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compagne dévouée au temps présent de la prospérité comme aux jours déjà anciens de la cabane isolée en pleine forêt, gouvernait avec sagesse cette jeune troupe vigoureuse, éveillée à tous les espoirs d’un grand pays naissant. Un évêque et quelques prêtres desservaient maintenant le Wisconsin. Mais les instituteurs catholiques étaient bien rares. En attendant mieux, Juneau prit l'habitude de réunir chez lui, le dimanche, les enfants catholiques. Lui-même, uvec sa femine, les catéchisait, les préparait à leur première communion.
A cette existence d'homme heureux dans sa famille, heureux dans ses entreprises, que manquait-il encore ? L’épreuve peut-être? Elle ne lui manqua pas plus longtemps. Voici ce qui se passa vers 1848, il y a cent ans, au dire de l'historien des « Canadiens de l'Ouest », Joseph Tassé:
« Vers cette époque, Juneau éprouva des pertes considérables dans les différentes entreprises commerciales qu’il dirigeait. Étranger aux roueries de la spéculation, il paya bien cher sa trop grande confiance dans certains individus, qui exploitèrent sa bonne foi. En quelques années, toute sa fortune passa entre les mains d’adroits fripons, qui s’étaient probablement ligués pour s'emparer de ce riche butin. Juneau supporta courageusement sa ruine. Il paya scrupuleusement ses créanciers et vendit ses biens pour satisfaire leur voracité. Puis il s’éloigna de Milwaukee, l’âme pleine de regret, mais non découragé, pour aller chercher de nouveau dans la solitude, comme aux premiers jours, les moyens de donner du pain à sa famille.»
Mais Salomon Juneau et Josette Viau n'avaient plus l’élan de la jeunesse. Tous deux usés par le travail, courbés par l’épreuve et attristés du spectacle de l’ingratitude de certains anciens obligés, ils ne trouvèrent pas, dans leur nouveau poste de Theresa (comté de Dodge, à l’ouest de Milwaukee), l'atmosphère heureuse du passé. Du moins réussirent-ils à amorcer un commerce avec les Indiens du nord, assurant ainsi la paix de leurs derniers jours L'épouse
mourut la première, à 51 ans, en novembre 1855. Et la route se fit plus solitaire encore devant les pas du pionnier vieillissant.
Un publiciste américain, James S. Ritchie, frappé du rapide développement du pays du Wisconsin et désireux de hâter sa croissance parfaite, mit alors au jour une étude intitulée: Wisconsin and its resources. Le cas de Salomon Juneau lui parut extraordinaire. Les lignes suivantes méritent d’être conservées:
« Il est très rare, en ces temps de fiévreuse activité, que les hommes vivent assez longtemps pour voir la réalisation de leurs vues, qu'il s’agisse de tailler un domaine dans la forêt ou de fonder une ville. Mais Salomon Juneau, le premier habitant blanc de Milwaukee, est une rare et honorable exception. Aussi, lorsqu'il lui arrive de fouler les bords de cette magnifique rivière, sur lesquels il est venu planter sa tente en pleine solidude, combien de souvenirs doivent assiéger son imagination, en se reportant aux scènes de sa jeunesse! Où sont les indigènes qui ont fait la traite avec lui? Hélas, leur histoire est devenue une « vieille histoire », qui excite maintenant peu d’intérêt. Et les hardis pionniers qui se groupèrent autour de sa cabane, dont l'amitié avait été cimentée par une vie de privations supportées en commun, ils sont disparus eux aussi. Aucun vestige ne reste de la cabane du premier colon. Sur ses débris a surgi une grande et populeuse ville. Son humble gîte a été remplacé par des milliers de maisons. La forêt qui retentissait autrefois du bruit de sa hache, voit aujourd’hui s’agiter une population active sur les lieux mêmes où, il y a moins de quarante ans, il abattit le premier arbre . .. Lui aussi arrive au terme d’une vie accidentée et utile. Puisse la fin du pionnier être paisible et heureuse ! »
Non, le fondateur de Milwaukee n'avait rien oublié du passé: ni les joies ni les douleurs. Son rêve le plus cher était de retourner un jour, sa fortune rétablie, vieillir et mourir dans la ville née de ses travaux, de son optimisme de jeunesse.
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Mais quel est l’homme valide, capable d’une activité quotidienne, qui accepte facilement la retraite du vieillard ? Surtout quand cet homme a été un chef... Malgré ses soixante-trois ans et la fatigue croissante, Juneau se croyait encore capable de refaire sa fortune, tout en s’occupant des affaires publiques d’un pays en passe de devenir une grande nation.
Une grande nation ne se fonde guère sans lutte et sans souffrance. L’agitation anti-esclavagiste secouait alors la partie septentrionale des États-Unis, le nord-est surtout. Lorsque, en 1850, la Californie demanda à entrer dans l’Union comme État sans esclaves; lorsque, deux ans plus tard, Mme Beecher Stowe (née à Litchfield, Connecticut) publia la Case de l'Oncle Tom, les passions populaires montèrent de plusieurs degrés. L'élection présidentielle de 1856 donna lieu à des scènes qui présageaient une prochaine guerre civile. James Buchanan, candidat du parti démocratique, l’emporta finalement sur le général Frémont qui représentait les républicains ou anti-esclavagistes (le père du général, Louis-René Frémont, né à Quebec, était passé en Virginie vers 1800).
Le Wisconsin n’échappait pas à la fièvre contagieuse d’une politique exaspérée. Salomon Juneau fut, en 1856, l'un des délégués de l’État à la convention démocratique de Cincinnati, qui choisit Buchanan comme candidat. A l'heure de la votation, en novembre, il n’hésita pas à faire douze milles en voiture, par de mauvais chemins et sous une pluie battante, pour appuyer son homme. Il rentra chez lui transi de froid et mouillé jusqu’aux os, grelottant d’une fièvre envahissante. Peu habitué à se douilleter, il ne s’alita que lorsqu'il était trop tard pour éviter une issue fatale. Ecoutons son biographe nous raconter ses derniers moments:
« Le 13 novembre, Juneau se leva de bonne heure et dit à l’un de ses compagnons: « J’espère être bientôt à Milwaukee; je serai heureux de revoir cette ville, car je ne pense pas y avoir un seul ennemi. Quelques instants après, il fut
pris d’une grande faiblesse. Deux médecins furent mandés immédiatement, mais leurs secours furent inutiles. La mort devait l'emporter sur la science et l’amitié. Vers quatre heures de l’après-midi il reçut les secours de la religion. Un missionnaire lui ayant administré les derniers sacrements, le mourant sembla mieux. Sa raison, qui ne l’avait pas abandonné un instant, devint plus active que jamais, et il profita de ses derniers moments pour dicter une lettre d’amour et d’adieu à ses enfants. Après cet acte de tendresse paternelle, il regarda en face son fidèle compagon, M. Beall, et lui dit avec l’accent de la véritable douleur: « Il m'est pénible de mourir ici... J'avais toujours espéré de reposer à Milwaukee.» Puis, se croïsant les bras sur la poitrine et poussant un profond soupir, il murmura ces mots: «Ma femme! je vaiste rejoindre. » Ce furent ses dernières paroles. À deux heures et demie du matin il n’était plus.» (Joseph Tassé, Les Canadiens de l'Ouest, I, 228.)
Ainsi mourut, en chrétien courageux et confiant, le fondateur de Milwaukee. «Tous ceux qui l’ont connu l'ont aimé », déclare son ami intime et témoin de la dernière heure, S. W. Beall, qui fut lieutenant-gouverneur du Missouri. Jamais traiteur n’inspira un plus grand respect aux Indiens. Ses funérailles eurent le cachet solennel d’un deuil public qui associa blancs et indigènes.
Mais la ville de Milwaukee devait un hommage particulier à la mémoire de Salomon Juneau. Avec insistance, la voix du peuple réclama les cendres du fondateur. Le Daily Wisconsin, journal local, assura le succès de cette requête. La translation des restes eut lieu le 28 novembre 1857 et donna lieu à une émouvante manifestation. Dix mille personnes, le général Grant et son état-major en tête, firent cortège au pionnier d'autrefois. La cérémonie religieuse se déroula à la cathédrale, sous la présidence de Mgr Henni. Un éloquent prédicateur, le Père Teardon, prononça un éloge funèbre. Puis une foule immense accompagna jusqu’au cimetière du Calvaire la dépouille mortelle du « noble et bon
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Juneau ». — « Milwaukee peut être fière de cet événement », constate le Daily Wisconsin. « La vertu n’est pas éteinte daus le cœur de notre peuple. Nous savons encore honorer le digne et vertueux citoyen.)
Aujourd’hui, un siècle après le décès du fondateur de Milwaukee (ville de 600,000 âmes), y a-t-il encore, au pays laurentien de L'Assomption et de Repentigny (où fut baptisé Juneau), des arrière-cousins, des arrière-neveux qui gardent vivant, dans leur souvenir et dans leur arbre généalogique, l’homme intrépide dont s’honore l’état du Wisconsin ? Il serait bien intéressant de le savoir. Tout comme il serait intéressant de connaître quelque chose de la lignée directe de Salomon Juncau aux États-Unis, par ses fils Narcisse, Paul, François, Eugène, Louis-Amable et Bonduel, par ses filles Henriette (madame Fox, de Shaunon, Illinois), Thérèse (madame White, de Milwaukee) et Hélène (madame Walter, de Fond-du-Lac, Wisconsin).
L'état du Wisconsin, qui a eu la noble pensée de se faire représenter en permanence au Capitole de Washington par la statue du Père Marquette, garde sans doute de nombreux liens humains, plus ou moins connus, avec le Canada français, avec la Province « qui se souvient ». Sur une population totale de 3,200,000 âmes, cet état compte une population d’origine française se chiffrant à 100,000, dont 50,000 se disent encore capables de parler français. Parmi les choses intéressantes qu'offre la ville de Milwaukee à la curiosité du visiteur, on remarque l'Université Marquette et le Pare Juneau.
* = Lo Se
Prudent Beaudry
Prudent Beaudry
Partis à la conquête de l’immense hinterland de l'Ouest, les Américains de l’époque 1800-1850 ne devaient s’arrêter que devant les flots du Pacifique. On sait comment le troisième président des États-Unis, Thomas Jefferson, rendit possible cette expansion gigantesque. Ce fut lui qui, après avoir négocié avec Napoléon la facile acquisition de la Louisiane, obtint du Congrès de Washington le vote d’une somme de $2,500 destinée à soutenir l’expédition de Lewis et Clark à travers les espaces inconnus de l'Ouest. Rappelons que six Canadiens firent partie de cette expédition commencée en 1804, qui dura deux ans: le guide-chef était Toussaint Charbonneau, déjà rompu aux difficultés du sinueux Missouri, du plateau de la Roche Jaune (Yellowstone Park) et du fleuve Columbia. Lewis et Clark étaient d’intrépides jeunes gens, mais sans expérience particulière dans ce genre d'entreprise: Lewis agissait naguère comme secrétaire de Jefferson. Ce fut l'expérience, l’indomptable énergie des guides qui assura le succès de l’expédition, dont tout le crédit fait aujourd’hui la gloire de deux noms américains devenus comme légendaires.
Les montagnes Rocheuses traversées et la « Rivière de l'Ouest » (Columbia) reconnue jusqu’à son embouchure, ce fut vers les pays du Sud, voisins du Mexique, que se portèrent ensuite les regards avides des maîtres de Washington. Nous n’avons pas à raconter ici de quelle façon se prépara, par la ruse, et se réalisa manu militari la conquête du Texas, première étape de cette seconde marche vers le Pacifique. Dès 1821, dès le moment où le Mexique, après onze années de lutte, finissait par se libérer du joug espagnol grâce à la victoire décisive de Tampico, bon nombre d’Américains des états du Sud: Mississipi, Louisiane, Missouri, s’infiltrèrent
au pays des Tejas (ou « amis») avec l'intention secrète d’annexer ce vaste territoire à la République, au moment opportun. (Le « noyautage » n’est pas une invention du XXe siècle!) Lorsqu'ils se crurent assez forts, ces nouveaux venus prirent prétexte des troubles qui agitaient le Mexique pour refuser obéissance aux lois. Ce fut la guerre. Le président Santa Anna vainquit d’abord les rebelles, mais finit par succomber devant les troupes du général Sam Houston, à la bataille de San Jacinto. Le Texas, d’abord constitué en république indépendante, se hâta, selon le plan prévu, de demander son annexion aux États-Unis. Le nouvel état fut admis dans l’Union en 1845, sept ans après que le Canadien Michel Branamour Ménard, neveu de Pierre Ménard (le grand pionnier de l'Illinois) eût jeté les bases de la ville de Galveston au Texas. (Michel Ménard représenta plus tard son comté au Congrès.)
Un différend survenu, en 1846, entre Washington et Mexico au sujet des frontières occidentales du Texas, fournit le prétexte d’une nouvelle agression américaine, d’une nouvelle poussée vers le Pacifique. Cette fois, la lutte dura deux ans, elle fut rude et sanglante. Enfin, en 1848, l’armée du général Scott acheva sa victoire par la conquête définitive du Nouveau-Mexique. Pendant ce temps, le colonel Jean- Charles Frémont, en voyage d’exploration (?) en Californie, acceptait de diriger la lutte des colons de ce pays du littoral, en révolte contre le gouvernement mexicain. Il en résulta la facile conquête de la Californie qui devint en 1850, en même temps que le Nouveau-Mexique, un état de l’Union américaine. Le succès était complet. La marche vers l'Ouest avait atteint son ultime but: le drapeau étoilé flottait désormais d’une mer à l’autre, sur les deux océans qui baïignent l’Amérique.
Un bonheur en accompagne parfois un autre. Il arriva ceci. À la fin de janvier 1848, quelques jours avant la signature du traité de Guadeloupe-Hidalgo qui confirmait la conquête du Nouveau-Mexique et de la Californie, un aide-
meunier américain, John Marshall, trouva accidentellement une pépite d’or dans l’eau du moulin de Coloma, dans la vallée de Sacramento en Californie, sur la terre de son maître le capitaine Sutter, pionnier d’origine suisse. On sait — disons-le en passant — que la découverte de Marshall ne fut pas précisément un «bonheur » pour son patron. Volé, pillé, ruiné par la nuée d’aventuriers qu’attira aussitôt le mirage de l'or, Sutter mourut pauvre, dépossédé de ses biens. Quant à Marshall, il perdit la raison. Le comté et le village de Sutter, cent milles au nord-est de San Francisco, évoquent ces dramatiques souvenirs.
Mais l’or est là quand même, le long du versant occidental de la Sierra Nevada (la Chaîne Neigeuse), dans le Gold Beit de la Californie, et non plus seulement en Sibérie ou en Australie. L’âpre course, la formidable ruée à la fortune se poursuit, devient implacable. 4« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal », arrivent de tous les points de l’Amérique et de l’Europe, singuliers conquérants, des oiseaux de fortune et de pillage. Malheur aux faibles, malheur aux timorés! Ici règne, quelques années, la féroce loi de la jungle!
Cette heure de fièvre collective a laissé inscrits, dans les annales du Texas, du Nouveau-Mexique et de la Californie, des noms de voyageurs, d’explorateurs, de commerçants canadiens qui, en règle générale, voulurent tirer profit de l’aventure nouvelle sans, pour cela, faire litière de la conscience et de l'honneur. Ils se montrent braves, hardis, téméraires même, mais non pas vulgaires pillards ou assassins. Un souvenir géographique atteste la présence de pionniers canadiens très tôt, au Nouveau-Mexique: c’est la rivière Canadienne, cours d’eau considérable qui a sa source aux environs de Las Vegas (les Plaines), traverse le Texas septentrional et se joint à la rivière Arkansas pour couler au Mississipi. Elle évoque l'aventure de ce groupe d'employés de Ja compagnie de la baie d'Hudson: Charles Beaubien, Gervais Nolin, Pierre Lespérance, Pierre et Antoine Leroux,
avec des compagnons, qui s’égarèrent dans la forêt et finirent par tomber prisonniers aux mains des Mexicains. Soupçonnés d'espionnage, conduits au Mexique et traduits devant le gouverneur espagnol du temps, — c'était vers 1810,— il furent défendus et sauvés par l’éloquence d’un de leurs compagnons de courses, Manuel Alvarez, qui favorisa ensuite leur établissement dans le nord du Nouveau-Mexique. Certains d’entre deux, tel Charles Beaubien qui possédait un bon degré d'instruction, jouèrent un rôle considérable dans l’organisation des nouveaux territoires de l’Union américaine.
On connaît aussi la légendaire odyssée de François- Xavier Aubry, dit Francœur, qui, insoucieux des saisons comme des brigands, fit pendant des années la liaison, au moyen de caravanes de bœufs ou de chevaux transportant des masses de marchandises, entre Saint-Louis du Missouri et les nouveaux pays du Pacifique. C’est en 1845, à vingt et un ans, que ce hardi Canadien, né à Maskinongé, se rendit pour la première fois directement de Saint-Louis à Santa- Fé, au Nouveau-Mexique. Le nom d’Aubrv est surtout resté célèbre aux États-Unis pour un fait unique dans les annales militaires de la République. En 1818, à la demande du major Easton qui commandait au fort Union (Nouveau-Mexique), il alla porter au bureau de poste le plus rapproché, qui se trouvait être Independence, sur le Missouri (près de Kansas City), à huit cents milles de distance, un message de grande importance. On lui avait promis mille dollars s’il délivrait le message en dix jours. Il galopa jour et nuit par des chemins impossibles, creva six chevaux, traversa plusieurs rivières à la nage, courut lui-même quand les chevaux manquèrent, manges six fois et arriva au but le sixième jour. Mais il mourut à trente ans, en 18514, lâchement assassiné. Son nom survit dans la belle route: Aubry Highway, qui relie Saint-Louis à Santa-Fé.
Moins sensationnel peut-être, mais non moins honorable et utile fut le rôle joué sur la côte du Pacifique par le pionnier canadien dont le nom ouvre la présente étude. À coup sûr,
le nom de Prudent Beaudry mérite de survivre en Californie et particulièrement dans la ville moderne de Los Angeles dont il fut l’un des bâtisseurs, peu après le temps où Aubry étonnait par ses exploits les « ranchers » du Sud-Ouest.
Les précisions nous manquent sur la famille de Prudent Beaudry, fils de la paroisse de Sainte-Anne des Plaines, au comté de Terrebonne. Nous croyons qu'il se rattachait à la tige poitevine de Toussaint Beaudry, qui épousa Barbe Barbier à Montréal en 1670. Son frère Victor Beaudry, né à Sainte-Anne des Plaines en 1831, le précéda sur la côte du Pacifique qu'il atteignit dès 1849, au début de la grande ruée vers les mines d’or. Prudent Beaudry prit le même chemin, c’est-à-dire la route de Panama d’abord, au début de 1850. Les deux frères, logés sous la tente à San Francisco, comme le plus grand nombre des 2,000 habitants du lieu, tirèrent leur vie d’une petite industrie: la fabrication d’un sirop qu’ils écoulaient dans les camps de mineurs et dans les villages naissants, à l’intérieur du pays.
Mais ce n’était là que du temporaire. Vers la fin de 1850, chacun des deux prit sa route individuelle. Victor commença une série de grands voyages qui devaient le conduire en Amérique Centrale, à Washington pendant la guerre civile de 1861-65, puis au Missouri, pour le ramener enfin en Californie où il finit riche propriétaire d’une mine d’or, dans le comté d’Inyo. Quant à Prudent, d'humeur plus sédentaire peut-être, il séjourne d’abord deux ans à San Francisco, le temps d'étudier la situation et de se munir de quelque argent.
A cette époque, la population de la Californie tout entière ne dépasse guère 50,000 âmes. Mais le rush occasionné par la découverte de l’or y verse, de mois en mois, des immigrants comme ce Jean-Louis Vignes, nom prédestiné d’un Bordelais qui sera bientôt le premier à se livrer de façon « scientifique » à la viticulture en Californie (Calor de forni: chaleur de four). Tout un ensemble de ressources en puissance: pêcheries productives, fécondité du sol, variété et
abondance des fruits, vignobles qui se développent rapidement, mines précieuses, en attendant le pétrole, toutes ces gâteries de la nature en faveur d’un pays où la neige n'existe qu’au sommet des montagnes, promettent un brillant avenir à la terre conquise par Jean-Charles Frémont, fils d’un Québecois, vainqueur d’hier qui est élu, en 1850, premier sénateur de la Californie et qui deviendra gouverneur de l’Arizona en
Sans trop se laisser émouvoir par l’appât des placers de la vallée de Sacramento, Prudent Beaudry prit le parti de cultiver plutôt le mouvement de spéculation immobilière que déterminaient les nouvelles conditions de la vie au Pacifique. Au mois d’avril 1852, il passa de San Francisco à Los Angeles, — « la cité de la Reine des Anges », el pueblo de la Reina de Los Angeles. Cette petite ville mexicaine, aux mains des Américains depuis six ans, apparaissait merveilleusement située entre la Sierra Nevada et l’océan, parmi l’abondance verdoyante et parfumée des orangers, citronniers, pêchers, parmi les mille feuillages décoratifs d’une luxuriante nature, dans une atmosphère de joie et de santé. Un riche avenir s’y dessinait, même à cette époque où il eût été fou de songer à la fantasmagorie de Hollywood!
Beaudry arriva à Los Angeles avec un stock de marchandises valant environ mille dollars. Il sut en tirer si bon parti qu’un mois après, sa fortune naissante dépassait vingt mille dollars. Associé à un capitaliste américain, 1] continua d’arrondir sa « boule de neige », mais sans dessein arrêté de s’établir définitivement au Pacifique. En effet, en 1855, il revint à Montréal, fit un voyage de quelques mois en Europe, puis sembla vouloir se fixer dans la métropole canadienne. Soit déception, soit nostalgie des palmiers verts, il reprit le chemin de la Californie. Au mois de janvier 1862, il était de retour à Los Angeles, pour le reste de sa vie.
Engagé dans l'exploitation d’une mine, Beaudry dut d’abord subir une perte considérable. Loin de l’abattre,
cet insuccès ne fit qu’aiguiser son ambition en mûrissant son expérience. Délaissant les mines d’or déjà en voie d’épuisement, — c’est vers la Colombie canadienne et la rivière Fraser que se dirigent maintenant les prospecteurs, — l’homme de vision décide de s’intéresser uniquement à une chose fondamentale: la spéculation sur propriétés foncières. Il entrevoit un brillant avenir pour la ville de Los Angeles naissant à la vie moderne: tant d'avantages naturels sont là réunis! Il favorisera cette croissance, et le progrès de la ville fera sa propre fortune personnelle.
Prudent Beaudry prend donc le risque, il joue le tout pour le tout. Il consacre une bonne partie de ses économies à l’achat de vastes terrains sis hors des limites de la ville, en pleine campagne et parmi les collines en friche. Surprise, sourires de certains sages: jamais la ville n’atteindra ces collines, Beaudry va se ruiner! ... Lui, silencieux et réfléchi, va son chemin et dévoile peu à peu ses projets. En 1868, il organise la compagnie d’aqueduc de Los Angeles et en garde la présidence. Nouveaux sourires, nouveaux avis de ruine éventuelle. Cependant, les terrains se vendent bien, et Beaudry encaisse de gros profits. Ainsi, le Beaudry Tract du Los Angeles d’aujourd’hui, quartier qui lui a coûté $417, il l’a revendu $26,000. En 1871, propriétaire de neuf cents acres de {terrains élevés » et fort d’un joli compte de banque, il commence à réaliser l’idée de construire à ses propres frais un aqueduc qui fournira d’eau tous les acheteurs de ces terrains, qui remplacera les barils pour l’arrosage quotidien des arbres fruitiers.
A cette fin, l’audacieux novateur achète, plus loin encore, des terrains vagues, sillonnés par d’abondantes et limpides sources qu’alimentent les neiges des sommets voisins. Il creuse un vaste réservoir, il installe une pompe d’une capacité de 50,000 gallons à l’heure et des conduits d’une longueur de 3,700 pieds. La dépense est énorme pour l’époque, c’est le plus grand risque qu’ait pris Prudent Beaudry. Deux années d'essais plus ou moins heureux blanchissent les che-
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veux du capitaliste-ingénieur. Enfin, à l’automne de 1874, le succès devient assuré. (C’est la plus belle réussite du Canadien que tout Los Angeles salue maintenant comme un grand bienfaiteur et qui est élu maire de la ville, en cette année 1874.
Ainsi s’accentuait, d'étape en étape, le progrès matériel et social de la région que baignent les flots du Pacifique, à l'extrémité sud-ouest des États-Unis. Progrès religieux aussi. Un premier évêque de la Californie, Mgr Moreno, un Franciscain, consacré en 1840, était venu mourir à Santa Barbara, près de Los Angeles, en 1846. Son successeur dominicain, Mgr Alemany, ayant été promu premier archevêque de San Francisco en 1853, le premier évêque en titre de Monterey et Los Angeles fut Mgr Amat, consacré en 1854, qui vécut jusqu’en 1878. Il fut témoin et bénéficiaire de l'essor d’une ville que Prudent Beaudry menait à la prospérité, associé évidemment à d’autres citoyens éclairés et actifs.
Cette remarquable croissance attirait l’attention. Un journaliste et auteur du Sud, Ben Truman, visita un jour les travaux et innovations dont tout le monde parlait. «Je suis allé », dit-il, « faire la promenade à travers cette partie des collines que contient la propriété Beaudry. A chaque pas se déroule un nouveau panorama aussi magnifique que varié. À trois points en particulier le regard s’étend jusqu’à l'Océan. La cité de Los Angeles, les rangées de montagnes qui l’environnent, les vastes plaines, parsemées de vergers, de champs de blé, de vignes et d’habitations, viennent tout à tour charmer l’œil du spectateur. M. Beaudry a dépensé des sommes considérables pour permettre aux habitants futurs d’améliorer le sol. Bien loin à l’est de la cité, au sud du ravin qui conduit au cimetière juif, il a construit un réservoir d’eau d’une capacité d’un million de gallons ... Le jour ne saurait tarder où toutes ces collines seront couvertes de villas et de maisons. Des terrains que l’on peut acquérir aujourd’hui à des prix modérés, prendront bientôt une grande valeur . .. Je dois rendre hommage à la sagacité
et à l'esprit public de M. Beaudry. Par ses opérations à Bellevue Terrace, il a démontré la fertilité du sol, il a rendu un service public en guérissant la stérilité dont il semblait frappé. Une magnifique fortune sera le fruit de son esprit d'entreprise.» (Cf. Les Canadiens de l'Ouest, II, 254-255.)
Prudent Beaudry étendit plus loin encore sa sollicitude et son activité bienfaisante. En 1875, associé à trois autres capitalistes, il fonda T'he Lake Vineyard Land and Water Association, en vue d’alimenter d’eau cinq mille acres de terre sèche dans la vieille mission de Saint-Gabriel, à plusieurs milles de Los Angeles. Là encore, cette initiative marqua le point de départ d’une solide prospérité.
Lorsque, en 1868, Beaudry avait eu la pensée d’organiser un service d’aqueduc, le conseil de la ville avait exigé une redevance de quatre cents dollars par mois contre le droit de fournir l’eau aux citoyens. Trente ans plus tard, en 1898, la ville de Los Angeles n’hésita pas à verser à Beaudry et à ses associés la jolie somme de deux millions de dollars pour l’aqueduc.
Respecté et admiré, le pionnier d'autrefois coula en paix ses dernières années dans la ville dont il avait activé la croissance, dans le pays, maintenant fragmenté en plusieurs états, dont il avait entrevu la future prospérité. Cette prospérité, on sait qu’elle dépasse aujourd’hui les rêves les plus optimistes. Depuis 1939, la Californie a vu croître sa population dans une proportion de 40 pour cent. Cet état, qui comptait à peine 2,500,000 hubitants avant la guerre de 1914-18, dépassse maintenant les 9,000,000. II surclasse peut-être la Pennsylvanie, il touche au second rang, éclipsé seulement par l’état de New-York. Le grand déploiement des industries de guerre sur la côte du Pacifique a été le facteur principal de ce phénomène démographique, justifié d’ailleurs par tant d'avantages climatologiques et industriels.
On estime à quelque 320,000 âmes le chiffre de la population d’origine française dans l’état de Californie, dont 42,000
à San Francisco et 45,000 à Los Angeles. Le Courrier du Pacifique continue de paraître à San Francisco, soutenant une vie française de forme plutôt intellectuelle et culturelle qui trouve à l’université de Californie, dans la belle ville de Berkeley, un autre point d'appui.
La province ecclésiastique de San Francisco comprend six diocèses : San Francisco, Los Angeles et San Diego, Monterey- Fresno, Sacremento, Reno (Nevada) et Salt Lake (Utah). La liste des évêques présents et passés n’y montre guère de noms français. Par contre, l’archidiocèse voisin de Santa-Fé, au Nouveau-Mexique, fut longtemps dirigé par des prélats de langue française. Le premier évêque, Mgr Lamy, consacré en 1850, devint le premier archevêque en 1875. Ses successeurs furent Mgr Salpointe, Mgr Chapelle (archevêque de la Nouvelle-Orléans en 1897), Mgr Bourgade, Mgr Pitaval, démissionnaire en 1918. Le premier archevêque non français fut un Franciscain, Mgr Daeger, consacré en 1919. Dans le diocèse de Denver (Colorado), suffragant de Santa-Fé, on trouve comme premier évêque, en 1868, Mgr Machebeuf qui fournit une carrière épiscopale de vingt ans.
De toutes ces données s’ajoutant à l’histoire des pionniers canadiens tels que Prudent Beaudry et ses émules, on peut conclure, sans crainte d’erreur et sans fausse modestie, que la vie tant matérielle que spirituelle des pays américains du Sud-Ouest fut fortement imprégnée, dans ses origines et jusqu’à une époque assez récente, par le présence et le rayonnement du génie français.
J.-B. Faribault
Jean-Baptiste Faribault
Parmi nos pionniers de l'Ouest, il est certains noms dominants qui symbolisent à eux seuls toute une ville, une région, un pays. Ainsi Beaubien, c’est Chicago; Juneau, c'est Milwaukee; Dubuque, c’est la ville de Dubuque et un peu tout l’Iowa; Langlade, c’est le Wisconsin; Pierre Ménard, c’est l'Illinois. De même nommer Jean-Baptiste Faribault, c’est évoquer le Minnesota, pays aux mille lacs et aux eaux jaillissantes, gardien des sources du Mississipi (le radical, en langage siou, signifie: eaux d'azur). Faribault en fut le premier défricheur dans la région des villes jumelles de Saint-Paul et Minneapolis. Son nom y reste attaché à une ville et à un comté. La ville de Faribault, cinquante milles au sud de Saint-Paul, se trouve une quarantaine de milles au nord-ouest de Rochester, la célèbre cité médicale des Mayo. Le comté de Faribault touche à la ligne frontière du sud, qui sépare les deux états du Minnesota et de l’Iowa.
Le nom de Faribault est relativement jeune au Canada. Celui qui l'y implanta, Barthélemy Faribault, naquit en 1713 à Montbizot, près du Mans. Il exerça pendant plusieurs années la profession de notaire royal à Paris. Venu à Québec en 1752, en qualité de secrétaire de l’armée sous les ordres du gouverneur Duquesne, il remplit cet office jusqu’à la capitulation de Montréal, en 1760. Résolu à demeurer au Canada, il épousa à Saint-François du Lac, l’année suivante, Catherine Véronneau, et s'établit à Berthier-en-Haut (Berthierville). Il se fit octroyer officiellement, en février 1763, la première commission de notaire sous le nouveau régime, et exerça sa profession jusqu’à sa mort, en 1801. Ce fut le curé Pouget, de Berthier, qui bénit la tombe du vieillard de quatre-vingt-huit ans, après avoir baptisé la plupart de ses dix enfants.
Plusieurs de ces enfants devaient figurer avec honneur dans les annales de la vie française au Canada. L’afné, Barthélemy, notaire comme son père, compta parmi ses fils le pionnier de nos archives canadiennes. L’aînée des filles, Catherine, née à Berthier en 1764, mariée au notaire Antoine Joliette, fut la mère de Barthélemy Joliette, fondateur de la ville qui a gardé son nom. Jean-Baptiste, né à Berthier en 1775, était destiné à implanter le nom familial au lointain pays du Minnesota qui étend ses hauts plateaux, criblés de lacs, entre le lac Supérieur et le Dakota septentrional, et qui touche à l’ancien pays des Illinois, couvrant une superficie totale de 84,000 milles carrés: ce qui le place aujourd’hui, quant à l'étendue, au onzième rang des quarante-huit états de l’Union américaine.
Avant de pénétrer dans ce qui n’était alors qu’un vaste royaume des fourrures, Jean-Baptiste Faribault connut l’enfance paisible des riverains du Saint-Laurent dans une vieille paroisse québecoise. Sainte-Geneviève de Berthier avait reçu ses premiers colons dès 1674, au temps du seigneur-fondateur Alexandre Berthier, capitaine au régiment de Carignan. Après avoir été desservie de Sorel et de l’Ile-Dupas, elle jouissait depuis 1727 de la faveur d’un prêtre résidant, qui desservait aussi la «colonie » voisine de Lanoraie ou Dautray. Ce fut M. Basile Pepin qui baptisa Jean-Baptiste Faribault à Berthier en 1775, deux ans avant de céder son poste à M. Pouget. Celui-ci, un Montréalais qui dirigea la paroisse jusqu’en 1818, imprima de fortes convictions dans l’âme de son peuple. Nous en aurons une preuve dans les travaux du pionnier Jean-Baptiste Faribault au Minnesota.
Quelle forme, quelle somme d'instruction l’enfant reçutil à Berthier? Fut-il simplement l'élève de son père, à une époque où l’école commune naissait péniblement ? Quoi qu'il en soit, en 1791, à l’âge de seize ans, le jeune Faribault se crut capable d'avancer seul sur le chemin de la vie. Muni d’un petit bagage de grammaire et de chiffres, il gagna Qué-
bec où deux maisons de commerce l’employèrent successivement.
1791, c'était le moment où le duc de Kent, jeune homme de vingt-quatre ans, éloigné du palais royal (on ne sait pour quelle cause) par son père George IIL, arrivait à Québec sans plan de carrière bien défini. Il se créa aussitôt des relations amicales avec des fils de famille: Salaberry, Dénéchaud et autres, avec des membres du clergé comme le curé Pierre- Simon Renaud, de Beauport, avec la société élégante et cultivée de la capitale. Malgré son jeune âge, Jean-Baptiste Faribault, remarquable par sa belle éducation familiale et ses aptitudes d'artiste dessinateur, fit aussitôt partie de l'entourage du prince et gagna ses bonnes grâces. On lui fit, dit-on, l'offre d’une commission d'’officier dans le régiment du futur père de la reine Victoria. Joseph Tassé, qui signale le fait, ajoute: « Faribault aurait accepté avec empressement l'offre inespérée d’entrer dans l’armée, sous de pareils auspices, mais sa famille s’opposa énergiquement à son départ. Ce n’est pas sans peine qu’il renonça à la brillante perspective que la proposition du prince lui faisait entrevoir. Aussi, lorsque dans sa vieillesse il rappelait cet incident de ses jeunes années, il ne manquait pas d’ajouter que le respect seul pour ses parents l’avait empêché d’'embrasser l'état militaire.» (Les Canadiens de l'Ouest, I, 311.)
Cette déception influa sans doute sur la grande résolution que prit bientôt le jeune homme de s'éloigner du pays laurentien, mais en direction de l’ouest. La perspective d’une vie passée derrière un comptoir de marchandises ne lui inspirait guère d’enthousiasme. L'espace l’attirait, et le goût de l'aventure. Il n’était pas le seul, parmi les Canadiens, à trouver trop étroites les limites de la province de Québec! La Compagnie du Nord-Ouest, fondée à Montréal en 1784 et concurrente de la Compagnie de la baie d'Hudson, n’éprouvait aucune difficulté à recruter les « engagés » dont elle avait besoin pour récolter des millions dans le trafic des pelleteries, au profit des Frobisher, MacTavish, Grant, MacLeod,
Shaw, Mackenzie et autres bailleurs de fonds. (Voir, par exemple, dans les Rapports de l’archiviste de la province de Québec pour les années 1948-45, les longues listes d’engagés aux ordres de « MeTavish, Frobisher and Co ».)
Faribault se mit en route à vingt et un ans, au printemps de 1796. Trois compagnons canadiens et deux agents de la Compagnie cheminaient ou canotaïent avec lui. On atteignit en quinze jours le poste de Mackinac, à la tête du lac Michigan. Là, le jeune homme se vit attribuer, comme tâche d’essai à titre de commis, la direction d’un poste naissant sur la rivière Kankakee, au sud de ce lac. Il s’y rendit avec quelques Canadiens et présida à la cueillette des fourrures d'hiver, nouant avec les Indiens des relations cordiales. Le succès fut si encourageant que la promotion ne se fit pas attendre. L’agent-chef de Mackinac, M. Gillespie, chargea Faribault d’aller diriger, beaucoup plus à l’ouest, en pleine solitude, le poste important de Bâton-Rouge (le nom n'est pas resté) qui se trouvait sur la rivière des Moines, au centre de l’état actuel de l’Iowa.
Pénétrant ainsi en plein territoire des Jowas et des Sioux, Faribault traçait des sentiers neufs. Il laissait loin derrière lui les rives du Mississipi où Julien Dubuque, à la même époque, commençait l’exploitation de mines de plomb qui assurèrent le développement de la ville de Dubuque. Peu familier avec les coutumes des Sioux et ignorant leur dialecte, Faribault se fit accompagner d’un interprète nommé Debord. A Bâton-Rouge comme à Kankakee, les qualités de prudence, d’affabilité, de probité du jeune commis, jointes à son endurance physique, assurèrent le succès de l’entreprise. Faribault passa quatre ans dans cet avant-poste de la civilisation. Son traitement annuel de commis était de deux cents dollars, cependant que l'interprète en touchait cent cinquante, et le simple voyageur ou portefaix, cent. Avec leslndiens, il n’était pas question d'argent. Le système du troc prévalait. L'’eau-de-vie était naturellement la «marchandise » la plus réclamée par ces enfants des boïs, et
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un commis sérieux, consciencieux, avait fort à faire pour réprimer les abus de ce côté. Surtout à la période des débuts, en l’absence de missionnaires et de toute direction religieuse. Profondément chrétien, se souvenant des leçons et de l’exemple du curé Pouget à Berthier, Faribault sut tenir la main ferme à ses subordonnés et empêcher les désordres trop graves.
Au bout de quatre ans, en 1801, son engagement terminé, Faribault, encore indécis quant à son avenir, se disposait à revenir au pays de Québec, lorsque lui parvint la douloureuse nouvelle de la mort de son père et de sa mère, à dix jours d'intervalle (en juin 1801). Ce coup inattendu brisa les liens qui le rattachaient de façon intime au pays natal. I! prit la résolution de faire sa vie dans l’Ouest, de s’y créer une seconde patrie; tout comme son père avait un jour tourné le dos à la brillante société de Paris pour s’incorporer à l’humble famille canadienne dont il était devenu, au lendemain de la Cession, l’un des guides écoutés.
Le pays du Minnesota, quadrilatère plus haut que large, est arrosé dans sa partie méridionale par la belle rivière Minnesota, que ses premiers explorateurs français avaient baptisée rivière Saint-Pierre. Elle longe aujourd’hui, entre autre comtés, ceux du Lac-Qui-Parle, de Renville (pour Rainville), de Nicollet (pour Nicolet}, de Lesueur et de Hennepin. Autant de noms évocateurs d'histoire française, de hardiesse et de courage gaulois. Avant de venir se joindre au Mississipi dans la région des villes de Minneapolis et Saint-Paul, la rivière Minnesota, sortie du lac de la Grosse-Roche que l’on voit sur la frontière occidentale de l’état, décrit une courbe prononcée vers le sud, courbe dont le crochet final touche aux villes de Mankato et de Saint-Pierre.
Le poste de Saint-Pierre, sis à une soixantaine de milles au sud-ouest de Saint-Paul, fut de bonne heure fréquenté et habité par des voyageurs, des traiteurs canadiens. C’est dans ce coin de terre que naquit, en 1779, Joseph Rainville qui fut l’un des pionniers actifs du Minnesota et que nous
verrons bientôt associé aux travaux de Jean-Baptiste Faribault (le comté de Renville perpétue sa mémoire). Résolu à demeurer dans l'Ouest, Faribault accepta, en 1801, le poste de traite des Petits-Rapides, non loin de Saint-Pierre, Il y passa plusieurs années tranquilles, fructueuses quant à sa carrière. C’est là qu’il épousa Pélagie Hanse, fille d’un surintendant américain des Affaires indiennes, âgée de vingt-deux ans, que certains liens de parenté rattachaient aux Sioux.— Notons en passant qu’un commis pouvait ajouter, à son traitement annuel de deux cents dollars, le profit qu'il lui était loisible de réaliser sur les échanges de marchandises avec les Indiens. La nature, le volume des ces échanges tenait, dans une large mesure, au degré de sympathie que le dit commis inspirait aux tribus.
En 1805, un explorateur américain de grand mérite, le colonel Montgomery Pike, à la recherche des sources du Mississipi, se présenta au pays de Saint-Pierre du Minnesota. Lancé sur les traces d’autres grands voyageurs qui se nomment La Vérendrye, Carver, Henry, Pond, le lieutenant Pike était de plus chargé par le gouvernement américain de choisir l'emplacement d’un fort à bâtir sur la rivière Minnesota. Ses interprètes auprès des Indiens étaient des Canadiens: Pierre Rousseau, Joseph Rainville, Alexandre Roy. L'offcier américain fit la connaissance de Jean-Baptiste Faribault; il se lia d'amitié avec ce Canadien distingué, instruit, respecté de tout le monde dans son milieu si fruste, si primitif, L'ouvrage que publia ensuite l’explorateur: Voyage to the Sources of Mississipi, mentionne le pionnier mais en estropiant son nom qu’il déforme en Fénébault,
En 1806, après dix années de loyal labeur au service de la Compagnie du Nord-Ouest, Faribault, désormais chargé du soin et de l’avenir d’une famille, décida de tirer un profit personnel de son expérience de la traite, de l’ascendant qu’il avait sur les Indiens, loin à la ronde. A cet effet, et en vue d'éviter les tracasseries toujours possibles de ses anciens patrons, il crut bon de changer de domicile, de terrain de commerce.
I1 descendit la rivière Minnesota, puis le Mississipi jusqu’à l'embouchure de la Wisconsin. Ici se trouvait le poste déjà ancien de la Prairie-du-Chien, poste important où venait précisément de s'installer un ancien philosophe du séminaire de Québec, Joseph Rolette. Faribault planta sa tente sur ce pré fertile qui avait vu, en 1673, Joliette et Marquette déboucher, découvreurs triomphants, dans les grandes eaux du Mississipi. Le fils aîné de Jean-Baptiste Faribault, Alexandre, qui sera un jour le fondateur de la ville de Faribault, au Minnesota, naquit à la Prairie-du-Chien le 22 juin 1806. La cérémonie du baptême fut simple, car il n’y avait pas encore de prêtre dans l’établissement, et les missionnaires jésuites avaient disparu du pays des Grands-Lacs et du Haut-Mississipi depuis longtemps déjà.
À cette époque, le pionnier Julien Dubuque exploitait avec succès les mines de plomb et de zinc qui ont fait la fortune de la ville de Dubuque, une cinquantaine de milles au-dessous de la Prairie-du-Chien, mais sur la rive occidentale du Mississipi. Faribault fut l’ami et le collaborateur de Dubuque jusqu’à la mort prématurée de ce « minéralogiste », en 1810. Il pratiqua avec lui le troc des fourrures et de diverses marchandises contre du minerai que de solides barges transportaient à Saint-Louis, en quinze jours de descente prudente. Les profits réalisés s’avéraient considérables pour les deux Canadiens. Auguste Chouteau, à Saint-Louis, était aussi personnellement intéressé dans l'exploitation de ces mines, ayant acheté de Dubuque la moitié de sa propriété, en 1804.
La vie coulait paisible et prometteuse dans les pays de l’Ouest, loin des complications des grandes villes, loin de l'Europe bouleversée par Napoléon, lorsque soudain, en 1812, des événements inattendus firent jaillir l’étincelle de la guerre jusque sur les bords du Mississipi. Dès les premières menaces, le gouvernement britannique du Canada mit tout en œuvre pour pousser... les autres à l’action. Il fallait surtout dresser contre les Américains les tribus indiennes de
l'Ouest. Pour y arriver, pas de moyen à la fois plus sûr et plus facile que de se servir des traiteurs les plus influents parmi les Canadiens établis là-bas: les Rolette, Faribault, Porlier, Langlade, Queret, Rainville et leurs émules. On leur offrit à chacun une commission d’officier, garantie d’avantages présents et futurs. Forte tentation, qui eut son effet. Tous les principaux traiteurs canadiens acceptèrent, tous sauf deux: Louis Provençal, établi au Minnesota, et Jean-Baptiste Faribault, paisible commerçant de la Prairie-du-Chien.
À quoi attribuer l'attitude de ce dernier? Rappelonsnous que son père, pas très longtemps auparavant, avait agi comme secrétaire d’une armée en lutte désespérée contre un agresseur anglais. Ces impressions passent dans le sang. De plus, en se fixant dans l'Ouest, Jean-Baptiste Faribault avait choisi l’allégeance américaine par un mariage qui le rapprochait des fonctionnaires publics de Washington. Conséquence: pendant que Langlade et Rolette mettaient au service de l’Angleterre les tribus des Grands-Lacs, pendant que Raiïnville, en collaboration avec le colonel Robert Dickson, organisait en bandes armées les Sioux du Minnesota, le paisible commerçant de la Prairie-du-Chien se contenta d’attendre la suite des événements.
Une désagréable surprise lui advint. Une offensive anglo-canadienne surprit le poste de la Prairie-du-Chien gardé par une faible garnison, et il fut fait prisonnier. Voici quelques détails fournis par Joseph Tassé, qui jettent de la lumière sur l'événement ainsi que sur la personnalité, la trempe de caractère de Jean-Baptiste Faribault:
« Le colonel MeCall, ayant été informé du refus de Faribault de servir sous le drapeau anglais, le fit arrêter et amener prisonnier à bord d’une canonnière, commandée par le capitaine Anderson, laquelle transportait à la Prairie-du-Chien un corps de troupes chargé d’en déloger la garnison américaine. On voulut forcer Faribault à prendre les rames à son tour, mais il répondit qu'un gentilhomme comme lui ne de-
vait pas condescendre à faire le service d’un simple matelot. Le capitaine Anderson ayant fait part au colonel McCall de cette fière réponse, ce dernier, au lieu de punir Faribault de son refus d’obéissance, admira son courage et sa fermeté, le reçut à bord de son propre bateau et le traita avec tous les égards possibles.» (Les Canadiens de l'Ouest, I, 320).
Après trois jours d’énergique résistance, la garnison américaine dut rendre les armes et se constituer prisonnière, Deux cents soldats anglais la remplacèrent au fort, à la suite d’une capitulation qui stipulait, entre autres clauses, la mise en liberté, sur parole, des civils arrêtés. Jean-Baptiste Faribault put réintégrer son domaine. Hélas! ce ne fut que pour constater sa ruine totale. Durant le siège, des Indiens du nord, les Winnepigons, qui n’avaient jamais eu l’occasion de traiter avec lui, avaient brûlé sa maison, pillé ses entrepôts, enlevé ou tué ses bestiaux. Une perte totale d’au moins quinze mille dollars. Du moins, le pire avait été évité. Sa femme et ses enfants, avec d’autres familles, avaient pu s’enfuir avant l’apparition des maraudeurs. Des Sioux amis leur avait procuré un asile sûr à Winona, dans l’extrême sud-est du Minnesota, sur la rive occidentale du Mississipi.
La fortune des armes rendit, en mai 1814, le poste de la Prairie-du-Chien aux troupes américaines conduites par le gouverneur Clark, du Missouri. La place retomba aux mains des Anglo-Canadiens le 19 juillet suivant. Ce ne fut qu'après le traité de Gand, signé le 24 décembre 1814, que le drapeau étoilé flotta de nouveau à l'embouchure de la Wisconsin, sur de nouveaux remparts construits, au printemps de 1815, pour remplacer le fort que le commandant anglais avait brûlé avant de quitter les lieux. 11 fut pénible à l’amour-propre britannique, l’abandon final des immenses territoires de l'Ouest américain! On sait que même la Chambre des représentants à Washington fut livrée aux flammes par les troupes anglaises du général Ross, en 1814.
La paix une fois conclue, Jean-Baptiste Faribault, plus attaché que jamais aux institutions américaines, se fit natu-
raliser et accepta de collaborer à l’organisation d’une compagnie de milice dont il devint le premier lieutenant. Iltenta de refaire sa vie à la Prairie-du-Chien où sa famille le rejoignit. Comme conséquence de la guerre, la Compagnie du Nord-Ouest, dirigée par des sociétaires anglo-canadiens, s'était vu interdire l’accès du territoire américain. Une compagnie américaine des pelleteries avait recueilli cette part d’héritage et avait aussitôt pris à son service, comme agent général, le vétéran canadien Joseph Rolette à qui on pardonnait facilement l’aide qu’il avait donnée à la cause de l'Angleterre: l’avenir importait plus que le passé! C’est avec Rolette que Faribault s’entendit pour amorcer une reprise de son commerce personnel.
Pendant trois ans, le « colonel » Faribault tenta de retrouver son ancienne prospérité à la Prairie-du-Chien. Mais les conditions de Îa traite avaient changé. De plus en plus, les tribus indiennes s’éloignaient vers l’ouest, et la fortune des traiteurs prenait nécessairement la même direction. Une circonstance particulière vint s’ajouter aux raisons d’intérêt matériel pour inciter Faribault à retourner au Minnesota, pays qu’il n’avait jamais oublié. Le colonel Leavenworth, qui commandait une garnison du côté de la rivière Minnesota, renseigné sur la longue expérience du traiteur canadien et sur l'attachement que lui témoignaient les Sioux, l’engagea fortement à venir s'établir à côté de lui, ajoutant à son invitation la promesse d’un solide appui.
Faribault avait jusqu'alors vécu de traite, mais par nécessité plus que par goût. Son inclination naturelle le portait plutôt vers la culture du sol, l'exploitation agricole. Ce fut là un autre motif de son retour aux bords intouchés, très fertiles de la rivière Minnesota. Il y transporta sa famille en 1817. D'accord avec le colonel Leavenworth, il se fixa dans l’île Pike, près du fort Snelling, au confluent de la Minnesota et du Mississipi. Cet endroit marque le sommet de Ja courbe que dessine le Mississipi entre les villes modernes de Kinneapolis et Saint-Paul. Faribault fut le premier défri-
cheur, le premier agriculteur de cette région et de tout le territoire américain situé à l’ouest du Mississipi et au nord de la rivière Des Moines. Il fit venir de Saint-Louis des instruments aratoires et réussit à intéresser au travail agricole les moins fainéants des Indiens.
Aucun traité final n’avait encore été signé par les Indiens en vue de l’abandon au gouvernement américain de leur domaine ancestral, en bloc. Il fallait, en attendant, user de prudence. Afin de protéger les travaux entrepris par Faribault, le colonel Leavenworth réunit un grand conseil de la tribu des Sioux, en 1820. Il ft sanctionner la cession d’une étendue de terrain de neuf milles carrés, qui renfermait l’île Pike et le domaine de Faribault. Dès lors, celui-ci put sans crainte poursuivre son œuvre de pionnier. Notons qu’au moment de son passage de la Prairie-du-Chien à la rivière Minnesota, en 1817, il avait eu la consolation de rencontrer un prêtre, peut-être M. Gabriel Richard, le curé sulpicien de Détroit; ce missionnaire avait donné une tardive bénédiction au mariage contracté une douzaine d’années plus tôt, il avait suppléé au baptême des enfants.
Deux inondations du Mississipi, en 1822 et en 1826, ayant endommagé les bâtiments du propriétaire foncier, il crut bon de fixer sa demeure à quelque distance du fleuve, sur le site actuel de Mendota, toujours dans le secteur moderne de Saint-Paul et Minneapolis et dans le voisinage des belles chutes Saint-Antoine, source de future prospérité.
La vie s’écoula ensuite sans grande aventure pour le pionnier aux cheveux grisonnants. A l’automne de 1832, il vit avec joie arriver sans encombre à Mendota quatre barges de marchandises emballées à Montréal, parties le 5 mai précédent, confiées aux soins de Vital Guérin, au nom de la « Compagnie du Pacifique » et de son agent de Montréal, Gabriel Franchère. (Le président de cette compagnie était John Jacob Astor, de New-York). Le fait est rapporté comme suit par Joseph T'assé: « I] n’y avait pas moins de cent trente-
quatre hommes à bord des barges. Comme la vapeur n’était pas encore découverte, il fallut de longues semaines pour franchir cette distance à force de rames lorsque le vent ne gonflait pas les voiles. Les voyageurs se rendaient utiles à la manœuvre dans le jour, et ils consacraient leurs veillées à causer de leurs‘ exploits, de leurs aventures, à chanter des chansons... Les forêts du Minnesota commençaient à se couvrir de frimas lorsque les bateaux atteignirent Mendota.» (Les Canadiens de l'Ouest, II, 4.) Ajoutons que Vital Guérin, futur pionnier de la ville de Saint-Paul au Minnesota, était en 1832 un tout jeune homme, né à Saint-Remi de Napierville en 1812.
Jean-Baptiste Faribault eut Guérin à son service, ainsi que plusieurs autres fondateurs des deux villes centrales du Minnesota: en particulier Pierre Gervais, Pierre Parent, Denis Cherrier, Charles Rousseau, Pierre Crevier, Guillaume Beaumette, Benjamin Gervais, Louis Robert. Un fils de ce dernier, Basile Robert, fut le premier enfant blanc né à Saint- Paul, en 1839. La colonie de Saint-Paul et de Minneapolis s’accrut, à cette époque, d’un certain nombre de Canadiens et d’Ecossais qui avaient d’abord tenté un établissement du côté de la Rivière-Rouge (Manitoba), sur les domaines ouverts à la colonisation par lord Selkirk. Les inondations fréquentes de la Rivière-Rouge, jointes aux désastreuses invasions de sauterelles, rendaient difficiles les débuts de l’agriculture au futur Manitoba. Et le glissement aux Etats- Unis était déjà si facile. .. On espérait trouver là une nature plus clémente, des saisons plus régulières.
On trouvait là, de plus, un service religieux en voie d’organisation, ce qui comptait aux yeux d’anciens paroissiens des rives du Saint-Laurent. Et un service religieux fait en français! Le diocèse de Dubuque, érigé en 1837, embrassait alors, avec l’Iowa, toute la partie du Minnesota située à l’ouest du Mississipi. Son premier évêque était un Lyonnais, Mgr Loras, très appliqué à satisfaire les besoins spirituels des paroiïsses naissantes. Au lendemain de sa consécra-
tion, il avait recruté en France de nouveaux missionnaires, en particulier les abbés Crétin, Pelamourges, Ravoux et Galtier. Ce dernier fut chargé, en 1840, des missions en voie de croissance au confluent de la Minnesota et du Mississipi. Grande fut la joie de Jean-Baptiste Faribault qui, toute sa vie, avait souffert de l’absence du prêtre. La Providence lui donnait cette consolation, à soixante-cinq ans, de retrouver l'atmosphère religieuse de son enfance à Berthier! Il prit l’abbé Galtier chez lui, le réconforta de ses soins empressés, lui proeura pendant quatre ans la plus généreuse hospitalité, De plus, Faribault fit construire à ses frais une petite chapelle, la première église catholique du Minnesota.
Un témoignage écrit, irrécusable, nous reste de l'esprit de foi de Jean-Baptiste Faribault. Il est de la plume de l’abbé Ravoux, successeur de M. Galtier, qui écrivait à Joseph Tassé vers 1875: « I1 y a trente ans environ que j'ai connu Jean-Baptiste Faribault et Alexandre, son fils. Je les ai toujours considérés comme mes amis, et ils le méritaient. L’un et l’autre se sont constamment montrés amis généreux de la religion catholique et de ses ministres. Jean-Baptiste Faribault, qui est décédé depuis quelques années, était réellement un homme d’une piété exemplaire.» (Les Canadiens de l'Ouest, I, 329.)
L'abbé Galtier, protégé de Jean-Baptiste Faribault, reste dans l'histoire le fondateur de l’église de Saint-Paul, destinée à un glorieux avenir. Lui-même a raconté les débuts de l’œuvre: « Saint-Paul n’était alors qu’un désert... Les occupants du sol étaient Joseph Rondeau, Vital Guérin, Pierre Bottineau, les frères Gervais, etc. Je crus de mon devoir de visiter ces familles de temps en temps et de chercher un emplacement convenable pour y construire une église... J’acceptai la partie extrême est du terrain de M. Guérin, et l'extrême ouest de la propriété de M. Benjamin Gervais, deux bons et paisibles colons... Au mois d’octobre 1841, je fis préparer des pièces de bois grossières, et je fis construire une église, si pauvre qu’elle me rappelait bien l’étable de Beth-
léem... J’exprimai le désir que l’établissement portât le nom de Saint-Paul.» (Les Canadiens de l'Ouest, II, 21-22.)
Voilà des travaux, voilà des dévouements de base que l'histoire se doit, en toute justice, de garder présents à la mémoire des générations successives, au pays du Minnesota! Voilà de quoi inspirer une légitime fierté aux quelque 140,000 descendants français disséminés aujourd’hui dans l’archidiocèse de Saint-Paul. La langue française s’est effritée avec le temps, mais le souvenir français, qui porte ici le beau nom de reconnaissance, mérite de survivre intact! La foi catholique ne s’en trouvera que mieux. Au Minnesota cornme en beaucoup d’autres régions de l’Amérique du Nord, ce sont des missionnaires français qui, selon le mot de Chateaubriand, ont réchauffé, fécondé de leurs sueurs et souvent de leur sang les « sillons glacés » ouverts dans la forêt primitive!
L'abbé Galtier prolongea jusqu’à son dernier soupir, en 1866, son dévouement en faveur des missions du Minnesota. Son compagnon et émule, l’abbé Ravoux, lui survécut plusieurs années et s’occupa particulièrement des œuvres de la paroisse de Saint-Paul, qui devint siège épiscopal en 1850. Le premier évêque fut Mgr Crétin, l’une des recrues amenées de France par Mgr Loras et qui avait surtout travaillé du côté de la Prairie-du-Chien. Consacré en janvier 1851, Mgr Crétin revint de France à Saint-Paul en juillet suivant, accompagné de deux prêtres et de trois séminaristes. Il fit de M. Ravoux son Vicaire général et lui laissa le soin de construire cathédrale et évêché, sur un vaste terrain vendu à un prix nominal par Vital Guérin. Usé par le travail, le premier évêque de Saint-Paul mourut prématurément, en 1858. Il fut le seul pasteur français à occuper ce siège. Un Dominicain, Mgr Grace, lui succéda en 1859, lui-même remplacé en 1884 par le célèbre Mgr John Ireland, qui devint premier archevêque de Saint-Paul en 1888.
A la fin du tome second de son ouvrage: Les Canadiens de l'Ouest (page 381), Joseph Tassé nous fournit les noms des quelque quatre-vingts pionniers canadiens-français de la
ville de Saint-Paul en 1850, à l'heure où Mgr Crétin y commençait son œuvre épiscopale. La liste est d’un grand intérêt aux yeux de qui recherche les liens de parenté existant entre les vieilles paroisses du Saint-Laurent et la première couche de population française au Minnesota.
Vétéran d’un demi-siècle aux pays de l’Ouest, Jean- Baptiste Faribault fut témoin de ces progrès, de ce rapide affermissement des œuvres catholiques au Minnesota. Il y contribua de toute la mesure de ses ressources. Pendant ce temps, gurdait-il contact, par une correspondance occasionnelle, avec sa parenté du Québec? S’intéressait-il aux travaux de défrichement poursuivis par son neveu Barthélemy Joliette, fiis de sa sœur Catherine, devenu fondateur de ville au pied des Laurentides? Etait-il au courant des travaux de défrichement entrepris dans un autre domaine, celui de la bibliographie et des archives canadiennes, par un autre neveu, Georges-Barthélemy Faribault, véritable pionnier de nos archives, que l'incendie de la bibliothèque du Parlement à Montréal, en 1849, ne réussit pas à décourager? De toute façon, il semble que le pionnier du Minnesota ne revit jamais le pays natal. Les visions de son départ, en 1796, restèrent les dernières images qu’il conserva de la patrie canadienne.
Jean-Baptiste Faribault avait perdu, en 1847, sa compagne très dévouée, digne mère de plusieurs enfants dont trois survécurent. Emilie devint la femme du major Fowler, de Saint-Paul. David se fit agriculteur et y trouva la fortune. Quant à l’aîné, Alexandre, nous savons déjà que la ville de Faribault, au sud de Saint-Paul, perpétue sa mémoire. Ilen fut le fondateur et l’animateur. Il se fit le bienfaiteur de l'église catholique que, dès 1855, l'abbé Georges Keller y bâtit. Alexandre Faribault occupa, à partir de 1850, le poste de commissaire des Indiens et fut élu, l’année suivante, à la Législature du Minnesota. Il se montra toute sa vie le digne imitateur des vertus familiales et civiques de son père.
Vieillard de 85 ans, entouré de l’affection de sa familleet de tous ses concitoyens, Jean-Baptiste Faribault mourut le 20
août 1860. Il reste, depuis un siècle, le prototype du pionnier canadien aux pays de l'Ouest: robuste, hardi, courageux dans l’adversité, tenace dans la réalisation de ses projets, dévoué au bien commun, fidèle à Dieu et à la Patrie. Puisse sa mémoire demeurer vivante dans la terre qu’il défricha, en dépit des ombres qui tendent à recouvrir, de plus en plus, tant de choses estimables du passé!
Dans quelle mesure les 140,000 descendants français du Minnesota tiennent-ils à leurs origines ? Que reste-t-il aujourd’hui de vie française dans cet état qui célèbre présentement le centenaire de son entrée, comme territoire, dans l’Union américaine ?
La réponse à ces questions pourra éclairer à la fois la situation présente au Minnesota et celle qui existe dans les autres états de l'Ouest américain dont les origines se rattachent aux travaux de Canadiens français.
Voici un premier fait. En 1883, le désir de sauvegarder l'héritage français était assez fort pour provoquer la fondation, à Minneapolis, d’un journal français: L'Echo de l'Ouest. Il vécut quarante-cinq ans et fit de la « bonne besogne ». 1] est disparu, cependant, et cette éclipse suffit à indiquer la force du mouvement d’américanisation totale qui enveloppe la grande république. À Minneapolis, ville cosmopolite de 500,000 âmes, nos 20,000 Canadiens français ont encore leurs sociétés et leurs clubs, avec une église franco-américaine sur un total de trente-sept paroisses. Trouve-t-on là une véritable vie paroissiale franco-américaine ? Le Guide Franco- Américain (édition de 1946) semble en douter. Après avoir dressé la liste des Polonais avec quatre paroisses de clergé polonais, des Italiens avec une paroisse de clergé italien, des Allemands avec deux paroisses de clergé allemand, de Slovaques, de Maronites et de Bohémiens avec leurs paroisses nationales, l’auteur note que les Franco-Américains ont une seule paroisse où, sur trois prêtres, on trouve un vicaire de nom français. Là même où le Père Hennepin célébra, en
1680, la première messe qui se soit dite au Minnesota, se dresse la basilique de St. Mary, sur l'avenue Hennepin, église où jamais ne résonne une syllabe française.
La situation n’est pas meilleure dans la ville capitale de Saint-Paul, qui compte une population française de 23,000 sur un total de 280,000 âmes. On se souvient sans doute, ici, que le site des principaux édifices religieux, même le site du Capitole, furent des terrains donnés par deux pionniers canadiens, Vital Guérin et Benjamin Gervais. On se souvient que le premier évêque fut Mgr Crétin. Mais prêtons maintenant la plume au rédacteur du Guide: « Les Allemands de Saint-Paul ont six paroisses avec clergé allemand. Les Italiens ont deux paroisses. Les Polonais ont deux paroisses avec prêtres polonais. Les Syriens Maronites ont leur paroïsse avec clergé national. Les Bohémiens ont une paroisse avec clergé de leur langue. Les Franco-Américains ont une paroisse, l’église Saint-Louis. Les prêtres qui desservent cette église sont...» — Après avoir fourni une liste de cinq noms irlandais ou anglais, le Guide ajoute: «Il y a plusieurs prêtres franco-américains dans Saint-Paul; ils exercent leur ministère dans des paroisses de langue anglaise.» (page 748.) A chacun de conclure. ...
La ville de Duluth, avec une population qui dépasse les 100,000 âmes, compte dix-huit paroisses dont une francoaméricaine, la paroisse de Saint-Jean-Baptiste, dirigée par des Oblats de langue française. « Les nôtres y sont heureux de leur sort,» déclare le rédacteur du Guide. Heureuse exception!
A quoi tient cette situation regrettable de l'élément français, À qui se trouvent souvent déniés des droits ou des privilèges dont jouissent largement les éléments de population immigrés d'Europe? La réponse ne se peut formuler en quelques lignes, et elle est plutôt délicate à rédiger. On nous permettra de terminer cette étude sur le pionnier du Minnesota en reproduisant une page écrite par une Fran-
çaise « de France », au lendemain d’une visite qu’elle fit, à titre d’interprète de la chanson française, au pays des Faribault. Voici ce que publiait, en 1920, France Ariel dans son livre Canadiens et Américains chez eux:
« Demain, 15 mars 1918, nous serons reçus par l’ Alliance de Saint-Paul. Les pères Maristes, qui ont charge des deux paroisses canadiennes (de Saint-Paul), nous ont accueillis fort aimablement... Ici, les Canadiens sont mal groupés et cela me fait de la peine. Ils sout disséminés aux quatre coins de la ville, et ils n'hésitent point à aller entendre la messe dans les églises irlandaises ou même allemandes, selon que cela leur est un peu plus commode. Certains ne se gênent pas pour envoyer leurs enfants aux écoles protestantes, au risque de leur langue et de leur foi.
« À quoi tient cet état de choses ?
« Peut-être à ce qu'ils n’ont pas des curés canadiens ? Avec les prêtres de leur nationalité, en effet, ils se sentent plus à l’aise, plus chez eux. Le clergé français, si éclairé, si dévoué à son troupeau, n’a pas le sens de la lutte, comme le clergé du Canada. C’est très compréhensible du reste. Nos prêtres formés au ministère de chez nous, ne sont pas préparés aux conditions de l’apostolat dans l'Amérique du Nord. Ils ne savent pas que pour le Canadien, le curé est non seulement le pasteur, mais l’ami, le conseiller, le compatriote. Nous avons remarqué bien souvent que le Français, qu'il soit prêtre ou laïque, s’américanise trop facilement. Il ne songe qu’à apprendre l’anglais dès qu’il le peut. Il se laisse entrainer par le courant. Il ne résiste pas à la formidable puissance d’assimilation des Etats-Unis. Dans les familles, l’usage de notre langue se perd souvent au bout de la deuxième génération et presque certainement au bout de la troisième.
« Pourquoi? Parce que les Français ne sont pas des tenants de la langue française comme sont les Canadiens; parfois même ils font, contre ceux-ci, œuvre commune avec les anglicisateurs.
« Pourtant, ilest d’un intérêt vital pour la France que nos familles gardent et perpétuent sur le sol américain nos traditions et notre langue. Le seul moyen que nous ayons pour atteindre ce but, c’est d'envoyer nos fils et nos filles étudier dans des collèges bilingues où ils apprendront à la fois l’anglais et le français. Ces enfants n’en deviendront pas moins de bons Américains, mais ils garderont les avantages d’une éducation vraiment française.» (pages 225-226).
Voilà un aspect de la question. Voilà une cause — il y en a d’autres — du recul occasionnel de la vie française aux Etats-Unis. Ce que France Ariel a observé du côté du Minnesota, et si franchement exprimé dans son livre, d’autres l’ont constaté dans l’Ouest canadien, dans l’Ontario, en Nouvelle-Angleterre et jusqu’en Louisiane. 11 y a la faiblesse et l’apathie des uns, il y a l'agressivité intéressée, dominatrice, des autres. Mais ne désespérons pas. Reprenons plutôt le mot que le cardinal Villeneuve laissait un jour à ses auditeurs de Boston: « La langue française fut le héraut de la lumière en ce nouveau monde, c’est elle qui a baptisé l’Amérique. On peut bien lui souhaïter: Esto perpetual»
Et travaillons pour qu'il en soit ainsi. Travaillons, car la cause est digne de l'effort d’une vie!
C’est en vue d'activer cet effort, de lui assurer à la fois l'organisation et le rayonnement, que le Comité de la Survivance Française en Amérique a multiplié, depuis 1937, ses démarches, ses campagnes, ses œuvres de propagande. Survivance française en Amérique. Le terme s'applique à tout un continent. Il donne au mot Survivance, qui peut paraître modeste en soi, une extension, une portée qui le transforme en un mot ambitieux. Quelle belle et noble chose serait une véritable survivance de la pensée, de l'esprit français dans l’immense empire parcouru jadis par nos Pionniers de l'Ouest !
Puisse y contribuer le petit livre que voilà !