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Nos premiers beaux jours

Loise avait de son mieux remercié celui qui s'étail si (;alaiunient oirert potir sou (juide dans Paris.

A quoi il avait répondu , lui , (pi'il l'obJijjeait de toute sa meilleure aine.

Puis, ne sachant ni ne prévoyant que le voyage de la jeune fille avait un but si pressé, et craignant d'ailleurs que le lui demander ne fut de sa part une indiscrétion , il se disposa à lui montrer et détailler une par une les curiosités de la grande ville. Peut-être encore imaginait-il lui adoucir par là l'ennui du chemin , lequel , au reste , ne s'en trouverait nullement allongé.

« Vous voyez , ma damoiselle ! dit-il , le roi fait bâtir. Avant lui la Cité seule avait un mur d'enceinte. Le reste 5 qui n'est que faubourgs, était ouvert à tous vents. Et voici qu'aujourd'hui Lois YI veut protéger les revenus des églises et les biens des marchands, incessamment ravagés. ..

— C'est un bon roi !

— Eh , eh ! il veut aussi se mettre en garde , lui , notre bon roi , contre les taquineries sans cesse renouvelées des seigneurs , ses grands vassaux. Pour quoi donc il entoure de murailles... voire môme les faubourgs. Yoyez-vous là-bas ce petit, petit clocher qui s'élève?

— Non , messire, je ne le vois pas

— Regardez-bien... , à votre droite... : là, disje , est un clocher; il surmonte une église, appe-

~- 9 — lée Saint-Germain-r A ti verroii. Or c'est de sou Yoîîjinage que part le mur; de là il s'étendra jusqu'à la j)orte Saint-Denis, où nous arrivons bientôt ; de là jusqu'à la porte des ArciSy où se trouve ré{;lise de Suint- Jaa/ues-lu-Bouc/ierie, dont la

grosse tour vous apparaît là..., juste au bout

de mon doif^t. ..

— Va ensuite?

— Les travaux en sont là. Je ne sais où ils aboutiront... : peut-être à la place de Grève , et de là au bord de la Seine...

La Seine , ma damoiselle , est un beau grand fleuve que nous allons voir tout à l'heure... Quant à l'enceinte de la partie méridionale, j'ai oui dire qu'fllc partirait du couvent des Grands-Atii^tistins, et se prolongerait jusqu'à la petite rivière de Bièrre.

— Kst-elle jolie , votre petite rivière? Chez nous, nous avons l'Ailette...

— La Kièvre est fort vilaine , enfant... Kl cpie l'enceinte méridionale, enfin, aboutirait à la rive gauche de la Seine , vers le point qui correspond à l'extrémité orientale ilr la dite. •

Ktuin:»!. de pr(ïpos on propos, ils arrivèrenl

à l'endroit dit le Grand-Ckâtelet ^ puis au Petit-^ Châtelet, forteresses bâties toujours en vue de défendre contre ses grands vassaux le roi de France.

Le guide de Loise eût bien voulu , certes , arrêter là un moment l'attention de la jeune fdle; lui dire que là habitait le prévôt ; que le prévôt avait même fonction qu'autrefois les comtes de Paris ; que cette fonction, il l'achetait du roi et^ en retirait le prix au moyen de vexations journellement exercées sur les habitants.

Le guide eût bien voulu aussi attirer les regards de Loïse sur tant et de si mirifiques monuments qui déjà s'élevaient de côté et d'autre ; lui montrer, par exemple , Saint-Lazare , fameuse léproserie , ou autrement refuge des malheureux que sillonnait une plaie incurable et tout le long du corps ; asyle signalé par une infinie variété de beaux et bons miracles, et notamment par la merveilleuse intervention de Loïs-le -Gros, qui inventa l'attouchement comme mode assuré de guérison an cas des écrouclles ; lui montrer Vabbaye de Saint- Victor:, où donnait le célèbre Guillaume de Champeaux des leçons à la jeunesse ;

V Ecole cpiscopaU y \ Ecole de Saint-Gennain-des- Pres, l'Ecole de Sainte-Geneviève , la grande Boucherie j et , je vous le dis, m il le superbes choses...

Il eût bien voulu , en ouire , lui montrer tant d églises..., comme, je suppose, Saint-Nicolasdes-Champs , au joli portail vers le midi ; Saint- Martin, desservie par des chanoines dits ré(juliers, et qui pourtant vivaient en grande luxure et faisaient mauvaisement le service; Saint-Pierre-aiix- Bœiifs , où se voyaient en elFet deux bœufs, représentés en bas-j^i^MiAiik^MMi^rautres;

Lui uuMMrnf (snÇt)âÊMj^\',nouiT^>> chap<*lles el bien gentilla^IîtTrfmp»^' (''t/fit-.fi:nan , celle

de Saiiit-Iidu , et h w'if^iy < ^'iicore ;

Lui dirr toutes les grandes et petites cereuiouies qui s'y pralicpiaient , à quelle époque . à cpiel jour, toules les solennités, toutes les fêles; lui dire comme à .Noël on offrait aux curieux une représentai ion dr la Vierge Marie mettant au monde s<m lils ; comme on le montrait . lui. arrivant tout coiffé rt vôtu ; comme à la Pentecôte on faisait par un tnui de la voûte descendrr iiii pigeon , qui de là s'en allait , h- pauvre oiseau .

OÙ il pouvait et de la façon qu'il pouvait ; comme on jetait par le même trou des étoupes enflammées , et comme enfin on distribuait au peuple des oublies ; lui dire toutes ces particularités si curieuses , et bon nombre d'autres encore

Oh 5 mais ! il eût voulu surtout , notre guide , étaler un peu de sa science en matière d'architecture... ; que le style grec, introduit dans les Gaules par les Romains, commençait à passer de mode ; que ces lourds massifs de maçonnerie étaient dénués de goût, de pittoresque , de tout caractère quelconque ; que d'aucuns voyages récents faits au pays des Sarrazins avaient donné fantaisie aux Français de bâtir selon le style de ces habitants de l'Asie ; que ce style consistait dans les formes sveltes, dans la légèreté, la hardiesse, une audace parfois effrayante de construction , etc..

Il allait, par ma foi ! défile-r tout son long chapelet...

Mais elle ;

■ Oh ! le roi , le roi...! vile chez le roi! car je suis bien pressée , messire. »

iU lidtèreDt le pas , et bientôt touchèrent à l'un des ponts, d'où Loise, si ardente qu'elle fût et si rapide en sa marche , ne put s'empî^cher d'admirer la Seine, ce beau fleuve..., oh' el qu'elle trouvait si f^rand !

Puii» , le pont une fois franchi, iU tonihèrent dans la Cité.

Puis ils traversèrent f;rand nombre de rues , lesquelles étaient bordées de petites et tristes chaumières, lesquelles, en outre, n'étaient point pavécfl , point nettoyées, et, par voie de suilr , fie présentaieot u l'œil bourbeuses et pleines d*îmmondices , à la marche pénibles , ;in ne>, puantes, malsaines à tout \v corps.

Ils traversèrent donc beaucoup de mes , el ,

entre autres , la rue du Pet-au-DiabU , la rue

Trotute - Vachr , h nie Coupe - Cuntir, la rue Tirr-fiiiufiiti...

A propos de quoi vous remarc[uere2 que nos

pères avaient cette bonne coutume, savoir: de donner aux choses leur vrai nom. Ainsi, ils caractérisaient toutes les habitudes d une rue par sa seule dénomination. Ils appelaient Fosse-aux- Cliieurs la rue où partout montait au nez certaine odeur que vous savez. Ils appelaient Male-Parole la rue qui avait réputation d'élaborer le plus de médisants propos; Vide-Goussétj, la rue où se postaient à l'ordinaire les voleurs; Valtée-de-Misère , la rue qu'habitaient par préférence les malheureux, et du haut jusqu'en bas ; P ut i gueuse ^ la rue où faisait son repaire la débauche...

Or donc c'était commode !

Vous voulez vous fixer à demeure dans Paris ,. .. n'allez pas vers cette rue ! c'est la rue du Mauvais- Voisin.

Vous tenez à votre sûreté , n'allez pas vers cette rue I c'est la rue Coupe-Gorge.

Si vous aimez la violette, gardez-vous de cette rue I... c'est la rue Breneuse.

Mais si la charcuterie est de votre goût, nous

avons la rue Pavée-d' Aiidoiiilles : en loule hàle courez-y !

Pour vous que démange un besoin grossier de la chair, ne soyez pas en peine. Nous avons telle rue , (elle rue faite exprès, toute spéciale, où du malin au soir se tiennent et vous attendent les très dignes objets de votre convoitise. Ne cherchez pas , je vous prie , ne courez pas; demandez simplement la rue Ptite-y-muce : là se trouve votre aflaire, et toute prête , et partout, sur le pas des portes, aux fenêtres, même dans la gouttière. Frappez, et ton vous ouvrira; ou m«>me ne frappez pas, car voici rpielqu'un qui vi<M)» nn-devant de vous. . .

Ainsi avait chaque rnr «\\\ irulividu.dité , son empreinte [).irtirnlièr«'.

Ouelle ditlérence , aujoiird'hui !... Aujourd'hui il V a des filles dans toutes les rues !

Jusqu'ici, la plus grande stupéfaction de Loise lui était venue de toute cette foule qu'elle voyait aller ici et là, déboucher de toutes maisons, d<toutes rues, se croiser en mille sens , innombra-

ble, incessante, compacte. Mais son élonnemenl fut bien double quand elle aborda le vrai Paris, ce qu'on appelait proprement la ville, la Cité...

... D'autant qu'à cette heure-là une puissante cause d'agitation dominait toute cette immense population. Cette cause , la voici :

Les guerres privées, comme nous avons déjà dit , ne discontinuaient point. Elles avaient donné lieu déjà à plusieurs grosses famines et à toutes sortes de maladies contagieuses.

Parmi lesquelles maladies il faut distinguer celle dite des ardents,

A son apparition, ce fut d'abord, et partout, une stupeur saisissante ! Chacun se crut touché du doigt par Dieu , et qu'il fallait mourir ; puis se voila la tête, en attendant que son heure vînt.

C'était un temps, voyez - vous , de grande croyance , parmi laquelle se glissaient beaucoup d'idées superstitieuses.

Ainsi , d'aucuns bientôt racontèrent qu'ils

avaierrt oui... , vers le soir... ou dans ia nuit... , a travers les soupiraux de leurs caves..., parmi les carrefours... et jusqu'au seiu du foyer, des bruits surnaturels, des voix qui criaillaient, des dents qui {^rinçaient ; d'autres , qu'ils avaient vu des feux qui de la terre s'élevaient et s'attachaient à leurs vêtements... , des globes lumineux par les airs. . . , et d'horribles apparitions. . . , et des ombres qui soufn:nrnt la peste î...

Or ils tombaient, drus, drus,. . . rt mouraient. .

£tyà la lÎQ , ceux qui restaient entrèrent en colère contre leur inaitre éternel , voyant qu'il ne s'arrêtait point dans sa ven{;eance , et désespérant pour lors qu'il s'arrêtât jamais. Aussi ce furent des clameurs, des injures, dt'S imprécations, un luxe immense de douleurs, et de telles douleun» que l'expression sera toujours impuissante à les r<'n<lre : ce fut tout un dranio , rt liicn tprribif.

Les églises, cependant, t-liiicni ouvertes .1 toutes heures et du jourei de la nuit. Des prières s'élevaient au ciel, sans fin; des orai.sons , tics li-

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