JACQUES PORLIER
bœuf, Augustin Thibeau, Louis Bourdon, Alexandre Dumont, Georges Fortier, Jean-Baptiste Laborde, Amable Durocher, Jacques Lécuyer, Basile Larocque, Dominique Brunet, Joseph Jourdain, Pierre Brunet, Pierre Grignon, Pierriche Grignon, Charles Grignon, Louis, Augustin et Jean-Baptiste Grignon. Vers 1812, le poste de la Baie Verte groupait environ 250 âmes. (Voir Les Canadiens de l'Ouest, I, 87).
Quelle était la situation morale et religieuse de cette petite société canadienne intégrée dans le grand tout américain ? Un mot de l’abbé Bonduel, missionnaire français, éclaire quelque peu la question. Il écrit de Détroit, en 1834 :
«La Baie Verte, située à l’ouest du lac Michigan, est un des lieux qui avaient le plus souffert du départ des Jésuites. Les catholiques de cette petite colonie française demeurèrent quelquefois des dix, vingt el trente ans sans voir de prêtre. (Cependant quelques personnes pieuses eurent un soin particulier d’y faire instruire les enfants dans la doctrine chrétienne, et la foi s’y conserva intacte jusqu’au temps où Mgr Fenwick leur donna un prêtre catholique en récompense de leur zèle.»
Nous croyons que Jacques Porlier fut des premiers parmi ces ( personnes pieuses » à s'occuper de l'instruction chrétienne de la jeunesse de la Baie Verte, avant l’arrivée d’un premier prêtre résident, vers 1822, année où Mgr Fenwick devint premier évêque de Cincinnati, chargé du soin d’un immense territoire.
Un observateur américain, Henry Baird, qui séjourna à la Baie Verte à partir de 1824, nous a laissé un tableau de la localité et du caractère de ses habitants en très grande majorité d'ascendance française. «(A part les familles des officiers qui logeaient au fort Howard, il n’y avait à la Baie Verte », dit-il, « que sept ou huit familles américaines. Le caractère des habitants était un mélange de civilisation et de simplicité primitive. Ils alliaient la politesse et la gaieté
des Français à l’insouciance et l’imprévoyance des indigènes. Hospitaliers, jouissant du présent sans se préoccuper de lavenir, se contentant de peu, sachant trouver d’agréables amusements dans la danse et les courses de chevaux, ils éprouvaient certainement plus de bonheur et de satisfaction que la génération actuelle, si affairée, si préoccupée des moyens de faire de l'argent de tout. Ces colons formaient une classe d'hommes aujourd’hui entièrement disparue, mais qui mérite d’être inscrite aux pages de l’histoire comme celle des véritables et premiers pionniers du Wisconsin. Plusieurs d’entre eux ont laissé des descendants, et les noms des Langlade, des Juneau, des Grignon, des Porlier et autres, rappelleront cette ancienne race de colons, longtemps après que la génération actuelle aura disparu.» (Les Canadiens de l'Ouest, I, 140).
Joseph Tassé ajoute que «le juge Porlier était de taille moyenne, et ses manières affables le faisaient aimer de tous ceux qui le connaissaient. Il laissa un nom intact et une mémoire respectée. Il sut remplir tous les postes de confiance auxquels il fut appelé, avec intelligence, avec intégrité... Tel était son désir de bien interpréter la loi, qu’il traduisit de l'anglais en français les Statuts refondus du territoire du Michigan. La Société historique du Wisconsin conserve soigneusement ce manuscrit, ainsi que beaucoup d’autres documents et une grande partie de sa correspondance, qui était presque toute écrite en français.» En fait, les Porlier Papers, reliés en plusieurs volumes, composent une partie précieuse des archives d’état du Wisconsin.
Jacques Porlier mourut à soixante-quatorze ans, à la Baie Verte, le 12 juillet 1839, après une courte maladie. Sa femme lui survécut cinq ans. Son fils aîné, Jean-Jacques, eut une nombreuse famille. Un autre de ses fils, Louis, gendre d’Augustin Grignon, contribua à propager le nom de Porlier au pays des Grands Lacs.
Jean-Baptiste Beaubien
Nul doute qu’un record de transformation rapide, en quatre générations d'hommes, a été atteint par un certain point du globe sis au fond du lac Michigan, qui se nomme aujourd’hui Chicago. Un marécage, une eau croupie et malodorante, que rappelle le nom même de la place (le mot indien Chicagou signifiait (marais stagnant »), ce fond de lac vide, insignifiant, s’est transformé en une ville trépidante, peuplée de quatre millions d’âmes. Prodige de vitalité audacieuse. L’Américain de l'Illinois a de quoi s’enorgueillir d’une réalisation qui touche au pouvoir merveilleux des fées bienfaisantes!
L’Américain de l'Illinois, ambitieux et optimiste, un tant soit peu jaloux de la prépondérance prolongée d’une ville de l'Est qui s'appelle New-York, l’Américain du Middle West à la fois rural et industriel garde-t-il souvenir, dans le tourbillon du XXe siècle, des humbles pionniers français de son pays? Le citadin de Chicago qui déambule sur le boulevard Michigan en contemplant la ligne splendide des édifices de sa métropole, a-t-il une pensée pour la cabane de bois rond qui s’y trouvait isolée vers 1820 ?
Nous-mêmes, Français du Canada, proches parents des hardis pionniers de l'Ouest américain, des fondateurs de maintes villes orgucilleuses de leur moderne prospérité, que savons-nous de Jean-Baptiste Beaubien et de sa famille, pionniers de Chicago? Que savons-nous de leurs travaux de fondateurs sur le site de la reine des Lacs d’aujourd’hui, autour de l’ancien fort Dearborn dont le nom reste attaché à la gare Dearborn qui accueille le voyageur parti de Montréal ?
Puissent les présentes notes, dans leur raccourci, éveiller un souvenir en faveur de méritants ouvriers du XIXe siècle! La reconnaissance n’a jamais appauvri personne et, dans cette matière, l'excès n’est pas à redouter. On dit même que la culture de ce sentiment délicat reste un excellent moyen d’embellissement de sa propre personnalité. Au niveau du national, la reconnaissance se confond avec un autre sentiment ennoblissant qui s'appelle la vertu de patriotisme.
On sait que le nom de Beaubien n’est pas venu de France: il est de frappe canadienne. Le premier Canadien qui se le donna, Michel Trottier de Beaubien, seigneur de la Rivière-du-Loup (Louiseville), voulut sans doute exprimer, par cette addition à son patronyme, la légitime fierté d’un attachement à la terre et à l’agriculture qui fut la marque de sa descendance. Petite « noblesse » terrienne, non moins méritante qu’une autre, que mit en vedette, vers 1891, l'honorable Louis Beaubien, ministre de lAgriculture à Québec dans le gouvernement De Boucherville.
Le premier de la lignée au pays, Jules Trottier, né au bourg d’Igé dans le Perche, en 1590, et venu aux Trois- Rivières vers 1646, avait fait la traversée de l’Atlantique avec sa femme, Catherine Loyseau, et deux jeunes enfants. Un troisième leur naquit au lendemain de cette épreuve de quatre ou cinq semaines. Leur fils Antoine, qui signa Trottier des Ruisseaux, épousa Catherine Lefebvre, sœur de Jacques Lefebvre qui fut le premier seigneur de la baie Saint-Antoine (Baie-du-Febvre). Antoine Trottier des Ruisseaux, dit Pombert, marchand à Batiscan, eut onze enfants dont Michel, que nous avons mentionné plus haut.
Seigneur de Louiseville, Michel Trottier de Beaubien épousa aux Trois-Rivières, en 1700, Agnès Godefroy de Linctot, et en secondes noces, en 1714, Thérèse Mouet de Moras. Trois ans plus tard, la famille acquit un domaine
sur la rive sud du fleuve, soit l’île Moras dans la rivière Nicolet. Ce fut l’origine des Beaubien du pays de Nicolet et de la Baie-du-Febvre, ancêtres directs des Beaubien de Montréal et d’Outremont. Pierre Beaubien, qui fut médecin à Montréal et père de l’honorable Louis Beaubien, était né à la Baie-du-Febvre en 1796; sa mère s'appelait Jeanne Manseau. Le docteur Pierre Beaubien s’éteignit à 85 ans, en 1881, dans son manoir d’'Outremont où mourut aussi, l’année suivante, sa femme Justine Casgrain. Le regretté Joseph Beaubien fut son petit-fils, né à Montréal en 1865, fils de l’ancien ministre de l'Agriculture qui était en même temps député de Nicolet, la terre ancestrale.
Il est temps de dire que Jean-Baptiste Beaubien, sujet de la présente étude, n’appartenait pas, du moins du côté paternel, à la tige percheronne des Trottier. Son ancêtre paternel au Canada se nommait René Cuillerier, né en 1640 à Clermont, près de La Flèche, dans le Maine. René Cuillerier épousa Marie Legault à Montréal, en 1665, et seize enfants leur naquirent. L’un d’eux, Jean, né en 1670 et établi marchand à Montréal, entra dans la famille des Trottier en épousant à Batiscan, en 1696, Catherine, sœur de Michel Trottier de Beaubien. L’un de leurs enfants, Jean- Baptiste Cuillerier dit Beaubien, né à Montréal en 1709, fut le premier de la famille à prendre le chemin aventureux de l'Ouest et à faire rayonner là-bas, dans l’immense solitude, le nom canadien de Beaubien qu’il adopta définitivement.
L'Ouest, au dix-huitième siècle, ne comptait guère qu’un poste français de quelque importance: le Détroit, situé entre les lacs Huron et Érié, sorte de clé naturelle contrôlant la grande Mer intérieure qui alimente le fleuve Saint- Laurent. Dès 1701, Lamothe-Cadillac avait établi là le fort Pontchartrain et acquis le titre de fondateur « officiel » de la grande ville future. Mais ni lui ni ses successeurs immédiats, Noyelles et Saint-Ours Deschaillons, ne réussirent à faire du Détroit primitif autre chose qu’une chétive bourgade, un abri destiné à la traite des pelleteries avec les tribus
environnantes, surtout les Miamis. S'il faut en croire un ancien curé du Sault-au-Récollet, l’abbé Charles-Philippe Beaubien, qui publia en 1914 une étude généalogique sur sa famille ancestrale, le mérite du véritable peuplement de Détroit reviendrait à son parent Jean-Baptiste Cuillerier dit Beaubien. Il faut considérer Jean-Baptiste Cuillerier comme le vrai fondateur de la ville », affirme-t-il à la page 95 de son Écrin d'amour filial. «Ils'y fixa vers 1740 et décida un bon nombre de parents et d’ammis à le suivre. Bientôt le nom de Beaubien reparut et fut donné à une des principales avenues de la ville...»
Celui que nous appellerons Jean-Baptiste Beaubien le Vieux se maria à Détroit, le 26 janvier 1742. Il épousa Marie-Anne Barrois, qui appartenait à la famille d’un des compagnons de Lamothe-Cadillac, au temps de la fondation du poste. Trois fils et quatre filles naquirent de cette union. L'un des fils, nous ignorons lequel, devint le père du fondateur de la ville de Chicago, qui porta le nom de Jean-Baptiste Beaubien comme son grand-père. Joseph Tassé, l’historien des Canadiens de l'Ouest, croit que Jean-Baptiste Beaubien Le Jeune naquit à Détroit vers l'an 1783. C'est la carrière de ce dernier qu’il nous reste à retracer.
La chronique est muette sur ses années d'enfance et de jeunesse. Qu’était sa place natale en 1785? Depuis vingtcinq ans, depuis que le major Robert Rogers, au nom du gouvernement anglais, avait pris possession de Déiroit, la population ne s'était accrue que par la fécondité naturelle des foyers. Des deux côtés de la rivière Détroit, sur un espace de huit milles de longueur, environ 2,000 colons français, peut-être, vivaient d’agriculture, de pêche, de commerce des fourrures avec les Indiens. Plusieurs des principaux habitants et bon nombre de jeunes gens, réclamés par les dernières campagnes de 1759-60, étaient restés au pays de Québec ou de Montréal. Le dernier commandant de Détroit, François-Marie Picoté de Belestre, avait, lui aussi, élu domicile à Montréal. Notons en passant que ce
fonctionnaire se trouvait apparenté aux Beaubien de l’Ouest. Son père, François Picoté de Belestre, commandant à Détroit (où 1l mourut en 1729), avait épousé, en 1712, Catherine Trottier de Beaubien, veuve de Jean Cuillerier et mère de Jean-Baptiste Beaubien le Vieux.
Ce fut le sulpicien français Gabriel Richard, curé de Détroit et Vicaire général du Michigan-Wisconsin à partir de 1798, qui affermit la foi catholique de l’adolescent Jean- Baptiste Beaubien. Puis survint la guerre anglo-américaine de 1812-14. Le pays-frontière des Grands Lacs, cédé à regret par l'Angleterre en 1783, devint le théâtre d’une lutte armée sur terre et sur mer. Jean-Baptiste Beaubien, jeune homme de vingt-huit ans, trouva en 1813 la première oceasion de figurer dans l’histoire. Voici comment Joseph Tassé raconte le fait:
« Profitant du départ des troupes régulières (américaines), les Indiens se livraient depuis quelque temps à des déprédations considérables sur les propriétés des habitants de Détroit et de la campagne environnante, lorsque le général Cass invita tous les jeunes gens de l’endroit à se former en corps sous son commandement, afin de repousser ces audacieux maraudeurs. Cet appel ne fut pas fait en vain. Bon nombre s’armèrent de tous les instruments de guerre qu’ils purent trouver: carabines, fusils, épées, casse-tête, et enfourchèrent les rares chevaux qui restaient en ville. Cette troupe de cavaliers était presque toute composée de Canadiens, entre autres des suivants: le juge Morin, le juge Conant, le capitaine François Sicotte, Lambert Beaubien, Jean- Baptiste Beaubien, Louis Morin, Lambert Laforce, Joseph Riopel et Benjamin Lucas. Ils firent une véritable battue dans les bois voisins. Les sauvages s’enfuirent à leur approche mais ils purent voir, du haut des collines environnantes, la fumée de leurs villages en cendres... Ces énergiques représailles inspirèrent une terreur salutaire aux assaillants, et on n’eut plus à se plaindre d’eux par la suite.» (Les Canadiens de l'Ouest, II, 84.)
La paix générale une fois rétablie, une vaste perspective d'avenir s’ouvrit aux pays de l'Ouest favorisés de tant d’avantages naturels: terre arable, forêts, mines, pouvoirs d’eau, —aiguillonnés au surplus par le sentiment de l’indépendance totale, d’une jeune Patrie à agrandir et à fortifier par le développement d’une Nation libre, la & nation américaine »! Rêves de grandeur, de puissance conquérante! Et d’abord, la nature à conquérir, à dominer, à exploiter dans ses ressources les plus directement accessibles.
La première ou, du moins, la plus enrichissante de ces ressources naturelles, vers 1815, était toujours le vieux trafic de la fourrure précieuse, trafic poursuivi depuis deux siècles à l’aide du fair, de l’adresse et du contentement facile de l’Indien trappeur et chasseur. L’appel de la fortune rapide invitait le jeune homme robuste, intrépide et ambitieux, à pénétrer plus avant dans la forêt vierge, grouillante de gibier à fourrure, tout en se gardant un contact avec la civilisation par le choix d’un site au bord de l’eau pour la cabane et, à côté, l’entrepôt des pelleteries dont on chargera les canots.
Telle fut la démarche décisive de Jean-Baptiste Beaubien à trente ans. Laissant derrière lui la petite ville croissante de Détroit, il se dirigea vers l’ouest. À pied à travers l’état actuel du Michigan ? En canot par les lacs Huron et Michigan? Nous l’ignorons. Après des mois de voyage solitaire coupé par des pauses chez les Indiens familiers, il atteignit l'embouchure de la rivière Milwaukee, sur le bord occidental du lac Michigan, et s’y arrêta. Il y trouva un Canadien « voyageur », Alexandre Laframboise, qui devait le suivre plus tard à Chicago. Beaubien passa une couple d'années sur le site de la future ville de Milwaukee où Salomon Juneau, arrivant en 1818, relèvera ses traces. L’ambitieux prospecteur cherchait mieux encore. Continuant à descendre la rive ouest du lac Michigan, Beaubien s'arrêta finalement au poste indien de Chicagou que les sources de la rivière des Illinois, à faible distance, mettaient en relation
JEAN-BAPTISTE BEAUBIEN 89 directe avec le Mississipi. L'endroit lui parut à souhait pour la réalisation d’un rêve de fortune rapide: il y planta sa tente. Peut-être savait-il que l’y avaient précédé, en septembre 1673, Jolliet et Marquette revenant de leur découverte du Mississipi et rentrant au Canada par la rivière des Illinois. (Au départ, ils avaient atteint le grand fleuve par la rivière Wisconsin, qui débouche à la Prairie-du-Chien.)
Au moment où Jean-Baptiste Beaubien dressait à Chicago sa fruste cabane, une seule habitation y marquait la présence de l’homme blanc: le fort Dearborn, bâti en 1804 par le gouvernement américain en vue de contrôler les agissements des Indiens mal soumis, pillards et rancuniers vis à vis des nouveaux maîtres. Le général Dearborn, glorieux vétéran de la guerre de l'Indépendance, fut secrétaire au ministère de la Guerre sous le président Jefferson, de 1801 à 1809. Le fort qui prit son nom, à Chicago, fut construit par ses ordres. Détruit, une nuit de 1812, par une bande de sauvages qui surprirent et massacrèrent sa garnison, le fort Dearborn avait été réédifié en 1816, à la veille de l’arrivée de Jean-Baptiste Beaubien. Pendant plusieurs années, ce dernier eut pour seuls voisins blancs les soldats de la garnison et la famille du pionnier Kinzie, où il trouva la compagne de son foyer, Josette Laframboise, orpheline d’un traiteur canadien adoptée par cette famille amie.
Voici un témoignage qui nous montre la lenteur des débuts de la grande ville d'aujourd'hui. Il est du colonel Childs, de La Crosse (Wisconsin), qui s’y rendit en mission officielle, en 1821: « Lorsque Jj'arrivai à Chicago », dit-il, « je dressai ma tente sur les bords du lac, et je me rendis au fort pour acheter des vivres, Je ne pus cependant en obtenir, le commissaire m’ayant informé que les magasins publics étaient si mal approvisionnés que les soldats de la garnison ne recevaient que des demi-rations, et qu’il ignorait quand ils seraient mieux pourvus. Je me rendis alors auprès du colonel Beaubien, qui put m’en vendre une faible quantité. Deux familles seulement résidaient en dehors du fort: celles
de M. Kinzie et du colonel Beaubien.» (Les Canadiens de l'Ouest, IX, 86.)
A la suite du colonel Childs, un autre visiteur de marque parut à Chicago en 1821: le sulpicien Gabriel Richard, Vicaire général du Michigan-Wisconsin sous l’autorité de Mgr Fenwick, premier évêque de Cincinnati (siège créé en 1821). M. Richard venait assister à la conclusion d’un traité entre le gouverneur de l'Illinois et les Indiens de ce territoire qui venait d’être érigé en état de l'Union, en 1818. Le premier gouverneur de l'Illinois avait offert aux Indiens un ministre presbytérien, au lieu du prêtre catholique qu’ils demandaient. Aux questions: « Votre ministre porte-t-il une robe noire ? A-t-il une femme et des enfants ? » le gouverneur n'avait pas donné de réponse claire et satisfaisante. C’est pourquoi les Indiens avaient réclamé la présence d’un prêtre catholique à la conclusion d’un traité qui devait leur garantir le service religieux de la Robe Noire, comme par le passé.
M. Richard, curé de Détroit, vint à Chicago par bateau, en accomplissant le long détour du Sault-Sainte-Marie. Parti le 4 juillet 1821, il n’arriva à destination qu’au début d'août. Pendant son séjour, il dit la messe dans la maison de Jean-Baptiste Beaubien et gagna la sympathie de la garnison du fort. Le voyage de retour à Détroit fut plus compliqué encore. A défaut de bateau disponible sur les Lacs, le Sulpicien descendit la rivière des Illinois, puis Le Mississipi jusqu’au site de la ville actuelle de Cairo, remonta ensuite la rivière Ohio jusqu’à l'embouchure de la Wabash et, encore à contre-fil de cette dernière, atteignit enfin son pays de Détroit. Ainsi, deux siècles après l’apparition de Jean Nicolet sur les bords du lac des Illinois (Michigan), le canot léger restait le plus sûr moyen de locomotion des pionniers du XIXe siècle dans l’Ouest américain.
Le poste de Chicago prolongea plusieurs années sa période d’incubation, de vie latente marquée par le seul mouvement humain d’une quinzaine de cabanes grossières. Un
premier élan de vie active se manifesta en 1829, lorsque s’amorça le projet de la construction d’un canal reliant la rivière des Illinois au lac Michigan. Bon nombre d’immigrants se présentèrent. Des commissaires du gouvernement tracèrent le plan d’une future ville et commencèrent à vendre des lots à bâtir. Parmi les nouveaux venus, il faut signaler deux frères du premier pionnier: Marc et Médard Beaubien. Marc Beaubien construisit, sur le côté est de la rivière Chicago, une maison qui devint par la suite l'hôtel Sagonash, du nom dont se servaient les Indiens pour désigner le colonel Campbell, très populaire dans le pays. Médard Beaubien établit sa maison de traite dans la «Sixième Division » de la ville naissante. Quant à Jean-Baptiste Beaubien, le « colonel », il continua de résider au bord du lac et de tenir, à côté de sa maison élargie, un magasin d’articles pour la traite des pelleteries.
Ces fondateurs de ville en plein désert n'étaient pas absorbés par les soucis matériels au point d'oublier qu'ils appartenaient À une race & sociale », dont la gaieté reste proverbiale. Des veillées à la française éclairèrent les premières soirées d'hiver de Chicago. Un texte de Tassé nous le raconte: (Jean-Baptiste Beaubien, voulant charmer les loisirs de la petite colonie, fonda dans l'hiver de 1881-32 un cercle de discussion, dont tous les habitants du fort firent partie. Ce cercle fit passer plus d’une agréable et instructive soirée à ses membres. Beaubien en fut élu le président, et il s’acquitta de ses fonctions à la satisfaction générale. Si les débats étaient parfois très vifs, ils ne laissaient du moins aucune trace regrettable dans les esprits. La discussion terminée, les membres se rendaient d’ordinaire à la demeure de Marc Beaubien, où la soirée se terminait par une danse très animée.» Cette évocation du «cercle Beaubien » des premières heures de Chicago ne rejoint-elle pas, par-dessus deux siècles, les soirées de l'Ordre du Bon Temps à Port-Royal, en 1606, sous l'impulsion du génial Marc Lescarbot P Vieille gaieté gauloise, victorieuse des fatigues et des tristesses de la vie.
L’accroissement de la population faisait naître divers services publics. Ainsi Marc Beaubien construisit, en 1832, le premier bateau passeur et obtint, à raison d’une taxe annuelle de cinquante dollars, le privilège exclusif du transport des voyageurs d’un bord à l’autre de la rivière Chicago. Cependant, les étrangers seuls lui payaient l’écot; les habitants de Chicago et de tout le comté de Cook avaient droit au service gratuit. Ajoutons que Marc Beaubien obtint en même temps une licence de marchand et d’aubergiste, ce qui dut compenser largement pour la gratuité de certains coups de rame! Malgré les ravages du choléra de 1832 qui atteignit même les bords du lac Michigan, Chicago prenait forme de petit village. Sa population catholique, en majorité d’origine canadienne-française, se cotisa pour construire une chapelle de bois rond où le missionnaire de passage réunissait son monde, confessait et catéchisait.
L'année 1833 reste, dans les fastes de la ville de Chicago, la date mémorable de la fondation, de l’organisation défnitive d’une première municipalité. Constitué en village, le poste eut à se choisir cinq syndics chargés de l’administration locale. L'élection, qui réunit vingt-huit votants, eut lieu le 10 août 1833, dans la maison de Marc Beaubien. Un seul des trois frères pionniers, Médard Beaubien, brigua les suffrages et fut facilement élu membre du premier Conseil de Chicago. L'activité du «colonel » Jean-Baptiste Beaubien l’inclinait plutôt aux choses d’ordre militaire. Lorsque, en 1834, le comté de Cook reçut l’avis d'organiser le contingent militaire qu'il devait fournir au service actif, le colonel, après avoir assuré le succès de l’organisation, accepta le commandement de cette milice de comté et le garda plusieurs années.
En même temps que naissait le village de Chicago, en 1833, la population catholique faisait des démarches en vue d'obtenir la fondation d’une paroisse. Ce fut Médard Beaubien qui alla présenter à Mgr Rosati, premier évêque de Saint-Louis, une pétition en ce sens, dont les signataires
étaient en grande majorité des Canadiens. L'accueil fut favorable, et Médard Beaubien eut la joie de ramener avec lui un prêtre français: l’abbé Cyr, qui se mit aussitôt à l'œuvre et fonda, avec l'appui généreux de ses ouailles, la paroisse de Sainte-Marie.
Il y avait aussi le problème indien à solutionner. A mesure que s’accentuait la progression des blancs vers l'Ouest, à mesure que naissaient les nouveaux états de l’Union américaine, il fallait disposer de milliers d’indigènes à qui on ravissait, en y mettant quelque forme, le territoire séculaire de leur race. Ces Indiens dérangés, ces « personnes déplacées », comme dit élégamment notre vingtième siècle, n’acceptaient pas toujours de bonne grâce ce traitement imposé de force. C’est ici que l'intermédiaire des Canadiens de l'Ouest, vieux amis des tribus, s’avéra particulièrement précieux.
En ce qui concerne les Sauteux, les Outaouais, les Potouatomis du Ilaut-Illinois et du pays des Lacs, le problème se régla à Chicago même, au mois de septembre 1833. Cinq noms canadiens: Jean-Baptiste Beaubien, Gabriel Godefroy, Joseph Chaunier, P.-B. Kercheval et Pierre Ménard, fils, figurent au bas d’un traité par lequel ces tribus cédaient aux États-Unis une étendue de cinq millions d’acres de terre et s’engageaient à se retirer paisiblement à l’ouest du Mississipi. On croit qu'environ 7,000 Indiens se trouvaient réunis à Chicago, le 26 septembre 1833. Pour le royaume qu’ils abandonnaient, ils reçurent des vivres, quelques marchandises de peu de valeur. Une semaine plus tard, quarante chariots attelés chacun de quatre bœufs s’ébranlèrent, en route vers l'ouest. Les hommes et les femmes suivaient à pied les chariots chargés de bagage, où avaient aussi pris place les vieillards et les jeunes enfants. Cortège de misère, sacrifice imposé en bien d’autres points du territoire américain par la civilisation en marche.
Afin de faciliter le départ des tribus, le gouvernement s’engageait à payer les réclamations de leurs créanciers, qui
étaient habituellement leurs fournisseurs canadiens. C'est ainsi que Jean-Baptiste Beaubien reçut 250 dollars, Marc Beaubien 600 dollars et Médard Beaubien 700. Indemnités plutôt modestes si on les compare aux sommes versées, en septembre 1836, aux Canadiens de la Prairie-du-Chien et de la Baie-Verte, créanciers des Ménomonis. En cette circonstance, Joseph Rolette toucha 81,750, Stanislas Chaput $2,600, Paul Grignon $5,000, les héritiers de Pierre Grignon $86,000, Louis Grignon 87,250, Jacques Porlier 87,500, Augustin Grignon et Charles Grignon chacun $10,000. A cette époque, dix mille dollars constituaient une fortune. A quelque chose malheur est bon! — Ajoutons, en toute justice, que le gouvernement de Washington n’abandonnait pas les Indiens déplacés. Aux tribus éloignées de Chicago en 1833, il alloua une indemnité globale de $280,000, payable en annuités de $14,000 pendant vingt ans, le temps jugé nécessaire pour s'adapter à de nouvelles conditions d’existence dans un pays nouveau.
Et la vie continua...
Grâce à l’esprit d'initiative de ses fondateurs, le village de Chicago grandit si rapidement qu'il fut incorporé en ville dès 1837 et atteignit. en 1850, une population de 28,000 âmes. Disons tout de suite que Jean-Baptiste Beaubien vécut assez longtemps pour constater qu’une ville de 350,000 âmes s'était développée sur le site lacustre où il avait planté ‘ sa tente solitaire, en 1817. Mais le valeureux semeur ne connut guère les joies de la moisson. Ce fut le cas de beaucoup de nos Canadiens pionniers de l'Ouest, qui laissèrent facilement à d’autres, venus après eux, les gros profits de la récolte. A ce sujet, recueillons quelques lignes de Joseph
Tassé:
«Jean-Baptiste Beauhien avait fait l’acquisition de terrains considérables à Chicago, mais il n’en retira guère de bénéfices. Adonné à la passion du jeu, il paraît qu'il perdit plus d’une fois en une nuit des lots de terre qui valu-
rent plus tard des millions. Ses autres frères furent non moins imprévoyants.…. Ce que nous disons ici de la famille Beaubien peut malheureusement s’appliquer à presque tous ceux de nos compatriotes qui, les premiers habitants des cités les plus florissantes de l'Ouest, se sont dessaisis de leurs propriétés pour des prix relativement insignifiants, tandis qu’elles atteignaient quelques années plus tard une valeur souvent fabuleuse.» (Les Canadiens de l'Ouest, IX, 94.)
Dans le cas de Jean-Baptiste Beaubien, l'astuce et la malhonnêteté d'autrui s’unirent à sa propre imprévoyance pour le frustrer d’un gain mérité. C’est ainsi qu'il eut à soutenir contre le gouvernement américain un procès qu’il perdit malgré l’évidente justice de sa cause. De plus, il fut victime d’un filou qu'il avait cru son ami et qui lui exlorqua une somme considérable. Les quelques chiffres suivants peuvent nous donner une idée des richesses qui glissèrent entre les doigts des Beaubien. Deux lots de ville achetés $102 par Marc Beaubien, vers 1835, avaient une valeur de $108,000 en 1854. Neuf lots acquis par Jean-Baptiste Beaubien, au prix de $346, se vendirent en 1854 la somme de
Une anecdote, racontée par Louis Fréchette dans l'Opinion Publique du 19 octobre 1871, illustre davantage la situation. C’est Fréchette qui parle: & Voyez-vous, monsieur, me disait un jour un Canadien du nom de Rodier, aujourd’hui établi dans l’Iowa; voyez-vous ces deux beaux blocs de marbre, ces superbes magasins en face du Sherman House, qui s'étendent jusqu’à la rue Slate? Hé bien, tout le terrain sur lequel ïls sont construits m'a appartenu! — Oui? Vous devez être bien riche alors ? — Hélas! monsieur, vous avez connu Mr. Dowling? — J'en ai entendu parler.— Hé bien, il était boulanger à cette époque. Il me fournissait du pain. Je partais pour le Far West. Je lui laissai le tout pour un vieux cheval et une balance de compte. Aujourd’hui, ces lots se vendent deux mille dollars le pied.
Mon boulanger est mort millionnaire! » (On sait que Louis Fréchette vécut à Chicago de 1866 à 1871. C'est là qu’il écrivit son virulent poème: La voix d’un Exilé. L'incendie de la ville, en 1871, détermina son retour au Canada.)
Il faut donc avouer que beaucoup de pionniers canadiens de l'Ouest, infatigables explorateurs, abandonnèrent facilement à d’autres les richesses surgies au passage des premiers trains de marchandises, à l’arrivée des premiers paquebots à vapeur sur les Grands Lacs. Cela nous rappelle une exclamation du sieur de Diéreville, qui visita l’Acadie en 1700: « Nous n’entendons rien au commerce, bon Français que je suis, faut-il que je l’avoue ici! Mieux que les autres nations nous savons prendre des villes, toute l’Europe en est témoin, mais nous ne savons pas si bien établir des pays! » Il semble que le problème reste encore d'actualité au XXe siècle, même dans la province de Québec.
Les dernières années de vie du fondateur de Chicago rendent un son plutôt mélancolique. Jean-Baptiste Beaubien dut, vers 1845, vendre ses dernières propriétés en ville et s'éloigner de douze milles vers l’ouest, pour y cultiver une terre qui appartenait à sa femme, Josette Laframboise. Après la mort de celle-ci, il rentra à Chicago et convola en secondes noces avec une jeune Américaine. Sept enfants leur naquirent, dont quatre fils. On ne sait trop pourquoi, le vieux colonel quitta de nouveau la ville, vers 1860. Il vécut ses toutes dernières années à Napierville, dans le comté de De Page, une vingtaine de milles à l’ouest de Chicago, et Joseph Tassé nous dit qu’il les vécut « dans une grande pauvreté ». Il ajoute: « Une courte maladie l’enleva, il y a quelques années, à l’affection de sa famille.» On peut done conjecturer que Jean-Baptiste Beaubien mourut octogénaire, vers 1873. Ses fils Alexandre, Philippe, Henri et Guillaume firent partie de la force policière de Chicago et fondèrent des foyers. Alexandre Beaubien fut le premier enfant blanc né, en 1822, dans les limites de la ville de
Chicago. Il y mourut octogénaire, en 1907, après avoir vu la population de la ville atteindre le chiffre de deux millions d’âmes.
Marc Beaubien, l’ancien passeur de la rivière Chicago, survécut quelques années à son frère aîné et à Médard, son autre frère. La famille de Marc Beaubien fut très nombreuse: vingt-trois enfants, dont seize nés de la première femme, Marguerite Nadeau, originaire de Détroit, et sept d’une seconde épouse du nom de Mathieu.
Terminons par le rappel d’un fait récent, tout à l’honneur de l’âme américaine qui sait, elle aussi, se souvenir et cultiver le sentiment de la reconnaissance. La ville de Chicago célébrait de façon grandiose, en 1933, le Centenaire de sa fondation par Jean-Baptiste Beaubien. A cette occasion, les sociétés françaises de Ja ville remirent une médaille commémorative à un vieux couple qui célébrait ses noces d’or. Tous deux s’appelaient Beaubien. L'un était un fils de Médard Beaubien, l’autre était une petite-fille de Jean-Baptiste Beaubien. Émouvante évocation d’une atmosphère déjà lointaine... Mais où sont les veillées d'antan ?
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Salomon Juneau
Salomon Juneau
La belle ville de Milwaukee, métropole du Wisconsin, l’honore comme son fondateur. Il fut de la trempe des Jean Nicolet et des Louis Jolliet, des Langlade et des Julien Dubuque, hardis explorateurs, pionniers intelligents de la vaste plaine nord-américaine. Milwaukee ou terre du manawan, — plante aromatique qui croissait sur les bords du lac Michigan, — Milwaukee fiévreuse d’activité industrielle, grand port d’exportation de céréales et d’autres produits connus, lui garde un fidèle souvenir. Et la ville plus modeste de Juneau, chef lieu du comté de Dodge, à l’intérieur de l’état du Wisconsin, prolonge le rayonnement de son nom.
En 1793, à l’époque où Salomon dJuneau naissait à L'Assomption, ce village du haut Saint-Laurent voyait partir chaque année, au rythme des saisons, une bonne proportion de sa jeunesse masculine en quête de moyens nouveaux d'existence, attirée plutôt qu'effrayée par les longues distances à couvrir, par la perspective d’un éloignement qui pouvait se prolonger toute la vie. On aimait sans doute sa famille, son clocher natal. Mais le mirage de l’inconnu, des aïlleurs, d’un monde à découvrir, exerçait son mystérieux prestige qui finissait par l'emporter sur les hésitations intimes, sur les inquiétudes de la mère... Thérèse Galarneau, femme de François Juneau dit Latulippe et mère de notre héros, dut un jour se résigner, vers 1815, au départ de son beau grand garçon de six pieds de taille, droit et vigoureux. C'est le docteur Jean-Baptiste Meilleur, né en 1796 et ami de jeunesse de Salomon Juneau, qui nous vante ses avantages physiques. Quant à sa formation intellectuelle, il savait lire et écrire. Ce modeste bagage sera un jour insuflisant à soutenir sa haute fortune.
Il part, comme nos scouts d’aujourd’hui, un baluchon sur l’épaule, le baiser de sa mère au front, et dans le cœur un sentiment mêlé de joie et de regret. Regret des heures pures de l’enfance, joïe de l’aube matinale sur la grand’route et de la voie libre qui s'ouvre, à l’infini « Durant deux années de vie solitaire », nous dit Joseph Tassé, « Juneau se leva avec le soleil et se coucha avec lui, dormant toujours à la belle étoile, tantôt sur le gazon, tantôt sous un rocher, sur un lit de feuilles, et quelquefois dans le creux d'un vieil arbre, comme il le disait dans ses lettres à sa famille.»
Il fut d’abord voyageur au service de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Mais cette compagnie puissante n’avait pas, on le sait, l'habitude de gâter ses employés par des salaires exorbitants. KElle usait du troc, avançait largement des effets, de la boisson, et profitait du temps mort ou de la maladie de ses hommes de peine pour les river à leur dure obligation. Juneau, vite désabusé, piqua un jour vers le sud, à grandes enjambées furtives. Il atteignit la Baie Verte, puis la Prairie-du-Chien, poste de traite au sud-ouest du Wisconsin où régnait un Québecois, Joseph Rolette, entouré d’une colonie canadienne vouée à l’agriculture, à l’élevage des troupeaux, et déjà prospère. Là vivait François Galarneau, oncle maternel et parrain de Juneau. Non content de solder les dettes de son neveu par un cadeau de trois cents dollars, le généreux pionnier de la Prairie-du- Chien lui donna encore des marchandises en quantité sufñsante pour amorcer un commerce de fourrures, à son compte personnel, avec la tribu des Ménomonis qui habitait l’est du Wisconsin, le long du lac Michigan (il y a aujourd’hui une Menominee Reserve dans le voisinage de Green Bay, l’ancienne Baïe Verte).
Ce fut au mois de septembre 1818 que Salomon Juneau, déjà marié et père d’un enfant, vint se fixer sur les bords de la rivière Milwaukee, face au lac Michigan. Sa femme de seize ans, Josette Viau, était fille de Jacques Viau, l’un des pionniers canadiens de la Baie Verte, au Wisconsin septen-
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trional. Le jeune couple, bravant la solitude totale, résolut de s'installer à demeure en ce coin de terre dont Juneau abattit les premiers arbres pour en confectionner une cabane de bois rond. Les premiers voisins se trouvaient à la Baie Verte du côté nord, 110 milles; au fort Dearborn (Chicago) du côté sud, 100 milles; à la Prairie-du-Chien du côté ouest, 180 milles. Aujourd’hui, le site de la cabane de Salomon Juneau fait partie de la ville de Milwaukee.
La solitude, coupée seulement par le cri des oiseaux sauvages et des bêtes de la forêt, dura quinze ans. Juneau, doux et généreux dans ses relations avec les Indiens, gagna leur entière confiance qui ne se démentit jamais. De loin en loin, un traiteur venu de Michillimakinac et de la Baie Verte, sur un bateau à voiles, lui apportait des marchandises, quelques nouvelles du monde extérieur, et lui achetait ses fourrures. Peu à peu, le nouveau poste attira l’attention des émigrants américains. Un bureau des terres s'étant ouvert à la Baie Verte en 1835, l'emplacement de la future ville de Milwaukee — qui s’appela d’abord la « ville de Juneau » — fut mis en vente. Juneau acheta cent trente acres du côté est de la rivière, au nord de la rue Wisconsin d'aujourd'hui. Un émigrant de la Virginie, George Walker, et un du Connecticut, Byron Kilburn, acquirent eux aussi des portions considérables qui, se métamorphosant en quartiers de ville, ont gardé mémoire de leurs noms. Dès 1835, Salomon Juneau fut nommé premier maître de poste de Milwaukee, ville naissante dont il traça lui-même le plan général et la distribution des rues. Ses droits d’aînesse et, surtout, sa parfaite intégrité, ses qualités d’esprit et de cœur faisaient de lui le chef incontesté du nouveau groupement humain. Il fut également le premier maire de la place et, malgré son mince bagage d’études théoriques, premier titulaire du bureau des terres qui s’y ouvrit en 1837.
Un rush, une course à l'immeuble, une fièvre de spéculation marqua l’année 1836. Puis, pendant quelques années de dépression qui suivirent, des capitalistes américains: les
Mitchell, Eldred, Ludington, Birchard et autres, à l’affût d’une aubaine, achetèrent à cent dollurs des terrains qui s'étaient vendus mille ou quinze cents, la veille. Ce fut l’origine de brillantes fortunes, car Milwaukee, ville favorisée de grands avantages naturels et non encore concurrencée par Chicago, — née en 1833,— reprit bientôt sa marche ascendante.
Juneau avait profité largement de l’extraordinaire activité de l’année 1836: il s’était constitué un capital en argent d’au moins cent mille dollars. Il construisit alors, au coût de $25,000, l’un des premiers bateaux à vapeur qui aient sillonné les eaux parfois redoutables du lac Michigan. Le Salomon Juneau, navire de 90 tonnes, fit la liaison entre Milwaukee, Chicago et les postes du nord, la Baie Verte et
Michillimakinac en particulier.
À Milwaukee comme dans d’autres centres naïissants de l'Ouest américain, la renommée avait attiré des flots d’immigrants dont bon nombre poussèrent plus loin, vers les pays de l’or, au moment de la stabilisation des affaires. Restait, vers 1840, une population d'environ 8,000 âmes, mêlée d’Américains et de Canadiens. On ÿ comptait de nombreux catholiques, et des missionnaires partis de Détroit, de la Baie Verte ou de la Prairie-du Chien, commencèrent à les visiter. Ce fut pour Salomon Juneau, resté chrétien dans l’âme malgré vingt-cinq ans de jeûne religieux, l’une des plus grandes joies de sa vie. La première messe célébrée à Milwaukee le fut dans sa maison, par l’abbé Bonduel. Il fit don d’un magnifique terrain où s’éleva bientôt la première église catholique, qui devint cathédrale dès 1844. A cette date, en effet, le diocèse de Milwaukee fut constitué, avee Mgr Henni comme premier évêque du Wisconsin. Mgr Henni devint premier archevêque de Milwaukee en 1875 avec, comme suffragants, les évêques de Green Bay, La Crosse, Marquette et, plus tard, Superior.
La vaste maison de Juneau abritait une famille de quinze personnes, soit six fils et sept filles. Josette Viau,