BOURDIN
Si Jouvin a un an de plus que son beaupère, M. de Villemessant, Bourdin', lui, a un an de moins.
Comme Jouvin, il a l'insigne honneur de s'entendre appeler mon gendre par le régénérateur dû Figaro, le fondateur du Grand Journal, le propriétaire de la Gazette des Abonnés. Seulement, il a un cheveu dans son existence : c'est, qu'à l'exemple- du confiseur-vaudevilliste Siraudin, il n'en possède que trois, et
encore le second est-il dangereusement malade.
Celui qui lui sauvera la vie recevra gratis toute la collection de l'Autographe.
Qu'on se le dise.
Je ne connais sur la jeunesse de Bourdin aucune particularité digne d'être citée. Son enfance, au dire de sa concierge, chez laquelle j'ai dû aller aux renseignements avant d'entreprendre cette courte biographie, promettait pour l'avenir un citoyen très-paisible, un avocat très-peu éloquent, un bibliophile enragé.
La même personne m'a assuré que le jeune Bourdin a*été allaité par des colombes, comme Sémiramis; elle me permettra d'en, douter quelque peu.
Ce que je puis affirmer, sans crainte d'être démenti, c'est qu'au sortir de l'École de droit, Bourdin ne fit qu'un saut jusqu'au Palais de ^tiùLi e, où il passa une grande partie de sa Vie non loin du banc des prévenus de la' police correctionnelle. Il plaidait fort peu, mais
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chaque jour, il envoyait aux feuilles judiciaires des comptes rendus très-remarques, dans lesquels il se livrait à une fantaisie qui faisait les délices des abonnés.
En 1848, il publia un journal qui n'eut qu'un numéro : la Guillotine à quatre sous, et qui ne s'enleva pas comme Nadar, mais comme du pain.
Chez lui comme chez Jouvin — ça ne sort pas de la famille, la passion des bouquins est poussée jusqu'au délire; il possède une bibliothèque très-riche et toute pleine dé documents précieux. Dans ses jours de bonne humeur il consent à en faire profiter les lecteurs du Figaro, et sous ce titre : Vieux papiers, vieilles gazettes, il déterre , à leur intention , des anecdotes, des faits, des mots historiques que le bibliophile le plus bibliophile serait trèsembarrassé de trouver, toutes les bibliothèques de l'Europe fussent-elles mises à sa disposition.
Mais le*plus beau fleuron de la couronne
de Bourdin, c'est l'Autographe, un recueil auquel il pense jour et nuit, un recueil que le public lettré a pris sous sa protection.
Je me rappelle avoir composé sur l'apparition de Y Autographe et sur l'air de la Famille de Vapothicaire un couplet.
En le glissant ici, je suis dans mon droit:
Je viens de lire un numéro Du fameux journal L'Autographe, Un journal qui n'est pas zéro En fait de fautes d'orthographe.
Je savais déjà que nos grands Hommes étaient laids de Ggure; Autographe, tu me l'apprends, I ,.
Non moins laide est leur écriture. J
Signe particulier : d'une prodigalité à rendre des points à M. Demidoff, Bourdin jette l'argent par les fenêtres, — il a trouvé le moyen, inconnu jusqu'à présent, d'attacher son chien et ceux de ses voisins avec des saucisses.
Celui-là ? — Par exemple, c'est trop fort !
Celui-là, lin petit journaliste ? — Allons donc !
Mais certainement, et un vrai encore :
n'écrit-il pas dans le Grand Journal, bien plus, n'en est-il pas le rédacteur en chef?
Albéric Second île doit pas rougir de se trouver ici, côte à côte avec Monselet, de Villemessant, Aurélien Scholl, Auguste Viiieraoté II y a quelques années à peine, en 1856,
il fondait un tout petit, tout petit journal, la Comédie parisienne. — Chaque numéro était rempli de nouvelles à la main, toutes plus unes les unes que les autres, de comptes rendus de théâtre, de bruits de cojilisses. Le mot du noble faubourg Saint-Germain y coudoyait celui du quartier Bréda, les noms de Grassot et de Gil Pérès y figuraient à côté de ceux de MM. Pons^rd etVillemain, et le tout, pour la modique somme de 30 centimes, le prix d'un omnibus.
Je sais bien qu'Àlbéric Second est décoré, je n'ignore pas qu'il a fait jouerau Théâtre- Français la Comédie à Ferney ;»mais, en fin de compte, il- est rédacteur en chef du Grand Journal, il a été rédacteur en chef de la Comédie parisienne. Je persiste dans mon idée, il est à moi, il m'appartient, et mon éditeur ne me pardonnerait jamais de l'avoipoufriië dans cette galerie.
Du reste, que M, Albéric Second se tranquillise, je serai bref et concis, et, pour ne
m'attirer de sa part aucun reproche, je serai même un peu canaille, j'ouvrirai les Binettes contemporaines de mon bon ami , de mon excellent père Commerson , et j'y copierai quelques lignes qui simplifieront singulièrement ma besogne.
« Albéric Second, a dit Commerson, cultive l'arbalète avec un art merveilleux, porte du beau linge et la tête haute comme un homme qui a du quatre et demi au plus haut cours.
Il a toujours des gants beurre frais aux mains et dans sa tète une érudition profonde ; et bien qu'il ait des goûts aristocratiques pour la société des femmes, entre le tablier du pont des Arts et celui d'une gentille ouvrière, Albéric n'hésiterait pas pour reposer sa tête. Pour lui, le cœur d'une lorette est un passage où l'on trouve des boutiques à louer ; il s'y incruste. — Je ne connais de lui . que deux petits chefs-d'œuvre : les Contes sans prétention et les Mystères de l'Opéra. Mais il est jeune encore et donne de grandes espé-
tances aux femmes et à la littérature, dont il est l'ornement. »
Ces lignes ont été écrites en 1854, ne pas l'oublier. Depuis, s'il a passé beaucoup d'eau sous le pont des Invalides, il faut convenir qu'Albéric Second a diantrement fait du chemin. Aujourd'hui, ce n'est plus le chevalier galant d'autrefois; la plus belle moitié du genre humain ne vaut pas pour lui une chronique élégante. Il a le culte de son art, il préfère un mot bien drôle à une moue coquette, de la bonne copie au minois le mieux chiffonné de la galerie Yiviennc. Un bas immaculé et bien tiré dessinant, un jour de pluie, une jambe adorable, le laisse froid ; mais quMl se trouve en face d'un cahier de papier blanc, il le noircira aussitôt, et alors son imagination travaillera.
Que les temps sont changés' !
Nous y avoné gagné.
En terminant, je d6is avouer que le style, les anecdotes, les intéressantes causeries de
M. Albéric Second font mon bonheur et celui des gens qui m'entourent.
Or, comme les gens qui m'entourent ne sont pas tous des crétins, j'en tire cette conclusion : le rédacteur en chef du Grand Journat, est tout simplement un journaliste d'infiniment d'esprit, un aimable causeur. Au bas de sa photographie, on peut inscrire sans crainte la devise latine : Castiyat ridendo mores.
Elle est la sienne ; je vais plus loin : elle n'a ét£faite que pour lui.
Signe particulier : Albéric Second ne lit jamais la Revue, des Deux-Mondes ni le Tintamarre.