CHAPITRE II
Ua peu d*histoire. — Origines des colons. — La colonisation anglaise. — Les habitants. — Pêcheurs et chasseurs. — Les loups de mer. — Saint- Pierre.— Miquelon. — Arrivée des marins. — Le marchand et le matelot anglais.
Jean Cabot découvrît-il en 1497 tout le littoral do TAmérique du Nord, qui s'étend entre 34® et 66® de latitude nord sur l'Océan Atlantique?
Grave question, qui a vivement passionné les esprits en Angltterre;car, si, d'une part, Cabot est d'origîno vénitienne, d'autre part, il est né à Bristol, il voyageait sur les vaisseaux de Henri VII, et les Anglais revendiquaient la possession de Terre-Neuve (new found landè)^ qu'ils voulaient appeler Cahotie,
Mais, dès le commencement du xv* siècle, des marins basques et des pécheurs normands et bretons, qui poursuivaient jusque dans ces parages les baleines auxquelles ils faisaient une guerre acharnée, avaient déjà baptisé l'île, du nom de leurs meilleurs auxiliaircF, île du cap Breton. A la même époque, l'île et les bancs de Terre-Neuve étaient connus, et dès 1504 la pêche y était faite en grand par le commerce français, qui en avait le monopole.
Trente ans plus tard, Jacques Cartier, de Saint-Malo, prenait, au nom du roi François 1% possession du Canada, qui devenait, sous le nom de Nouvelle-France, notre plus belle colouie.
La rëputatîon de Terre-Neuve comme territoire de pcclie, augmentée encore par le voisinage de nos magnifiques possessions, rendit bientôt cette île le point de mire de l'Angleterre, qui se la fit adjuger par le traite d'Utrecht le II avril 1713 ; cependant le droit de pèche nous restait.
Cinquante ans plus tard, le traité de Paris enlevait à la France toutes ses colonies de l'Amérique septen trionale : Canada, Acadie, Louisiane, ne laissant à nos pécheurs, pour tout asile, que les îles Saint-Pierre et Miquelon,
Les îles étaient déjà habitées. Nous dirons plus loin à la suite de quels terribles événements de malheureux proscrits vinrent chercher sur cette terre inhospitalière un asile contre la haine et la tyrannie anglaise.
Pendant la guerre de l'indépendance américaine, lès îles furent prises par les Anglais, qui emmenèrent tous les habitants en captivité, et ce n'est qu'en 1783, à la suite du traité de Versailles, que les colons furent rendus à la France et rapatriés aux frais de l'État.
En 1793, Saint-Pierre et Miquelon sont enlevées de nouveau par les Anglais ; mais cette fois le gouvernement britannique embarque tous les habitants, qui sont déportés sur le sol français.
Lorsqu'en 1802, le 27 mars, cette colonie nous fut rendue, la plus grande partie des familles retourna aux îles dont nous reprenions possession, mais ce fut pour peu de temps, car^ le 20 mars 1803, nous reperdions Saint-Pierre et Miquelon.
Enfin, le traité de Paris nous ayant rendu, le 30 mai 1814, nos pêcheries d'Amérique, avec tous les droits et privilèges de pêche sur les côtes de Terre-Neuve, les
Iles voîsînes et même le golfe du Saint-Laurent, la rétrocessîon définitive des îles Saint-Pierre etMiquelon eut lieu le 22 juin 1816.
La population des îles, qui s'élève à quatre mille neuf cents habitants, dont sept C3nts environ pour Miquelon, est entièrement composée des Bretons, Basques et Normands venus d'Acadie. Voyons comment nos compatriotes ont été amenés à s'établir dans les iles.
En 1755, TAcadie, bien qu'elle fût sous la domination anglaise depuis 1713, était toujours française de cœur. Comme aujourd'hui, dans nos deux provinces perdues, les habitants de certains villages se rendirent coupables du crime d'attachement à la mère-patrie dont il? Tenaient d'être si durement séparés.
Les Anglais sommèrent les Acadiens de prêter serment de fidélité au roi Georges, et de se déclarer ses bons et fidèles sujets. Ils refusèrent, ne voulant ni désavouer leur nationalité, ni prêter un serment qui répugnait à la fois à leur patriotisme et à leur conscience. Le gouvernement anglais, appliquant alors à une nation civilisée, — pour la dernière fois peut-être dans l'histoire, — l'ancien code barbare de la guerre, résolut de les déporter.
Sept mille habitants de tout sexe et de tout âge furent attirés dans une embuscade, cerpés et arrêtés par l'armée anglaise ; on les déporta en masse dans la Nouvelle- Angleterre. « Les familles furent dispersées, les pères séparés de leurs enfants, les maris de leurs femmes ; les terres, maisons et bestiaux des proscrits, confisqués au profit de la couronne, qui les distribua à 8es nouveaux colons. Peu d' Acadiens s'établirent dans
la Nouvelle- Angleterre ; le plus grand nombre alla sur ^ les rives du Saint-John, quelques-uns à la Louisiane, d'autres en Guyane (1).3> Uncertaliinombre se réfugia à Saint-Pierre et Miquelon.
<L II n'y a pas d'exemple dans les temps modernes, dit M. Garneau, de châtiment infligé à un peuple paî- •sible et inoffeûsif avec autant de calcul, de barbarie et •de sang-froid que celui dont il est question. »
Cette conduite cruelle de l'Angleterre a inspiré au poète américain Longfellow un de ses poèmes les -plus touchants {Evanffelina), où il n'a pas craint de flétrir comme ils le méritent les actes de la nation anglaise.
Nôtts n'avons pis l'intention d'aborder ici la question coloniale, que ne comportent ni le but ni le cadre de cet ouvrage. Disons seulement que le mode de colonisation des Anglais, que l'on admire tant enFrance, lest fertile eu incidents de ce genre ; toute leur politique <3olonial« semble se résumer dans ces mots ; anéantir et •supprimer les indigènes, quand ils ne peu vent leur servir •et les remplacer par leurs nationaux. L'on sait du reste ies moyens qu'ils emploient pour arriver à ce but.
Les trois races qui formèrent la population primitive des îles ont produit, en se mélangeant, un type qui ne présente aucune originalité, mais chez lequel •on retrouve, avec un langage émaillé de vieux fran- <jai8, de mots bretons et d'expressions normandes, les coutumes de ces contrées. Leurs noms mêmes sont <5eux que portent les vieilles familles du pays dont ils -sont partis ; nous avons noté, comme les plus connus
<l) Lanier. Choiof de lectura géographiques, p. SSOw
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de nous, des noms fort communs en Normandie : des Aubert, des Coste, etc.
La majeure partie des habitants sont marins. Ce sont ces rudes pêcheurs^ honnêtes et robustes^ qui, méprisant le danger sans cesse affi*onté, vont au milieu de périls sans nombre demander à l'Océan de quoi subvenir aux besoins de leurs familles ; populations laborieuses qui a: vivent mouillées »^ a dit un grand poète, et dont toute l'histoire tient entre le flot qui monte et la vague qui s'en va.
L'été, sur les goélettes, les warîs et les pirogues, ious sont employés à la pèche de la morue, soit pour leur compte, soit comme embarqués ; leurs fils sont mousses, et commencent dès l'âge de huit ans le rude apprentissage de la mer. Les femmes non plus ne restent pas înactives. Dès qu'apparaît le cape^ larij elles vont ramasser sur le rivage des myriades de ces poissons que le flot y dépose en abondance ; et quand vient la saison des encornets^ elles se livrent avec ardeur à la pêche de cet appât qui sert à prendre la morue.
Quand l'hiver a suspendu tous les travaux extérieurs, quand les bateaux, désormais inutiles, dorment halés sur les grèves, quand la neige a couvert la terre d'une couche épaisse et rendu les communications presque impossibles, la femme répare les dommages éprouvés par la garde robe pendant la rude Saison qui vient de finir, tricote bas et vareuses pour la campagne prochaine, dont on attend l'ouverture avec impatience ; le maii raccommode, met en ordre les engins, et fabrique ces longs filets à mailles étroites dont il se sert pour la pêche aux harengs.
Que le vent du nord cesse de souflSer un instant, que le poudrîn disparaisse, de pêcheur qu'il était notre homme devient chasseur ; il ira dans la forêt poursuivre ces grosses perdrix, grises l'été, blanches l'hiver, que l'on ne rencontre que dans les régions boréales ; ou bien, armé d'une lourde canardière, abrité contre la bise par un quartier de roche, il se tiendra àl'afFût sur la plage pendant des heures entières, pour tirer des maullacs, des cacaouites et des oiseaux aquatiques, qu'un chien de Terre-Neuve, dressé à cet effet, ira chercher au milieu des lames froides et toujours agitées.
La guerre au loup marin est non seulement une distraction et une occupation pour les longs jours d'hiver, mais encore une chasse productive à cause de l'huile que l'on extiait de cet amphibie.
Les loups marins viennent par bandes de cent à cent cinquante dans le grand bar rachois de Langlade ; ils atterrissent sur la plage et y prennent souvent leurs ébats ; mais ces animaux, que le voisinage de l'homme et les dangers qu'il leur fait courir ont rendus défiants, ne se hasardent sur la grève qu'avec d'infinies précautions. Longtemps avant d'aborder, ils inspectent le terrain, ne laissant voir à la surface de l'eau que leur grosse tête brune; ils sont alors fort diflSciles à tirer, car, outre qu'ils ne présentent à la vue qu'une très petite partie de leur individu, il est toujours à craindre que la bête blessée, même mortellement, ne soit perdue pour le chasseur. Il est donc préférable d'attendre . qu'Usaient pris terre; mais ils ne se laissent pas approcher, et au moindre danger signalé par les vedettes placées stfir les flancs du troupeau, ils se précipitent
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dans la mer et disparaissent sans retour. C'est à ce moment que l'on peut les capturer à l'aide de Terre- Neuves qui, laissant fuir le gros de la bande, attaquent les traînards et les étranglent, avant qu'ils aient eu le temps de rejoindre l'élément liquide.
Un fermier établi au Goulet de Langlade possède une meute de ces molosses parfaitement dressés à ce genre de chasse, et chaque hiver il capture un nombre suffisant de loups marins pour retirer un assez grand profit de la vente des peaux et de l'huile qu'il en extrait.
Du reste de la population, nous n'avons que peu de chose à dire : marchands de denrées ou d'objets de première nécessité, ils ont, été comme hiver, à satisfaire aux besoins de leur clientèle locale ; mais l'hiver est plutôt pour eux la morte saison, pendant laquelle ils se reposent des fatigues de l'été. Beaucoup ne sont que des représentants, des gérants de maisons de France, et plusieurs n'habitent pas Saint-Pierre pendant la mauvaise saison : ils n'y viennent que quelques jours avant les armements.
Nous ne parlerons pas ici de la vie de tous ces gens pendant l'été, cette description trouvera plus naturellement sa place dans le chapitre que nous consacrons à la pêche de la morue.
La population des îles est répartie dans trois centres: Saint-Pierre, le bourg Miquelon et l'île aux Chiens.
Saint-Pierre avec des maisons de bois à un étage, des rues tortueuses et étroites, Saint-Pierre d'il y a vingt ans, que les voyageurs nous décrivaient comme un grand village de pêcheurs, et que quelques-uns même comparaient aux modestes hameaux de nos
côtes, ne ressemble en rien au Saint-Pierre actuel. C'est maintenant une jolie ville, où les maisons de bois font place à des constructions en pierres, depuis que des incendies, bêlas I trop nombreux, ont démontré le danger des habitations de bois dans un pays où on se chauffe presque toute l'année. La ville, qui augmente tous les jours, gravit maintenant les flancs de la hauteur au pied de laquelle elle se concentrait jadis ; elle est divisée en deux parties : la ville en bois ou vieille ville, qui est située près de la mer, et la ville en pierre, ou ville neuve. Les rues sont propres et larges : une ordonnance du gouverneur a fixé à neuf mètres la largeur des voies bordées de maisons de pierres, et à do7ize mètres celles où se trouvent les vieilles constructions, que du reste on n'autorise plus.
L'église, très ancienne, est fort jolie, quoiqu'en bois; elle est flanquée de deux hautes tours carrées, qui lui donnent un cachet monumental. Le palais du gouverneur est une assez jolie construction ; notons encore l'hôpital, tenu par les Sœurs Saint-Joseph de Cluny, qui dirigent aussi un pensionnat de jeunes filles, une école communale et une salle d'asile.
Miquelon n'est qu'un village de pêcheurs, semblable à ceux que l'on rencontre sur le littoral de l'Océan : de petites maisons entourées de palissades faites avec les épaves que le flot jette à là grève, et sur lesquelles sèchent des filets; sur la plage, des bateaux renversés que calfatent de vieux pêcheurs, pendant que les femmes préparent les lignes, et que les enfants aux pieds rius jouent sur le rivage.
Mais si pendant Thiver les rues de Saint-Pierre sont tristes et désertes, si pendant que la neige couvre
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la terre la plage est abandonnée, si l'on ne voit dans le port que des goélettes dégréées et presque veuves de mâts, tout autre est le spectacle quand reviennent les beaux jours. A peine la neige a-t-elle débarrassé la terre, on nettoie les habitations, qui comprennent non seulement les constructions où l'on prépare la morue, mais encore les magasins et les graves,
€ L'aspect de la rade et du barrachois change tout à coup; les maisons où l'on se tenait barricadé s'ouvrent de toute part ; les auberges, qui sont en grand nombre, depuis le Jvzon-d' Or jusqu'au moindre cabaret, arborent à leurs fenêtres des appâts séduisants de bouteilles de tous les formats, et une multitude de navires venant du large débarquent sur le quai une population nouvelle qui arrive de tous. les ports de la France, depuis Bayonne jusqu'à Dunkerque, et qui fait monter le cbifiFre des habitants de l'île à dix, douze et même quinze mille âmes.
« Et c'est là, à sa façon, à un certain point de vue, une population très distinguée, très fière d'elle-même, qui se considère comme une espèce d'élite dans la création, et qui, en vérité, n'a pas tout à fait tort. En un mot, ce sont les pêcheurs des bancs, qui font là leurs provisions de vivres pour eux-mêmes, d'appâts pour le poisson qu'ils veulent prendre.
« Le costume de ces matelots atteint les dernières limites possibles du désordre pittoresque. Des bottes montant jusqu'à mi-cuisse, des chausses de toile ou de laine, amples comme celles de Jean Bart sur l'enseigne des marchands de tabac, des camisoles bleues et Manches, ou rouges, ou rouges et blanches, des vestes ou des vareuses de tricot qui n'ont plus de couleur, si
jamais elles en ont eu; des cravates îmmenses, ou plutôt des pièces d'étoffe accumulées, tournées, nouées autour du cou; des «Mm^« énormes pendant sur le dos, ou bien des bonnets de laine bleue enfoncés sur les oreilles ; et sortant de toutes ces guenilles, des mains comme des battoirs, des visages plutôt basanés que de couleur humaine, plutôt noirs que basanés, couverts de la végétation désordonnée d'une barbe qui depuis quinze jours n'a pas vu le rasoir, voilà l'aspect honoré, respecté, admiré du pêcheur des bancs. Il reste encore un point important pour que la description soit complète. Prenez l'homme ainsi qu'il vient d'être dît, roulez-le pendant deux bonnes heures dans la graisse de tous les poissons possibles, alors il ne manquera rien à la ressemblance. Car il faut le concevoir huileux au premier chef, sans cela ce ne serait plus le vrai pêcheur.
« Ainsi fait, il descend de sa goélette, aussitôt qu'il a mouillé, et va s'offrir avec bonhomie, mais avec le juste sentiment de ce qu'il vaut, à l'accueil chaleureux et admiratif de l'habitant. Il marche dans le sentiment de sa gloire sur ce sol qui l'appelle depuis un mois. Les mains dans les poches, la pipe à la bouche, il rappelle Adam dans le paradis terrestre, il en a l'innocence et la satisfaction d'être au monde, dont il se considère aussi, en toute humilité, comme la merveille; et, encore une fois, il a raison, car il n'est pas un homme de mer, depuis l'amiral jusqu'au mousse, qui ne pense cela de lui (1). 3>
Mais ce marin qui débarque et que nous venons de
(l) Oobkieaii, Voyagea Terre-Neuve, (Tour du Monde, 1863).
décrire, c'est le marin français ; en même temps qu'il arrive à Saint-Pierre, viennent aussi les navires américains, cliarg;:s de boitte ou appâts destinés à la pêche. Ceux-là aussi sont attendus avec impatience, car ils laissent à Saint -Pierre beaucoup de l'argent qu'ils reçoivent du produit des amorces qu'ils vendent, et ils sont chaque année la source de bénéfices importants pour les petits commerç^mts de notre colonie qui, pour attirer leur clientèle, les entourent d'une foule de séductions.
« Le trafiquant de ce pays-là, qui n'a guère ouvert boutique que pour avoir affaire au matelot, a dû naturellement choisir ce client pour premier objet de son étude. Il n'était pas difficile de pénétrer promptement et complètement une nature aussi peu complexe et de deviner que lorsque, dans ces vastes poches, il se trouvait quelque argent, l'argent sortait aussitôt que l'on pouvait inspirer à son maître une fantaisie.
c Avec les pécheurs des bancs, il n'y a pas grand succès à obtenir, parce qu'ils n'ont rien à dépenser ; mais les Anglais vendeurs de boitte sont dans une position toute différente. Ce sont, le plus ordinairement, des habitants de la côte méridionale de la grande terre, crens aisés, péchant pour leur compte, et lorsqu'ils ont livré leurs capelans à nos navires, ayant les poches bien garnies. La question à résoudre pour le marchand, c'est d'attirer cet argent-là, genre de pêche qui demande un peu d'habileté, mais beaucoup moins que celle du poisson.
<L Quelques maisons respectables, comme disent les prospectus, ont établi cet usage d'avoir à la porte de leurs magasins une barrique d'eau-de-vie et un verre, et tout matelot qui entre est invité à user à discrétion et gratis do cette magnifique hospitalité.
o4 NOS PETITES COLONIES.
€ Tout d'abord, le brave homme est ému de tant de politesse. Il se croirait déshonoré s'il se rendait suspect à ses propres yeux de lésinerie. Il est comme Orosman, et ne veut pas se laisser vaincre en générosité ; il remue son argent dans les profondeurs de ses chausses, et paie immédiatement un baril de farine. Content de lui, il se verse un second verre d'eau-de-vie (ce ne sont pas petits verres), l'avale, et, en essuyant ses grosses lèvres sur sa manche droite, il parcourt la boutique d'un regard satisfait.
« Il commence à raconter ses affiaires, et tout en parlant et disant qu'il a de l'argent, ce qu'il espère gagner encore, les incidents de la pêche et le reste, il entend que son hftte lui demande s'il n'a pas besoin de planches.
« Il y a une heure, il n'avait pas la plus légère idée qu'il eût besoin de planches. Mais, en ce moment, il sent de toute la force de sa conviction qu'il ne peut s'en passer. « Vous prendrez bien toutes les planches -qui sont là ? i> dit le commerçant. Le matelot pense judicieusement qu'un homme comme lui doit prendre toutes les planches possibles et ne saurait jamais en avoir trop. Il paie et avale encore un verre d'eaude-vie.
« L'habile homme, qui le tient harponné, dirige les désirs du grand enfant d'après la connaissance qu'il acquiert bientôt delà somme contenue dans sa bourse. Il lui prend tout ce qu'il peut lui prendre, et souvent il lui prend tout. Après la farine et les planches, il lui impose du fromage, des clous, du lard, des gilets, des cravates, des barriques vides, enfin ce qu'il peut. Les objets ne sont pas tarifés d'une manière bien exacte.
L'înterlocuteur est si aimable, son eau-de-vie si bonne, et d'ailleurs on n'est pas à quelques sous de plus ou de moins I
<L Quand il n'a plus rien , le matelot serre chaleureusement la main de son ami, et retourne à son bord en chantant. Ce n'est que le lendemain qu'il s'aperçoit de toutes les belles acquisitions qu'il a faites, et que, s'il est marié, il commence à se gratter l'oreille, en se demandant avec inquiétude ce qu'au retour sa femme va penser et dire (1). d
Comme excuse pour le marchand, nous dirons qu'il ne fait que reprendre au marin anglais ou américain l'argent que nous lui avons donné.
Malheureusement, ainsi que nous le verrons plus loin, cette espèce d'exploitation du pêcheur par le fournisseur se pratique sur une grande échelle, et le juge est quelquefois obligé d'intervenir.
(1) Gobiaeau, Voyage à Tare-Neuve (Tour du Monde, 1863).