SES CHRONIQUEURS ET SES POÈTES
Messieurs,
La tentative la plus mémorable par son énergie, son étendue et son éclat qui ait été faite pour reconstituer la société, après les invasions germaniques, est sans contredit celle qui fit de Charlemagne un empereur et un saint. Les Césars chrétiens, même en acceptant la révolution religieuse la plus radicale, n'avaient pu sauver l'empire romain de la décadence. Les Francs, appelés deux fois à régénérer les Gaules, ne purent pas plus avec l'épée de Charlemagne qu'avec la hache de Clovis, former, des ruines du monde romain, un empire nouveau. . Le principe de cohésion était toujours la violence; les éléments de vie, qui palpitaient dans le chaos et aspiraient à la civilisalion, furent rapprochés un instant par une main ferme; ils ne furent ni unifiés ni fécondés. Ce lien contre nature devait leur être mortel; au premier relâchement, il fut rompu, et chaque élément désagrégé se prit a vivre où il put et comme il put, dans les hasards d'une décomposition sociale. 11 avait manqué à cet empire factice le souffle de Prométhée.
Une chronique du ixe siècle, d'un moine de Saint-Gall, imitant sans doute un chant populaire, donne une idée grandiose de celle œuvre de la force. L'armée des Francs marche sur l'Italie. Didier, roi des Lombards, guette du haut d'une tour l'arrivée du redoutable ennemi. Il aperçoit les machines de guerre et croit voir Charlemagne; ce n'est pas v. I
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Charlemagne.Les fantassins arrivent; ce n'est pasCharlemagne. Voici le corps des gardes qui passe, Didier s'inquiète; mais ce n'est pas encore Charlemagne. La cour et le clergé se montrent enfin et Didier s'effraye. Le héros cependant n'est pas encore là.
« Tout à coup, on aperçoit au couchant comme un nuage. Le jour s* obscurcit et au sein de ce nuage les armes jettent un éclat plus sombre que la nuit. Alors paraît Charles, cet homme de fer, la tête couverte de fer, les mains garnies de fer, la poitrine et les épaules protégées d'une cuirasse de fer, la main gauche armée d'une lance de fer, monté sur un cheval ayant la couleur et la force du fer. Tous ceux qui le précèdent, tous ceux qui l'entourent, tous ceux qui le suivent sont armés de fer. Le ter couvre les champs, le fer couvre les chemins, le fer si dur, porté par des hommes plus durs encore. L'éclat du fer jette partout la terreur et tout fuit en criant : Que de fer, hélas î Que de fer! »
Cette race de fer, dont la miné se trouvait depuis deux siècles dans l'Ooster-Rycke, c'est-à-dire dans nos provinces, entreprit deux fois une œuvre de géant. Deux fois, elle crut réussir, et quelle vigoureuse fierté éclate dans son triomphe î Le monde romain dominé ou ramené; une double invasion, de Sarrasins au Nord, de Germains au Midi, suspendue ; le christianisme imposé à un vasle empire; les fils de Clovis purent s'écrier, dans un nouveau prologue de la loi salique : Vive le Christ qui aime les Francs! et Charlemagne put dire : J'ai transporté à ma race l'empire de Romulus! En traduisant l'Evangile en langue francke, pour un petit-fils de Charlemagne, le moine Ollfricd débute par un chant triomphal en l'honneur de ce peuple «fort dans les camps et à la chasse, prompt aux armes, riche en or, en argent et surtout en fer..., apte aux sciences et aux arts, mais surtout prompt contre l'ennemi. » r
c A peine les a-t-on attaqués, dit le poète, qu'ils ont vaincu ! Aucun peuple n'ose leur résister. Leurs armes ont manifesté leur puissance et ils ont enseigné la terreur, non par des paroles, mais par le glaive... Leur prince règne sur diverses nations et aucune ne peut lui nuire, tant que les Francs le protègent. » "
Cet orgueil s'épanouit en plus de cent vers, et cependant rouvre de Charlemagne n'était déjà plus qu'un fantôme ;
CIURLEMACXR.
c'est la race germanique que célèbre le moine teuton, et, à l'autre extrémité de l'empire carlovingien démembré, un autre poète semble répondre aux chanls du Saxon. Le diacre de Lyon, Florus, pleure en vers sur ces fragments d'Etat qu'on prend pour un empire :
Pro rege est regulus ; pro regno, fragmenta regni.
Le poète se plaint que l'on se réjouisse de ces démembrements comme d'une pacification :
Gaudetur fessi sœva inter vaincra regni. Et paceni vocitant.
Florus chante sur les ruines de l'empire de Charlcmagne.
La gloire des Garlovingiens a duré plus longtemps que leur royaume; elle a produit des œuvres littéraires et un vaste cycle d'épopées, dont je veux étudier aujourd'hui les phases diverses, en me tenant aux écrivains qui sont de notre pays, autant que cela sera possible dans un sujet aussi général.
Mais ne vous attendez pas, messieurs, à trouver dans celte littérature le grand spectacle de la chute du colosse au pied d'argile, un tableau philosophique de la vanité de la violence, et du néant des fausses grandeurs. L'histoire, dès les premiers jours, n'a pas cet horizon ; elle est trop près des faits pour les juger dans ces larges vues d'ensemble. Les chants populaires, la légende, l'épopée, qui ne tardèrent pas a s'emparer de ces héros, ne prennent à l'histoire que ce qui a frappé dans le passé l'imagination du peuple, que ce qui peut servir à ses aspirations du présent. Il serait vain d'y chercher la vérité profonde et le fier jugement de l'histoire : on n'y trouve que l'idéal de l'époque et du poète. Les écrivains, du ixe au x!\c siècle, qui ont mis Charlemagne en scène ne s'occupent pas de la chute de son empire ; leur époque vit et ils croient continuer le passé, cela suffit. Ce qu'ils savent, c'est qu'il y a là des noms illustres, des hommes qui se sont imposés à l'histoire, de vivants souvenirs, chers à la mémoire des peuples et qui peuvent servir à personnifier leur idéal de l'héroïsme.
CHAHLEM AGNE.
Je voudrais donc, parlant de l'histoire pour arriver à la légende et à l'épopée, vous montrer comment s'est développée, transformée, modifiée, la figure héroïque de Charlemagne, comment des siècles de littérature lui donnèrent diverses physionomies, changeant au gré de leurs idées nouvelles sur l'héroïsme. Ce serait faire, pour ainsi dire, l'histoire des variations, l'histoire de la grandeur et de la décadence de ce type d'empereur.
Cette histoire demanderait une longue étude. Je tâcherai de la résumer dans une rapide esquisse.
Charlemagne avait fondé, auprès de lui, une école du palais, sorte d'académie dont il fut l'élève avec sa famille. Clovis avait demandé au Midi des Citharèdes, Charlemagne demanda au Nord le chef de son école : Alcuin. Le plus illustre des élèves de cette école, après avoir été le ministre et le secrétaire de l'empereur, fut son historien ; comme Suger auprès de Louis le Gros, comme Comines auprès de Louis XI, nous voyons, auprès de Charlemagne, Eginhard.
Ce premier historien dû grand Empereur est modeste. Avant d'écrire « en aussi peu de mots que possible » la vie « du maître qui l'a nourri» , il éprouvele besoin de s'expliquer; il craint « les esprits dédaigneux de toute chose uouvelle » ; il ne voudrait pas êlre confondu avec des gens qui « entraînés par le besoin de s'immortaliser, aiment mieux écrire d'une manière quelconque les actions d'aulrui que de dérober leur nom à la postérité en n'écrivant rien. » Mais nul encore n'a entrepris celle lâche, et il craint d'être taxé d'ingratitude, s'il souffrait que la vie d'un homme, auquel il doit tout, restât ignorée, « comme s'il n'avait jamais vécu » ; et qui pourrait raconter avec plus de véracité que lui des événements dont il a été témoin oculaire? Il ne veut pas laisser « se perdre dans les ténèbres de l'oubli la vie éclatante d'un si grand roi. » Alors l'écrivain commence sa biographie et, ne trouvant rien sur la naissance, sur l'enfance, ni la jeunesse du Roi, il croit intilile de s'en occuper.
La biographie ainsi annoncée est courte et simple. Après avoir cherché le droit des Carlovingiens à la couronne, dans les causes qui ont rendu leur avènement nécessaire, Eginhard divise son livre en deux parties, consacrées, Tune aux guerres
CHAIU.KMAGNE.
et aux travaux de Charlemagne, « pour défendre, augmenter et embellir son royaume » , l'autre à sa vie privée. Eginbart s'y montre sérieux et vrai. Il a compris les laits et il les rapporte brièvement. Il établit clairement deux points principaux : Les guerres que Charles eut à soutenir tant au Nord qu'au Midi étaient nn legs de sa Famille, et il voulut y couper court et net. Il continua l'œuvre de ses pères, mais avec la résolution bien arrêtée de trancher délinitivement toutes les difficultés.
Eginbart parle des expéditions, des ravages, des représailles, des massacres, avec une grande tranquillité d'esprit; il voit plutôt le prétexte public, la cause avouée, que les influences secrètes de la Reine ou de l'Eglise, ou que les inslinefs du monarque ou du chrétien ; il constate les résultats matériels, saus pénétrer jusqu'aux effets sociaux; il raconte ce qu'il a vu, il ne juge pas de haut les choses humaines. Il a pris une grande part aux travaux publics du règne, dont il était l'intendant; c'est pour cela sans doute qu'il ne fait que les énumérer plus brièvement que le reste. Il a vécu à la cour et il en dévoile les licences avec réserve , mais avec vérité , et il ose accuser la fille de son maître. Enfin, il prévoit une catastrophe, mais il l'attribue aux vices du temps, à la malice des hommes, punie de Dieu ; il ne cherche pas, dans l'œuvre elle-même, dans les éléments dont fut composé cet empire et dans les moyens employés pour l'unifier, les motifs de sa chute. C'est l'histoire d'un roi, écrite sérieusement par son ministre.
M. Guizot a ftu't un grand éloge d'Eginharl; il présente avec raison, la Vie de Charlemagne, comme « le morceau d'histoire le plus distingué du vic au viuc siècle, le seul même qu'on puisse appeler une histoire, le seul où l'on rencontre des traces de composition, d'intention politique et littéraire. » M. Ampère ajoute qu'il faut aller jusqu'à Joinville pour trouver son égal, et l'éditeur d'Eginhart pour la Société de l'histoire de France fait remarquer que l'œuvre de l'historien de Saint- Louis n'est qu'une chronique, tandis que la composition du biographe de Charlemagne est une œuvre d'art, dans laquelle il voit le premier monument de la renaissance des lettres en Occident.
Ces éloges sont mérités. Quelque chose cependant manque it ce livre; il me semble trop impersonnel. J'y vois bien un homme mûr (Eginhart l'écrivit de 4G à 50 ans), un ministre
CHAHLKMAtiNE.
versé dans toutes les matières qu'il traite; j'y vois un esprit sérieux et cultivé, un cœur voué a la reconnaissance, une conscience vouée au vrai ; mais je n'y trouve pas le caractère propre, la pensée intime, l'originalité particulière de l'écrivain. L'élève de Charlemagne et son ministre y dominent l'homme. On sent que le niveau de l'Empereur a passé là. Et c'est, selon moi, une grande lacune. Car, si toute œuvre d'art doit s'épanouir dans la vie générale, on doit y sentir palpiter au fond un caractère, et, pour entrer dans l'humanité, il faut d'abord être homme.
Où l'homme reparait sous le ministre, c'est lorsque Eginhart gémit des malheurs du règne suivant, c'est lorsqu'il s'efforce de ramener Lothaire au devoir du respect filial, dans une lettre pleine de nobles el liers conseils, c'est enfin et surtout lorsqu'il pleure la mort de l'épouse qui était la sœur de son esprit autant que de son cœur, en des termes qui rappellent peu les amours volages et les mariages changeants de son maître :
« Kh q^uoi ! chaque jour, dans toutes mes actions, dans toutes mes affaires, dans toute l'administration de ma maison et de ma famille, en tout ce qu'il faut ordonner ou disposer pour le service de Dieu ou pour celui des hommes, je trouve un vide immense, et cette blessure, qui me cause tant et de si vives souffrances, ne devrait pas, étant irritée ainsi à chaque instant, se rouvrir et se renouveler plutôt que de se cicatriser et de guérir. »
Ainsi Eginhart s'appartient, lorsqu'il entre dans son ménage ou lorsque son empereur est mort.
Les panégyristes d'Eginhart vantent surtout son plan, sa conception, son art enfin. Une qualité plus précieuse du livre et de l'homme est la vérité, une vérité simple et respectueuse, sincère et calme. Avant d'en donner une idée par une citation, un seul fait en fera comprendre le caractère de dignité sérieuse. Eginhart avait reçu de ses maîtres plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Il posséda ainsi les monastères de Blandigny et de Saint-Bavon à Gand, de Saint-Servais à Maestricht, de Foutenelle au diocèse de Rouen, un autre nommé Sainl-Cloud ; il reçut les domaines de Mulinheim et de Michelstad dans l'Odenwald; un autre à Jupillc, et une église à Pavie. Il était marié à une femme de noble origine, nommée Emma,
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dont une légende a voulu faire la fille de Charlemagne. Après la mort de l'Empereur, il songea à la retraite, renonça au mariage, sans se séparer de son épouse devenue sa sœur, et se bâtit un monastère et une église à Michelsladt où il se relira. Là, il songea à procurer des reliques à son église, et il a écrit lui-même un livre où il raconte cette importante mission, son succès, l'arrivée des reliques de Saint-Pierre et de Sainl- Marcellin a Michelsladt, leur transfert à Mulinheim où il se fixa définitivement avec elles et fonda une abbave de bénédictins, après avoir changé son nom en Seligensladt, ville des bienheureux. Celte Histoire de la translation est pleine de récits merveilleux, de révélations, de prédictions, de miracles, d'exorcismes : les malades sont guéris, les aveugles voient, les sourds parlent, la bière est changée en vin. Ce siècle était un siècle de légendes, et le riche et savant abbé ne s'en montre pas avare: il écrit ce livre avec toule la crédulité et la naïveté de son temps.
Quel contraste avec la vie de Charlemagne! Ici, rien de pareil ; sauf quelques événements, considérés comme des présages de la mort du roi, tout est réel, tout est humain, tout est exact. L'homme se serait-il transformé à ce point à dix ans de distance? Non. C'est le sujet qui est changé. L'abbé était homme de foi, il espérait tout des reliques. Le ministre était homme d'action, il resta dans la vérité des actes humains. Rien ne prouve mieux, selon moi, combien ce Franc, élevé à la cour de Charlemagne, prenait au sérieux sa tache, lorsqu'il disait, au prologue de son livre : « J'avais la conscience que personne ne pouvait raconter avec plus de vérité que moi des faits auxquels j'ai pris part moi-même et dont je fus témoin oculaire. »
C'est avec ce sentiment de la vérité qu'Eginhart a tracé le portrait de Charlemagne, en imitant le latin de Suétone :
< 11 avait le corps gros et robuste, la taille élevée, mais proportionnée, car elle n'excédait pas sept fois la mesure de son pied; le crâne arrondi, les yeux très-grands et vifs, le nez excédant un peu la forme ordinaire, de beaux cheveux blancs, la lace gaie et riante. Aussi, la puissance et la dignité régnaient dans sa persoune, soit qu'il fût assis ou debout, quoiqu'il eût le cou épais et court et le ventre proéminent, ce que dissimulait l'ampleur égale des autres membres ; la marche ferme, tout l'extérieur viril, la voix claire, mais ne répondant pas à Para-
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pleur du corps. Il jouit d'une santé constante, excepté dans les quatre dernières années de sa vie, où il eut de fréquents accès de fièvre et finit par boiter d'un pied. Alors, il se traita à sa guise plutôt que d'après l'avis des médecins qu'il avait pris en haine, parce au'ils lui conseillaient d'abandonner le rôti, qu'il aimait, pour des viandes bouillies.
« Il gardait le costume national des Francs et portait sur le corps une chemise et un haut-de-chausses de lin, et par-dessus une tunique bordée d'une frange de soie. Aux jambes, des bandelettes; aux pieds, des brodequins, et l'hiver, il se couvrait les épaules et la poitrine d'un juste-au-corps de peaux de loutre ou de martre. Par-dessus il portait la saie des Vénètes et était toujours ceint de son épée, dont la poignée et le baudrier étaient d'or ou d'argent... Les costumes étrangers, quelque beaux qu'ils fussent, lui déplaisaient, et il ne s'en laissa jamais revêtir, sauf une fois à Rome, à la prière du pape Adrien, et une seconde fois à la prière de Léon, son successeur. Dans les grandes fêtes, ses habits étaient brodés d'or et ses brodequins ornés de pierreries; une agrafe attachait sa saie, et il marchait couvert d'un diadème d'or et de pierreries. Les autres jours, son costume différait peu du vêtement commun du peuple. »
L'épitaphe de l'Empereur est aussi simple que son portrait :
« Dans ce tombeau, est déposé le corps de Charles, empereur grand et orthoxe, qui étendit avec gloire le royaume des Francs, et le gouverna avec bonheur pendant 47 années. >
L'Empereur n'est pas encore Charlemagnc.
Ainsi, Charles est menacé de n'avoir pas d'historien ; son élève et son ministre abrège son histoire autant que possible; il ne dissimule ni ses violences, ni ses vices, ni ses travers, pas même son obésilé, sa gourmandise et sa claudication des derniers jours ; il ne le montre pas vêtu de la toge romaine, mais de la saie des Francs, et il ne prend pas même la peine de rechercher le lieu et la date de la naissance de son roi, qui s'appelle encore Charles. Tel est le commencement modeste de celte gloire qui couvrira le monde.
Eginhart écrivit son livre quelque temps après la mort de l'Empereur; on suppose qu'il l'acheva avant l'an 820.
En 884, 70 ans après la mort de Charles, un moine de Saint-Gall recueille avec soin tout ce qu'il peut apprendre de sa vie. Ce qui a trait à l'Eglise, il le demande à un moine célèbre de son abbaye ; ce qui tient à la guerre, il l'a entendu
OHARLEMAGNE.
conter par le père de ce moine qui avait servi Charlemagne, et i! écrit pour Charles le Gros : Les faits et gestes de Charles le Grand, roi des Francs et Empereur.
Ce livre débute avec une pompe qui rappelle l'orgueil du triomphe :
t Le maître des rois, après avoir brisé cet étonnant colosse jiux pieds de fer et d'argile : l'Empire romain, a élevé, par la main de l'illustre Charles, un autre colosse à tête d'or : l'Empire des Francs î »
Le panégyrique qui s'annonce ainsi n'est qu'un recueil d'anecdotes, réunies au hasard, à la plus grande gloire d'un homme, dont la renommée s'enflait chaque jour. Mais il reste vrai en plusieurs points; il met en scène les mauvaises moeurs du clergé et conserve à l'Empereur la rudesse du guerrier Franc :
i Les évêques, dit dom Bouquet, y sont traités indignement ; leurs mœurs, leur faste et leur ambition y sont repris avec trop d'aigreur et d'indécence... Charles y est représenté comme un homme qui exerce des cruautés, qui ne respire que menaces, qui jette la terreur partout. »
Dom Bouquet se scandalise de ce qui, sous l'emphase des mots et la naïveté de l'anecdote, conserve à l'époque la vérité des mœurs du temps. Le Marco Saint-Hilaire du i\f siècle ne pouvait cependant pas transformer le César Franc en Amadis des Gaules ou en héros de Versailles.
Peu de ces anecdotes ont de valeur. La scène du fer que j'ai citée est regardée comme l'imitation d'un chant populaire, non-seulement parce qu'elle en a tons les caractères, mais aussi parce qu'elle contraste avec le reste du livre. Cette scène a son pendant, je dirais sa parodie, si l'écrivain n'était de bonne foi. Des ambassadeurs Francs ont été mal reçus à la Cour de l'Empereur grec. Ils conseillent à Charles de les venger, et voici le tour qu'ils jouent aux ambassadeurs d'Orient. Tout d'abord, on leur fait traverser les plus pénibles passages des Alpes, afin qu'ils n'arrivent à Paris que dans un état de fatigue et de délabrement qui contraste avec ses splendeurs. Quand on annonce leur arrivée, la Cour se groupe dans quatre salles autour d'un grand officier de la couronne. A chaque salle, les ambassadeurs croient voir