‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 18 sur 61 · CKSAH ET LES CHRONIQUES DU MOYEN-AGE · texte numérisé non relu

CKSAH ET LES CHRONIQUES DU MOYEN-AGE

jointes : Passis manibus, pueem pelienint. Tout cela, sans crainte de se contredire pour rehausser sa victoire. D'un autre côté, je le vois cacher, sous les plus nobles apparences, ses projets d'orgueil, servis par la ruse et le crime : Il cherche la guerre, et il se dit appelé comme un libérateur, épuisant tous les moyens de paix et force au combat par la trahison et l'outrage au nom romain. De tous les prétextes qu'il sait créer à son ambition, il fait des raisons de justice et de patriotisme. Il parle d'humanité, et je le vois, précédé par l'incendie, suivi par le massacre, égorger tout un sénat, couper le poing à toute une garnison, incendier les forêts, murer les cavernes pour y faire périr, sous la flamme ou par la faim, les familles désarmées des vaincus; violer les trêves, dresser des pièges aux ambassadeurs ou un meurtre contre un roi, et mépriser toutes les lois de la nature et de l'humanité. Alors, je me tourne vers nos chroniqueurs, et, si je laisse de côté leurs anachronismes, je rencontre un autre spectacle : les sacrifices humains sont eucore en usage, mais tout s'acharne à la défense du pays; le courage est rempli de bravades, mais la constance est pleine d'héroïsme ; je vois le roi se dévouer comme le peuple, l'orgueil du rang oublié pour le devoir, la fuite préférée a la défaite et la mort à la servitude! Alors, qu'ai-je besoin de croire aux détails d'Hugues de T oui? J'en crois Montaigne, et je me défie de ce qu'il appelle « les fausses couleurs de quoy César veult couvrir sa mauvaise cause et l'ordure de sa pestilente ambition. » J'en crois un éditeur de César, et je me défie de ces Mémoires qui « dissimulent habilement, dit M. Baudemont, ses inutiles atrocités, ainsi que plusieurs de ses défaites. » J'en crois Machiavel : « Que la gloire tant vantée de César ne nous impose pas! dit-il. Ceux qui l'ont loué étaient des juges corrompus par sa prospérité même. » Enfin, j'en crois ses contemporains les plus illustres; j'en crois Cicéron : « César a renversé toutes les lois divines et humaines pour arriver à cet empire qu'une erreur de son ambition lui faisait regarder comme le faite de la grandeur. » J'en crois Caton : « Caton, parlant au sénat de Rome, dit Plularque, fut d'opinion qu'il fallait livrer César entre les mains des barbares pour descharger et purger la chose publique du crime de foi violée et en détourner la malédiction sur celui qui en estoit l'auteur. »

IIKSAH E l LES CHROMAI ES IK JIOY EN-AGE.

Ce serait le devoir des historiens de comparer César à luimôme, aux écrivains de l'antiquité, a nos chroniqueurs, afin de contrôler, l'une par l'autre, les deux histoires, les deux romans, si l'on veut. Je dois me borner à signaler ce sujet utile, et, pour vous donner une idée de nos chroniques, je choisirai un (ait connu, diversement raconté, et des épisodes nouveaux, qui n'appartiennent qu'aux auteurs du moyen-àge.

Quand les Belges virent que César, après avoir délivré les Gaulois, d'Arioviste, qui leur laissait au moins leur libre gouvernement intérieur, se mettait à occuper le pays affranchi, comme sa propre conquête, ils se liguèrent contre de nouvelles entreprises du vainqueur. La chronique donne la chanson de ces peuples présomptueux, et ces rimes latines appellent le sourire aux lèvres; mais ce chant est assez étrange pour que vous soyez curieux de le connaître.

(ianlcmus eum Iripudio, Kxcamus eu m <^;i u il i i > Yidere gentem exteram Kl pra» bannis d exteram.

Dansons on chaulant los batailles.

Sortons joyeux de nos murailles.

Allons voir ee peuple étranger, Donnons-lui la main sans danger.

>l lires, lalpa\ eu m muslelis, Ces rais, ces taupes, ces fouines,

lienlibus eum suis lelis Ont aiguisé leurs dents canines;

Sperant, eum suo Iredere, Ils espèrent, s'élant unis,

Muros Belgis corrodere. Ronger les remparts de Belgis.

Invalida plebs ! l'ygmoi Nilunlur, ut searabrei, Volare super sydera.

Kquorum sugent stercora.

Si Khcmorum et Rclvacum, Suessionas, Ambaeum, Vos, Komani, subjeeislis, Non sic, non sic repentis.

Plèbe impuissante! Ces pygmées Veulent, comme des scarabées, Voler aux astres les plus hauts.

Ils mangeront la liente des chevaux.

Si les Rémois, les Bellovaipies, Si les Suessons, si les Ambaques, Romains, fléchissent devant vous ; Il n'en est pas ainsi de nous !

La première rencontre est assez terrible pour faire oublier ces fanfaronnades :

< Quant César entendi que les lielgiens. sy soudainement, sy puissamment et sy hardiment, l'avoient approchiet, il fu couic tous esbahis et envoia ses espies pour enquerrir et aviser la manière d'eulx et comment ilz se contenoieut. Lesquelles espies, aprez ce qu'il* unirent espiet et aviset la manière des batailles et du l'ordonnance dos lleljriens, retournèrent tantost à César et lui contèrent comment ilz s'estoieut ordonnet et abilliet. Quant César untundi leur relation, il dist ensy : Ces

IN CKSAll KT LES CHUOMQIES l>l MOYKX-ACK.

licu.s chv sont, de tous ceulx que nous avons eneores veut, qui Je niieulx en fait de bataille nous, plaisent. Assez prez de là avoit une montaigue que on noinme maintenant le mont des mors , ouquel mont César aveueq toutes ses levions se tray et sus laditte montaigue ordonna il ses batailles et légions. Toutes les batailles doneques ordonnées d'un eosté et d'aultre, ilz se eommenehièrent à approchier et très crueusement à envaïr, tellement que ilscmbioit que toute la terre tremblast. Kn la première bataille des Humains, estaient Humains et aveueq eulz aulcuns Helgiens rénovez , Franchois, Bourguignons et Seeanistres, qui en la première journée de la bataille furent tous par les Helgiens égorgés, oenis et destruis. Kn la seeonde journée de bataille, le roi l'rsaire qui conduisoit la bataille «le la tourbe, pereba toutes les batailles des Homains jusques à la montaigue où César se tenoit aveueq sa V , XV' et légions rangées et ordonnées et là sus ehe mont y eult telle pestilence et oceision sy grande que le sang couroit aval en basi >v corne font yauwes en temps de pleuves à lavasses, quand il fait eliault.

» Le ni*' jour avoient les Helgiens encore trois batailles tout entières , lesquelles tout au plus înattin comme au point du jour envairent les Homains. Laquelle bataille dura toute jour. Kt quant ce vint à l'endeniain que César et son peuple, ce qu'il en avoit de Romain , veirent la grand pestilence et la grant multitude des ochis, ils eommenehièrent tous à lamenter et à plourer leurs amis et plourèrent par Vespace de m jours et pour cette cause jusques à jour d'huy est appelez le camp où cette destruction tu, le champ dolent, et la montaigne où César estait sy est appelée le mont des mors: »

Quoique J. de Guyse ail rapporté auparavant la bataille de l'Aisne, d'après Césor, ce récit pourrait bien rappeler celte bataille où César prétend avoir vaincu les Beiges. Le résultat du combat se ressemble des deux paris : les Belges prennent le parti de se défendre dans leurs villes.

La première ville qui résiste dans nos chroniqueurs est Belgis, que César assiège.

« Aprez ce que César eust les siens plourés par l'espasse de trois jours, comme dit est, il aven(;a le remain de son peuple, assigea la cité de Helgis. »

Trois sortes de peuples se joignent aux Belges et ticnuenl la ville. Ce sont d'abord — et ce fait se répète invariablement dans l'histoire — les Romains eux-mêmes, ennemis de César, épaves des guerres civiles; le fils d'un des conjurés de Calilina, Quintus Curtius, les commande. Puis, vient une

CKîS.Vlt ET LES EIIHOMOEKS IH >I0\EN-AC1E. U»

couche plus récente d'exilés : les Gaulois qui, selon Suétone, ont préféré s expatrier que de subir la défaite; le fils de Galba, roi des Suessonicns, d'après César et Suélone, est à leur télé; il porte le même nom que sou père. Enfin, les peuples voisins, les Tongriens, les Tréviriens, les Nervicns, etc. se sont joints aux Belges, ainsi que les débris de l'armée dArioviste, commandés par un de ses parents, le roi des taxons, Ariopalras.

Une scène à la fois pieuse et terrible inaugure la défense : pieuse par la modestie du jeune Ursarius, terrible par l'énergie farouche du nouveau roi dont le nom Andromadas ne semble pas étranger à l'histoire, car Dion Cassius appelle Adra le chef suprême «les Belges dans la même époque.

Voici comment Adra ou Andromadas est mis à la tête de la défense nationale :

i Après toutes ces besongnes faites et leurs gens divisez...

il leur sembla très expédient qu'ils fesissent un roy Et

pourtant ilz s'adrecièrent à Ursaire, fils du roi Ursaire, et lui requirent que la ditte royaulté et seignourie il volsist rechepvoir et estre leur roy souverain. Lequel Ursaire, considerans (jue point n'estoit digne de sy grant dignité , pour ee qu'il se sentoit encore josnes à exercer telle dignité et ossy parce qu'il se sentoit du sang d'iceulx que les Dieux avoient maudits et en leur desdaing, finallement il refusa la ditte seignourie et dist eu telle manière : * Mes amis, seigneurs et compaignons, saehiés que chy entre nous a ung homme très virtaeux et de grant conseil , lequel est nommé Andromadas et est du sang des souverains prestres, lequel de prudence et de sagesse tous coulx de ceste cité surmonte , duquel il me semble (pie très expédient est que nous en tachions uo roy et souverain et me semble que ceste dignité seroit en ly bien employé. » Auquel conseil tous s'accordèrent et feirent de Andromadas leur rov. Lequel Andromadas . en roi eslut et gouverneur de la cite , premier invoqua l'ayde et la benivolence des dieux et pour icelle obtenir il leur tist sacrifice du sang de ses enfants, un g fil , le plus aisnet, et le saerefia devant l'anchiei^dieu Mars. >

La première sortie des Belges est formidable, et je devrais lout citer pour l'ampleur vigoureuse du récit : la violence de l'attaque, le sang coulant par torrents, l'incendie portée au camp romain par les femmes belges, César forcé de se rclircr dans de plus fortes positions, l'héroïque défense de l'amars, dont le fort vomit à chaque instant des soldais ; les

20 CÉSAIt ET LES CUHONIOIKS l»l SIQ\ E.NAGE.

horreurs de la famine qui fout sortir le roi Andromadas luimême de la ville, le renvoi des femmes el des enfants qui quittent la cité avec des cris de désespoir, Andromadas tué dans une sortie : « Mourons gloriousemcnt, a-t-il dit; inielx nous vaull morir que de veir nos gens et nos cités eu désolation, et, si de vous auleun esl peureux, veehy le chemin de la salvalion ouvert pour s'en aller. » Puis, il s'est jeté sur le camp de César :

< Adonc le ruy issy hors de la cité, et estoieut xx mille combatans, dcsqiielz il tist une bataille à manière d'une tourbe et vinrent sus la bataille de César. Mais tous , ainsi que les caiaulx des lions, quant ils ont faim, vont à leur proie, tout ensy llel^iens assaillirent les Romains et de prime tache rompirent toute la bataille César, et vinrent jusques à la propre tente deCcsar. Ht tant que le roi Andromadas, d'une glusaruie que d'usaige il portait en bataille, il te ri Juli us César un si «rraud cop qu'il le tist canceler et, si nYult esté la sjrant force tles Romains dont César tu tantôt sourcouru, il y fust démoulez. »

Après ce trail d'audace, Andromadas est tué.

Il faudrait citer encore: les dissensions après la mort du roi, la trahison de Quiulus-Curlius et des Romains qui abandonnent la ville; la défense désespérée où périssent tous les chefs - l^sarius, Galba, Odomarcus; rien ne décidant la défaite, el les Romains arrêtés par l'héroïsme des femmes; enfin, la ville, non pas soumise, non pas rendue, mais abandonnée; ni assaut, ni capitulation, la retraite par un souterrain, et l'ennemi venant occuper un désert où restent des femmes qui selranglenl à la vue des vainqueurs : fables, si l'on veut, mais fables dignes de figurer dans une histoire, fables marquées du sceau brûlant du patriotisme.

Je dois me borner à quelques épisodes. Un des premiers actes du roi Andromadas est d'envoyer Ursarius châtier la défection des Rémois. César place celle attaque de Bibrax avant la bataille de l'Aisne; Hugues de Toul la place après la première rencontre des ennemis et pendant le siège de Belgis. César assure qu'il secourut la ville à temps et que les Belges furent réduits à ravager les environs. Dans Hugues de toul, les Belges s'introduisent par un stratagème dans la place; César n'apprend ce fait d'arme que lorsque la ville est prise et ses habitants punis par le massacre et l'incendie, et

césar et les <:uiiomqi)es i>r moyen- ace. 21

il n'ose pas même quitter ses retranchements, si non pour les secourir, au moins pour les venger.

La dernière scène rencontre la même énergie dans le malheur. Le roi mort, les auxiliaires en fuite, le nouveau roi parle au peuple :

« Lncore me semble que il vault mieux eslire (décider) que fraternellement tous ensamble nous morons pour les lois soustenir, que vivre en caitiveté et en service de nos anetuiz. » Kt dist aprez : « Vechy la voie ouverte à tous et pour clic, s'aulcuns a doubte et peur, se wide et voist eu la wartle des dieux. Kt tant (pie à moy je suy chy venus pour vivre et morir aveucq vous. >• — Kt ensy qu'il disoit ces parolles, vechy les Romains qui soudainement en quattre lieux assallirent la ville et avoient jà amenez leurs tours et leurs engiens pour combatre main à main et qui mieulx mieulx chascun s'en fuy à defFenses. Kntre lesquelz le duc Galba et le duc Krsaire se portèrent si vaillamment qu'ilz leur ardirent deux de leurs tours de bos, et les Romains firent par forche d'armes reculer, non obstant que tous deus y demourèrent ochis. L'en demain à mattin, les Romains revinrent et rassallirent la ville très-fort vers le costé ou Odomarcus estoit, tant que Odomarcus y fu tuez par le get d'une pierre que uug fondetieur ly geta. Kt véritablement se n'euissent este les femmes, la ville eut adont esté prise, car elles ectoient hault sur les barbacquannes et ruoyent à force yauwe boulant, vive cauch, dont ruoient rommains jus à desroit, et sambloit qu'elles fuissent corne fonrsences et hors du sen*, et tellement si tendirent que elles firent reculer les Rommains, les il fois et n'y conquestèrent riens les Romains.

Kn la nuit en sieuwant, une grande multitude de femmes des plus vaillans de la ditte cite de Relgis recueillirent tout leur avoir et s'en allèrent, par desoubz terre, aveucq le duc Uanwis, à Fannars et là se mirent à sauvete.

l.o iiip jour aprez ce que le duc llnnwi* se fu partis del cité, ce fu une très grant hideur des femmes en la cité de Relgis, car il sambloit que elles fuissent hors du sens et corne toutes esragies. o<»uroient par les rues, tirans leurs choveulx, gratinaus leurs visages, tordans leurs poings, et auîcunes esrachoient leurs propres yeulx et s'entrehurtoient les unes as aultres et de f .il elles estrângloient l'une l'aultre ; ce tant que les Romains, oanz ces tempez, approcèrent la cité et n'y trouvèrent quelque detiense et tantost rompirent les murs et entrèrent ens et I lièrent tout ce que ils trouvèrent d'onics, de femmes et d'entant et sans pité et miséricorde mirent tout à l'espée...

César a pu tout vaincre; il n'a pas dù tout raconter, sans doute. Relgis, Ragaeum ou Ravai, existait certainement sous

rjîSAlt ET LES CHKOM^l'EN 1)1 MOYEX-AUK.

Tibère, probablement sous Auguste; mais, soit qu'il faille voir dans ce long siège le souvenir d'un des sièges racontés par César, soit que Belgis ait existé un siècle avant Auguste, celte héroïque résistance nous intéresse; pour ce fait fabuleux, comme pour l'attaque connue de la ville des Rémois, la vanité nationale, sous la plume de César ou dans les traditions de nos pères, était également intéressée des deux côtés, et il n'y a pas lieu de croire sur parole nos chroniqueurs ni même nos conquérants. Mais ce serait vraiment trop d'abnégation et de générosité que de mépriser nos fables naïves, pour accepter comme authentiques les récits de cet ambitieux cruel qui a exterminé, dans les Gaules, deux millions d'hommes, et qui eut l'honneur de donner son nom aux tyrans du monde !

Les chroniques ne s'arrêtent pas sur ces scènes de deuil. Je passe les révoltes des Gaules, la guerre d'Ambiorix, la mort de César, que Jacques de Guyse intercale dans sou livre, d'après les écrivains latins, et je reprends Hugues de Toul, à Y Histoire des Belges sous Auguste :

Après la destruction des cités du reaime des Belges exécutée par Julius César, come il appert au ivc livre précèdent, grant multitude et innumérable peuple belgien s'estoient muchiet au mieulx qu'ilz avoient peut ens palais et forests, selonc la mer, en cavernes et en fosses, et jà par pluiseurs années avoient là habiteit et leur terre e^toit deimmrée en la main et ou gouvernement des Romains.

Mais les lieutenants d'Auguste dans les Gaules, informent l'empereur que, si les Belges ne sont pas ramenés par la douceur, la perte du pays est imminente, et un décret rappelle les Belges dans leur patrie, à la condition qu'ils n'élèveront ni châteaux-forts, ni remparts, et qu'ils adopteront le culte, les lois, les mœurs et la langue de Rome. A cette nouvelle, un grand nombre de Belges émigrent à Trêves, ne voulant pas devenir romains. Le reste se précipite vers les temples détruits et s'efforce, sur leurs ruines, d'apaiser leurs anciens dieux par des sacrifices humains. L'empereur alors rétablit le temple de Famars, mais le décret porte :

« Quartement, ledit Empereur commanda, 6urpaine capitale, que ne en quelconque escripture, ne en prolations publiques ou privées, ce? dictions ou noms : Belgis ou Bcl^e, Belgien ou Bel-

CÉSAtt ET LES CMKONiyi ES 01 JiOYEN-AtiE. Hli

gique, eu quelconque manière que ce fuist, ne fuissent jamais nommées ne prononcées, comme vcuillans oster de la inemore des vivans le nom de Belges. »

L'unité î nous retrouverons partout ce rêve des conquérants; pour le despote qui triomphe, les mœurs d'un peuple sont un danger, sa religion conspire, sa langue est une révolte de tous les instants! Ah! s'il pouvait transformer aussi le sol et le ciel même de la patrie! Donc, la Belgique n'aura plus qu'un Dieu, Mars ; qu'un nom, la province de Mars; qu'une langue, celle des Romains. Il faut anéantir jusqu'au nom de ce peuple qui a fait trembler Rome. Alors, une scène louchante et lugubre est racontée par le chroniqueur. Je la citerai tout entière:

Après ce que les Straburgiens eulrent ochis les Romains c|ui estoient juges en leurs marces en l'an de Perapirc Octavien environ 24, les pièges prisonniers des citez de Tullensc, c'està-dire de Toul, de Mets, de Evodiensis et de pluisors aultres citez du reaime des Belges, qui parles Romains estoient tenus

fjrisonniersenlacité de Trevires, furent trouvez avoir escript, en an^aige belçien, à leurs amis, les misères que ilz souffroient par les Romains. Or, cstoit-il deffendu, corne devant est dit, que jamais dudit langage nulz ne s'aidast, mais par les espies des Romains furent pris aulcuns belgiens atout leurs lettres, lesquelles furent luttes par devant les juges romains, etfaisoient par ces lettres supplications à leurs proismes (parents» que iTeulx ils volsissent avoir pité ; sy furent accusez et pris ceulx qui les avoient faites et condampnez à mort.

Mais, ensy qu'ilz furent menez ou téâtre de la cité pour décapition, après le cry, de par l'Empereur, que on les mettoit à mort pour avoir desobey au comandement impérial, soudainement ils commenchièrent à criier en leur langaijre bcljnen : « 0 vous, nos confrères belgiens, souscourez-nous, ou au mains aiez pité de nous, qui, seulement pour avoir escript à nos amis en belgeois, nous somes jugiés à mort. » Et tantost qu'ils eulrent che dit, vechy soudainement ung peuple innumèrable de la cité terriblement esmut qui commenchièrent tous à crier : « Vivent lîelgiens! et mort as Romains! * et tantost coururent sus les Romains et sans quelque pité les tuoyent, et lors s'enfuyoient Romains cha et là et ne savoient où bouter, car par les Treviriens estoient rechupz et mis à mort.

Qu'ajouter à cette scène, empreinte d'un profond sentiment de patriotisme? Aurai-je le courage encore de discuter si elle est vraie; elle m'émeut ol cela suffit.

24 CÉSAlt ET LES CUP.OMyrES M* MOYEN-MU..

L'histoire vraie, d'ailleurs, ne nous donne-! -elle pas le même spectacle? L'histoire nous montre pari ont des héros de la défense nationale : Chez les Nerviens, c'est Boduognal, qui balance les destinées de César el meurt sur le champ de bataille. Chez les Tréviricns, c'est Indutiomar, qui combat deux ennemis à la fois el met autant d'énergie a plaider contre les partisans de P.ome que de courage à résister à ses armées; Labienus ordonne à ses soldats de n'avoir qu'un but dans une escarmouche : le -cœur de ce brave, el cet acharnement honore le héros martyr. Chez les Kburons, c'est Calivolk, dont l'âge n'a pas glacé la vaillance et qui, échappé aux vainqueurs, s'offre lui-même en holocauste à sa patrie expirante; c'est Ambiorix, ce génie de la défense nationale, si terrible que César jure de détruire le peuple héroïque qu'il commande, et y emploie le crime. Chez les Alrébates, c'est Coinm ; Comm avait cru à la civilisation romaine, il avait espéré y faire participer la Gaule ; mais, quand il vit que ces amorces étaient I rompeuses, quand il comprit combien la liberté de son pays était menacée et ce que cachait de pillage, de tyrannie et de crime cette prétendue civilisation armée, il devint l'implacable ennemi de Rome; traqué par l'assassinat, vaincu, il ne céda point; il s'exila, jurant d'éviter à jamais la vue d'un Romain, cl préférant le désert à tout ce qui pouvait lui rappeler l'oppression de sa patrie.

Les héros de la chronique ou du roman ne sont pas d'une autre trempe. Apres ces grands noms de l'histoire, on peut citer ce .Missénus, qui respecte les lois et consacre son exil au service de la patrie; on peut citer çet Ursarius, qui refuse la couronne paternelle, pour la céder à un plus digne, et qui reste un des derniers, pour y mourir, an poste du courage ; on peut citer cet Andromadas, qui sacrifie son tils sur l'autel des dieux courroucés et meurt sur le champ de bataille, où, comme Roduognnl, il a failli renverser César de son épée !

Qu'il vienne de l'histoire ou des légendes, ce spectacle est digne d'un peuple libre! et, si je quitte nos vieux auteurs pour les historiens modernes, ce n'est pas sans une profonde amertume de cœur que j'en vois un grand nombre, non-seulemenl accepter tout ce que raconte le conquérant, préparant sa tyrannie, mais louer comme un génie ce fondateur d'empire,

CÉSAR ET LES eilKOXIO.1 ES DU MOYEN-AGE. 5.%

et comme un héros cet égorgeur des Gaules. Qui croirait que l.i page qui suit est signée du nom d'un démocrate :

« Dans la pitoyable agitation do Uome, an milieu d'une société tombée si bas que Pompée et Cieéron s'en trouvaient les deux héros, certes celui-là fut un grand homme qui laissa toutes ces misères et s'exila pour revenir maître. L'Italie étant épuisée, l'Espagne indiseiplmable, il fallait la Gaule pour asservir Kome. J'aurais voulu voir (j'aurais voulu voir!) cette blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Kome, cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage, ou bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Uouie du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes, et domptant, en dix années, la Gaule, le Rhin et l'Océan du Nord. Ce chaos barbare et belliqueux de la (iaulc était une superbe matière pour un tel génie. *>

A la lecture de cetle page d'histoire, je me demande quelle esl donc la patrie de cet écrivain, et si les Gaulois exterminés, celle superbe matière a massacre, n'étaient pas des hommes, et si Rome opprimée était en dehors de l'humanité. Je me demande surtout quelle nul ion doivent former des historiens <pii aspirent ainsi à voir ee pâle débauché tuer deux millions d'hommes pour fonder un Empire; comme si ce spectacle avait été épargné à notre siècle! Je me demande quelle éducation doit trouver un peuple dans celle admiration des exterminateurs de peuples et des égorgeurs de Républiques, et je m'explique bien des désastres, bien des malheurs, bien des décadences! Ah ! nos écrivains du siècle des communes nous donnaient d'autres enseignements! et combien je préfère ces chroniques qui célèbrent le respect des lois, le dévouement à la patrie, le martyre pour l'indépendance ! Invention ou tradition, c'est ainsi qu'on forme des citoyens et qu'on instruit un peuple libre! et j'aime à enleudre, au xne ou au xin° siècle, avec Hugues de Toul, au xiv", avec Jacques de Guyse, au xvc, avec le secrétaire du duc de Bourgogne, j'aime à répéter à mes concitoyens du xixtt siècle ce cri de nos pères au pied de leehafaud des martyrs : « Mort aux envahisseurs! Vivent les Belgiens! »

LE

ROMANOKRO MÉRON ING1KN.

A l'orient du Tanais, dans un pays où l'on trouvait l'or et le vin, s'élevait une ville sainte nommée Asgard, la ville des A ses. Les dieux y avaient des temples. Douze chefs, issus des dieux, présidaient aux choses sacrées et rendaient la justice au peuple. Le premier de tous était Odin, fort par la science et par les armes. — En ce temps-là, les généraux de Rome portaient leurs armes par toute la terre et mettaient sous le joug les nations. Pour échapper au tumulte de ces guerres, plusieurs chefs abandonnèrent leur pays. Alors Odin connut que sa race devait régner dans le Nord. Laissant le gouvernement d'Asgard à ses deux frères, accompagné de urètres et de nombreux guerriers, il s'avança du côté de l'Occident. »

' Jmjlhuja Sa t

Ainsi s'expriment les traditions Scandinaves, conformes aux traditions de l'Inde et attribuant sans doute les expéditions d'Alexandre à cette Rome devenue le svmbolc de la guerre.

Chassés des bords du Tanaïs, ces peuples rencontrent les mêmes ennemis sur les bords du Rhin :

« Rome, dit Tacite, comptait 6-40 ans d'existence lorsqu'elle entendit le premier bruit d armes des Timbres. De là au second consulat de Trajan, s'amassent 210 années, à peine assez pour arrêter les Germains. Pendant ce long espace de temps, les pertes furent nombreuses des deux côtés. Ni le Samnite, ni les Carthaginois, ni les Espagnes, ni les Gaules, ni même les Partbes, ne revinrent si souvent à la charge; car le despotisme des Arsacides est moins redoutable que la liberté des Ger-

iv. I

± I.E RIIMANŒRO .MÉKOVIMWKX.

mains. Quel désastre eu effet, si l'on excepte le massacre de Crassus, l'Orient peut-il opposer à la perte de son roi Pacorus et aux victoires de Yentidius. Les Germains au contraire: Carbon, Cassius, Scaurus Aurelius, Servilius Caepion, Cnéus Manlius, vaincus et faits prisonniers, cinq armées consulaires enlevées à la république, Varus et trois légions à Auguste, tels sont leurs trophées, et ce nVst pas sans de grandes pertes que Marins en Italie, César en Gaule, Drusus, Néron et Germauicus chez eux, les vainquirent, lîientot après, les gigantesques menaces de Caligula furent tournées par eux en ridicule. Depuis, profitant de nos discordes et de nos guerres civiles, ils forcèrent les quartiers d'hiver des légions et obèrent prétendre à la conquête des Gaules. Mais ils furent refoules de nouveau. Enfin, dans pes derniers temps, on les a menés en triomphe bien plutôt qu'ils n'ont été vaincus.

Ainsi, au Nord comme au Midi, les deux fortes races se rencontrent. Après les orgies triomphales dos Césars, les formidables invasions allaient fondre sur Rome, comme des avalanches delé. « Ces peuples, dit Slrabon, secouent le joug par les armes ou l'évitent par l'émigration. » Celte fois, ils ne céderont point le lorrain; pendant dos siècles, les Germains formeront ligue sur ligue, sous divers noms, et leur existence ne sera qu'un choc infatigable contre les faisceaux de l'Empire.

C'était une grande nation qui attirait ainsi les barbares; mais pourquoi ne les a-l-elle pas vaincus et civilisés? Pourquoi a-t-elle péri, leur faisant place. Ou je me trompe, ou la réponse à cotte question doit contenir une leçon de l'expérience des peuples, une loi de l'histoire.

Quel était le principe de la grandeur de Rome? Celait la force, messieurs. La pui>sance humaine, le développement de toute l'activité du corps, de tontes les énergies de la volonté qui crée et qui détruit, qui commande à l'univers et soumet la nature au verbe humain, quoi de plus grand, quoi do plus utile nir la terre? Quand on considère ce peuple, dont les ruines nous frappent encore d'élonnement : (irnmlia que pffusis mirubitur ossa sppulvris ; quand on regarde sos monuments, ses roules cyclopéennes, ses colysées, ses camps, ses métropoles; quand on songe aux déserts qu'il a fertilisés, aux cités qu'il a fondées, au monde qu'il s'est créé autour de lui; quand on te voit porter aux confins de la terre sos armes cl sos lois, sa puis-'ance et ses beaux-arts, peut-on no point

partager le culte des poêles pour la pairie des héros de Corneille, peut-on ne point s'enorgueillir que des hommes nient porlé si fièrement le front humain?

Le but de celte énergie était sublime : l'unité de civilisnlion. Rome voulait offrir une capitale au monde entier. Admet tant tous les dieux dans le temple, tous les peuples dans le forum, elle appelait l'humanité h n'avoir qu'une têle et qu'une :imc dans celle patrie universelle.

Mais ce tableau a des ombres cruelles; on sent dans les ruines de Rome une condamnation mériîée. Sa grandeur ne s'exerça qu'aux dépens de la juslice : In tolérance religieuse et légalité politique n'y furent qu'un niveau de conquête et de despotisme. Mais la force n'est rien sans le droit; fa violence ne fonde d'unité que celle des Césars, l'autorité ne crée de civilisation que le Bas-Empire. Rome avait la force des titans, il lui manqua celle dignité qui respecte dans le pygmee une intelligence, qui aime dans le vaincu un frère. Périssent toutes les grandeurs, pourvu que de leurs mines surgisse celte conscience de la juslice!

Tel doit cire le génie de la civilisai ion moderne, et plus d'une fois elle devra jeter le cri de malédiction sur les grandeurs dangereuses et les gloires impies !

Un farouche esprit d'indépendance individuelle, le culte de la personnalité humaine, rebelle au nivellement ; un sentiment inculte de l'égalité, un respect sauvage de la femme, épouse et pythonisse, guerrière et reine; lout ce que les Romains avaient perdu avec 11 liberté, existait en germes grosiers dans les races du Nord. Tour régénérer la société, le sauvage libre vaut mieux que l'esclave corrompu. An sein de leur barbarie, ces peuples comprirent bientôt qu'il n'y aurait de place au soleil pour aucun peuple, que lorsque Rome serait détruite.

Rome périt par l'abus de son principe. Elle conquit le inonde cl tomba sous le poids de ses conquêtes; elle cherchait l'imité; les invasions la mirent en pièces; elle voulait civiliser lous les peuples sous son empire, elle fut le jouet de la domination changeante de lous les barbares. L'agonie du géant fut épouvantable : Tous les excès, la férocité et le luxe, la prodigalité de l'or et du sang, le crime et l'orgie, luttaient de folie et d'horreur. Le meurtre devint le spectacle favori d'une civilisation raffinée. Des sénateurs, des empereurs, des

Page 1