‹ Nos petits journalistesChapitre 16 sur 37 · SOSTHÈNE · texte numérisé non relu

SOSTHÈNE

je promenais dans les bouibouis environnant l'École-Militaire, me donnant l'air d'un bachelier n'attendant qu'un signe de tête de ces messieurs de la Sorbonne pour entrer à Saint- Cyr.

Déjà j'avais mordu à la grappe, déjà j'avais été imprimé.

Entre deux chopes, dans un de ces bouibouis, Sosthène m'avisa et comprit qu'il y avait avec moi quelque chose à faire.

Un soir, il m'amena deux drôlessès, deux femmes à soldats, qui ne connaissaient le boulevard que pour y avoir promené les moutards du bourgeois.

Mes vingt ans et la toilette chiffonnée de ces mégères aidant (elles n'étaient plus bonnés alors qu'à se maquiller et à pleurer sur les romans insensés de du Terrait ), je saluai, et offris à souper chez Vachette.

Ce soir-là, Commerson m'avait payé mon premier mois.

On prit une voiture, un remise, s'il vous

plait, on débarqua au café de Madrid sur Tordre de Sosthène. Là, on avala une bouteille de madère, et la bouteille vidée, mon homme en commanda une autre, car un cinquième convive était venu s'asseoir à la table.

Ce cinquième convive buvait sec et dru ; il avait déjà mis six londrès extra dans sa poche, quand je me hasardai de demander son nom à Sosthène.

— Très-cber, excusez-moi, j'avais oublié la présentation. Saluez bien bas, vous allez avoir l'honneur de souper avec un homme célèbre, H. Arsène Houssaye.

L'homme avait une belle barbe blonde, un paletot irréprochable, des gants de peau de chien, une physionomie très-franche et trèsouverte. Il fut du souper, qui me coûta soixante- * dix francs.

Inutile d'ajouter que Sosthène se crocheta au sortir du cabaret avec les balayeurs, et que son ami, qui n'était pas plus Arsène Houssaye que je ne suis M. de Loménie, s'éclipsa.

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Quant aux drôlesses, elles 'prirent fait et cause pour Sosthène qui les violenta, et monta ivre-mort dans un coupé que j'avais fait arrêter en bavant son adresse au cocher.

Arrivé chez lui et toujours candide, je l'aidai à se coucher.

Il allait mettre la tête sur son grabat, quand d'une voix clapissante il me demanda cent sous.

Je tes lui refusai.

Alors, savez- vous ce qu'il en advint? Sosthène ouvrit sa porte et me pria de sortir. Au moment où je franchissais le seuil, je reçus un coup de pied... quelque part, et la porte se referma.

Oh! alors, je l'enfonçai, cette porte. Je l'avoue, ce fut la première fois de ma vie que je portai la main sur mon semblable, et solidement, je vous prie de le croire.

Mon semblable cria à l'assassin ; je redescendis, et, depuis, je ne le revis plus.

Hier, seulement, en ouvrant un journal, j'ar

appris qu'il avait insulté un de nos confrères, un brave et digne garçon qui a beaucoup souffert, et qui, cependant, dans ses jours de souffrance, a partagé son pain bis avec lui.

Sosthène est journaliste, c'est à un petit journ alistc qu'il appartient de le flétrir.

En terminant, je puis affirmer une chose :

c'est que Sosthène est le seul, parmi nous autres de la petite presse, qui ait de si grosses infamies sur la conscience.

Voilà son signe particulier à lui.

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