LE PÈRE BERTAUT
Encore un coup , n'y compte pas 1 Le san^; rougira la terre, mais ne la fécondera pas...
JULIEN
Oh hé! voilà les gardes qui entourent le château ! par saint Joseph , ont-ils l'air méchant î
l'autre enfant.
Julien, Julien, descends! c'est mon tour —
JULIEN
Attends! Je regarde, moi, tiens!... Bon ,
voilà des gardes qui se sauvent , comme si le feu
était à leurs trousses! Peste, comme ils sautent
les fossés! Ouais! si j'étaitlà, quel coup de filet!... Ah! ah! ah! ah!
H riait, l^^nlant , ù so lordro on deux....
DU M r LE m.
Julien, mon petit Julien, qn*avises-lu donc* jfLiEN , riant plus fort.
C'est..., ah ! al) ' ah!... inons l)ailli, qui a pri^ ses jambes à son cou et se trémousse , trrinonsseî... Ah I ventrehœuf , sa cape est-elle déchirée!. . ( Puis^ $e baissant vers f autre enfant toujours bien désoie au pied de son arbre : ) Eh î dis-donc , loi : te rappelles-tu la chiquenaude qu'il l'a donnée certain jour , parce que tu le tirais par le pan de sa f;rande robe noire ^
l'm TRK F.NFANT.
O le laid sinj;e!... Ouand nous serons {grands, Julien, nous le b<»uterons joliment à la rivitfre !
JULIEN
Et, auparavant , nous déchirerons sa cape et sa {jrandc robe noire....
l'autre enfant.
Et sa culotte de soie
JULIEN
El son bonnet à franges
l'autie infant.
Et son initon fourré —
JULIEN
Et nous en ferons un feu de joie..
TOUS DEUX , ensemble.
Haro , haro sur Je bailli !
DUNIFLEDA.
Julien , regarde , regarde donc !
JULIEN
Est-ce que vous avez un amoureux, ma damoiselle, dans la bagarre? ^
Oh ! bienheureux les enfants qui assistent à ces luttes de mort comme aux jeux de la foire! Eh l dans le fond, qu'est-ce donc?
Qu'est-ce ? Oh ! l'humanité est la première
fille de notre puissant Dieu, son image, sa représentation visible ; l'humanité est subhme , sainte , créée pour un immense but. Mais le but, le but est si éloigné encore; tout cela, qui doit être un jour si grand, est encore si petit I
(BllA'i'TJ:J12 JJ.
Quand loQt le bruit des bataille* «en ta , et qu'en place il ne reste plus que la mort prumenant son silrace piarmi des radarres , Tojer s'agenouiller prés d'un corps denture la pauf re Teuve du soldat , ëpiant dans ces yeux éteibU un rrgard , un koutTle sur cette froide bouche , un IvitlnneBt à ce crrur <|ui n«> bat plus! L9 cadavre, elle l'aime encore !...
Hknri B1.ATIN.
'xipriff ii fremirr cftdc.
Mal|;ré l'attaqnr 1111 peu rudt-* des assié[](>ai]ts . le cliâleau résistait ieriuo et dc paraissait devoir se rendre dc sitôt.
Pourtant on était las , et il fallait bien se reposer un peu.
Donc repose-toi , ô peuple ! Dors, lion, dors!... Et, après encore, lu aiguiseras tes dents , hérisseras ta crinière, étaleras, déploieras tes flancs, tes larges flancs !...
Amis, allez embrasser Vos femmes, vos filles! Ensuite vous reviendrez à la bataille...
Amis, reposez-vous, prenez des forces!
Surtout , je vous le dis, embrassez-bien vos femjnes, bien vos filles!... Tout à l'heure, peutêtre, vous ne les reverrez pas!...
Edgard était vite accouru au seuil de la cabane do Jacques.
Là , en effet, était Loise , agenouillée et lôtc inclinée sur le petit banc de pierre. Senlanl qu'il était, lui, sur son épaule , elle leva sur lui les yeux , et pleura.
Alors Edgard :
I II iiic remanies, aiiiio , el lu |>l» mo I... l*(>jirqiioi ?
— lu Ci si jeune, mou an|;e I Te voici la , plein lie vie el ile beauté ; puis loul à riicur»peut-être...
— Tout à riieure ?
— Oui sait?... Peut-être tu ne seras plus cpi'uu
corp.s «lécliiré O nioii an|;e I lu aurais tant
de choses à faire en ce nioiuic! avant <le (;a{;ner l'autre ! Quel niallieur, si lu allais mourir dès la première fois que tu t'élances, plein de grandes intentions et d'enthousiasme, dans un combat si chanceux I Puis , ô l'!d{;ard - je t'aime î el j'aurais tant voulu tresser pour toi et moi la blanche (juirlandi* de noces.
— Eh bien, >i je meur.^, hi |)ré|>areia> un moins mon linceul , et mon âme sera bien consolée •,.. lit puis..., peut-èlre aurai-je sur cette terre la reconnaissaiice des hommes, et dans le «ici la compa{;nie des justes..
— Va donc, va I Mais, si lu reviens...
— Si je reviens , l'inclémence de ta famille s'adoucira , j'espère , el il nous sera permis de uous jiiner...
— Oui , Kd{;aixl , oui...
— Comment de tant d'amour ne pas être touché?... C'est bien impossible.
— Oh ! oui.
— Le comte Gaspard, d'ailleurs , ne sera plus si fier, une fois par nous vaincu...
— Oh ! il sera toujours bien méchant !...
— Mais ta mère ?
— Elle ne m'aime point !»
Or, quelqu'un était là... , derrière nos deux enfants, qui écoulait, souriait, pleurait...
Aux derniers mots de Loise , il vint se placer devant elle , lui prit la main , prit la main d'Ed- {^ard ; et , les faisant seoir à chacun de ses côtés , leur dit :
« Enfants, c'est moi qui vous élevai : je vous ai portés tous deux sur mes genoux, dans mes bras ; je vous ai baisés chaque jour de mon cœur et de ma bouche; je vous ai vus (jrandir... Enfants, c'est moi qui vous appris la vraie vertu, moi qui vous donnai votre amour J'un pour l'autre... Et de là vous est venue, enfants, cette sérénité que rien n'altère, ce je ne sais quoi de bien pur
et bien doux qui appelle votre aine sur votre visage et donne à vos traits une expression divine ; de là une quiétude profonde où s'étei{;nent les passions desséchantes, où meurent l'inquiétude, le dégoût et l'ennui; cette pleine paix, où le le cœur s'élance parmi des régions sans fin et s'abreuve à longs traits des joies saintes du paradis; cette jouissance intime, mystérieuse...
— Un bien - Mre inénarral)!»' , ô père!... dit Edgard.
— Moi, (jui vuus enseignai que de là, aux jours des accidents terrestres, venaient en foule les consolations ; de là une main qui essuie nos yeux quand nos yeux pleurent, un baume qui guérit nos blessures et cicatrise nos plaies , une voix qui nous doDne espérance sur la couche où nous souflrons, qui nous fait entrevoir le ciel si nous allons quitter la terre!...
— Et nous l'avons bien éprouvé, ô pèrcl... ajouta lùlganl , ««e penchant sur la main de Loise et la baisant...
— M.)i, qui vous enseignai que de là venait une inépnisalde abondaiin* d'airertion pour tous ses Si'niblablfs , un «lésir fervent tie compatir à tous les maux, de soulager tontes les infortunes.
des sourires, et de lendies paroles sans eesse;... que de là encore venait une élévation infinie vers les sublimes choses, la soif des saintes {gloires, les hautes et profondes pensées, le génie.;, oui, moi qui vous rapprochai par amour l'un de l'autre... c'est raoil Car, lorsqu'on aime,on es tbeau ; lorsqu'on aime, on est grand; lorsqu'on aime, on est vertueux, on travaille pour son pays, contre les tyrans qui l'oppriment et pour les peuples qui sont opprimés; on édifie la gloire de son pays, on lui fait son bonheur..; car, lorsqu'on aime, on est au plein but de sa création , on est ce que le Créateur a voulu que nous fussions tous, on est sur terre son image vivante !... »
Loïse et Edgard l'écoutaient avec de grands yeux...
Il reprit:
a Vous entendez, enfants?... C'est pour nous aimer que Dieu nous mit au monde. C'est pour un homme que la femme doit être belle , désireuse de plaire, douce et tendre; ([u'elle doit broder, chanter, acquérir et posséder ces mille ralenls toul aimables qui charment la vie parfois
iJl)
inquiète et agitée d'un homme; qu'elle doit être vertueuse, faiblir où il faut, et, quand il faut, s'élever!... C'est pour une femme que l'homme doit travailler, et, s'il peut , amasser de l'aisance; qu'il doit sans cesse, sans nulle cesse, chercher parmi le monde tout ce qui est beau , s'y former, le cultiver; qu'il doit s'élever, prendre feu , battre d'enthousiasme à l'idée des hautes merveilles de la création, et mieux, à l'idée d'utiliser ces hautes merveilles pour tous les hommes; qu'il doit courir aux saintes batailles, et s'y disliii- };uerî... Ed{;ard, mon fils, n'es-tu pas bien heunux que l'heure pour loi soit venue de mettre à exécution les sonjjes dorés de tes jeunes ans?
— Père , dit Loise , Iùl|;anl s'est battu déjà , el se dis|M)se à recommencer bientôt... Je ne l'en ai j»oint détourné , ô père! seulement une larme m'est venue, que j'ai voulu , mais n'ai pu lui cacher...
— Et lu n'a«> point fait ni.il , Loise , û ma fdlel... Pleure, enfant, car |)U'urer console. Pleure! car Rachel a pleuré au départ de Jacob, et svs larmes ont soulajjé son cœur. Pleure î car à nous, cpii partout voyons et d(*s crimes el du >an|;. voir pleurer fait «lu liien. Pleure!... mai>
aussi aie confiance 1 Le vent, ma fille, n'abat point toutes les fleurs; la guerre, ma fille, épargne beaucoup de ceux qui se battent, entendstu? On en a vu revenir de bien plus loin, en vérité ! »
Les enfants écoutaient toujours , bien attentifs et de mieux en mieux s'affermissant.
«Ainsi, il faut espérer , mon enfant î Edgard te reviendra , plein de gloire et toujours plein d'amour.. ;ou, si la Providence endispose autrement, nous le pleurerons ensemble !... Et si je meurs , moi aussi, eh bien! ma Loïse, il est une femme qui veillera sur toi , qui t'aidera à finir ta course en ce monde, et te préparera la voie du ciel, où nous serons un jour réunis ! »
Les clairons à cet instant , et des milliers de voix, et de grands cris, furent entendus : l'attaque recommençait...
« Enfants, dit Jacques, embrasson§-nous!
Ils tombèrent tous trois aux bras l'un de l'autre , et se baisèrent longuement.
Puis Jacques et Edward s'en allèrent , laissant seule Loise...
• J'irai , dit-elle, à celui qui est mort de soq amour pour les hommes; et, comme sainte Marie-Madeleine , je le prierai au pied de sa croix. Puis après je reviendrai parmi la bataille aider aux malheureux souffrants! •
Elle se leva, et partit.
Ciiiiyjîîiiiji jjj
Toute ta tète r«t une piai. , ri « .•■ cueur une granJp liéfaillancr.
IsAir.
Je »uia triite , oui ; mâU la trisleM« (Ift am.ints ett délicieuse. Je «ent coulrr mes larmes , et je ne >ai» pourquoi ^^• il m'aime.
% trapfrs cljanvfs.
L*.' ciel QSi toujours bleu, le soh-il vil, |)itMi verdoyants les bois, bien pure cl limpide la rivière, bien lîracieiiMimeiil ondoyante la eaujp«i|;ne. Il nature toujours belle.
La nature, voyez-vous, est immuable..., immuable tant que son créateur ne soufflera point dessus pour la changer. Les hommes n'y peuvent rien : leurs crimes, leurs combats, leurs plus grandes batailles , leurs imprécations , leurs fureurs déchaînées... , tout cela peut bien ensanglanter la terre, mais ne fera pas que le ciel s'obscurcisse, que le soleil s'éteigne, que le vent souffle ou plus fort ou plus doux...
Or, pendant que sur la terre on se bat et que le ciel est si beau , venons un peu sous ce ciel , je vous prie, et à distance de la bataille...; venons... là bas, vers cette simple croix de bois, élevée sur ce petit chemin..., là bas, voyez-vous? où sont deux femmes agenouillées et priant.
Séparées par un gros et large tertre de ga^on , lequel supportait la croix , elles ne se pouvaient voir ni s'entendre...
L'une dit :
0 0 mon Dieu! grand pardon ! je te demande pardon!... On dit que je suis folle; mais je ne le crois pas... Folle d'amour? oh! non pas...
Jl est hien vrai que j'ai ed de l'amour pour ((iieU ({u'iiD... , oui ; mais cVsl fini... ; n'est-ce [)as , mon Dieu, que c'est fini?... 11 n'a pas voulu m'aimer. .. : je ne dois plus snn{;er à lui , mon Dieu, n'esl-il pas vrai?... Aimer qui nous aime , c'est la rè{;le : aulremenl, rirn!... El d'ailleurs, j'ai une fille !... Inc lionne jamais n'oublia ses petits... J'ai une fille I — Où est-elle, pauvre
enfant,' Je ne sais Ils m'ont dit la-has:
«Va-t'en, vilaine!» Oh! ce n'est {juère f;alant! Une femme est quelque chose de si frt^le ; il faut à une femm** de la courtoisie. Aulrrlois on en avait : aujourd'hui , plus l'ond^rc!... Ils m'ont repoussée, les méchants I... Ils ont dit que j'étais une fiellée ribaude — Ils ont dit... , ah çà I qu'est-ce qu'ils ont donc dit encon» , «|u'il fallait me .soi(^ner. .. ; (jue, .si la poule uiauque d'eau, la poule a la pépie; qur peut la poide mourir, si la poule ne boit... ; luilU^ incon^^rus propos... O les méchants !... »
lu l'autrr :
« Je &u\s bien résigoct , i. mAtv doux Jcsus : Ed|;ard est mon amoureux. 11 est beau, il est jeune , il a beaucoup i\v ca-ur vi d*' vertu : {'vs{
n. Il
une de vos créatures les plus parfaites! Avec lui, mon passaj^e sur terre eût été bien heureux... , heureux comme un séjour au ciel.... Mais, ô Jésus! vous avez donné à tous l'exemple de la souffrance : il faut qu'il souffre, mon Edgard, comme vous avez souffert ! Et c'est pour une grande cause , pour racheter des hommes de l'esclavage , pour les faire libres!... Votre nom soit béni... Mon Dieu ! mon Dieu! que votre volonté soit faite ! »
Elle pleura, nonobstant
La première était tombée face contre terre , et de sa bouche la mordait, la grattait des deux mains , des deux pieds , s'y roulait de tout son corps , échevelée , presque nue , haletante , partout désordonnée, folle..., vraiment folle! et c'était bien le moins. N'avait-elle pas eu bien des malheurs, la pauvre femme? Avoir été mariée à un duc, et l'avoir assassiné; avoir ripaillé avec un comte , l'avoir aimé de toutes les forces de son corps, et puis avoir été par lui délaissée; avoir quêté partout de l'amour et ne l'avoir rencontré nulle part; avoir fait de doux yeux à un joli et jeune serf, lui avoir dit sa grande ardeur, baillé les plus
(»racieux propos cl de triidres sourires, lacllil»les moyens d'rcliapper à la mort qui le inenarait, l'avoir défendu en plein tribunal , avoir pour lui cooipromis sa position de haute dauie , et s'ùlre vue rebutée ; s'ôtre vue moquée par tous, montrée au doif^t , méprisée ; avoir une fdle , et ne l'aimer pas...: là, certes, il y avait de quoi t^tre folle! et je vous assure rju'elle l'était au de(;ré le plus extrAmi*. ,
La seconde avait les mains jointes, et les yeux vers Jésus..., Jésus mort martyr et souriant de sa croix à qui l'a fait mourir; Jésus , ce (;rand apôtre r(ui si bien ensei|;na et si bien praticpia ses cnseii;ncmeQts, ce (jrand rédempteur de l'humanité, ce [jrand émancipateur des peuples, ce (^raiid. et sublime, et beau républicain !... La seconde priait vers lui : roinme lui souriante bien qu'elle M)uffrit; douce, bonne, miséricordieuse pour tous; heureuse si tous les hommes s'aimairnt <'t viv.iient rnsendile dans une bonne paix ; heureuse parce <|u'ellc l't'Spérait ; heureuse' eucore de son amoureux qui se battait en vue de colle ma|;iiiru(ue régénération...; mais bien crni|;nant, hélas' cju'il ne pérît dans la bataille, et bien cha(^rine !... Donc elle [>riair
— i64 — iPuis, sa prière dite, elle s'humilia bien fori vers la terre.
L'autre, cependant, s'était relevée, et nnarchait, marchait..., sans savoir où. Elle heurta, en passant, la jeune fille, dont elle ne put voir la figure, et que d'ailleurs elle n'eût peut-être point reconnue, en l'étal où elle était...
«Toi aussi, dit-elle, tu pries!... Tu pries: c'est bien fait... ; car tu es jeune sans doute, et la tâche à peine commence... 0 enfant! c'est une triste chose que la vie ! c'est un bien lourd fardeau à porter, bien lourd, je t'assure!... Regardemoi plutôt, et juge! Regarde! je suis laide et fort vieillie... : hé bien! autrefois j'étais belle..., plus belle que toi , peut-être!... Oui, j'étais très belle , et j'ai beaucoup aimé... beaucoup aimé un homme qui ne m'aimait pas, et qui m'a poussée... O mon Dieu, mon Dieu, c'était horrible!... Du sang , du sang!... il y en avait partout, sur lui, sur moi, parmi sa couche et toute sa chambre, le long des murs, oh! partout... Enfant , enfant, n'aie pas d'amour, entends-tu ?ou bien, écoute!... Oui, tu peux aimer... un tout jeune homme, bien jeune; et, s'il est blond, tant mieux!...
c'est un gruQii boiiliem. vois-tu, qu'il soil blond : car il ne pourra te mener à mal... lions! moi , eofant, j'ai connu un jeune {;ars à cheveux cendrés, à la |>eau hianclie , au teint rose... , bien ro^ , en vérité ! Donc , je l'aimai ; mais , lui , ne voulut pas de moi... Aussi, il faut le dire, j'étais déjà laide et vieille... Il en aimait une autre; une autre! et sais-tu qui?... ma fdle ! Tu irémis!... car c'est mal, n'est-ce pas?... une tille qui vient enlever uu amour à sa mère... , lacjurllo au monde n'a plus rien que son amour...
— N'avait-rllc pa< sa fille?
— IlIi ! iMHi , j»iN de elle... Elle avait un amour: c'était tout...; uo amour qui laisall son iini(jiir liien , ♦^a vraii! vie, sa vie entière...»
Bien qu'alors elle eût peur..., peur et (jrande pitié , Loise voulut essayer de ramener celte femme , et , si possible, de la (juérir un peu...
Donc , sans la re(;arder, la tùte toujoun» bien prolondément inclinée et les mains jointes ver» la terre, elle dit :
« O sainte Marie ! a vous aus»i Dieu avait donix
— i66 — un enfant, et vous Tavez bien aimé! Pour lui vous avez tout quitté : voire père et votre mère , et saint Joseph, qui prenait soin de vous, et la maison où vous aviez vos jours assurés , et votre vie douce et gaie de jeune fille 1... Pour lui vous avez parcouru seule et à pied de grands chemins, le jour, la nuit; vous avez manqué de pain et d*eau; vous fûtes en butte aux mauvais traitements , à la merci de chacun ; vous fûtes repoussée, moquée , honnie...: et vous l'avez aimé!... Et, quand tombaient au plus fort sur vous les mépris des hommes, vous avez serré sur votre cœur votre fils, et vous étiez heureuse ! Et, pendant que tous vous poursuivaient de leurs risées impies , et de leurs insultes , et parfois de leurs pierres, vous avez dans votre sein caché l'enfant, puis souri, bonne mère et bonne femme, aux méchants!... Et vous n'aviez point d'amour, ô vous, que l'amour de votre fils !... »
Puis, alors, elle se retourna vers cette femme folle , et lui dit :
« Ma mère , aimez-moi !.. . »
Et elle , la folle :
« Oui, oui.... sans doule , je t'aime — Pourquoi nou?... Je Mais, quesl-ce que lu disais
donc ?
— Que je suis voire fdie , el voudrais que lua mère m'aimât
— Oui da >
— Cela vous remetlrail , savez-vous , de m'aimer Il me semble , à moi petite fille, que, si
j'avais un enfant..., ù Dieu î mon Dieu ! je ne songerais plus qu'à lui — Ce doit être quelque chose de si doux , un bonheur si délicieusement reposé et tout calme !... Sonjjez un peu, ma mère : me voici là , moi votre fille , qui viens le matin vous présenter mon front , disant : t Kmbrasser-moi î » Et alors vous m'embrassez ! De mùme à l'heur»' du soir. De môme tout le lonj; du jour, si je vous vois cha{;rine.. . , pour vous consoler. Kl puis, ne voyez-vous pas, ô ma mère! votre gentille petite fille qui vous lutine , qui saute sur vos (jenoiix. . et puis ensuite qui se fait (jrande , (jui s<* lail l)elle , qui a un amour el le dit à sa mère, parce que sa mère est bonne? »
Loisc , à ces derniers motl, se pendit au cou d Albertiue, qui ue parlait ni ne bouf^rait...
— i68 — « Ainsi , ma mère ! continua l'enfant..., vous m'aimez , n'est-ce pas? et vous allez reprendre toute votre brillante santé?... Vous m'aimez, et me laissez mon amoureux?... »
Tout fut alors bien perdu!
« Ah, ma fille, ma fille! dit la folle.... C'est toi qui es ma fille?... Eh! non : je te dis que je n'ai pas de fille !... J'ai une rivale , laide, vilaine, méchante. . . , que je déteste. . . , que je ferai mourir!... Tiens, donc! elle me tue bien, elle, depuis déjà long-temps!... A-t-elle eu pitié, quand elle a vu mon amour? m*a-t-elle dit : « Edgard est à vous, prenez - le ?.... » Elle était la plus jeune : la plus jeune ne doit-elle pas respect à son aînée?... Bah, ma fille! j'ai un amour, te disje , et une rivale ! Et ma rivale, c'est toi ! Et je veux que tu meures : car tu m'as fait trop de mal î »
C'était bien digne , je vous assure , d'une grande et éternelle pitié!
Et la mère, saisissant sa fille et l'étreignant avec une vivo force, la fit courir par les champs...,
ramena ainsi jusqu'au cliàleau , l(>({uel itail non bien loin..., l'auien.i parmi une f^rùle de pierres, de flèches, et la stupéfaction de quelques rares vilains semés çâ et là sur le ciiemin....
A l'un des angles «'-lait une tourelle
La mère y jeta sa (ille, [)Oussa rudement la porte , la ferma, ferma bien , puis s'eu alla riant.
1S!nû3»'i7.ÛJ! JT>
Ffère , il faut mourir Les TBArrisTft:^.
9t fa tonrtiit,
Loisc* pensa :
« Je suis inaixlitc ! .Ma mère m'a maudite î... Pleure maintenant, pauvre fillf : nul ne te verra pleurer... Mauciitc !. . . Kli mais! celte femme n'est pas ma mère ; elle a vuulu nie tuer ! Oh I qu'elle m'a fait peur>... •
Et de ses deux mains elle couvrit sa figure.
Puis, se relevant baignée de larmes , sereine parmi sa grande désolation , rayonnante , au ciel :
« Je l'eusse aimée , ô mon divin Seigneur, comme vous la sainte Marie ! car elle m'a portée dans son sein... Mais , de plus, ne devait-elle pas m'aimer? La vie, qu'elle m'avait donnée..., n'était-ce donc à elle de me faire douce son entrée , douce la route à y parvenir ; ou , si elle ne le pouvait , ne pouvait-elle , au moins , guider et encourager mes pas sur la terre , prêter la main à une pauvre fille innocente qui ne sait rien de rien , la consoler dans ses peines , essuyer ses yeux si elle pleurait, l'embrasser, ne fût-ce que deux fois le jour, recevoir avec bonté ses caresses?... Cette vie , qu'elle m'a faite si tourmentée , je ne la lui avais pas demandée... Oh ! moi, oui , moi, si j'avais une fille, je l'aimerais tant !... »
L'idée d'Edgard alors lui revint, plus vive... Tout à l'heure , hélas ! elle voulait , sinon se
- 17 < conlorulro «lans la halaillc, laiblo curellr ôlait..., au moins suivre «le loin les coups donnés et reçus, relever les mourants et les j^uérir tous, ou bien les assister à leur dernière heure et sur leurs restes prier; et encore elle voulait suivre Edward d'aussi près qu'elle pourrait , et de faron pourtant à ce que point ne l'aperçût le vieux Jacques , qui alors IVloijjnerait en la |;rondanl ; elle voulait le défendre, soit de la voix, soit des yeux, soit d'un sign«i..., du {^este inèmc , si possible...
Aussi eut-elle bien vile oublié cette femme , qui n'était plus sa mère , el elle courut vers la porte...
Fermer : rlU* était fermée , la porte !
Elle l'agita du phi'» fort r^n'cllo j)iif . rd rri u»l.
La maudite ne céda point , et nul m* vint m aide à la malheureuse fille...
• Gardes, i;ardes , ouvre/.!... On n'entend plus !... Quehpi'uii ! Mais quelqu'un , donc î... () mon Dieu! enfermée ! mourir iri ' <;eule î sans le voir iino fois encore 1 •
De nouveau elle secoua la porle avec effort...
Et alors cette femme reparut aux barreaux : longue , lente, noire, et riant comme un démon...
« 0 vous, si vous êtes ma mère , prenez pitié ! »
— Hé, hé , hé , hé !» fit l'autre, toujours riant.
Puis elle disparut une seconde fois sous les voûtes lointaines.
Loîse alors monta huit à dix marches , passa la tête à je ne sais quelle vilaine petite lucarne percée là, et tout au loin regarda , faisant des signes... que nul ne vit , sans doute ; car nul ne vint qui la délivrât.
Et de là elle put voir toute une affreuse bataille...
« Oh, cria-t-elle , bon courage !... Bon courage , amis !... Dieu soit loué! ils ont franchi les palissades...; ils battent en broche,.. O Ciel!
comment tout cela fmira-t-il?. .. Iavs voilà qui se prennent corps à corps... Ali ! un combat , cela fait mal !... i
Elle se renversa un peu en arrière, el sur ses yeux posa ses deux mains...
Pui>, se remettant à l.i lucarne :
c Dieu , mon Dieu , Ed[;arclî... Ah ! donr , mon heure est venue !... •
lin vérité , je ne vous saurais dire toute son a{^itation , tout son iuimensr désespoir ^lurant cette scène, vue d'une prison !... D'une prison î... Ce n'étaient point des cris, je vous assure ; c'était un étoufl'ement , un râlement , une convulsion de tout le corps et par toute la bouche , je ne sais quoi qui se déchire au dedans rt ne peut s'expulser ; c'était... : oh ! tenez, n'avez-vous point r^vé une fois au moins dans la vie que l'objet de vos adorations était là..., à pelilr distance..., soit déi-liiré par un ti|;re , soit à demi enffmcé «lans une eau profond**... ; que vous vouliez courir, courir |>o«ir le sauver... ; que vou>
tombiez dès le premier pas... ; que , relevé , vous vouliez de nouveau courir et retombiez de nouveau... ; et ainsi toujours, toujours... Or, vous souffriez bien , n est-ce pas? Il y avait je ne sais quoi dans votre gosier qui raclait , je ne sais quoi qui tenaillait votre poitrine? sur votre tête vos cheveux se dressaient ; vos nerfs étaient tendus partout et violemment crispés ; vos jambes abymées d'affreuses crampes ; vos membres tiraillés en mille sens? et vos doigts se retiraient; et de tout le corps une sueur froide , n'est-ce pas, vous découlait?... Oui; mais ce n'était qu'un rêve, chez vous ; et pour Loïse , tout cela..., tout cela, c'était vrai î Elle voyait Edgard qui allait mourir, voulait le sauver, et ne le pouvait pas ! 11 allait réellement mourir; réellement elle le voyait !... Et le sauver, elle ne le pouvait pas ! Je vous dis
qu'elle ne le pouvait pas ; et elle le voyait!
Enfin , comprenez-vous ?
Elle regardait, cependant, regardait toujours, invinciblement entraînée...
Et tout à coup elle poussa un grand cri; puis sur la dalle lourdement tomba...
'C3IiiJ'3T£3 7,
A. défaut de poudre à canon , il fauC de la tête et du cceur.
LorBlT-PlETTE.
^8 U sii^t it ^irssit.
Loi5-le-Gros ne venait à b<»iit i\e rien ; Pt cependant il avait rt'putation d'haiiile homme i\c piierre. Or, il l'i-tait en effet. D'où ce talent lui était veaa , ce fut, Mn.s doute , de «es dUpoaitiuns naturelles d'abord, et ensuite du rude a|)|»renh5-