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CHAPITRE III

Les bancs. — La morue. — Armements de la métropole. — Armements locaux. — Le fournisseur. — Pôcheurs à la pouche. -^ La- boitte. — Les lignes. — Le tanti. — La pêche. — LTiab]lla^. — Le salage. — Morue verte et morue sèche. — Les sécberies. — L'huile de foie de morue. — La petite poche. — Le désarmement. — Règlement de la Saiut-Michel. — Il y a des juges à Saint* Pierre. — Conclusion.

La pèche à la morue sur les bancs dure six mois, du premier avril au premier octobre. Aussitôt qu'arrivent les premiers Bankers (navires qui font la poche sur les bancs), on met en état graves^ chaffauds^ cageois^ vigneaux^ et autres appareils destinés à la préparation de la morue ; on restaure les habitations qui doivent recevoir les graviers, et tout est prêt pour les travaux qui vont commencer.

Avant d'expliquer à nos lecteurs la signification des mots barbares que nous venons d'employer, et qui doivent leur être parfaitement inconnus, nous allons nous embarquer avec eux sur une goélette de Saint- Pierre, armée pour la pèche, les faire assister à la capture du poisson, et leur montrer les différentes préparations qu'il doit subir iivant d'arriver à l'état de inome salée à la devanture de nos épiciers.

Mais, d'abord, un mot sur les bancs, sur le poisson qui les habite et sur les armements.

Les bancs de Terre-Neuve ne sont pas, comme on pourrait le croire, des plages de sable i)lus ou moins couvertes d'eau. Ce sont des hauts fohds sur lesquels

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les navires voguent librement et sans craînte, et qu'ils sillonnent en tous sens, car ils sont à trente, quarante et même soixante brasses (1) de profondeur. M. le vice-amiral Cloué explique ainsi l'origine de ces plateaux océaniques :

« C'est en grande partie au Gulf Stream c^^îl faut attribuer la formation de ces bancs. On sait que ce fleuve d'eau chaude, qui remonte l'Atlantique septentrional, eu suivant à peu près un arc de grand cercle, tourne à l'est en arrivant aux bancs de Terre-Neuve ; c'est là qu'il rencontre le courant froid venant de la mer de BafiEîn, le long des côtes du Labrador et de Terre-Neuve. Le changement de direction du Gai/ Stream n^est pas la seule conséquence du choc de ces deux masses d'eau : le courant qui arrive du nord entraîne, penJant une bonne partie de l'année, un très grand nombre de ces immenses montagnes de glace (icebergs) arrachées à la zone arctique ; au contact des eaux chaudes du Guif Stream ces montagnes se fondent et opèrent ainsi, depuis plus de cinq mille ans, le dépôt de toutes les pierres et matières solides qu'elles renferment et charrient depuis qu'elles ont quitté les continents polaires. En même temps le Gulf Stream apporte des eaux tropicales son tribut d'innombrables animaux marins, que la mort saisit au contact des eaux froides, dont les coquilles et les débris s'amoncè^^^t sans cesse et finissent, avec l'aide des siècles, par com*^ hier les abîmes de la mer. »

A côté de ces hauts fonds qui occupent un espace

(1) Mesure de longueur de^ deux bras étendus que Ton compte 4 1 mètre 62 environ. '

KOS PETITES COLOiriES. ^

considérable (900 kilomètres de long et 400 de large), la sonde ne rencontre plus rien : ce qui ferait aussi supposer que ces bancs sont des plateaux qui couronnent les sommets de hautes montagnes sous-marines, environnées de vallées et de dépressions insondables.

Comme nous ne nous occupons que de Saint-Pierre et de Miquelon, nous ne citerons que pour mémoiie les bancs de Terre-Neuve, qui sont au nombre de trois principaux.

Le Grand'BanCy Jie banc à Vert et le Banquereau; viennent ensuite ceux de Misainey à^Artimony l'île de Sable, le Causeau et le Middle-Ground.

Le grand banc, qui est le plus important, atteint cinq cents kilomètres de long sur trois cent soixante de large; il est traversé dans toute sa longueur par un sillon profond que l'on appelle la Fosse.

Au sud-ouest de Saint-Pierre, sur une étendue considérable, se trouve le banc du même nom; c'est là que nous conduirons nos lecteurs.

La morue, genre des gades, est un poisson presque rond, qui aie dos gris, tacheté de jaunâtre, et le ventre blanc. Son corps est recouvert de petites écailles molles; elle atteint un mètre de long à l'âge adulte; elle est très vorace et se nourrit de poissons, de crustacées et de mollusques. Elle descend des régions polaires à la suite des capelans^ dont elle est très friande ; ce poisson, plus petit que la sardine, arrive en bandes tellement pressées, que la mer en prend une teinte laiteuse, et que souvent le flot le jette sur le rivîige, où il l'accumule en monceaux de plusieurs pieds de hauteur* «

SAIKT-PIKRRE ET MIQUELON. oD

Arrêtée dans ses migrations par les bancs, la morue y dépose ses œufs, s'y multiplie et s'y nourrit de ces myriades de petits poissons ; quand la saison des capelans est passée, les harengs et les encornets lui procurent encore un aliment suflSsant pour la retenir dans ces parages jusqu'à l'entrée de l'hiver.

La morue abonde dans toute cette région, et peuton s'en étonner quand on songe à l'infinie fécondité de ce poisson et au nombre prodigieux d'œufs que porte une femelle ? «On en a compté, écrit M . A. Guérin, neuf millions trois cent quarante mille dans une morue ; et si le plus grand nombre de ces œufs n'était privé de la laite féconde du mâle, ni détruit par les accidents, ni dévoré par diflBérents animaux, on voit aisément combien peu d'années il faudrait pour que l'espèce de la morue eût, pour ainsi dire, comblé le vaste bassin des mers. i>

Les expéditions de pêche effectuées des ports de la métropole pour les parages de Terre-Neuve prennent les désignations suivantes :

Armements pour le grand banc de Terre-Neuve, avec sécheries à Saint- Pierre et Miquelon.

Armements avec sécheries à la côte ouest de Terre- Neuve.

Armements à la côte est de Terre-Neuve.

Armements pour la côte ouest de Terre-Neuve, pÊche et sécherie&.

Armements pour les îles Saint-Pierre et Miquelon.

Enfin, armements pour le grand banc de Terre- Neuve, sans sécheries.

Ces armements commencent au mois de janvier.

Les navires apportent leurs équipages de pêcheursj

m 40 KC s PETITES C0L0KIE3.

et comme, pour toucher une prime, ils sont obligés d'embarquer un nombre d'hommes proportionné à leur jaugeage, ils amènent généralement un personnel de ff raviers chargés de la préparation de la morue.Ils partent principalement de Dieppe, de Fécamp, de Grandvîlle, de Saint-Malo, de Saint-Servan et de Saint-Brieuc. Le départ a lieu vers fin mars, et les navires sont réunis sur la rade de Saint- Pierre vers le 20 avril.

Aussitôt arrivés, les matelots débarquent pour se procurer les amorces nécessaires à la pêche et que l'on nomme boitte ; elles se composent, suivant la saison, de harengs, de capelans ou d'encornets.

Le hareng se prend à la seine dans les premiers jours de printemps ; le capelan se pêche sur les côtes du golfe de Saint-Laurent, dans des filets à mailles étroites. Les femmes et les enfants se liv*'ent fort à cette pêche très lucrative pour les Anglo-Saxons, qui ont su prendre le monopole presque exclusif de l'approvisionnement de la boitte. Nous pourrions, nous aussi, nous la procurer à bon marché, tandis qu'elle nous coûte quinze cent mille francs par an.

Aussitôt leurs approvisionnements terminés, les navires quittent Saint-Pierre et se rendent sur les bancs pour commencer leur campagne de pêche, qui se divise en plusieurs périodes. Au bout de chacune d'elles, ils rentrent au port pour renouveler leurs provisions de toutes sortes, et débarquer la morue verte, qui est aussitôt emmenée en France, à Bordeaux principalement, par les longs courriers. On appelle ainsi des navires de petit tonnage, légers et bons marcheurs, qui viennent à Terre-Neuve et à Saint-Pierro prendre les morues pêchées^ pour les porter sur le

SAIXT-PIERRfi ET MIQUELOIT. il

grand marcliéde France. On comprend aisément la raison qui fait choisir pour ce service de fins voiliers ; les premiers arrivés se débarrassent de leur chargement dans de meilleures conditions que les derniers venus ; aussi, comme l,e capitaine a toujours un intérêt sur la vente, c'est une lutte de vitesse entre les longs courriers qui font ces voyages.

Laissons les navires armés par la métropole se diriger chacun sur le banc pour lequel il est désigné, et occupons-nous de l'armement d'une goélette de notre colonie; c'est à son bord que nous nous embarquerons.

Cent quatre-vingt-sept goélettes, jaugeant environ seize mille huit cent trente tonneaux, c'est-à-dire quatre-vingt-dix tonneaux chacune en moyenne, sont armées tous les ans par la colonie. Les armements locaux recrutent facilement leur personnel dans la population maritime des deux îles, qui demande à la pèche son pain quotidien. Le livret d'inscription e^t le vinculumjuHa qui attache le compagnon pécheur à la mer ; grâce à ce livret, sur lequel sont marqués tous les objets qu'il prend, le pêcheur est nourri, vêtu et entretenu avec toute sa famille par un fournisseur spécial. Comment s'acquittera-t-il de la dette qu'il contracte et qui s'augmente chaque jour, vis-à-vis do ce fournisseur ? En louant ses bras pour la prochaine campagne de pêche, et en s'engageant à bord d'une des goélettes des îles. Nous verrons comment, au moment du débarquement, le fournisseur interviendra pour toucher, en son lieu et place, le produit de son rude labeur.

Comme les marins résidant vians L colonie ne peu-

42 KOS TETlTiiS COLONIES.

' vent suffire pour former les équipages des navîref* destinés à la pêche, équipages qui, comme ceux de ^ France, doivent être d'un nombre d'hommes déterminé pour avoir droit à la prime, on recrute des auxiliaires dans les ports français. Ces hommes arrivent à Saint-Pierre inscrits sur des râles provisoires, qui deviennent définitifs quand le commissaire de rinscription maritime a passé la revue, et constaté qu'ils remplissent les conditions nécessaires.

Il y a bien une autre catégorie de pêcheurs qui viennent pour s'enrôler sur les goélettes des îles, mais ils sont peu appréciés, et on ne les emploie pour la grande pêche que faute de mieux : ce sont les pêcheurs à la pouche. Ils arrivent sans engagements préalables ; ceux qui ne trouvent pas à se faire embarquer font la petite pêche dont nous parlerons plus loin.

Montons à bord maintenant, et dirigeons-nous sur le banc de Saint-Pierre ; si le vent nous favorise, nous y serons arrivés dans cinq heures. Profitons de ce temps pour examiner les divers engins que nos matélots vont employer à capturer la morue.

Voici d'abord la fauœ, ou ligne à faucher, dont l'usage est prohibé, mais que les pêcheurs emploient néanmoins, malgré les défenses sévères. Son nom indique le rôle qu'elle joue ; en guise d'appât, la faux porte à VJiaim fixé à l'empile un morceau de plomb figurant un poisson. La ligne est lancée à la volée et ramenée rapidement à travers les bancs de morues ; elle commet des ravages inouïs.

Celle-ci se nomme la flotte ; elle ne difi^re de la première que par la forme du plomb, qui est rond, au lieu d'imiter un poisson ; mais elle a aussi l'inconvé-

8AINT-PIEBBE ET HIQUSLOK. 43

nient de blesser on de tner le poisson sans que Tou puisse s'emparer de tontes les victimes.

Cette antre, c'est la ligne à main ; elle est pins spécialement employée par les Américains et les Anglais ; elle se compose d'un filin très fin et très fort ; l'extrémitéy garnie d'nn hameçon, est munie d'un plomb dont le poids est proportionné à la profondeur de l'eau , à l'endroit où l'on pêche, et à la force du courant. La matelot qui s'en sert est placé sur la lisse du navire, ou dans une barrique fixée aux bastingages ; il laisse filer le plomb jusqu'à une brasse environ du fond et retire généralement la ligne garnie d'un poisson. Mais tout le monde n'a pas la main heureuse, ça ne mord pas toujours /aussi les marins qui sont superstitieux attachent souvent à leur ligne une amulette, un ruban, souvenir delabien-aimée, ou quelque objet béni le jour de la Saint-Patrick. Quand la morue est abondante, un homme peut en prendre de la sorte trois ou quatre quintaux par jour, pourvu que la boitte soit de bonne qualité.

Mais voici la ligne dont nous allons nous servir : c'est la ligne de fond ou ligne dormante^ qu'emploient presque tous les pêcheurs français ; les marins de Saint-Pierre l'appellent tanti. C'est un cordeau de deux ou trois mille brasses de long, auquel sont fixées de distance en distance (un mètre environ) de minces cordelettes munies d'un hameçon.

Ces lignes anK)rcées sont lovées dans des bailles déposées sur le pont.

Nous sonunes arrivés, il ne reste plus qu'à choisir le terrain de pêche, et ce n'est pas l'opération la moins intéressante, car toutes les places ne sont

pas également bonnes, et le capitaine n'est guidé dans son choix par aucun indice, c'est une question de flair. Il y a à Saint-Pierre des patrons qui sont renommés pour leur chance.

Enfin, remplacement est trouve, on jette l'ancre par quarante brasses de fond, car nous avons eu soin de nous munir de câbles de chanvre spéciaux qui permettent de mouiller à une aussi grande profondeur. Comme la goëlette doit faire là • un long séjour, les voiles sont soigneusement serrées et les mâts de flèche callés jusqu'aux chouques ; les bailles contenant les lignes sont placées dans les dori/s, petits bateaux à fond plat qui tiennent admirablement la mer et que deux hommes peuvent facilement manœuvrer; ces embarcations sont affalées à la mer et les pêcheurs n'attendent plus que le signal pour s'y embarquer.

Dès ce moment va commencer pour les hommes du bord une vie de périls, de souffrances et de durs labeurs ; par tous les temps, presque sans repos ni trêve, les pêcheurs resteront sur le pont, en butte aux intempéries d'un climat terrible; ou bien, montés dans leurs légères chaloupes, ils iront loin du bord, à travers une brume épaisse, poser des lignes sur une mer sans cesse sillonnée de nombreux navires, exposés aux abordages, aux coups de vents violents, si fréquents dans ces parages. Combien ont quitté le navire en chantant, par une mer relativement calme et un temps clair, qui, surpris par le brouillard, entraînés par les courants, n'y sont jamais rentrés !

« Et chose triste à dire, il faut attribuer la perte de plus d'une embarcation à l'état d'ivresse de ceux qui la dirigent. Vivant dans une humidité constante,

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dormant pem, travaillant presque sans relâche, forces de conserver pendant des journées entières de lourds vÊtements trempes de pluie, ayant à lutter contre un danger souvent terrible, capable de paralyser le courage de l'homme le plus brave, s'il est de sang-froid, nos pêcheurs demandent à la mauvaise eau-de-vie qu'on leur délivre ou qu'ils se procurent, Finsensibilité physique dont ils ont besoin pour ne pas faiblir dans l'accomplissement de leur rude besogne. L'autorité du capitaine est nulle en pareille matière ; il sait par expérience qu'après avoir bu, l'homme oublie le danger et supporte mieux la fatigue : aussi bien le laîsse-t-il boire. L'armateur fait les frais du liquide, et il les fait largement, car il n'y perdra rien (1). »

Il est trois heures, les pêcheurs montent dans leurs dorys et s'éloignent de la goélette à angle droit, longeant la ligne qui s'enfonce à mesure que l'embarcation avance. Cette ligne, au lieu de surnager, repose au fond de la mer, où elle est fixée par un grapin. A son extrémité, une bouée flottante, surmontée d'un petit drapeau, indique la place exacte du dernier grapin.

Cette besogne terminée, les hommes reviennent à bord et prennent un repos bien gagné avant d'aller relever R ligne.

Pour cette opération, ils partent à la pointe du jour et vont droit à la bouée ; le grapin est relevé, et les pêcheurs, se halant sur la maîtresse corde du tanti^ décrochent le poisson capturé, qu'ils jettent au fond du dory. Les hommes restés sur la goélette bissent la

(1) Let Pêcher îe$ de Terre-Neuve et les traités (Revue des Deux^Mondes, 1S74).

ligne à bord au mojen da virevanL Quand les dorjs ont rallié le navire avec la marée faite, le produit de la poche, qui peut être de quatre à cinq cents morues par ligne, est jeté sur le pont, et le patron note sur un carnet le résultat obtenu par chaque chaloupe.

Aussitôt commence V habillage du poisson ; il n'y a pas un moment à perdre, car si elle n'était préparée sans retard, la morue s'amollirait, et no seraifc plus bonne morue loyale et marcliande.

Lorsque rhabillage et le salage do la morue se pratiquent à bord, elle devient la morue verte. Pour obtenir la morue sècIiCy le poisson est envoyé à terre par des bateaux spéciaux.

La morue que nous avons vue jeter sur le pont est immédiatement passée au décolleur ^ qui lui arrache la tête de façon à laisser subsister le chignon. Le poissonlest ensuite décossé, c'est-à-dire qu'il est fendu dans toute sa longueur d'un seul coup de couteau ; l'arête médiane est enlevée, ainsi que la partie correspondante de la cavité abdominale ; à la section de l'arête, il reste une cuillerée de sang qu'un mousse énocte (enlève) avec une cuiller. Si la morue n'est fendue que jusqu'à la naissance do la queue, elle détient la morue ronde; si elle est ouverte jusqu'à son extrémité, c'est la morue plate. Toute cette besogne est faite par V habilleur qui, après avoir lavé le poisson, le passe au #«?eMr; celui-ci le place dans des bailles, où il trempe dans la saumure, puis en arrimes^ c'est-à-dire en tas, d'où la saumure dégoutte sans baigner la morue.

Les foies et lesbngues sont mis à part ; les premiers sont bouillis dans de vastes chaudrons appelés/<n«<terjf,

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assez semblables aux cabousses dont se servent les ^ baleiniers pour fondre le lard et la graisse des grands cétacés. Le produit, appelé draclies ou marCj est enfermé dans des barils qui restent sur le pont.

Tout est bon dans la morue ; la langue et les œufs (rogues on raves) constituent un mets délicat ; les intestins [novea) sont préparés pour la table ou conservés pour la pécbe à la sardine, et les nageoires fournissent une excellente colle.

Le travail que nous venons de décrire s'exécute sur le pont, sans relâche et sans interruption, quelque temps qu'il fasse; mouillés, pleins d'huile et de sang, les matelots se relaient et continuent jour et nuit leur rude besogne au milieu d'une odeur infecte. On ne peut s'arrêter ; à peine le produit d'une première pêche est-il habillé, que d'autres poissons arrivent, et, sous peine d'être débordé, on ne peut interrompre le travail.

Mais quelquefois la pêche n'a pas été heureuse, les lignes relevées au jour n'ont pas donné la quantité de poissons attendue. Sitôt arrivés^ les marins doivent repartir ; les dorys quittent de nouveau la goëlette et les deux matelots s'éloignent, sans vivres, couverts de leurs lourds vêtements et chaussés de leurs grosses bottes ;à peine s'ils emportent une petite boussoleachetée dans quelque bazar avant le départ. Fendant leur absence, le vent s'élève, le brouillard obscurcit le ciel ; la goëlette, fatiguée par la houle, chasse sur ses ancres , il faut déraper et mettre à la cape ou tirer des bordées^ pour éviter les grands steamers qui sillonnent ces parages. Mais le dory monté par ses deux marins est revenu, malgré la brume et la tempête, près de l'en-

48 NOS PETITES COLONlh..

droit qu'occupait le navire ; celui-ci n'est plus là,îl faut le retrouver, et pendant cette recherche, que de dangers courus ! Souvent les matelots montent sur le premier bâtiment qu'ils peuvent aborder, au risque d'être broyés par la lame qui les jette sur les flancs du navire hospitalier. D'autres fois, ballotté par la tempête dans sa recherche infructueuse, le dory capote, engloutissant les deux marins que leurs lourds vêtements empêchent même de nager. Ils coulent à pic, lu mort est instantanée, car les cadavres rejetés au rivage ne portent jamais sur leurs traits aucune contraction.

I/iissons ces complications douloureuses, et, pour étudier les travaux de la sécherie, quittons la goclett* et rentrons à Saint-Pierre avec le bateau chargé d'y transporter la pêche de la journée.

Le bâtiment vient se ranger dans le port le long d'un petit quai, qui d'un côté s'avance dans la mer, et de l'autre s'étend jusque près des chaffamh. Ces chaffuuds ou échafauds sont de grands hangars construits sur pilotis, dont une partie s'avance sur la mer, tandis que l'autre repose sur la terre ferme ; ils ont souvent plusieurs étages et sont faits au moyen de sapins tronçonnés et superposés horizontalement; le plancher est à claire-voie.

Autrefois, les morues étaient enlevées au moyen de fourches de fer, et par conséquent mutilées ; aujourd'hui, elles sont débarquées sur le quai, où des hommes prennent les poissons en introduisant deux doigts dans leurs yeux, seul moyen de maintenir cette peau gluante et visqueuse, et les chargent dans des brouettes. On les conduit ensuite aux chaffauds et on les remet aux mains des décolleurs qui, armés de leurs

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longs couteaux à deux tranchants (tranchons) y protégés par un tablier de cuir icuhner), se tiennent devant des tables à hauteur d'appui ; les têtes tranchées tombent à l'eau, ainsi que les entrailles, au grand détriment de l'agriculture, car on pourrait convertir ces détritus en un excellent engrais, aussi fertilîsateur que le guano. Cependant des usines commencent à s'établir pour traiter ces débris; il en existe une, entre autres, à l'entrée du détroit de Belle-Isle, qui fournit annuellement huit à dix mille tonnes d'engrais. On a calculé que si l'on utilisait le produit de toutes les pêcheries, on obtiendrait cent cinquante mille tonnes d'engrais, soit la moitié de ce que l'on importe du Pérou.

L'habilleur, qui reçoit le poisson du décolleur, lui fait subir la mcjne préparation que celle que nous avons vu faire à bord, et le passe ensuit-e au saleur. L'emploi de celui-ci est fort important; de la quantité de sel dont il saturera la morue dépendra son bon ou son mauvais état de conservation.

Quand . l'opération du salage est terminée, les morues sont entassées en meules et restent ainsi pendant trois ou quatre jours, après quoi les graviers ou peltafs les étendent sur les graves ou grèves artificielles faites de galets. Elles doivent y sécher soit au vent, soit au soleil.

Pour activer cette dessiccation et pouvoir la surveiller, on se sert de vigneaux; ce sont des claies mobiles construites avec des branchages où l'air peut circuler, et qui permettent d'exposer ou non le poisson à l'action du soleil. Chaque soir, les morues sont retirées des claies et mises en piles, le dos tourné en haut, afin de les préserver de l'humidité. Il en est de même

tf Au trancbeur vigilant armé de son couteau, a Qui la fait en deux temps tomber sur le traÎDcau. <L La troupe des traîneurs, en ciasseux équipr^ge, c A ces mots : Vâne pètef en fait le charriage. »

Cette expression peu poétique est le signal consacré pour annoncer que le traîneau est rempli.

Outre la pêche que nous venons de décrire, qui se fait sur les bancs et avec des bateaux relativement importants, il en existe une autre, plus modeste, il est vrai, niais qui n'en occupe pas moins un certain nombre d'hommes ; elle est connue sous le nom de petite pêche»

La petite pêche se fait dans des warijs montés par deux hommes, ou dans des pirogues ayant à bord deux matelots et un mousse. Ces petits bateaux, qui partent le matin et rentrent le soir, rapportent souvent une ample provision de poissons, et c'est alors grande joie à Miquelon et à Tîleaux Chiens, centra de ces petits armements ; car ces pauvres embarcations donnent aussi lieu à un armement. Une cabane, un wary avec ses agrès, ses apparaux et engins, tel est le fond que l'armateur fournit au modeste pêcheur pour exploiter les abîmes de l'Océan.

Le mois d'octobre arrivé, les désarmements commencent; or, pour désarmer, il ne suffit pas de serrer les voiles^ de dégréer la go'Jlette, de la rentrer dans le barrachoîs et de licencier l'équipage. Les matelots ont avec l'armateur un compte à régler.

Lorsque les hommes ont été embarqués, il a été convenu que les deux tiers du produit de la pêche appartiendraient à celui qui a fourni le navire et les agrès, et que l'autre tiers serait réparti entre les

hommes de l'équîpage. C'est cette part que l'on appelle salaire des marins, et, en vertu de l'ordonnance royale de 1745, encore en vigueur, ce salaire est insaisissable.

Sur le tiers revenant aux matelots et qui constitue leur part, le patron de la goélette prélève d€U,v parts, le second une part et un quart, chaque matelot une partyAes novices trois quarts départ, et le mousse une demie. Il est en outre accordé aux hommes une gratification, qui varie suivant l'importance des bénéfices réalisés.

Ici se présente une difficulté. Comment calculera-t-on la quotité revenant à chaque pêcheur, puisque la morue a un cours qui subit sur les divers marchés du monde des fluctuations souvent importantes ? On a tranché cette difficulté en stipulant sur le contrat, et ceci depuis un temps immémorial, que le règlement se ferait sur le cours moyen coté à Saint- Pierre; c'est ce qu'on appelle régler sur le jmx moyen de la colonie. Il est bien entendu que ces conditions ne s'appliquent qu'aux hommes composant les armements locaux, qu'ils soient habitants de la colonie, ou que, recrutés en France, ils aient été engagés à Saint- Pierre.

C'est à ce moment du règlement des comptes que nous voyons apparaître le fournisseur qui, comptant sur le travail du pêcheur pendant la prochaine saison, lui a fait les avances inscrites sur son livret. Armé du privilège que lui confère la loi (1), il prend sa place et touche chez l'armateur le montant des sommes dues

(1) Jugement de la Cour de caseation du 18 août 1825.

au matelot. Il luî rembourse ensuite l'excëdent qu'il peut avoir à toucher. C'est le règlement de la Saint- Michel.

L'établissement des comptes se fait raremeni sans récrimination de la part du pêcheur, qui discute et le prix des objets fournis et quelquefois même la quantité. Si^ d'une part, le marin dépense sans compter, il faut bien dire aussi que souvent le fournisseur, sûr de rentrer dans ses avances, loin de l'arrêter dans ses prodigalités, l'y pousse et l'encourage.

Très souvent ces discussions d'intérêts trouvent leur dénouement devant le juge de paix, qui efface impitoyablement les fournitures lui paraissant exagérées, ou qui ne constituent pas des objets de première nécessité, protégeant ainsi le pêcheur contre la rapacité de certains négociants.

Tels sont, en résumé, les instruments, les ustensiles et les procédés usités pour la pêche et la préparation de la morue; à cette féconde industrie, nous employons, tant sur nos côtes que sur celles de Terre-Neuve, cinq à six cents navires jaugeant quatre- vingt mille tonneaux.

Toutefois notre exploitation dans le golfe de Saint- Laurent est beaucoup trop négligée ; les Anglais et les Américains nous y font une concurrence désastreuse : le tonnage des bateaux de pêche employés par ces derniers ne s'élève pas à moins de cent cinquante mille tonnes, et c'est par millions de livres sterling que les Anglo-Saxons comptent le revenu que leur procure cette pêche.

A peine nous donne-t-elle onze millions de francs, se répartissant comme suit, en moyenne :

Morue verte fr. 975.900 j>

« sèche. . . . . !> 9.105.605 3>

Huile de morue » 795.690 ï>

Issues de D d 147.160 »

Rogues y> » 13.966 3>

Cuir vert » > 2.342 i>

Objets d'histoire naturelle. 3.608 »

Total. . . 11.044.271 i>

tandis que les pêcheries rendent environ onze millions de dollars aux Etats-Unis, et dia millions aux Etats de l'Angleterre dans l'Amérique du Nord, ce qui fait au total vingt et un millions de dollars; soit plus de cent cinq millions de francs.

Si nous ajoutons que ces chiffres, déjà assez éloquents par eux-mêmes, tendent encore à augmenter tous les ans, on saura à quoi s'en tenir sur les résultats possibles d'une branche d'industrie que nos plus chers intérêts nationaux nous commandent impérieusement de développer, autant pour le produit qu'elle peut nous procurer, que parce qu'elle est l'école d'où sortent une pépinière de marins hardis au danger, et capables de lutter, toujours avec avantage, contre leurs rivaux anglais ou américains.

« N'a pas navigué qui n'a pas été sur les bancs », disent nos marins ; et au rapide tableau tracé par nous de la vie qu'ils mènent pendant une campagne de pêche, nos lecteurs voient quels matelots on peut former à pareille école.

Cette dernière considération, même en dehors de toutes les autres, vaut bien la peine qu'on s'y arrête.

De tous côtés en entend dire que notre marine mar^

l^ KOS PETITES COLONIES.

claande dégénère, quô l'on prévoit: un avenir prochain où le commerco manquei'a de marins. Nos côtes ne fournissent plus ces hardis pécheurs qui faisaient de notre marine l'une des phis renommées du monde; dégoûtés d'un métier dur et pénible, qui n'offre pas, comme compensation aux dangers courus, des bénéfices suffisants, qui n'assure pas à la veuve du matelot mort à la mer upe pension lui permettant d'élever ses enfants, le pêcheur fait de son fils un terrien^ un ouvrier, un valet de ferme, plutôt que de le laisser embrasser une carrière que lui-même regrette d'avoir suivie.

Mais les primes, direz-vous ? Les primes d'armement et les primes sur les produits profitent à l'armateur, et non au marin. Si la campagne a été heureuse, le pécheur, qui est responsable des avaries faites aux ajrhs^ touchera environ un millier de francs pour sa saison. Gain médiocre et bien peu fait pour encourager cet homme, si Ton songe aux fatigues qu'il a endurées, aux périls qu'il a bravés, et surtout aux bénéfices énormes que - l'armateur a retirés de son travail.

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BIBLIOGRAPHIE

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