‹ Nos pionniers de l'ouestChapitre 3 sur 6 · JOSEPH TASSÉ · texte numérisé non relu

JOSEPH TASSÉ

Et puis, lorsque le nom du fleuve Mackenzie, par exemple, évoque à votre esprit le souvenir admiratif d’un célèbre explorateur écossais, connaissez-vous les noms tout aussi méritants, quoique moins cités, des guides qui montrèrent la route, qui soutinrent le courage d’Alexander Mackenzie ? Joseph Tassé vous les rappeile, ces noms français: Joseph Landry et Charles Doucet. Il vous signale en même temps les noms des guides de Mackenzie dans son grand voyage à travers les montagnes Rocheuses: Joseph Landry, Charles Doucet, Alexander Mackay, Baptiste Bisson, François Courtois et Jacques Beauchemin.

Il est bel et bon, n'est-ce pas, que ces noms des premiers explorateurs français de l'Ouest canadien, à la suite des La Vérendrye, soient imprimés quelque part, dans un temps où nos compatriotes de langue française de l'Ouest ont encore à lutter, parfois, contre un reste de fanatisme ?

La masse de gens ignorait ces noms, lorsque parut l’ouvrage de Tassé il y a trois quarts de siècle. Lui-même le note dans son Introduction:

{ On a écrit relativement peu de chose jusqu’à présent sur les Canadiens de Ouest ... Comme toujours, les renommées les plus retentissantes ont absorbé l'attention publique au détriment d’autres personnalités qui, pour être moins vantées, n’en sont pas pour cela moins importantes ... Ni les pionniers véritables de l'Ouest, à de rares exceptions près, ni les fondateurs des principaux États de cette contrée, ni les premiers habitants de leurs grandes villes n’ont encore été appréciés à leur juste valeur... Les Américains ne connaissent guère que leur Daniel Boone, devenu pour eux un héros légendaire: et pourtant, plus d’un Canadien a fait autant et même beaucoup plus que le pionnier du Kentucky... Les deux volumes que nous offrons aujourd’hui au publie ont pour but de combler en partie cette lacune.»

Elle n’est donc pas négligeable, l’œuvre historique de Joseph Tassé. Il nous a semblé convenable et utile de Ia

remettre en lumière, à l’époque du centenaire de la naissance de son auteur. Nous l’avons fait en tirant, des matériaux dont s’est servi Tassé, la substance de neuf biographies qui conduisent le lecteur des rives du Saint-Laurent jusqu'aux côtes du Pacifique. Chemin faisant, il nous est arrivé de corriger quelques erreurs de détail, d’ajouter certains renseignements sur la vie française d’aujourd’hui — ce qui en reste — dans des États américains jadis explorés par les nôtres. Nous y avons aussi ajouté une étude sur le sulpicien Gabriel Richard, le valeureux pionnier de la Foi au pays de Détroit.

Puisse la lecture de ces quelques pages de récits historiques exercer une salutaire influence sur l'imagination de notre jeunesse canadienne! Puisse le souvenir de tant d’endurance physique, de tant de courage au milieu des difficultés de la vie, fortifier l’âme de nos jeunes en leur rappelant que € bon sang ne saurait mentir »!

Pierre Ménard

À qui veut évoquer les premières touches de vie française sur l’immense toile blanche de la primitive Amérique, quelques noms amis, quelques gestes significatifs apparaissent, symboles de la hardiesse, de l’endurance, de la gentillesse des découvreurs et pionniers. Après Cartier, Champlain et leurs compagnons, c’est, par exemple, Jean Nicolet, fils d’un messager de Cherbourg à Paris, jeune homme de vingt ans qui pénètre chez les Algonquins et les Nipissings de l'Ontario, apprend les langues revêches, se fait musicien et conteur, et que les Nipissings enthousiasmés nomment Maritouiriniou, « l’homme merveilleux » qui peut, au besoin, passer huit jours sans manger... Jean Nicolet qui, en marche vers le grand lac des Illinois (Michigan) qu’il sera le premier blanc à contempler, apparaît aux peuplades éblouies dans son ample manteau de damas de Chine parsemé de fleurs et d'oiseaux... Jean Nicolet qui siège neuf ans au conseil des anciens chez ces Nipissings et qui, le premier, entend parler d’une mystérieuse grande rivière, ou grande mer de l'Ouest, dont les Indiens ignorent la source et l'embouchure, et dont les missionnaires jésuites se prennent tout de suite à rêver... Jean Nicolet, le roi des interprètes canadiens, qu’un coup de vent coucha dans le fleuve Saint-Laurent, en face de Sillery, ce triste soir du 27 octobre 1642, alors qu'il n’avait que quarante-quatre ans.

A la suite de ce hardi pionnier de l’Ouest, d’autres Français s’aventurent vers les pays lointains des Sauteux, des Renards, des Miamis, des Illinois. Un jésuite, le P. René Ménard, pousse jusqu’à l'extrémité occidentale du lac Supérieur, aux frontières du royaume des Sioux; il y périt obscurément, et les Sioux exposent dans leurs festins son bréviaire, sa bouillotte et sa soutane, comme de mystérieux

fétiches auxquels ils vouent leurs agapes. Reprenant l’œuvre interrompue de son confrère, le jésuite Allouez descend le lac Michigan, en 1666, jusqu’à la baie des Puants (baie Verte), où des marécages stagnants (d'où le nom) marquent l'embouchure de la rivière des Renards qui mène à celle des Wisconsins. ÂAllouez et son confrère Dablon se déclarent prêts, en 1670, à pousser plus loin encore, à la recherche du grand Fleuve inconnu. Qui aura l’honneur et la joie de le saluer le premier, ce fleuve mystérieux? C’est Jolliet et Marquette qui y parviendront. Le 17 juin 1673, sur deux canots avec cinq compagnons, ils glisseront les premiers, de la rivière des Wisconsins qu’ils viennent de descendre, dans les profondes eaux, soyeuses et miroitantes, du Mississipi « père des eaux », sous les yeux émerveillés des sauvages « Chiens » qui habitent, dans le voisinage, la Prairie-du-Chien marquée pour une vocation française prolongée.

Les sept voyageurs se laissent porter, des heures et des jours, au fil de l’eau en direction du sud. Le 25 juin, des pistes d'hommes, sur la rive ouest, retiennent leur attention. Un chemin conduit à un village de trois cents cabanes qu'ils découvrent, à deux lieues du fleuve. Quatre Indiens viennent à leur rencontre, respectueux et bienveillants. Comme leur langue se rapproche de l’algonquin, Marquette peut entamer une conversation. Ce sont des Illinois, c’est-à-dire des hommes. On se rend à une cabane où apparaît, sur le seuil, un grand vieillard à mine de chef. La main portéeau front, en abat-jour, il s’écrie: « Que le soleil est beau, Français, quand tu viens nous visiter!» Ainsi se nouent, dans la splendeur d’une matinée de juin, les liens d’une longue amitié entre les Illinois du Mississipi et les Français sortis des pays d’en Haut.

Revenant de leur héroïque course jusqu'aux bouches de l’Arkansas, Jolliet et Marquette retrouvent, à la hauteur du 38e degré de latitude, l'embouchure de la rivière des Illinois qui doit, assure-t-on, les conduire facilement à la bourgade de Chicagou et au lac Michigan. Un chef illinoïs, avec

quelques jeunes gens robustes, pousse la complaisance jusqu’à mener lui-même les Français au terme du voyage. Tout le long du parcours, dans la tiédeur des jours de septembre, les voyageurs admirent la qualité de la terre, des bois, des vastes prairies découvertes où paissent des troupeaux sauvages. Le beau pays! Marquette promet de revenir. Il missionnera en effet au pays de Kaskaskia, au début de 1675, avant de mourir à trente-huit ans, le 16 mai de la même année, au bord de la petite rivière Marquette (près de Ludington), sur la rive orientale du lac Michigan.

Quelques années plus tard, Cavelier de la Salle, parti sur les traces de Jolliet et dépassant le pays des Mount Builders de Cahokia, atteindra les bouches mêmes du Mississipi: il baptisera la Louisiane le 9 avril 1682. L’un de ses compagnons de voyage, Jacques de la Métairie, notaire du fort Frontenac, dressera le procès-verbal de la prise de possession et le fera signer à treize Français, sous les efluves d’un jour de printemps, au pays de la future Nouvelle-Orléans, La Louisiane du sud recevra par la suite des colons directement de France. Mais le pays des Illinois, sis à mi-chemin entre cette nouvelle colonie et le pays déjà ancien du Saint- Laurent, continuera d'attirer des Canadiens du nord. Terre d’abondance et de vie facile, il sera le trait d'union entre les deux principaux groupes français de l’Amérique du Nord, sous l'égide des gouverneurs de la Louisiane: Bienville et ses successeurs,

Parmi les noms français qui restent gravés dans l’histoire du pays des Illinois, il n’en est guère de plus remarquable que celui de Pierre Ménard. A l’appui de notre assertion, disons tout de suite que c’est le nom du premier lieutenantgouverneur que se donna le territoire des Illinois lorsque, en 1818, il se rangea parmi les états régulièrement constitués de l’Union américaine.

Pierre Ménard naquit à Québec en 1767. L’historien des Canadiens de l'Ouest, Joseph Tassé, dit sa famille « ori-

ginaire de la Normandie ». Plusieurs ancêtres Ménard sont venus de France au Canada, qui se rattachaient aux provinces du Poitou, de la Saintonge, de l’Artois et de la Provence. Il est possible que Pierre Ménard soit un descendant de René Ménard, né à la Gohannière, en Normandie (diocèse d’Avranches), qui eut sa sépulture à Lévis en 1749. Tassé ajoute que le père de Pierre Ménard, « officier dans l’armée française, prit une part active aux faits d'armes qui précédèrent la conquête ». Quel pouvait être le lien de parenté avec le jésuite René Ménard, premier missionnaire et victime présumée des Sioux de l’Ouest ? Il serait intéressant de le savoir.

A l’âge de dix-neuf ans, Pierre Ménard, pourvu de quelque instruction, fit comme tant d’autres jeunes gens de son temps, que la vie dans un Canada anglais ne semblait guère intéresser. Il se dirigea vers l'Ouest américain, associé sans doute à des parents, des amis qui composaient une caravane capable de se défendre, au besoin, contre les Indiens sournois. La flottille de canots atteint le fond du lac Érié, au-dessous de Détroit. On remonte la rivière des Miamis. Un court portage conduit aux sources de la rivière Wabash que lon descend à l’aise, sans fatiguer l’aviron. Si l’on veut, on peut ainsi glisser dans la rivière Ohio et, par elle, dans le Mississipi.

Pierre Ménard ne se rendit pas aussi loin du premier coup. Descendant la Wabash, il s’arrêta à Vincennes, poste français fondé en 1732 par François-Marie Bissot, sieur de Vincennes, jeune officier que les Chicachas du sud capturèrent et brûlèrent, le 25 mars 1736, avec une vingtaine de compagnons français qui avaient répondu à un appel de Bienville contre cette peuplade menaçante. Au moment où Ménard s’installait à Vincennes, la vie ne s’y présentait plus sous des couleurs aussi tragiques. En 1786, au lendemain de la guerre de l’Indépendance, la jeune République américaine arborait son drapeau étoilé sur toute l’ancienne Louisiane sise à l’est du Mississipi. Il restait cependant à consolider ce pouvoir nominal, à réduire les Indiens marau-

deurs qui prétendaient vivre désormais aux dépens des colons & américains » de‘ce beau pays: colons dont une proportion de plus en plus forte, d'année en année, sera constituée par les immigrants d'Europe: Scandinaves, Allemands, Slaves, Italiens... Pendant plusieurs années, les généraux Clark et Scott, à la tête de quelques troupes, travaillèrent à pacifier définitivement l’ancien territoire des Illinois: Et Pierre Ménard trouva son premier gagne-pain à procurer des vivres aux soldats du fort de Vincennes. Ce qui le mit en contact immédiat avec les Indiens trappeurs et chasseurs de la vallée de la Wabash, sur la frontière des états actuels de l'Illinois et de l’Indiana.

Le jeune homme était robuste, intelligent, non moins loyal qu'ambitieux. Il se fit aussitôt remarquer du plus riche commerçant de la région: le colonel Vigo, d’origine italienne, ami personnel de George Washington qu’il avait aidé de sa fortune, pendant la guerre d’Indépendance. Ménard devint l’agent de confiance de Vigo pour la traite des pelleteries. Leur collaboration fut, dès l’abord, si étroite, que le jeune Canadien de vingt-deux ans accompagna à Carlyle (Pennsylvanie), en 1789, son patron qui allait y rencontrer Washington afin d’arrêter un plan d'ensemble de la défense et de l’organisation du territoire des Illinois. Cette entrevue personnelle avec le Libérateur devait, plus tard, parer d’une auréole de gloire le front du premier licutenantgouverneur de l’état de l'Illinois. Il sera « l’homme qui a parlé à Washington ».

Dès 1790, Pierre Ménard se sentit assez fort pour voler de ses propres ailes. Associé à un négociant canadien de Vincennes, nommé Dubois, il se lança dans le commerce des fourrures et ouvrit un magasin à Kaskaskia, sur la rive orientale du Mississipi, environ cent cinquante milles au sud-ouest de Vincennes,

Le poste de Notre-Dame de Kaskaskia était l’un des plus anciens établissements français de la vallée centrale du

Mississipi. Les Jésuites avaient là un embryon de collège que le P. Charlevoix visita, en 1720. Dans le voisinage, à quinze milles au nord, se trouvait le fort de Chartres, redoute construite en 1720 par le sieur de Boisbriand, lieutenant de Bienville et commandant aux Illinois. La bâtisse primitive avait été remplacée, au début de la guerre de Sept Ans (en 1753-56), par un solide édifice de pierre. Mais les crues du Mississipi tout proche avaient tellement endommagé ce fort que les Américains, nouveaux maîtres, le négligèrent. Par contre, ils s'appliquèrent à développer les villages français voisins; Kaskaskia et la Prairie-du-Rocher, au sud, dans les comtés de Randolph et de Monroe; Cahokia au nord, dans le comté de Saint-Clair, en face de la ville de Saint-Louis (un peu au sud de cette ville). Au lendemain du traité de 1763, beaucoup d’habitants français de ces vieux villages, pour fuir la domination anglaise, avaient transporté leurs pénates sur la rive occidentale du Müississipi. Ils y avaient fondé ou agrandi les établissements de Saint-Louis, Saint- Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève, Nouvelle-Madrid, Gasconnade, Cap-Girardeau. Mais la vente de la Louisiane occidentale par Napoléon, en 1803, devait les confier, eux aussi, à la garde du drapeau étoilé.

Lorsque Pierre Ménard ouvrit son comptoir à Kaskaskia, en 1790, ce poste était encore le centre commercial des Illinois, avant d’être éclipsé par la ville croissante de Saint-Louis. Industrieux et affable, le jeune homme connut vite la popularité, le succès financier. Il fut admis comme associé, en 1808, dans l’importante firme « Emmanuel Liza », qui étendait son activité jusqu'aux montagnes Rocheuses. Ménard eut l’occasion d’explorer de vastes territoires où naîtront plus tard des états: Nebraska, Dakota, Wyoming, Montana. Comme ses émules canadiens de l'Ouest: les Langlade, les Juneau, les Dubuque, les Rolette et autres pionniers, le marchand de Kaskaskia, vite rompu aux secrets et finesses des dialectes indiens, acquit sur les tribus un prestige personnel qui tenait à la fois à son ascendance française et à sa

parfaite probité en affaires. La parole de Pierre Ménard valait un serment. On lui livrait, pour une bagatelle, des morceaux de choix qu’on refusait aux Américains en qui l’Indien rancunier voyait toujours un peu les fils des « Longs Couteaux », ennemis de sa race.

Ménard s'était d’ailleurs rendu sympathique à tous les éléments de population de l'Illinois central. Il avait obtenu sans peine, en 1798, la concession d’un petit fief sur les bords de la rivière de la Pomme, aflluent du Mississipi, après une requête adressée à « don Zénon Trudeau », lieutenant-gouverneur de la partie ouest de l’Illinois. Lorsque l’Indiana fut constitué en «territoire », en 1800, sa popularité valut à Ménard de représenter le comté de Randolph à la nouvelle Législature, avec deux collègues qui se nommaient Reynolds et Morrison.

La législature de l’Indiana siégeait à Vincennes durant l'hiver. Se rendre de Kaskaskia à Vincennes n’avait rien d’un voyage d'agrément. Des sentiers en pleine forêt, tout le long du parcours de cent cinquante milles, les nuits à la belle étoile, les hasards des tempêtes, sans oublier les embûches toujours possibles de la part des Indiens: tout cela en faisait une expérience dangereuse. Aussi le Congrès de Washington se prêta-t-il de bonne grâce à une requête des riverains du Mississipi. Le «territoire » de l'Illinois fut constitué en 1809, divisé d’abord en six comtés. Le comté de Randolph choisit de nouveau Pierre Ménard comme son représentant à la Législature qui se réunit pour la première fois à Kaskaskia, le 15 novembre 1810. De plus, le Conseil législatif le fit son président, et il garda ce poste de confiance: jusqu’à l'érection de l'Illinois en État régulier, ce qui eut. lieu en 1818, deux ans après la création de l’État de l’Indiana.

Comme prélude à l'érection définitive de l’état de l’Illinois, un projet de constitution avait été soumis au suffrage populaire par une convention spéciale de citoyens choisis parmi les purs « Américains », naturellement. L'un des

articles de cette constitution stipulait que le gouverneur ou le lieutenant-gouverneur du nouvel état ne pourrait être qu'un citoyen américain qui a possédé ce titre depuis trente ans. On voulait évidemment exclure de la charge les nouveaux arrivés d'Europe. Or, Pierre Ménard, bien que vieux résident du pays, ne s'était fait naturaliser qu’en 1816, ce qui lui fermait la porte des hautes fonctions officielles. Si grande était la confiance qu'il inspirait, si vif l'attachement de la population à cet homme considéré comme un bienfaiteur public, que la voix unanime du peuple fit amender en sa faveur la clause prohibitive. On abaissa à deux ans la limite de résidence comme citoyen américain, et tout s’arrangea. À cinquante et un ans, le colonel Ménard devint le premier lieutenant-gouverneur de l’état de l’Illinois, chef du gouvernement en fait, puisqu'il n’y eut pas d’abord de gouverneur. Il occupa ce poste jusqu’en 1822. Un historien de l'Illinois, Thomas Ford, a rendu hommage au sens pratique, à la sagesse du commerçant de Kaskaskia mué en législateur.

A mesure que le mouvement d’expansion américaine gagnait les territoires de l’ouest, se posait de façon plus aiguë le problème des Indiens à éloigner pacifiquement, sans les pousser à la révolte ouverte. Pierre Ménard fut l’un des Canadiens dont se servit le gouvernement de Washington en vue d’agir sur les tribus pour faciliter leur soumission, leur abandon du pays ancestral. Nommé officiellement « agent des Indiens », le paisible négociant conclut, au nom du gouvernement, plusieurs traités importants avec les peuplades de l’ouest du Mississipi. Une ville de l’état de l’Iowa, au confluent du Mississipi et de la rivière des Moines, doit son nom à l’une de ces rencontres. Le 4 juillet 1826, Ménard se trouvait aux Petits-Rapides, en compagnie de Lewis Cass, secrétaire du département de la Guerre. On négociait un traité délicat avec un chef de la tribu des Renards, nommé Keokuk. Comme argument décisif, capable d’assouplir le caractère et les prétentions de l’Indien, Ménard lui promit que son nom resterait attaché à la ville qui naîtrait là, sur

l’ancien domicile de sa famille. Et voilà l’acte de baptême de la ville de Keokuk en Iowa.

La vie privée de Pierre Ménard s’accordait avec sa belle vie publique, fondée qu’elle était sur le sens chrétien et le sentiment de l’honneur familial. Il avait trouvé une compagne intelligente, dévouée, même cultivée, dans la personne d’une fille de François Saucier, officier du fort de Chartres. Par ce mariage, Ménard se trouvait beau-frère d’Auguste Chouteau, fils de Pierre Chouteau qui fonda la ville de Saint- Louis en 1764, avec Pierre Laclède. Madame Ménard éleva avec soin plusieurs enfants, entre autres Pierre qui fut un jour, comme son père, député à la Chambre d’assemblée de l'Illinois. La famille jouissait d’une large aisance, fruit du travail ardu et des qualités morales du père et de la mère.

En 1824, âgé de cinquante-sept ans et résigné déjà à vivre dans une demi-retraite, Pierre Ménard participa à un moment de joie nationale qui fit vibrer tous les cœurs américains, surtout les vieux cœurs qui avaient battu au temps de George Washington. Arrêtons-nous ici à évoquer brièvement le retour aux États-Unis, le voyage triomphal, aux frais de l'État, de Marie-Joseph de La Fayette, l’ancien collaborateur de Washington dans la lutte pour l’Indépendance.

Le colonel James Monroe, président des États-Unis depuis 1817, comptait lui aussi parmi les vétérans de la guerre libératrice. Il connaissait personnellement et admirait le général La Fayette; il voulait, de plus, dire à la France le merci officiel de la jeune République forte maintenant de vingt-quatre états. Il adressa au général, de sa main, l’invitation officielle du Congrès. La Fayette hésita un moment, vu ses soixante-sept ans, et finalement s’embarqua sur la frégate américaine mise à sa disposition, en compagnie de son fils Gcorge-Washington La Fayette.

Quelle réception l’attend en Amérique, vingt-cinq ans après la mort de Washington ? Qui reconnaîtra le brillant

marquis d’autrefois sous les traits du vieillard de 1824? Crainte vaine. La nouvelle génération américaine sait ce qu’ elle doit à La Fayette et à la France. Pendant plusieurs mois, toute la nation s’unira pour fêter le compagnon aimé de Washington. On le couronne de lauriers, on lui élève des arcs de triomphe. Sur la tombe du Libérateur, à Mount Vernon, l'émotion de La Fayette touche le cœur de tout un peuple resté sensible sous la rudesse occasionnelle de l'écorce. A Philadelphie, le voyageur est porté en triomphe. À Boston, près du monument de Bunker Hill, c’est Daniel Webster qui l’accueille par une allocution mémorable. La ville de New-York lui fait une ovation prodigieuse. Et les derniers-nés des états, ceux des rives du Mississipi et de l'Ohio, ont l'honneur et la joie, eux aussi, d’acclamer le vieux général qui représente à leur yeux l’âme chevaleresque de la France, mère de l’ancienne Louisiane.

Saint-Louis, ville de 6,000 âmes, lui rendit hommage par la bouche d’Auguste Chouteau, fils du fondateur de la place, Pierre Chouteau. Ce dernier vivait encore, à quatre-vingt-dix ans, et serra la main de La Fayette. Puis, accompagné du gouverneur de l'Illinois, Coles, le visiteur traversa à Kaskaskia où un banquet et un bal, à la française, fournirent à la population l’occasion d’exprimer son attachement à la France. On remarqua qu’au bal le secrétaire du général, le sieur Levasseur, conduisit la fille aînée de Pierre Ménard, pendant que ce dernier causait longuement avec La Fayette. M. Levasseur eut à répondre à beaucoup de questions posées par des gens « qui vivaient loin » et qui, pour cause, n’écoutaient pas la radio et ne lisaient pas même les journaux. « Ils ne connaissaient de la France », note-t-il, ( que ce que la tradition a conservé au milieu d’eux du règne de Louis XIV, et ils n’ont aucune idée des convulsions qui, depuis quarante ans, ont déchiré le pays de leurs ancêtres. 4( N’avez-vous pas eu », me dit l’un d’eux, après m'avoir parlé du général La Fayette, «un autre fameux général appelé Napoléon, qui vous a fait faire beaucoup de guerres glorieuses »? Je

pense, ajoute Levasseur, que si Napoléon eût entendu poser une pareille question, son amour-propre en eût tant soit peu souffert, lui qui croyait avoir rempli l'univers de son nom.» (Les Canadiens de l'Ouest, II, 67)

Autre incident topique. A Kaskaskia, on présente à La Fayette une Indienne, intelligente et de bonne éducation, fille d’un chef des Six-Nations, du nom de Paniscoua, qui avait combattu à côté du général français. Marie Paniscoua avait été adoptée par la famille de Pierre Ménard, après la mort de son père. Elle conservait comme une relique précieuse une lettre datée d’Albany (New-York), que La Fayette avait écrite de sa main à son père, au mois de juin 1778, après la campagne du Nord, pour le remercier des services qu'il avait rendus à la cause américaine. La Fayette ne put dissimuler son émotion en reconnaissant sa lettre, en voyant avec quelle vénération elle avait été conservée, depuis un demi-siècle, dans les profondeurs de la solitude américaine, par des Indiens fidèles au souvenir de la France!

De retour en France après avoir vu même la Louisiane du Sud dans sa parure d’avril, le vieux marquis eut encore dix ans de vie pour remuer tant de souvenirs. Le petit cimetière de Picpus à Paris, dans le douzième arrondissement, reçut, en 1834, sa dépouille mortelle. Visitant ce lieu, en 1922, nous eûmes l’occasion de constater qu'il avait été un but de pélerinage pour beaucoup de soldats américains conduits en France par la guerre de 1914-18. Nombre d’ex-voto le disaient de façon émouvante. Entre autres une couronne d’immortelles, coulée dans le bronze, portant le nom du donateur: « Pershing ».

On imagine quel foisonnement de propos nouveaux suscita, au pays des Illinois, le passage brillant de La Fayette et des personnages officiels de Washington, en 1824-25. La vie sociale de Kaskaskia, de Saint-Louis et des autres groupes d’origine française en fut littéralement transformée, mise au diapason des idées et des faits du XIXe siècle, Pierre Mé-

nard et sa famille, qui avaient figuré au premier rang des organisateurs de la fête locale de Kaskaskia, gardèrent de cet événement un durable souvenir. La tradition en répéta des échos aux générations suivantes. Les premiers journaux américains y trouvèrent matière à de vivants récits, qui rapprochèrent les états en faisant mieux connaître la vie locale des différents groupes de population.

Au même rythme lent mais optimiste que la vie politique et civile, une vie catholique organisait ses cadres aux États- Unis. Un prélat français, Mgr Dubourg, consacré à Rome en 1815 comme évêque de la « Haute » et de la « Basse » Louisiane, avait établi son siège à Saint-Louis en 1818, puis était passé à Donaldsonville, dans la Basse Louisiane. Au lendemain de la mémorable visite de La Fayette, l'immense diocèse de la Louisiane fut scindé en deux parties, nord et sud. Mgr Dubourg quitta les Etats-Unis pour la Franceoù il fut évêque de Montauban, puis archevêque de Besançon. Un « prêtre de la Mission » ou Lazariste, Mgr Joseph Rosati, devint le premier évêque de Saint-Louis érigé en siège distinct. Il fut consacré par Mgr Dubourg à Donaldsonville, en 1824, à titre d’auxiliaire, et vint se fixer définitivement à Saint-Louis en 1826. Pendant une administration de dixsept années, il s’efforça de créer des œuvres durables, malgré la pénurie de prêtres et de ressources matérielles.

Le colonel Pierre Ménard assista à ces débnts difficiles. Bon catholique, il fit sans doute sa large part en vue d’aider l’évêque, les missionnaires. On nous permettra de noter qu'il fut témoin, en 1842, de l’arrivée au pays de Saint-Louis des premiers Cleres de Saint-Viateur à mettre le pied sur le sol d'Amérique. Quelques détails sur leur essai d’établissement peuvent aider à mettre en lumière les grandes difficultés du temps, l’exceptionnel mérite des pionniers de la Foi aux États-Unis.

La ville de Saint-Louis croissait à vue d’œil, elle comptait déjà 50,000 âmes vers 1840. Les Jésuites travaillaient à y

fonder une université, cependant que les Lazaristes, confrères de Mgr Rosati, tenaient un collège classique au Cap-Girardeau, un peu au-dessous de Saint-Louis Mais lPenseignement primaire restait en souffrance, la jeunesse masculine surtout paraissait négligée. Après avoir obtenu du diocèse de Lyon, pépinière de missionnaires, les Sœurs de Saint-Joseph pour former sa jeunesse féminine, Mgr Rosati finit aussi par engager le Père Querbes, fondateur de l’Institut de Saint- Viateur au diocèse de Lyon, à diriger quelques-uns de ses religieux vers les rives lointaines du Mississipi.

Six Clercs de Saint-Viateur, partis du Havre le 4 novembre 1841, débarquèrent à la Nouvelle-Orléans, le 5 janvrier 1842. Ils y furent accueillis par l’évêque du lieu, Mgr Blanc, et continuërent leur navigation jusqu’à Saint-Louis où ils arrivèrent le 31 janvier. Malheureusement pour eux, l’évèque qui les avait appelés en leur promettant un établissement solide à Kaskaskia, ne put jamais remplir sa promesse ni seulement les rencontrer. Mgr Rosati, malade, avait consacré, dès 1841, le coadjuteur irlandais que Rome lui avait donné, et il alla mourir à Rome en septembre 1843. Le nouvel évêque de Saint-Louis, Mgr Kenrick, n'avait pas évidemment les yeux tournés vers la France pour y chercher inspiration et secours. Un changement profond allait s’opérer, au diocèse de Saint-Louis comme en plusieurs autres centres religieux d’abord créés et soutenus par la France catholique. L’assimilation commençait pour les vieux habitants français du bassin du Mississipi. Et nos six Clercs de Saint-Viateur s’en aperçurent tout de suite. Résumons tout, en constatant qu'ils ne purent rien fonder. Le groupe se désagrégea. Deux d’entre eux, les Pères Thibaudier et Lahaye, ordonnés par Mgr Kenrick, restèrent fidèles à leur Institut et vinrent, en 1847, se joindre au groupe des fondateurs religieux que Mgr Bourget installuit, sous sa protection, au pays de Joliette. — Ajoutons que les Sœurs de Saint-Joseph, établies à Carondelet, près de Saint-Louis, par les soins de Mgr Rosati, s’y sont maintenues et multipliées. Il nous est arrivé

de rencontrer, aux cours d’été de l’Université Laval à Québec, des « Sœurs de Saint-Joseph de Carondelet » qui, grâce à la tradition, gardent souvenir des Clercs de Saint-Viateur de 1842-44 logés, eux aussi, à Carondelet, dans une maison sans vitres, ouverte à tous les vents glacés.

Le colonel Ménard avait sans doute désiré l’établissement solide des Clercs de Saint-Viateur chez lui, à Kaskaskia, et l’échec de l’entreprise dut attrister ses derniers jours passés dens une calme retraite, au milieu de sa famille qui l’entourait de respect et de soins. II semble qu’il ne revit jamais, de 1786 à 1844, année de sa mort, son pays natal de Québec. Garda-t-il quelque lien par correspondance avec le Canada, comme le firent certains pionniers de l’Ouest américain ? Aucune lettre ne semble rester de lui.

Depuis 1839, par décision de la Chambre d’assemblée de l'Illinois, son nom était attaché à un comté situé dans le centre-ouest, voisin du comté de Sangamon qui renferme la capitale de Pétat, Springfeld. Et la muison de Pierre Ménard à Kaskaskia est devenue un musée d’État, au XXe siècle.

L’historien Parkman commençait vers 1843, à vingt ans, ses importantes études sur l’Amérique du Nord. Il fit visite au vieillard qu’il appelait, dans l’une de ses pages, le « vénérable patriarche de l’Illinois ». Il reçut de lui maints renseignements de première main sur les mœurs des Indiens de l'Ouest, jusqu'aux Rocheuses, ainsi que des lumières sur la dramatique carrière du chef Pontiac assassiné aux environs de Saint-Louis, en 1769, par un sicaire anglais.

Deux frères du «patriarche », François et Hippolyte Ménard, répondant à une invitation de leur aîné, étaient venus de Québec, en 1795, se fixer auprès de lui à Kaskaskia. Hippolyte Ménard, fermier paisible et fortuné, éleva une nombreuse famille et survécut plusieurs années à son protecteur de jeunesse. Quant à François Ménard, marin de carrière sur le Mississipi, très connu de sa génération, il fit inlaslablement la navette entre le pays des Illinois et la Nouvelle- Orléans, conduisant des convois de chalands lourdement char-

gés: l'ère des chemins de fer n'était pas encore ouverte. Le rude marin dut pourtant se résigner de bonne heure à la retraite, dans sa maison de Kaskaskia où il mourut à cinquante-cinq ans, en 1833.

On sait le rôle de premier plan que joua au Texas uu neveu de Pierre Ménard, Michel, né à Laprairie en 1805, passé dans l'Ouest sur le conseil de son oncle. Michel Ménard fut un fondateur de la ville de Galveston et, député à la Législature de l’État, participa très activement à l’organisation politique et administrative du Texas.

Que reste-t-il aujourd’hui de traces françaises au pays de Saint-Louis, au cœur du bassin du Mississipi-Missouri jadis parcouru par Pierre Ménard? La tentation est grande de reproduire ici, tout simplement, certaines lignes d’un rapport que présenta au Congrès de Québec, en 1937, le professeur Joseph-Médard Carrière, de l’Université de Virginie, que l’Université Laval honora d’un doctorat le 13 janvier 1947. Voici quelques notes essentielles de son rapport:

& À Vincennes dans l’Indiana, à Prairie-du-Rocher dans le sud de l'Illinois, et huit milles plus loin, à Sainte- Geneviève, Missouri, trois villages fondés à quelques années d'intervalle, entre 1730 et 1740, j'ai pu retracer de nombreux descendants des premières familles de la région. A Prairiedu-Rocher et à Sninte-Geneviève, j'ai eu la rare fortune de venir en contact avec une trentaine de personnes qui parlaient encore très couramment le français et qui connaissaient intimement les coutumes et les traditions des pionniers de l’ancien pays des Illinois . . .»

M. Carrière reconnaît que ce sont là « quelques rares spécimens qui ont échappé à un mouvement d’assimilation terminé depuis au moins une quarantaine d’années », et il ajoute:

« Après ces considérations, vous comprendrez mon émotion quand, à Old-Mines, Missouri, petit village situé dans les montagnes Ozarks, À soixante-cinq milles au sud de Saint-Louis, j'ai trouvé une colonie française peu connue

où la langue, les traditions et les coutumes de l’ancienne division administrative du pays des Illinois se sont conservées jusqu’à la génération actuelle. Il y a, à Old-Mines et dans la région, six cents familles créoles dont les antécédents historiques nous ramènent à un des chapitres les plus romantiques de l’épopée française en Amérique. Les habitants de la Vieille-Mine, comme on dit souvent là-bas, sont les descendants de ces pionniers canadiens qui fondèrent au pays des Illinois, entre 1699 et 1760, les cinq villages de Cahokia, de Kaskaskia, de Prairie-du-Rocher, de Saint-Philippe et de Nouvelle-Chartres, et le poste de Sainte-Gencviève au Missouri...» (Mémoires du Congrès de 1937, III, 96-97).

Et M. Carrière donne des noms de famille, il fournit maints savoureux détails sur le folklore, les chansons françaises, les traditions et coutumes des habitants de la Vieille- Mine, qui sont restés évidemment tout proches parents de l’habitant canadien de la vallée du Saint-Laurent.

Terminons cette étude en signalant que dans l’état de l'Illinois, depuis les rives michiganes de Waukegan et de Chicago en descendant jusqu’à la ville de Cairo, sur le Mississipi, pas moins de 312,000 personnes, sur une population totale d’environ 8,000,000, se disent d’ascendance française, et que 218,000 d’entre elles assurent connaître le français. Dans l’état voisin du Missouri, le chiffre de population française est de 76,000, sur un total de 3,800,000 âmes. Dans la seule ville de Saint-Louis, 45,000 personnes se réclament d’une origine française. Il fut grand, le rêve français des Pionniers!

Les Canotiers

Jolliet! Jolliet! quel spectacle féerique

Dut frapper ton regard, quand ta nef historique

Bondit sur les flots d’or du grand fleuve inconnu!

Quel sourire d’orgueil dut effleurer ta lèvre!

Quel éclair triomphant, à cet instant de fièvre, Dut resplendir sur ton front nu! ...

A son aspect, du sein des flottantes ramures,

Montait comme un concert de chants et de murmures;

Des vols d'oiseaux marins s’élevaient des roseaux,

Et, pour montrer la route à la pirogue frêle,

S’enfuyaient en avant, traînant leur ombre gréle Dans le pli lumineux des eaux!

(Louis Fréchette)

Charles Langlade

Les années qui passent, les générations qui se poussent et parfois se heurtent, telles les vagues fuyantes d’une mer agitée, rejettent facilement dans l’oubli des faits, des idées qui furent pour nos ancêtres des choses tenant à l'évidence, des vérités premières. Ainsi, il ÿ a cent ans, on savait, en Amérique du Nord, le rôle de première importance tenu par les pionniers canadiens de l'Ouest, dans la conquête pacifñque de territoires qui constituent aujourd’hui l’ossature, la base solide de la prospérité matérielle des États-Unis. Mais ce fait historique, indiscutable, court risque de se noyer dans un passé qui efface tout. Il a besoin d’être remis en lumière, par souci de vérité historique et par respect envers la mémoire des Semeurs français d'autrefois. Nous croyons donc qu’au début de pages qui veulent évoquer une attachante figure du passé, il n’est pas hors de propos de rappeler la situation générale de la jeune République américaine au moment où elle orientait son avenir, au commencement du dix-neuvième siècle.

George Washington, le libérateur, le père de la Patrie, avait continué de servir dans la paix, pendant huit ans (1788- 1796), la cause de son peuple américain lancé dans une voie nouvelle, la voie attirante mais parfois dangereuse de l’autonomie totale. Aristocrate de pensée et de tendance politique, admirateur sans repentance de la Constitution et des traditions monarchistes de l’Angleterre, il se rapprochait plus de son ministre des finances, Alexander Hamilton, que de son ministre des Affaires étrangères, Thomas Jefferson le «démocrate ». Lorsque celui-ci devint, après John Adams, troisième président des États-Unis en 1800, la jeune République trouva définitivement son moule, sa forme de vie publique. Elle accepta sans réserve la direction d’un

homme sorti du peuple, simple de manières, mais en même temps respectueux du souvenir de Washington et qui transféra dans une ville nouvelle, honorée du nom du Libérateur, le parlement qui avait d’abord siégé à Philadelphie. (Le plan de la ville de Washington fut tracé par un Français, le major L'Enfant, venu avec La Fayette en 1777.) La jeune pation souscrivit à la politique de « balance du pouvoir » inaugurée par Jefferson en ces termes: «C’est un principe sacré que la volonté de la majorité doit prévaloir dans tous les cas. Cependant, cette volonté n’est légitime qui si elle s’appuie sur la raison. La minorité possède des droits égaux qui réclament la protection de lois égales qu’on ne peut violer sans qu'il y aït tyrannie.» La doctrine du fair play prenait racine en terre américaine.

En face de Hamilton, centralisateur et chef des fédéralistes, Jefferson avait naguère soutenu la doctrine de l’autonomie provinciale, des droits particuliers de chaque État. Il avait, en somme, prêché une large décentralisation dont le premier résultat, discutable et gros de problèmes futurs, fut l'esclavagisme conservé dans le Sud. Devenu président de la République, il gouverna quand même avec vigueur, imposant sa volonté de fer à un peuple d’ailleurs tout préparé à suivre un véritable chef. Un séjour prolongé en France lui avait procuré là-bas des amis dévoués. Il en profita, en 1803, pour acheter la Louisiane à Napoléon, à un prix dérisoire: quinze millions de dollars, dont trois millions furent défalqués pour indemniser quelques victimes américaines des corsaires français. Vingt-trois états seront constitués dans cet immense domaine de la rive occidentale du Mississipi, qui doublait la superficie du pays et lui ouvrait des horizons jusqu’au Pacifique. Malgré certaines attitudes discutables de Jefferson, vers la fin de ses huit années de présidence, jamais le peuple américain n’oubliera l’homme de vision qui posa les bases d’un empire territorial, en Amérique du Nord.

Mais il restait à ouvrir, à explorer, à développer cet empire. Peut-être même à le conquérir d’abord? Mille

difficultés s’annonçaient, dont la moindre n’était pas la séculaire habitation, dans ces forêts, dans ces montagnes, autour de ces lacs, de tribus indiennes redoutables, farouchement jalouses de leur liberté, attachées à leurs territoires choisis — habituellement les plus beaux — et prêtes à les défendre chèrement. L’ancien dicton de la Nouvelle-Angleterre hantait encore la mémoire de l’Américain du XIXe siècle: « The only good Indian is the dead Indian.»

Un allié vint au secours du colon américain de l'Ouest et lui servit d’agent de liaison avec l’Indien. Cet allié volontaire, vieil ami de l’Indien, ce fut le Canadien voyageur, trappeur, explorateur infatigable. Ce fut lui qui, le premier des blancs, marqua de ses traces tous les sentiers de l’ancienne Louisiane. Ce fut lui qui ouvrit la route au Yankee, qui ensemença les premiers champs de blé ou de maïs, qui marqua l’emplacement des grandes villes et, souvent, en commença la construction.

L'un de ces pionniers de l'Ouest a mérité aux États- Unis le beau titre de « Père du Wisconsin ». C’est Charles Langlade, dont les présentes pages veulent résumer l’intéressante carrière.

Anglade est le nom d’une commune de la Gironde, non loin de Bordeaux. Là naquit Pierre Mouet, seigneur de l’île de Moras, qui vint au Canada avec les vingt-quatre compagnies du régiment de Carignan, soit 1,200 hommes, en 1665. Il s'établit aux Trois-Rivières, trois ans plus tard, et épousa Marie Toupin. L’aîné de leurs neuf enfants, Pierre, marié à Élisabeth Jutras, fut le père d’Augustin, né aux Trois- Rivières en 1703, qui fut le premier à porter le surnom de «sieur de l’Anglade ».

Vers 1727, au milieu de la belle période de paix qui favorisa l'essor de la Nouvelle-France, sous les gouverneurs Vaudreuil et Beauharnois, une compagnie de marchands canadiens se forma, en vue de développer un commerce de fourrures avec les Outaouais et les autres tribus indiennes de la

région des Grands Lacs. C’était le moment où Pierre de la Vérendrye, autre fils des Trois-Rivières, obtenait du gouverneur Beauharnois la direction du fort La Tourette, au nord du lac Supérieur, d’où il allait s’élancer à la découverte de l'Ouest mystérieux. Augustin Langlade, sans pousser aussi loin, orienta lui-même sa vie de ce côté. Il se rendit à Michillimakinac — ou Makinaw — , près du sault Sainte- Marie, poste de traite merveilleusement situé à la conjonction de trois grands lacs: Supérieur, Huron et Michigan. Résolu à y passer sa vie, il posa aussitôt un acte qui lui assurait, non seulement la confiance, mais aussi l’entier dévouement de la tribu outaouaise. Il épousa devant l’Église la sœur du grand chef des Outaouais: Domitille, veuve d’un traiteur canadien, Daniel Villeneuve, et mère de plusieurs enfants.

Charles Langlade, dont nous voulons esquisser la biographie, naquit de cette union franco-indienne, à Makinaw, au début de mai 1729. Son enfance prit sans doute la teinte extérieure d’une vie de nature, libre comme l'oiseau et le chevreuil, soumise cependant aux règles d’une éducation chrétienne. Les Jésuites, successeurs du Père Marquette, dirigeaient la mission Suaint-Ignace de Makinaw. Les connaissances livresques assez étendues qui serviront plus tard à Charles Langlade, il les devra à l’un des missionnaires de l’époque, soit le P. Coquart ou le P. du Jaunay.

Joseph Tassé, l'historien des Canadiens de l'Ouest, rapporte un trait de l’enfance de Charles Langlade, qui met en lumière son extraordinaire emprise sur cette importante tribu indienne passée de l’est du lac Huron au sud du lac Supérieur:

« Vers 1736 », raconte Tassé, « la tribu des Outaouais se trouvait aux prises avec une peuplade sauvage alliée aux Anglais. Deux fois, ses « jeunes gens » avaient été assaillir une bourgade ennemie, et deux fois ils avaient été repoussés. Le commandant français de Michillimakinac les sollicitait vainement de renouveler l'attaque: ils s’y refusaient obstinément. Cependant, le grand

chef Lafourche (beau-frère d’Augustin Langlade) crut voir dans un songe que l'ennemi serait mis en déroute si le jeune Langlade accompagnait l'expédition. Or, les songes jouent un grand rôle chez les Sauvages et sont la base de toutes leurs superstitions . .. Les Outaouais firent de vives instances auprès d’Augustin Langlade pour obtenir que son fils les accompagnât à la guerre. Langlade céda finalement à leur pressante demande; mais comme autrefois le chevalier Bayard, le jeune héros dut s'engager à ne jamais le déshonorer dans le «train des armes », Pleins d’une nouvelle confiance, les Outaouais s’élancèrent avec ardeur à l'attaque du village ennemi, dont ils s’emparèrent en faisant entendre leur terrible eri de guerre. Bien des chevelures furent scalpées et vinrent orner les huttes des vainqueurs. Cet enfant était évidemment protégé par quelque puissant manitou; aussi les Outaouais ne levaient la hache de guerre, dans la suite, que lorsqu'ils étaient accompagnés de celui que protégeaient les esprits.»

Adolescent vigoureux et intelligent, Charles Langlade eut soin de cultiver l’ascendant qu'il possédait sur cette tribu aux ordres de sa famille. On nous montre le jeune homme de taille moyenne, mais € d’une solide charpente et d’une forte carrure. Son front était élevé, et sous des sourcils épais brillaient deux yeux noirs, pénétrants et expressifs.» De jugement calme, doux et patient dans le cours ordinaire de la vie, il savait se mettre à la hauteur des situations difficiles, il devenait hardi et intrépide dans l’action. Cette action, par la force des circonstances, fut surtout d’ordre militaire. Ses dévoués Outaouais lui donnèrent un nom qui exprime le trait principal de son caractère. Jis l’appelèrent: Aké-ouau-gué-ké-tan-s0, autrement dit un «conquérant militaire ». Au reste, ce goût de l’entreprise, ce besoin d'activité généreuse fut aussi la marque de son œuvre de paix.

Vers 1745, Augustin Langlade et son fils de scize ans passèrent de Makinaw à la Baie Verte, deux cents milles au sud-ouest, en vue d’y établir un second comptoir cominercial qui deviendrait l’apanage du jeune homme. Ils s’établirent au fond de cette baie, à l'embouchure de la rivière des Renards, là même où s’élève aujourd’hui la jolie ville de

Green Bay, au Wisconsin septentrional. De ce fait, les Langlade furent incontestablement les pionniers blancs de l’état du Wisconsin. «Tel fut le berceau de l’état du Wisconsin », écrit Tassé: « tel fut le premier mouvement civilisateur dans ces bois solitaires.»

Mais les deux pionniers s’éloignaient ainsi du pays des Outaouais, ils pénétraïient dans le domaine séculaire des Renards (Outagamis) et des Sakis ou Sacs. Le tact, la ferme assurance des Langlade prévint tout choc désastreux. Il y eut bien quelques frottements avec la tribu des Ménomonis voisins, habitant du côté de la ville actuelle de Marinette (cinquante milles au nord de Green Bay), mais rien de sensationnel ne se produisit. Si ce n’est l’assassinat, par un Indien, du forgeron canadien Amiot qui avait suivi les pas des Langlade à la baie Verte. Quelques autres Canadiens: Jean-Baptiste Brunet, Amable Roy, Joseph Roy, Jean-Baptiste Leduc arrivèrent ensuite et y fixèrent leur foyer familial. Ce furent les ouvriers de l’heure matinale.

À l’âge de vingt-cinq ans, Charles Langlade lui-même fonda un foyer qui l’attachait définitivement à la Baie Verte. Le 12 août 1745, à la mission des Jésuites de Makinaw, il épousa Charlotte Bourassa, fille de René Bourassa et de Catherine Lerigée. René Bourassa, né en 1688 à Laprairie, près de Montréal, était venu habiter Makinaw, comme traiteur, vers 1742, et il y avait réalisé une fortune rondelette. Les signatures de témoins au mariage de Charles Langlade se lisent comme suit: J. Lefranc, de la Compagnie de Jésus, Charles Langlade (sic), Charles Bourassa, Langlade (sic, pour Augustin de Langlade), Bourassa, N. Blondeau, Bourassa, fils, Volant, Anne Villeneuve, Agathe Villeneuve, Gonneville, Nanette Chevalier Bourassa, d’Aïlleboust Demantelet, René de Couagne, fils, L. Biscarot, D’Ailleboust Lamadelaine, Herbin, commandant du lieu. (Tassé, Les Canadiens de l'Ouest, X, 92).

Ce moment solennel de la vie de notre héros coïncidait avec le début des graves événements militaires où allait se

jouer le sort de la moitié de l’Amérique du Nord. Le marquis de Duquesne, gouverneur de la Nouvelle-France depuis 1752, se montrait résolu à défendre contre l’Anglais la ligne de forts construite sur la frontière d’Acadie (Beauséjour) et dans la vallée de l’Ohio (forts Presqu'île, Le Bœuf, Vénango et Duquesne, ce dernier sur l’emplacement de la ville actuelle de Pittsburg). Un parlementaire français, Villiers de Jumonville, tomba avec neuf des siens, le 28 mai 1754, aux abords du fort Duquesne, mais sa mort fut vengée, dès le 3 juillet suivant, par son frère Louis de Villiers, qui força George Washington à capituler dans son fort Necessity, érigé en opposition au fort Duquesne. La partie s’annonçait décisive. Braddock, commandant des réguliers anglais, se porterait contre le fort Duquesne et scellerait le sort des pays de l’Ouest, pendant que ses collègues Shirley, Johnson et Lawrence se chargeraient des pays du Saint-Laurent et de l’Acadie.

En effet, dès le 9 juillet 1755, Braddock, vétéran chevronné de Fontenoy et de Gibraltar, remontait la vallée de la Monongahéla, à la tête d’un corps d'élite de 1,300 hommes, avec George Washington parmi ses officiers. Le commandant du fort Duquesne, le capitaine de Contrecæur, envoya à sa rencontre un détachement de Canadiens, sous les ordres de Beaujeu, soutenu par une troupe d’Indiens dont le chef n’était autre que Charles Langlade, jeune homme de vingt-six ans, qui faisait son entrée dans l’histoire militaire

de la Nouvelle-France.

Elle fut retentissante, cette entrée, elle s’avéra funeste à l’envahisseur anglais. Qui mérita la part du lion dans la glorieuse victoire de la Monongahéla? Est-ce le commandant Beaujeu, tué dès la première fusillade? Est-ce son lieutenant Dumas, qui lui succéda à la tête des Canadiens ? Est-ce le cadet Langlade, qui dirigea l’action très vive de la troupe indienne? On connaît les circonstances de la bataille. Les hommes de Beaujeu et de Langlade, partis du fort Duquesne à huit heures du matin, se trouvèrent, à midi,

en présence des Anglais au moment où ces derniers, inconscients du danger qui les guettait, faisaient halte pour dîner sur la berge sud de la rivière. Embusqués dans les ravins et les bois épais, sur la rive opposée, 250 Canadiens et 650 Indiens épiaient les gestes de l’ennemi. Attaquer, ou ne pas attaquer ? Langlade voulait la surprise totale de l’adversaire. Ce fut lui qui poussa Beaujeu hésitant et qui donna à ses Outaouais le signal de l’attaque inattendue. Le désordre fut extrême dans le bivouac anglais. On épaulait son fusil avec la serviette au cou, on tombait le verre à la main. Plus de 900 Anglais furent tués ou blessés, y compris Braddock qui mourut quatre jours après. Les Français perdirent une trentaine d'hommes. Malgré sa jeunesse, Langlade eut assez d’emprise sur ses Indiens pour les empêcher d’abuser de leur victoire; il sut leur soustraire les approvisionnements d’eau-de-vie du camp anglais et empêcha ainsi de regrettables excès. Les officiers anglais de la guerre de Sept Ans le considérèrent toujours comme le vainqueur de la journée du 9 juillet 1755, et son prestige militaire s'établit du premier coup dans le camp des Français. Il fut promu au grade d’enseigne. Dumas, nouveau commandant du fort Duquesne et de toute la « Belle-Rivière » (Ohio), fut heureux de profiter de ses services pendant une couple d'années, marquées par de fréquentes alertes du côté de la Virginie. Cependant, la situation se corsait dans l’est, du côté de Montréal et de Québec. Là, évidemment, se jouerait la partie décisive. Les Anglais menaçaient Montréal par leur forte position du fort George, à la tête du lac Champlain; Montcalm tenta une action de dégagement de ce côté. Dans une lettre datée de juillet 1757, il parle d’un renfort qui lui arrive de loin. «Le mois dernier », dit-il, «un millier de Sauvages est arrivé des pays d’en haut, dont plusieurs viennent de quatre à cinq cents lieues. Il faut tâcher de mettre à profit le séjour onéreux de pareilles troupes.» C’étaient les bandes outaouaises de Langlade qui venaient prêter main-forte aux derniers défenseurs de la Nouvelle-France. Elles participèrent, le 9 août 1757, à la prise du fort George.

À la fin de l’heureñse campagne de 1757, le gouverneur Vaudreuil récompensa Langlade de ses précieux services en le nommant commandant en second au poste de Michillimakinac, avec un traitement annuel de mille francs. Le commandant en chef était Louis Liénard de Beaujeu, frère du héros de la Monongahéla.

Mais la valeur, le courage ne peut suppléer indéfiniment au nombre. Le réservoir d'hommes constitué par les colonies anglaises de l’Atlantique devait finalement écraser de sa masse la résistance canadienne. Du côté de l'Ouest, un premier bastion croula en novembre 1758, devant la menace d’une attaque par le général John Forbes à la tête de 6,000 hommes. M. de Ligneris, commandant du fort Duquesne, fut réduit à incendier la place et à diriger ses hommes vers le fort Machault ou vers les Grands Lacs. Lourd sacrifice, qui présageait les malheurs de 1759.

La dernière phase de la résistance française au Canada mit en lumière de nobles figures: Montcalm, Lévis, Bougainville, d’autres encore. Elle vit aussi le dévouement, le cran, l’action hardic de chefs de second plan que l’histoire n’a pas le droit d'ignorer. Charles Langlade fut de ce nombre.

Au printemps de 1759, le chef de trente ans quitta Michilimakinac à la tête d’une nombreuse troupe indienne, résolu à défendre son pays aux avant-postes de l’est. Les Mémoires de Pierre Pouchot nous disent que « MM. de la Vérendrye, l’un des découvreurs des Montagnes Rocheuses et de la Mer de l'Ouest, et de Langlade descendirent la Grande Rivière (le Saint-Laurent) avec douze cents Christinaux, Sioux, Sacs, Folles-Avoines, Sauteux et Renards ». C'était le moment — juin 1759 — où l’armée de Wolfe se présentait en vue de Québec. Le contingent indien vint tout droit se joindre aux défenseurs de la citadelle de Québec.

Le rôle de Langlade à Québec eût-il pu être celui d’un sauveur? Ses chefs immédiats, Montcalm et Lévis, eurentils le tort de ne pas utiliser à fond toutes les ressources de son

habileté, de son audace, qui avaient naguère préparé la victoire de la Monongahéla? Transcrivons ici, à titre de curiosité histoirique, le jugement personnel de Joseph Tassé, biographe de notre héros:

« Le 9 juillet, la plus grande partie de l’armée de Wolfe débarque au-dessous du Saut Montmorency et s'établit sur le côté gauche de cette rivière, avec une artillerie puissante qui obligea plus d’une fois les forces françaises, campées sur l’autre rive, à changer de position.

« Le 25 juillet, un détachement de l’armée de Wolfe, fort de 2,000 hommes, vint pousser imprudemment une reconnaissance à travers les bois jusque tout près des retranchements français. Langlade, qui surveillait ses mouvements, à la tête d’un nombreux parti de Sauvages qu’il avait fait mettre en embuscade, se rendit

auprès de M. de Lévis pour l’engager à appuyer l'attaque qu’il avait préparée contre l'ennemi.

« Ce général, d'ordinaire si habile, ne sut pas comprendre à temps l'importance de ce coup de main, qui avait pour but de cerner et de massacrer les soldats de Wolfe. Ce fut un malheur, car si on eût suivi les conseils de Langlade, l'engagement qu'il avait prémédité eût pu avoir les résultats les plus sérieux, et tout le détachement anglais aurait été impitoyablement massacré.»

À l’appui de sa thèse, Tassé reproduit quelques pages des Mémoires du chevalier Johnstone, aide de camp de Montcalm et de Lévis. Voici un passage caractéristique:

« Après avoir perdu une heure et demie, M. de Lévis se décida enfin à aller lui-même au gué et à donner ses ordres de vive voix; mais à peine avait-il fait la moitié du chemin qu’il entendit une vive fusillade. Les Sauvages, après être restés si longtemps cachés à une portée de pistolet comme des chiens en arrêt devant le gibier, perdirent patience et firent enfin leur décharge. Ils tuèrent cent cinquante Anglais et se retirèrent sans perdre un seul homme. Il est évident que si De Repentigny eût passé la rivière avec son détachement de onze cents Canadiens, vous auriez été taillés en pièces, et que cette affaire aurait mis fin à votre expédition, Après un pareil échec, votre armée n'aurait plus eu aucune espérance de succès. Son courage aurait été abattu et le Canada aurait été garanti contre une autre invasion de la Grande-Bretagne.» (Les Mémoires de Johnstone furent redigés sous forme d’un Dialogue des Morts entre Montcalm et Wolfe.)

La conclusion de Tassé est celle-ci:

« On remarquera que Langlade joue dans cette affaire un rôle à peu près semblable à celui qu’on lui attribue à Monongahéla. Seulement, Beaujeu fut assez clairvoyant pour se rendre à ses instances, et engagea la bataille à temps pour profiter de la surprise de l’ennemi et le mettre complètement en déroute, tandis que le chevalier de Lévis, en cédant trop tard aux ardentes sollicitations de Langlade, perdit, d’après Johnstone, l'occasion de mettre probablement fin à l’expédition des Anglais.» (Les Canadiens de l'Ouest, I, 27-33.)

Langlade et sa troupe prirent part à la funeste bataille des plaines d'Abraham, le 13 septembre 1759. Il eut la douleur de voir deux de ses frères utérins tomber à ses côtés. En reconnaissance de ses services, une commission de lieutenant, signée par Louis X V, lui fut octroyée le ler février 1760. Il est probable que la journée du 28 avril 1760 le vit encore à Paction, sur les plaines d'Abraham où Lévis vengeait l’honneur du drapeau français. Au moment de la capitulation de Montréal, le 8 septembre suivant, Vaudreuil le chargea officiellement de présider à la reddition des postes de l’Ouest et lui donna rendez-vous en France. Mais le Canada, même conquis par le nombre, restait l’unique patrie du petit-fils de l’ancien seigneur de Moras et de l’Anglade. Il retourna à la Baie Verte.

Les postes de l’Ouest ne furent que progressivement occupés par le vainqueur. Celui de Détroit fut évacué par M. de Belestre en novembre 1760. Ceux de Michillimakinac, Sainte-Marie, Saint-Joseph et la Baie-Verte ne virent apparaître les habits rouges qu’en 1761. Le premier commandant anglais de Michillimakinac, le capitaine George Ethrington, renseigné sur la valeur personnelle de Charles Langlade et de son père, conscient de l'influence qu’ils exerçaient autour d'eux, ne manqua pas de les inviter, avec d’autres traiteurs français, à venir prêter le serment d’allégeance et à conférer avec lui des moyens de promouvoir le développement économique du pays. L’invitation plut aux deux vétérans fran-

çais, qui se rendirent à Michillimakinac avec toute leur famille. La réception, très bienveillante, scella l’accord entre les Langlade et l’administration nouvelle. Ethrington confirma Charles Langlade dans ses fonctions de commandant de milice et agent des Indiens pour la division de la Baie Verte. Désormais, l’ancien ferrailleur de la Monongahéla et des plaines d'Abraham revêtira l’uniforme anglais dans les cérémonies officielles. L’âme n’est pas changée, mais le cours nouveau de l’histoire impose, en vue du bien public, des renoncements, des devoirs nouveaux.

Toutes les tribus indiennes de l'Ouest n’acceptèrent pas aussi facilement le changement d’allégeance. On connaît les circonstances de l'insurrection de Pontiac, chef Outaouais, ennemi juré des Anglais: la levée d’armes de mai 1763, le siège de Détroit où les Indiens furent arrêtés par le général Gladwin, et la bataille de Bushy Run, près de Pittsburg, où le général Bouquet les subjugua finalement. Charles Langlade resta étranger à cette lutte. Il était présent, le 4 juin 1763, au fort de Michillimakinac lorsqu'une fameuse partie de crosse, adroitement organisée et conduite par les Sauteux rebelles, dégénéra en un massacre de la garnison. Par son courage et au risque de sa propre vie, il délivra du poteau le commandant Ethrington et son lieutenant Leslie, au moment où le bûcher s’allumait pour eux. Sa fidélité garda à la cause anglaise la majorité des Outaouais. Le conflit terminé par le traité de 1768 qui fixa les frontières indiennes de l'Ouest, Charles Langlade goûta une dizaine d’années tranquilles avec sa famille, à la Baie Verte.

Quel fut son rôle pendant la guerre de l’Indépendance américaine? Fidèle à la parole donnée et sur l'invitation du commandant Peyster, de Michillimakinac, Charles Langlade, à quarante-six ans, accepta d’organiser un corps indien qui irait prêter main-forte aux défenseurs anglais du Canada, du côté de Montréal. Il joignit l’armée du général Burgoyne à Whitehall, à la tête du lac Champlain, en juillet 1777. Il retrouva là un vieil ami, le chevalier Louis-Luc dela Corne,

et tous deux collaborèrent aux débuts de la campagne d’offensive. Mais la gaucherie, les procédés peu engageants de Burgoyne indisposèrent les Indiens, qui se retirèrent. La défaite de Saratoga, au mois d’octobre 1777, confirma les déclarations de La Corne sur le peu de compétence du chef anglais. Après ce désastre, Langlade réintégra son poste dela Baie Verte. Avec son neveu Gaultier de Vierville, il tenta d'entraîner les Indiens à l’action contre le général américain Clark, qui envahissait l'Illinois. Mais les tribus de l’Ouest se désintéressaient d’une guerre qui ne signifiait rien pour elles. Lorsque, le 24 février 1779, le gouverneur anglais de l'Illinois, Henry Hamilton, capitula en livrant le fort de Vincennes (dans l’Indiana d’aujourd’hui), tout mouvement de résistance aux Américains ou Longs Couteaux cessa dans les territoires de la Haute Louisiane, On se contenta d’attendre la fin, la victoire chèrement achetée par les troupes de Washington et de La Fayette.

Vingt-cinq années de guerre intermittente avaient fourni Charles Langlade d’une ample provision d’anecdotes et de souvenirs. Ïl trouva plaisir à les remuer, durant ses vingt dernières années de vie. Resté chef de milice à la Baie Verte, salué comme le € Père du Wisconsin », il ne refusait pas les honneurs qui lui venaient de la part des autorités américaines aussi bien que des Indiens compagnons des luttes passées,

Deux filles étaient nées de son union avec Charlotte Bourassa. La première mourut jeune. [L’autre, Louise- Domitille, épousa à dix-sept ans, en 1776, Pierre Grignon; elle fut la mère d’Augustin Grignon, né en 1780, qui se fit le mémorialiste de la carrière de son grand-père et des débuts du Wisconsin. Les mémoires d’Augustin Grignon constituent même une partie précieuse d’une collection mise à jour par la Société Historique du Wisconsin. Ce petit-fils de Charles Langlade vivait encore en 1859; il était alors le doyen des habitants du Wisconsin.

Charles Langlade mourut à la Baie Verte en janvier 1800, après deux semaines de maladie. D’unanimes regrets

entourèrent sa tombe. Il s’éteignait quelques jours seulement après la mort, le 14 décembre 1799, [de George Washington qui avait été son Président de République après avoir fui devant ses troupes, à l’historique journée de la Monongahéla. Le comté de Langlade, dans le voisinage de la Baie Verte, prolonge le souvenir du valeureux pionnier au pays du Wisconsin, état qui compte encore aujourd’hui une population française de 100,000 âmes, dont 47 pour cent déclarent connaître le français.

Gabriel Richard

L'histoire a noté ce synchronisme: les premières convulsions de la Révolution française facilitèrent l’organisation d’une vie, d’une hiérarchie catholique aux États-Unis. A l’heure même où un régime de persécution religieuse s’installait en France, l’exode vers l'Amérique de nombreux prétres français insermentés assure le rapide affermissement du catholicisme dans la jeune République où venaient de combattre, et de triompher avec Washington, les généraux La Fayette et Rochambeau entourés de soldats, d’officiers et d’aumôniers catholiques.

Ce fut le 6 avril 1789, un mois avant l’ouverture des États Généraux de Versailles, que le pape Pie VI jugea à propos de créer aux États-Unis (pays qui se donnait alors une Constitution) un premier diocèse autonome. Il choisit comme siège épiscopal la ville de Baltimore, capitale du Maryland, de ce petit état catholique fondé par lord Baltimore, en 1632, et qui était resté catholique au prix de nombreuses difficultés et souffrances.

Le premier évêque de Baltimore, Mgr John Carroll, fut consacré le 15 août 1790, un mois après le vote en France de la déplorable Constitution civile du Clergé. Déjà instruit et satisfait des services que rendaient, en diverses régions américaines de la côte atlantique, des prêtres français comme les abbés Lemercier, Rousselet, De la Potherie, Lamothe, Lavalinière et autres, Mgr Carroll était disposé à ouvrir grande la porte de son diocèse à d’autres recrues, car la vigne était immense et les ouvriers bien clairsemés.

Le supérieur général de la compagnie de Saint-Sulpice à Paris, M. Émery, connaissait à la fois les menaces qui planaient sur la France et les besoins des États-Unis. De plus,

il savait que la présence de Sulpiciens dans la jeune République pourrait aider la cause de ses fils du Canada, restés isolés et un peu désemparés après la conquête de 1760. Il envoya done un messager aux nouvelles. Grande fut la joie de Mgr Carroll lorsque le sulpicien Charles Nagot lui transmit le message de son supérieur. L’évêque promit tout ce qu’il pouvait offrir: sa protection paternelle et une modeste maison dans sa ville épiscopale (dont la cathédrale est dédiée à Notre-Dame de l’Assomption).

Un premier départ eut lieu par Saint-Malo le 8 avril 1791, au moment où Pie VI condamnait pour la seconde fois la Constitution civile du Clergé, invitant ainsi le clergé de France à se préparer au martyre. Quatre Sulpiciens s’embarquèrent: MM. Nagot, Tessier, Levadoux et Garnier. Sur le frêle voilier qu’eux-mêmes avaient frété s’embarquaient aussi plusieurs séminaristes, et un groupe de passagers laïques parmi lesquels se détachait la haute silhouette d’un jeune homme de vingt-trois ans qui se nommait Chateaubriand. La traversée dura trois mois. Le soir du 10 juillet, le vaisseau pénétra dans lu baie de Chesapeake, et le spectacle du moment nous reste dans une page du Génie du christianisme: « Le globe du soleil prêt à se plonger dans les flots apparaissait entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes. On eût dit, par les balancements de la poupe, que l’astre radieux chengeait à chaque instant d’horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans l'Orient où la lune montait avec lenteur. Le reste du ciel était pur. Vers le nord, formant un glorieux triangle avec l’astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s'élevait de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel...» C'est ainsi que la belle rade de Baltimore entra un soir, à pleines voiles, dans la littérature française et dans la renommée universelle!

Et c’est ainsi que des Sulpiciens, d’autres prêtres séculiers partis de France entrèrent de plain pied, semeurs de bon grain, dans le champ du catholicisme aux États-Unis. On calcule

que, de 1791 à 1800, une trentaine au moins vinrent prêter main-forte au clergé américain naissant. Six de ces pionniers furent, par la suite, promus à l’épiscopat: Mgr Flaget, consacré en 1810, premier évêque de Bardstown et Louisville; Mgr Lefèvre de Cheverus, consacré lui aussi en 1810, premier évêque de Boston, qui devail mourir cardinal-archevêque de Bordeaux; Mgr Dubourg, consacré en 1815, troisième évêque de la Nouvelle-Orléans; Mgr Maréchal, consacré en 1817, troisième archevêque de Baltimore; Mgr Dubois, consacré en 1826, troisième évêque de New-York; Mgr David, consacré en 1819, coadjuteur de Mgr Flaget à Louisville. La liste s’allongerait considérablement si nous ajoutions les noms d’autres prêtres français du XIXe siècle qui ont porté aux États-Unis l’honorable fardeau de l’épiscopat : Mgr Loras, Mgr Portier, Mgr Chanche, Mgr Chabrat, Mgr Lefèvre, Mgr de Neckère, Mgr Blanc, Mgr Odin, Mgr Perche, Mgr Rosati, Mgr Cretin, Mgr Lamy, Mgr de Goesbriand, Mgr Machebeuf, Mgr Dubuis, Mgr Dufal, Mgr Bruté, Mgr de la Hailandière, Mgr Bazin, Mgr de Saint-Palais, Mgr Chatard, Mgr Lavialle, Mgr Bertin, Mgr Verot, Mgr Salpointe, Mgr Bourgade, Mgr Granjon et plusieurs autres. Honneur à ces vaillants ouvriers des premières heures, des heures les plus pénibles! Les premiers creuseurs de sillons sont, hélas, trop vite oubliés par les générations qui bénéficient de leurs sacrifices! Oubliés, sinon méconnus...

Parmi les fils de Monsieur Olier qui passèrent en Amérique au cours de l’année 1792, figurait un jeune prêtre de vingthuit ans dont la carrière sacerdotale au pays du Michigan fut remarquable à plus d’un titre. Remontons le cours de quatre ou cinq générations; évoquons quelques traits de la vie apostolique du sulpicien Gabriel Richard, contemporain de Julien Dubuque, de Salomon Juneau, de Joseph Rolette et de beaucoup d’autres Canadiens pionniers de la civilisation dans la vallée du Mississipi et autour des Grands Lacs, vers 1800-1830.

Fils de l’ancienne Saintonge, né à Saintes en 1764, Gabriel Richard, ses études faites à Angers, fut ordonné chez les Sulpiciens en 1790, à l’hcure où éclatait la tourmente révolutionnaire, Ses qualités personnelles devaient être éminentes puisque, dès 1791, on lui confia la direction du séminaire d’Issy, près de Paris. Mais la situation devenait corsée pour les prêtres réfractaires au serment de fidélité à la Constitution civile du Clergé. M. Richard fit comme plusieurs de ses jeunes confrères: il regarda vers l'Amérique et s’éveilla, un beau matin de 1792, sur le rivage de Baltimore, sous la protection de Mgr Carroll.

Attentif aux besoins particuliers de ses quelque 25,000 fidèles «américains » des régions atlantiques, l’évêque de Baltimore n’oubliait pas les nombreux catholiques de langue française répandus dans l’ancienne Louisiane, depuis les Grands Lacs jusqu'aux bouches du Mississipi. Aussi longtemps qu'avait duré le régime français au Canada, tout cet immense territoire avait fait partie du diocèse de Québec. Mgr de Laval, Mgr de Saint-Vallier et leurs successeurs y avaient délégué des missionnaires, des vicaires généraux, faisant surtout appel aux Jésuites, aux Franciscains, aux Capucins et aux prêtres des Missions étrangères. Mais cette source était tarie depuis 1760, et beaucoup d’âmes en souffraient. L'arrivée de prêtres de France permit à Mgr Carroll de remédier à la situation. Au lendemain de son débarquement à Baltimore, M. Gabriel Richard entendit avec joie son nouvel évêque lui proposer une mission du côté de l'Ouest. Pendant que son confrère sulpicien Flaget travaillerait au poste de Vincennes, dans l’Indiana, lui-même, avec son confrère Levadoux, s’occuperait des groupes français de Kaskaskia et de Cahokia, dans l'Illinois.

L’historien des « Prêtres français émigrés aux Etats- Unis », M. Moreau, a souligné l’accueil sympathique que reçurent généralement ces ouvriers de la Foi. «La terre que devaient cultiver les nouveaux apôtres était bien préparée; elle l'était surtout pour les prêtres français qui, par

leur présence, réveillaient dans la plupart des états et des territoires de l’Union des souvenirs de la patrie absente, dont le seul nom rappelait les grands bienfaits du catholicisme en Amérique et que recommandaient auprès de la nation entière les services rendus par la France à la cause de l’indépendance.»

Confiants et optimistes, MM. Flaget, Richard et Levadoux partirent de Baltimore ensemble. A cheval, à pied, en canot, ils atteignirent Pittsburg, puis Louisville au Kentucky. Pendant que M. Flaget prenait le chemin de Vincennes à travers la forêt, ses deux compagnons continuèrent la descente de l'Ohio jusqu’au Mississipi, qu’ils remontèrent jusqu’à l'embouchure de la rivière Kaskaskia, une soixantaine de milles au-dessous de la ville actuelle de Saint-Louis. Les groupes français de Kaskaskia et de la Prairie-du-Rocher, du côté est du Mississipi, de même que les nouveaux établissements de Sainte-Geneviève, du Cap Girardeau et de Saint- Louis, fondés depuis 1764 sur la rive occidentale, furent l’objet de leurs soins empressés, pendant six ans. En 1798, à l'appel de Mgr Carroll, tous deux se dirigèrent vers le nord, vers le Michigan où M. Richard sera désormais le chef religieux, représentant de l’évêque de Baltimore. Allons voir à l’œuvre l’intrépide curé de Détroit, vicaire général pour tout le pays du Michigan et du Wisconsin.

Bien qu’existant depuis un siècle, — il fut fondé par Lamothe-Cadillac dès 1701,— le poste du Détroit n’était encore, à la fin du XVIIIe siècle, qu'un centre du commerce des fourrures un peu plus considérable que ses & voisins » de l’ouest: ceux de la Baie Verte, de la Prairie-du-Chien et de la Rivière-Rouge. Sa future vocation de grande ville industrielle s’annonçait cependant, grâce à l’excellence de son site à la croisée des routes des Grands Lacs. M. Gabriel Richard jugea du premier coup d’œil l’importance du poste qu'on lui confiait. Il résolut de se montrer à la hauteur de la tâche, d’en faire l’œuvre de sa vie. Soin des Âmes d’abord; en même temps, soin des intérêts matériels de ses

ouvilles venues, en grand nombre, des rives québecoises du Saint-Laurent, disposées à suivre sans défaillance un prêtre qui les aime et qui use sa vie à leur service.

Nous n’entreprenons pas ici une biographie complète: il y faudrait un volume. Contentons-nous de mettre en relief ce qui a fait du sulpicien Richard un type hors de pair dans l’histoire des États-Unis, par la situation que lui créa, à un moment donné, son zèle hardi, volontiers novateur, capable d'utiliser tous les moyens humains compatibles avec l’œuvre de l’évangélisation pratiquée selon la doctrine et l'exemple de saint Paul: opportune et importune.

Notons d’abord la délicatesse de la position que lui fit, en 1798, sa nomination comme chef religieux (et français) d’un vaste territoire devenu américain par le statut politique, mais resté canadien-français par la tradition et la mentalité d’une partie de sa population, celle qui constituait la couche ancienne et stable. Rappelons qu’en 1775, lorsque éclata l’insurrection américaine, la province de Québec, telle que venait de la définir l’Acte de Québec, s’étendait vers le sudouest jusqu’à la rivière Ohio, et vers l’ouest jusqu’au Mississipi. Elle englobaiït ainsi les états actuels de l'Ohio, de l’Indiana, du Michigan, de l’Illinois, du Wisconsin, avec une partie du Minnesota. Au traité de Versailles, en 1783, l'Angleterre abandonna la vallée de l’Ohio et les rives méridionales des Grands Lacs, sacrifiant ainsi de beaux postes de traite et une population en voie d’humaniser les régions de Détroit, de Michillimakinac, de la Baie Verte et de la Prairie-du-Chien. (Cette population de souche canadienne ne se fit pas ( américaine » du jour au lendemain, car la nature (ne fait pas de saut ». Et comme grondaient déjà les menaces qui aboutirent à la guerre canado-américaine de 1812-1814, on comprend que M. Richard, arrivant à Détroit en 1798 à titre de grand-vicuire, eut besoin d’avancer lentement, prudemment, car tout faux pas pouvait être dangereux.

Les treize colonies primitives agrandissaient peu à peu le territoire de la République, ajoutant au drapeau national des étoiles nouvelles. Le Kentucky entra dans l’Union en 1792, le Tennessee en 1796:la marche vers l’ouest commerçait. Quatre ans après l'installation de M. Richard à Détroit, en 1802, l’Okhio entra à son tour, englobant d’abord tout le territoire des Grands Lacs. Le curé de Détroit ne fit pas mystère de son loyalisme américain. IE accepta, en 1805, le titre et les fonctions d’aumônier du premier régiment de la garde nationale du Michigan, partie nord de l’état de l'Ohio.

L'année 1808 marqua une étape dans le progrès de l’Église catholique aux États-Unis. Aux deux diocèses déjà existants: Baltimore et Nouvelle-Orléans (ce dernier avait été créé en 1793), s’ajoutèrent quatre nouveaux diocèses: Philadelphie, New-York, Boston et Bardstown. Celui-ci, dans le Kentucky, devint plus tard, en 1841, le diocèse de Louisville. Le sulpicien Flaget, l’ancien compagnon de voyage de M. Richard vers l’Ainérique, puis vers les postes français de l'Illinois, fut le premier évêque à s'installer à Bardstown, chargé de tous les territoires neufs de l'Ouest. Mgr Flaget maintint le curé de Détroit dans ses importantes fonetions de vicaire général pour la région des Grands Lacs. Quant à Mgr Carroll, il devenait premier archevêque de Baltimore, le premier prélat dans l'Amérique du Nord à porter ce titre d’archevêque, en fonction dans sa province ecclésiastique.

Puis ce fut la guerre de 1812, que nous n'avons pas à raconter. Des volontaires canadiens-français, associés aux Outaouais et aux Ilurons, reprirent aux Américains le poste de Michillimakinac qui commandait le centre des Grands Lacs. Le général Brock, à la tête des forces anglaises du Hauti-Canada, poursuivit à Détroit l’armée du général Hull, qui avait tenté une avance dans la presqu'île d'Essex. La ville de Détroit se rendit sans coup férir, et tout le territoire du Michigan tomba aux mains des Anglais. Si nous le notons ici, c’est pour rappeler que le curé de Détroit subit le

contrecoup de ces événements: pour s’être montré « zélé » Américain, M. Richard fut jeté en prison.

Le traité de Gand, en 1814, rétablit les anciennes frontières, à demeure, et la poussée américaine vers l’ouest reprit de plus belle. L'état de l’Indiana fut admis dans l’Union en 1816, l’Illinois en 1818, le Missouri en 1821. Le Michigan attendra jusqu’en 1837 pour devenir autonome; mais son progrès matériel s’accentue visiblement, au lendemain de la retraite des troupes d'occupation anglaises. Et la ville de Détroit, où M. Richard jouit d’une influence doublée par la victoire finale, marque le pas dans cette marche vers la prospérité.

Avant d’être admis dans l’Union, un « état-nébuleuse » avait le privilège d’élire un délégué à la Chambre des représentants. Le territoire du Michigan-Wisconsin jouit de ce privilège à partir de 1819. Les Canadiens s’en donnèrent à cœur-joie. Quelle nouvelle source d’entrain, de vcillées joyeuses et prolongées! Comme l'élection était annuelle, le plaisir revenait souvent. Les deux premiers élus: MM. Woodbridge et Sibley, remplirent le mandat des années 1819-1822. En 1823, un candidat français brigua pour la première fois les suffrages, et ce candidat n’était autre que le curé sulpicien de Détroit.

La ville de Détroit faisait maintenant partie du diocèse de Cincinnati, créé en 1821. Mgr Fenwick, premier titulaire de ce siège, avait maintenu M. Richard dans ses fonctions de vicaire général; apparemment, il lui permit sans difliculté de poser sa candidature. Le geste était quand même hardi. Quelle raison impérieuse pouvait pousser le curé de Détroit dans cette voie, vers ce risque d’insuccès, de blâme, d’amère critique de la part des non-catholiques ? Une explication nous en a été fournie par l’historien des Prétres français émigrés aux Etats-Unis, qui dit tenir l'information de la bouche de Mgr Fitzpatrick, troisième évêque de Boston. Voici un texte de M. Moreau:

« M. Richard ayant été obligé de recourir au crédit pour achever la construction de l’église Sainte-Anne, au Détroit, les entrepreneurs prirent jugement contre lui à l’échéance des paiements, qu’il ne put solder à temps. Nous n’osons pas affirmer qu’ils l’auraient exécuté; cependant, nous le croyons. Toujours est-il qu’il y avait une sentence de contrainte par corps, et que, si M. Richard n'avait pas perdu sa liberté, il était au moins très menacé de la perdre: un mot de ses créanciers aurait suffi pour le faire jeter en prison. Dans cette extrémité, ses amis lui conseillèrent de se faire nommer député au Congrès «D'abord, lui disaient-ils, vous serez libre; car aux termes de la constitution, la personne des représentants est inviolable pendant toute la durée de leurs fonctions. Vous n'aurez donc plus à craindre d’être retenu prisonnier. Puis, avec l’indemnité qui vous sera allouée pour votre voyage, avec le traitement affecté à votre titre, vous acquitterez les dernières charges de votre église.» Ils promettaient d’ailleurs un succès facile, l'élection dépendant absolument des Canadiens, qui ne refuseraient pas de voter pour un candidat français, catholique et prêtre. En tout cas, la situation du pauvre missionnaire ne pouvait être empirée par un échec. L’abbé Richard consentit. Il fut nommé.»

Le député-missionnaire fit son entrée à la Chambre de Washington le 8 décembre 1823. Son élection fut contestée par l'adversaire, sous le prétexte qu’il n’était pas citoyen américain; mais un comité spécial ratifia le choix des électeurs du Michigan-Wisconsin. M. Richard s’acquit d’ailleurs rapidement le respect, même l’amitié des membres instruits et influents du Congrès. Le témoignage de M. Moreau est encore ici à recueillir:

« L'abbé Richard parlait anglais, mais non sans difficulté, car il avait toujours résidé au milieu de populations d’origine française, sur les rives du Mississipi et dans le Michigan. Son auditoire de Washington avait peine à l'entendre; quelquefois sa pensée, sous la forme incorrecte qui l’enveloppait, échap-

pait à l’attention la plus soutenue. Mais l'illustre Henry Clay venait à son secours. Il avait soin de se placer tout près de l’orateur; il l’écoutait avec une affectueuse sollicitude, et quand le discours de M. Richard était terminé, il en reprenait un à un les arguments et le traduisait en meilleur langage . M. Richard était de tous les comités où se traitaient les affaires du Michigan, et il profita très habilement des bonnes dispositions qu’on lui témoignait pour faire entreprendre dans ce territoire de grands travaux d'utilité publique. Ï1l obtint du gouvernement fédéral des secours pour ouvrir des routes, construire des ponts et des quais, défricher des terres, dessécher des marais, en un mot pour imprimer une impulsion vigoureuse à l’agriculture et au commerce. Il avait entrevu, à travers les ténèbres qui les couvraient encore, les destinées auxquelles ce territoire était appelé.»

Parmi les Canadiens influents qui aidèrent la cause de M. Richard, il convient de mentionner le chef du groupe français de la Prairie-du-Chien, Joseph Rolette. Ce Québecois instruit et entreprenant avait connu le missionnaire dès 1805, à Détroit. Pendant les années de guerre, Rolette s'était distingué à la tête des volontaires canadiens, unis aux Indiens, qui avaient enlevé aux Américains les terriloires du Michigan et du Wisconsin. Mais, la paix conclue, lhabile commerçant s'élait facilement plié au nouveau régime, et grande était son influence sur ses compatriotes. En dépit d’une forte cabale conduite contre la candidature de M. Richard par un certain juge Lockwood, adversaire personnel de Rolette, ce dernier réussit à assurer la réélection du curé de Détroit, en 1824. Puis, un peu de négligence amena un échec. «M. Richard perdit malheureusement sa troisième élection (en 1825) par la négligence des Canadiens, trop confiants dans leur force. «Cinq voix de plus », écrivait l’abbé Dejean, missionnaire, € ont fait élire un autre candidat, M. Austin Wing. C’est vraiment une perte pour la religion, parce que M. Richard, en allant au Congrès, aurait pu satisfaire plusieurs dettes qui l’accablent, et terminer ainsi sa cathédrale du Détroit.» (D’après M. Moreau.)

Ces derniers mots nous révèlent ce qui était peut-être la pensée de fond du zélé missionnaire: hâter l’affermissement de l’église catholique de Détroit de façon à assurer, le plus tôt possible, la présence d’un évêque dans cette métropole du Michigan. Avait-il des ambitions personnelles de ce côté? Sexagénaire en 1824, M. Richard, épuisé de travaux apostoliques, besognait beaucoup plus, semble-t-il, pour Dieu et le bien commun qu’en vue de ses intérêts particuliers. Sans compter que de désastreux incendies rendirent doublement difficiles ses entreprises d’églises à bâtir et d’écoles catholiques à organiser, au bénéfice de son peuple.

Libéré de sa charge de député, M. Richard consacra ses dernières forces à son œuvre paroïssiale. C'est à ce moment, vers 1828, qu'il fonda chez lui une inprimerie et qu’il commença à publier le premier journal français et catholique des États-Unis, sous le titre: L’Essai du Michigan. Il en était à la fois le rédacteur, le typographe, le prote et le propagandiste.

Il tomba les armes à la main, le 13 septembre 1832, victime de son dévouement pastoral en faveur des malades atteints par une épidémie de choléra. Au lendemain de sa mort, en 1833, fut créé le diocèse de Détroit, avec Mgr Frédéric Résé comme premier évêque. Autre est le semeur, autre le moissonneur.

Pionnier du journalisme français aux États-Unis, seul prêtre qui ait siégé au Congrès de Washington, le sulpicien Gabriel Richard a droit à notre indéfectible admiration, à la reconnaissance de toutes les générations françaises en Amérique, y compris celle de 1950.

Julien Dubuque

Deux grands fleuves enserrent de leurs bras puissants le pays de l’Iowa, au centre nord des États-Unis. Le Mississipi à l’est, le Missouri à l’ouest, déroulent leur long ruban couleur rouge ou brune, selon la teinte des boues voisines, avant de confondre leurs eaux dans l’état du Missouri, un peu en amont de la ville de Saint-Louis.

La fertile plaine de l’Iowa fait done partie de l’ancienne Louisiane et fut d’abord explorée par des (voyageurs » français. La rivière des Moines, qui la traverse en diagonale avant de se souder au Mississipi, nous rappelle que des missionnaires français parcoururent aussi la contrée, au temps de l’Indien. La capitale de l’état est précisément la ville « Des Moines », au centre du pays. Un autre nom français, vers le nord-est, attire le regard: Dubuque. Il y a là, se mirant dans le Mississipi, une ville haute, splendidement située, centre archiépiscopal de la région. Elle porte le nom d’un Canadien qui fut son fondateur, héros quasi légendaire, dont l’aventure mérite d’être défendue contre l’oubli.

Julien Dubuque, ou Dubuc, naquit en 1762 à Saint- Pierre les Becquets, village du comté de Nicolet situé en face de Batiscan. Il appartenait à la quatrième génération canadienne d’une tige normande dont la souche au pays fut Jean Dubuque et Françoise L’Archevêque, mariés à Québee en 1668.

Que fut l’enfance de Julien Dubuque, au lendemain de la conquête, sur les bords du fleuve aux reflets changeants selon les heures et les saisons ? Quel rêve de vie aventureuse s’élabora lentement sous son front peu chargé de notions livresques ? Le moment venu, il fit comme beaucoup de jeunes gens de son temps et de sa trempe de caractère. Il

fit comme ses ancêtres normands partis de la Scandinavie. Il résolut de s’enfoncer dans l’inconnu de l'Ouest, immense pays à découvrir, à exploiter, où de puissantes compagnies de marchands de fourrures rendaient possible une vie de grand air et de complète liberté, sur les frontières mêmes de la vie indienne, au milieu d’Indiens à exploiter discrètement et intelligemment. Qui sait? Une fortune, un peu de gloire peut-être se trouve là-bas, au bout de la route ?

Vers l’âge de vingt et un ans, Julien Dubuque partit pour l’Ouest, confiant en ses deux jambes solides, en ses deux bras infatigables sur l’aviron. Le «chant du Voyageur » rythma sa longue course: « C’est l'aviron qui nous mène!...» On atteint les Grands Lacs, on pénètre au luc Michigan. Voici deux postes français de vicille fondation: Michillimakinac et la Buie Verte. On y retrouve des Canadiens, on s’oriente, on prépare une nouvelle étape vers des régions obscures de l’intérieur, vers les rives de la Wisconsin. Nous connaissons de façon certaine la présence de Julien Dubuque à la Prairie-du-Chien, en 1785. Il y précéda d’une vingtaine d’années celui qui devait, un jour, en être comme le seigneur: Joseph Rolette.

D'autres voyageurs canadiens l’y avaient pourtant précédé lui-même. En fait, depuis plus d'un siècle, depuis les travaux d'établissement eutrepris au fond du lac Supérieur par les deux frères Dulath (ville actuelle de Duluth}, en 1679, tout le territoire du Wisconsin d'aujourd'hui était marqué de pistes françaises. On passait de la baie Verte au lac Winnebago pur la rivière des Renards (tribu des Renards ou Outagamis). Le poste français de Fond-du-Lac (le nom est resté) existait, dès la fin du XVIIe siècle, à l’extrémité sud de ce lac Winnebago d’où l’on gagnait facilement la Prairie-du-Chien, par la rivière Wisconsin et ses affluents.

Un voyageur anglais de 1766, Carver, assure avoir trouvé trois cents familles à la Prairie-du-Chien, mais il n’indique pas la proportion de population blanche. Lorsque Julien

Dubuque y arriva, en 1785, les vieux habitants canadiens de l'endroit s’appelaient Michel Briscbois, Pierre Lapointe, Basile Giard, Augustin Augé, Félix Mercier. Ils vivaient de la culture d’un sol très fertile, pré naturel de dix milles carrés, sis au confluent de la rivière Wisconsin et du Mississipi. L'endroit, on le comprend, se prêtait admirablement au commerce des fourrures, et plusieurs de ces Canadiens servaient d’agents de liaison, d’interprètes entre les compagnies et les Indiens. Le clan des « Chiens », de la tribu des Renards, avait habité de temps immémorial ce plaisant coin de terre; il manifestait de la confiance aux Français qui l’avaient toujours bien traité.

Vis à vis du jeune Dubuque, la confiance des Indiens se doubla bientôt d’un sentiment d’admiration craintive, de dévouement total. Ce Canadien dépassait en puissance magique leurs meilleurs jongleurs. C’est Joseph Tassé qui nous l’assure: & Il fallut », dit-il, « peu de temps à Dubuque pour obtenir une influence étonnante sur les Sauvages. Familier avec toutes leurs superstitions, il sut, au moyen d'artifices ingénieux, de conjurations magiques, leur en imposer tellement qu’il devint pour eux une véritable idole. Son ascendant faisait même pâlir celui de leurs sorciers et jongleurs.»

Il y a quelque mystère dans la courte vie de Julien Dubuque. Seule la tradition orale nous a transmis les principaux faits desa carrière, car aucune correspondance intime n'existe de lui. Ïl savait sans doute lire et écrire. Mais, à la fin du XVIIIe siècle, nul courrier régulier ne rattachait les solitudes de l'Ouest au pays laurentien. On partait à vingt ans, et toute une vie se passait sans retour au foyer paternel; pas de nouvelles de l’absent si ce n’est, en de rares occasions, par l’arrivée d’un voyageur pris de nostalgie, désireux de finir ses jours à ombre du clocher natal.

Loin des siens et pour toujours, Dubuque identifie donc sa vie à celle de ses nouveaux et crédules voisins de la rivière Wisconsin. Le nom même qu’on lui donne reste énigmati-

que. Les Indiens l’appellent la « Petite Nuit ». Est-ce une allusion à la courte taille d’un type au teint brun? Ou plutôt, dans l’ordre moral, le nom a-t-il trait aux secrets impénétrables d’un soreier ? Les deux ensemble, peut-être.

Les secrets de Dubuque ne manquent pas, on le comprend, de caractère pratique, car l’Indien est d’abord un réaliste. «L'une des causes de l’admiration des Sauvages pour Dubuque », écrit Tassé, (était que celui-ci possédait ou prétendait posséder un antidote contre le venin des serpents à sonnettes, qui infestaient tout le pays circonvoisin.» Plus que cela. Ce diable de petit Canadien ne craignait pas de prendre dans ses mains ces dangereux reptiles; grâce à un langage mystérieux, à un sifflotement léger, le nouvel Orphée enchantait l’animal et le rendait totalement inoffensif. On comprend donc l’admiration des Indiens. Telle était leur confiance en Dubuque qu'ils le choïsissaient comme arbitre de leurs différends et que ses décisions étaient sans

appel.

L'occasion s’offrit bientôt au nouveau Salomon de tirer profit de son autorité morale sur les indigènes. Peu avant son arrivée au Wisconsin, la femme de Peosta, chef de la tribu des Renards, avait découvert, à une cinquantaine de milles en aval de la Prairie-du-Chien, du côté ouest du Mississipi, un riche gisement de plomb et de zinc. Mis en éveil, les Renards avaient ouvert le bon oeil, avec le résultat que tout ce littoral semblait garni de précieux filons. Mais leurs découvertes restaient impénétrables. L’Indien se montrait jaloux de garder pour lui seul le secret des mines cachées dans les entrailles de son territoire ancestral. (C'était là un reste de son ancienne royauté absolue sur le Nouveau

Monde.

Dubuque voulut savoir. Sans doute n’eut-il pas à poser beaucoup de questions. Lui, le confident du Grand Manitou, pouvait-il ignorer les secrets de la nature? Quelques allusions bien placées, et tout devint clair. Aussitôt, il se

mit à l'œuvre en vue de s'assurer la propriété des précieuses mines qui garantissaient sa fortune. Ses démarches abouürent à un Grand Conseil de la tribu des Renards, tenu à la Prairie-du-Chien le 22 septembre 1788, où un acte de concession en bonne et due forme lui fut délivré, qui lui cédait la propriété d’une étendue de sept lieues de front sur trois de profondeur, dans la région des mines. Voici le texte méme du curieux document que conservent les archives fédérales des États-Unis:

« Copie du conseil tenu par MM. les Renards, c’est-à-dire le chef et les braves de cinq villages, avec l’approbation du reste de leurs gens, expliqué par M. Quinantotaye, député par eux en leur présence et en la nôtre, nous soussignés, savoir, que MM. les Renards permettent à Julien Dubuque, appelé par eux la Petite Nuit, de travailler à la mine jusqu’à ce qu’il lui plaira de s’en retirer, sans lui arrêter aucun terme. De plus qui lui vendent et abandonnent toute la côte, et contenu de la mine trouvée par la femme de Peosta, sans qu'aucun blanc ni sauvage ne puisse y prétendre sans le consentement de M. Julien Dubuque; et si en cecasil ne trouve rien dedans, il sera maître de chercher où bon lui semblera, et de travailler tranquillement sans qu'aucun ne puisse le nuire ni porter aucun préjudice dans ses travaux. Ainsi nous, chefs et braves, par la voix de tous nos villages, nous sommes convenus avec Julien Dubuque, lui vendant et livrant de ce jourd’hui comme il est mentionné ci-dessus, en présence des Français, qui nous entendent et qui sont les témoins de cette pièce.

Q A la Prairie-du-Chien, en plein conseil, le vingt-deux septembre 1788.

« Bapt. Pierre, sa X marque, témoin.

& À La Austin, sa X marque, témoin.

{ Blondon de Quieneau, marque X de sa bague.

« Antagna.

{ Joseph Fontigny, témoin.»

Voici donc un jeune homme parti du Québec avec son baluchon et sa bonne santé, devenu, à vingt-six ans, propriétaire de terrains miniers dans ce qui sera demain le comté de Dubuque dans l’Iowa, avec la ville de Dubuque comme centre industriel. Les choses se passent ainsi dans le royaume des fées. Julien Dubuque, qui ne doute de rien, se montre à la hauteur de sa fortune de conquistador. Chose incroyable: il réussit à faire travailler dans ses mines de plomb, non seulement les sauvagesses que leur sexe y destine, — selon la philosophie des Renards,— mais les Indiens eux-mêmes, ces braves qui ne se croient nés que pour la guerre et les festins! Notre petit homme est un grand magicien!

Ici, sur réflexion, nous inclinons à eroire que Dubuque possédait un bon degré d'instruction, s’ajoutant à un merveilleux flair naturel. Aussi bien, un document existe, signé par lui, qui appuie cette opinion. Il s'insère dans les faits suivants.

Au traité de Versailles, en 1783, le gouvernement de Londres, en même temps qu’il reconnaissait l'indépendance des treize colonies américaines révoltées, rendit à l'Espagne la Floride et cette partie de l’aneienne Louisiane située à l’ouest du Mississipi. Le concession de Dubuque, sur la rive occidentale du fleuve, ressortissait donc au gouvernement espagnol siégeant au Cabildo de la Nouvelle-Orléans. Il y a loin, sans doute, des bouches du Mississipi au domaine des Renards de l’Iowa! Mais un excès de prudence ne nuit jamais. Dubuque crut bon de présenter, en 1796, une pétition au gouverneur Carondelet, dans les termes suivants:

« Le très humble pétitionnaire de Votre Excellence, nommé Julien Dubuque, ayant fait une plantation sur la frontière de votre gouvernement, au milieu de la population indienne qui habite le pays, a acheté des Sauvages une étendue de terre, avec les mines qu’elle renferme, et grâce à sa persévérance, il a su surmonter tous les obstacles qui entraînaient à la fois tant de dépenses et de dangers. Après avoir éprou-

vé bien des contretemps, il est devenu le propriétaire paisible d’une étendue de terre située sur la rive ouest du fleuve Mississipi, à laquelle il a donné le nom de Mine Espagnole, en l'honneur du gouvernement auquel appartient la dite étendue de terre. Comme le lieu de sa plantation n’est seulement qu’un morceau de terre, et que les différentes mines qu'il a exploitées sont dispersées, et se trouvent chacune à une distance de plus de trois lieues, le très humble pétitionnaire de Votre Excellence vous prie de vouloir bien lui accorder la” possession paisible des dites mines et terres...

« À défaut d’éloquence, je ne puis vous parler qu’avec la pure simplicité de mon cœur. Je prie le ciel de vous conserver et de vous accorder sa bienveillante protection.

« Je suis et serai toute ma vie, de Votre Excellence, le très humble, très obéissant et très docile serviteur.

« J. Dubuque.»

Nous ignorons si une main amic prêta son aide à la rédaction de ce placet. Nous aimons croire qu’il fut bien rédigé par Dubuque lui-même, dont le degré d'instruction, la délicatesse de sentiment nous apparaît fort remarquable. Lefréponse fut favorable. Après avoir soumis la requête à Andrew Todd, qui détenait le monopole de la traite sur le Mississipi, le gouverneur Carondelet donna son assentiment, le 10/novembre 1796.

L'exploitation de la Mine Espagnole se poursuivit, se fit bientôt connaître à la ronde. Dubuque reçut d’intéressantes offres de collaboration ou d’achat. Il considéra, en 1804, celle qui lui vint de la part d’Auguste Chouteau, de Saint- Louis (fils de Pierre Chouteau qui fonda en 1764 la ville de Saint-Louis, avec Pierre Laclède). Le 20 octobre 1804, en la ville de « St-Louis des Illinois », Julien Dubuque, « minéralogiste », vendit à Auguste Chouteau, négociant domicilié en la dite ville, environ la moitié de sa propriété, soit 72,324 « arpents de terre en superficie ». Cela, moyennant

le somme de « dix mille huit cent quarante-huit piastres et soixante sols » qui fut versée séance tenante, ainsi qu’il appert au registre de Sieur Antoine Soulard, « arpenteur du territoire de la Louisiane ». Dubuque et Chouteau signèrent le contrat en présence des sieurs Marie-Philippe Leduc, greffier, Bernard Pratte et Manuel-Gonzalez Moro. Advenant la mort du vendeur, le reste de sa propriété devait échoir à Chouteau ou à ses héritiers : ce qui advint en effet, moins de six ans après,

L'affaire était sans doute bonne pour Dubuque, elle fut peut-être meilleure pour Chouteau. Dès 1807, ce dernier vendit à John Mullanphy, de Saint-Louis, la moitié de ce qu’il venait d'acheter, recevant quinze imille dollars en retour.

Une description de la Mine Espagnole, telle que vue en 1805, nous a été fournie comme suit par un voyageur anglais, John McCarthy: « À six milles du Mississipi, il y a une exploitation de mines de plomb dirigée par M. Dubuque, qui a sur les bords du fleuve un établissement fortifié. Les filons sc trouvent sur une étendue de dix-sept lieues de longueur et d’une à trois en largeur. Le minerai donne à peu près 75 pour cent. M. Dubuque fond chaque année quarante milliers de livres de plomb en saumon.»

Le succès couronnait l’effort hardi et persévérant d’un Canadien chef d’entreprise, pionnier de l’industrie en terre américaine. Mais l’homme touchait déjà au terme de sa carrière.

La mort prématurée de Julien Dubuque, à quarantehuit ans, tout comme un certain côté de sa vie, reste enveloppée de mystère. On sait qu’il fut un chef, un meneur d’hommes, fin psychologue dans ses relations avec les Indiens. Il acquit sans doute une compétence technique dans le travail d’exploitation d’une mine. Où et comment lefit-:1? Quelle fut sa personnalité sociale ? Au milieu de ses durs travaux, de ses épreuves aussi sans doute, eut-il la consolation des

secours religieux procurés par le passage d’un missionnaire, à l’occasion ? Lorsque la mort «le surprit brusquement », comme dit Joseph Tassé, — ce fut le 24 mars 1810,— la pensée de l’éternité rayonna-t-elle sur son agonie? Autant de questions insolubles.

Cette mort jeta la consternation parmi les Indiens qui perdaient leur meilleur ami. Les obsèques attirèrent la tribu entière, loin à la ronde. Les grands chefs se disputèrent l'honneur de porter la dépouille à sa dernière demeure, choisie et préparée par Dubuque lui-même au sommet d’une falaise escarpée, dominant de deux cents pieds le Mississipi. Chaque soir, pendant plusieurs années, une lampe du souvenir s’alluma sur son tombeau, gage de la fidèle reconnaissance indienne. Chaque année, à l'anniversaire de sa mort, la tribu faisait solennellement un pèlerinage du souvenir vers la haute falaise couronnée de sapins.

Avec le temps, le nom de Dubuque entra graduellement dans la légende, et sa tombe originale attira même des touristes. George Catlin, qui la visita en 1840, nous en a laissé une description. «( Le tombeau de Dubuque », dit-il, « est un lieu célèbre sur les bords du Mississipi . .. Le pionnier s’établit au pied de cette énorme falaise, sur le sommet de laquelle il érigea le tombeau qui devait recevoir son corps, puis il plaçca une croix sur sa tombe avec sa propre inscription. Après sa mort, son corps fut mis dans le tombeau à sa demande, ou plutôt exposé avec apparat, car il était recouvert d’un linceul seulement, sur une grosse pierre plate... On y jette un coup d'œil à travers un grillage. »

Au moment où Catlin visitait l’historique falaise, la ville de Dubuque, née officiellement en 1833 (la même année que Chicago), possédait déjà son premier évêque: Mgr Mathias Loras, un Lyonnais comme ses deux collègues: Mgr Portier et Mgr Chanche, évêques de Mobile et de Natchez, à l'extrémité sud de la Louisiane ancienne. Mgr Loras avait pris possession de son siège en 1837. Ajoutons qu'aujour-

d’hui, la belle ville de Dubuque est un centre archiépiscopal qui rayonne sur les diocèses suffragants de Des Moines, Sioux City, Davenport, Cheyenne, Grand Island, Lincoln et Omaha, dans les états de l’Iowa, du Nebraska et du Wyoming.

Sur une population totale de 2,600,000 âmes, l’état de l'Iowa compte présentement 50,000 descendants de Français. On dit qu’ils se souviennent de leurs origines.

Joseph Rolette

Joseph Rolette

Ils ne manquent pas de pittoresque, les vieux noms français semés, comme autant de fleurs jolies, parmi les villes et villages du Wisconsin, au sud du lac Supérieur: Eau-Claire, Marinette, Fond-du-Lac, Racine, Portage, Juneau, Platteville, Baie-Verte ... Cette dernière, à la vérité, s’est muée en Green Bay, et le souvenir des premiers explorateurs fran. çais s’efface trop facilement des rivages des lacs Michigan et Supérieur: depuis Milwaukee fondée par Salomon Juneau, en remontant jusqu’à Superior, ville née à l’extrémité occidentale du lac Supérieur, des premiers travaux de Jean- Baptiste Lefebvre.

Pourtant, sur la frontière sud-occidentale du Wisconsin, au confluent du Mississipi et de la rivière Wisconsin, le nom prosaïque de Prairie-du-Chien se détache encore, au sud de la ville de La Crosse. Il évoque l’ancienne tribu indienne des « Chiens », branche de la grande famille des Sioux, qui possédait ces prés fertiles. Si nous croyons au mérite des fondateurs, ce nom doit aussi nous rappeler le souvenir d’un fils remarquable du Canada français, qui en fut le pionnier.

Joseph Rolette, né à Québec en 1781, appartenait à une famille aisée; une douce vie bourgeoise s’offrait à lui, entre la citadelle et le séminaire où il fit un cours d’études complet. On espérait le voir revêtir la soutane. Il se sentait plutôt des aptitudes pour la mer et les expéditions lointaines, même lorsque son père s’y opposait par le « cachot » au pain et à l’eau. Une fugue manquée, à bord d’un vaisseau en partance pour l’Europe et qui revint déposer son rat de cale au quai de Québec, fit comprendre à la famille qu’elle ne retiendrait pas longtemps, malgré lui, le jeune aventurier.

Il quitta Québec à vingt-deux ans, en 1803, pour essayer d’un commerce à Montréal. Au bout de deux ans, la nostalgie de l'inconnu et l’appât d’une fortune rapide le poussèrent à Détroit. Alléché par les promesses d’un traiteur écossais, Murdoch Cameron, alors résident au Lac-qui- Parle, dans le Minnesota, Rolette pénétra plus avant dans la forêt grouillante de bêtes à fourrures. A pied ou en canot, il atteignit, en 1806, la Prairie-du-Chien où aboutissaient ces deux grands « chemins qui marchent »:le Mississipi et le Wisconsin. C'était l'endroit de traite par excellence comme le furent, pour les mêmes raisons de rencontre des eaux, les postes de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick, de Tadoussac, des Trois-Rivières et de Montréal.

Joseph Rolette devait passer sa vie à la Prairie-du-Chien et y faire une fortune comme traiteur à son compte personnel. Il y épousa, dès 1807, une orpheline de quatorze ans, Marguerite Dubois, dont le père, un Canadien coureur des bois de l’Ouest, avait été assassiné par un Indien. La jeune fille avait été élevée par Julien Dubuque, autre Canadien fondateur, à soixante milles de la Prairie-du-Chien, d’une ville de l’Iowa qui a gardé son nom.

A défaut de prêtre, le mariage de Joseph Rolette eut lieu devant quelques témoins qui étaient ses compagnons de traite. La jeune femme succomba à la tuberculose à vingtquatre ans, au début de l’année 1817. Trois mois après sa mort, le 23 avril 1817, un religieux Trappiste,le Père Joseph Dunand, visita pour la première fois la Prairie-du-Chien et suppléa aux cérémonies du baptême des trois filles de Rolette: Émilie, Élisabeth et Henriette. Deux ans après, le pionnier se remaria à une ( Américaine », miss Jane Fisher. Mariage politique? Le pays de l'Ouest glissait de plus en plus sous la coupe des garnisons de l’Oncle Sam, et Rolette profita sûrement des relations sociales que lui valut son nouveau statut matrimonial. Trois autres enfants lui naquirent: Joseph, Virginie et Frédéric.

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Joseph Rolette ne fut pas seulement un habile commerçant, un industriel ingénieux, le pionnier de la navigation sur les lacs et les fleuves de l'Ouest. Il mérita de plus le beau titre de « père de l’agriculture » au Wisconsin. Propriétaire d’un immense domaine, il faisait cultiver mille acres de terre et possédait de nombreux troupeaux. Il savait recevoir avec honneur les personnages civils ou religieux de passage en son pays. C’est ainsi qu’en juillet 1839, il eut la joie d’accucillir Mgr Loras, premier évêque de Dubuque depuis deux ans. Le prélat nous a laissé quelques notes de cette visite.

& La Prairie-du-Chien, dit-il, est un village français composé d’environ mille habitants; il appartient au diocèse du Détroit. Point d'église, point de prêtre. On nous conjura d'y passer quelques jours: une telle demande pouvait-elle être refusée ? Après douze jours d'instruction ..., nous avons été assez heureux pour baptiser 25 catéchumènes, bénir 20 mariages, administrer la sainte communion... et donner la confirmation à 52 personnes: enfin, placer solennellement la première pierre d’une église qui aura cent pieds sur cinquante.»

Notons en passant que la Prairie-du-Chien, fort distante de la ville de Détroit, se trouve à une soixantuine de milles seulement de Dubuque, ville située sur la rive opposée (rive ouest) du Mississipi. En 1839, l’évêque de Détroit était Mgr Frédéric Résé, premier titulaire de ce siège depuis six ans. Il eut comme coadjuteur et administrateur du diocèse, à partir de 1841, Mgr Pierre-Paul Lefebvre, qui garda les rênes jusqu’à sa mort, en 1869.

Après avoir logé chez lui Mgr Loras, Joseph Rolctte se fit avec joie l’insigne bienfaiteur de la paroisse naissante, dédiée à saint Gabriel (elle appartient aujourd’hui au diocèse de La Crosse). Rolette donna l'emplacement de l’église, il combla de ses aumônes le premier prêtre domicilié à la Prairie-du-Chien: l'abbé Joseph Cretin qui devint, en 1851, premier évêque de Saint-Paul, au Minnesota.

Quelle était la personnalité de Joseph Rolette? L’historien des Canadiens de l'Ouest, Joseph Tassé, nous fournit quelques précisions. («Il était de taille moyenne », dit-il. « De frêle qu’il était d’abord, il devint avec les années fort robuste. Ses yeux étaient bleus, grands et d’une expression pleine de douceur, sans manquer d'énergie. Sa tête était remarquablement belle, et un artiste américain en fut tellement frappé qu'il demanda à Rolette la permission de faire son portrait.»

Le biographe ajoute: « Rolette conserva toujours dans son langage et dans sa correspondance une teinte classique, que le milieu peu littéraire où il s’agitait ne put faire disparaître. Sa correspondance, tenue indifféremment en français ou en anglais, décèle un esprit vif et une intelligence bien cultivée. Dans ses dernières années, il aimait revoir les livres qui avaient fait l’objet de ses premières études. Un volume d’Horace lui étant un jour tombé sous la main: « Voilà », dit-il vivement, «un vieil ami que je n’ai pas revu depuis longtemps! »

Son prestige était grand sur les tribus indiennes de l'Ouest. A tel point que les Sioux l’avaient surnommé Shéo — « le roi ».

Le valeureux pionnier mourut d’apoplexie, à soixante et un ans, le ler décembre 1842. Ïl repose dans le cimetière catholique de la Prairie-du-Chien, à côté de sa première femme et de plusieurs de ses enfants. Ajoutons que son fils Joseph, né de la seconde femme et surnommé le « roi de ia frontière », joua le même rôle de pionnier et de chef à Pembina, dans le Dakota-Nord, près de la frontière du Manitoba. Son mariage avec Angélique Jérôme, descendante d’une ancienne famille française de Saint-Louis (Missouri), fut béni par le Père Taché (futur Mgr Taché), en 1845. Joseph Rolette, fils, fut député du district de Pembina à la première législature du Minnesota, en 1852 (le Dakota ne fut détaché que plus tard du Minnesota). Les deux premiers députés du

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district de Pembina, Joseph Rolette et Antoine Gingras, se rendirent à Saint-Paul, pour la première assemblée des Chambres, dans un traîneau à chiens.

Souhaitons que les années actuelles, qui marquent le centenaire de tant de féconds labeurs accomplis par les pionniers canadiens de l'Ouest, marquent aussi un renouveau de notre gratitude envers ces courageux semeurs du verbe français et de la foi chrétienne. Souhaitons que l’œuvre des pionniers se prolonge par la fidélité de leurs fils!

Jacques Porlier

La vie de grand air et de large liberté qui était celle du rabatteur et du marchand de fourrures de l'Ouest, au temps des pionniers, n’attira pas seulement là-bas le jeune aventurier canadien sans ressources matérielles et sans études, riche de sa seule endurance physique et de sa belle santé. On comptait aussi, parmi les traiteurs canadiens de la région des Grands Lacs et de la Rivière-Rouge, plus d’un ancien élève des séminaires de Québec et de Montréal. Jacques Porlier, le sujet du présent crayon historique, fut de ce nombre.

Porlier, nom parisien transplanté de bonne heure au Canada, ne semble pas s’y être beaucoup multiplié. Nous connaissons un groupe de Porlier (les Acadiens disent une talle) en Gaspésie méridionale. On dit qu’un autre groupe assez important existe du côté du Michigan et du Wisconsin. La ville de Montréal, ce tableau synoptique des noms français du Canada, n’en renferme pas un grand nombre.

L'ancêtre, Claude Porlier, né en 1652 dans la paroisse de Saint-Séverin à Paris, épousa à Québec, à trente ans, Marie Bissot. Il s’occupa de commerce et mourut jeune, en 1689. C’est par son fils Claude-Cyprien-Jacques, né à Québec en 1683, que le nom s'établit définitivement. Ce chef de la deuxième génération épousa à Lachine, en 1719, Angélique Cuillerier; il fut marchand à Montréal, où il décéda en 1744. L'un de ses fils fut l’abbé Pierre-Antoine Porlier, ordonné en 1748, curé à Sainte-Anne de la Pocatière pendant trente ans (1749-1778), et qui mourut curé de Saint-Ours (Richelieu) en 1789. L'abbé François-Pascal Porlier, qui fut curé à Terrebonne de 1829 à 1846, se rattachait à la même branche familiale.

Un frère de l’abbé Pierre-Antoine Porlier, nommé Char les, marié à Geneviève Lambert, eut un fils, Charles-Alexis, né en 1754, qui réalisa, le premier de la famille apparemment, l’idée d’aller «faire sa vie » dans l'Ouest. On le trouve un jour { garde-magasin du Roi », à Détroit, et il porte dans l’histoire le nom de Porlier dit Vincennes, au souvenir sans doute du poste français de Vincennes dans l’Indiana. Nous ignorons le lien exact de parenté qui rattachait Charles- Alexis Porlier au héros de la présente étude. JI semble, en tout cas, que sa présence et son rôle, là-bas, exercèrent une influence sur l’orientation de la vie de Jacques Porlier.

Ce dernier naquit à Montréal en 1765, au lendemain de la conquête. Il fréquenta le séminaire des Sulpiciens, il y puisa une solide instruction et commença même l'étude de la théologie. Faute de vocation il coupa court et, comme beaucoup de Porlier, s’adonna au commerce.

C’est à l’âge de vingt-six ans, en 1791, que Jacques Porlier, probablement en quête d’une fortune plus rapide, prit le chemin de l’Oucst. Sans doute connaissait-il d’avance un autre pionnier plus âgé que lui, parti depuis plusieurs années: Charles Réaume, né à Laprairie en 1752, beau-frère de Simon Sanguinet, riche marchand de Montréal. Réaume vivait au pays des Grands Lacs depuis une douzaine d’années, type de l’aventurier sans crainte ni souci. Jacques Porlier le rejoignit au pays de la Baie Verte, dans le Wisconsin septentrional. Cette rive occidentale du lac Michigan avait été explorée, depuis déjà un demi siècle, surtout par Augustin Langlade et son fils Charles. Ce dernier fut, vers 1745, le premier à se fixer de façon permanente sur le site de la ville actuelle de Green Bay. Réaume et Porlier travaillèrent ensemble une couple d’années, aux ordres du gendre de Charles Langlade: Pierre Grignon, autre pionnier de l’époque de 1780. Le jour, Jacques Porlier trafiquait avec les Indiens, s’efforçant d’obtenir les plus belles fourrures de renard, de vison ou de rat musqué, contre quelques menus articles de verroterie. Le soir, à la clarté

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