I. L'école, à elle seule, ne peut pas tout
Vous savez quel est le préjuge régnant à l'heure
présente. On ne veut juger de la valeur de l'homme que par la science acquise, en ne tenant aucun compte de sa moralité et de son caractère. Aux yeux de nos hommes de progrès et aux yeux de la foule, la grandissime institution, c'est l'école oii se bourrent les cerveaux; et la famille, l'atelier et la religion, qui formaient les vigoureux et allègres Français d'autrefois, ne seraient que des institutions surannées à reléguer dans les limbes où dorment nos vieux régimes politiques. Ceci est faux. Les faits nous disent très haut que l'école ne peut pas tout. Un seul exemple va nous le prouver. A Paris, l'ouvrier est généralement plus cultivé que dans nos usines rurales. En est-il pour cela plus heureux, plus content de son sort, plus moral? Hélas ! non. — Et, dans la même usine, nous voyons tous les jours, des ouvriers illettrés qui font honneur à leurs affaires, qui vivent en paix avec leur patron et avec leurs voisins et élèvent honnêtement une nombreuse famille. Nous en connaissons d'autres, au contraire, plus affinés, beaux parleurs, les derniers à l'ouvrage et les premiers au cabaret, qui entre deux ivresses expectorent les tirades connues sur l'infâme capital, et laissent leur famille croupir dans la misère et l'abjection. Non, la valeur de l'homme ne dérive pas de sa culture intellectuelle. Non, ce n'est pas l'école qui fait l'homme. On l'a dit, on l'a cru, mais on commence à en revenir... Et voici que
Les témoignages les plus autorisés et les plus significatifs viennent contredire et réfuter notre trop persistante erreur. Dans le Afa/m, feuille point du tout cléricale, nous lisions dernièrement ceci sous la signature non suspecte de M. Henry Fouquier : « L'erreur substantielle de notre temps, c'est d'avoir trop cru à l'école. On s'est imaginé qu'en forçant les enfants du peuple à aller s'asseoir sur des bancs depuis l'âge de sept ans jusqu'à celui de douze ou treize, on inculquerait dans leur esprit une loi morale assez forte pour suppléer, avec les axiomes du catéchisme civique, à l'éducation de la famille et à la contrainte de la foi religieuse. Il me paraît que l'expérience est faite et que l'école a fait faillite. » Voilà qui est clair. Les faits et les témoignages le proclament. L'école, à elle seule, ne peut pas tout. Je vais plus loin.
IL L'école, à elle seule, ne peut presque rien.
Elle peut donner un peu de savoir; mais, en matière d'éducation, elle est à peu près nulle, si elle n'est pas aidée et complétée par la famille, par l'atelier et par la religion.
1» Sans la famille, l'école ne peut presque rien. Elle n'a de valeur et d'efficacité qu'autant qu'elle est le prolongement et l'annexe en quelque sorte
du foyer domestique. Il faut dire, crier et répéter sans cesse que la famille est la pierre angulaire de la nation, ou mieux encore, la cellule vivante, l'élément organique du corps social. Ce serait donc un vrai délire de prétendre réaliser un progrès en substituant l'Etat, ses règlements, ses fonctionnaires et ses paperasses au père et à la mère de famille. L'éducation populaire, en particulier, est beaucoup moins l'œuvre de l'Etat et des instituteurs que l'œuvre de la famille et des parents. Si l'école se substitue à la famille au lieu de lui servir simplement d'adjuvant, une grande loi sociale et naturelle est violée. Car, de droit divin, c'est au père que revient le devoir de la formation morale de l'enfant. Dans les sociétés compliquées où la conquête du pain quotidien est devenue plus laborieuse, un auxiliaire apparaît : Tinstituteùr. Mais il n'est qu'un auxiliaire. Au père seul reste la direction, l'initiative et l'autorité. Lui seul est apte à mener à bien la grande œuvre de l'éducation... Et ce qui est vrai du père, par rapport au fils, est encore plus vrai de la mère par rapport à la, fille. Sans la famille, l'école est à peu près impuissante à donner aux enfants l'éducation dont ils ont besoin. J'ajoute
2" Sans râtelier Técole ne peut presque rien. L'éducation populaire commencée dans la famille se poursuit à l'atelier. En effet, c'est au travail des
mains que sont, je ne dis pas condamnés, mais destinés, les hommes pris dans leur ensemble... et c'est un des caractères distinctifs du progrès moderne, de relever en importance et en dignité les professions manuelles que le christianisme a toujours honorées, mais que les préjugés du monde avaient trop souvent sacrifiées aux professions libérales. Que s'il en est ainsi, l'atelier a donc un grand rôle à jouer, une grande influence à exercer dans la formation morale du jeune adolescent et de la jeune adolescente. Comme la famille élève pratiquement pour la vie, l'atelier élève pratiquement pour le travail. L'école ne peut rien sans l'atelier. La pratique des bons ateliers a souvent devancé la théorie de l'école, et celle-ci, d'ailleurs, reste incomprise et stérile, tant qu'elle n'a pas été appliquée et quelquefois rectifiée par les rudes mains de l'ouvrier. Si importante que soit l'école, elle n'a pas la solution de l'avenir des masses par l'éducation; c'est surtout à la famille et à l'atelier qu'il faut demander cette solution. Il faut donner au peuple de vrais foyers, et il faut lui donner des ateliers moraux. Les vrais éducateurs, ce sont d'abord les parents à ce sanctuaire de la famille qu'on nomme le foyer, et puis ce sont les patrons, les vrais et dignes patrons, à ce sanctuaire du travail qu'on nomme l'atelier. Ce n'est pas encore suffisant. Je n'ai pas tout dit.
3» Sans la religion, recelé ne peut presque rien.
Consultons l'histoire. Lorsque Napoléon conçut le plan de son Université d'Etat, il eut soin de déclarer que, dans toutes ses écoles, elle prendrait pour base de son enseignement, les préceptes de la religion catholique. Il rendait ainsi hommage à la grande loi historique qui fait que, chez tous les peuples du monde, c'est la religion vraie ou diminuée qui donne l'éducation, enseigne la morale et forme les consciences. Il a fallu l'outrecuidance de nos sectaires modernes pour imposer au peuple la tyrannie d'un enseignement sans Dieu, chèrement payé par les contribuables. On nous prépare ainsi une génération de sauvages, dont les crimes répandent déjà une juste épouvante. Il ne saurait en être autrement.
Consultons la logique. L'instruction sans religion est plus dangereuse qu'utile. Donner la science à un vaurien, c'est un grand mal. Un vaurien ignorant peut piller une maison, en tuer le maître, incendier un village, après quoi an le conduit au bagne ou à l'échafaud ; mais les vauriens savants pillent les Etats, poussent les citoyens à s'entretuer, incendient les royaumes, après quoi on leui confie souvent les affaires de l'Etat, comme à de* grands politiques. Il y a une infinité de messieurs qui croient toujours qu'on moralise et civilise un peuple en lui apprenant à lire un journal et à goûter un roman. Ils seront pillés, égorgés par les
vauriens instruits, avant qu'ils aient compris que l'instruction sans la religion est le plus grand des fléaux. Instruire un enfant sans lui inspirer l'amour de Dieu et des hommes, c'est cultiver le vice et élever un vaurien.
Consultons les besoins populaires. L'instruction populaire devant, par la force des choses, rester rudimentaire, son principal objet doit être l'enseignement religieux. La religion, dans l'éducation, doit être tout sous peine de n'être rien. Elle doit être enseignée par l'instituteur lui-même, tout dans la classe en doit être imprégné : textes de lecture, exemples d'écriture, sentences morales, etc.. 1° La moralité de l'enfance n'aura qu'à y gagner; 2* son respect et sa soumission envers ses parents y trouveront aussi leur compte. Et j'ajoute 3° que sous le rapport même de la formation de l'esprit chez l'enfant du peuple, l'enseignement pratique de la religion est la méthode par excellence. Ceci est à considérer. Le catéchisme entretient l'enfant de questions qui le touchent personnellement et dont il voit l'application autour de lui, des questions de l'origine et de la fin, des questions de l'âme, de la mort, de l'au-delà. — Le catéchisme entretient l'enfant du bien et du mal, des vertus, des vices, des passions humaines, c'est-à-dire, en somme du monde réel et vivant; il lui apprend le sens, la portée et les conséquences de tous les faits de la vie commune dont il est le témoin et auxquels il
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participe. Quelle matière plus variée pour rexercice de ce jugement qui s'éveille ; quelle source plus abondante d'observations pratiques, de leçons de choses, d'explications intéressantes pour cette intelligence ingénue ! L'enseignement pratique de la religion est la méthode la plus scientifique pour développer l'esprit de l'enfant. On a donc eu grandement tort de bannir la religion du programme de l'instruction populaire. On a parla très mal servi la cause de l'instruction et on a en même temps compromis l'œuvre essentielle de l'éducation. Et quand l'éducation manque à l'enfant, il est préparé à toutes les déviations et à tous les déportements. Il a l'horreur du devoir, et de la gêne qui accompagne presque toujours le devoir. Il rêve le plaisir, et le genre de vie qui lui promet plus sûrement le plaisir. Il dédaigne les champs avec leurs travaux obscurs et pi'nibles. Instinctivement, il regarde du côté de la ville, oii miroitent les attraits de l'indépendance et les joies séduisantes du bonheur à bon marché. L'instruction, mal distribuée, donnée à l'excès et donnée sans l'éducation qui la complète et la préserve, est une cause puissante de la désertion des campagnes.
YIN&T-QUATRIÈME CONFÉRENCE III. Les Causes (suite)
LES CA USES NÉCESSITANTES 1° La situation présente de l'agriculture
Messieurs,
Nous étudions les causes de la désertion des campagnes. Ces causes sont multiples. Elles sont volontaires. On va à la ville parce qu'on le veut bien. Elles sont semi-volontaires. On va à la ville parce qu'on y est poussé par les influences du milieu. Enfin elles sont nécessitantes. On va à la ville, parce qu'on ne peut pas faire autrement. On va à la ville, parce que l'industrie appelle beaucoup de bras à son service, et parce que l'agriculture ne suffit plus aux besoins pressants de la population rurale... Nous allons étudier aujourd'hui la situation de l'agriculture, nous dirons un mot de ses transformations, et nous ferons l'énumération de ses souffrances.
I , La transformation de ragriculture.
Autrefois la moisson et le battage nécessitaient
beaucoup de temps et beaucoup de bras. Aujourd'hui tout cela se fait à la vapeur. L'agriculture prend des airs d'industrie. La machine fauche, lie les gerbes et les bat en un clin d'œil. Le battage rassemble 50 hommes et femmes, et tout est fait en un jour. Il ne faut pas regretter les choses, même les plus jolies, quand un peu de misère et de fatigue humaine disparaît avec elles.
Mais cette transformation de l'agriculture a une conséquence fatale. Elle rend moins considérable le nombre des ouvriers agricoles. La machine supplante l'homme. Et de ce chef les campagnes sont moins peuplées qu'elles ne Tétaient autrefois. La désertion des campagnes s'impose dans une certaine mesure. Il n'y a rien à dire à cela.
IL Le malaise de ^agriculture
Est encore une cause nécessitante et puissante du même phénomène de la désertion des campagnes. Quand la ruche est trop pleine et qu'elle ne peut plus nourrir les abeilles, il faut bien qu'elles fassent essaim au dehors. De même quand le sol est trop pauvre et qu'il ne peut plus donner à ses habitants le pain nécessaire, il faut bien aller chercher chez les autres ce qu'on n'a pas chez soi. Quand la vie agricole ne suffit plus à nourrir son monde, que voulez-vous que devienne et fasse ce monde agri
cole? 11 va gagner sa vie au dehors, chercher du service, du travail et du pain là où il espère le mieux en trouver. Il émigré vers les villes. Or, tel est précisément aujourd'hui le phénomène qui se produit dans nos campagnes.
L'agriculture souffre. Elle souffre :
1° De la mévente du blé.
Tout le monde sait que le blé coûte cher au cul- ^wateur, et qu'au dessous de 20 francs l'hectolitre le producteur ne trouve aucune rémunération de son travail, aucun bénéfice raisonnable.
Or le blé se vend à peine 15 francs l'hectolitre. Le cultivateur travaille donc en pure perte et ne peut pas joindre les deux bouts.
Une pareille situation est anormale. Car la France a besoin de 110 ou 120 millions d'hectolitres de blé pour sa consommation, et elle n'en produit, en moyenne, que 100 millions. Comment expliquer la mévente du blé, l'avilissement de ce produit pourtant de première nécessité? Cela s'explique par l'importation qui nous vient du dehors.
L'agriculture souffre
2° De la concurrence étrangère.
La concurrence pour le blé vient de l'Inde et des États-Unis en particulier.
1° L'Inde produit beaucoup de froment et à peu de frais. De 1868 à 1878 les Anglais, par des tra-
vaux de canalisation, ont ajouté près de 18 millions d'hectares cultivables, étendue pi'esque aussi grande que la partie des terres labourables en France. De plus, dans ce pays, le nombre des ouvriers de l'industrie diminue au profit de l'agriculture, et le seul bassin du Gange compte 100 millions d'habitants vivant de l'agriculture. Cette affluence de bras fait baisser la moyenne du salaire du journalier agricole à 60 centimes et parfois à moins, de telle sorte que le prix de revient de l'hectolitre de blé arrive à 7 fr. 20 ;
2° Un mot des Etats-Unis. Ce pays neuf, à terres vierges, produit également à bon marché et vend de même. L'hectolitre de blé revient à 7 francs, et on peut le donner à 9 francs le quintal avec un gros bénéfice ;
3° Ajoutons à cela que le prix de transport des blés étrangers est presque nul. Le perfectionnement des moyens de transport et le percement de l'isthme de Suez ont abaissé le prix du fret dans des proportions incroyables. Les blés d'Amérique, de l'Inde et de l'Australie peuvent arriver sur le marché français à des prix inférieurs à ceux des blés indigènes.
Comment voulez- vous que l'agriculteur français lutte avec avantage contre l'importation étrangère? Le prix de son hectolitre de blé est de 18 ou 20 francs, après qu'il a payé les impôts, les journées de travail et les engrais. Or, la concurrence le force à le vendre 14 ou 15 francs. D'où une perte
.sèche de 3 ou 5 francs sur chaque quintal vendu. Dans de telles conditions, la culture du blé en France devient un métier impossible... Il faudrait, pour neutraliser la concurrence étrangère, pour enrayer l'avilissement des prix, il faudrait établir des droits compensateurs suffisants. Nouvelle cause de malaise... L'agriculture souffre
3° De r insuffisance des droits compensateurs.
Tandis que les produits nationaux ont à supporter des impôts qui augmentent chaque année, les produits étrangers, obtenus dans des pays où l'impôt est beaucoup moins lourd, la main-d'œuvre beaucoup moins chère, et transportés dans des conditions de bon marché extraordinaire, passent nos frontières, les uns en franchise complète, les autres en payant des droits insignifiants, et viennent sur nos marchés écraser nos produits indigènes. Le droit de 5 francs par quintal imposé aux blés exotiques est insuffisant. Sous le régime de ce tarif compensateur, les blés continuent à aftluer en abondance dans nos ports de la Méditerranée et de l'Océan, et notre agriculture française, trop faiblement protégée, essaie vainement de se défendre et de se relever.
Et qu'on ne dise pas que l'élévation des tarifs douaniers, en rendant le pain plus cher, affamera les populations urbaines au profit des populations rurales. Non. Les villes et les campagnes sont soli-
PLAŒS SOCIALES. — 23
daires... et les intérêts des villes, qui vivent sartout de l'argent que leur apportent les cultivateurs, ne tarderaient pas à être compromis, si les campagnes étaient ruinées. Or, l'insuffisance des droits compensateurs prépare la ruine de l'agriculture... et la ruine de l'agriculture est un péril national.
Si seulement l'agriculture, menacée du dehors, était épargnée au dedans par le fisc ! Mais non. L'agriculture souffre.
4° De r aggravation de Vimpôt.
Les impôts agricoles sont considérables :
1" La contributionfoncière (propriétés bâties etnon bâties) basée sur le revenu net de chaque propriété ;
2° La contribution personnelle mobilière qui frappe la fortune mobilière en la présumant d'après le loyer d'habitation;
3° La contribution des portes et fenêtres;
4° La taxe des prestations;
5° La taxe des chiens ;
6" Les centimes additionnels. Partout on veut faire grand. L'exécution des lois scolaires a nécessité dans un grand nombre de communes la construction de maisons d'école, qui, malgré le concours de l'Etat, retombent pour une bonne part à la charge des contribuables ;
7° Les impôts de transmission et de mutation.
Eh résumé, la propriété mobilière paie 4 0/0 de son revenu.
Le commerce et l'industrie paie 130/0.
La propriété urbaine paie 17 0/0.
Lagricullure paie 44 0/0.
{Démocratie chrétienne, sept. 1900, p. 297.)
L'agriculture représente la majorité des travailleurs de la grande famille prolétaire. Elle donne au fisc presque la moitié de sa production., et le reste suffit à peine à la conservation individuelle de chacun de ses membres, au progrès, à l'amélioration des modes de culture. Tel petit propriétaire voit le plus clair de son revenu prendre le chemin de la caisse du percepteur; tel autre est obligé, pour satisfaire l'avidité du fisc, d'emprunter ou d'escompter les récoltes futures ; celui-ci hypothèque ses propriétés; celui-là demande en vain une diminution des charges sous le poids desquelles il plie depuis longtemps. Les capitaux s'éloignent de la terre... et avec les capitaux, les bras, les hommes. Les souffrances de l'agriculture expliquent e justifient la désertion des campagnes.
VINGT-CINQUIÈME CONFÉRENCE