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PROSPECTUS

En rentrant dans notre patrie, après vingt-trois années d'absence, nous admirâmes la nouvelle

(1) Ce Prospectus se trouve en tête du premier numéro de l’Abeille Canadienne, paru le 1er août 1818. Cette revue était publiée deux fois le mois par (Henri Mézière, anglo-canadien, éditeur et propriétaire, à Montréal, chez Lane, imprimeur, rue Saint-Paul, près du Marché neuf.» Format 5 p. X 8.4. Elle porte comme épigraphe sur la couverture ces vers d'Horace, avec la traduction :

JNRDLS Ego apis Matinæ More modoque Grata carpentis thyma per laborem Plurimum circa nemus, uvidique Tiburis ripas, operosa parvus Carmina fingo.

Horace, Livre IV, Ode I.

Et moi, tel que l’Abeille de Matina, qui picore avec des travaux infinis le suc délicieux du thim, autour des bois et le long des ruisseaux de l’humide Tivoli ; je compose, non sans peine, des ouvrages proportionnés à ma faiblesse.

physionomie qu’elle avait prise, les édifices en tout genre dont elle avait été enrichie, les moyens de communications qu’elle s'était créés, les améliorations introduites dans l’agriculture, l'extension du commerce, l’aisance des campagnes, le luxe des villes, et enfin le culte empressé que l'on y rendait aux Sciences et aux Belles-lettres.

Au lieu de deux minces journaux, seulement, que nous avions il y a vingt-cinq ans, il s’en imprime huit actuellement (non compris ceux du Haut-Canada, qui n'était pas alors aéfriché,) en langues Anglaise et Française, dont quelques uns contiennent parfois des productions, que ne dédaigneraient point les littérateurs d'outre-mer. Nul doute que ces puissans véhicules aient plus ou moins contribué à faire naître une généreuse émulation, et à développer l’industrie: l'on ne saurait donc trop encourager, sous ce rapport, les éditeurs de ces feuilles, utiles lorsqu'elles sont soignées et bien entendues. Mais comme l'abus se trouve toujours à côté du bien, on se sert quelquefois de la presse pour calomnier, pour outrager impunément les citoyens qu'on veut perdre dans l'opinion publique; pour flatter, pour tromper la multitude ; pour lui persuader que tout doit céder à ses caprices, et qu'elle n’a d’autre loi à suivre que celle de sa suprême volonté. Bientôt même les devoirs les plus sacrés de l’homme seront mis en question, tandis qu'on ne l’entretiendra plus que de ses droits; et en abjurant d'anciennes erreurs, on en adoptera qui ne sont pas moins dangereuses si elles portent moins le sceau de la barbarie.

D'un autre côté nous ne sommes point sans crainte, relativement à la funeste influence que pourraient exercer, dans ces heureuses contrées, certaines productions repoussées de l’ancien monde, à cause des sanglantes catastrophes qu'elles y ont

occasionnées. Nous savons bien que dans notre patrie, (fière de relever du plus noble Empire de

l’Univers,) les principes religieux marchèrent tou-.

jours de pair avec la loyauté envers le Prince ; les fidèles trouvant à la fois dans leurs pasteurs, le précepte et l'exemple. Cet état de choses devrait, ce semble, nous rassurer contre les bouffées d’une prétendue philosophie, où la Religion est remplacée par le pur déisme, pour ne rien dire de plus; la liberté par la science ; le respect pour l'autorité légitime, par l'insurrection ; la sainteté des sermens, par l’incrédulité ; les nœuds indissolubles du mariage, par le divorce ; les liens de la famille par l'insubordination; d’une philosophie, en un mot, qui soumettant tout au fatalisme, transforme en un êtremachine, en un simple automate, l’homme luimême, ce chef-d'œuvre de la création—l’homme dont le rang et la destination se trouvent si heureusement indiqués dans ces deux vers, les plus sublimes peut-être que nous tenions de la belle latinité : | Os homini sublime dedit, cæœlumque tueri Jussit, et erectos ad sydera tollere vultus.

Néanmoins, pour ne pas être pris éventuellement au dépourvu par l'invasion subite de semblables doctrines, comme aussi pour remplir une lacune

assez considérable dans notre domaine littéraire,

il nous est venu en pensée de publier un ouvrage périodique, où, maintenant le respect dû à la Religion, aux mœurs, et à l'autorité légitime, nous pourrions retracer, avec critique et discernement, tout ce qui concerne les Sciences, les Arts et la Littérature ; moyennant quoi il fût facile au lecteur de suivre, dans ses découvertes, le génie éprouvé de la vieille Europe, et à la fois l'essor que

prend, sur notre Continent, une jeune Nation, dont l'esprit d'entreprise rappelle naturellement l’origine.

Mais une tentative de cette nature exigeait l'établissement d’une correspondance avec des littérateurs de premier mérite, soit en Europe, soit de ce côté-ci de l'Océan: c’est à quoi nous avons employé tous nos soins depuis plus d’un an.

Aujourd'hui que nous sommes parvenus à intéresser les savans étranger en faveur de nos essais littéraires, nous avons l’honneur d'offrir aux honnêtes gens ce journal, le premier dans ce genre qui ait paru en Canada, et que nous produirons deux fois par mois, à dater de ce jour, sous le titre de L’ABEILLE CANADIENNE.

Présenter l’annonce raisonnée des ouvrages que produisent toutes les littératures étrangères, et spécialement l’Anglaise et la Française ; exposer les grandes découvertes qui intéressent les arts et la morale publique; emprunter aux sciences ce qu'elles offrent de plus applicable et de plus utile aux besoins journaliers de la société; donner la note et l'explication de tous les procédés qui obtiennent, en Europe, des brevets d'invention ; profiter des expéditions du commerce, pour faire connaître en même tems les mœurs, l’industrie, et la situation politique des peuples éloignés de nous et quasi inconnus : tel est, en peu de mots, le but que l’on se propose dans la rédaction de ce nouveau journal.

Nous y donnerons accessoirement l’analyse des Poèmes, des pièces fugitives de quelqu’importance, des traductions nouvelles de nos vieux auteurs classiques, des voyages qui, aux notions les plus utiles, joignent quelquefois tout l'intérêt du drame, et enfin des notices historiques ou biographiques sur les hommes célèbres de tous les pays, et spécialement sur ceux de nos compatriotes qui ont

servi ou illustré le nôtre, n'importe dans quelle profession. Nous sollicitons à cet effet, les renseignemens nécessaires, et nous y attacherons d'autant plus de prix, que l'éloge de pareils hommes est en soi un appel puissant à la vertu des contemporains.

Dans les analyses annoncées, les formes un peu sérieuses de l’érudition sauront se dépouiller à propos de leur austérité. On évitera les détails puériles et fastidieux, pour n'ofirir que des aperçus piquans, ou des résultats utiles.

Persuadé que si les vers sont en général peu goutés, c’est beaucoup moins la faute des lecteurs, que celle des poètes, on ne s’engage à publier des pièces de poésie, qu'autant que l’on pourra en offrir où la grâce se trouve unie à la justesse. Si, dans ce genre, on n'ose toujours se promettre de présenter des morceaux au dessus de la critique, du moins est-on bien décidé à ne jamais insérer de ces vers, comme on en voit trop, que réprouvent à la fois le bon sens et les premières règles du langage. Quelquefois une historiette intéressante, des anecdotes peu connues ou quelques fragmens inédits des ‘plus célèbres écrivains, viendront occuper la place de ces bluettes poétiques, qui ne donnent pas le même plaisir à toutes les classes de lecteurs.

Les productions de nos jeunes compatriotes, dans l’une et l’autre langue, seront accueillies avec le plus vif intérêt, lors même qu’elles n’anonceraient encore que d'heureuses dispositions ; purvu qu'il y règne d'ailleurs cette teinte de modestie et de pudeur, qui convient sans doute à tous les âges, mais qui sied mieux, ce semble, à l'adolescence, dont elle fait ressortir le charme touchant. Que s'il y avait lieu à des observations critiques de

notre part, il serait facile d’y apercevoir les ménagemens dus au talent naissant, et même cette mesure d'encouragement que sait distribuer la justice, sans offenser la science. — Jeunes Canadiens, espoir de la patrie! pénétrez-vous bien de ce dire du sage Thalès: «la félicité du corps consiste dans la santé, et celle de l'esprit dans le savoir. » Mens sana in corpore sano.

Les événemens politiques les plus remarquables seront aussi rapportés dans notre journal, mais succinctement, et dégagés des conjectures que se permettent volontiers les gazettiers : nous nous contenterons d'exposer simplement les faits, laissant à nos lecteurs le plaisir d’en tirer eux-mêmes des inductions. Non licet inter vos tantos componere lites.

Nous avons au surplus l'honneur de prévenir la portion du Public dont nous ambitionnons les suffrages, que des dispositions ont été faites pour continuer la publication de ce journal, sur le même plan et d’après les mêmes principes, avenant la maladie, l’absence ou le décès de l'éditeur. Il n'y a donc pas lieu de présumer que l’entreprise actuelle (honorable peut-être pour notre pays) puisse éprouver aucune interruption.

Notre Cinquième Numéro qui paraîtra le premier Octobre prochain, contiendra la liste des personnes qui auront bien voulu nous savoir gré de nos bonnes intentions, et que l’on pourra regarder, avec raison, comme les véritables fondateurs d’un premier établissement, destiné principalement à la culture des Belles-lettres, et au maintien des principes conservateurs de nos institutions les plus chères.

H. MEZIERE.

(1) On sait que l'A beille Canadienne parut pour la dernière fois en janvier 1819. Elle vécut six mois.

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