CKSAR KT LES CHRONIQUES IU MOYEN-AGK. I I
« Après ce que Ansignorix, roy des Saxoins, eult destruit le reaime de Bêlais, et il s'en fu raîez en son reaime, les cités, villes et castiaulx du dit reaime de Belgis se repeuplèrent et reparèrent au mieulx cjue faire se peut, et se remist le reaime en assez bonne disposition... Et, en ces tampz, les Tongriens, Kburiens, Ménapiens, Reciens, Huyniens et Analdiens se conclurent de adnichiller et laissier totalement les constumes et ordonnances importables dont ilz avoient par longtampz usé... »
Le royaume est à peine repeuplé que les Tongriens, les Khurons, les Menapiens, les Kélhiens, les Huyniens et les Analdiens font alliance et se décident à supprimer les anciens riles.A celle nouvelle, les ducs el les prélrcs se divisent d'opinions. Qu'importent les usages,, pourvu qu'on paie les tributs? disent les guerriers, el le roi suil leurs conseils et triple les taxes ; mais il ne réussit qu'à augmenter l'anarchie.
Alors les prêtres viennent au roi et lui tiennent ce langnge :
t Vecy, nous te offrons et prions que tu daignes prendre les grans trésors et les riches vaissiaulx des temples pour les appliquer en ton ayde, et veuilles relaxer et abatre le.-* tribus de ton reaime.
Veuilles ossy par ta prudence rapeller par douces voyes les rebellans à ta seignorie, considère la bénivoleuce des dieux qui les offenses à eulx faites pardonnent bien et mettent en oubly.
Kt se tu veuls aultrement faire, sache que tu offenderas les dieux immortels et perderas ton reaime, car nous ne veismes onemes rien, nacions ne roiaulmes, longuement estre en prospérité sans obéir en la volenté des dieux. »
Mais les ducs ripostent et raillent :
« Quelles choses nous pourfitent nos dieux, leurs autelz, ne leurs temples? Nous regardons les pervers pluisors fois estre eslevés et les bons estre abaissiés. Nous oons souventefois que les prestres et les nobles qui ne tiennent point les lois et ordonnances des dieux, ils régnent en prospérité et habondance de tous biens.
Si les dieux sont tous puissans et justes corne ilz le dient, pourçjuoy dont soeffrent les prestres telles choses ne telles abusions, et que reste-il autre chose se non que les prestres et les princes par leurs subtilitez ilz astraignent le povre peuple de lois dures soubz le tutelle des dieux come se ilz fuissent brutes ou bestes saulvages. »
<;és\h et les chromées in moyen-ace.
Quels impies que ces ducs belges avant J.-C. ! On comprend que le druide Divitiac appelle César au secours de la religion et de la société.
Suivons le roman : Cette impiété ayant affligé le roi Goomer, les ducs le soupçonnent d'être favorable aux prêtres et conspirent sa mort :
« En la vigille de la déesse Diane, tandis que tous estoient reposans et "dormans pour faire feste à leur Dieu, corne i! estoit acoustumet, en tentes et pavillons en ès places de la ville selonc leur loi, le commun peuple aveuc leurs ducs se comraut et vinrent tuer tous les prestres des temples, avec le roy, leurs femmes et leurs en fans, et prinrent les trésors des temples et du roy et le départirent à eulx et rompirent temples et autelz, au grant vitupère des dieux et de la majesté royale. A rendemai n, ils eslurent ung homme du comun peuple nommé Taynard en leur roy. «
Les druides résistent, fortifient les palais, les portes, les temples. Mais la révolte passe sur eux comme la foudre. Ils sont égorgés et le peuple n'épargne que le souverain druide dont il attend un oracle. Le pontife est indomptable, l'oracle est terrible : les dieux et les déesses maudissent tour a. tour la cité et le royaume. Lucius de Tongres, et Hugues de Toul donnent ces anathèmes en prose ; Nicolas Rucleri les résume en vers.
Ces menaces ne font qu'irriter le peuple : Qu'un tel prophète périsse! s'écrie-t-il, et le pontife est mis en pièces. Alors, le ciel et la terre s'ébranlent, la ville est abandonnée, le temple est désert, les dieux émigrent, l'oracle de Famars se tait, l'incendie court sur la cité, des comètes traversent la nue : Ariovisto peut venir.
« Courant le 180e olimpiade ou environ, Ariovistùs, roy des Saxoins, sachant le reaime de Belges estre divisé du tout en tout, conclud et disposa à le prestement envaïr et il traita et tist alliances, amitiés et confédérations à pluiseurs reaimes, citez et generacions et se mist à grant effort de gens d'armes sur les campz... et vint jusques à la rivière du Rîn laquelle il passa en très grand ordonnance et se adjoindi aveuc les Hériciniens, Tongriens, Huyniens et aultres grans peuples... et passèrent la rivière de Meuse et aultres fleuves... et tant qu'ils parvinrent jusques à la cité de Belgis... Laquelle chose véans le roy de Belgis et le peuple, sans attendre, ils crièrent alarme et s'armèrent et issirent aux oampz et envay-
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reut de très grant corage le roy Ariovistus, lequel les reehupt très durement et se combatirent tres cruellement et à grant effusion de sang. *
Le combat dure tout le jour; la nuit seule sépare les deux armées, sans qu'il y ait vainqueur ni vaincu. Le lendemain, les Belges rentrés dans la ville y sont assiégés; épuisés par la faim, ébranlés par les assauts, pillés enfin par les vainqueurs, ils succombent, et Ariovisle va, comme son père, rendre hommage au dieu de Famars. Mais aucun succès, ni aucun dieu ne retiennent Ariovisle eu Gaule : il rentre comme son père dans la Saxe, avec des otages nombreux et un immense butin. Ce sont les Belges eux-mêmes qui vont exécuter la sentence des dieux.
« Aprcz le retour de Ariovistus, III ans ou environ, les citez du reaime de Bêlais qui estoient ensamble aliées d'un acord, ordonnèrent de abattre et abatirent le résidu des édifices de la cité de Belgis qui encore estoient entiers, afin que jamais ne peuist avoir puissance et que elle qui avoit bataillet contre les dieux et qui estoit et avoit estet malditte et anathematisie des dieux, et avoit par tirannise subjuguié et submis par long tampz plusieurs reaimes et citez, fuist du tout en tout prosternée, destruite et effachie de toute mémore et cognissanche, pour demonstrer et estre exemplaire perpétuellement à toutes aultres citez; et ensy en fut il fait et ptiracorapli. »
La ville sainte détruite, l'histoire des Belges est terminée; Lucius de Tongres s'arrête sur sa tombe :
« En ceste partie, dist ly acteur (J. de Guyse) que, sclonc Lucius de Tongres, le reaime et la seignourie de Belgis se détermine et prent fin et lu la dite seignourie dévoléc aux Saxoins (c'est ce que dit César). Touttefois, Hugho Tulensis en ses histores, Nicolaus Rucleri et Clarembaldus en ses mètres, dient le opposite, corne il appara au livre subséquent, au plaisir de notre seigneur. Et cby prent fin l'histore de Lucius. >
Serait-ce que le moine n'ait plus voulu considérer comme ia patrie des Belges ce sol profané par l'impiété et marqué de la vengeance céleste? ou que le patriote ait voulu suspendre l'histoire du pays, avant la conquête , pour faire supposer que les vrais Belges n'auraient pas cédé aux Romains et pour ne laisser au triomphe de César que des étrangers?
Quoi qu'il en soit, nous avons à constater une chose : Dans
I l CÉSAR ET LES CHRONIQUES DU MOYEN-AGE.
un temps où l'histoire était si peu cl si mai connue, des écrivains imaginent un roman ou recueillent des traditions sur des événements dont ne parle aucun historien, et leurs récils se trouvent cou formes au génie de l'histoire, telle que la découverte des auteurs latins et grecs et la critique des textes l'ont rétablie laborieusement au xixc siècle. Pour ma part, je n'oserais plus prononcer ici le nom de fable, tant prodigué contre de naïfs chroniqueurs, et je deviens plus téméraire encore : Puisque l'histoire vraie admet l'invasion d'Ariovisle et le récit qu'un Druide vaincu lait à César pour l'intéresser à sa vengeance; puisque l'histoire savante suppose que celle invasion ne fut pas la seule; pourquoi n'accepterait-on pas de nos chroniqueurs l'invasion antérieure et le nom d'Ànsanorix , conservés traditionnellement par cet âpre souvenir du malheur qui s'attache el reste comme une cicatrice profonde au cœur des vaincus. iMuncl alla meule reposlumf Ce ne serait pas déroger, je suppose.
Circonstance plus curieuse encore, messieurs! Deux hypothèses se posent à la critique moderne : L'une ne veut voir dans les Belges que des Germains, devant lesquels ont disparu tous les Celles. L'autre ne peut admettre que des vainqueurs prennent ain.si le nom des vaincus, el prétend retrouver les anciennes populations sous les diverses couches des peuples germaniques, tantôt séparés et enclavés comme les Àdunliques, tantôt mêlés aux indigènes ou plutôt campés chez eux, comme plus lard' les Francs en Gaule, tëh bien! à sept ou huit siècles de dislance, ces deux opinions existent déjà, comme si les traditions s'étaient mises en opposition de lionne heure el que les romanciers eussent prévu les critiques du xixf siècle. Lucius de Tongres tient pour l'une. L'autre a pour champion Hugues de Toul et les deux poètes latins qui le suivent :
t En ceste partie, dit Hugho Tulensis, que aprez la mort de Taynard, roy de Belgis. ochis par le roy Ariovistus de Saxoigne et la cité corne destruite et désolée, plusieurs Belgiens se rassemblèrent et resartirent et reparèrent les ruyneux et désolez murs de la cité et la réédifièrent. Et eulx tous ensemble d'une concordance et commun acord, eslurent ung roy de la cité de Belgis que on nommoit Ursaire. Lequel roi augmenta grandement la chose publique et répara tellement que dedans brief tampz la cité fu très bien reparée et réedifiée- comme il sembloit du tout en tout. »
CÉSUl ET LES CIIKONIQUES DU MOYEN-AGE.
Le l'orne d'Ursarius nous conduit au gouvernement de César dans les Gaules, et la scène va s'agrandir, la lultc suprême commence.
L'histoire s'en rapporte à César sur celle campagne. Cet ambitieux débauché, en qui Scylla avail flairé plusieurs Marius, que lesconquéles d'Alexandre luisait pleurer de rage jalouse, qui méprisait assez les hommes pour les acheter, mais qui fit le révolutionnaire et l'ami de l'humanité pour opprimer sa patrie, n'a pas cependant, soyez-en convaincus, fuit de fart pour l'art en écrivant ses Commentaires. Il voulait assujellir Home avec l'or des Gaules, dit Piularque. Mais l'or ne suffisait pas à cctle œuvre de séduction d'un peuple, il fallait aussi dos speclaeles : Pancm et circensesf L'or que César prodigua lut la forluneet la vie de vingt nalions; le spectacle qu'il voulut donner à la louve romaine, fui la gloire de vastes conquêtes et d'immenses ravages. Le pillage des temples gaulois acheva sa fortune; l'hisloire de ses conquêtes devait faire de sa gloire un danger public.
Comment des récils aussi intéressés n'oul-ils pu* été suspects aux historiens des peuples qu'il a vaincus, à des écrivains qui doivent pourtant savoir ce que valent les bulletins de la grande armée et par combien de mensonges .les conquérants réparent leurs échecs ou enflent leurs victoires? .le n'ai pas à en justifier ici. Mais, pour moi» je ne recule pas devant le sacrilège d'une comparaison de l'écrivain qui donna son nom aux despotes de la décadence, avec les naïfs chroniqueurs du moyen âge. J'y trouve des exagérations opposées, et la vérité me semble entre ces deux extrêmes. 4e vois César sans cesse combattu par l'envie de représenter les peuples les plus éloignés de Rome, tantôt comme des barbares féroces à aborder, terribles ù dompter; tantôt comme des peuples forls par l'intelligence ou par la ru.-c, improvisant des travaux de siège et hnhanl sans délai les ouvrages des Romains, qui les avaient effrayés d'abord comme des signes d'une intervention céleste; puis ces hordes gigantesques et méprisantes, brutales, embrasées d'un farouche sentiment d'indépendance et de patriotisme, qui fuient ou se tuent; hommes, femmes, enfants, plutôt que de se rendre, qui brûlent le pays pour ne livrer qu'un désert ii l'invasion, voilà que le vainqueur nous les montre suppliant, envoyant des ôlages et demandant la paix, à genoux, les mains