RENÉ GHIL
A part ceux dont je vous ai parlé déjà, les poètes « décadents » sont, comme j'ai dit, négligeables, ou presque. Mais ils ont de telles prétentions, se donnent tant de mouvement, et ont fait ces tempsci tant de bruit, qu'on est bien obligé, quoi qu'on en ait, de les écouter çà et là. Et il n'y a pas d'inconvénient à essayer de fixer la valeur des principaux imitateurs de MM. Mallarmé, Verlaine et Moréas, — car ce dernier, tant pour son talent très réel que pour avoir apporté avec lui la théorie du symbolisme, est devenu un maître au même titre que ses aînés.
M. Charles Vignier, dans son unique recueil intitulé Cenion (pourquoi, au juste?), s'est appliqué à imiter très directement M. Verlaine. Et je le regrette, car la manière de l'auteur de Sagesse n'est point de celles qui se doivent imiter. Et puis, il y a, en tout cas, une nuance entre l'imitation et le pur emprunt, et il arrive souvent à M. Vignier de la méconnaître. Il serait pourtant injuste de nier qu'il y ait çà et là, dans Centon, un accent personnel. Si beaucoup de pièces ne se distinguent de celles de M. Verlaine qu'en ce qu'elles sont moins bonnes, quelques-unes s'en distinguent d'autre façon. Trop souvent, l'auteur ne fait que du Verlaine médiocre; mais il fait parfois aussi du Verlaine moins sensuel, ou plutôt, sensiiel autrement, tout plein de coquetteries, de mièvreries et de langueurs, du Verlaine, si l'on pouvait dire, féminin. Quelques vers suffiront à donner une idée de ce « faire » :
Dans une coupe de Thulé Où vient pâlir l'attrait de l'heure, Dort le sénile et dolent leurre De l'ultime rêve adulée
Mais des cheveax d'argent filé Font nn voile à celle qui pleure, Dans une coupe de Thulé Oïl s'est éteint l'attrait de l'heare...
J'imagine que tout en ne comprenant guère cette langue (ce qui est aussi mon cas), vous saisissez pourtant comme moi ce que la fréquente répétition de VI donne aux vers de languissant, et comme de las. Tels quels, ces vers sont d'ailleurs des meilleurs du recueil. Si je dis que j'ai été touché par cet hendécasyllabe :
l'odeur
Des vents qt^ont vantés les dorades en or.,,
(sans que j'aie, d'ailleurs, rien à objecter à qui me soutiendrait qu'il est absurde), et si j'ajoute que cet adjectif m'a paru joli :
Mon bel amoureux, viendras-tu Sur un batelet pointu?
je serai tout à fait en règle avec M. Charles Vignier. Mais un joli adjectif et un vers singulier, cela suffit-il vraiment pour qu'on soit sacré poète? M. Vignier ne le pense point, paraît-il. Absorbé maintenant par la préparation A^Éléments de psycho-physique et la rédaction d^articles de repor-
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tage, il n'attache pas^ me dit-on, une très grande importance à son recueil de poésies; et je ne puis qu'être de son sentiment là-dessus.
Au reste, M. Vignier est un grand poète, si on le compare à M. Gustave Kahn. Celui-là est un imitateur de M. Jean Moréas, c'est-à-dire proprement un symboliste. Encore une fois, le procédé symbolique me paraît aussi défendable qu'un autre. Tout dépend de l'ouvrier. C'est, si l'on veut, une excellente chose que le symbolisme de M. Moréas ; mais c'en est une navrante que le symbolisme de M. Gustave Kahn.
Le livre de M. Kahn s'intitule les Palais noma'' des. (Pourquoi, mon Dieu?) C'est un poème divisé en plusieurs parties, où l'auteur s'est proposé, à ce que j'ai pu saisir, de décrire sous forme symbolique une série d'états d'âme qui s'amènent l'un l'autre. D'ailleurs, je ne crois pas avoir compris plus d'une cinquantaine de vers. J'en ai goûté trois ou quatre :
Ils sont si clairs, les cheveux roux De Jésus dont je suis en quête I...
OU bien :
Ton allure si lente est le pas de mon rêve, Désir devenu doux d'avoir tant attendu!...
Mais quel avantage M. Kahn espère-t-il retirer du style qu'il emploie presque partout ? Quand il « chante »
La cité d'or et de lointains, Si fabuleuse d'astrologues, De médailles et d'analogues, La cité d'or des temps éteints
J'entrevois bien à peu près, par grand hasard, ce qu'il veut dire. Mais croit-il que ses vers, pour être écrits de façon sauvage, parlent plus à l'imagination que les vers de M. Verlaine :
Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane . . .
qui sont intelligibles ; ou, mieux encore, que les vieux vers de Hugo,
Qui les voyait passer à l'angle de son mur, Pensait à ces cités D'OR, DE BRUME ET D'AZUR, Qui font l'effet d'un songe à la foule effarée, Tyr, Héliopolis, Solyme, Césarée..^.(l}
S'il le croit, il sera au moins seul à le croire. Tous les autres penseront que deux cents pages
(1) Les Chevaliers er7*an^i. (Légende des Siècles, l'* série.)
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uniformément inintelligibles, ce n'est pas seuleune chose folle, ce qui ne serait rien, mais une chose mortellement ennuyeuse, ce qui est grave. Et de fait, M. Kahn ne sait pas à quel point son livre est ennuyeux.
L'imprévu de la versification devrait pourtant le rendre amusant. II n'y a peut-être qu'une dizaine de manières pour faire de bons vers ; mais il y en a mille pour en faire d'exécrables. M. Gustave Kahn les connaît et les pratique toutes, et cela donne à son livre une grande variété .
Il y a, presque à chaque page des Palais nomades, des vers de trois syllabes et des vers de dix-sept, et de dix-neuf, et de vingt-quatre, tout cela entremêlé sans loi saisissable, pour moi du moins. Y-a-t-il une loi pourtant, trop compliquée et trop savante pour que je Taie pu saisir ? Je le croirais, si M* Kahn avait un jour prouvé qu'il sait faire des vers aussi savants et aussi compliqués seulement que M. Mérat ou que M. Mendès. M^ Moréas, lui, en a fait de tels ; et c'est parce qu'il sait son métier que nous pouvons suivre avec intérêt ses innovations. S'il se rend ridicule, ce sera tant pis pour lui ; et s'il fait d'aventure quelque trouvaille intéressante, ce sera tant mieux pour nous. Mais M. Kahn n'a jamais fait ses preuves ,* et j'ai beau
NOS poàTEs 243
essayer de prendre au sérieux sa science harmonique, « je me méfie ». Comme d'un rythme compliqué la loi s'aperçoit difficilement, rien n'est plus aisé que de produire un effet d'extrême complication en n'observant pas de loi du tout. Aussi les chercheurs aventureux, mais instruits, comme l'auteur des Cantilènes, sont-ils exposés à avoir de singuliers imitateurs. Des jeunes gens qui font encore rimer bonheur avec malheur et jeunesse avec meiiies^e, arrivent en quelques jours à fabriquer de la fausse complication où Pon peut se tromper. Tel d'entre eux m'a montré à la fois des alexandrins qui rappelaient Luce de Lancival et des choses innommables qui rappelaient M. Moréas... Et des inquiétudes me viennent. Si l'auteur des Palais nomades n'était pas plus grand clerc en versification que ce jeune homme ?
Après cela, M. Kahn me répondra sans doute :
« Il s'agit bien de vos lois fixes et de votre science pédantesque ! Et qu'importe, si j'y suis ignorant ? La loi à laquelle obéissent mes vers est mystérieuse pour moi-même, comme elle le doit être pour le public. Je veux briser tous les moules connus, échapper à l'insupportable monotonie des rythmes traditionnels. Et mes lignes de toute mesure, disposées d'une façon en apparence arbi-
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traire, dénuées même de rimes, seront asservies pourtant aux exigences d'une harmonie tout instinctive, plus complexe et plus variée que celle du vers ancien... » A la bonne heure ; mais M. Kahn sait-il bien que ce qu'il inventera ainsi est connu depuis quelque trois mille ans, et se nomme la prose? L'avertissement le touchera peu, si, comme il est possible, il se moque de nous, mais j'ai idée qu'il ne s'en moque pas tout à fait ; et c'est assurément, étant donnés sa langue et ses vers, ce qu'on peut dire de plus terrible sur son compte.
Et M. Kahn est un grand poète si on le compare à M. Ghil, l'élève attitré de M. Mallarmé.
M. Ghil était, je crois, il y a deux ou trois ans, de V Académie des Muses Santones (1). Il écrivait
(1) M. René Ghil a depuis dirigé quelque temps une Revue littéraire : Ecrits pour l'art. Parmi les poètes qui y collaboraient je citerai M. Stuart Merrill (Les Gammes), M. Viélé Griffin (Les Cygnes) et M. Henri de Régnier que nous retrouverons, j'espère, en meilleure compagnie. M. Henri de Régnier, très jeune encore, a déjà publié trois recueils. Le troisième est le plus intéressant. Il contient d'assez beaux sonnets, mi-parnassiens, mi-décadents, qui se ressentent tour à tour de l'influence de M. de Hérédia et de celle de M. Moréas, En voici un dans
alors des vers vaguement lamartiniens. Deux lectures, raconte-t-il quelque part, le transformèrent : celle de M. Zola d'abord, après laquelle a un mot lui vint soudain aux lèvres : Mais c'est un poète, Zola! » et celle de M. Mallarmé, après laquelle il s'avisa que M. Mallarmé « est un réaliste. » Depuis, il a écrit des vers qui le plus souvent ne se comprenaient pas. Ceux qui se comprenaient ressemblaient à ceux-ci :
Ils vont, les deux longs vieux et d'odeurs du vieux temps, Un doux revenez-y grise un peu leurs vieux sangs.
le goût synobolique de ce dernier. Pour les non-initiés, il n'est peut-être pas inutile d'expliquer que cela veut dire : « Les passions n'ont pu réussir à troubler mon âme; et je l'ai conservée pure à ma bien-aimée. » Ou, tout aussi bien : «Les passions n'ont pu troubler Tàme de ma bien aimée; et elle me Ta conservée pure. » Ou encore, si l'on veut, tous les deux. Voilà les avantages du symbolisme :
Au site d'eau qui chante et d'ombrages virides, La meute déroutée a tu ses longs abois.
Et les chasseurs, dans un bruit de corset de voix Sont partis sur la piste fausse à toutes brides;
L'étang où n'ont pas bu les chiens n'a pas de rides, Aucun pied n'a foulé l'orgueil des roseaux droits, Nul trait aux troncs meurtris des vieux arbres du bois N'enfonce un mémento vibrant d'éphémérides ;
Et le Cerf qui s'en vient, le soir, apprivoisé,
Quand sur ma flûte puérile où j'ai croisé
Les doigts, je joue un air coupé de lentes pauses,
A genoux m'offrira ses andouillers noueux
Où je suspends le poids d'un message de roses
Pour Celle aux doux vouloirs que nous servons tous deux*
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Il vient de publier un poème qu'il appelle le Geste Ingénu, — oserai-je encore demander pourquoi ? — et où plus rien ne se comprend.
Un bien curieux livre que ce Geste Ingénu! Oela est un peu plus petit qu'un in-octavo et un peu plus grandqu'un in-i2. Sur la couverture, le nom de l'auteur en majuscules, et le nom du livre en petites lettres. A Tintérieur, des pages dont une bonne moitié sont blanches. Les autres contiennent quelques semblants de vers, tantôt en haut, tantôt au milieu, tantôt au bas. Je note deux pages blanches, et tout au bas de la seconde, cet octosyllabe solitaire :
Mille sanglots plangorent là.
Il y a au commencement des vers, tantôt des majuscules, tantôt des minuscules. — La ponctuation est tantôt rejetée, tantôt admise. — Çà et là, de larges bandes noires coupent le texte. — Quant à la valeur littéraire du livre de M. Ghil, on me dispensera d'y insister. Il y a un point au delà duquel il ne faut plus insister, même pour le bon motif. Je cite seulement une page, au hasard, car elles se ressemblent toutes. Ce n'est même plus, comme on verra, du Mallarmé. Chez M. Mallarmé on ne comprenait pas le sens, mais on apercevait
au moins la construction. On eût pu faire l'analyse grammaticale de ses phrases inintelligibles. Ici, pas plus de construction que de sens. C'est la nuit complète.
Tristes les raisons d'ordre exigeraient du règne
Que les voix du zéphyr ne déheurassent pas
Tel soir qui veut la gloire à ne vouloir de glas :
Mais avant des départs héroïques l'augure,
Tous leurs orgueils donnant, devront! les ventres dieux
Alentis en soleils de palus radieux
Très mûrement sourire en une emphase pure
A la rumeur de leur gestation et du
Trismégiste sillon élargir l'angle indu.
Modulé par la peur et l'espoir qu'il énarre,
L'orphelinage heureux de leur geste léger
Au devant de l'Ami qui vient de l'élranger
En deux néants sépare un végétal ignare :
Mais la pudeur des mains signe le vêpre si
Moite preuve de nue et de roses quasi,
Qu'en un doute planant de regret des sonnailles
Ouï sous la splendeur de l'inespoir des mois
Des plumes suspendraient une époque d'émois.
Le Geste Ingénu n'est que la deuxième partie d'un grand poème qui en contiendra cinq ou six. La première ne nous est pas donnée encore. Dans ces cinq ou six parties l'auteur croit résumer toute l'histoire de l'humanité passée, présente et à venir. Ces prétentions évoquent surtout le souvenir du bonhomme Gagne. Et l'auteur de VUnitéide n'est-
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il pas après tout le seul ancêtre littéraire que puisse revendiquer M. Ghil? On me dit qu'il se considère comme le plus grand poète du siècle (malgré M. Mallarmé). Cela est triste, sans doute; mais la critique n'y peut rien. Le cas de M. Ghil ne relève aucunement de la littérature.
Ainsi, M. Verlaine nous a menés à M, Vignier, M. Moréas à M. Kahn, M. Mallarmé à M. Ghil. Il faut convenir que l'école — si école il y a — forme des élèves qui ne lui font guère honneur. Chose admirable, il n'est pas jusqu'à M. Mallarmé qui n'ait le droit de rougir du sien. Mais laissons là r école : — si elle eût existé jamais, elle fut morte avec la publication des Palais Nomades et du Geste Ingénu, Après de tels livres, on parlera certes encore du génie de M Verlaine et du talent de M. Jean Moréas, mais on ne parlera sûrement plus de l'avenir de la Décadence ou des vertus du Symbolisme; et tout n'en ira que mieux...
Mais je ne veux pas dire que tout ira bien. Je crains que les choses ne continuent d'aller mal pour les poètes, et qu'elles ne commencent d'aller médiocrement pour la poésie. Il faut voir avant tout dans le mouvement décadent un effort désespéré de nos rimeurs pour ramener l'attention sur eux. L'effort n'a guère réussi, et le mouvement touche à sa fin. Ce n'a été qu'un accident; mais peut-être que cet accident aura fait, tout compté, moins de bien que de mal. Sous prétexte de hardiesses, on a pris l'habitude d'être moins sévère pour soi. Se dispenser de rimer, de césurer et d'écrire, ne plus prendre la peine de faire de bons vers parnassiens, c'est ce que beaucoup de jeunes hommes appellent faire des vers décadents. Si je ne me trompe, il y a en moyenne moins de conscience et de sûreté de facture dans les volumes des débutants d'aujourd'hui que dans ceux des débutants d'il y a dix ans. On ne sait plus sa quantité. Nous allons tout doucement à la barbarie...
Sans doute, nous avons beaucoup de poètes
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excellents, et je vois des jeunes gens qui seront des poètes excellents demain (M. Paul Guigou, par exemple, et M. Raymond de la Tailhède). Mais les aînés sont, la plupart, découragés, et les nouveaux venus se décourageront de même. Il serait merveilleux qu'un art continuât de prospérer, alors que nul ne s'y intéresse. Il n'y aurait pas longtemps d'orateurs, s'il n'y avait de public pour écouter les discours. Par cela seul qu'il n'y a plus d'amateurs devers, ou presque, on peut être assuré que bientôt il n'y aura presque plus de poètes. Déjà beaucoup se sont réfugiés dans le journal et le roman. Un poète, c'était autrefois un homme qui faisait des vers. C'est aujourd'hui un homme qui en a fait et qui y a renoncé, après avoir bien constaté que personne n'en voulait lire. M. André Theuriet,M. Armand Silvestre, M. Catulle Mendès, M. Paul Bourget, M. Jules Lemaitre, ont plus ou moins complètement déserté la poésie pour la prose. Les désertions de ce genre deviendront chaque jour plus nombreuses. Selon toute apparence, le magnifique mouvement poétique inauguré par les hommes de 1830 esc maintenant sur le point de finir au milieu de l'inattention générale. Chanter pour les sourds est un plaisir dont on se lasse. On ne fera plus beaucoup de vers français aux premières
années du vingtième siècle. Et qu'on recommence à en faire ensuite, je ne le crois guère. Nous sommes vieux, et très vieux. Voici quelque chose comme huit siècles que le mystérieux Turoldus
déclinait la Geste de Roland, et que je ne sais quel poète inconnu chantait délicieusement la réconciliation de Renaud et de la belle Erembors. Les Muses vieillissent comme les hommes. La nôtre a huit cents ans. C'est un bel âge, et que celle des Latinsn'atteignitpas.Nousnepouvonsnoiisattendre à ce qu'elle dure toujours. Et voilà pourquoi, aux jeunes gens qui veulent « réformer la poésie »,j'ai toujours envie de répondre ce que répondait un perruquier fantaisiste à M. de Banville désireux de faire couper ces cheveux qui devaient l'abandonner si vite : « A quoi bon? Vous n'en aurez plus dans cinq minutes! »