‹ Nos origines litterairesChapitre 7 sur 27 · PURES DER CN FU RE · texte numérisé non relu

PURES DER CN FU RE

Il faut sans doute n’accueillir qu'avec certaines réserves les doléances des poètes qui se plaignent de n'être pas lus, et ne donner aux boutades de Joseph Quesnel qu'une valeur relative. Avouons aussi qu'il se moque joliment parfois de son ami dont il convient que les vers

ne valent point grand’chose, Qu'un lecteur bonnement croit lire de la prose,

et que, par conséquent, l’occasion n'était pas favorable de réveiller la torpeur des contemporains ; mais ne peut-on pas tout de même découvrir, sous le spirituel badinage du poète, l'indice d’un état d'âme que l’on peut assez expliquer chez nos pères de 1804, et qui ne devait que trop longtemps persister dans la conscience du peuple canadien ?

Dans une poésie datée de 1831, et qui n’est pas signée, on retrouve sous une forme plus lourde la même plainte qu'avait fait entendre Quesnel, et aussi l'annonce d'une ère nouvelle où la poésie commençait enfin à recevoir les plus significatifs encouragements. Chauveau, qui a vu d’assez près les hommes de 1840 pour bien connaître leurs goûts et leurs préférences, affirme pourtant qu’à cette époque encore, faire de la poésie était pour celui qui sy essayait Gun titre peu profitable, et même peu recommandable»; que, d'autre part, il y avait en ce temps-là, dans nos classes dirigeantes, un préjugé contre la littérature en général, et la littérature des gens du pays en particulier ; et qu’enfin l’on regardait comme assez inutiles les écrivains,

que l’on affectait « de considérer un brevet de capacité littéraire comme l'équivalent d’un brevet d'incapacité politique, professionnelle et administrative». ® N'est-ce pas Chauveau lui-même qui un jour entendait dire «à un homme d'état parlant d’un de ses amis: ce jeune homme ne fait rien... il écrit»? ?

Cependant, il faut l'ajouter, c'est à cette époque que commence à se faire dans notre société canadienne, en faveur de la littérature, une heureuse réaction. Une plus grande liberté conquise par nos patriotes permit à nos pères d'élargir le cercle de leurs préoccupations, et d’entrevoir un autre idéal que celui de la grandeur matérielle et politique de la nation. La liberté, ce fut pour nos esprits ce pays de lumière d'où est venue pour les Romains la révélation d'une beauté supérieure et plus durable que toutes les formes changeantes de la fortune. On se mit à fonder des bibliothèques et des. sociétés littéraires ; on multiplia les journaux %; on répandit par tous ces moyens le goût du livre et de la lecture. Certes, nous l'avons dit, on ne put réaliser alors tout ce que l’on pouvait

(1) cf. Vie et Œuvres de F.-X. Garneau, par P.-I.-0. Chauveau, p. XXX, passim.

(2) cf. l'Instruction publique au Canada, par P.-J.-0. Chauveau, p. 722.

(3) Nous avons sous les yeux la liste de quarante-deux Journaux qui furent fondés entre 1837 et 1850. Nous ne savons si cette liste est complète; il est certain que la plupart de ces feuilles, nées sous le souffle d’une inspiration ardente, ne vécurent qu'un matin.

souhaiter, ni non plus secouer tout à fait l’indifférence et l’apathie dont nous éprouvons encore le débilitant effet. Les journaux eux-mêmes, les journaux surtout, qui pouvaient si efficacement et si largement contribuer à l'éducation des esprits, après avoir traversé une période assez florissante, se laissèrent peu à peu envahir, tout comme nos hommes politiques, par des questions étroites de clocher, par des discussions puériles où les personnes bien plutôt que les idées étaient mises en lumière, et par toutes les rivalités mesquines qui naissent de la politique des affaires.

Il est cependant un résultat, précieux par dessus tout, qui fut la conséquence de ce mouvement des esprits vers 1840, et qui devait faire disparaître l’une des causes auxquelles on peut attribuer la lenteur de nos débuts littéraires. On se mit à étudier plus attentivement notre histoire nationale. Garneau commenca, en effet, en 1845, à publier son Histoire du Canada; du même coup il nous dota d’une très belle œuvre, nous révéla un passé trop ignoré, et ouvrit bien large aux écrivains une source féconde, un riche trésor où ils pourraient puiser.

Chose qui ne laisse pas de nous étonner aujourd'hui, mais que ne pouvaient manquer de déterminer, pour une large part, les habitudes peu studieuses de l'esprit canadien, on connaissait assez mal, à l’époque où vivait Garneau, l’histoire de notre pays, et l’on cherchait aussi peu à la faire revivre. On ne possédait encore aucun ouvrage sur la période

des cent dernières années, avec laquelle il fallait surtout se familiariser, et l’on ne lisait qu'avec mesure la prose assez lourde de Charlevoix qui nous reporte au temps de la domination française. Aussi, nul doute que peu à peu s'’effaçaient des mémoires plus d’un des traits qui marquent en un puissant relief la physionomie de nos temps héroïques. D'ailleurs, entourés d’ennemis, de ces Anglais qui répétaient à satiété, avec leur historien Smith, et avec Lord Durham, que nous ne valions rien comme peuple, qu'un passé plus que médiocre attestait la nullité des vaincus que nous étions ; accoutumés à n’entendre retentir à nos oreilles que le terme méprisant de peuple battu et conquis, nous avions fini, soit ignorance, soit lassitude, par n'oser plus parler de notre histoire, et par croire aussi qu'il valait mieux n'en plus rien dire. Garneau lui-même s’étonnait parfois de son audace, s’en ouvrait dans une lettre à Lafontaine, et craignait que son Histoire ne fût la dernière écrite avec la franchise et la liberté qu'il s'était permises. Il résultait fatalement de cet abandon et de cet oubli du passé que l’on se privait de ressources précieuses pour le développement de notre littérature; et même l’on ailait répétant que, si, pour fonder une litterature, il faut à un peuple des

annales glorieuses à l’égal de celles des vieilles

(1) On consulterait avec profit, sur cette même question, les Mémoires ou Souvenances canadiennes, I, 81, de l’abbé Casgrain, et son étude sur Garneau dans Œuvres complètes, II, 84 et suiv. Voir aussi nos Essais sur la Littérature cana-

dienne, p. 49-51.

nations, ou des événements extraordinaires dont s’inspirent les poètes etles prosateurs, nous n'avions en réalité à peu près rien de tout cela, et que jamais donc l’on ne pourrait ici former une littérature nationale. Cette idée que nous avons quelquefois entendu exprimer encore aujourd'hui autour de nous, s’accentuait alors, sans doute, sous l’action de tous ces découragements qui, ici, avant l'établissement du gouvernementresponsable, déprimaient souvent l’âme canadienne. Et au lieu de chercher à créer une littérature qui fût bien imprégnée de notre esprit, de nos mœurs, et des choses si grandes de notre histoire, on faisait alors trop souvent ce que malheureusement l'on continue de faire encore trop, quoique plus en petit, dans les classes de nos colléges et de nos séminaires, on s'exerçait sur des sujets étrangers, ou l’on ne s’essayait qu'à crayonner des pastiches de la littérature française.

L'œuvre de Garneau, l'enthousiasme qu'elle créa parmi nous, et toutes les espérances patriotiques qui se levèrent dans les âmes quand nos hommes d'état eurent enfin arraché aux Anglais nos libertés politiques, tout cela orienta vers des horizons nouveaux, et dans des directions plus sûres, nos écrivains, et les lettres canadiennes commencèrent à se développer d’un plus vif et plus vigoureux mouvement.

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Mais nos écrivains durent alors, il doivent

encore aujourd'hui lutter, pour réussir, contre

un autre obstacle, contre des difficultés bien différentes de celles que nous avons signalées, et que ne pouvait manquer defaire naître encore notre vie pationale si besogneuse, mais si peu adonnée aux travaux de l'esprit.

Notre vocabulaire, qui est bien. un élément indispensable à l'écrivain, et qui lui permet d’exécuter mieux et plus facilement son œuvre selon qu'il est plus ou moins riche de mots, notre vocabulaire s'est appauvri. Et qu'un tel accident lui soit arrivé, il suffirait de lire quelques-uns des meilleurs ouvrages de notre littérature pour s’en convaincre ; il suffirait surtout d'écouter la conversation ou le discours de la plupart de nos hommes instruits pour n'en plus douter. Nous n'avons guère à notre disposition qu'un petit nombre de vocables, et nous tournons sans cesse dans le même cercle d'expressions plus ou moins justes, plus où moins exactement adaptées à la pensée.

Or, cette ignorance des ressources de la langue, qui fait que l’on ne peut disposer pour extérioriser et mouler ses idées que d’un instrument souvent rebelle ou impuissant, décourage parfois les meilleurs esprits. On hésite à écrire, non pas toujours précisément parce que l’on n’a rien à dire, mais souvent aussi parce que l’on désespère de pouvoir rendre convenablement et dans une langue assez souple et assez précise ce que l’on voudrait faire savoir au lecteur. D'ailleurs, on l’'éprouve bientôt, l'esprit lui-même est moins fécond, il est fort empêché de travailler quand il ne peut faire

jaillir de la réflexion tous les mots qu'il lui faudrait pour s'exprimer ; il est atteint dans son activité même. Aussi bien, les idées ne vont pas sans des mots qui les soutiennent, et si l’on n’a à sa disposition qu'un très petit nombre de mots, on ne pourra assez librement travailler ses idées, les étendre, les multiplier, les mettre en plein relief, les présenter sous leurs meilleurs aspects, les fortifier. On sera plutôt contraint de les exprimer en gros, sans cette richesse de détails et de nuances

qui les font valoir. L’idée pourra bien être juste, on sentira qu’elle n’est pas assez finie, ni assez artistique. (C’est que plus on est maître de sa langue, et plus on pense avec facilité et variété ; et il y a donc une action de l’idée sur les mots et des mots sur l’idée, qu’expérimentent bien ceux qui s'occupent de composer, et dont on ne peut méconnaître l'étonnant prestige.

Et c’est parce qu'ici l’on ne connait pas assez la langue française, et tous les secrets merveilleux qu'elle livre à ceux qui l’ont profondément étudiée, ou qui l’apprennent dans les milieux où on sait le mieux la manier, que souvent l’on hésite à se faire auteur. Cette défiance légitime, quoique parfois excessive, de soi-même ou de ses propres forces, paralyse encore aujourd'hui plus d'un parmi nous qui pourraient faire des livres, et nous craignons fort qu’elle n’ait souvent empêché au siècle dernier les auteurs et les œuvres de se multiplier davantage.

Convient-il d’attribuer aux conditions toutes particulières et toutes défavorables dans lesquelles

s'est trouvée placée notre vie canadienne, cette indigence relative dont nous souffrons, cette pénurie de mots dont nous nous plaignons? La France en nous quittant n’avait-elle donc pas laissé ici à nos bourgeois et seigneurs, au clergé et aux gens du peuple l'héritage sacré d’une langue qu’elle nous avait apprise et livrée tout entière? Et dès lors, pourquoi cette langue française, qu’il nous fut toujours permis de pratiquer et d'étudier, ne se seraitelle pas ici conservée et enrichie, après la cession du pays à l’Angleterre, comme elle l’a fait là-bas ?

Qu'on se rappelle d’abord que la langue françcaise est un dialecte que nos gens, venus des provinces où l'on parlait un autre patois, ont dû apprendre surtout après leur arrivée dans ce pays; ce fut ici la langue commune qu'imposaient tout naturellement les nécessités des relations et de l’administration. Et parce que le français fut pour Îles premières générations canadiennes une langue apprise un peu à la facon des langues étrangères, il ne fut jamais aussi profondément connu ici qu'il le pouvait être dans l'Ile-de-France. Nous n'avons pas surtout cette variété et cette abondance de mots techniques qui permettent de s'exprimer en se servant toujours des termes les plus précis et les plus propres. Notre parler populaire manque donc de beaucoup de mots, et parce que, chez nous, la langue du livre ressemble beaucoup à celle de la conversation, celui-là comme celle-ci devaient se ressentir des effets d’une telle indigence.

Toutefois, il faut bien admettre que la langue littéraire, celle des gens instruits, n'est pas tout à fait la langue des gens du peuple; elle a d’autres ressources qu'il faut connaître pour la bien pratiquer ; elle se développe suivant certaines lois de progrès, et c’est surtout dans la mesure où l'on agite les idées, dont elle est l'organe ou la forme vivante, c'est dans la mesure où ces idées se modifient et se multiplient qu'elle-même se conserve, se transforme et s'enrichit. Or, nous l'avons observé, ce n’est pas vers les spéculations intellectuelles, vers les lettres et les sciences que s est portée l’activité de nos esprits. Et surtout après la défaite, quand il fallut reconstruire la fortune privée et la fortune publique, ce nest pas le domaine des idées qu'il s’est agi de remuer et de ‘cultiver, mais plutôt le sol auquel notre population s’est éperdument attachée pour vivre et pour prospérer. Sans doute notre langue a bien pu se charger, s'enrichir de quelques mots nouveaux que pouvaient ici faire naître des choses nouvelles, encore qu'il paraisse bien établi, grâce surtout aux travaux de la Société du Parler français, que nous n'avons guère inventé de vocables depuis la cession du pays, et que ce sont plutôt les Anglais qui nous ont fourni certains mots, postérieurs à 1760, qui émaillent notre conversation ou la prose du journal ; mais il paraît aussi évident que si le parler populaire s’est enrichi, ce qui est fort contestable, c'est à ce parler populaire que tend à se réduire, en général, toute la science philologique de nos

hommes instruits: et ceci même explique lindigence verbale qui est leur, et ceci surtout ne peut être que préjudiciable aux lettres canadiennes.

Il ne faut pas s'étonner d’ailleurs qu'un tel phénomène se soit ici produit. Après 1760, les classes dirigeantes du Canada français non seulement n'ont pu se livrer aux études approfondies, à ce travail intellectuel qui contribue le plus puissamment à conserver et accroître le trésor de la langue littéraire ; non seulement elles se sont préoccupées avant tout, et presque exclusivement, des questions toutes pratiques qui intéressaient notre vie nationale; mais aussi elles se sont rapprochées du peuple; mêlées à lui, elles ont le plus souvent confondu avec ses mœurs et ses habitudes de langage leurs facons de vivre et de parler.

Et cette fusion du peupleet des classes dirigeantes devait se faire bientôt d'autant plus intime et plus profonde que c’est dans le peuple lui-même qu'allaitse recruter l'élite de notre population. C’est le peuple qui fournira à la nation ses prêtres, ses avocats, ses médecins, ses députés. Sorti du peuple, et prompt à revenir à lui, l'homme des professions libérales reprend bientôt, au sortir des études classiques, la langue populaire qu’il a tout d’abord apprise et parlée; il s’enferme trop volontiers, quand il cause ou qu'il écrit, dans le vocabulaire. qui est celui des populations rurales ou ouvrières. Or, la langue de ces populations, nous l'avons dit, est plutôt assez pauvre. Si elle est pittoresque, colorée et savoureuse, si, dans notre province de

Québec, elle est d'une remarquable correction, elle n’en est pas moins constituée par un nombre assez restreint de vocables, et surtout elle nen présente pas moins de fréquentes irrégularités syntaxiques ; et c’est précisément parce que partout en ce pays l'on n'entend guère parler que cette langue, et parce que l'on en a guère appris d'autre, qu’il devient particulièrement difficile à celui qui veut écrire de se débarrasser d’une foule de locutions vicieuses, ou bien de trouver et de faire entrer dans sa composition tous les mots qui pourraient mieux faire voir les nuances subtiles et tous les mouvements de la pensée.

Le mal philologique que nous signalons était-il plus grave il y a cent ans qu'il ne l'est aujourd'hui? C'est ce que nous ne sommes pas en mesure d'établir. Il peut se faire qu'il y a un siècle la langue et l'esprit français fussent moins entamés qu'ils ne le sont de nos jours par les causes que nous avons rappelées, et par les influences anglaises et américaines qui sexercent sans cesse sur notre vie. Ceux qui ont entendu, ou qui peuvent écouter encore les vieillards qui représentent parmi nous les générations dela première moitié de l’autre siècle, que ces vieillards appartiennent ou non à notre société instruite, sont souvent étonnés et ravis tout ensemble de surprendre sur leurs lèvres un langage d’une originalité, d’une saveur et d'une distinction auxquelles nous ne sommes pas assez habitués. L’appauvrissement de la langue française au Canada, et aussi sa corruption, n'ont pu

d’ailleurs se faire qu'avec le temps, et à mesure que s’accumulaient et pesaient sur notre vie les conséquences de notre isolement et de nos infortunes.

Au reste, si les écoliers d'autrefois étaient ce qu'apparaissent maintenant Îles nôtres, on a dû descendre assez vite la pente vicieuse de la décadence. Aujourd’hui que nous avons tant de moyens de rémédier au mal, il suffit d'observer au collège et au séminaire l'élève qui y fait ses études classiques pour constater combien ïil s’essaie peu à parler une autre langue que la langue incorrecte qu'il a pratiquée dans sa famille ou dans la rue ; il suffit de corriger ses compositions littéraires pour s'apercevoir que trop souvent il n’en peut écrire d'autre : tellement les habitudes premières prolongent partout dans notre activité leur influence bonne ou mauvaise. Il arrive encore que l’écolier, etaussi l’orateur ou l'écrivain, qui négligent de surveiller la langue qu’ils parlent et de l’enrichir, se servent dans leurs compositions, dans leurs discours surtout, et comme d’un vêtement de rechange, d’une autre langue que celle de la conversation, d'une langue apprêtée, solennelle et factice; mais cette langue, ils l’oublient, d’ailleurs et bien vite, au sortir de l’étude ou du cabinet de travail.

Cependant, il faut le reconnaître, depuis longtemps que nous entretenons avec la France des relations de plus en plus étroites, depuis surtout que les livres français inondent nos librairies et

menacent d'y noyer la jeune et toute frêle littérature canadienne, il se fait dans notre société une heureuse réaction. Notre vocabulaire, celui surtout de nos hommes instruits, se garnit d’un plus grand nombre d'expressions ; on lit davantage, et des mots qui passent souvent sous le regard du lecteur reviennent ensuite volontiers sur ses lèvres, entrent peu à peu, comme une monnaie ordinaire, dans la circulation. Nos livres ne pourront que gagner à cette connaissance plus parfaite de la langue francaise ; les plumes courront plus facilement, et plus assidûment peut-être sur le papier ; et notre littérature bénéficiera de toute cette activité nouvelle, si l'on sait se garder, pour un certain argot de France, d'un engouement maladroit, et conserver plutôt à notre langue canadienne sa délectable originalité.

Au reste, c'est à marquer nos œuvres d'une empreinte toute particulière et toute nationale qu'il faut viser, si nous voulons nous intéresser nousmêmes, et intéresser les étrangers à notre littérature. Notre langue, sans doute, ressemblera toujours on ne peut plus à la langue de France, et il sera toujours bon qu’elle en garde l’élégance, la clarté et la souplesse ; d'autre part, il y a une science et des idées générales communes à tous les esprits cultivés, qu’il conviendra toujours de bien connaître, et dont ilsied de savoir au besoin pénétrer ses écrits : mais nous avons aussi de certains mots, de certaines

façons de nous exprimer qui, pour être archaïques ou vieillies sont bien nôtres encore, et le moins possible banales, et qu’il serait utile de conserver ; nous avons surtout dans notre histoire, dans nos légendes, dans nos mœurs, dans nos traditions, dans notre nature canadienne, des sujets que l’on n’a encore qu'effleurés, et que nos poètes, nos romanciers, nos historiens exploiteront toujours avec profit. Traitons ces matières avec la bonne et très saine langue française qu’il faut apprendre, sans nous soucier trop de faire passer dans notre vocabulaire les néologismes souvent risqués, ces mots qui tirent l'œil et qu'emploient là-bas surtout les écrivains qui manquent le plus du véritable génie français. Que notre littérature soit remplie et déborde de choses canadiennes ; qu'elle goûte, pour ainsi parler, le sol natal, et elle aura pour tous ceux qui lisent la seule saveur qui puisse lui donner quelque prix.

Comment a-t-on jusqu'à ‘présent réalisé ou négligé ce programme ? quels efforts a-t-on faits, malgré tout, après 1760, pour constituer ici une littérature nationale ? quels noms méritent d’être signalés, et quelles œuvres forment les premières pages de notre histoire littéraire ? C’est désormais. ce que nous essaierons d'établir.

Juin 1904.

NOÔTRE LITTÉRATURE DE 1760 A 1800

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‘Dans quel milieu historique.et social elle est née.— Création du journalisme.—Nos premières poésies.—Les premiers discours parlementaires.

C'est de 1760, ou, si l’on aime mieux, c’est de la cession du Canada à l'Angleterre que l'on peut vraisemblablement dater le commencement de notre histoire littéraire. Jusque-là, il y a bien eu. en ce pays quelques manifestations de vie intellectuelle, des récits de voyage, comme ceux de: Champlain, des relations fort intéressantes, comme: celles des jésuites, des histoires, comme celle de Charlevoix, des études de mœurs, comme celles du Père Lafiteau, des Lettres édifiantes et remplies de fines observations, comme celles de la Mère Marie de l’'Incarnation, mais outre que ces ouvrages ont été pour la plupart écrits et tous publiés en France, ils ont aussi pour auteurs des écrivains qui sont de France bien plus encore que du Canada, et la France peut donc aussi bien que nous les réclamer comme son patrimoine.

On sait, d'autre part, que les Canadiens qui sont nés en ce pays ont été, pendant les cent cinquante années de la domination française au Canada, bien empèêchés de s'occuper avec quelque soin des choses de l'esprit. Pendant cette période de notre vie nationale, que Lord Elgin appelait l’âge héroïque de la Nouvelle-France, toutes les forces vives du peuple naissant étaient absorbées par les rudes travaux de la colonisation, du commerce et de la guerre. L'établissement de la race française sur les bords du Saint-Laurent s'est fait dans des conditions si pénibles, parfois si maladroites, et toujours si laborieuses, qu'il ny eut guère ici de loisirs et d’encouragements pour le travail peu lucratif de la pensée. Et des gouverneurs amis des lettres comme Frontenac, épris d'histoire naturelle comme de la Galissonnière, n'ont pu entreprendre de mêler à la vie besogneuse du Canadien les occupations et les agréments de la science et de la littérature.

Aussi bien, semble-t-il que nos rois de France eux-mêmes n'aient pas eu d’autre ambition à cette époque que de former ici de solides colons pour abattre la forêt, de braves agriculteurs pour labourer le sol et lui faire produire des moissons, et des soldats qui fussent toujours prêts à faire le coup de feu contre l'Iroquois ou l’Anglais ; ils avaient encore sans doute le très noble dessein de répandre sur ce pays les lumières de la civilisation chrétienne ; mais il paraît bien aussi qu'ils se sont hâtés lentement de procurer à leurs sujets d'outre-mer les

moyens d'orienter vers les lettres et les arts leur activité. Et par exemple, on leur a reproché de n'avoir pas voulu introduire ici l'imprimerie à une époque où les colonies anglaises qui se développaient à côté de nous en étaient pourvues.

Certes, il ne faut pas trop insister sur ces - reproches ; il convient plutôt de se rappeler que la situation politique de la France dans l'Europe du dix-huitième siècle ne lui permettait guère de pousser toujours aussi activement que possible le perfectionnement de son œuvre coloniale.

| Quoiqu'il en soit, la littérature canadienne n'existait pas en 1760. Y avait-il des chances qu’elle pût naître et se développer bientôt? Et quel était donc le milieu, l'état d'esprit et de mœurs qui la pouvait créer, d’où elle pouvait, un jour ou l’autre, sortir et se constituer ?

Il est inutile de rappeler quel climat enveloppait d’une atmosphère plutôt froide, et quel pays neuf, large, immense, gracieux ou sauvage, entourait de décors variés notre naissante littérature. Je n'ose parler de ces spectacles extérieurs qui s’offraient aux regards de ceux qui se seraient plu à les observer et à les décrire, de ces fleuves si profonds, majestueux et pittoresques, dont on peuplait les rives, de ces lacs qui ressemblent à des mers, de

(1) Voir à ce sujet Voyage en Amérique, par P. Kalm, édit. Marchand, Montréal, 1880, p. 137-138.

ces forêts qui déroulaient partout le tableau mouvant de leurs gaies ou sombres couleurs. La nature n'était pas encore devenue matière à développements lyriques, un thème littéraire que l'on recommence sans cesse au gré de son imagination, que l'on brode le soir sous la lampe dans le rayonnement des visions rappélées ou des souvenirs accourus. J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre n'étaient encore en France que des précurseurs isolés, dont on ignorait peut-être ici les œuvres et les tendances. Mais la vie canadienne n’avait-elle pas encore un large contact avec la vie primitive des Indiens? Et les mœurs des sauvages, leurs superstitions, les alertes de la vie nomade, les surprises nocturnes, les scalpes victorieux et barbares, les incantations magiques, les naïves légendes qui ne pouvaient manquer de pousser et de fleurir sur le fond un peu sévère de la vie coloniale, ou de s’enrouler en gracieuses guirlandes sur les récits véridiques des grand'mères: tout cela ne pouvait-il, à coup sûr, suggérer à l'esprit des sujets d’une singulière originalité? Oui, certes ; mais tout cela, il faut le déclarer dès maintenant, ne devait entrer que bien plus tard dans le courant de notre vie littéraire.

Cette vie littéraire pouvait-elle du moins, dans la société de l'époque où nous nous reportons, bientôt jaillir et prendre son cours ?

Québec était, vers la fin du régime français, le centre d’une civilisation polie, élégante, raffinée

même, et souvent très mondaine, qui depuis longtemps déjà avait pénétré jusqu’en ce pays. Kalm, qui visita la Nouvelle-France en 1749, et qui a laissé sur son voyage des notes si curieuses, si instructives et si sincères, a remarqué comme notre capitale réunissait alors les éléments d’une société distinguée, où le bon goût s'était conservé, où l'on se plaisait à le faire régner en ses manières, en son langage et en sa toilette. Il constate même que Québec l'emporte sur Montréal par son luxe bien plus que par sa vertu Ÿ: et il est inutile de rappeler en passant cette vie brillante et parfois scandaleuse que l’on menait en certains quartiers de notre ville au moment même où la colonie se débattait douloureusement dans la misère et dans la souffrance de nos dernières luttes.

Mais si Québec se complaisait dans cette royauté que lui assurait la vie mondaine et officielle ; s’il s'enorgueillisait de grouper dans ses murs tous les personnages les plus considérables du monde politique et du monde ecclésiastique, il pouvait aussi se flatter d’être en ce pays le siège principal de la vie intellectuelle. On sait par Bougainville que vers la fin du régime français, en 1757, il existait ici un cercle littéraire que d’ailleurs l’on ne connaît pas autrement. Au surplus, depuis plus d’un siècle le Collège des Jésuites et le Sémipaire attiraient à Québec toute la jeunesse étudiante de la colonie ; Montréal ne possédait pas

(1) Cf. Voyage en Amérique, et en particulier les pages 214-217.

encore de maison d'enseignement classique, et c'est donc ici que se concentraient les quelques efforts que l’on pouvait consacrer au développement et à l'éducation des esprits. Le Collège des Jésuites et le Séminaire de Québec avaient ainsi préparé et formé toute une pléiade d'hommes, laïcs ou ecclésiastiques, qui avaient une culture libérale, qui étaient initiés aux lettres et aux sciences, et qui étaient donc capables, à un moment donné, l’occasion les y invitant, de tenir une plume et de produire quelques œuvres.

Au reste, les esprits étaient ici très susceptibles :

de s'élever et de s’agrandir. L'esprit canadien, et en particulier l'esprit de cette génération qui a assisté à l'effondrement de la puissance française en ce pays, était particulièrement riche et fécond, etil méritait bien mieux que cette accusation d'infériorité que longtemps on a essayé de faire peser sur lui. L'esprit français, celui qui a tracé les plans si vastes et si hardis de la colonisation canadienne, et celui qui s’est employé à les exécuter ; l'esprit français qui a conçu et tenté le projet d'étendre la zone de son influence jusqu'aux Grands Lacs, jusqu'aux rives du Mississipi et jusqu'à la Louisiane, a fait preuve de qualités supérieures, que l’on n'hésite pas à affirmer encore quand on compare son œuvre avec celle qu’accomplissait au même moment, dans la Nouvelle-Angleterre, l'esprit de nos voisins. Et Rameau de Saint-Père avait bien raison d'engager un jour nos historiens à rechercher et à montrer tout ce qu’il y avait ici de

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