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tient qu'aux académiciens qui roupillent sous la coupole du palais Mazarin, de délayer en vingt pages d'un style pâteux, grimaçant un faux sourire et un enthousiasme hypocrite pour un sujet, trop souvent condamné d'avance, ce qu'il serait si facile de dire^en quelques lignes.
Je ne suis qu'un rapin de lettres, un atome, un rien, à peine un diminutif de Commerson, de Villemessant, de Koning.
Or, voici ce que j'ai voulu faire : réhabiliter les petits journalistes.
En ma qualité d'apprenti, je ferme tous les soirs les volets de la boutique -^suffisamment nourri dans le sérail, j'en connais les détours; j'ai goûté à tous les bocaux, j'ai débouché tous les flacons, ma main s'est égarée dans tous les sacs, et j'ai écrit ce livre.
Les petits journalistes !
Mais il ne faut pas se le dissimuler , à l'heure actuelle, ils comptent.
Us sont une puissance.
Seulement, le bourgeois, l'affreux bourgeois qui s'étonne de tout, le bourgeois candide queje croyais parti, caché dans les plis du manteau de Louis-Philippe, voyant surgir depuis 1848 des noms nouveaux, des noms qui resteront, s'est dit ceci : Quels sont ces gens-là? pourquoi leurs portraits au coin des carrefours? pourquoi leurs feuilles sur la table du café où je remue l'ivoire?
Bourgeois, sois heureux !
C'est pour toi que j'ai pris la plume, comme autrefois Henri Monnier. Mon livre est destiné à t'instruire, toi, ton épouse, ta fille cadette, ton fils couronné au grand
concours et jusqu'à la femme de ménage qui t'apprête tes épinards.
Car pour toi comme pour les tiens, un petit journaliste, c'est le dernier mot de l'humanité souffrante et rageuse. Tu ne te le figures que la crasse au collet, des trous au coude, le ventre vide, les souliers éculés, le venin aux lèvres.
Tu te trompes, ils ne sont pas aussi horribles que cela,
Us portent, parole d'honneur, des paletots ouatés l'hiver; ils sont, la plupart, pères de famille comme toi; Seulement ils ont quelque chose de plus que toi, et ce quelque chose-là s'appelle l'esprit.
Un dernier mot : Si tu me demandes d'où je viens, où je veux aller et pourquoi je perds aujourd'hui mon temps à t'adresser la
parole, je te répondrai par ces vers d'Alfred de Musset :
Eh bien, en vérité, les sots auront beau dire, Quand on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire. Si c'est un passe-temps pour se désennuyer, Il vaut bien la bouillotte, et si c'est un métier, Peut-être qu'après tout ce n'en est pas un pire Que fille en* retenue, avocat ou portier.
Décembre 1894
Je suis heureux de placer ce nom en tète de ce petit volume, car si je dois à quelqu'un de récrire aujourd'hui, c'est bien à Commerson, au vrai Commerson, un petit journaliste, celui-là, qui n'a jamais abandonné son drapeau.
Commerson m'a fait, si je puis m exprimer ainsi. C'est lui qui m'a pris par la main, c'est lui qui, le premier, m'a dit : Avec un peu de courage, de bonne volonté et de l'esprit une
:>i*:v ^paaïBiirre journalistes
ou deux fois par numéro, vous pouvez espérer vivre un jour de votre plume.
Commerson ne s'est pas trompé. Voilà cinq ans qu'il m'a tenu ce langage paternel; depuis, il m'appelle son fils, sa caisse m'est ouverte à la fin de chaque mois, et je vous assure que je ne m'en porte pas plus mal.
Je me suis bien attiré, il est vrai, quelques haines, mais si je les compte par dizaines, mon rédacteur en chef les compte par centaines, et M. de Villemessant par milliers.
Tout n'est pas couleur de rose dans le métier de petit journaliste !
Je ne sais pas au juste l'époque de la naissance de Coirimerson, mais ce que je puis assurer, c'est que le jour où il a poussé son premier cri, le canon des Invalides n'a pas tonné et que le Moniteur est resté muet.
Le spirituel rédacteur en chef du Tintamarre, à en juger par sa marche, sa chevelure argentée, son jabot et ses allures, doit avoir quelbue chose comme soixante-cinq bonnes an-
nées, — ce qui ne l'empêche pas de se rendre tous les matins de la rue Chariot à son bureau de rédaction avec la même exactitude qu'un employé craignant de manquer la feuille de présence.
C'est pénible a dire, Commerson porte un jabot et demeure rue Chariot. Il est marié, et son petit intérieur m'a paru être, la première fois que j'ai eu l'honneur insigne d'y pénétrer, celui d'un bon bourgeois ayant passé trente années "de sa vie au milieu des denrées coloniales.— Vous pouvez admirer dans sa chambre à coucher les gravures de Jazet d'après Horace Vernet, que tout bon bourgeois est fier de posséder, et dans sa bibliothèque, les œuvres de Voltaire,, édition Touquet.
En dehors de ses rédacteurs, il ne reçoit d'autres hommes de lettres que d'honnêtes commerçants. — Je ne l'ai jamais vu fumer le moindre cigare; boire le moindre verre d'absinthe, lire le moindre journal politique.
Excepté les jours de première ou la veille
de la mise en page, il est couché à dix heures. Enfin, il est membre du conseil municipal du Raincy ! î î î !
Voilà 'l'homme* le joli petit vieillard, que certains imbéciles ont représenté comme le' Robespierre, le Danton du petit journal.
Commerson a, je crois, été clerc d'avoué ou de notaire. Sa vocation littéraire s'est dessinée le jour où un heureux hasard a fait tomber entre ses mains les Pensées de Pascal et les Maximes de la Rochefoucauld.
Il avait trouvé un genre, découvert une mine inépuisable de gaieté; il avait écrit sur son calepin ces deux titres abracadabrants :
Rêveries d'un étameur, — Pensées d'un emballeur.
Un académicien, que je me garderai bien de nommer pour ne pas lui faire de réclame, m'a dit un jour en me parlant de ce dernier recueU : « Mon cher monsieur, c'est tout simplement un petit chef-d'œuvre. »
Mon académicien avait raison.
Dernièrement, le Moniteur en faisait le plus grand éloge. — Ceci est sérieux, et, si j'eusse prévu écrire un jour la biographie de Commerson, j'aurais certainement mis de côté cet article (de Sainte-Beuve, je crois), pour le citer ici en entier.
Quoi de plus drôle, en effet, que ce livre tout petit, tout petit, mais où chaque mot, chaque point, chaque virgule est un trait d'esprit?
Je ne puis résister au plaisir d'extraire quelques lignes de la préface des Rêveries d'un étameur.
. L«e style, c'çst l'homme,, a dit M. de Buffon. t- Gomme.rson est tout entiçr dans les quelques lignes qui vont suivre»
« Étamer la casserole du cœur humain, récurer le chaudron de l'intelligence, et rapiécer la faïence de l'esprit, telle est la pensée folichonne et humanitaire qui a dicté ce livre.
» Deux mots seulement sur son origine.
» Un homme s'est rencontré, d'une profondeur d'esprit incroyable, — si incroyable,
qu'elle pouvait passer pour absurde. Auvergnat raffiné jusqu'au pataquès, timide comme la violette, modeste comme Alexandre Dumas, discret comme une vieille portière, malin comme Gribouille, — et déplus étameur.
Compatriote de Biaise Pascal, il a puisé dans ce compatriotage le désir de faire voir à la France de quoi un gaillard de sa trempe était capable comme penseur solide et abondant, il a voulu résoudre aux yeux de l'avenir ce problème si difficile pour l'économie bien connue des Auvergnats : des pensées sans compter.
» En présentant dans le monde les rêveries fraîches écloses du Biaise Pascal au maillot, l'auteur n'a voulu rien changer, absolument rien, à l'allure porteur d'eau de la phrase et à la souplesse auvergnate des périodes. Par égard pour quelques oreilles délicates, il a seulement supprimé tous les fouchlra. »
Tirées à quelque chose comme onze mille
exemplaires, les Pensées (Tun emballeur sont aujourd'hui une rareté bibliographique.
Gustave Doré ne les a pas encore illustrées, la maison Hachette ne les a pas encore rééditées, — mais je suis sûr que ça viendra.
Et la collection du Tintamarre, parlons-en un peu, s'il vous plait; M. de Villemessant a tant fait de bruit, il y a quelques mois, avec celle du Figaro!
La collection du Tintamarre, qui ne comprend rien moins que vingt-quatre années, mais c'est tout simplement l'histoire littéraire de notre époque, je n'ose pas dire l'histoire morale et politique. Que de noms connus, que de célébrités sont venues forcément s'asseoir sur la sellette de Citrouillard ! que d'hommes de lettres, que d'hommes d'État, que d'avoués, que de notaires !
Si Commerson voulait, il ferait rire jaune bien des rédacteurs du grrrrrrrand format en leur rappelant leurs courbettes, alors que tout jeunes, timides et tremblants, crottés jusqu'à
l'échiné, ils venaient le supplier de leur accorder l'hospitalité plus qu'écossaise de ses colonnes tintamarresques.
M. Bourdin veut à toute force des auto^ graphes curieux, qu'il s'adresse à Commerson, et il sera satisfait.
Un dernier mot : mon rédacteur en chef est un vaudevilliste d'infiniment d'esprit ; il est l'auteur de quarante vaudevilles représentés avec succès sur nos principales scènes.
Journaliste honnête et convaincu, auteur dramatique distingué, Commerson vivra plus longtemps que ce que vivent les roses, je vous le certifie, et le jour* où il quittera ce monde pour un monde meilleur, ses amis, ses rédacteurs, ses enfants, comme il aime à les appe 1er, ne seront pas les seuls à le pleurer
Mais Commerson est solide, et ce jour-là, espérons- le, ne sera pas demain.
Signe particulier : Commerson a horreur de la flanelle et du répertoire classique.
Je ne connais pas M. de Yillemessanl et je le regrette sincèrement.
Au dire de plusieurs de nies confrères qui, plus heureux que moi, ont eu quelques relations avec lui, c'est un homme charmant, bien carré, d'une franchise, d'une probité et d'une loyauté des plus rares.
J'emprunte à Commerson quelques détails sur Villemessant, détails que je cueille déli-
catement dans ses Binettes contemporaines. J'ai tant donné de copie à l'autocrate en chef du Tintamarre, que je suis sûr d'avance qu'il me pardonnera de pénétrer aussi ouvertement dans son verger et de lui manger quelques* unes de ses pommes... je me trompe, quelquesunes de ses lignes.
« Hippolyte de Villemessant est né un jour de poisson d'avril, à Varsovie, de parents nobles et millionnaires, qui ont èvu des malheurs lors de la tourmente révolutionnaire, comme disaient les muscadins. Sa grand'mère, madame de Saint-Loup, supérieure des dames blanches de Blois, l'a élevé un peu à la façon de Jean-Jacques. Cette brave et digne femme n'a oublié qu'une seule chose concernant son éducation : c'était de l'envoyer à l'école. En résumé, il a fait si peu ses classes, que ce n'est pas la peine d'çn parler.
» Cet enfant est aujourd'hui d'un âge suffisamment majeur, mais ses dix-huit premières années ne furent qu'un objet de scandale
dans cette bonne ville de Blois où il fit un mariage d'inclinatiorç. De Villemessant n'a jamais pu comprendre que le mariage était de l'ennui à deux. »
Merci, mon cher maître, et, maintenant, à moi de continuer. Je ne serai peut-être pas aussi drôle, mais j'essayerai d'être plus vrai.
En 1839, M. de Villemessant débarquait à Paris, et quelques mois après fondait la Sylphide, un recueil de modes aristocratiques qu'il illustra de vignettes et de noms propres littéraires les plus en vogue.
Sa réputation d'écrivain, et surtout de petit journaliste, ne date que de 1848. C'est, en effet, à cette époque que le bruit commence à se faire autour de ce nom devenu depuis, il faut bien en convenir, un nom européen.
C'est alors qu'il fonde le Lampion.
Ce titre : le Lampion; cette date : 1848, me rappellent une histoire assez drôle.
M, de Villemessant, chacun sait ça, n'est pas positivement l'ami de ces gens qui, sous
prétexte de fraternité, de dévouement à la patrie, etc., etc., etc., remuent un beau jour les pavés de Paris et renversent un gouvernement dont personne ne se plaint, pour le remplacer par un autre dont les trois quarts, de la France réclament immédiatement la dé- ■ chéance. Le rédacteur en chef du Figaro aime bien la liberté, il en a tant besoin I mais la liberté vraie. Aussi taillait-il à messieurs les républicains de. 1848 de bonnes et solides croupières dans les colonnes du Lampion.
Ces messieurs ne trouvaient pas précisément la chose de leur goût.
Un jour, dans un restaurant, le restaurant Cremmer, rue de Grammont, où M. de Villemessant venait déjeuner chaque matin, un chaud patriote demande à haute et intelligible voix le Lampion.
Assis à une table voisine, M. de Villemessant se lève aussitôt et remet lui-même à notre homme le numéro demandé, avec ce sourire
spirituel et fin que notre dessinateur a si bien rendu.
— Votre journal, votre bougre de journal, hurle alors le farouche, tenez, voilà ce que j'en fais.
Et joignant le geste à la parole, il en fait ce que vous feriez d'une serviette indispensable brevetée (s. g. d; g.).
— Citoyen, répond aveccalme M. de Villemessant, pour une fois que cela vous arrive, vous y mettez bien de l'ostentation.
Au Lampion succéda la Bouche de fer, qui ne dura qu'un numéro.
Vinrent ensuite la Chronique de Paris en 1850, supprimée en juin 1852, — V Actualité, avec Gommerson pour collaborateur, et qui Vécut quelque chose comme six semaines, etc., etc., etc.
Enfin, en 1854, parut le Figaro, que depuis il a dirigé de la façon la plus intelligente en s'entourant d'une pléiade de gens d'esprit qu'il nourrit bien et pour lesquels il a été,
est et sera toujours un excellent père. Qu'ils tournent mal, qu'ils le quittent pour aller manger ailleurs, qu'ils l'attaquent même dans les colonnes d'un rival, il ne leur en veut pas du tout. Leurs escapades finies, il les reçoit à bras ouverts, ce sont des enfants prodigues.
— Le public applaudit à leur rentrée dans la maison paternelle, on tue le veau gras... et tout est dit.
J'aimerais à voir briller à la boutonnière de M. de Villemessant autre chose que la fleur des champs. — Il est de ceux qui comptent dans un siècle.
Je ne]veux pas ici faire ^l'histoire du Figaro,
— cela me mènerait beaucoup trop loin. Je ne parlerai ni du Grand Journal, ni de Y Autographe, ni de la Gazette des Abonnés, feuilles originales, feuilles amusantes, mais nées d'hier. Si mon livre réussit, si quelques éditions me permettent d'acheter pour cet hiver un bon paletot, bien ouaté, je reviendrai sur M. de Villemessant, je creuserai mon sujet.
Signe particulier : M. de Villemessant porte des chemises de couleur en toute saison.
Ses amis n'ont jamais su pourquoi» — ni moi non plus.
On s'étonnera peut-être de voir figurer ce nom dans ce livre, — ce serait à tort.
Cham est un vrai petit journaliste ; n'écritil pas dans un petit journal, politique il est vrai, mais petit journal, le Charivari? D'aucuns me diront : Il n'écrit pas, il dessine. Je répondrai : Voyez les légendes de ses dessins.
J'empoigne donc mon Cham et je le classe, de par ma volonté et de par la logique, dans le cadre que je me suis tracé.
e8 NOS PETITS JOURNALISTES
Cham est né à Paris le 26 janvier 1819.
Il s'appelle Amédée de Noé ; il est le fils du marquis de Noé, ancien pair de France, mort il y a deux ans.
Destiné à devenir un ingénieur (voyez-vous d'ici Cham ingénieur?), le célèbre caricaturiste pâlit, dès sa plus tendre enfance, sur les chiffres. Il a failli endosser l'uniforme de l'École polytechnique, mais, après mûres reflexions, il quitta l'algèbre, la géomélrie, la trigonométrie, et toutes les sciences plus ou moins exactes,' pour la peinture. En sortant du collège, il entra dans les ateliers de Delàroche et de Charlet.
Là, il se conduisit comme un véritable rapin ; ses charges d'atelier faisaient pressentir déjà celles du Charivari et du Journal amwsant.
Dans une publication récente : les Grands Journaux deFrançe, de MM. Brisson et Ribeyre, je lis les lignes suivantes que je suis heureux de reproduire, car elles peignent l'homme et
l'artiste tel qu'il est : mordant quelquefois, honnête toujours :
« Délicat et de relations charmantes, Cham reste toujours homme de goût dans ses fantaisies les plus excentriques. Le docteur Véron ne sait pas, et nous sommes heureux de- le lui apprendre, que l'éloge qu'il a fait de Cham dans les Mémoires d'un bourgeois de Paris, lui a sauvé dernièrement quelques coups de crayon. « Je no veux pas, dit l'artiste, » répondre à la bienveillance par des plaisanteries, » si inoffensives qu'elles puissent être. » M. Louis Huart a respecté cette réserve très-louable, et le dictateur du Constitutionnel n'a pas été touché par J'artiste dans la petite guerre que le Charivari lui a faite lors de sa dernière et courte dictature.
» A l'époque où Cham mettait Proudhon à toutes sauces, il alla voir un de ses amis, prisonnier et voisin de cellule du célèbre polémiste. Ce dernier demanda plusieurs fois à faire la connaissance de l'artiste. « Non, répondit Cham, si je le voyais seu- » lement une heure, je -ne pourrais plus l'attaquer » de ma vie. ».
• Cham est le meilleur garçon du monde, en effet; il a pour tous, grands et petits, inconnus ou célèbres, une parole affable, une poignée
de main bien franche, qui ne se trompe jamais, et qui sent son gentilhomme d'une lieue.
Je ne connais personne à Paris, dans le monde artiste, ayant le mot plus facile, la repartie plus vive. Si vous avez des nouvelles à la main à rédiger, si vous avez souffert deux jours à la recherche du mot de la fin de votre chronique, si vous avez un couplet drôle à faire chanter à votre jeune première, causez dix minutes seulement avec Cham et le tour sera fait.
L'été dernier, à Bade, un dimanche, s'il vous plaît (rien n'est sacré pour un joueur), j'étais assis dans le salon de Conversation à une table de trente et quarante, me donnant, comme plusieurs de mes confrères, l'amer plaisir de voir passer mon argent, mon bon argent de France, de ma poche dans la caisse du croupier. •
A ma gauche se tenait un gandin, tout ce qu'il y a de plus réussi comme gandin, qui
venait de perdre une dizaine de mille francs et qui tentait un dernier coup, le coup du chapeau.
• — Vingt louis, s'écrie le vilain petit bonhomme, moitié à la masse.
Ces paroles étaient à peine prononcées que j'entendis celles-ci :
— Cinq francs, moitié à la masse, cinq francs, le pain de toute une famille ! !
. Je me retournai, car j'avais reconnu le timbre de la voix. — Quel autre que Cham pouvait se permettre une telle plaisanterie dans un endroit aussi lugubre?
Cest à Bade que j'ai pu apprécier tout ce qu'il y a d'esprit, de bonne humeur, de finesse, de gaieté franche chez l'artiste auquel le Charivari doit tant de pages désopilantes.
A l'hôtel Darmstadt, où nous dînions tous les soirs avec Rochefort et Wolff, sa verve ne tarissait pas; depuis le potpge jusqu'aux quatre mendiants, c'était un véritable feu d'artifice* Chose singulière, chose rare, tout
cela était dit avec le plus grand calme, et il n'y avait jamais de redites.
La veille de mon départ, un domestique vient au dessert apporter une lettre à Cham.
Il la parcourt, puis, s'adressant au porteur, tout de noir habillé :
— Cette lettre est de M. Bénazet ?
— Oui, monsieur, c'est une invitation pour la soirée de demain.
— Je le sais. Mais, permettez, mon ami, vous ne faites pas partie de la maison de M. Bénazet, n'est-ce pas?
— Si fait, monsieur.
— Allons donc, vous ne portez pas sa livrée.
— Je vous demande pardon.
— Étrange! fit alors Cham en se retournant vers Albert Wolff ; jusqu'à présent j'avais cru que la livrée de Bénazet était rouge el noire.
Je ne veux point ici, chers lecteurs, vous donner la liste des albums illustrés de Cham; je ne veux pas non plus le suivre pas à pas,
depuis 1843, époque à laquelle il est entré au Charivari^ jusqu'en 1864; je veux seulement vous prier de former un vœu avec moi : celui de ne jamais voir l'Angleterre nous le ravir.
Le Punch de Londres lui offre des monceaux d'or. S'il accepte, s'il nous quitte, ce jour-là alors, je partagerai la haine de M. de Boissy pour la perfide Albion. Et vous aussi, n'estce pas?
Signe particulier ; Cham porte des moustaches comme un officier de dragons, et ne passe jamais devant l'Odéon sans s'écrier :
Singulier monument! qu'est-ce qu'on peut donc bien faire là 4edans?
(TIÏIOTHÉÉ ÎKIMM)
c Léo Lespès a une imagination puissante, » j'oserai dire de la force de 60O chevaux, » une plume honnête et modérée. Il a des as- » pirations élevées et des gants communs.
» Il croit au système de Zoroastre, adore * les pommes de terre frites et continue à » faire aimer le Veau d'or, — qu'il acheva » après la mort de Frédéric Soulié.
» Léo Lespès a été tour à tour caporal de » voltigeurs au 55« de ligne, fabricant de
» tours indéfrisables, teneur de livres chez
> un lampiste, membre de la Société des in-
> venteurs et de la Société protectrice des
> animaux; il ne paye jamais ses cotisa- » tions, c'est par là qu'il se distingue.
> Pour les femmes enceintes qui ne vou* » draient pas regarder sa portraiture, elle»
> n'ont qu'à lui demander son passe-port,
> elles le reconnaîtront à ces indications :
» Chaînes d'or fantastiques à son gilet ;
> Voix presque toujours enrhumée du cer-
> veau ;
» En cabriolet, n° 371, circulant dans Pa- » ris de six heures du matin à minuit. »
Ainsi s'exprime, dans ses Binettes contemporaines, sur le compte de Léo Lespès (Timothée Trimm), mon très-honoré maître, Commerson. Il n'y va peut-être pas avec tout le respect dû à cet écrivain que j'estime beaucoup, je dois l'avouer tout d'abord, mais je pardonne à Cçmmerson. Lorsqu'il a écrit la biographie de Lespès, Lespès n'était pas alors
le petit journaliste d'aujourd'hui, celui qui occupe la première place au Petit Journal et qui chaque jour trouve moyen de nous distraire, à l'heure du dîner, pendant cent lignes, pour la modique somme d'un sou. Si Timothée Trimm n'était pas amusant dans le Petit Journal, si ses articles pétillants d'esprit, de bon goût et de tact, frisaient quelquefois la banalité (combien d'autres à sa place y succomberaient !), ma foi, je l'avoue, je serais inexorable, d'autant plus que le présent de mon biographie me gâterait son passé.
Il n'en est pas ainsi.
Timothée Trimm peut donner la main à LéoLespès, et ses chroniques du Petit Journal, écrites au jour le jour, valent bien ses articles du Figaro, du Monde illustré et de VIllus- , Iration.
Dernièrement, un des 300,000 journaux de M. Millaud (ce financier, on le sait, fondé un journal toutes les cinq minutes), le Journal
Illustré, a publié la biographie de Léo Lespès t C'est en vain que j'y ai cherché la date de sa naissance, c'est en vain que je l'ai relue cinq fois de suite pour connaître l'heureux pays qui lui avait donné le jour ; je n'y ai trouvé que le nom de Timothée Trimm répété à chaque ligne, et une fois, une malheureuse petite fois, celui de Léo Lespès.
Je n'appelle pas cela une biographie, j'appelle cela le pavé de l'ours. Et comme, avant tout, je veux être exact, je prends Vapereau, moins connu que le Journal Illustré, c'est vrai, mais plus consciencieux.
Napoléon Lespès, dit Léo Lespès, a imprimé M. Vapereau (page 1090 du Dictionnaire des Contemporains), est né en 1811. Il entra comme'conscrit, en 1832, au 55 e de ligne, signa alors une boutade en vers de son titre de « fusilier, » et débuta, après sa libération, en 1840, dans les petits journaux. Sous le titre du « Commandeur, » et sous l'anagramme de Lepsel, avec son prénom abrégé, Léo. il pu-
blia, dans Y Audience, des romans tels que les Yeux verts de la Morgue, puis il fonda divers organes secondaires de littérature ou de publicité.
Parmi ses productions, plusieurs fois remaniées, nous citerons : Histoires roses et noires (1842), les Mystères du grand Opéra (1843), Histoires à faire peur (1846) , Histoire républicaine illustrée de la révolution de Février 1848 , Paru dans un fauteuil (1854), etc., etc., etc.
Voilà mon Léo Lespès dûment biographie, grâce à MM. Commerson et Vapereau, deux hommes de lettres qui ne se seraient jamais doutés qu'ils collaboreraient un jour et qu'ils s'entendraient aussi bien pour rendre justice à l'ancien fusilier du 55 e de ligne, aujourd'hui le plus populaire des petits journalistes.
Signe particulier : Léo Lespès déjeune tous les matins chez Péters, digère très-facilement, tutoie Victor Koning et donnerait cinquante sous pour pouvoir appeler Jules Janin mon gros chéri.