I. Empêcher beaucoup de mal
Qu'il se soit fait beaucoup de mai dans nos campagnes depuis trente ans et plus, que la religion et la morale y soient en baisse, ce n'est pas niable.
Les habitudes religieuses sont entamées partout, et dans bon nombre d'endroits presque entièrement délaissées. Le blasphème et la profanation du dimanche sont devenus la loi commune. L'insurbordination de la jeunesse et la grossièreté des mœurs épouvantent les observateurs les plus indifférents. Les pires doctrines circulent librement et sont acceptées de la masse avec docilité et empressement. Les journaux collectivistes et pornographiques sont en plein succès dans certaines campagnes. Et un peu sur tous les points de la France rurale on a vu les meneurs les plus avancés et les plus inintelligents damer le pion à des hommes modérés et instruits, qui avaient rendu de grands services et qui méritaient la confiance de tous. Il est facile de constater la déchéance morale et religieuse de nos campagnes.
Comment arrêter le mal^ le prévenir où il n'existe pas encore, et le guérir là où il sévit? Qui en a le pouvoir, et par conséquent le devoir?
Le prêtre? Non. Le prêtre, le curé de campagne tout seul ne résoudra pas ce redoutable problème. Trop souvent, il est suspect. Sa soutane noire semble sans cesse prêcher tacitement, mais éloquemraent les commandements de Dieu. Ce n'est pas le symbole, Messieurs, qui nous rend impopulaires, c'est le Décalogue. Et puis, que n'a-t-on pas fait, que ne fait-on pas tous les jours pour discréditer, pour
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démonétiser l'action du clergé rural ? Livré à ses seules forces, le prêtre ne peut endiguer l'inondation qui submerge nos campagnes.
Le noble, le riche, le propriétaire, le dirigeant a aussi contre lui pas mal de préjugés que je n'ignore point. Mais pratiquement ces préjugés doivent tomber, et tomberont à la condition que je vais dire. Pour empêcher le mal, il faut être là où le mal sévit. Un médecin ne guérit pas son malade à distance. 11 le visite souvent, il le surveille, il l'ausculte, il suit en quelque sorte pas à pas les progrès et les reculs de la maladie... Pour éteindre un incendie, on ne se tient pas à plusieurs lieues des maisons qui brûlent, on se précipite aussitôt sur le théâtre du feu. Jérôme Palurot, à la recherche d'une position sociale, se moque agréanlement de la société générale des naufragés installée rue Neuvedes-Mathurins au fond d'une cour, à Paris, et qui de là veille sur les navires en perdition. C'est un peu comme cela que nous procédons en France. Nous nous imaginons que le patronage peut très bien s'exercer à distance; — que le peuple se sauvera tout seul sans la présence et l'action de ses chefs naturels ; — que les mineurs du Rouergue et du Nord sont suffisamment protégés contre les meneurs par une Compagnie industrielle qui siège à Paris ; — qu'il n'est pas nécessaire d'aller défendre sur place nos populations rurales, abandonnées comme une proie aux missionnaires de
l'impiété. Xous nous trompons. C'est trop facile à voir. Livrés à eux-mêmes, nos villages se laissent conquérir par toute influence malsaine. Le mal s'y propage avec une effrayante rapidité, quand ceux qui avaient charge d'âmes ont fui leur poste... Pour arrêter la démoralisation et la déchristianisation des campagnes, il faut la présence et l'action des dirigeants. Ils peuvent empêcher beaucoup de mal.
IL Faire beaucoup o^- b^diu
1' Par l'exemple d'abord
Messieurs, j'aurais beau le taire que je ne pourais le cacher à l'histoire. Ce sont les exemples des rois dépravés et des grands corrompus qui, au XVII* et au xviii^ siècles, ont perverti la nation française. C'est par la tète que pourrit le poisson, dit un proverbe arabe. Notre société a été perdue il y a cent ans et plus par la faute de ses chefs, et nous portons encore aujourd'hui la peine des scandales que les conducteurs du monde ont semés jadis dans les classes populaires. Des hauteurs sociales le mal est descendu dans les chaumières et dans les ateliers.
Or, comme les nations se perdent par le mauvais exemple, elles se sauvent par le bon exemple. Messieurs les dirigeants, on vous a suivis, quand vous descendiez; maintenant que vous remontez,
on vous suivra de même. Ce sera long, très laborieux... car il est plus difficile de remonter une pente que la descendre. Marchez quand même. Attachez-vous avec plus de fidélité que jamais aux traditions abandonnées de la foi et des bonnes mœurs. Le peuple vous regarde. Il voit votre assiduité, votre attitude, votre recueillement dans le lieu saint, vos prières et vos communions. Il constate que vous êtes des croyants et des pratiquants, et que vous l'êtes par devoir et par conviction, sans aucune arrière-pensée d'avantage temporel ou d'ambition politique. Il constate que votre religion n'est pas seulement sincère, mais qu'elle est féconde, qu'elle se manifeste, se traduit et s'affirme par des actes, par des sacrifices, par d'incontestables preuves de pureté, d'abnégation, de charité et de dévouement. Le peuple voit cela. Il reviendra, il revient à l'Evangile. Magistrats, chefs des armées, organes de la pensée publique, riches, nobles, puissants, qui que vous soyez, semez, semez le bon exemple. 11 en restera quelque bon grain, il en germera une moisson. Vous pouvez faire beaucoup de bien par l'exemple.
2° Par les services rendus.
Je me représente. Messieurs, le propriétaire résidant sur ses terres à la campagne. // est juste, il est accessible, il est bienfaisant. Ildonnedes conseils. Il donne des secours, il se donne lui-môme. Il pro-
cure du travail et il le rétribue largement. Il ne regarde pas à quelques mesures de blé ou à quelques fagots de bois ; au lieu de les laisser prendre, il les donne. Sa porte, comme son cœur, comme sa bourse, est ouverte aux faibles et aux petits, et on trouve auprès de lui non pas cette bonté froide qui glace la reconnaissance, ni cette condescendance hautaine qui en impose à l'inférieur, mais cette facilité d'abord qui gagne les cœurs et qui dissimule les distances sans nuire au respect. Aussi comme il est estimé et aimé de tous ! Personne ne songe à émigrer du village à la ville. Sur ses domaines respectés on naît, on vit et on meurt. Et dans la région les habitants d'une voix unanime disent : « Monsieur un tel, c'est le roi des hommes ! » Le bien que fait un tel homme est incalculable. Il relève la religion. 11 restaure les mœurs. Il sauve une population de la décadence morale et religieuse. Les dirigeants peuvent faire beaucoup de bien dans nos campagnes par l'exemple, par les services rendus.
3* Par un apostolat intelligent et discret.
Quel apostolat? Je vais essayer de vous le dire. D'abord il faudrait assainir nos villages en y fondant C école chrétienne^ au moins l'école chrétienne de filles. Les religieuses, en élevant la jeunesse féminine, en préparant de bonnes mères de famille, déposent dans nos campagnes un ferment de christianisme et de moralité. L'avenir de notre pays
dépend des familles, et l'avenir des familles dépend de la conduite des jeunes filles adolescentes qui seront un jour des mères. Gomment voudrait-on qu'elle comprît jamais ses devoirs de mère, la femme qui ne se serait préparée à cette haute et sainte dignité que par les dissipations coupables, et peutêtre par les désordres dégradants de la jeunesse? Et pour assainir nos villages il faudrait ajouter à l'école chrétienne qui forme l'enfant, le patronage religieux qui préserve la jeunesse, les catéchismes de persévérance, ce qu'on appelle aujourd'hui les œuvres post-scolaires. Ce n'est pas assez. Il faudrait aussi s'adresser à l'âge mûr, et opposer le bon journal à la mauvaise presse, et répondre par de bonnes conférences aux inepties de certains orateurs. On sait tout le succès qu'ont en France les beaux parleurs, surtout quand ils flattent les basses passions, par exemple, quand ils proposent aux travailleurs une vie nouvelle où il n'y aura plus rien à faire... ou quand ils agitent devant des esprits crédules le spectre de l'inquisition et du péril clérical. Serait-il impossible de parler aux paysans le langage de la science et de la raison sur l'agriculture — sur l'alcoolisme — sur les enseignements et les bienfaits du christianisme? Plusieurs ont essayé et réussi. Pourquoi donc ne pas étendre et généraliser cet apostolat par la parole?
Et puis en même temps qu'on assainirait nos vit
lages par l'école, parle patronage, par le journal, par la conférence, il faudrait les christianiser en les ramenant à l'amour et à la fréquentation de leur chère vieille église. Nos villages sont devenus moroses. Les cabarets sont remplis, mais ils sont mornes. La gaielr s'est en allée de nos campagnes. Les visages sont tristes comme les âmes. Pourquoi? Parce que la source des vraies joies populaires, le temple est oublié et délaissé. Non, je vous l'assure, ce n'est pas le cabaret qui régénérera nos campagnes, ce n'est pas même l'école, si pimpante soit-elle... C'est la vieille église branlante. Là, je le répète j sont les vraies joies du peuple : joie des oreilles: on entend parler un homme cultivé, un homme ami, le curé — joie des livres: on chante, tout le monde chante, les artistes du lieu, les jeunes gens et jeunes filles, tous les paroissiens, assez faux, c'est probable, mais du moins on ne s'ennuie pas, et Dieu ne relève que l'intention... joie des yeux. On se reconnaît devant Dieu. On contemple tous les membres de la famille le dimanche. On admire les beautés du culte, les décorations de l'autel, la crèche de Noël, les illuminations de l'Adoration perpétuelle, le parterre du mois de Marie, le reposoir du Jeudi- Saint, etc.. joies de l'âme. On trouve à l'église l'enseignement qui éclaire, la parole qui console, le pardon qui relève, l'Eucharistie qui soutient l'exemple qui édifie, un rayon d'idéal, la porte du ciel! Christianisons nos campagnes. Je vous ai
tracé, Messieurs, un immense et magnifique programme. Que tout le monde se mette à le réaliser, chacun selon ses moyens et à l'occasion. Faisons notre devoir, et Dieu fera le reste l
TRENTE-TROISIÈME CONFÉRENCE