appréciation. Elle suppose, chez celui qui la fait, la conviction profonde que le parti des «patriotes », qui s'exprimait officiellement par la voix de ces journaux, était incapable de conduire

() Histoire du Canada, IT, 320-321.

la lutte entreprise, qu’il n’était qu’imbu de doctrines échevelées, sans consistance, qu’il poursuivait une chimère insaisissable, qu'il ne pouvait donc que blesser inutilement l'autorité infrangible des gouvernants, et amonceler des ruines sur nos institutions chancelantes.

Au surplus, si l’on veut savoir quel fut, enfin, le véritable sentiment de Michel Bibaud sur ces événements de 1827 et 1828, voici comment, dans une page d'ailleurs concise et vigoureuse, il résume ses pessimistes impressions :

«La politique partiale et bruyante de 1827 et 1828 avait fait rétrograder notre ordre social: fait disparaître presque entièrement de nos conseils le sens rassis, le bons sens politique: semblait avoir fait croire que les antipathies, les animosités, les dissentions publiques, étaient l'état naturel de la société civile, que le bruit de la politique était préférable à la tranquilité sociale: dans son adolescente ardeur, l’esprit de parti, pris par les deux populations pour le véritable patriotisme, n'avait plus connu de bornes, n’avail plus su respecter les convenances politiques et, en quelques cas, les relations sociales : l’égoïsme, l’amour-propre, l’orgueil, l'ambition, l'infatuation, ou l’exaltation de quelques particuliers, avaient été par lui pris et donnés calomnieusement,ouabsurdément,pourlesopinions, les intérêts, les besoins et les vœux du pays où du peuple : il avait entièrement perdu de vue le résultat probable, ou plutôt certain, de l’enchaînement des causes et des effets: méconnu le danger du

progrès et de l'entraînement. Au milieu des scènes bruyantes, fascineuses et assourdissantes, ceux qui en creusant un torrent lui avaient imprudemment donné une pente trop rapide, devaient y être entraînés imperceptiblement. Cette bouillante effervescence, cette tourmente avait compromis notre population, qui ne fut sauvée de l’état social ou politique qu’elle appréhendait, et dont elle était menacée, que par le résultat inattendu, la tournure imprévue donnée en Angleterre aux affaires du Canada, à la fin de juillet 1828 ®. Notre beau pays avait été troublé, une partie de notre intéressante jeunesse avait été détournée d'occupations utiles, de l'application aux études nécessaires à son avenir, par une malheureuse question de finances qui, de quelque manière qu’elle fût décidée, ne devait faire ni perdre ni gagner annuellement un dernier à chacun des individus de la province... Notre politique indigène, déjà moins rationnelle que tranchante, particulièrement dans les résolutions de nos chambres législatives, semblait avoir fait perdre... dans ces chambres et hors de ces chambres, à nos mœurs et à nos habitudes sociales, quelque chose de cette franchise, de cette douceur et de cette amabilité louées par presque tous les historiens, les écrivains et les voyageurs qui ont parlé du Canada et des Canadiens;.... elle avait

(1) A la Chambre des Communes, on loua et blâma tour à tour le parti canadien et le parti anglais; le rapport du comité chargé d'étudier la question, fut favorable dans son ensemble à notre chambre des députés. Lord Dalhousie fut rappelé.

retardé les progrès de l’industrie, et particulièrement des arts, des sciences et des lettres. »

On ne peut méconnaître qu’il y ait beaucoup de dures vérités dans cette page où se montre la philosophie de l'historien. Michel Bibaud comprend à merveille les inconvénients d’une politique d’agitation où la violence des esprits ne permet plus d'entendre les conseils de la prudence; et l’on ne pourrait que souscrire à son jugement s’il avait pris soin de suffisamment analyser d'abord les causes de ce bouleversement social, d’assigner à chacun sa part des responsabilités. Mais il semble qu'à mesure que nous approchons de la crise finale où va se dénouer dans le sang le conflit d'intérêts si opposés, Bibaud soit de moins en moins capable d'un tel discernement, et qu'il s’irrite davantage de l’attitude intransigeante de ses compatriotes. Sans indiquer lui-même d’autre remède à la situation qu'une modération qui ressemble étonnamment à une stérile résignation, il ne sait qu’accabler de ses plus vifs reproches ceux qui continuaient la lutte, et qui par leurs paroles et leurs actes l’aggravaient encore. Certes, l'historien impartial doit blâmer comme il convient les impatiences juvéniles et compromettantes d’une Chambre qui ne savait pas attendre l'heure opportune, et qui refusait même d’accepter les compromis honorables que lui offrait Lord Aylmer ; il ne saurait approuver tous ces excès de langage et tous ces

(A) Hist. du Canada, II, 400-401.

articles de journaux acrimonieux qui ne pouvaient qu'envenimer la querelle, qui aboutirent, en eflet, à des bagarres sanglantes Ÿ, et rendaient beaucoup plus difficiles à offrir les concessions gouvernementales ; il doit aussi condamner certaines audaces plutôt démagogiques dont se rendit coupable Papineau, et qui éloignèrent alors de lui quelques-uns de ses plus fermes lieutenants, comme Neilson, Cuvillier, Quesnel et Debartzch : mais nous ne pensons pas qu'il ait pour cela accompli toute sa tâche, et il lui reste encore sans doute à distribuer avec quelque mesure et impartialité ses réprimandes et ses sympathies.

Entre toutes les actions qu'il faut mettre au compte de l’exaspération patriotique des agitateurs de 1830, il n’en est pas pour laquelle Bibaud se soit montré plus sévère, ni plus irrité que les fameuses 92 Résolutions. Avouons qu’il n’en est pas, non plus, où se soient mieux traduites l’inexpérience et l'exaltation des chels politiques de ce temps. On assure que c'est Morin, inspiré par Papineau, le bon et doux Morin que l'on retrouve si sage après 1840, qui rédigea dans le style pompeux et emphatique des révolutionnaires notre « déclaration des droits

(1) Au moins de mai 1831, pendant l'élection d’un député pour Ja ville de Montréal, il y eut des désordres si graves que l'on dut faire sortir les soldats anglais de la garnison pour les réprimer ; trois citoyens, amis de Papineau, furent tués par les soldats qui firent feu sur la foule.

MICHEL BIBAUD NLDGS

de l’homme ». Nos patriotes voulurent alors faire grand, aussi grand que les constituants de 1789, et se montrèrent plus solennels que les congressistes de Philadelphie en 1774. Ils firent entrer dans les 92 Résolutions, outre leurs griefs véritables, des déclarations de principes démocratiques, des critiques de la constitution anglaise, des éloges de la république américaine, et des menaces à peine voilées de rébellion et d’annexion, qui ne‘pouvaient qu'effrayer ou indisposer le gouvernement anglais. Tout cela pouvait être sincère, mais tout cela fut infiniment maladroit. Aussi, sans égard pour ce qu'il pouvait y avoir de légitime et de juste dans quelques-unes de ces 92 Résolutions, voici comment Michel Bibaud apprécie ce document.

« Le 17 (février 1834), M. Bédard (Elzéar) présente le commencement de cette série, qui doit atteindre le nombre 92, fruit incohérent, pour ne pas dire monstrueux, d’un travail où l'on put reconnaître évidemment la manière de penser et d'écrire de M. Papineau...»# Et après avoir donné au lecteur la substance des 92 Résolutions, il ajoute ce violent commentaire: «Tel est le résumé d'une œuvre dont on n'aurait pu trouver nulle part le pendant, l’eût-on cherché dans les annales de la plus grande démence révolutionpaire... Peu d'hommes pouvaient croire qu'il fût décent ou prudent de dénaturer les faits, d’invectiver, d’insulter et de menacer d’une manière si

(1) Hist. du Canada, IIL, 198-199.

folle et si furieuse; tous devaient voir dans cet incongru verbiage les efforts pénibles faits pour trouvér les termes les plus injurieux et leur donner la tournure la plus offensante : les passions concentrées de l'orgueil, de l’amour-propre blessé, de la haine invétérée, et de l’aveugle esprit de vengeance, ne trouvant pas assez d'espace pour se déborder, d’issues assez larges pour s’exhaler ; l'eflervescence cérébrale, enfin le délire politique parvenu à son plus haut paroxisme. »

Michel Bibaud ne pouvait guère en un style plus violent accentuer davantage ses répugnances et ses dédains de bureaucrate. Et nous pourrions bien un peu retourner ici contre lui les reproches qu'il adresse sans cesse à Papineau, lorsque le tribun porte sur tous les points de la province son éloquence si âpre, et ses déclamations stridentes. Bibaud et Papineau sont tous deux aux extrémités opposées d’une situation où ni les excès de complaisance, ni les crises d’une rage impuissante ne pouvaient utilement servir la cause des Canadiens. Le premier ne paraît pas avoir le courage qu'il faut pour démasquer la duplicité du fonctionnarisme officiel, et le second s’enhardit jusqu'à compromettre par sa trop libre parole les droits imprescriptibles qu'il voudrait conquérir. Ni l’un ni l’autre ne peuvent, à ce moment de l’histoire de nos luttes nationales, recueillir l’unanime approbation des contemporains et de la postérité.

(4) Hist. du Canada, II, 209-210.

Cependant, et quoi qu’il en soit, si nous devons regretter que les agitations qui ont précédé 1837 n'aient pas élé conduites toujours avec la sagesse et la modération qui conviennent, nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver une vive sympathie pour le geste impatient et sincère de tous ces hommes qui tenaient tête à une oligarchie conservatrice toute puissante, et luttaient sans fatigue pour arracher à leurs maîtres des libertés légitimes. Nous estimons que cette période de notre histoire, malgré les imprudences qui ont pu retarder le succès de nos revendications, est l’une des plus généreuses, et l’une des plus instructives pour la postérité. Bibaud, lui, en juge tout autrement, et, au moment de déposer la plume qui a raconté toutes les péripéties d’un drame si mouvementé. il écrit : « Les sept années (183€-1837) que nous venons de parcourir forment indubitablement une des périodes les plus tristes de l'Histoire du Canada et des Canadiens sous la domination anglaise, sans en excepter celles du «règne militaire », et des deux guerres américaines ; Car si la guerre fait appréhender des périls et cause des terreurs, elle offre aussi, pour récréer l'esprit, des actes héroïques, souvent des triomphes et de la gloire; mais les contentions des factions, les discordes civiles, l'anarchie ne produisent qu’aigreurs, haines, animosités, méfiances réciproques, anxiétés et afflictions d'esprit.»

() Hist. du Canada, III, 504-505.

L'état d'âme, irrité, qui fut celui de Michel Bibaud quand il a raconté nos luttes politiques, enlève à son histoire l'autorité, la valeur scientifique qui est indispensable à cette sorte d'œuvres littéraires. Il faut lire cette Histoire du Canada avec précaution et défiance, et c'est peut-être pour cela

qu'on ne la lit guère aujourd’hui. Mais cela même

nous fait aussi vivement et doublement regretter que nous ne puissions avoir à lui opposer, pour les confronter du moins et, peut-être, les corriger l’une par l'autre, l'Histoire du Canada qu'avait écrite cet autre témoin des mêmes événements, le docteur Labrie. Labrie n’était, certes, pas de l’école de Bibaud, encore que, en 1807, il ait paru réprouver la littérature trop agressive du Canadien, et qu'il ait fondé, pour donner un modèle de véritable journalisme politique, prudent et modéré, :e Courrier de Québec.

Mais, au témoignage de Bibaud, Labrie s'était laissé lui-même entraîner, et plus d’une fois, dans le courant des effervescences juvéniles, et c’est de lui qu'il a dessiné ce portrait : « Homme laborieux, instruit, mais esprit excité, impatient du frein de l'opposition ou de la contradiction, susceptible de se courroucer à la vue d'abus réels ou apparents, en se les exagérant outre mesure, le docteur Labrie devait voir tout bien d’un côté, tout mal de l’autre ; ne pouvait pas être un écrivain politique impartial, même en s'efforçant d’être équitable. » ®

(1) Hist. du Canada, II, 311.

Ce jugement de Bibaud nous laisse assez entrevoir que l'Histoire du Canada faite par Labrie devait assez peu ressembler à celle du bureaucrate dont nous étudions l’œuvre. Mais l'attitude plutôt calme et froide qu'avait prise le fondateur du Courrier de Québec au début même des batailles du journalisme politique, nous permet aussi de penser que nous aurions trouvé dans les pages où il racontait les agitations de la vie publique contemporaine une plus juste appréciation des événements et des causes qui les ont déterminés.

Ce qui est certain, c’est que l’œuvre historique de Michel Bibaud ne paraît pas avoir captivé beaucoup, ni retenu longtemps l'attention, du public. Sans doute, le dernier volume, celui qui raconte les événements qui se sont passé depuis 1830 jusqu à 1837, n'a été publié qu'en 1878, longtemps après la mort de son auteur, mais le deuxième volume, celui qui comprend toute la première période de la domination anglaise (1760-1830) a été livré au public en 1844, et le premier volume qui raconte l'histoire de la domination française a été successivement édité en 1837 et en 1843, et l’on ne voit pas que l'on s’en soit beaucoup préoccupé. Pendant que l'Histoire du Canada que Garneau commença à publier en 1845, excitait partout la plus vive admiration, alimentait le patriotisme des jeunes gens dans les collèges, et attirait à son auteur des éloges enthousiastes, l'Histoire que venait de publier Michel Bibaud, et qui heurtait de front les convictions

ardentes de la plupart des lecteurs, ne pouvait provoquer. beaucoup d'applaudissements. De Gaspé affirme même que lorsqu’apparut l’œuvre de Garneau, l'histoire de notre pays était encore lettre close pour les Canadiens français

Cependant, l’on ne peut nier que Michel Bibaud ait fait de considérables efforts pour donner à son ouvrage une réelle valeur scientifique. Et rien ne le fait mieux voir que l’étude comparée des difiérentes éditions qu'il a données de son premier volume. C’est dans la Bibliothèque Canadienne, recueil littéraire fondé par Bibaud lui-même, en 1825, et dans le premier numéro paru au mois de juin, qu'il commença à publier ce récit. Chaque livraison contenait une partie, une tranche de l'histoire de la domination française, et le dernier numéro du recueil, daté de juin 1830, en livrait au lecteur les dernières pages. Ce ne fut qu’en 1837

que Bibaud publia en volume cette première partie.

de son travail: or ce volume était déjà en réalité une seconde édition revue et augmentée ; le texte qu'on y lit est fort différent de celui de la Bibliothèque Canadienne. En 1843, parut la deuxième édition de ce premier volume, et nous y voyons un texte encore tout autre, et cette fois beaucoup plus abondant et plus satisfaisant que celui des éditions précédentes. L'auteur a surtout corrigé bien des erreurs où il avait donné, à la suite de

..({ Les Anciens Canadiens, par De Gaspé, p. 201, 1re édition. Voir aussi, à ce sujet, les Souvenances Canadiennes, encore inédites, de l’abbé Casgrain, IL, 81.

pe RS oi

Charlevoix, sur Cartier et Roberval, et il s'étend plus librement sur les périodes intéressantes de la découverte et de la conquête. Des collaborateurs qu'il accueille avec bienveillance l’aident dans son travail, et publient dans la Bibliothèque Canadienne, en 1827, une série d'articles et de documents sous le titre général de Matériaux pour l'Histoire du Canada. Lorsque, d’ailleurs, des documents nouveaux Jui tombent sous la main, et lui permettent de rectifier sa première rédaction, Bibaud s’empresse d'en informer le public: le premier article du premier numéro du Magasin du Bas-Canada, qu'il publie le 1% janvier 1832, est consacré à remettre au point certaines pages de la Bibliothèque Canadienne que Bibaud lui-même avait écrites sur Sébastien Cabot et Jacques Cartier.

Michel Bibaud s’est imposé un semblable travail de revision et de remaniement de textes pour la première partie de son deuxième volume, lequel parut d’abord, sous forme d'articles, dans le recueil l'Observateur, publié en 1830 et en 1831.

Il est regrettable qu’au fur et à mesure qu'il retouchait ses manuscrits, Bibaud n'ait pas songé à élargir davantage le cadre de son Histoire, et à y faire entrer plus de faits et d’idées sur la vie économique, sur les institutions sociales et sur les mœurs de son pays. Le deuxième et le troisième volume surtout sont trop exclusivement consacrés aux agitations parlementaires et électorales du Canada. C'est à la Chambre des députés, sans doute, et au Conseil législatif que se concentrait alors la vie

politique, maïs encore eût-il été opportun pour l'historien de cette époque de jeter un coup d'œil plus attentif sur tous les mouvements de la civilisation canadienne, et de nous mieux renseigner, par exemple, sur les questions de colonisation, de commerce, et d'éducation qui sont si intimement liées à la fortune du pays.

Mais la vie parlementaire elle-même sur laquelle l'auteur a tant insisté ne nous est pas présentée, dans cette Histoire, d’une façon suffisamment personnelle et intéressante. Michel Bibaud avait sous la main les discours des gouverneurs, les adresses de la Chambre des députés, et aussi tous ces vœux formulés par la majorité, et qu’en langue canadienne et impropre on appelle des résolutions : et il s'est abondamment et copieusement servi de tous ces documents officiels. Il les cite longuement, et il les cite sans cesse; et l’on passe d’un document à un autre, d'un discours à une adresse, et d'une adresse à une résolution, et l’on finit par perdre pieds, et par ne plus savoir où l’on va ni d’où l’on vient. La méthode la plus détestable dont puisse user un historien est bien celle qui consiste à coudre bout à bout les pièces officielles sur lesquelles doit s’étayer son œuvre. Son métier à lui doit être plutôt de nous épargner la peine de lire tous ces informes matériaux, et d’en extraire pour nous les faits essentiels, les idées générales, la substance et la moelle. Bibaud ne le fait pas assez; il trouve plus commode de servir tous crus ces morceaux indigestes, et le mérite littéraire des

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deux derniers volumes de son Histoire en est d’autant diminué. |

Ajoutons à cela que la mauvaise rédaction des tables des matières, et que la division par livre que l’auteur à finalement adoptée, offrent cet inconvénient particulier que chacun de ces livres, formé d'une suite trop longue de documents, et pas assez fourni de dates précises, oblige le lecteur qui veut consulter l'ouvrage, à feuilleter longtemps avant de se retrouver au bon endroit, et laisse souvent l'esprit en proie à une fatigante incertitude chronologique. |

Et pourtant Michel Bibaud sait être intéressant quand il veut se donner la peine de bien arranger son récit, d'exprimer sa propre pensée, et de nous donner ses conclusions. Aussi voudrait-on celles-ci plus nombreuses, plus souvent distribuées à travers les événements : l’auteur se contente trop volontiers de raconter rapidement et brièvement les faits. L'on ne peut nier, cependant, qu'il y ait malgré cette sobriété et cette sécheresse dont est coutumier l'esprit de Bibaud, des pages de l'Histoire du Canada qui sont bien écrites, fortes, et d’une allure toute classique. Jamais, certes, Bibaud ne cherchera à agrémenter ses narrations, même lorsque l’événement pourrait s’y prêter: il paraît s’interdire tout effort d'imagination, ou plutôt il laisse apercevoir à chaque instant qu’il n’en peut faire. Il s’attardera, par exemple, pendant trois pages à nous informer minutieusement du juge Foucher, accusé

d'irrégularités judiciaires , tandis qu'il rapporte en quelques lignes seulement l'héroïque bataille de Châteauguay ®. Mais l'esprit de Bibaud, indigent plutôt que varié, excelle parfois à tracer de petits portraits, ou à composer de petits jugements dont le style est d’une rare fermeté. Voici comment, après avoir raconté l’œuvre de Champlain, il ramasse en quelques lignes les traits principaux de son caractère.

« C'était un homme de bien et de mérite : il avait des vues droites et était doué de beaucoup de pénétration. Ce qu'on admirait le plus en lui, c'étaient son activité, sa constance à suivre ses entreprises ; sa fermeté et son courage dans les plus grands dangers ; un zèle ardent et désintéressé pour le bien de l’état; un grand fond d'honneur, de probité et de religion. Au reproche que lui fait Lescarbot, d’avoir été trop crédule, Charlevoix répond que c'est le défaut des âmes droites, et que, dans l'impossibilité d’être sans défauts, il est beau de n'avoir que ceux qui seraient des vertus, si tous les hommes étaient ce qu’ils devraient être. » ©

A côté de ce portrait, l’on pourrait citer ces avis judicieux que Bibaud adresse aux jeunes gens qui veulent trop tôt se jeter dans la carrière politique: propos mesurés où se révèle toute l'expérience d'un moraliste. «Les jeunes gens sont l'espoir de la patrie, non son conseil; et pour réaliser, ne

() Hist. du Canada, II, 190-193.

(2) Idem, II, 175.

(3) Idem, I, p. 108, 2e édit.

pas tromper cet espoir, ils doivent attendre que leur temps soit venu, que l'âge, l’expérience, la réflexion et l’étude aient éclairé leur raison et müûri leur jugement ; autrement ils courent le risque de compromettre leur avenir, en faisant ce que, dans la suite, ils voudraient pour beaucoup n'avoir pas fait, après avoir reconnu que le parti embrassé avec chaleur n’était ni le plus sage, ni le plus sûr ; ou qu'il n’était ni sûr ni sage de l’'embrasser trop chaleureusement. Le journaliste, l'orateur, l'historien qui, loin de chercher à réprimer, à modérer du moins la fougue des jeunes gens, chercherait à l’exciter, nous paraîtrait manquer essentiellement à son devoir public. Les hommes âgés, les sages ne doivent pas seulement à la jeunesse le sourire de la bienveillance et des bons souhaits ; ils lui doivent encore l'avis de se garder de son âge. Montesquieu avoue qu’il y a dans son premier ouvrage, les Lettres Persannes, des étourderies de jeune homme, des juvenilia. »

Si donc, il y a dans l'Histoire du Canada de Michel Bibaud, une littérature généralement trop diffuse, et parfois un décousu bizarre auquel l’expose l’ordre chronologique qu’il observe : si l’on pourrait souhaiter que l'auteur se préoccupât davantage de faire la synthèse des événements qu'il raconte, il est incontestable que parfois aussi il y a des pages qui retiennent l'attention, qui font réfléchir le lecteur, et où s'exprime avec vigueur la langue plutôt abstraite de l'historien.

(1) Hist. du Canada, I, 305-306.

Au lendemain de la mort de Michel Bibaud, le rédacteur d’un journal de Montréal, le Pays, disait de l'Histoire du Canada: «C’est une œuvre méritoire, nous le reconnaissons volontiers, malgré les erreurs qu’on ÿ rencontre, et quoique nous soyons loin d'en partager toutes les opinions.... Nos idées politiques et celles de Michel Bibaud ne furent pas les mêmes. Cependant nous admirons l'indépendance de son caractère, et nous sommes et nous serons souvent heureux de le citer à l'appui de nos principes démocratiques. »

Ce jugement est assez exactement celui de la postérité. L'Histoire du Canada de Michel Bibaud est aujourd'hui inférieure au point de vue de la vérité historique, à celles qui ont été faites depuis, et qui ont bénéficié de recherches plus étendues, et d'informations plus-précises. L'esprit dont elle est pénétrée en fait la lecture plutôt désagréable, et l’'empêchera toujours d'être un livre populaire et vraiment national. Mais elle peut être utile à consulter, et elle doit être consultée à cause des documents précieux qu'elle renferme, et plus encore à cause même des tendances bureaucratiques de son auteur. N'’est-il pas toujours bon de connaître la pensée de ceux qui nous sont contraires, et cela ne nous empêche-t-il pas de tomber dans des excès opposés à leurs excès? La situation périlleuse qui nous fut faite par l’acte constitutionnel de 1791, et la situation plus difficile encore où s’engagèrent

(1) Le Pays, 4 août 1857.

eux-mêmes les patrioles, sont des questions politiques très complexes que nos historiens n'ont peul-être pas encore assez froidement étudiées, et que Garneau, venu après Bibaud, n’a pas non plus tout à fait résolues. Ne peut-on pas du moins déjà les corriger l’un par l’autre? Et si Michel Bibaud, qui eut le tort très grave de n’apercevoir jamais que les fautes des chefs de la résistance, leur a précisément, quoique trop amèrement, reproché leurs extravagances, ne lui doit-on pas savoir gré d’avoir ainsi montré tout un aspect trop peu connu de ces brülantes questions ?

Pour nous, qui regrettons, certes, que Bibaud se soit laissé trop souvent entraîner en des courants d'opinions inacceptables, nous devions, semble-t-il, au cours de ces études sur les origines de notre littérature, lui bien marquer sa place en tête de la liste de nos historiens.

Décembre 1907,

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