MM. STÉPHANE MALLARMÉ. — JEAN MORÉAS
Je ne m'arrêterai point longtemps sur M. Stépahane Mallarmé. Il écrivit jadis, aux temps du Parnasse, des vers très clairs et très banals. Il en écrit maintenant qui sont dépourvus de sens autant que d'harmonie, absurdes également pour l'oreille et pour l'esprit; et il se rencontre des gens qui le considèrent comme un grand penseur et comme un grand musicien. Voici un sonnet que je prends au hasard. Je ne l'entends ni plus ni moins que les autres :
Une dentelle s^abolit;
Dans le doute da jeu suprême
A n'entr'ouvrir comme un blasphème
Qu'absence éternelle de lit.
Cet unanime blanc conflit D'une guirlande avec la même, Enfui contre la vitre blême, Flotte plus qu'il n'ensevelit.
Mais chez qui du rêve se dore, Tristement dort une mandore Au creux néant musicien.
Telle que vers quelque fenêtre, Selon nul ventre que le sien.
Filial on aurait pu nattre.
Et malgré moi, je me souviens d'un « fumiste » dont parle Monselet (1). Ce « fumiste » avait inventé « le coup des propos interrompus ». Il se penchait vers son voisin de table au moment du potage, et lui disait doucement: « Il y a dans co potage des combinaisons dont le soulèvement pourrait se sous-entendre sans nuire à l'austérité des fonctions illusoires.,. »
(1) Les Femmes qui font des scènes.
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M. Jean Moréas, le poète des Syrtes et des CantU lènes^ est un rhéteur très conscient, très laborieux et très habile. Je ne crois pas que les versificateurs soient nombreux qui possèdent aussi bien que lui leur métier. Beaucoup de ses vers pourraient être étudiés jusque que dans les plus minces détails. Regardez de près ceux-ci, sur un « Ruffian » :
Sa main de noir gantée à la hanche campée, Avec sa toque à plume, avec sa longue épée, Il passe sous les hauts balcons indolemment... (l)
Comme Tallitération gantée et campée rend ce qu'il y a de provocant dans l'attitude du ruffian! Comme le vers suivant, très long, avec ses six coupes, égales, nous fait parcourir des yeux la distance qui sépare le bout de Tépée de la plimie de la toque ! Comme l'arrêt sur hauts, suspend, en quelque sorte, les balcons ! Comme le grand mot indolemment termine admirablement la phrase, et impose à l'esprit l'idée d'une démarche languis-
(1) Cantilènes*
santé et abandonnée ! — Et dans ces autres vers :
Souts vos longues chevelares, petites fées, Vous chantâtes sur mon sommeil bien doucementne saisissez-vous pas en vue de quel effet la césure est débordée ? ne voyez-vous pas que les petites fées de la fin disparaissent presque sous les longues chevelures du commencement ?
Mais ce versificateur excellent s'est astreint, par goût des nouveautés, à imiter les étrangetés de rythme de M. Paul Verlaine ; et elles ne répondent pas à grand chose chez lui, parce qu'il est tout à fait dépourvu de perversité, et aussi froid que M. Verlaine est frissonnant. Au reste, il a dépensé à cette imitation beaucoup de science et de talent. Et elle ne Ta point empêché de se faire une manière à lui. Ce qui distingue cette manière, ce sont, d'un côté, d'assez nombreux emprunts à la langue du moyen âge ; et c'est, de l'autre, l'emploi d'un système d'expression que l'auteur a inventé (au moins il le pense) et qu'il nomme symbolique.
Savez-vous ce que c'est que le symbolisme? Le mot est imposant. La chose est simple. Symboliser, cela consiste tout uniment, après qu'on a trouvé une image pour exprimer un état d'âme, à
ne point énoncer cet état d'âme, mais Timage seulement qui le matérialise. Si (ayant d'abord mentalement comparé mon espoir à un vaisseau) au lieu de dire : « Vaisseau de mon espoir, es-tu perdu à jamais? », je dis comme M. Moréas :
Chère galère, avec ta riche cargaison.
Es-tu prise à jamais dans les glaces du pôle ? (l)
je fais du symbolisme; et si j'ajoute, comme M. Moréas :
Mon regard fatigué contemple Thorizon Monotone, à travers les barreaux d'une geôle (8)
(au lieu de dire : du fond de -mon ennui où je suis enfermé comme en une geôle), c'est du symbolisme, encore; et si, au lieu de dire: « J'étais un enfant candide et j'ai été pris au piège. Mes illusions sont comme des cerfs blessés qui s'enfuient, une flèche au front », je dis seulement:
Surpris les essors aux embûches malitornes!
Les cerfs s'en sont allés la flèche emmi les cornes :
Aux durs accords des cors les cerfs s'en sont allés (3).
c'est du symbolisme, toujours, que je fais. Ace compte, le symbolisme n'est pas chose d'hier. Il
(1) Cantilènes,
(2) Id.
(3) Id,
ne faudrait pas beaucoup chercher pour en trouver des exemples dans les épopées homériques. C'était un symboliste, le preînier poète qui a dit : «* La nuit descend sur mon âme, » au lieu de dire : « Il descend sur mon âme une tristesse plus noire que la nuit. » M. Moréas ne fait pas autre chose. Seulement, tandis qu'avant lui on le faisait de façon inétudiée et intermittente, il le fait, lui, de façon volontaire et continue. Et puis, il choisit, en général, pour symboliser, les images les plus rares qu'il peut. Voilà tout.
Cela étant, il est bien clair que le procédé symbolique est aussi justifiable qu'un autre, et qu'il vaut exactement ce que vaut celui qui l'emploie. M. Moréas a fait de beaux sonnets symboliques, où je ne vois rien à redire. Comme il les fait, en général, sur des thèmes extrêmement simples (désillusion universelle , lassitude de l'amour, désir de se réfugier dans la pensée pure), il n'est pas trop malaisé, avec un peu d'attention, de deviner de quoi il s'agit...
Ici, un admirateur m'interrompt et me dit :
« Le procédé n'est pas seulement sans inconvénients. Il a deux avantages. D'abord, de tels états d'âme ont été exprimés tant de fois que l'expression directe en est devenue banale affreusement ;
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et je sais gré au poète de me Tépargner, et aussi de compter sur ma pénétration, de me donner le plaisir et le petit orgueil de surmonter, pour l'entendre, des difficultés gui restent assez faciles. Et puis, comme deux ou trois états d'âme voisins peuvent fort bien s'exprimer par le même symbole, il arrive qu'on retrouve dans un symbole, suivant la disposition d'esprit où Ton est, deux ou trois sentiments divers ; et il y a ainsi des chances pour qu'on sympathise plus souvent avec le poète. En un mot, grâce au procédé symbolique, la poésie de l'auteur des CantUènes est comme plus dense, d'une part, et plus solide, et, de l'autre, plus compréhensive. »
Où peut chicaner là-dessus. Il reste, je crois, que M. Jean Moréas est un moins terrible révolutionnaire qu'il ne semble à ses ennemis, à ses amis et à lui-m^me.