‹ Nos origines litterairesChapitre 6 sur 27 · PTS, PL PR CRT NT TT · texte numérisé non relu

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composer eux-mêmes des manuels nécessairement très imparfaits ; les élèves ne pouvaient guère étudier que sur des copies manuscrites qu'ils en avaient faites ; les bibliothèques étaient extrêmement pauvres ; et de tout cela la vie intellectuelle ne pouvait manquer de recevoir grand dommage. Cette indigence a longtemps persisté, aussi longtemps que des relations suivies n'ont pas été renouées avec la France. Et ce n’est qu'à partir de 1840 surtout que nous avons pu prendre un contact suffisant a$ec la librairie française. Jusque là, il était possible, assurément, malgré la police sévère qu’exerçaient nos maîtres, de faire venir ici des livres de France, mais combien difficilement! Les guerres de l'indépendance américaine d’abord, puis les guerres de la révolution et de l'empire, où l’Angleterre et la France luttaient l’une contre l’autre, etenfin nos effervescences politiques contribuaient pour beaucoup à faire nos communications avec l’ancienne mère-pairie plus surveillées, plus rares, notre isolement plus complet.

Cette pénurie de livres dont on souffrait au collège, on n’en éprouvait pas moins les inconvénients dans le monde, quand une fois on avait fini ses études. QIl fut un temps, que se rappellent beaucoup de vieillards, écrivait en 1848 J. Huston, l'éditeur du Répertoire national, où une bibliothèque de quelques livres était un luxe dont quelques personnes favorisées de la fortune et du hasard seules pouvaient jouir». M. l'abbé Raymond

(1) Répertoire national, Préface de la première édit.

Casgrain nous rappelait, il y a quelques mois, l'enivrement dont fut prise la jeunesse de 1845 et de 1850 lorsque les livres français, et en particulier lorsque les œuvres des grands maîtres de l’école romantique furent ici plus largement introduits. Ce fut dans les collèges et dans les salons une ferveur littéraire dont on n'était pas coutumier. Bernardin de Saint-Pierre; Chateaubriand et Lamartine alimentèrent surtout cette curiosité d'esprit, et tous ces besoins d'émotion artistique qui allaient être enfin satisfaits. La cadence des périodes romantiques et laäsonorité de leur verbe enchantèrent sans les lasser les oreilles de cette jeunesse enthousiaste. On se mit à l’école de ces maîtres, on dévora leurs œuvres, on envia leur gloire, et l’on rêva pour la littérature canadienne des œuvres et une gloire semblables.

Ce culte de la littérature française, qui eut toujours parmi nous de nombreux adorateurs, mais que l’on conimencça dès lors à pratiquer avec une piété plus fervente, ce culte qui devait être pour nos lettres l’occasion d’un progrès nouveau, ne laissait pas d’avoir quelques dangers. Nous aurons à remarquer que, même avant 1840, quelques-uns de nos écrivains se sont trop complu dans des imitations ou des pastiches plutôt faibles des œuvres françaises ; el nous pouvons donc dès maintenant observer que notre vie littéraire devait à la fois bénéficier et souffrir de cette reprise de possession que par ses artistes, ses poètes, ses romanciers, la France allait faire de notre colonie.

C'était pourtant une nécessité pour les Canadiens de se mettre résolument à l'école de la France, et de surprendre le secret de ses chefsd'œuvre contemporains. Il eût été désirable qu'on y pôût satisfaire dès les premières années de notre dix-neuvième siècle. Outre qu'il ne faut jamais se renfermer dans un chauvinisme étroit, et fermer sa porte aux influences extérieures quand celles-ci. peuvent être utiles, il y avait pour nous, et il y a encore pour les Canadiens, le besoin impérieux d'emprunter à la France ces moyens de formation intellectuelle qui nous manquent. Avouons-le, ce n'est pas dans la seule lecture de nos rares œuvres canadiennes que nous pouvions, et que nous pouvons encore trouver tout ce qu’il faut pour apprendre à travailler, et pour élargir le plus possible les horizons de notre esprit national. Et parce que l'esprit français est bien près du nôtre, et lui ressemble à merveille, puisque tous deux sont frères, c'est à l'esprit français qu’une longue tradition, que des efforts séculaires ont faconné et poli, c'est à lui que nous devons demander quelles habitudes il faut donner au nôtre, et quelle discipline, pour qu'il puisse sur cette terre d'Amérique exercer par ses œuvres toute l'influence bienfaisante à laquelle il doit prétendre.

C'est pour avoir été trop longtemps privée de de ce contact large et suffisant avec la littérature de là-bas, que notre pensée s’est trop longtemps agitée en des efforts stériles. C’est dans d’incessantes relations avec elle que cette pensée a pu

accroître sa vigueur, et qu’elle pourra continuer de s'affiner davantage.

Nous avions, pendant les cinquante premières années qui ont suivi la cession du Canada à l'Angleterre, d'autant plus besoin de ces échanges d'idées, de ces fréquentations littéraires avec la France, que notre enseignement secondaire, poussé aussi loin qu'il était alors possible, mais fatalement trop limité, était ici le dernier mot de la formation classique, et ne se prolongeait pas encore, pas plus qu'il ne se prolonge aujourd'hui, dans l’enseignement supérieur. La lecture, l'étude du livre français, des œuvres classiques et des œuvres contemporaines, devait donc dans quelque mesure, nécessairement imparfaite, suppléer à cette lacune, nous aider à nous mettre au point de la pensée et de la science actuelles, et préparer parmi nous les écrivains du lendemain.

L'enseignement secondaire, il n’est pas inutile de le répéter dans un jeune pays où l’on n’en connaît pas d'autre, et où les meilleurs esprits se persuadent difficilement de l'urgence où nous sommes d'en créer un qui soit supérieur, initie d'ordinaire trop incomplètement aux bonnes méthodes de travail, ne pousse pas assez loin la culture du goût, n’apprend pas assez à mettre dans la pensée et dans les expressions les nuances qu'il faut, ne prépare pas suffisamment ni les savants, ni les lettrés, ni les artistes ; et nous avons donc dans ce fait que cet enseignement secondaire fut longtemps ici, qu’il est encore, le seul où puissent

se former nos esprits, une explication, non pas la seule, des tâtonnements et des incertitudes où s’est attardée et où s’attarde toujours notre jeune littérature.

Certes, nous ne voulons pas méconnaître Îles trés louables efforts que l’on a faits pour donner à nos petits séminaires et à nos collèges, à l’époque où nous reportent ces études, tout le développement que les circonstances permettaient de réaliser. Mais la bonne volonté, fût-elle complète, ne suffit pas encore à créer les grands mouvements de vie intellectuelle; et il est incontestable, pour toutes les raisons que nous avons signalées, que le dévouement dont étaient pétris nos premiers éducateurs s’est heurté à des difficultés, à des obstacles à peu près insurmontables. Il n’est que juste de le rappeler et de le redire au moment où nous recherchons les causes qui ont si longtemps compromis chez nous la bonne formation des esprits et retardé le premier épanouissement de notre littérature nationale.

De cet éloignement de la France, de cette vie nationale faite tout entière de luttes incessantes et de travaux pénibles, de cette instruction, de cette culture intellectuelle nécessairement assez incomplète que l’on fournit à notre classe dirigeante dans les établissements d'enseignement secondaire, les seuls qu'il y ait au pays, que pouvait-il résulter

encore pour l'avenir et la fortune des lettres canadiennes? Deux ou trois autres conséquences, toutes contraires au développement et au progrès de ces lettres.

Et d'abord nos esprits eux-mêmes se sont trop déshabitués des questions d'ordre littéraire ; ils se sont laissés à peu près exclusivement absorber par les préoccupations toutes pratiques qui remplissaient notre vie nationale. (Certes, il faut être reconnaissant à ceux qui ont vécu aux heures des grandes luttes patriotiques, de ce qu’ils ont pris tant à cœur de faire surtout et avant tout les œuvres qui devaient assurer le triomphe de nos plus pressantes ambitions. Mais, on le peut deviner, si les guerres sanglantes couronnées de victoires ou de défaites glorieuses, si les grandes agitations politiques font souvent éclore et fleurir toute une littérature nouvelle dans les pays où les esprits ont, au préalable, reçu une haute et très large culture, il n’en peut être de même chez les peuples qui ne sont pas encore suffisamment engagés dans la vie intellectuelle. Et c’est pourquoi toutes les circonstances pénibles et souvent hostiles au milieu desquelles s'est écoulée notre vie publique devaient ici créer un état d'esprit peu favorable au développement de notre littérature.

Au lieu de s'appliquer à de profondes études, notre clergé, celui des campagnes surtout, se fit tantôt l’éducateur des petits, et tantôt le pionnier hardi de la colonisation ; il dépensa toutes ses énergies en se mêlant aussi activement que possible

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à la vie du peuple, en travaillant avec lui, et nul ne le blâmera d’avoir consacré tout le temps qui n'était pas donné au ministère sacerdotal à l'action extérieure, à des œuvres plutôt matérielles, à l’apostolat, sublime quand même, du relèvement national. Les prêtres des séminaires. et des collèges, ceux-là qui auraient pu, semble-t-il, faire une large part de leur vie à des études personnnelles et à des travaux scientifiques et littéraires, en ont été le plus souvent empêchés, soit par le défaut d’une préparation convenable, soit encore et surtout par ce surcroît et cet excès de besogne qui est inévitable dans des établissements où le nombre des professeurs est encore insuffisant. Quant à nos hommes d'état, ils ont trouvé dans la discussion des intérêts du pays, dans la lutte ardente pour le triomphe de leurs convictions et des libertés publiques, des occasions multiples, assez nombreuses, d'employer au service de la nation à peu près tous les loisirs que pouvait leur laisser leur vie professionnelle.

Prêtres et politiques eurent donc, pendant de longues années qui suivirent la cession du Canada à l'Angleterre, toutes les raisons légitimes et possibles de se désintéresser beaucoup de la littérature à former et à créer. Et ceci même détermina bientôt dans notre pays, dans les hautes sphères de notre société canadienne, des habitudes d'esprit dont on a constaté souvent et dont nous éprouvons ercore aujourd'hui les inconvénients. L'action

ayant longtemps absorbé les meilleurs talents, la politique, la nécessité de gagner sa vie et celle de la famille ayant longtemps dévoré les plus fécondes énergies, il est résulté de cet accaparement de toutes les forces par l’activité extérieure que l'on a

perdu peu à peu le goût des studieux labeurs, des

occupations intellectuelles. Pendant longtempsles générations nouvelles n’ont recu d'autre héritage que celui, certes très précieux, des exemples de vertus civiques que leur léguaient les générations qui disparaissaient ; elles n'apprenaiïent pas, en étudiant l’histoire du pays, tout le prix qu'il faut attacher aux travaux de l'esprit ; elles n’apercevaient partout ici que des hommes appliqués aux tâches pénibles et lucratives, et c'est pourquoi on s'est peu à peu habitué à ne voir et à n'estimer que ce qui est avant tout pratique.

On sait ce qui advint à Rome, où longtemps le citoyen fut lourdement attelé à l’œuvre d’élaboration et d’agrandissement de la fortune matérielle de la république. Pendant quatre ou cinq siècles on n épargna nulle peine, nul effort, nul sacrifice pour conquérir le monde et l’administrer avec profit ; mais on oublia de fonder à côté de la puissance militaire et gouvernementale l'empire non moins glorieux des arts et des lettres. Le peuple romain fut bien le plus avisé, le plus laborieux, le plus patient, comme dit Bossuet ; il ne pouvait être le plus artiste. Il s’habitua à n’estimer que la richesse et les honneurs que procure la politique ; il

dédaigna longtemps la gloire de la poésie et de l’éloquence. Il fallut que la Grèce conquise par Rome lui révélât un autre idéal, celui qu’elle avait elle-même réalisé dans les chefs-d'œuvre de ses maîtres. Et encore Salluste éprouve-t-il le besoin de démontrer, plus de cent ans après, qu'il n’a pas perdu son temps en écrivant l’histoire de Jugurtha, et que l’on peut être utile à son pays en composant des livres aussi bien qu'en conquérant des provinces. «D'autres, —s’écrie à son tour Virgile, avec une fierté toute romaine,—sauront mieux animer le marbre et l’airain : ils parleront avec plus d'éloquence...Pour toi, Rome, tu mettras ta gloire à gouverner le monde. »

Affaire de génie, de tournure d'esprit, dira-t-on. Oui, sans doute ; mais ce sont nos occupations habituelles qui déterminent, dans la plus grande mesure peut-être, et pervertissent au besoin nos goûts, nos tendances et nos aspirations. Et ce qui arrive pour chacun de nous se reproduit assez exactement dans le développement et l’évolution de cette âme collective qu'on appelle l'esprit national. Dès lors, il est à craindre que les préoccution d'ordre matériel qui ont tourné vers un idéal inférieur l’âme romaine, n'aient exercé sur la nôtre, toute proportion gardée, une semblable influence. Certes, nous savons bien ce qu'il peut y avoir d'extravagant dans toute comparaison où l’on met en parallèle la fortune de Rome et celle de notre

(1) Enéide, VI, 847.

province de Québec, mais n'y a-t-il pas vraiment dans la vie intellectuelle de l’une et de fl'autre quelque analogie, quelque lointaine ressemblance ? Ne sommes-nous pas un peu romains, et romains à la facon de ceux qui n'avaient pas encore connu la Grèce, quand aujourd'hui encore nous n'avons suère d'attention pour tout ce qui est manifestation de la vie littéraire, quand nous n'’estimons que ce qui procure la fortune et les hautes situations politiques ? C'est sans doute notre passé tout entier consacré aux luttes arides et sans cesse renaissantes, qui pèse de tout le poids de ses traditions sur nos esprits déshabitués des longues et laborieuses méditations. A la suite de travaux si propres à détourner de l'étude, une certaine paresse intellectuelle s’est introduite et s’est installée dans l’âme canadienne ; elle y a souvent endormi les plus heureuses facultés ; souvent aussi elle y a tué le germe des plus belles inspirations. Une apathie trop générale a fait rares les lecteurs assidus, et souvent a découragé les auteurs. On se lasse vite d'écrire pour n'être pas lus, et pour le plaisir de payer des frais d'impression qui ne seront jamais remboursés. |

D'ailleurs, parce que pendant longtemps on a pu vivre, travailler et accroître la fortune publique sans s'occuper beaucoup de littérature, plusieurs d'entre nous ne voient pas encore très bien pourquoi il en faudrait faire tant. Et d’autre part, parce que le peuple, qui aime, malgré tout, les

beaux diseurs, les tribuns éloquents et corrects, prodigue aussi ses applaudissements aux malfaiteurs littéraires des forums et des parlements, on ne comprend pas bien qu’il faille tant s’esquinter pour apprendre à faire des phrases élégantes, et à mettre des idées dedans. Et parce que le partisan politique s’abonnera aussi facilement, plus facilement peut-être, à un journal rempli d’insignifiantes gravures, de réclames impudentes et de mauvaise prose, pourvu quil soit rouge ou bleu, qu’à une feuille très correcte et très digne où l’on respecterait les lois de la pensée, du style et du bon goût, on ne voit pas bien pourquoi l’on ne continuerait pas à nous faire des journaux dont il faut rougir à l'étranger, et où le nombre des pages est généralement en raison inverse de leur valeur littéraire et grammaticale.

Et tout cela, le succès facile qui absout toutes les négligences, couvre toutes les médiocrités et dispense de longues et pénibles études, tout cela contribue à créer parmi nous, ou à entretenir, cet état d'esprit que nous avons essayé de définir, cette indifférence pour les choses de l’art et de la littérature dont nous souffrons trop. Il y a longtemps d’ailleurs que l’on s’en est plaint, et nous n'avons rien dit qui soit nouveau. Dès les premières années du dix-neuvième siècle, on a constaté ce mal, et l’on a signalé le bien faible encouragement que reçoivent ici les auteurs, l’apathie qui déconcerte et décourage les plus vaillants.

Faut-il rappeler comment, en l’an 1804, Joseph Quesnel, qui rimait avec infiniment d'esprit, consolait l’infortuné et méchant poète que fut Généreux Labadie ?

Je sais qu’à parler vrai, ta muse un peu grossière Aux éloges pompeux ne peut donner matière ; Mais enfin tu fais voir le germe d’un talent

Que doit encourager tout bon gouvernement.

eee er vle oncle vie sera son eee 0 ele neretéte) cle rt eeñeles/s, ekete

..celui par malheur sous lequel nous vivons Ne sut jamais, ami, tout ce que nous valons.

Quelle honte, en effet, au pays où nous sommes, De voir le peu de cas que l’on fait des grands hommes!

Quesnel raconte ensuite à son ami comment on s'occupe ici de donner des emplois, d'assurer la vie à tout le monde, le rimeur excepté.

Quelle injuste manie !

Faut-il que sans pitié la fortune ennemie “Nous ait, pour nos péchés, cloués dans un climat Où les gens sont sans goût... ou l'ont trop délicat. Ils loueront un soldat qui le péril surmonte ; On s’épuise à rimer, personne n'en tient compte. O temps ! à mœurs ! Ô honte ! que diront de nous Ro l’Algonquin, et le Topinambou ?

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Eh ! ne tb ils pas des hommages divins À leurs jongleurs, sorciers, astrologues, devins ? Parcours tout l'univers, de l'Inde en Laponie, Tu verras que partout on fête le génie,

Hormis en ce pays : car l’ingrat Canadien

Aux talents de l'esprit n’accorde jamais rien. |

(1) cf. Répertoire National, I, 78, Épitre à M. Généreux Labadie.

Es

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