‹ Nos petits journalistesChapitre 8 sur 37 · MONSELET · texte numérisé non relu

MONSELET

journaliste et le poète. — Voyons le poète.

Pour, lui, la poésie n'est pas un enseignement, la poésie est une harmonie. Il la comprend comme la comprenaient Horace et Tibulle, comme Ta comprise de nos jours Alfred de Musset. Jamais il n'a vendu sa muse, jamais il n'aurait écrit une ode sur le sacre de Charles X ou sur la naissance du duc de Bordeaux. Par exemple, il la met tout entière au service de sa passion favorite, et cela carrément : il adressera, sans pudeur aucune, un sonnet à un pied de cochon bien grillé ou à un gigot cuit à point. Bien souvent, chezDinochau, après un repas plantureux, la plume de la dame de comptoir, la même qui sert à confectionner la douloureuse, a tracé quelques uns de ces vers charmants que le Figaro est si heureux d'insérer et que le public apprend par cœur,

Quand je lis ces vers si faciles et si élégants, je m'inquiète peu du sujet qu'ils irai-' tent, j'admire leur auteur, car il est alors vrai

autant qu'harmonieux, et je fais comme le public, je les apprends par cœur.

Charles Monselet a écrit dans une infinité de journaux ; la Patrie, le Constitutionnel, le Pays, l'Artiste, la Revue de Paris ont publié de ses feuilletons; — il a eu son journal à lui, il a été rédacteur en chef, propriétaire, gérant responsable du GOURMET (!!!!)

Ses ouvrages les plus remarquables sont :

La Franc-Maçonnerie des femmes,

La Lorgnette littéraire,

Les Oubliés et les Dédaignés (portraits du dernier siècle),

Marie et Ferdinand.

Enfin, qui le croirait? Monselet est historien, il peut se présenter un jour à l'Institut, — il a écrit une Histoire du tribunal révolutionnaire.

Signe particulier : Charles Monselet est le meilleur garçon du monde.

AURÈLIEN SCHOLL

Trente ans à peine, une figure à la Van- Diek, c'est-à-dire un œil fin, une moustache téméraire, une lèvre au sourire légèrement dédaigneux.

Il a cette élégance vigoureuse qui, dénote un caractère aventureux, une volonté toujours au-dessus des circonstances, et la faculté de disséquer avec succès ces cadavres vivants :

gandins, filles de plâtre, boursiers, cabotins, cabotines, poètes de la brasserie des Martyrs,

8f NOS PETITS JOURNALISTES

philosophes du café des Variétés, Raphaëls de la barrière Fontainebleau, académiciens s'extasiant sur la beauté de M. Villemain ou le lyrisme de M. Viennet, enfin tout ce qui grouille impunément dans Paris, Paris que M. Prudhomme appelle la Babylone moderne, et M. Gustave Nadaud :

. . . , . la ville enchanteresse Qui nous prend toutes nos amours.

l'infidèle maîtresse,

Qu'on a trahie et qu'on revoit toujours.

M. Jules Noriac a tracé dans le Boulevard un portrait-biographie d'Aurélien Scholl, auquel je vais emprunter quelques lignes, car ces lignes-là ont un double mérite à mes yeux : elles sont vraies, impartiales, et puis, je ne saurais mieux faire.

Vers l'an de grâce 4850, M. Aurélien Scholl créa et mit au monde un livre qui s'appelait Lettres à mon domestique.

Ce volume, écrit avec un esprit vif, une originalité

AURËLIEX SCHOLL 83

marquée et une forme élégante, fit du bruit dans le monde littéraire. Ce bruit se serait probablement changé en tumulte si Ton eût su que 1e moraliste qui l'avait signé était âgé de dix-sept ans : on aurait certainement crié au miracle. Mais le jeune auteur, bien avisé, avait pris soin de se vieillir un peu, afin de ne pas passer à i'état d'enfant prodige, oomrae le premier pianiste venu.

Doué d'un esprit piquani, et peut-être un peu piqueur, M. Scholl entra dans le journalisme. Si j'ai bonne mémoire, il fonda môme un journal â lui, intitulé Satan. L'auteur, crayonné par Carjat, a raconté de la façon la plus amusante du monde quand, comment et pourquoi le Satan vit lo jour, et comment il mourut; aussi ne reviendrai-jo point sur celte partie intéressante de l'histoire contemporaine. Je signale le fait parce que M. Scholl est encore journaliste, et que je pense qu'un homme qui commence Ibrement une carrière à dix-sept ans et l.i poursuit sans défaillance, est déjà, lorsqu'il frise la trentaine, un homme presque remarquable.

Le Mousquetaire d'Alexandre Dumas, Y Artiste d'Arsène Houssaye, le Corsaire et la Gazette de Paris accueillirent à bras ouverts cette plume finement taillée qui* leur, arrivait de Bordeaux, et l'auteur des Lettres à mon domestique fit paraître les Esprits malades, recueil de nouvelles charmantes qui fut rapidement épuisé.

Plusieurs éditeurs ont offert souvent de réiinpri-

mer ces deux ouvrages; mais, soit modestie, soit coquetterie d'auteur, M. Scholl n'a jamais voulu laisser loucher à ce qu'il appelle t la fin o\u commencement, h

Denise, un poëme de cinq à six cents vers, vint sceller dans la mémoire du public le nom du jeune écrivain. Denise était une poésie échappée d'un jeune cœur à moitié brisé par l'amour, cet éternel ennemi de tous les cœurs. Le poëte n'y faisait point entepdre de banales plaintes, des reproches à l'eau de rose. Son âme et son honnêteté de vingt ans se révoltaient. Chargées de tous les nuages noirs de la douleur, elles éclataient en imprécations sillonnées . par de redoutables éclats de rire. Ce n'était point un amoureux transi pleurant sur sa félicité perdue, mais bien l'artiste homme qui brisait l'idole et jetait les morceaux aux vents. Il ne chassait pas le souvenir, il regorgeait.

Lorsque les amants de l'art lurent ce poëme si plein de pensées, si admirable de formes, où chaque vers était frappé comme une médaille, ils pensèrent (^ue l'homme qui s'indignait aussi superbement deviendrait un grand poêle. Hélas ! on n'est pas malheureux tous les jours. Depuis co temps, M. Scholl n'a fait que des odelettes qui se contentent d'être simplement charmantes.

Qu'ai-je à ajouter 1

AURELIBN SCHOLL 85

Quelques lignes... et ma biographie est.

terminée.

Aurélien Scholl, après avoir collaboré tour à tour au Figaro, à l'Artiste, au Mousquetaire, à la Gazette de Paris, au Corsaire, a fondé le Satan, la Silhouette, le Nain jaune et le Club.

Ce dernier journal vient de paraître, jet déjà son succès se dessine le plus agréablement du monde pour son rédacteur en chef, pour ses rédacteurs, pour son bailleur de fonds et pour le public qui guette son apparition dans les kiosques du boulevard avec la même ardeur qu'un dilettante guette le nom de Tamberlick sur l'affiche du théâtre impérial Italien.

« En livrant au public le Club à un prix populaire, a dit Timothée Trimm dans sa chronique du Petit Journal, Aurélien Scholl a voulu démocratiser le grand principe de l'association des hommes d'élite, rassemblés en réunions intimes. »

Pour une idée heureuse, convenons-en,

voilà une idée heureuse, et qui n'elïarouchera personne, pas même les abonnés de cette bonne.vieille Gazette de France.

Avant de terminer, je veux citer une repartie de Scholl, tout ce qu'il y a de plus inédit :

Albert Wolff, à la suite de quelques lignes publiées dans les échos du Nain jaune, sur un de nos poètes les plus chevelus, un de nos bohèmes les moins propres^ part en Belgique et, sur la frontière, échange une balle avec l'auteur des Flèches d'or

Sapristi! je viens de le nommer !

Ma fou tant pis, — je continue.

De retour à Paris, sans la moindre égratignure, l'homme aux sonnets se rend au Nain jaune et ne trouve dans le cabinet de rédaction qu'Aurélien Scholl.

— Pardon, monsieur, je suis X...

— Très-bien, et vous désirez?...

— Voir M. Albert Wolfï, un garçon charmant, pour lequel je professe la plus grande

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