‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 21 sur 61 · CHAH LEM AUNE · texte numérisé non relu

CHAH LEM AUNE

Charlemagne dans son faste. Leur méprise est accueillie par des huées : ce n'est pas l'Empereur, c'est son connétable; — ce n'est pas l'Empereur, c'est le comte du palais; — ce n'est pas l'Empereur, c'est Tin tendant de sa table; — ce n'est pas l'Empereur, ce n'est que son grand chambellan. Et les ambassadeurs sont poussés de salle en salle, avec des railleries et même des soufflets. Enfin, l'Empereur parait, radieux comme le soleil, couvert d'or et de pierres précieuses, entouré de sa famille et de sa cour, resplendissantes de majesté, de luxe et de beauté; et les ambassadeurs tombent évanouis à ses pieds.

Ce n'est pas en rapportant les massacres du roi ou les vices des évoques que le moine trahit une vérité qui ne le scandalisait pas, c'est en prêtant une pompe orientale à un barbare qui n'a jamais quitté la saie germanique. Mais nous sommes encore au ixc siècle : la figure du César Franc reste vraie dans sa naissante auréole.

Une autre de ces historiettes, comme les appelle dom Bouquet, est empreinte d'un caractère de sombre grandeur. Elle a été rapportée par les historiens, peinte par les artistes, comme un présage dramatique, un premier symptôme de la chute du grand Empire.

Charles se trouve sur les bords de la mer. Pendant qu'il dîne, des Normands viennent excercer leur piraterie jusque dans le port. A l'approche des Francs, ils se retirent. Mais l'Empereur reste frappé de tristesse :

e Charles, saisi d'une juste crainte, se levant de table, se mit à la fenêtre, qui regardait l'Orient, et y demeura longtemps, le visage inondé de pleurs. Personne n'osait l'interroger. Le prince belliqueux expliqua lui-même aux grands qui l'entouraient, la cause de ses larmes : « Savea-vous, fidèles com-

• pagnons, pourquoi je pleure. Certes, je ne crains rien de

• ces hommes pour moi-même; mais je m'afflige que, moi » vivant, ils aient presque abordé dans mon royaume, et je » suis déchiré d'une vive tristesse quand je prévois de quels » maux ils écraseront mes neveux et leurs peuples. »

Les terreurs d'un temps qui avait commencé à souffrir des invasions normandes, prêtent a ce récit de sombres couleurs; mais on y sent le génie de l'histoire proclamant le néant des grandeurs impériales, et le conteur qui a ouvert,

CHARLEMAGNE

avec tant d'emphase, le panégyrique de ce colosse à téte d'or, est celui-là même qui en met le premier et le plus vivement a nu les pieds d'argile.

Tout porte à penser que la poésie populaire, si chère aux Francs, et qui, dès avant Tacite, leur servait de fastes historiques, avait déjà chanté les guerres de Charlemagne, 5 celle époque. Le Cid, cinquante ans après sa mort, taisait le sujet de nombreuses cantilènes; Charlemagne no put èlre négligé par la muse du peuple, et l'on a cru reconnaître de ces premiers chants dans les épisodes dramatiques et poétiques du moine de Saint-Gall.

Cependant, il nous faut enjamber deux siècles pour rencontrer quelques souvenirs de ces poésies; puis, un siècle - encore avant d'en retrouver quelques-unes en langue francke.

Chose étonnante à remarquer tout d'abord J Où trouve-t-on ces premiers souvenirs, où voit-on chanter ces chants populaires? Chez ces mêmes Normands qui ont arraché des larmes au grand Empereur, qui ont taillé à grands coups de glaive dans son empire, qui y ont implanté, victorieuse; une de ces invasions que deux dynasties franckes s'étaient efforcées de contenir et croyaient avoir arrêtées d'une digue de 1er.

Les chroniqueurs anglo -normands, en prose et eu vers, comme Guillaume de Malmesbury et Robert Wace, rapportent qu'un jongleur normand, du nom de Tnillefer, chantait, en 1066, a la bataille de Hastings, la chanson de Roncevaux ou de Roland; et Orderic Vital nous apprend que les jongleurs chaulaient en Angleterre une cantilène sur Guillaume d'Orange, et que l'un des barons qui avaient conquis, et qui occupaient l'Angleterre, avait à sa cour un clerc, nommé Gérold, qui célébrait ce saint chevalier carlovingien.

D'autres écrivains rappellent, en général, les chants populaires. Ceux-ci en citent les sujets, en nomment les héros, et, par une circonstance bonne a noter, ces deux héros, dont le hasard nous apporte les noms avant tout autre, sont les plus célèbres du cycle, et les faits d'armes qui les illustrent sont deux défaites.

Oui, messieurs, maintenant que nous connaissons un grand nombre de ces épopées et pouvons embrasser le cycle près-

CHARLEMAGNE

que en entier, les deux œuvres les plus poétiques, les deux épopées fondamentales du cycle de Charlemagne chantent deux défaites, presque inconnues de l'histoire : Ronccvaux et Alescamps. Et cela n'est pas difficile à concevoir. L'invasion de l'islamisme avait jelé en Europe une terreur longtemps entretenue par l'esprit des Croisades. Chaque victoire fut regardée comme une délivrance, chaque défaite comme un danger de mort, dont l'imagination resta longtemps frappée. Et puis, n'est-ce pas dans le malheur que le courage s'exalte et s'élève au plus haut degré d'héroïsme? Et quoi de mieux, pour réparer un désastre, que de lui donner ces proportions de grandeur et cet intérêt sublime que lui prête la poésie? De tout temps, la légende s'est attachée à mettre son baume divin sur ces plaies saignantes. Voyez Waterloo: un demi-siècle s'est écoulé à peine, un demi-siècle de lumière, de critique historique, de liberté de penser, et, malgré l'histoire, la légende s'est faite, et les plus consciencieux, les plus courageux historiens n'ont pas même empêché un grand poète de la porter au plus haut degré de l'exagération et de la bouffissure.

Les chanteurs populaires du ixe et du xe siècles furent mieux inspirés. Ces défaites avaient perdu, depuis longtemps, toute importance; oubliées de l'histoire, ils les ont immorlalisées dans la poésie.

La chanson de Roland est connue. Eginhart raconte, en quelques mots, 1a défaite de l'arrière-garde des Francs, surpris par les Gascons dans les défilés de Roncevaux, et il cite parmi les morts Hruodlandus, préfet des Marches de Rrctagne. Dans la version poétique la plus simple et la plus ancienne, dont quelques fragments de traduction flamande nous restent, Roncevaux ne fut ni une embuscade, ni une trahison; les ennemis sont les Sarrasins, et ils provoquent les Francs avant de les attaquer. Mais Roland tue leur héraut. Et déjà, il a refusé de sonner du cor pour prévenir Charlemagne du danger de son arrière-garde. Olivier, le brave, le sage Olivier, l'en a prié, et prié en vain, plaidant le devoir, plaidant l'honneur.

a Roland n'appellera jamais à la rescousse !

« Roland ne sonnera jamais du cor pour des païens ! »

Qu'en dirait-on chez les Franks?

CHARLEMAGNE

Eu douce France en perdroio m'onor.

(Test son épée que Roland tire devant l'ennemi : « Je frapperai a coups de Durandor ! »

Cependant les Francs sont accablés par le nombre; Olivier, Roland, toute l'armée, fait des prodiges de courage. Mais, quand le héros voit le terrible désastre, quand il voit les braves gisant par terre, l'armée perdue, la France vaincue : je cornerai f oliphant, dit-il » son amj, et Olivier ne l'arrêtera pas. Roland ne veut pas laisse'.' les cadavres des Francs aux mains des ennemis, il ne veut pas laisser les corps des chrétiens aux mains des païens, il ne veut pas laisser ses frères d'armes et lui-même à la merci des loups et des chiens. Il sonne, il sonne par trois fois du cor, avec violence, avec rage, et le sang jaillit de sa bouche, et la tempe de son front éclate, et le son du cor franchit trente lieues de montagnes et annonce à Charlemagne une défaite!

Voilà de la grande et vivante poésie.

Les morts de Roncevaux furent enterrés dans deux cimetières sacro-saints, dit la chronique de Turpin, l'un près de Bordeaux, l'autre près d'Arles, nommé Alescans. L'histoire a oublié la bataille d'Alescamps ; la poésie en a gardé la mémoire, a Et nulle autre épopée carlovingienne, dit M. Fauriel, n'est si fortement empreinte que celle-ci d'un certain sentiment d'inquiétude et d'effroi que l'on pourrait prendre pour une tradition, pour un reflet des émotions contemporaines excitées par celte terrible lutte de dix siècles entre le midi de la Gaule et les Arabes andalousiens. »

Ici encore, la poésie voulut réparer la défaite par la grandeur des vaincus. Le héros du Midi, le conquérant de Nîmes et d'Orange, l'honneur d'une race de braves, la terreur des païens, est réduit à battre en retraite, et c'est cette retraite qu'a chantée le poète. Guillaume d'Orauge fuit donc, car le monde est effondré de Turcs!

Je cuit des Turs est li mon2 effondrez î

Mais il fuit, avec des cris de désespoir, qu'il adresse même à son cheval qui ne peut plus le porter. Il fuit, mais il revient

rHAHLEMAGNK.

sans cesse a la charge, et préfère mourir que de ne pas frapper, frapper une fois encore et toujours :

Miex voil morir que une foiz n'i lière.

Et le poète caractérise l'énergie de la retraite :

Moult par fu sages, qui savoit bien foïr. El au besoin trestorner et guenchir.

11 fuit, mais à travers mille combats et mille dangers, et, quand il arrive h son château, son épouse refuse de lui ouvrir, et ne reconnaît pas le héros dans Un fuyard : Jamais païen n'a fait reculer son mari :

Car aine nel pot nus Turc espoenter.

Alors, Guillaume, encore une fois, retourne au combat, se jette au milieu des ennemis, en fait un carnage, les met en fuite, et son épouse pleure et le rappelle :

Venez, beau sire, or i poez entrer.

Alors qu est-il besoin de le cacher? n'i a métier céléef Guillaume, avec désespoir, avoue sa défaite, avoue ses pertes, avoue sa fuite :

Franche comtesse, n'i a meslier celée!

Ma eompaigne est treslote à mort livrée ; En Aleschans, la fu desbarclée.

Ne n'i a nul n'ait la teste copée ; Fouiz m'en sui, n'i a meslier celée !

N'i poi avoir ne foison ne durée Turc m'ont chaeié tole jor ajornée.

La première version d'Alescamps, de l'avis des meilleurs critiques, devait s'arrêter à celte héroïque retraite, sur ce champ de deuil, qui devait devenir un cimetière sacro-saint èt la tombe des martyrs de Roncevaux.

Nous voila en pleine poésie héroïque et chevaleresque.

Ces deux poèmes l'emportent sur tous les autres ; ceux qui en approchent le plus ont des sujets bien différents : Les premiers glorifient l'héroïsme delà défaite; les seconds, la fierté delà révolte. Après Roland et Guillaume au court nez, on peut citer Ogier le Danois et les quatre fils Aymon; et les

CIIAKLEMACNE.

seuls héros qui puissent balancer la gloire de ces martyrs, ce sont des rebelles.

On a essayé plusieurs classifications des poèmes carlovingiens. Si j'avais a les classer, je ferais d'abord deux grandes divisions, selon que les sujets se placent dans lïiisloire ou en dehors de l'histoire.

La première catégorie comprendrait les guerres des Carlovingiens : les unes contre les Sarrasins au Midi, les autres contre les Saxons au Nord ; ces premières guerres ont fourni une riche moisson a l'épopée; les autres ne comptent que la Chanson des Saxons, de Jean Bodel, d'Arras.

Dans la seconde catégorie, les poëmes qui Ira nspor lent au temps de Charlemagne les faits historiques d'une époque postérieure seraient aussi de deux sortes : les uns, dont il nous reste peu de chose, attribuent à saint Charlemagne une première croisade; les autres, très-nombreux, opposent à Charlemagne l'indépendance féodale, qui devait caractériser plus tard la révolte des grands vassaux el la dispute des liefs.

Dans tous ces poëmes, dans loutes ces légendes, le Charlemagne de l'histoire se plie aux mœurs du temps qui le chante, aux idées des hommes qui le glorifient. Ce n'est plus le Franc, couvert de saie, allant droit par la violence au but de ia guerre, apprenant à lire et traitant les amours comme les combats. Nous trouvons, sous le nom du César Franc, un roi féodal. Où sont le respect et la terreur que répandait cet homme de fer? Parcourons les premières chansons de Gestes : Le grand empereur y est souvent repré.-enté comme un personnage ridicule, avare, dupe, faible. Loin d'être invincible, il lui faut des miracles pour le sauver. 11 va périr, dans la Chanson de Roland, si un ange ne le secourt. 11 va être tué par Eaumont, dans la chanson d'Agolant, si Roland, tout jeune encore, ne le sauve. Plus d'une fois, ses vassaux révoltés ou ses ennemis s'emparent de sa personne. 11 est fait prisonnier devant Lan son (Chanson de Jean de Lanson), prisonnier au siège de Vienue (Gérard de Vienne), prisonnier sous les murs d'Angers (Chanson de Gaidon). On l'insulte, on le défie, on le brave. Guibert d'Andrenas ira « oùKarlemaine n'osa onques aller. » Roland, dans la chanson de Gui de Bourgogne, envoie aux cent mille diables ce sot vieillard :

CHARLEMAGNE

Laissomcs ce vieillard qui lous est assolés, A C M dyablcs soit ses cors comandés !

Beuve d'Aigremont répond h ses propositions de paix, en faisant trancher la tête de ses ambassadeurs. L'archevêque Turpin et Je duc Naimes, ses pairs les plus fidèles, vont jusqu'à s'opposer à ses ordres : ici, en le quittant, comme en dix chansons; là, par la force même, comme dans la chanson de Roland. Gérard de Fraile met sa naissance au-dessus de celle de l'Empereur :

Je suis estrais de deux empéréïs,

Plus sui haus noms que lui, ce m'est avis.

Des poèmes entiers sont consacrés à cet esprit de révolte. Le principal théâtre de la rébellion est dans la forêt des Ardennes, où Charlemagne aimait lant de chasser, ou sur les bords de la Meuse, où il avait les domaines de ses pères ; traqués dans ce pays, les rebelles se jettent dans le Midi et résistent encore.

Tel est Ogier,l'Arden nais, qui en vient aux prises vingt fois avec Charlemagne, qui lui tue son cheval, blesse ses fils, menace sa vie. Il faut une intervention céleste pour suspendre la guerre. Les Sarrasins ont envahi le pays, la chrétienté est en danger, et saint Michel appelle les héros à un devoir supérieur.

Tels sont aussi les quatre fils Aymon. « La première tradition de la légende des quatre fils Aymon, dit Y Histoire liïlé~ mire de France, nous paraît appartenir soit aux peuples du nord de la France, soit à la Belgique, soit à la Westphalie. »

C'est sur les bords de la Meuse, tout remplis encore aujourd'hui des souvenirs de cette légende, que les quatre chevaliers portent d'abord la révolte. Charlemagne a sommé Betives d'Aigremont d'assister à sa cour plénière. Beuves a refusé de lui rendre cet hommage et a tué dans un combat le (Ils de l'Empereur, qui s'en est vengé en faisant assassiner le rebelle. Cela n'empêche pas le frère de Beuves, le duc Aymon, d'envoyer ses quatre fils à la cour. L'ainé, Renaud, y devint bientôt sénéchal. Un jour, dans une querelle de jeu, le neveu de l'Empereur le frappe, et Renaud demande en vain vengeance à Charlemngne, qui le repousse et le raille. Alors, le jeune

CIIAKLEMAUNE.

héros sent bouillir dans sou cœur le vieux levain des haines de famille. Il s'agit bien du jeu d échecs! Sou oncle a clé assassiné, el Renaud jelle un cri de vengeance, lue le neveu de Charlemagne sous ses yeux et quille la cour sur le bon cheval Bayard. Ses frères le suivent et ils ne s'arrêteront que dans les Ardennes, sur les bords de la Meuse, où ils bâtiront le château Renaud.

Les montaigoes sont hautes, parfont sont li gravier, Les praerics larges, li bos grant cl plenier, Bien y puent les pors et les lées chacier... D'une part i cort Muese qui moult Tait à proisier, Où on prent les saumons, quant on i veut pescier. D'autre part est la roche, on n'i puet aprochicr.

C'est là que Charlemagne va assiéger les rebelles, cl le premier ambassadeur qu'il leur envoie, pour les sommer de se rendre, est leur père.

Le duc Aymon, en effet, a dù rester (idèle à Charlemagne el le suivre à celle guerre. Aymon est aussi le type du feudataire fidèle, landis que ses fils sont les types de l'indiscipline féodale; types rudes et touchants, farouches et généreux; des cœurs d'hommes sous une enveloppe barbare. Cette situalion amène de belles scènes, où le sentiment paternel cl l'amour filial luttent contre le devoir féodal, ou balaucent la lierlé de la révolte. Le cœur des héros se plaint, murmure, jette des cris de tendresse et de douleur, mais ue cède point. Le vassal l'emporte sur le père, et, avant d'être fils, les héros sont des chevaliers, que Charlemagne même ne domptera point, et qui ne refusent jamais le combat, même avec leur père.

Quand le duc aperçoit Renaud, qu'il n'a pas vu depuis de longues années, il ne peut se contenir et court l'embrasser. Alors, l'âme de Renaud fléchit, il commence ù pleurer ; mais Guichard le rappelle au devoir de la résistance et menace son père.

Après de longs combats, les qualrc fils Aymon, épuisés d'hommes et de ressources, sont réduits à abandonner le château; et le poète prête à Renaud des adieux où l'on sent l'amour du pays :

Son manoir a véu, sel bûnêi assés :

« Chastians, ce dist Renaus, vos sciés honorés,

CHAIILEMACNE.

Vans a accomplis que vos fustcs fermés ; Moult ai eu en vos richetés et plantés. Or m'en esluet issir quant vos estes gaslcs. Certes, Innt sui-je plus corcciés et iriés. »

Le père les rencontre dans la forêt, fugitifs, misérables ; il les défie, et les rappelle au courage par des sarcasmes :

« Faites vous ermites dans ce bois! refaites les chemins! réparez les mauvais passages! »

Puis il parle du devoir :

« Vous êtes chevaliers ! défendez-vous si l'on vous attaque. »

Les quatre héros sont vaincus par leur père; ils fuient, Rayard les porte tous quatre, et le père maudit sa victoire, pleure leur désaslre. Alors, les chevaliers, réduits à la plus grande misère, se décident enfin à aller trouver leur mère, qui ne les reconnaît plus. « Ils sont noirs et velus comme ours enchaînés. » La duchesse leur accorde l'hospitalité cependant, par l'amour de Dieu dont elle espère la protection pour ses fils, qu'elle n'a pas vus depuis dix ans, dit-elle. « Comment cela? » dit Richard, et la mère leur raconte leur propre histoire, et comment Charlemagne a fait jurer à leur père de les combattre. Renaud, à ce récit, s émeut et change de visage; la duchesse l'observe et croit reconnaître une cicatrice à son front : « Ah ! si tu es Renaud, dis-le moi promptement! » s'écrie-l-elle ; et Renaud pleure, et la mère, pleurant, les bras tendus, court baiser son enfant cent et cent fois.

Cependant le père arrive, s'indigne de leur misère et parle avec une sombre énergie : « Est-ce ainsi qu'ils font la guerre au roi ? Ce ne sont pas là des chevaliers ; mais des drôles. »

N'estes pas chevaliers! aineois estes garçons!

N'y a-t-il donc plus de chevaliers qu'ils puissent vaincre et rançonner? S'il en manque, que ne prennent-ils des moines pour les rôtir et les manger :

Miudres est moine en rosi que n'est car de mouton î

Renaud frémit de colère; tout autre que son père serait déjà frappé de mort! Il regarde sans cesse son épée, il la tire à demi, il se lève, il va frapper. Un de ses frères l'arrête :

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Car au bien cl au mal doil-on son pùre aimer.

Et le père est satislait de celle rage, il y retrouve son fils, il reconnaît son sang! « Beau fils, vous êtes un vrai baron ! Il n'est pas votre pareil en tout le monde. » Et il leur permet de prendre de l'or, des chevaux, des armes. Mais il se retirera et laissera ce soin à leur mère, leur mère plus heureuse, qui n'a prêté contre ses fils aucun serment!

Alors, les quatre héros se jettent dans Monlauban et la guerre continue, guerre où Charlemagne n'a pas le beau rôle.

Richard est fait prisonnier. Charlemagne cherche parmi ses pairs qui le pendra. En vain il leur offre des châteaux, des villes, des comtés; en vain il offre à Turpin la papauté même; en vain il prie au nom de sa couronne, et rappelle son origine et sa puissance; en vain il menace de toutes les violences de sa justice ; les pairs refusent : Ils tueront quiconque obéira à l'Empereur. Ils quittent la cour, ils abandonnent Charlemagne. Richard est délivré el la guerre continue. Renaud, dans une mêlée, joule avec l'Empereur, le renverse et lui arrache un cri de honte qui le fait reconnaître : « Si un chevalier peut me vaincre, je ne dois plus être roi, ni porter couronne ! »

Se par un chevalier i sui pris ne matés, Dont ne doi je roi estre, ne corono porler.

Alors, Renaud tombe aux pieds de Charlemagne et demande une trêve. Le respect de Charlemagne l'emporte sur l'énergie d'un cœur indomptable, et on retrouve celle scène capitale dans Girard de V iane. Une autre fois, le héros, blessé par le roi, ne veut pas le frapper; il le saisit, le charge sur son épaule et se met en devoir de l'emporter dans Montauban. Une autre fois, il lui enlève, dans une joule, son aigle d'or, et l'Empereur adresse à ses pairs des plaintes où l'on sent palpiter le cœur humain.

Je ne sui c'un seul nom s'aider ne me volés... Je vous rant la coronne ici et devant Dd!... Renaud soit voslre rois et à lui vos lenés.

Enfin, c'est en quittant encore la cour que les pairs forcent Charlemagne à accepter la paix.

Ces poésies se chantaient en pleine féodalité, chez ces fiers

-in <:ii.\kli£.magne.

barons qui balançaient le pouvoir royal ; le eultc que gindent les poètes pour ce type de l'héroïsme qu'ils appellent Karlemaine, ou pour les chevaliers tombés dans la bataille, s'allie très-bien avec ces instincts de fierté, d'indiscipline cl de révolte. Le peuple a conservé jusqu'à nos jours, dans sa bibliothèque blette, ces deux sortes de légendes, de Roland et de Renaud, des martyrs et des rebelles; car le peuple sent qu'il y a là un seul et même héroïsme, et il aimera toujours à chauler les hommes qui meurent pour défendre la patrie ou pour maintenir leur indépendance 1

Un siècle plus tard, Philippe-Auguste, que son poète Guillaume le Breton compare à Charlemagne, a régné; Philippe le Bel va régner ; la féodalité est disciplinée, elle va fléchir ; alors la physionomie de Charlemagne prend plus de majesté, mais sans imposer silence aux instincts d'indépendance qui vont se faire jour ailleurs et qui ne s'éteignent au cœur des peuples qu'avec la vie.

Un beau vers de Jean Bodel d'Arras annonce ce changement. Il veut montrer Charlemagne entouré d'une cour de rois :

El les- quatorze rois dont Karles se couronne,

dit-il, avec une pompe poétique. Mais cela n'empêche pas le poëte artésien de prêter de hères paroles aux barons contre l'Empereur et de lui opposer un petit peuple libre. Tantôt les barons s'impatientent du relard du combat :

Combien nous ferez- vous ceste rive gailier? Alez vous reposer!

lui crient-ils, et l'Empereur, piqué au vif, passe le fleuve ei joute seul contre sept rois saxons.

Karlemaine frémit d'orgueil et de fierté!

Tantôt ils tournent en risée ses remontrances :

Bien ressemblez abbé qui ses moines châtie.

Enfin, le poète fait passer à travers les aventures gaJantes et chevaleresques de son poème, un épisode qui les domine et où il met en scène les Hérupois, fiers comme liéparl. Les Hé-

CIIAIILK.M Ati.NK. ±\

rupois habitaient tu» petit pays dunt la capitale est Dourdan, el qui était le domaine de Hugues Capcl. On sait qu'une des causes de décadence de l'Kinpirc lut le service militaire gratuit, en hommes ou en argent, qui ruina les liommes libres. Les llérupois entrent en scène en refusant le tribut militaire à Charlemagne contre les Saxons.

Kneor ne nous a pas Charles à serfs conquis !

Ils se décident à lui porter le denier demandé, au bout de leur lance :

Onques ne lu ehevages si durement offert.

Kl OliarIcmai?ne s'effraye. Mais le duc Naiincs lui conseille de lléchir, pour qu'ils lui pardonnent î Pardonner à Cbarlcmagne! les llérupois le font; les deniers sont Tondus, à force de charbons, et Charlemagne en fait l'aire une table d'airain uù est gravée la charte de liberté de ce pays :

Que jamais en Hérupe chevage ne seront.

Après deux ans de guerre contre les Saxon?, l'empereur appelle les llérupois à la rescousse : Qu'il le viegne secorre ! Ils viennent; Charlemagne leur montre, au delà du Rhin, un camp où ils pourront se loger. « Voilà deux ans que vous êtes ici et vous n'avez pas osé approcher aussi près l'ennemi » , répond un baron. Charlemagne tremble; il a plaisanté. — Non pas! disent les (iers chevaliers, et ils passent le Rhin et conquièrent le camp.

Cependant, Charlemagne lait jeter sur le Rhin un pont dont parle tëginhard, et le moine de Saint-Gall rapporte que ce pont de Mayence fut fait par le concours général et régulièrement ordonne de toute l Europe. Car, si les travaux secondaires étaient laissés au bas peuple, « quand il s'agissait d'ouvrages plus considérables, dit-il, ni duc, ni comte, ni évêque, ni abbé n'était, sous aucun prétexte, dispensé d'y contribuer. » Mais l'autocratie du moine de Saint-Gall n'est plus l'idéal du poêle. « Que les Français lassent le ponl, répondent les llérupois à Charlemagne. Les llérupois n'ont pas coutume d'abattre des forêts, ils ne sont pas charpentiers. »

Ainz au temps votre père, ne furent eouslumiers, De forets essarter! Ne sont pas charpentiers ! François fassent le pont !

CHAKLE.MAUXE.

Ce pelit peuple de barons semble conserver ici Je feu sacré de la liberté personnelle.

Quand David Aubert compilera en prose tous ces souvenirs pour les ducs de Bourgogne, il donnera à Charlcmagne une grande autorité : a L'empereur est notre souverain, et de aller contre luy ce serait trop grand orgueil; ainçois il vaudrait mieux s'y humilier d'honneur et de vassela^e! » fait-il dire au comte Huon, après le refus du tribut militaire. Dans celte compilation, les Hérupois et les Français sont exempts de la corvée pour bâtir le pont; c'est aux Bourguignons, aux Allemands et aux Lorrains que l'auteur prêle le refus de travail. Charlemagne leur répond qu'ils ne peuvent se comparer aux Français ni aux Hérupois : « De vous h eulx n'a aucune com paraison de lignage, de prouesse, d'honneur, ni de vasselage. »• Irrités de cette réponse, les Bourguignons et leurs alliés quittent Charlemagne, et c'est en faveur de la maison de Bourgogne que l'écrivain bourguignon tourne l'orgueil de la résistance.

Une autre transformation est due au poëte d'Arras qui célèbre la victoire de Charlemagne sur les Saxons. On sait combien celle guerre fut terrible et longue. Trente-trois ans durant, le César franc y employa le fer et le feu. Il finit par mettre en coupe réglée celte pépinière d'hommes libres, et chaque année il en taillait en pièces une partie. Un siècle avant lui, Clotaire II n'avait laissé en Saxe nul hoir masle vivant qui fust plus long que son êpëc, disent les Chroniques de Saint-Denis. Le moine de Saint-Gall rapporte le même fait de Charlemagne, et Eginhard raconte qu'il lit, en un jour, trancher la tète à 4,500 soldats de Witikind.

Comme tout est changé chez le poète et comme le xme siècle comprenait autrement la guerre ! Ici, le massacre fait place à la chevalerie; les combats sont presque des tournois co Ire la baronic saxonne, et la galanterie partage l'intérêt avec le courage. Ici, le conquérant barbare devient le chef • 'une armée de chevaliers et d'amants. La Chanson des Suçons , est un tissu d'épisodes romanesques et galants, dont l'orgueil des Hérupois forme la trame. L'épouse de Witikind est aimée de Bauduin, qui fait toutes sortes de prouesses pour la voir et qui l'épouse après l'avoir convertie. Quand Witikind est tué, sa veuve prie Charlemagne de donner une tombe royale

CHARLEMAGNE

au vaincu, et Charlemagne y cousent et l'admire. Jamais si noble parole ne sortit de bouche de païenne.

Aine n'issit tel parole de vilaine mollier!

C'est ainsi que les poètes vengent les victimes, sans le savoir, et que la civilisation n'accepte de héros qu'en les dépouillant de ce qu'ils ont de contraire à l'humanité.

Ce n'est pas tout encore. Charlemagne, pendant tout son règne, promena la guerre du sud au nord, et il y épuisa toute une race d'hommes libres. Ecoutez un autre poète du xiiic siècle, dans la Chanson de Gai de Bourgogne : Voilà vingt-sept ans que l'armée française est en Espagne, et les seigneurs querellent Charlemagne. Ce n'est pas lui, ce sont eux qui gagnent les batailles, conquièrent les royaumes et portent le poids de la guerre.

Pendant que les pères gourmandent ainsi l'Empereur, leurs lîls, les enfants de France, impatients de ces longues expéditions qui font pleurer leurs mères délaissées, nomment un roi de France, du vivant de Charlemagne. Ce roi, aussitôt, les mène en Espagne ; la jeune armée conquiert en courant les villes que le vieil empereur assiège en vain depuis de longues «nuées; puis elle envoie, de la part du roi de France, des vivres à Charlemagne, qui bondit de colère. Mais les prouesses des lils désarment les pères. Charlemagne en vient à désirer ardemment la venue de ce roi qui porte sa couronne et qui va décider la lin d'une longue expédition.

Barons, estez vos armes et si vos désarmez î Alez tous à la terre sans ehauee et sans soliez. Qui tel secours amaine bien doit estre honorez.

L'entrevue est louchante; Gui de Bourgogne, le roi, se jette aux genoux de l'Empereur, après lui avoir donné celle leçon chevaleresque et poétique.

Lne'autre transformation avait passé sur eellegrande ligure depuis Ta fin du xic siècle. Au premier temps des croisades, n'eu ne fut négligé pour y exciter les barons cl le peuple; plus d'une œuvre littéraire n'eut pas d'autre but, et la gloire de Charlemagne pouvait y servir singulièrement.

On est généralement d'accord pour placer vers la lin du

CUAKLEMACSfc.

xic siècle cl le commencement du xnc la rédaction l'aile dans ce dessein d'une chronique sur Charlemagne, faussement attribuée à l'archevêque Turpiu. Cette supercherie eut un plein succès, et l'Empereur, qui avait été toute sa vie le bras de l'Eglise, devint, après sa mort, son auxiliaire dans les croisades.

Le seul trait exact du portrait (pie le faux Turpin fait de Charlemagne, est son zèle au massacre des païens. Tous les Sarrasins qu'il trouve dans une ville sont mis a mort. Tous les païens qui ne veulent pas recevoir le baptême sont massacrés. Pour le reste, l'idéal des moines remplace ici l'idéal du guerrier. Roland y est nommé, dans une sorte de litanie, l'espoir des clercs, le gardien des dogmes. Il y discute théologie avec Ferragus, et c'est le glaive qui décide la question de la Trinité. S'il est vaincu à Honcevaux, c'est que les chefs de l'armée ont accepté, des Sarrasins, du vin et les soldats, des femmes. Il meurt; ses dernières paroles sont d'un théologien et sa prière d'un moine. Charlemagne est représenté comme un Gargantua qui mange un quartier de mouton ou de porc, qui lève facilement sur la paume de sa main un chevalier tout armé. Il discute aussi de théologie avec les païens, avant de les battre; il fait des miracles; s'il fait la guerre d'Espagne, c'est pour délivrer le tombeau de saint Jacques, et lorsqu'il meurt, le saint reconnaissant arrache son àme au diable, en opposant à ses péchés, dans la balance, l'énorme quantité de pierres et de bois qu'il a employée au bâtiment des églises.

Eginhart rapporte qu'Haroun-al-Raschid offrit à Charles les clefs du saint sépulcre. Plusieurs chroniques, en latin et en français, mènent le héros à la croisade par un chemin de miracles. Le saint empereur rapporte de Jérusalem des reliques, notamment une chemise de Notre-Dame, et les Grandes Chroniques de saint Denis reproduisent les détails de celte première croisade.

Ce nouveau portrait, qui, dans la Bibliothèque bleue, se mêle au premier, ne resta pas inlact. Un petit poème, de la fin du xiic siècle, dit-on, parodie le pieux voyage de l'empereur. Si Charlemagne va à Jérusalem, c'est que sa femme a osé lui dire qu'il y a au monde un prince qui porte mieux que lui la couronne, ce qui a irrité le héros à tel point, qu'il a menace par trois fois l'impératrice de lui couper la tête « sur le busle» .

CHARLEMAGNE

Si l'empereur et ses pairs, que ïurpin a compares au Christ entouré de ses douze apôlres , entrent dans le temple où (ïodefroid de Bouillon ne voudra entrer que pieds nus et ceint d'une couronne depines, c'est pour y déployer un luxe qui rappelle la scène de l'ambassade grecque; quand ils arrivent ;i Constantinople, c'est pour se mettre à gabeler dans l'ivresse et à se vanter de faire des tours de force qui sont autant de parodies de l'héroïsme : Charlemagne tranchera en deux d'un seul coup un chevalier, armure, homme et cheval. Roland sonnera du cor, et la ville en sera renversée, comme sous un tremblement de terre. Turpin, l'archevêque changé en clown, sautera par-dessus trois chevaux, en jonglant. C'est avec la fille du roi que le brave Olivier se vante d'accomplir des travaux d'Hercule, et tous les pairs rivalisent de fanfaronnades, que le roi grec les somme d'accomplir et qu'ils ne peuvent exécuter qu'avec l'aide du miracle. Car le poète ne recule pas devant cette parodie nouvelle, et l'intervention divine aide Roland dans ses bravades et Olivier dans ses obscénités.

Un autre poème, le Montage Guillaume, parodie h son lour cette grande figure du héros d'Alescamps. L'Eglise a fait de Guillaume d'Orange, comme de Renaud et de Charlemagne, un saint. Le poète anonyme fait de Guillaume un moine, mais un moine qui mange comme trois, boit comme quatre et bat ses frères comme plâtre. Les moines lui suscitent mille dangers dont il sort vainqueur, jusqu'à ce qu'un ange appelle au désert ce moine indiscipliné et vorace.

L'esprit chauvin devait aller plus loin. Savez-vous comment, au xvnf siècle, M. de Tressan se représenlait la chanson de Roland et la traduisit en vers français? Un seul couplet suffira :

Roland étant petit garçon

Faisait souvcdL pleurer sa mère ;

H était vif et polisson ;

Tant mieux, disait monsieur son père.

A la force il joint la valeur,

Mauvaise tôle avec bon cœur,

C'est pour réussir à la guerre.

Soldats français, chantons Roland, et<\

En Italie, la transformation, pour être plus poélique, n'est pas moins grande. Le héros de Roncevaux y devient YOrlanth

CHARLEMAGNE

furioso, YOrlando innamorato ; les chefs de J armée francke ont traversé les jardins d'Armide, ils sont devenus les paladins de Pulci, de Boyardo et de rAriosle.

Qu'est-ce que la gloire, messieurs? Soyez donc Guillaume d'Orange, pour être changé en un Pantagruel moine I Soyez Roland, pour devenir un Hercule ou un Latnlipe; soyez cet indomptable rebelle qui porta le nom de Renaud, pour être représenté comme l'esclave d'une femme; soyez un redoutable empereur, pliant tout sous sa volonté, imposant l'unité et la conversion à un immense empire; soyez un César et un David, pour que la postérité fasse de vous un roi féodal, un chef de tournois galants ! Charlemagne a abusé de la guerre, et voila qu'un roi de France, lui vivant, lui donne des leçons de courage. Charlemagne a forcé les Francs à tous ses travaux, et voilà qu'un pelit peuple lui refuse en face de travailler à ce-pont, qui est une des gloires de son règne. Charlemagne a épuisé les hommes libres dans la guerre et les a presque annihilés dans le conseil, et voilà qu'un petit peuple lui refuse le denier de guerre, que ses pairs le dominent, lui commandent, le bravent et le raillent. Charlemagne a massacré les Saxons et forcé les païens au baptême, et voilà qu'on célèbre pendant des siècles ses joutes et ses galanteries avec ces monstres païens et que la poésie chante sous son nom Ja conversion par l'amour ! Sauf quelques parodies, dont l'intention même semble douteuse dans ces époques de littérature naïve, les siècles ont cru honorer Charlemagne en le peignant contraire à lui-même. Ils n'ont pu croire au héros tel qu'il fut, ils ne l'ont trouvé grand que sous une forme nouvelle ; s'ils avaient connu le vrai César franc, ils ne l'auraient pas conservé dans leur Panthéon. Car, sous quelque grand nom que se présente un homme à l'admiration des hommes, le héros d'une époque n'est accepté par la conscience des époques qui suivent, qu'à la condition de répondre à leurs nouveaux instincts de justice et d'héroïsme.

Cet idéal variera encore avec les siècles. Pour Boulainvilliers, la grande œuvre de Charlemagne sera l'hérédité des fiefs. Pour l'abbé Mably, la liberté de la France. Velly réunit en lui toutes les perfections, même la chasteté. Montesquieu en fait le modèle des législateurs, et M. Guizot le génie qui arrêta la décadence des Gaules. Les poètes du xvne siècle qui

CHARLEMAGNE

essayèrent de donner une épopée à la France, Courlin ot Louis le laboureur, ont fait de CharJemngne le restaurateur de l'empire romain, sous le nom de monarchie française, le type du monarque devant lequel les hommes doivent tomber à genoux, le modèle enfin de Louis XIV. De nos jours, il ne manque pas d'écrivains, pour en faire, avec M. Th. Nisard, un de ces phénomènes providentiels qui sauvent les nations par l'autocratie et les fécondent par la guerre. Ge n'est pas à ce litre, il faut l'espérer, que des Belges revendiquent depuis plusieurs années Charlemagne comme leur compatriote : on doit peu apprécier dans un pays libre, ce type que s'efîbrcent d'imiter tous nos conquérants et tous nos despotes. Un concours académique a produit une œuvre de deux écrivains, MM. Warnkœnig et Gérard ; le rapporteur de l'académie, considère Charlemagne comme l'homme qui « fonda la société moderne sur l'union des libertés du monde barbare, et des lumières du monde romain » , et les deux auteurs couronnés acceptent cette union de l'élément barbare et de l'élément civilisé sous l'influence du christianisme, comme un fait nécessaire, commandé par la situation, un fait que conçut et accomplit le génie de Charlemagne.

Un de ces écrivains cependant avait jugé tout différemment et avec une grande hardiesse, le César franc! mais l'œuvre couronnée prétend qu'il s'est placé au point de vue exclusivement germanique ou barbare, tandis que les deux collaborateurs ont préféré pour l'académie le point de vue chrétien.

Je ne puis admettre cette distinction, messieurs; l'histoire n'a qu'un seul point de vue : la vérité.

La vérité est aussi contrefaite par ces conceptions grandioses et politiques, que par la naïveté des chansons de Gestes. La vérité est que Charlemagne eut surtout le génie de l'autorité et de l'ambition. La vérité est qu'il n'eut pas de ces grandes visées philosophiques et que tout ce qu'il crut fonder a échoué. L'ambition, en effet, a la vue courte et l'autorité a la main mauvaise. Le vrai génie seul comprend son époque et tout ce qu'elle peut léguer de durable à l'avenir.

Charlemagne tenait en mains l'élément de civilisation le plus puissant de son siècle : une race jeune, libre et forte, la nation franke, vivant sur notre sol. Il se voyait attiré par deux grands foyers : les souvenirs de l'Empire romain et

CHARLEMAGNE

l'Eglise chrétienne. 11 ne comprit ni la grondeur d'un peuple libre, ni les dangers de la double Rome qui avaient entraîné la corruption et la chute des Mérovingiens. Le vrai génie sn fût servi de la gloire de Rome comme d'un aiguillon pour une race encore barbare, cl de la puissance morale de l'Eglise, en cela seulement qui pouvait se concilier avec les institutions de son peuple. Mais, fort d'une première expérience, il se serait gardé de jeter une seconde race de Francs dans le gouffre de la décadence romaine. II eût pieusement préservé les germes de vie d'une race neuve et eut essayé de fonder une civilisation germanique.

Mais la Gaule et l'Église offraient au fils de Pépin un triomphe assuré, une couronne éclatante, un immense champ de gloire, un vaste empire; il connut a l'appât de l'ambition, sans se demander si son œuvre serait seulement durable; il sacrifia les germes de liberté de ses peuples, sans comprendre que cet empire de Procrustc était impossible. Que parlc-t-on des libertés du monde barbare.? Charlemagne les sacrifia / toutes à la gloire d'un règne sans héritier et d'un trône bâti sur le sable; il les sacrifia à une résurrection galvanique, selon l'expression de M. Guizot. Franchissons un siècle et cherchons ce qui reste de son œuvre et de son empire. Il a fondé l'ordre dans l'unité, dit-on ; et la société en arrive h l'émiettement du chaos : Pro retjno fragmenta regni. Il a F" élevé, dit-on, Ja puissance de l'Église; et l'Eglise va aban^^^ donner bientôt les rênes de la société : Cet empire va droit ; à l'an mil. Il a donné le signal de la renaissance des lettres; et les lettres latines vont mourir et les chants germaniques . < qu'il a recueillis vont disparaître; les lettres ne renaîtront ^ que pour chanter un autre monde. Il a fondé une nation , . V dit-on ; et les hommes libres ont presque tous disparu. Il a^ : ^ fondé une société, et cinquante ans après lui la Gaule est un V désert. Il a arrêté la double invasion des Sarrasins et des " Germains, dit-on; et les Turcs s'avancent et il n'était pas mort ] ^ ; que les Normands avaient commencé des expéditions qui V "' doivent prendre h son empire une province. Il a vaincu les " ^ Saxons et ravagé cette forêt d'hommes libres; mais, selon L ' l'expression vraie de Sismondi, il n'aura pas d'autres héritiers que les Saxons eux-mêmes. Pour que la société renaisse, il

<:iiaulkm.V4;nk.

faudra qu'il no reste de lout son empire qu'une vaine poussière.

Charlemagne enlin laisse un grand nom. Mais celte gloire va changer de physionomie et passer de contrefaçon en contrefaçon à travers les siècles. Son nom seul reste, la figure varie, se dénature, et ce n'est plus l'homme tel qu'il fut, c'est le type contraire qu'on applaudit, c'est sa négation que l'on chante. 0 néant de la gloire personnelle! Aucun grand nom peut-être ne fait mieux ressortir, ne permet de proclamer plus haut cet enseignement qui me semble un des plus élevés de l'histoire littéraire. C'est surtout du César chrétien, dont le nom est inséparable de l'idée de grandeur, c'est de Charlemagne qu'on peut dire que la gloire n'appartient pas à l'homme, dont elle emprunte le nom, mais à l'humanité qui, sous des noms d'emprunt, glorifie ses rêves d'héroïsme, son idéal de justice, Est-ce encore le César franc, le David de l'école du palais, que ce roi féodal des trouvères, que cet empereur, homme d'État des philosophes modernes? Est-ce encorde vainqueur farouche des Saxons, qui impose sa domination et sa religion par le glaive, que ce roi d'une cour de chevaliers qui convertissent les païens dans les tournois et les païennes par des amours? Est-ce encore l'homme d'autorité et de discipline, que cet empereur auquel la Belgique académique élève uue statue comme au génie qui a fécondé avec les lumières de Rome les libertés germaniques? Non, ce n'est que son nom, rien que son nom ! son nom prêté à des actions qui contredisent toute sa vie! son nom qui perpétue sa gloire au service de tout ce qu'il a foulé aux pieds! Pour ma part, je n'aime pas ces fausses reliques; ce culte des noms fameux ? me semble dangereux, même dans leurs contrefaçons diverses. ■ Mais les mutilations qu'on est forcé de leur faire subir à force d'anaehronismes me semblent un grand exemple. Je n'ai pas la plus petite pierre à porter au piédestal de Charlemagne. Triste honneur, en effet, pour la libre Belgique, d'avoir servi de berceau à un de ces hommes d'autorité et de violence qui servent de type à tous les conquérauts et à tous les / despotes! Mais, puisque la mémoire des peuples, histoire ou légende, conserve tant de héros, j'aime à voir les changements qu'ils y subissent, et j'admire, dans ces transformations littéraires du grand Charles, le néant de la

tfU «HAKLEMAGNE.

fausse gloire cl la puissance de l'idée de justice. Un jour viendra où les hommes civilisés, où les peuples libres ne glorifieront que les vrais bienfaiteurs du genre humain, ne garderont de noms illustres que ceux qui seront marqués par une œuvre de vérité; mais, avant qu'ils sachent trier leurs grands hommes, c'est un beau spectacle de voir que l'opinion n'en accepte, n'en conserve aucun, si ce n'est pour le marquer a son elïigie; c'est un beau spectacle de voir que, si un siècle, séduit par l'éclat d'un empereur, a légué à l'histoire une renommée, les siècles nouveaux cherchent a allirmer la fraternité, môme sous le nom d'un homme de violence, et contrefont l'histoire, s'il le faut, pour mettre le nom du despote au service de la liberté.

LES

LEGENDES CHRETIENNES

Sl'R

EN BELGIQUE

Messieurs,

Rien n'est à négliger dans les mnnifestalions générales de l'esprit humain. L'homme ne se paie point de mensonges, et la nature même de son esprit répugne à l'erreur. Sous les fables les plus grossières, on sent une faculté supérieure : l'intelligence, qui s'affirme en s'exerçant; dans les "superstition s de l'enfance des peuples, il y a quelque chose de vrai, ne fût-ce que la recherche du vrai, du bien et du beau, ne fût-ce que le tableau d'une époque d'ignorance, peinte par ellemême, et l'on doit y voir autant d'efforts de la lumière intérieure pour percer les ténèbres et comme les premiers exercices du sublime besoin de penser.

Ainsi, la philosophie de l'histoire retrouve dans les mythes païens, et, comme embaumés et momifiés dans les symboles, le souvenir des premières découvertes utiles et la trace des antiques révolutions religieuses. Ainsi, les légendes catholiques sont comme les bulletins des grandes armées d'invasion, qui allaient conquérir le monde au nouveau culte.

Le temps n'est plus — ce temps de négation pure et simple, qui eût sa raison d'être el son rôle mile — oii l'on ne

vi. J

LES LÉGENDES CHRÉTIENNES

voyait dans les productions de l'hagiographie que des impostures indignes d'un regard de l'histoire, que des fables bonnes à livrer aux guêpes du ridicule. L'esprit n'était pas libre alors; il voulait, il devait déchirer tons ses langes. Mais une ibis affranchie, la raison peut rendre à chaque chose sa place dans les annales du monde, et, s'il reste de faux vollairiens qui, ne sachant s'émanciper qu'à demi, conservent la peur des fanlômes, la science libre ose regarder en face tout le passé, ne dédaigne rien de ce qui a servi aux hommes, distingue les époques, cherche les causes, apprécie le but, interroge même les fables cl, retrouvant la vérité sous les couches géologiques les plus obscures de la pensée, rend les légendes à l'histoire politique, littéraire et morale de l'humanité.

C'est a ce triple point de vue, le seul qui convienne à des hommes libres, que je dois étudier les légendes sur l'inlroduction du christianisme dans notre pays.

Divers moyens ont servi à la propagation du christianisme, depuis la prédication par la discussion des idées et par l'exemple des mœurs, jusqu'aux décrets impériaux ordonnant le baptême sous peine de mort; depuis l'audace des apôtres à nier les dieux païens en face cl à affirmer, dans le cirque, le Dieu nouveau, jusqu'à la rage des bourreaux conquérant les peuples à la Foi par le fer et la flamme. Le moyen qui réussit dans nos provinces fut autre. Les décrets des Constantin et des Clovis ne les avaient, pour ainsi dire, qu'cflleurées; éloignées du centre de l'empire, n'offrant i\ l'action du pouvoir que de rares agglomérations d'hommes, elles furent relativement négligées par cette propagande brutale, et servirent d'asile, dans l'une et l'autre époque, aux Romains ou aux Francs qui préféraient l'exil à une conversion forcée. C'est sous les Mérovingiens que l'action commence sérieusement et elle affecte une forme nouvelle : la colonisation.

Le pays n'était pas à conquérir, il faisait partie du royaume des Francs; mais les populations y étaient trop disséminées pour être ramenées et tenues sous le joug religieux ; il aurait fallu — passez-moi ces expressions modernes — placer auprès de chaque chaumière un prêtre et un gendarme. On eut

recours à un système nouveau : les rois et les seigneurs donnèrent des terrains vagues, d'anciennes constructions romaines, leurs propres châteaux, pour y fonder des colonies qu'on appela monastères. Là, régnai I, chez lui, en maître, sur le sol qui lui appartenait, sur les hommes qui appartenaient au sol, une sorte de patricien romain, sous le nom d'abbé, avec sa clientèle de moines. Les hommes libres que ruinait la guerre s'attachaient à cette maison, comme les clients romains, comme les leudes germaniques ; les esprits terrifiés des malheurs du temps, victimes ou coupables des crimes d'une époque sans frein, y cherchaient un abri contre les désastres, la vengeance ou le remords; les donations en terres et en hommes abondaient, et la communauté s'augmentait des prisonniers de guerre et des esclaves, que rachetait l'abbé, pour les attacher à la glèbe de la colonie et au culte du couvent.

Ces établissements, régis par eux-mêmes, assurés de nombreux privilèges appuyés sur le pouvoir royal, défendus au besoin par le glaive séculier, constituaient une véritable occupation du sol, préparant l'occupation des âmes; au premier succès, ils devinrent comme des citadelles élevées en pays conquis, pour maintenir la conquête. Puis, quand l'armée put marcher en avant et occuper de nouvelles contrées, ils servirent de points d'appui, de camps retranchés, de quartiers de réserve à celte invasion à la fois territoriale et religieuse.

Ce réseau de places fortes, s'étendit bientôt de Gand à Hennis, à Leuse, ;i Tournai, à Sainl-Vaasl, à Maubeuge, à Mons, à Nivelles, h Fosse, à Tongres, puis à Saint-Hubert, \l< v 1 à Prum, à Eplernac ; il me semble en voir le quadrilatère dans ^ , , Gand, Tournai, Lobbes et Saint-Trond; et c'est ainsi qu'en

l'espace d'un siècle, les provinces belgiques, presque entière- , r ^

ment païennes, furent converties, ou plutôt (je tiens au mot, parce qu'il me semble juste) furent colonisées au christianisme.

Celte histoire se retrouve dans les légendes des saints. C'est là, c'est dans les Acta Sanctorum que l'on voit le mieux , l'état de nos provinces a cette époque, l'abandon du sol couvert de forêts et de marais, le paganisme obstiné des habitants.

LES LÉGENDES CHRETIENNES

Ouvrez la vie de saint Amand, écrite, l'une par son contemporain Baudemont, l'autre par un anonyme, vous y trouverez le nom de Gand, prononcé pour la première fois dans l'histoire, et désignant un petit village au milieu de terres incultes. Les compagnons du saint l'abandonnent, pour la stérilité du sol ou pour la férocité des habitants, dit Baudernont, et l'anonyme qualifie ces populations de race implacable et de dure cervelle : Ditrœ verwcis popuhts et implnvabilis.

Ouvrez d'autres légendes, celles de sainte Dymphe, de saint Rombaud, de sainte Waudru, de sainte Gerlrude, de saint Trond, de saint Liévin, de saint Lambert; vous assisterez au berceau des villes qui seront Anvers, Malines, Mons, Nivelles, Saint-Trond, Liège, et qui ne sont encore que des lieux sauvages, couverts de bois, hantés des ours et des loups; ici, un ancien temple de Mercure, comme à Gand; là, un camp romain abandonné, comme à Mons ; ailleurs, quelques chaumières entourées d'aunes, comme à Malines; ou un misérable bourg, ignobih's viens, comme la chronique d'Hariger appelle Liège.

Ces populations étaient toutes païennes. Dures cervelles, peuple implacable et féroce, car il, défendait avec obstination ses dieux : Cvm mulià obstinatione, dit la vie anonyme de saint Amand du vu' siècle, stiorum drfmdmis cuUum drorum.

Les premiers apôtres, j'allais dire colons, qui viennent ainsi occuper le pays, sont étrangers, la plupart du Midi de la Gaule : saint Eloy est limousin, saint Amand est aquitain, saint Arnulphe, ce prêtre qui fut l'ancêtre de Cbarlemagne, est aussi aquitain; saint Liévin vient d'Irlande, saint Willibrod d'Angleterre; saint Ghislain vient d'Athènes, dit-on. Ils doivent leur mandat et bientôt leurs richesses aux crimes des rois et à l'ambition des maires du palais. Dagoberl apaise ses remords en envoyant saint Eloy a la conquête des païens de Flandre, et saint Amand est chargé d'expier, de la même façon, pour le même roi, un nouveau crime. Les seigneurs Francs, ayant à leur tête la famille Pépin, secondent ces entreprises et en prennent bientôt la direction. Celte œuvre, autant romaine que religieuse, assura aux Carlovingicns,avec l'influence du clergé gaulois, un double trône, sur

IMKODICTIOX UL CIIIUSTIAMSME EN BELGIQUE.

la terre et dans le ciel; elle lit de toute cette famille de rois, des empereurs et des saints. Nos provinces sont pleines encore de ces souvenirs. Parcourez nos églises, vous y trouverez les saints cnrlovingiens à chaque pas : sainte Illc, épouse du bienheureux Pépin de Landen, sainte Gertrude, sa • .^t/t.^ lillc, sainte Begge, sa plus jeune fille, mère de Pépin de llerslal; Saint Walbert, frère du maire du palais Gondebaud, sainte Waudru et sainte Aldegonde, ses filles; saint Vincent, son gendre; saint Bavo, d'uuc famille noble de la Hesbaie, sainte Gudulc et sainte Pharailde, (illes de sainte Begge... Je m'arrête à l'Eglise de Herslal, dédiée encore aujourd'hui à saint Charlemagne.

Il y a peut-être quelque exagération dans le tabcau que les légendes présentent de la stérilité du sol et de la férocité des habitants. L'enthousiasme de la mission, l'ardeur de la victoire, le dégoût des choses profanes, l'ivresse du Saint- Esprit, comme le dit Balderic de sainte Waudru, devaient exalter l'imagination et prêter de vives couleurs aux obstacles, des proportions excessives à la tâche entreprise ou réalisée. Ce qui ne peut être mis en doute, c'est la résistance des Belges à la foi nouvelle.

Le choix d'un emplacement favorable à ces colonies chrétiennes, devait avoir une véritable importance : il fallait prendre une bonne position stratégique en pays ennemi. Les légendes entourent ce choix, d'aventures extraordinaires ou de miracles, dont la plupart indiquent, symbolisent, si vous voulez, les deux principales conditions de sécurité pour la colonie au berceau : la fertilité du sol et l'isolement. Les fondateurs aidés du miracle cherchent comme une oasis dans la solitude.

Ainsi, une ourse enlève à saint Ghislain ses habits sacerdotaux ; le saint, guidé par un aigle, découvre la retraite de la bêle sauvage, ordonne a l'ourse de lui céder sa tannière et y fonde un monastère qui sera le bourg de Saint -Ghislain. L'apotrc peut se fier à l'instinct de l'animal sauvage, il a trouvé une retraite sure.

Ainsi, un ange ordonne à Madelgairc de bâtir un couvent à llaulmont; le comte s'y transporte et voit tout le sol couvert de neige, excepté dans un espace que Dieu réserve à ses élus. Saint Vincent a trouvé son oasis.

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<i LES LÉGENDES CHRÉTIENNES.

La résistance à cette occupation du pays était impossible » la résistance à la conquête, dont ces couvents étaient les quartiers généraux, fut vive. On a retrouvé pour d'autres peuples des cris de guerre contre l'invasion chrétienne ; ici, les seuls souvenirs de la lutte sont conservés dans les légendes des vainqueurs.

Un chant breton des premiers siècles s'écrie avec une énergie farouche : C'est de la chair chrétienne qu'il nous faut! et le poème slave de Zaboï célèbre une victoire des païens contre l'étranger, sans doute Charlemagne, qui leur apporte une langue inconnue, des coutumes nouvelles et un Dieu ennemi.

Les légendes de saiuts mettent en scène l'opposition des Belges à ces étrangers, qu'ils recevaient avec la rage des bêles féroces, dit la légende de Saint-Eloy, et qu'ils flétrissaient d'un nom de Romains, devenu le synonyme du crime et de l'infamie.

< Qui pourrait énumérer, dit Baudemont, les outrages que saint Aid and eut à souffrir pour le nom du Christ ? Combien de fois, il fut ignominieusement battu jusqu'au sang par les habitants de Gand; les paysans ne se contentaient pas de le repousser avec violence de leurs demeures, les femmes ellesmêmes le traînaient au bord du fleuve et le précipitaient dans l'Escaut »

Lorsque Gand fut colonisé et servit de point d'appui aux excursions nouvelles, le Brabanl hérita de sa férocité.

Les bollandistes attribuent à saint Liévin lui-même une élégie latine, adressée quelques jours avant sa mort à l'abbé de Saint-Bavon. Ces vers du vu* siècle me semblent plutôt composés après le martyre de Liévin. Quoi qu'il en soil, cette courte élégie, sous un style obscur, donne une idée, qui doit être vraie, de la vie cachée que la résistance du pajs imposait à ces apôtres, du concours qu'ils attendaient de la maison mère, et de l'opposition des populations.

« J'ai vu, chose étonnante à dire, le soleil sans lumière, le jour sans rayon et le repos sans la paix. Depuis que j'ai visité ces peuples, le soleil ne luit plus pour moi, et ma vie n'est qu'une nuit. Kace impie, agitée de passions barbares, le Brabaut rugit et demande mon sans. En quoi ai-je péché contre toi, peuple ingrat? Je t'apporte la paix, pourquoi me fais-tu

la guerre? Mais ta férocité sera mon triomphe et me donnera la palme du martyre; ie sais à gui me confier et mon espoir ne sera pas frustré; car c est en Dieu que j'ai mis sa force...

Cependant, quelque chose console mon esprit affligé. Gand me prépare un refuge, Gand me chauffe dans son sein, Gand m'appelle, me caresse, me nourrit, m'aime et me réchauffe. Là est Florbert, orné des fleurs de la vertu et de la probité. Florbert, le modèle de son troupeau, l'honneur de l'Eglise, l'union de ses frères...

Pendant que j'écris ces vers, son messager, pressant son âne, et las lui-même du fardeau, arrive et m'apporte ses présents accoutumés : il m'offre les délices des champs : le lait et le beurre, les œufs et les paniers pleins de fromage. Qu'attends-tu, mon hôtesse, cours à la porte et recueille ces richesses, toi qui tout à l'heure étais pauvre. Le légume cuit à sec, tu peux maintenant l'assaisonner, et la dure poterie va s'humecter de graisse.

lloutheim, village cruel, qui ne me rends aucun fruit, pourquoi, si bien cultivé, ne produis-tu que des chardons et des orties? Ma pauvre hôtesse n'a pour vivre que ce que Gand m'envoie de bonnes choses, et avec ses dons, le pieux abbé notre père, m'envoie de douces paroles, me sollicite à l'étude, et m'ordonne de célébrer le grand Bavon et de composer des vers élégiaques pour orner sa tombe. »

Celle simplicité du missionnaire, abrité dans une chaumière, ravitaillé par un âne, et bientôt martyrisé par des paysans, s'écarte singulièrement de la grande scène dont Rubens a fait un chef-d'œuvre. Mais Rubens peignait le christianisme triomphant, dans les pompes du martyre; il eût été mal reçu à en peindre les débuts modestes.

Si le peuple des campagnes montrait tant d'hostilité, tous les seigneurs francs n'étaient pas non plus du parti des Pépins. Le monde résistait avec ses instincts naturels à une religion qui disait aux hommes : Il est bon de ne pas aimer ! < \

Les parents de sainte Aldegonde, saints eux-mêmes, l'engagent à se marier : la jeune fille s'enfuit; poursuivie par son fiancé, elle n'hésite pas à se jeter dans la Sambre: des anges la portent sur les eaux et elle échappe ainsi au mariage.

Saint Landelin ne résiste pas ù ces tentations, il en croit les voix humaines qui le rappellent aux lois de la nature. Mais ces voix sont trompeuses ; il a cru écouler ses parents, ce sont des bandils qui l'ont séduit ; on lui parlait des devoirs de la famille et de la société, et le voila entraîné dans le vice

8 LES LÉGENDES LHKÉTIE»ES

et le crime. H faul qu'on miracle l'arrache tout à la fois au monde et au mal, qui se confondent trop souvent dans ces récits mystiques.

La vie de sainte Alêne est considérée par les bollandisles plutôt comme une légende que comme un acte de martyre. On y lit qu'un chef Franc Levold, seigneur de Dilbeck, lit torturer jusqua la mort sa propre eniant, une naïve jeune fille, coupable d'avoir reçu le baptême des mains de saint Amand.

Ainsi les hagiographes peignent le déchirement des familles et la colère des pères qui se voyaient enlever leurs enfants.

Celte résistance prit quelquefois même un caractère officiel. Ebroinjeté par ChildericJI dans l'abbaye deLuxeuil,en sorl a la mort du roi, s'impose comme maire du palais à son successeur, et sa vengeance s'exerce sur les évêques qu'il frappe, sur les églises et les couvents qu'il arrache aux Romains, pour les livrer aux Francs restés fidèles à l'idée germanique. Un chant historique du xe siècle, un des plus f. anciens monuments de la langue romane, célèbre la passion / de saint Léger, viclime d'Ebroin. Le terrible Franc fait couper / la langue et les lèvres au saint évêque et s'écrie avec une rage triomphante : 11 ne pourra plus louer Dieu :

Jà non podra mais Deu laudeir !

Mais la voix des apôtres ne peut être étouffée ; la langue du saint repousse dans sa bouche ; elle pourra encore louer le Dieu des chrétiens.

Le martyre de saint Liévin est tout à fait semblable : Ecoutez les Acla Sanctorum :

« Un des habitants d'Houtheim, nommé Walbert, animé d'une rage diabolique mit ses tenailles de fer dans la bouche du Saint, lui arracha la langue et la jeta sous les yeux du peuple en disant : « Voici la langue de ce séducteur oui a égaré notre race par ses impostures! Fille ne mérite rien de plus que d'être jetée aux chiens pour qu'ils la dévorent... »

Mais, ajoute le légendaire, le fidèle serviteur du Christ ne fut pas abandonné de Dieu; sa langue lui fut rendue, et, avec plus de confiance que jamais, il continua à enseigner au peuple les lois divines !»

Peut-on imaginer un plus saisissant symbole de celte lutte de la force contre l'influence de la parole , une plus terrible

représentation de la résistance de ces peuples farouches à ces langues séductrices qui arrachaient les enfants à leurs familles, les païens h leurs dieux, les germains à leurs coutumes? Ainsi, rhisloire des derniers efltorls des Francs contre l'église revil fout entière dans les légendes.

Un des caractères de toute colonisation est de s'appuyer sur la force de la mère patrie ou du pouvoir central, qui lui adjuge les terres et lui prête ses moyens de défense. Quand ^ , Uf *<-<«^u même aucun document ne viendrait confirmer ce fait pour les établissements religieux dans nos provinces, il suffirait d'avoir démontré qu'ils constituaient de véritables colonies, pour en 1 ' ^ J7j^ ■"< conclure, par la nature même des choses, que le concours du) (L^,H bras séculier ne leur manqua point et dut contribuer singulièrement à hâter leur triomphe.

Mais les preuves existent et c'est encore dans les légendes de la victoire qu'elles sont le plus complètes.

On connaît l'édit de fan 554, où Childebert décrète comme Théodose l'abolition du paganisme et la destruction des idoles. De nombreux édils Mérovingiens, comme plus lard les Capitulâmes Carlovingiens, prescrivent le respect du dimanche, le paiement des dîmes, la répression des superstitions. Ces décrets ne furent mis en vigueur en Belgique que par les colons missionnaires du vu' siècle. Une des biographies de saint Bavon, recueillies par les bollandistes, dit positivement que saint Amand obtint de Dagobert et de l'évêque de Noyon un diplôme qui l'autorisait à contraindre les païens à embrasser ^ la foi chrétienne : Ut qui nollet, fulœi cogerctur. \ jj

Les actions sont conformes au droit. Comment comprendre ' t en effet autrement que, comme des actes d'autorité, comme l'exercice du droit de la force, ces récils où les hagiographes ! et les chroniqueurs nous montrent un apôlre, comme saint Bavon a Gand, comme saint Materne à Tongres, détruisant les temples, dextruxit fanum, renversant l'autel, subvertit aram, ou condamnant le culte des dieux, renversant le sanctuaire des démons : Damnalur cultura Jovis et V enem. Emundantur delubra dœm&num, comme dit Hariger.

Les deux expéditions de Pépin de Herstaft et celle de Charles Martel en Frise, où, en imposant leur autorité, ils dé- Iruisent les idoles, préparaient viclorieusemenl la prédication

LES LÉGENDES CHRÉTIENNES

de saint Willibrod. Le moine n'eut plus qu'à recueillir les moissons de la violence.

De nombreux miracles symbolisent aussi cette répression brutale. Que de fois les légendes ne nous monlrent-clles pas les fléaux du Ciel s'abattant sur les populations païennes ou relapses : les maisons renversées, les moissons ravagées, les bourgs et les châteaux détruits, la ruine et la mort punissant la résistance^ rappstolafr emblème saisissant de l'action de la force. < 'Wj/*# u >>"t<" ' '

Ce nouveau mode de convertir les peuples obtint un prompt succès, et les couvents assurèrent la durée de la conquête. « Les apôtres de ce temps, dit l'abbé Tiron, bâtissaient » des monastères parmi les peuples qu'ils avaient convertis » a la foi, comme les conquérants politiques bâtissait des » châteaux- forts dans leurs conquêtes, pour les conserver et » les défendre. Ces asiles religieux étaient autant de pépi- » nières qui fournissaient de nouveaux ouvriers et servaient » comme de quartiers généraux a l'armée pacifique de » l'Evangile. »

Un grand fait historique vient confirmer ces vues sur rétablissement du christianisme dans nos provinces. Cette œuvre, autant politique que religieuse, non moins romaine que chrétienne, comptait un siècle et demi de travaux et de succès; elle semblait irrévocablement achevée; elle avait donné aux Pépins le trône et à Charlemagne un empire. L'empereur, armé du génie de Rome, avait subjugué les Saxons, avait détruit le palladium polilique de la race germanique qui rappelait les terribles succès d'Armiuius sur les Romains; puis, l'œuvre accomplie, la solitude étant faite sous le nom de paix, le vainqueur avait cru transporter les o restes d'un peuple libre en lieu sûr, en les balayant vers la • &",^J Flandre de saint Amand et de saint Bavon.Mais Charlemagne ~ Cr{ " est à peine dans la tombe que les Normands se précipitent ^^.'.^ sur l'Empire, vengent les Saxons massacrés, leurs dieux ;;/ détruits, leur race traînée en esclavage et le litfus saxonicum .:- , • sert, pour ainsi dire, de porte à l'invasion. A leur approche, Uv^( :\ le génie germanique se réveille au cœur des populations r colonisées par Je génie autocratique. Les serfs de l'Eglise ? romaine passent à l'ennemi, qui parle la langue de leur race; ; , A^>-! les hommes libres eux-mêmes, fraternisent avec ces pirates cUu .1

... ; : - rc ;

INTRODUCTION DU CHRISTIANISME EN BELGIQUE. M ^J^^'cL*^/

qui crient vengeance contre les Romains. Représailles vio- 1 ' ^ ' lentes! Les couvents sont envahis, saccagés, détruits, incen-/ ^ v" diés et l'Eglise belgique compte plus d'un martyr. ^-^^<^^\

« Dieu a permis aux païens de marcher sur nos têtes, dit A /-^v » la cantilène germanique sur la bataille de Saucourt; et les ^ t.«^~*~~-*w' * Francs servent leurs soldats, et les chrétiens passent a ^wv-*r^-w^ » l'ennemi. . — ^ ^

Les serfs des campagnes se lèvent, se joignent aux ^£^^"^5^ envahisseurs et courent au sac des couvents. « Ils étaient ^ ^ plus cruels et plus implacables que les barbares eux-mêmes, » €t s , *. „ . , i v, dit un historien de l'Eglise. Les Normands, en effet, n'avaient ivcv*%n++*.M y*** que leur race et leurs dieux à venger, et les serfs vengeaient c<-.-< v< leurs propres souffrances^ Un grand nombre retournent au 'X^f,?^" paganisme, » dit Frcfyoard. Quorum multi christianam ^V^*-^-Uy/c deserentes religionem. <r / ÊV'/' ^ «■ - " ^Ut* :

Des moines eux-mêmes profitent du bouleversement et > reprennent la liberté, dans l'orgie et la débauche, et, à la fin ^ — < • du xp siècle, les Normands recrutent encore des soldats en Flandre, pour leurs expéditions dans le Midi. Ainsi, l'œuvre des carlovingiens est ébranlée jusque dans ses fondements.

Cette révolution politique et religieuse, qui se souleva à la faveur des invasions normandes, constate un fait important que doit recueillir l'histoire. L'ordre nouveau, qu'avaient établi les couvents et qui avait annihilé peu a peu tout autre pouvoir social et réduit à néant le gouvernement des hommes libres et la société germanique toute entière, cet ordre nouveau, qui marchait droit h la théocratie pure, se trouva, nu premier danger, impuissant a défendre le pays et n se défendre lui-même. Ces maîtres étaient à la fois chefs militaires et religieux du pays; ils avaient la croix et le glaive, l'ost royal et sacerdotal. Tant qu'ils n'eurent qu'à régner sur leurs serfs, ils tinrent les deux pouvoirs. Mais a l'approche d'un ennemi, à la première invasion des Normands, la plupart fuient, abandonnant leurs troupeaux au massacre, leur pairie à la dévastation. Quelques-uns veulent résister : leur armée est sans force. Ils n'ont pas formé un peuple; ces masses qu'ils ont privées de tout ressort et qu'ils tiennent au joug, celle plèbe ignoble, ignobile vulgus, comme l'appelle avec mépris un de leurs chroniqueurs, se laissa égorger.

L'Eglise en avait fait un bétail; pouvait-il, nu premier

LES LÉGENDES CHRÉTIENNES

coup de fouet, devenir une armée pour la défendre? Non, Ceux qui se sentent hommes encore passent à l'ennemi et courent à la vengeance: « Ce sera un grand châtiment, » avait dit Alcuin, qui avait prcssenli ces invasions, aussi bien que Charlemagne. al ^ !

La résistance vint du pouvoir central ? l'empereur Louis le Germanique et, après lui, l'empereur Arnoul appellent à eux tous ceux qui restent fidèles au Christ. Louis le Germanique marche a l'ennemi, en chantant le kyrie eleison. Il gagne la hataille de Saucourt, sur laquelle il nous reste un chant populaire germain; mais il n'arrête pas la révolution. Arnoul l'arrête sept ans après, par la victoire de Louvain. Mais le boule- • versement avait duré plus d'un demi siècle, r cria "révolution c ' , avait emporté la théocratie. Les maîtres ecclésiastiques du a-'

pays, qui n'avaient pu le défendre, durent céder la place à de *K+f véritables chefs de peuple. « De nombreux seigneurs francs, £ ]j, — un chroniqueur religieux du temps, Reginon,îe dit positive- (iu ment et en nomme plusieurs, — avaient pris parti contre l'ancien £• ■■' ordre de choses ; les moines eux-mêmes abdiquèrent le pou- , voir pour recouvrer la sécurité, et les abbés firent place aux

ttA. ^^f^ ôV -avoués et aux comtes. Les Aeta Sanctorum de l'ordre de

saint Benoit constatent cet effet de l'invasion normande, avec des paroles de mépris :

« Par la, disent-ils, les moines, rentrés dans leurs abbayes, » s'abaissèrent à ce point jusqu'au rang des vilains, que, o dédaignant les expéditions militaires, méprisant Yost royal » et sacerdotal, moins par zèle pour Tordre sacré que par le » lâche désir du repos, ils préférèrent perdre tous leurs droits » sans retour et les abandonner aux chevaliers voisins. »

Enfin, le comte de Flandre lui-même, Bauduin le Chauve, se prononce et agit vigoureusement contre toute restauration politique de l'Eglise. La lutte fut vive entre lui et le fougueux archevêque de Rheims, Foulques; le comte répondit à l'excommunication par la violence; il fit assassiner le chef de cette restauration, qui l'accusait de chasser h coups de verges les prêtres de leurs domaines. C'est de ce moment que l'homme d'Eglise fut compté dans la législation des Flandres pour la moitié d'un homme libre.

La révolution, fille de l'invasion normande, avait porté ses fruits, et il n'est pas inutile de remarquer que les provinces

où l'esprit de liberlé va renaître le plus lût et le plus sûrement, sont celles-là mêmes où celle révolution a passé, rallumant dans les cœurs le sang germanique. La revanche de l'esprit romain était assurée et la prépondérance de l'Eglise était conjurée chez ces. peuples, chrétiens, mais libres pour t > plusieurs siècles. Z^' *~ x - "; <*~~'' ~Y*ï.ï.'/\ ...

Tel est le tableau historique qui ressort surtout de la vie ' \" : f des saints belges, du vne au xe siècle, cl je n'hésite pas a dire . /

qu'il conlient un grand enseignement contre celte intruse qui, parlant aux hommes des choses du ciel, veut s'immiscer dans /;" ' les choses du monde et qui porte un nom condamné par la ' 1 raison comme par l'histoire : la théocratie!

Les /icla Sanclorum appartiennent aussi à l'histoire littéraire cl morale de l'humanité. Si je ne me trompe, il ne sera pas moins utile de les étudier à ces autres points de vue.

L'art est l'incarnation de l'idée dans les splendeurs de la matière; il s'adresse aux sens pour parler à lame. Sans l'idée philosophique ou morale, l'art n'est point, le marbre manque 11 la statue. Sans la forme artistique du beau, la pensée est comme un diamant brut. Les légendes unissent le but moral aux procédés littéraires, et ces deux côtés méritent notre attention.

Quand on considère, dans son ensemble, ce vaste cycle de légendes qui embrassent toute l'histoire du monde et couvrent toute la chrétienté, une première idée nous frappe. L'anliquilé, qu'on accuse d'être attachée a la matière, ne rejetait pas l'esprit; elle scella leur union dans une harmonie sublime et fut le règne des beaux-arts. Le succès du christianisme est dû à une réaction de l'âme contre un matérialisme qui aboutissait à la corruption et à la tyrannie. Sous une religion purement spiritualisle, qui condamne la matière et se défie des sens, l'art serait un contre-sens, si la nature humaine n'élait pas plus forte que tous les dogmes et pouvait subir une existence sociale purement spirituelle. Ce fut donc en vain que le christianisme , qui s'annonçait comme venant détruire « la science des savants et la sagesse des sages, » proscrivit les arls profanes, depuis le théâtre jusqu'à la grammaire, brûla les chefs-d'œuvre du génie antique, brisa les

M LES LÉGENDES CHRÉTIENNES

marbres avec les temples et persécuta les sciences et les lettres dans leur renaissance. Nulle religion ne peut empêcher l'oiseau de chanter sur son nid. L'Eglise elle-même eut besoin de ces puissants auxiliaires de toute action humaine qu'on appelle les beaux-arts; les sermons ne suffisent pas, et ils sont aussi un art; l'Eglise eut bientôt des légions d'écrivains, des .-v montagnes de romans, et, quand l'art profane, en vain comprimé, prit un puissant essor dans les langues modernes, elle fut obligée de lui emprunter sa voix nouvelle et d'opposer aux chants des trouvères, la poésie des légendes. C'était bien la peine de proscrire les chefs-d'œuvre de la littérature .(grecque et latine, pour les remplacer par le grec barbare et le latin grossier du moyen âge. Ces papes, qui condamnent la lecture de Virgile, ne savent rien de mieux que d'imiler Virgile. Vous connaissez le beau vers :

Macto animo, generose puer, sic itur ad astra.

Lorsque saint Grégoire le Grand encourage saint Àmand dans sa mission, c'est en empruntant sa pensée et sa forme au poêle païen :

Cresce, puer, virtute nova, sic ibis ad astra.

Saint Liévin se prépare au martyre en parlant des Muses et de la fontaine de Castalie, dans des hémistiches empruntés à Virgile :

Sic ego qui quandum, studio florente, videbar

Esse poeta, modo curro pedesler oquo.

Et qui Castalio dicebai* fonte madentem

Dictax> versu pôsse movere lyram.

Carminé nune lacero dictant mihi.verba Camœnw.

La vie des saints en vers latins, comme celle de saint Amand par Milon, celle de saint Willibrod par Theofroy d'Eplernac, • n'ont pas une autre poétique. Le spiritualisme, ennemi de la forme, est obligé d'emprunter sa forme artistique à l'antiquité et de créer cette anomalie étrange, cette monstrueuse chimère : un art chrétien portant la défroque du paganisme.

C'est que l'art est une nécessité sociale; on le maudit, on le condamne, on le détruit ; mais, à peine vainqueur, on est obligé «l'avoir recours à ces charmes do l'enfer;' on a beau faire de

Fliomme un ascète et proclamer la terre une vallée de larmes, . > ki vie humaine une expiation, la vie rayonne; fleurit cl chante, - " c"f même dans les monastères; elle crée, dans l'abondnnce de ses ' / ' , forces, et l'art comme l'humanité est immortel. '''

Cet art religieux, avec sa phraséologie païenne, a tous les v ;/ procédés de l'art profane. L'imagination humaine, avec des aspirations infinies, n'a que des moyens bornés. L'imitation <? ç

est une de ses meilleures ressources. Il n'est pas un épisode de la Bible et de l'Evangile qui n'ait été imité par les légendes /«'"' *; et tout ce qu'elles purent prendre à l'histoire antique , aux contes arabes méme,ful approprié à la vie des saints.

L'imagination en imitant aime à varier et h surenchérir. Que de variantes gracieuses, naïves ou grossières, des récils de la Bible ne trouve-t-on pas dans la vie des saints?

La métaphore est un autre procédé artistique, et toute métaphore est prise au pied de la lettre par l'art naïf au berceau. Ainsi le baptême donne une vie nouvelle, l'homme baptisé renaît, et les légendes sont remplies de conversions, devenues des résurrections opérées par leurs saints héros. La conversion ou la pénitence guérit de l'aveuglement du péché, de l'obstination sourde du pécheur, du silence de la conscience : La métaphore attribua aux sainls la guérison des muets, des sourds et des aveugles.

Un des auteurs des Acta Sanctorum, le père Henschenius, dénonce ce faux principe qui a induit tant de monde en cireur, ce sont ces paroles.

» La coutume était répandue dans les Gaules, dit-il, et dans d'autres pays de représenter les sainls qui avaient été décapités, portant leur tête dans leurs mains devant leur poitrine, et le vulgaire crut que ces sainls avaient ramassé leur tôle après leur martyre et l'avaient portée au lieu où ils devaient êlre honorés. Ce miracle peut avoir eu lieu une fois on deux, mais, dès qu'on reconnaît le faux principe qui a induil tant de monde en erreur, on est en droit de ne plus l'admettre d'aucun saint dont les actes ne seraient, pas à l'abri de tout soupçon,

Le symbole est un autre procédé de l'art, qui aime à donner à l'idée une forme corporelle et des traits physiques : l'un des caractères les plus prononcé* des légendes est cette sorte de matérialisme qui personnifie toute chose. Ainsi, une mauvaise pensée devient un démon sous la figure d'une femme séduisante ou d'un bel adolescent; la vertu est un ange qui vous suit sans cesse; les ardeurs du remords deviennent les flammes

10 LES LÉGENDES CHRÉTIENNES

de l'enfer, et ii n'est pns jusqu'aux plus spirituelles aspirations de l'âme vers Dieu qui n'aient pris une forme toute physique que la naïveté a trop souvent portée à l'obscène, dans les mariages des saints avec la vierge ou des saintes avec le Christ.

Ainsi les légendes spirilualisles sont un art véritable, un art trop souvent matérialiste. Un grand événement avait frappé les esprits : la conversion des peuples. Il fait le fond de cette vaste littérature et la forme est donnée par la crédulité d'une époque naïve et par l'exaltation d'une foi inculte. ck L'esprit, le but des légendes était Ift but mftmi» Hp i*m»r : la . propagandejjnilosoj)hique^t morale, par l'exemple de In vin. I : ... ■■. j > < ■-/"" Oh voulait convertir les peuples et les entretenir dans le culte : r t.*' ;*' nouveau. On voulait présenter à des populations incultes des " ' ' .préceptes de religion et de morale. Les sermons ne pouvaient . « suffire; les missions, appuyées sur la force, n'entraînaient

que l'adhésion extérieure. On eut recours aux charmes de l'art, qui donne à l'idée la forme saisissante du récit, qui met les mœurs en scène et propose à l'imitation des hommes les modèles de l'homme. Et cet art atteignait en même temps un autre résultat, il fournissait aux esprits des aliments, des traditions, des récits, des lectures appropriés à leur état d'ignorance et de nature a remplacer leurs anciennes superstitions, leurs fables nationales, leurs souvenirs populaires, en les christianisant.

« Il s'ajps3ait dit Dom Pitra, en prenant contre les bollandistes la défense de ce que les légendes irlandaises ont de trop merveilleux ; il s'agissait d'arracher un peuple naïf et fort au magisme druidique. »

« Les légendes, dit M. Leroux de Lincy, ont été pour les chrétiens de ce temps ce que sont pour les orientaux les longs récits dont les Mille et une Nuits nous donnent un échantillon. »

Ce but fut atteint d'une manière naïve et grossière, comme l'époque. Pour propager l'idée chrétienne, on présenta aux peuples l'exemple des merveilleux effets de la foi, des dangers terribles du mépris du Dieu nouveau. Pour répandre l'idée morale , on n'inventa rien de mieux que de mettre en scène d'elfroyables punitions pour le moindre péché, et d'ineffables clémences, dos grâces infinies en faveur de la fidélité tenant

INTRODUCTION 1)U U1KIST1ANISME EX BELGIQUE.

lieu de verlu. Le lout, conlé avec crédulité, avec véracité, comme Hésiode et Homère disent l'intervention des dieux et des déesiésV Car, s'il dut y avoir du charlatanisme et de l'imposture dans une époque de prétendus miracles, ce ne sont pas ceux qui trompent qui écrivent les légendes, mais ceux qui croient, et il ne faut jamais oublier cette distinction, si bien établie par Schiller en faveur de l'art naïf des époques primitives.

Les avantages de la loi, tels que les légendes les mettent en scène, peuvent s'exprimer en deux mots, qui résument l'inlinie quantité assez monotone de celte catégorie de miracles: On ne disait pas seulement : Croyez et vous serez sauvés; on disait : Croyez et vous serez guéri, protégé, riche, heureux, dans ce monde et dans l'autre.

Une scène de la vie de saint Géry montre cet idéal sous uu jour particulier, bien digne de remarque. Le saint, qui vient d'être nommé évêque de Cambrai, fait son entrée solennelle dans sa ville épiscopale. La maison du comte se trouve sur son passage ; douze prisonniers condamnés à mort y attendaient le bourreau ; ils espèrent dans l'iulervention de levéque et ils la réclament, en poussant des cris de grâce à travers les barreaux de la meurtrière. L'évéque intercède en leur faveur; mais le comte, type du maître séculier et enorgueilli de su puissance mondaine, dit l'hagiographe, reste implacable et sourd. Alors, le saint s'adresse au roi des rois; il prie, et les portes du cachot s'ouvrent, les chaînes des prisonniers se détachent, et les malheureux se jettent aux genoux du ministre de Dieu, dont une parole est plus forte que les fers et les verrous des maîtres du monde.

Ainsi, à en croire ces récils qui passaient de chaire en chaire, de bouche en bouche, être chrétien, c'était se donner pour protecteur le clergé, le miracle, Dieu même, contre les puissants de la terre.

Le côté moral des légendes doit nous arrêter un instant. Deux points y sont à distinguer : le genre en lui-même et ce que comportait l'époque.

Quand on compare l'art religieux et l'art profane, on trouve en présence deux principes qui expliquent leur antagonisme

18 LES LÉGENDES CHKÉTIESNES.

pbilosopliique et moral el leurs deslinées diverses. L'un de ees principes est écrit dans des dogmes éphémères, l'autre est éternellement gravé dans le cœur de l'homme. L'art profane relève du cœur humain et lui demande son idéal, progressif £ a l - v comme lui, ses inspirations, le fond même de ses sujets, la

grandeur et la vie de ses œuvres. Son principe est l'homme '■ ^ ' avec toutes ses facultés, puissantes pour le bien comme pour

,m * *' le mal, et qu'il doit former au bien; son but est de faire seryt ^& ' v'r ^es? splendeurs du beau à répandre la conscience du juste

f (u cl le sentiment du vrai. L'art profane se fait l'auxiliaire des t l>i L[ progrès humains.

n^ lvU,v; \ La poésie religieuse part de Dieu, ne voit qu'en Dieu la

-..t*'4 source du bien, la règle de la vie, la loi des cœurs, l'arbitre des

ûmes. Ce n'est pas de la conscience éclairée qu'elle attend la vertu, de la générosité des cœurs bien nés qu'elle attend la ^ grandeur et le progrès moral. L'homme ne peut rien sans c -c> U. J^ku-^1 i l'inspiration d'un maître absolu, sans le caprice d'une grâce c / ù <t r->^- 1 qui a ses élus et ses réprouvés. L'art dévot se fait l'apôtre et

Me courtisan du despotisme céleste.

• . Lequel de ces deux genres de poésie est vraiment moral ?

Ai-je besoin de le dire? Mais, quand je vois la poésie mystique, dans lous les temps el sous tous les cultes, tendre à l'asservissement de la raison et du cœur, subjuguer , les âmes par les terreurs de la superstition, ou les détourner des vrais et difficiles devoirs du monde pour les pratiques les plus vaines ou les plus folles; quand je vois Dieu représenté comme un mailre fantasque, qui se joue des plus terribles supplices pour punir une seule pensée rebelle et qui se laisse prendre par les plus mesquines flatteries à sauver les plus grands criminels ; quand je vois les hautes idées de la responsabilité morale et f'V-i- w /**•'- ude la justice éternelle réduites à des contes ridicules : Ici, un \ ,.. > • - ^ moine tellement libertin qu'étant morTsûBitemeRt, le chapitre / • / n'ose l'enterrer dans le cimetière bénit; mais il se disait le

/ chevalier de la Vierge, et la Vierge le sauve par un miracle.

- - * V44 ' Là, une religieuse séduite s'évade du couvent avec le chapelain ; mais elle ne passait jamais devant la madone sans dire

ave, et la madone, reconnaissante, prend sa figure et occupe ' ; sa place au couvent pendant ses longues années de débauche, de sorte que, vieille et lasse du vice, elle peut rentrer au couvent sans scandale. Ailleurs, cVst un brigand auquel un éclair

INTRODUCTION DU CHRISTIANISME EN l)i;LCl«UE.

de repentir à l'heure de la mort ouvre le paradis ; un erroile, qui apprend cela d'un ange et qui raisonne assez juste , se trouve bien dupe d'avoir sacrifié toute une longue vie dans les macérations, et se demande où il ira, lui : En enfer, répond la voix d'en haut. Dieu le frappe sur celle mauvaise pensée pour l'en punir éternellement. Un autre meurt dans l'impénilcncc, mais il a tant d'éloquence qu'il gagne le paradis par un bon plaidoyer, excellente ressource pour les avocats. Ènfin, pour m'arrcler à un saint belge, saiut Médard délivre, par une simple prière, un voleur qu'il surprend en flagrant délit, au moment où des abeilles, qu'il a troublées pour perpétrer son crime, en faisaient justice. Quand je vois les devoirs de la famille sacrifiés, le mépris des liens du sang enseigné par le miracle, la vanilcl de la ^cience proclamée par le culte de ces panacées univer-j selles qu'on nomme les reliques et auxquelles on fait servir) les os des grands hommes, apôtres ou martyrs de l'humanité, et le lait de la vierge servant à ces cures merveilleuses ou offert aux saints, à saint Lambert de Maestricht entre autres, comme un avant-goût des délices du ciel, et conservé jusqu'à nos jours dans un reliquaire a Tongres ; alors, je crois vrai, jusle, utile de proclamer bien haut que, pour être civilisateur, l'arl doit être humain, que la poésie mystique est immorale et antisociale et qu'il n'est d'art véritablement grand, élevé, moral, que celui qui procède de la raison el de la conscience.

Hâlons-nous de le dire cependant. Si l'on se reporte à l'époque des légendes du moyen âge, du vue au xe siède, il n'est pas juste de les accuser d'immoralité. Platon veut que les arts donnent le modèle des bonnes mœurs et peignent les Dieux comme ils sont, et il gourmande Homère avec une grande hauteur d'idées pour les exemples de vices qu'il fait donner aux hommes par les Dieux. Platon « en disputant ainsi le prix à Homère » élevait l'idéal moral de son époque, mais il oubliait que le poêle n'avait pu prévoir les idées de l'avenir el qu'il a dû peindre les Dieux avec les couleurs de son temps. Ce qu'on a dit en faveur d'Homère est applicable aux légendes primitives. L'idéal grossier qu'elles présentent était à la portée de l'époque, et l'on peut dire qu'elles n'ont pas failli a leur but, tel que nous l'avons défini, et qu'elles donnèrent, aux. esprits iuculles du temps, un aliment moral de' nature à faire la transition de leurs anciennes fables a la religion nouvelle.

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LES LËUEMMK aiUÉTIKMNES.

Do beaux traits s'y rencontrent d'ailleurs, qui s'élèvent audessus de ce niveau grossier. J'ai déjà cité la clémence imposée au comte de Cambrai par l'autorité morale de son évéque. Plus d'une fois, comme dans une scène de la vie de Saint-Bavon, plus d'une lois, selon l'expression de M. Guizot, « au milieu d'un déluge de fables absurdes, la morale éclate avec un grand empire. »

On sait maintenant qu'avec l'appui canonique de nombreux conciles , dont quelques-uns vont jusqu'à excommunier les abbés qui affranchissent leurs serfs, les couvents ont exploité, étendu même (esclavage à leur profit. « Les chroniques, les actes des sainîs, les légendes miraculeuses, dit un mémoire couronné par l'académie de Belgique, ne nous parlent des serfs ecclésiastiques que pour attester avec une joie lugubre leur nombre toujours croissant. » (XVI.)

Quel esprit différent apparaît dans le récit du biographe de saint Bavon.

t Tn jour, Bavon rencontre un homme revenant de l'exil, qu'il avait vendu lorsqu'il était encore dans la vie du siècle. A cette vue, le saint éclate en lamentations et gémit d'avoir commis un si grand crime. Aussitôt, il va à cet homme, tombe à ses genoux et lui dit : C'est moi qui t'ai vendu, lié de courroies; oublie le mal que je t'ai fait et accorde-moi une grâce, pour le crime que j'ai commis contre toi, frappe-moi de verges, je t'en conjure, rase-moi la tête comme à un voleur, lie-moi de chaînes les pieds et les mains et mène-moi en prison. Si tu le tais, la clémence divine m'accordera ma grâce peut-être. Alors, l'homme tombe aux pieds de saint Bavon et déclare qu'il n'osera jamais faire cela à son maître. Mais l'homme de Dieu était très-éloquent, il le persuada enfin de lui accorder sa demande. Vaincu par ses prières, contraint et protestant encore, le serf fit ce qui lui était ordonné. *

Cet idéal, présenté aux hommes du vu* et du viuc siècle, est beau, mais la vérité est tout autre. La vérité est cette joie lugubre que donne aux couvenls le nombre croissant de leurs , serfs; la vérité est la vengeance qui couvait au cœur des victimes et qui devait déchaîner, au premier signai des Normands, une révolution servilc. La vérité est que ces fleurs exhalant un parfum suave, étaient comme étouffées sous l'ivraie des superstitions et sous les mauvaises herbes d'une morale grossière. Mais l'art au moins avait compris son but et rempli son devoir.

INTRODUCTION 1>1 CHItlSl IAMSME EN BELGIQUE. 21

Excusables pour l'époque, compréhensibles dans le crépuscule de l'ignorance, ces fables devaient, dans des temps plus éclairés, comme au temps de Platon les adultères des Dieux d'Homère, prendre un caractère d'immoralité. Déjà, lorsqu'aux \nv et xnr siècles, l'Eglise les recueillit et y ajouta de non- w" vclles fables, pour lesopposer aux romans de la Table Ronde, elles formaient un contraste blessant avec l'idéal d'honneur «t d'amour des trouvères. Celte littérature mystique dont Gautier de Coinsy est icrpocle* dans ses Miracles de la Z7 ■ierge, et Jacques de Voragine le compilateur, dans sa Légende dorée, celte littérature dévote ne peut supporter la comparai- ^ son. La poésie chevaleresque est déjà trop humaine pour ne; y? ^ pas être la condamnation de l'art mystique. ^'lu '

Deux catégories de ces légendes ont eu une destinée glo- ^ rieuse.

Le vaste cycle des visions de l'enfer et du paradis, d'abord légendaire et moral, bientôt satirique, auquel ont pris part plusieurs de nos trouvères, comme Bauduin de Gondé et Marie de Lille, aboutit à la Divine comédie. Mais Dante est plutôt un poète politique qu'un poète dévot; il est gibelin, il élève cX</< ^ bien haut le devoir social; au lieu de quêter pour les cou- *-> "*\ vents, il fustige les moines; au lieu de servir l'Eglise, il mau dit ses richesses, condamne le pouvoir temporel et met des '»•;•/ *^,/" papes en enfer et des païens en paradis. Son poëme est comme l'Iliade de la liberté italienne.

Une autre légende roule sur la recherche du paradis terrestre. Saint Brandan se met en mer avec des moines pour le retrouver; il découvre d'abord le paradis des oiseaux, les ancêtres des oiseaux d'Armide, dit Chateaubriand ; il est assailli par un griffon et mille monstres, les ancêtres de l'Adamaslor du Camoens. II aborde, enfin, au paradis, qu'il trouve désert; des anges lui prédisent que l'Eden retrouvera sa fertilité lorsque les hommes allieront la vertu à la foi.

Celte légende eut un autre résultat : Elle eut une influence réelle sur les explorations maritimes; la découverte de l'île de saint Brandan fut longtemps le rêve des navigateurs espagnols; la possession en est réglée d'avance entre souverains, le traité d'Evora la comprend dans la cession que le Portugal fait îi la Castille ; les cartes géographiques marquent sa place vers les bouches du Gange. Vasco de Gama dit qu'il a

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failli la rencontrer, et Colomb appuyait de rêves fantastiques ses éludes et ses intuitions scientifiques.

Ainsi, la recherche du paradis de la théocratie amène la découverte d'un monde qui doit être le monde de la liberté.

Christophe Colomb, Dante, Camoens : la puissance de l'art est tellement grande que le génie artistique frappe les sujets religieux de son cachet humain, et nous pouvons répéter, avec l'autorité de deux grands poètes, que l'art doit être humain , sous peine d'être dangereux ou stérile, nul ou immoral.*?

Les légendes ont eu une autre destinée dans notre pays : L'œuvre des bollandistes appartient à la Belgique. Préparée par le père Kosweyd, coordonnée par Bolland dont elle porte le nom, formée par Henschenius, achevée à demi par Papebrock, suspendue par la révolution française; reprise, aux frais du gouvernement belge, après 1830, cette reuaissance des légendes est autant historique que religieuse. Une critique relative y règne, et, quand je me représente l'immense quantité de manuscrits recueillis dans toute l'Europe, les textes utiles à l'histoire rassemblés, collationnés, publiés, la chronologie des temps obscurs débrouillée et des questions historiques recevant des lumières inattendues ; quand j'entends te père Henschenius, dans les paroles que j'ai citées, mettre à nu les faux principes des fables religieuses, quand j'entends le père Cuperus dénoncer aux chrétiens, « cette démangeaison puérile, pour ne pas dire impie, des hommes du vulgaire, de composer des légendes pour satisfaire à l'avidité du peuple ignorant »; quand je vois enlin des imprimeurs protestants du xvmesiècle, les Blaeu, accepter l'impression éesActa Sanctorum, et l'Inquisition d'Espagne les frapper de proscription pendant vingt années, je crois, toute réserve faite, que l'histoire littéraire doit regarder celte gigantesque entreprise, imaginée et conduite par des Belges, comme faisant honneur à la Belgique.

Mais la carrière des légendes ne devait s'arrêter ni à ces gloires profanes de la poésie, ni à ces volumineux recueils latins, bien plus utiles à l'histoire qu'à l'Eglise et plus consultés des savants que des fidèles. En aucun temps, l'art dévôl ne semble vouloir se résigner à laisser à leur place

ténébreuse, à leur époque d'ignorance, ces rêves de l'enfance de l'esprit humain.

La Légende dorée, les Fleurs des Saints n'ont pas cessé d'être offertes aux croyants comme des aliments de morale et de vertu, comme si l'esprit humain pouvait s'en tenir encore aux fables du moyen âge, comme si la morale et l'art en étaient encore réduits à ces types grossiers.

Aujourd'hui même, que l'on se plaint si haut et avec une certaine raison de 1 immoralité des romans, de la corruption du théâtre ; aujourd'hui que l'art profane semble l'école de l'adultère ou du demi-monde; pendant que les penseurs cherchent les principes de salut, que les moralistes étudient les conditions morales de l'art, que les poètes essaient les chants d'un idéal meilleur; que fait l'Eglise contre les plaies de la corruption et les menaces de décadence? L'Eglise reprend sa double tradition : elle pousse le pouvoir contre la raison libre et elle distille les venins du mysticisme. Qui le croirait? A l'époque de la science a la portée de tous et du néo-christianisme, en plein xixe siècle, l'Eglise ne trouve rien de mieux contre l'art profane qui s'égare , que l'art du moyen âge avec ses fables surannées. Aux romans de l'adultère, elle oppose les hymens mystiques des saints avec la Vierge, des saintes avec le Christ; au théâtre corrompu, elle oppose les folies de la croix de saint François et les niaiseries de sainle Elisabeth ; aux faibles œuvres du réalisme, elle oppose les chefs-d'œuvre du mysticisme.

C'est toute une renaissance systématique. Depuis longtemps, les écrivains chrétiens sérieux avaient reculé devant cette mythologie. Les hagiographes même étaient trop près de Voltaire, pour oser revenir à saint François. Fleury, dans sa préface de l'Histoire du christianisme, avait établi les règles de la critique historique et réclamé leur application h l'histoire de l'Eglise, au nom des intérêts de la religion elle-même. Lannoy et Tillemont, suivis de Baillel, avaient disposé les esprits à cette « antipathie pour le merveilleux, » comme dit Dom Guéranger. Louis Racine avait voulu connaître ces légendes, et les Miraclesdela Vierge, de Gauthier de Coinsy, lui avaient paru si absurdes qu'il en avait fait le sujet d'une dissertation lue â l'Académie des inscriptions, et l'Académie, dans son rapporl, avait déclaré ces eo ni es « aussi contraires à la religion qu'au

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bon sens. » Vous avez entendu les premiers bollandistcs. Ghcsquière, l'auteur des Acta sanclorum Belgii^ suit leurs traces, et l'école des Van Espen pousse plus loin encore.

« Toute la chrétienté, s'écrie avec amertume Dom Guéranger, s'entendait pour supprimer le merveilleux de la vie des saints. »

C'était se méprendre étrangement sur les traditions de l'Eglise. Après la révolution française, les légendes reparaissent avec les miracles. On traduit les mystiques et on les imite; la vie des saints refleurit, avec la vie de la Vierge, leur reine. Les savants, les évêques, les abbés, les Monlalcrabert, les Dom Pitra, les Lacordaire, les Dom Gnérnnger reproduisent à l'envi les chefs-d'œuvre du merveilleux.

« L'impulsion vient du ciel ï dit Dom Guéranger, dans la » préface de sa traduction des Actes des Martyrs . C'est la » véritable vie des saints qu'il est enfin donné aux fidèles » d'aujourd'hui de voir et d'entendre. Notre siècle ne verra » réimprimer ni Baillet, ni Mesanguy ; en revanche, la Fleur » des Saints, si chère a nos pères, reparait pour ranimer » chez leurs descendants celte piélé naïve et franche qui les » rendit si forts et si fidèles. »

La renaissance est complète, et le travail ne se borne pas aux documents historiques, aux œuvres des maîtres, destinées à quelques érudits ; il s'étend aux masses, se met à la portée de tous les esprits et de toutes les bourses. De grandes imprimeries, à Tours, h Lille, a Tournai, sont organisées pour répandre le merveilleux à bon marché, dans des millions de petits romans catholiques pour tous les âges, pour toutes les occasions, et les écoles et les familles sont infestées de ces publications qui, au dire d'un ministre catholique belge, ne tendent à rien moins qu'a former des générations de crétins.

Ce fait n'appartient pas seulement à notre époque ni au catholicisme. Il est général. Suivons l'histoire. Déjà, après Alexandre et après César, on remarque une recrudescence du merveilleux païen. Constantin détruit le paganisme, et il décrète l'efficacité des miracles. Saint Dominique prêche le massacre des Albigeois et il offre aux populations terrifiées l'invention miraculeuse du chapelet. Le fondateur des ordres inquisiteurs est l'ami de saint François, le fondateur dos ordres mendiants.

ces nids du mysticisme. Philippe II et Charles 1\, en écrasant l'hérésie, promulguent la croyance aux sorciers, et les bourreaux du duc d'Albe ont pour héritiers les moines exorcistes. L edit de Nantes est révoqué dans le sang, et Marie a la Coque épouse Jésus-Christ ; le culte du Sacré-Cœur est fondé. Port- Royal est persécuté, les Provinciales sont brûlées, et le gallicanisme doit lutter contre de nouveaux mystiques. Aujourd'hui même, après la Restauration, nous avons vu la Croix de Minié, labarum nouveau, consacrant la Terreur- Blanche, et les miracles de la sœur Palrocinio, servant Don Carlos. Sur les ruines de la révolution de février et de Home bombardée, nous avons vu exulter toutes sortes de miracles et proclamer le dogme de la Conception Immaculée.

Tel est le dernier enseignement qui ressort de l'étude de l'art mystique : En pénétrant au fond des choses, on trouve là un des plus dangereux instruments de l'asservissement des peuples. Chaque fois que la raison prend ses droits, que l'art profane, son organe sublime, s'empare de l'éducation du monde; chaque fois, le mysticisme réagit, complice du despotisme; les sirènes du merveilleux chantent pour égarer l'esprit humain et le rejeter dans les chaînes. Chaque fois que la liberté est vaincue, que la force tient sous ses pieds la civilisation qui râle ensanglantée ; chaque fois, le surnaturel offre aux Ames fatiguées la coupe d'opium. La violence, impuissante par elle-même , soulèverait la révolte ; car le breuvage de la défaite est trop amer; mais la superstition vient à son aide, elle énerve les vaincus, et l'assoupissement des âmes garantit la servitude. Ainsi, la poésie mystique est comme une fleur vénéneuse qui croit sur les ruines de la liberté.

Il est des saints, beaucoup de saints, qui sont de grands hommes historiques, des apôtres de l'humanité ; et les légendes ont été écrites en vue de moraliser un peuple inculte, par des œuvres à sa portée. Ce sont comme les contes de fée de l'enfance des peuples. Et voilà qu'on fait servir la vie des saints et les légendes naïves des hommes de foi et de morale, a énerver l'humanité, à l'Age où elle doit sortir de tutelle, et à prolonger de quelques heures troublées le règne du despotisme:

La Belgique libre et civilisée ne se laissera pas délourner

i« LÉGENDES CHRETIENNES.

de ses nobles devoirs du gouvernement de soi-même par celle légion (Je sauterelles. Non! Au x' siècle, les Belges, colonisés au christianisme, ne furent pas tellement séduits par les charmes des légendes, qu'ils n'aient secoué le joug politique des couvents à la première invasion normande. Au xvne siècle , les Belges, écrasés par les soldats de Philippe II, ne furent pas tellement énervés par les moines d'Albert et d'Isa-

u/v* Ljm I ^u ''s n a'ent donné un père au jansénisme, créé l'école

• { ^ .. { libérale de Van Espen et sôurt a toutes les lumières de la

i / - - France de Monlesquieu et de Diderot. La Belgique du xix'siè-

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T'' \ v*,' / cher un art énervant de donner à un peuple qui veut rester

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