COUR DE PHILIPPE D'ALSACE ET DE BAUDUIN LE COURAGEUX
(fin du douzième siècle)
Messieurs,
« La commune de Gand, flère de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de sa population, donne à Philippe d'Alsace, à ses propres frais, deux fois dix mille hommes, tous habitués à manier les armes. Après, vient la commune d'Ypres, non moins renommée, dont le peuple est célèbre par la teinture de la laine, et qui fournit deux légions à cette guerre terrible. La puissante Arras, ville plus antique, remplie de richesses, avide de gain, envoie des secours au comte avec d'autant plus de zèle qu'elle est la principale ville de Flandre et la résidence du gouvernement. Au milieu de tant de fracas, Bruges ne manque pas non plus d'assister le comte, Bruges riche de ses grains, de ses prairies et du port qui l'avoisine. Damme aussi renforce nos ennemis selon ses ressources. Après toutes ces villes, Lille déploie également ses armes et ce n'est pas pour envoyer à la guerre un petit nombre de phalanges, Lille, ville agréable qui se pare de ses marchands somptueux, Lille qui fait briller dans les pays étrangers les draps qu'elle a teints et qui en rapporte les richesses dont elle s'enorgueillit... Le peuple
2ui vénère Saint-Omer, lié par serment au parti du comte, lui onne également plusieurs milliers de jeunes gens, pleins de vaillance. Hesdin, Gravelines, Bapaume et Douai, Douai, ville riche et puissante par ses armes, remplie de citoyens célèbres... envoient chacune des bataillons de combattants... Mais pour-
quoi m'arrêterais-je à désigner chaque ville? La Flandre entière lance spontanément à la guerre ses belliqueux enfants...
« La Flandre abonde en richesses variées et en toute sorte de biens. Sa population... est sobre au boire et au manger, facile, expansive, brillante par ses vêtements, d'une taille élevée, d'une grande beauté de forme... Le pays est couvert de petites rivières, guéables et poissonneuses, et traversé de fleuves. Ses champs l'enrichissent de grains, ses navires de marchandises, ses troupeaux de lait, son gros bétail de beurre, et la mer de poissons. »
C'est en ces termes que le chapelain de Philippe Auguste, dans un poème latin en l'honneur du roi de France, trace le tableau de la Flandre sous Philippe d'Alsace. Guillaume le Breton aurait pu étendre l'élpge au Hainaut, qui se leva aussi contre l'ambition de Philippe Auguste. Bauduin V, dit le Courageux, descendait de Charlemagne; il avait épousé la sœur de Philippe d'Alsace, et devait lui succéder en Flandre. Philippe d'Alsace avait hérité du Vermandois, Bauduin devait hériter du marquisat de Namur. Philippe d'Alsace avait été tuteur de Philippe Auguste et régent de France ; Bauduin avait fait du jeune roi son gendre. L'alliance des deux comtes les rendit un moment les arbitres de la France, et, lors qu'en 1186 les querelles qui troublèrent un instant leur bonne entente furent terminées, ainsi que la guerre qu'ils avaient d'abord portée de commun accord en France, Bauduin profita de la paix pour marier son fils, âgé de treize ans, à la jeune et belle Marie de Champagne. Les noces furent célébrées avec une grande pompe. Le comte de Flandre et le roi de France assistèrent aux fêtes splendides données à Valénciennes. Le jeune époux de Marie de Champagne devait devenir empereur de Constantinople.
Ces deux cours de Flandre et déHainaut brillaient également par les lettres. L'abbé de Bonne-Espérance, Philippe de Harveng, écrivant à Philippe d'Alsace, de Philippe à Philippe, comme il disait familièrement, le félicite de son éducation littéraire :
« La science n'est pas l'apanage exclusif de l'homme d'Église. Quand un prince peut se dérober au tumulte des affaires ou des combats, il doit s'étudier dans quelque livre comme dans un miroir... Le prince qui possède une âme aussi haute que sa dignité, aime à lire ou à écouter de sages préceptes. Pour vous, que ne devez- vous pas à vos parents de ce qu'ils vous ont fait instruire dès l'enfance dans les belles lettres! »
Bauduin V suivait les mêmes traditions, qui remontaient en Flandre à Robert le Frison « illustre par les lettres autant que par les combats, » dit Guibert de Nogent, et en Hainaut à Bauduin IV et à Adèle de Hainaut qui elle-même était poète.
« Bauduin V, dit Jacques de Guyse, était suffisamment versé dans la grammaire, la rhétorique et surtout dans la poésie. Il savait presque par cœur le Traité de la Consolation de Boèce, ainsi que plusieurs autres ouvrages, et le plus souvent sa mémoire lui tenait lieu de livres. »
Transportons-nous donc en esprit dans une de ces cours brillantes, à Bruges, à Arras ou à Saint-Omer, à Valenciennes, à Hons ou à Beaumont. Suivez-moi par la pensée à une de ces fêtes splendides auxquelles assistaient des rois et des empereurs et qui rassemblaient une nombreuse chevalerie dans ces métropoles industrielles de la Flandre ou dans ces opulentes cités du Hainaut, « ce pays si doux, si courtois, et si aimable, » comme dira Froissart. Sans nous arrêter aux somptueux festins, deux choses étaient indispensables à la solennité : le tournoi des chevaliers et les chants du trouvère.
Mais avant d'écouter les poètes, voyons un peu l'époque. Pour juger ce qu'ils vont chanter, sachons à qui leurs chansons s'adressent.
% Celte époque conservait des mœurs brutales; la violence, si naïvement peinte par les chansons de gestes, régnait encore; ces farouches barons se jouaient de la vie et de l'honneur avec un sans façon barbare.
Un jour, devant Saint-Jean d'Acre, Richard Cœur-de-Lion a a envie de porc. Le porc manquait ; son cuisinier, qui connaît la colère du roi, fait tuer un jeune prisonnier sarrasin et le sert au roi en guise de porc. Richard le trouve si bon qu'il veut en manger la tête. En voyant une tête d'homme, le roi se prend à rire. « Nous ne craindrons plus la famine, s'écrie-t-il, puisque les Sarrasins sont si succulents. » La ville prise, il reçoit à sa table les ambassadeurs de Saladin qui viennent traiter du rachat des prisonniers; il fait servir à chacun d'eux la tête d'un noble prisonnier avec un écriteau portant son nom, et il donne l'exemple en en mangeant une. Puis, il fait tuer les prisonniers au nombre de 60,000 disent les uns, de 5,000, de 12,000, disent
les autres. Il est bon de dire que Richard avait de pieuses raisons pour cela : Saladin refusait de lui donner la vraie croix.
Voilà ce que racontent les chroniqueurs, ce que chantent les poètes; mais le récit est sans doute embelli par la poésie. Voici de l'histoire : un jour de l'an de grâce 1175, Philippe d'Alsace, revenant de Caen à Saint-Omer, entre dans l'appartement de sa femme, sans se faire annoncer. Il y trouve un jeune chevalier, appartenant aux plus grandes familles de Flandre et d'Artois, Gauthier des Fontaines. Pris de rage, il fait saisir le page, le fait fustiger, puis fait pendre par les pieds, au dessus d'un cloaque, la victime de sa jalousie. Ce fait rappelle un épisode du roman en prose de Perceval; est-ce le roman qui a inspiré le comte de Flandre ou le romancier qui a imité une scène de l'histoire? On ne sait; mais ce double récit pe'int bien les mœurs du temps.
Les chansons de gestes historiques retraçaient ces violences, chantaient ces exploits, en y ajoutant quelques sentiments supérieurs de justice et d'humanité, et l'Église réagissait par ses trêves de Dieu et essayait de rejeter sur l'Orient ces passions farouches. C'est alors qu'un réformateur plus puissant et plus charmant se lève et chante des mœurs meilleures. A toutes ces barbaries : le meurtre dans les tournois, le rapt ou l'adultère dans les familles, la violence ou les rapines dans la société,— la poésie qui renaît oppose le modèle de l'honneur et de l'amour. Elle parle à ces fiers barons de ce qu'ils aiment : des combats* des aventures, des belles ; mais pour leur montrer comment on respecte les vaincus, comment on protège les faibles, comment on se bat en chevalier, comment on aime en homme. Les sermons ne seraient pas écoutés, la répression serait impossible contre ces maîtres du monde, les croisades ne faisaient qu'exciter, en les satisfaisant, ces appétits grossiers. Le véritable apôtre de l'adoucissement des mœurs au moyen âge est le roman de chevalerie.
C'est à la cour de Philippe d'Alsace et de Bauduin V qu'on peut placer le siège de cet apostolat littéraire. C'est là que vécut, que brilla le plus grand poète de chevalerie. Nos provinces remplissaient déjà le monde de leur opulente industrie, de leurs libertés communales. Ce poète va le remplir de poésie et d'amour.
Voyez. Par une belle matinée de printemps, par une douce
soirée d'été, sous les ombrages de Wienendale, sous les grands chênes de fieaumont, ou, l'hiver, dans les vastes salles des palais de Bruges ou de Valenciennes, à la demande d'ÉHsabeth de Vermandois, comtesse de Flandre, de Marguerite d'Alsace, comtesse de Hainaut, ou de la jeune Marie de Champagne, le poète se lève, l'œil inspiré, la voix émue. Il lit en s'accompagnant de la lyre, il lit de3 vers et la rime répète son harmonie à chaque ligne de huit syllabes. L'auditoire est suspendu à ses paroles, car il le transporte dans un domaine magique de gloire et d'amour; il lit, et l'on croit voir le vrai chevalier, type de l'amant, champion de la faiblesse et de la beauté, parcourir le monde, au service des opprimés, lutter de vaillance et de générosité avec les plus braves et les plus nobles, et conquérir la plus belle par la fidélité et l'héroïsme; et l'auditoire s'émeut, s'exalte, s'attendrit, et applaudit au poète de l'idéal !
Ces romans sont les romans de la Table Ronde, et ce poète s'appelait Chrestien de Troyes.
Suivons-le dans ces conférences poétiques de la fin du douzième siècle.
Voici d'abord le chevalier Érec. Le bonheur du mariage lui a fait oublier la chevalerie. Au premier reproche de ses pairs et de son épouse, il part, seul avec elle, et s'expose sous ses yeux à mille dangers. Un jour il est blessé et s'évanouit. Énide, sa femme, le croit mort et ne veut pas lui survivre, lorsqu'un baron, type des mauvaises mœurs que le poète s'efforce d'extirper, passe avec ses hommes d'armes, emporte le cadavre et force sa veuve à l'épouser. La bière d'Érec est placée au milieu de la salle du festin de noces. Énide s'indigne et résiste. Le baron la frappe : elle obéira. Tout à coup Érec se réveille, saisit une épée, rassemble ses forces, et d'un coup terrible abat la tête du chevalier félon.
Puis, c'est Yvain, le chevalier au lion. Le poète nous mène en Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, près de la fontaine de Barentoh. Cette forêt est une forêt druidique où des prêtres farouches, dans des sacrifices sanglants, conjuraient les éléments et les peuples contre Rome ; mais ce passé est oublié. Plus tard, le clergé catholique viendra en procession à cette fontaine en temps de sécheresse, et il suffira de répandre un peu d'eau sur le perron pour obtenir du ciel une pluie abondante; mais ceci est encore dans l'avenir. Pour le poète, la légende n'est plus
druidique et n'est pas encore catholique, elle est chevaleresque. Ce n'est ni une tempête politique, ni une pluie miraculeuse que le héros cherche à la fontaine, c'est un combat. La tempête qu'il soulève en troublant l'eau est un défi de prouesse. Un chevalier accourt au bruit et le provocateur trouve avec qui rompre une lance.
Alors, le poète conte aux belles dames comment Yvain tue le défenseur du château, comment il assiste à ses funérailles qui coûtent cher, dit en passant le trouvère railleur; comment il devient amoureux de la veuve, « que rien ne peut conforter », comment il se plaint en beaux vers que son chagrin lui fasse négliger une beauté que Dieu fit de sa main nue, comment enfin il plaide si bien que, la première semaine de son veuvage, elle consent à l'épouser, « pour sa fontaine défendre. —
Et le mort est tout oublié. »
Cependant Yvain ne tarde pas à reprendre le cours de ses aventures, en promettant à son épouse de revenir auprès d'elle à un jour fixé. Mais il oublie sa promesse avec autant de facilité qu'elle a oublié son premier mari. Alors, écoutez une aventure et comme quoi une jeune fille vient à la cour, accuser Yvain de félonie et lui annoncer qu'il est tombé en disgrâce auprès de sa Dame. A cette nouvelle, le chevalier désespéré perd la tête, court la forêt, est guéri de sa folie par trois jeunes filles qui ont besoin d'un défenseur, recommence à guerroyer, suivi d'un lion qu'il a sauvé d'un serpent, et fait, sous le nom de chevalier au lion, mainte et mainte prouesse, dont la renommée parvient à son épouse, qui espère en cet inconnu glorieux un vengeur; enfin, las de sa disgrâce, fort de cette gloire nouvelle, il se décide à recommencer le défi de la fontaine, force sa femme sans défenseur à implorer l'appui du chevalier au lion, qui n'est autre que le provocateur lui-même et son époux. La reconnaissance amène le pardon. Yvain est amnistié, pour son courage :
Ne se souvient de nul ennui, dit le poète.
Ouvrons un autre roman : Gligès, et nous voilà devant Roméo et Juliette, au douzième siècle. Gligès aime Fénice, que son oncle l'empereur de Constantinople épouse malgré elle. Mais la jeune héroïne, grâce à un charme, se garde vierge pour celui qu'elle aime. Après de longues aventures, où Gligès se jette pour essayer d'oublier sa dame et dont la renommée ne fait qu'accroître l'amour de la fausse impératrice, les deux amoureux prennent une résolution suprême ; ils ont recours au philtre de Juliette. La ruse va réussir, lorsque trois médecins de Salerne passent à la cour, déclarent que l'impératrice n'est qu'endormie, s'engagent à la guérir et la soumettent à d'horribles épreuves pour l'éveiller. L'héroïne se laisse battre jusqu'au sang, se laisse verser du plomb bouillant dans la main, sans que la douleur lui arrache un geste qui perdrait son espérance. Sauvés par ce courage, les deux amants vivent heureux. A la fin pourtant, ils sont découverts et poursuivis ; mais l'empereur meurt à temps pour leur rendre la liberté avec le trône.
Cependant l'émotion redouble, les chevaliers s'agitent, les yeux des nobles dames vont se mouiller. Le poète chante les chagrins du cœur et trempe ses vers dans les larmes de la passion vraie. Il raconte les amours de Lancelot et plus d'une Françoise de Rimini rêve à de douces faiblesses.
Je traduirai en français moderne. Mais ce sera seulement pour rajeunir la langue. Sauf quelques longueurs, le poète n'a pas besoin d'interprète, et je risque au contraire de le défigurer en y touchant. J'ai conservé sa forme autant que possible, et si vous remarquez un manque de grâce, ou quelque recherche, ou .un lieu commun moderne, vous n'en accuserez que le trajducteur.
Cette fois, c'est à Marie de Champagne que le poète s'adresse :
Puisque Madame de Champagne Veut que j'emprunte à la Bretagne Un conte de bons chevaliers, Je l'entreprendrai volontiers ; Car je suis sien de corps et d'âme.
Sans plus d'éloge de ma dame.
Je commence. Un autre voudrait Chanter sa louange, il dirait, Et je viendrais en témoignage, Qu'elle domine sans partage
Toutes les femmes de son temps Gomme un doux parfum de printemps.
Je ne suis pas celui qui donne Tant d'éloges à sa patrone.
Dirai-je ce que chacun sent :
Qu elle est pareille au diamant Qui vaut cent perles souveraines, Que, comtesse, elle vaut des reines?
Je n'en dirai rien, sur ma foi ; N'est-ce donc pas vrai, malgré moi?
Mais je dis à ma protectrice Que sa volonté créatrice Fit plus pour ce roman nouveau Que tout l'effort de mon cerveau.
Or donc, Ghrestien vous interprète Le chevalier de la Gharette.
Le sujet, le sens et le goût, La comtesse lui donna tout, Et le trouvère n'y met guère Que sa volonté de bien faire.-
Ce compliment n'est-il pas adroitement tourné, mesdames, pour un poète du douzième siècle?
Le type du chevalier varie ici. Son amour est illégitime. Laucelot, le fier pupille de la fée Viviane, aime l'épouse du roi Arthur lui-même, la belle Genièvre. La reine ayant été conquise dans un combat et emmenée en otage, Lancelot au désespoir court à sa recherche. Il est à pied ; il rencontre une charrette, le conducteur qu'il interroge lui promet que, s'il veut y monter, il trouvera bientôt la reine. Or, cette charrette, dit le poète, était un pilori ambulant et servait à l'exécution des malfaiteurs, si bien que c'était une honte d'y monter et que Ton se signait à son passage : la charrette du bourreau enfin. La raison remontre tout cela à l'amoureux, la raison veut le dissuader de monter sur ce pilori.
La raison, qui n'est pas l'amour, Lui dit qu'il maudira ce jour.
La raison qu'il ne peut comprendre L'exhorte à ne rien entreprendre Dont il ait honte ou déshonneur; Mais sur les lèvres, non au cœur Est la raison qui prêche et blâme, Et l'amour est au fond de l'âme.
L'amour presse, ordonne à grand cri Qu'il monte sur le pilori ! Qu'importent le blâme et la honte?
Amour le commande, il y monte.
Je passe les aventures et les batailles. Lancelot délivre la reine, mais une tache est sur son nom : il a été vu sur la charrette du déshonneur ! Quand il se présente devant elle, la femme aimée, qui dans ces romans est toujours la conscience vivante du chevalier, refuse de le voir. L'amant au désespoir, quitte la cour, et bientôt le bruit de sa mort s'y répand. A cette nouvelle, l'amour de Genièvre éclate, et sa passion n'a plus rien qui la contienne :
Tel deuil a de sa cruauté Qu'elle en perd toute sa beauté.
« 0 malheureuse, se dit-elle, A tout instant je me rappelle Son retour à la cour du roi, Quand mon ami vint devant moi, Que j'aurais dû lui faire féte Et que je détournai la tête Sans l'écouter ! Oh ! lorsqu'ainsi Je le repoussai sans merci, J'étais folle, Dieu me pardonne !
Non! j'étais cruelle et félonne !
Je l'ai tué, sans cœur, sans foi !
Souriant, il venait à moi, Il comptait me trouver joyeuse, Reconnaissante, gracieuse, Et je ne voulus pas le voir !
Il en est mort de désespoir !
C'est moi, c'est moi qui l'assassine 1 Ah ! si, du moins, bonté divine, Une fois avant son trépas Je l'avais pressé dans mes bras !
Ce dernier regret est d'une grande vérité de passion.
Puisqu'il est mort, je dois le suivre!
Honte à moi, si je pouvais vivre!
Que me sert la vie aujourd'hui?
A quoi? mais à pleurer sur lui!
Qu'il eût trouvé douce, adorable Ma peine, hélas ! irréparable !
Oui, mieux vaut pleurer que mourir, Mieux vaut pour mon ami souffrir, Garder sa mémoire chérie, Porter son deuil toute ma vie, Souffrir regret toujours nouveau Que me reposer au tombeau!
Cependant Lancelot, vous l'avez deviné, n'est pas mort, et Genièvre pourra le presser dans ses bras. Que de fois n'a-t-on pas dû demander au poète le récit de leur première entrevue*
Genièvre va au devant du chevalier, elle le fait asseoir auprès d'elle, ils causent.
La matière ne leur faillait, Amour assez leur en baillait.
Ils s'expliquent. Lancelot approuve la reine d'être sévère sur l'honneur de son chevalier, il demande un pardon qui n'est pas refusé. Je traduis encore et ce sera un peu long, c'est le charmant défaut des amours.
« Dame, fait-il, je vous rends grâce, Mais je ne puis à cette place Tout dire ce que je voudrais; Volontiers je vous parlerais Plus à loisir, s'il pouvais être. »
Alors la reine, une fenêtre Lui montre de l'œil, non du doigt.
Trait charmant.
Et dit : « Venez jusques à moi
Dans la nuit à cette fenêtre,
Quand dormiront valets et maître.
Je serai dedans, vous dehors.
Les barreaux sont serrés et forts,
On me garde d'un œil sévère;
Nous ne nous approcherons guère
Que de la voix ou de la main.
Mais s'il vous plaît, jusqu'à demain,
J'y demeurerai pour vous plaire ;
Aux regards sachez vous soustraire. » — -
Lancelot part la joie au cœur,
Il oublie, au sein du bonheur,
ET DE BAUDOIN LE COURAGEUX. Il
Sa peine et sa mésaventure.
Mais la nuit tarde, le jour dure,
Le jour lutte et ne veut plier,
Ce jour lui semble un an entier 1
Enfin la nuit a la victoire
Et met tout sous sa cape noire.
Lancelot se dit épuisé,
Tant de fatigues l'ont brisé !
Il veut du repos, il se couche ;
Mais, quand on le croit sur sa couche»
Il se lève et ne se plaint point
De voir que nul astre ne point,
Et qu'en la maison tout entière
11 ne reste aucune lumière.
Le héros trouve la reine à la fenêtre, mais après les premiers élans de bonheur, Lancelot souffre d'être ainsi séparé d'elle, et tous deux maudissent les barreaux de fer. Ah! si la reine y consent, les barreaux ne l'arrêteront pas. — Ils sont durs à plier et forts à rompre, dit la reine, qui oublie sa précaution. Mais l'amant répond :
Dame, dit-il, point ne vous chaille.
Il n'est fer ni grille qui vaille.
Rien, hors vous, ne peut m'empécher Que de vous je puisse approcher.
La tendre et respectueuse parole d'amour !
Si votre volonté l'octroie Toute m'est ouverte la voie ; Mais, daine, si vous me blâmez, Les chemins me seront fermés, Je n'entrerais pour rien au monde.
La reine est désarmée par tant de respect. Ce n'est pas moi qui vous retient, dit-elle, et déjà Lancelot est à ses genoux, et le conteur s'arrête.
Il leur advint un bonheur tel Que n'en eut jamais nul mortel.
Mais je garderai le mystère Sur ces choses que l'on doit taire, Car le bonheur le plus parfait Est celui que le conteur tait.
Dans les noces d'Érec et d'Énide, le poète avait été un peu plus loin, sans cesser d'être chaste, car l'amour qu'il avait à peindre était légitime.
L'épouse devient moins rigide, Bientôt plus rien ne l'intimide, Quoi qu'il voulût, elle cédait; Avant qu'il fît jour, elle avait Perdu le doux nom de pucelle; Au matin fut dame nouvelle.
Jamais le poète du douzième siècle n'abandonne cette naïveté pudique de l'invention, ni cette chasteté d'expression qui le distinguent entre tous.
Mais un autre roman nous réclame.
Les amours de Tristan et cFYseut rappellent les plus vives émotions du cœur. Tristan, chargé par le roi Marc, son oncle, d'aller demander pour lui la belle Yseut en mariage, l'obtient et la ramène à la cour. En route, ils boivent par erreur un breuvage d'amour destiné au roi, et les voilà liés d'une chaîne éternelle. Le noble chevalier oublie les combats, oublie le devoir, pour la gente dame. A côté de cette passion invincible, de ces deux caractères, modèles de sensibilité, victimes de l'amour, le poète a placé le roi Marc, emporté, mais bon ; violent et jaloux, mais crédule et confiant; plein d'une naïve bonne foi et de généreuses faiblesses, cœur facile à tromper et débordant de clémence. Si l'amour d'Yseut était volontairement coupable, ce type de mari trompé pourrait être ridicule et serait immoral. Cet amour est l'effet d'un charme; il expose les amants à mille épreuves et ne les rend heureux qu'au prix de mille souffrances; le sentiment moral l'exige. Mais Ton peut sympathiser avec leurs peines, et ce que leur coûte un instant de bonheur nous intéresse. Dix fois, ils échappent à la mort, car leur faute est involontaire. Ils échappent, grâce non seulement au courage du héros et au mérite de la reine, idole du peuple; mais aussi, grâce au caractère du roi qui toujours recule dans le doute et cède à la bonté ; et ce caractère est possible, vrai et touchant, aussi touchant dans ses alternatives de colère et de faiblesse, de vengeance et de pardon, que les amants dans leurs épreuves, leurs repentirs et leurs fautes. Ainsi le poète est parvenu à
harmoniser ces trois personnages, ces passions ennemies, et l'on peut s'intéresser tout à la fois à ces trois victimes d'un philtre d'amour.
Une petite scène peint cette situation avec un art délicat. Je l'ai abrégée.
Tristan et Yseut, fugitifs, échappés au bûcher, dorment dans la forêt :
Leur couche était sur l'herbe verte, Yseut de feuilles l'a couverte, Elle en arrange un lit épais, Et tout d'abord s'y couche en paix.
Tristan entre eux pose sa lame Qui veille à l'honneur de sa dame; Ils restent vêtus, et l'amant La tient sur son cœur tendrement.
Un si vif amour les rassemble!
Vent ne souffle, feuille ne tremble, Un rameau sur Yseut descend; Ils s'endorment en s'embrassant.
Or, écoutez une aventure.
Tant qu'ils dorment sur la verdure, Un forestier vient à passer, Les voit et court les dénoncer.
Tristan dort auprès de sa mie.
Le roi s'arme et court, ô furie. Us ne peuvent plus s'échapper, Il tient le glaive, il va frapper !
Mais quand il voit Yseut vêtue, Quand il voit entre eux l'arme nue :
« Dieu, dit-il, que faire aujourd'hui?
Pourquoi l'épée entre elle et lui ?
Le crime ainsi point ne conspire.
Us dorment, je ne puis l'occire, Et si j'éveille ce dormeur, L'un de nous mourra. Sur l'honneur, Non, partons, dit le bon monarque, Mais en leur laissant quelque marque, Pour qu'ils sachent bien au réveil Que j'eus pitié de leur sommeil. »
Et le roi, ému, désarmé, change d'anneau avec Yseut, de glaive avec Tristan et les laisse dormir. Un rêve les réveille. Yseut voit à son doigt l'anneau de son époux. Tristan saisit son
glaive, c'est celui du roi. Les amants ont échappé à un danger de mort.
Remarquez l'habileté des transitions de notre poète. Est-il rien de gracieux comme ce vers : « Tristan dort auprès de sa mie. »
Un autre danger avait déjà menacé les fugitifs et avait servi au poète à montrer sa délicatesse d'idée et de forme.
Le chien de Tristan était attaché et n'avait pu le suivre. Il devient triste, refuse le boire et le manger, excite la pitié de tout le monde et l'admiration du roi. Mais les barons, jaloux de Tristan, s'avisent d'exploiter les bons instincts d'Husdant contre les fugitifs et le roi met en liberté le chien, qui se jette aussitôt, avec des cris de joie, sur les traces de son maître.
Tristan était avec la reine Dans un épais taillis de chêne; Il s'effraie, il bande son arc.
Husdarit vient, suivi du roi Marc Sans doute, et leur mort est certaine.
Mais ils se sont cachés à peine Que, courant, criant, haletant, Le chien roule aux pieds de Tristan, Court vers Yseut, gémit, aboie, Ne sait comment montrer sa joie, Va de Tristan à Gouvernai (1), Et court faire fête au cheval.
Tristan s'émeut : « C'est notre perte 1 Dit-il, ma trace est découverte. »
Il ne reste qu'une seule ressource aux fugitifs, c'est de tuer le chien. Tristan y songe, Yseut lui demande grâce. Elle a entendu dire qu'on pouvait exercer un chien à rester muet, même en chasse, et Tristan commence aussitôt :
Et Tristan au bois va chasser ; Il vise un daim que son trait frappe : Le sang jaillit, et le chien jappe ; Le daim ensanglanté s'enfuit ; Le chien en criant le poursuit,
De ses cris tout le bois résonne.
Tristan le saisit et lui donne
De grands coups ; le chien détourné
L'interroge, l'œil étonné;
Il se tait; que faut-il qu'il fasse?
Voilà qu'il a perdu la trace !
Tristan le remet en chemin,
Husdant d'abord reste incertain,
Puis il court, jappant de plus belle,
Et la leçon se renouvelle.
Or, Tristan si bien le dressa
Qu'un mois à peine se passa
Que, dans l'eau, sur l'herbe ou la glace,
Le chien muet suivait la trace,
Et que l'intelligent limier,
Sans un cri forçait le gibier.
Voilà par quels épisodes le poète embellit son œuvre et fait aimer ses héros.
Cependant, le charme ne doit durer que trois ans, ses effets s'arrêtent et les amants sont rendus à la raison. Que fait le poète? Vont-ils avoir horreur de leur crime, s'accuser l'un l'autre, se quereller, se séparer après s'être profané l'esprit et le cœur dans leurs plus tendres souvenirs, après des scènes de dépit, de reproche et d'aigreur dont Y Adolphe de Benjamin Constant présente un saisissant tableau, grand et moral spectacle? Non! Cette chute est naturelle pour les amours coupables, ce retour des choses mauvaises est vrai pour les âmes corrompues. Mais, dans le cœur de nos héros, l'amour n'est pas volontairement criminel, il subsiste en s'épurant; échappé à la tyrannie du philtre, il s'épanouit dans la liberté, s'élève avec le repentir et prend un charme mélancolique nouveau. Tristan et Yseut se sont trop aimés pour pouvoir cesser de s'aimer jamais ! C'est là une idée de génie. Il devait bien comprendre le cœur humain, le poète qui la conçut et l'exécuta, et quelle émotion devait remplir l'auditoire quand le trouvère se levait pour chanter la séparation de Tristan et d'Yseut.
Encore une citation, et elle sera longue, messieurs. J'ai ouï dire qu'un artiste du Théâtre Français, le vieux Prévost, si je ne me trompe, devait, dans un rôle de vieillard, raconter une longue histoire. Il n'y avait qu'une voix dans les répétitions : le public n'écoutera pas jusqu'au bout. Prévost dit à l'auteur : Permettez-
moi d'ajouter quelques mots au début et j'espère faire passer le reste. A la représentation, le bon vieillard, avant de commencer l'effrayante tirade, dit : Ce sera un peu long! et il le dit avec une telle bonhomie qu'il fut écouté. Je ne puis espérer ce succès pour le poète que j'interprète, mais j'espère que la vérité, la grâce, l'émotion, tout ce qui vient de lui vous fera oublier le traducteur et écouter patiemment cette dernière kyrielle de vers.
Le charme est donc expiré :
Tristan repentant se lamente :
« Mon Dieu, quel destin me tourmente !
J'aurai perdu trois ans entiers
Loin des cours, loin des chevaliers ;
Je suis banni de ma patrie,
J'ai quitté la chevalerie
Et je languis, précipité
Dans la peine et l'oisiveté.
Ah ! sans ce poison qui dévore,
Mon oncle m'aimerait encore!
Je devrais être en cour de roi
Et cent damoiseaux avec moi
Qui me serviraient de leurs armes!
Je devrais, bravant les alarmes,
Chercher, dans les lointains climats
Les aventures des combats.
Combien je plains la noble reine
Qui dort dans le bois sous le chêne,
Et qui devrait marcher toujours
Dans l'or, la soie et le velours !
C'est pour moi qu'elle est en disgrâce.
Ah ! vers le ciel je crierai grâce
Pour qu'à mon oncle désormais
Je laisse son épouse en paix. »
Yseut se lamente de son côté :
Yseut partage sa tristesse :
« Las! qu'ai-je fait de ma jeunesse?
Je suis reine et j'en perds le nom...
Un philtre a troublé ma raison.
Je vis au bois comme une serve ; 11 n'est personne qui me serve, Lorsque les filles de seigneur Devraient tenir à grand honneur
ET DE MUnUlN LE COURAGEUX.
De se presser sur mon passage Et de me rendre leur hommage, Et moi je les protégerais, En bon lieu je les marierais.
Ami Tristan, dans quel servage Nous jeta l'amoureux breuvage! »
« Gente reine, lui répond-il, Nos jours se fanent dans l'exil!
Si par un conseil efficace Près du roi je rentrais en grâce Et au'il voulut tout oublier, Il nest baron ni chevalier Qui jamais osât, chère dame, Sur nos amours jeter le blâme Sans me trouver sur son chemin Pour vous défendre, épée en main.
Si le roi me faisait la grâce Que dans votre cour je restasse Je le servirais, sur l'honneur, Gomme mon oncle et mon seigneur.
Mais s'il vous reprend et m'exile.
Je m'en irai loin de cette lie, Suivi de mon seul écuyer, Pour un autre roi guerroyer; J'irai servir un autre maître; Mais, en quel lieu que je pusse être, Je ne pourrais vous oublier, Je serais votre chevalier; Et jamais je n'eusse en ma vie Voulu vous quitter, gente amie, Sans ce long et cruel émoi Que vous avez souffert pour moi.
Pour moi vous cessez d'être reine.
Quand vous pourriez, en souveraine Près du roi trôner â la cour, Belle, sans ce poison d'amour. »
Ils vont consulter un ermite qui demande au roi leur grâce. Le roi pardonne, et reprend la reine; il garderait Tristan, mais la cour murmure : Tristan ira en exil. La séparation va briser le cœur des amants. Tristan pleure, il demande à Yseut son anneau. Il lui fait promettre de ne rien refuser au messager qui en sera porteur. Yseut lui demande son chien de chasse qu'Us ont appris à chasser sans aboyer et qui a partagé tous leurs dangers. Le roi arrive et les amants se rapprochent encore. La séparation qui les affligeait de loin, de près les effraie.
« Tristan ! écoute ! un dernier mot!
Sur le sage conseil du prêtre, Tu me rends au roi Marc, mon maître.
Mais, je t'en prie, ô doux ami.
Ne quitte pas ce pays-ci Avant de voir, m ayant rendue, Comment le roi m'aura reçue.
Quand tu m'auras remise au roi, Reste dans la forêt pour moi.
C'est moi, ton amour, qui t'implore, Reste dans la forêt encore, Tu peux y rester sans ennui :
Nous y dormîmes mainte nuit !
Me reprocherez-vous ces citations trop longues peut-être? Non, vous avez noté trop de traits délicats, et vous vous souvenez que ces romans ont été lus dans cette même ville sans doute, il y a plus de six siècles, et qu'ils ont intéressé et ému, en prose et vers, plusieurs générations de nos ancêtres.
Ces amours étaient illégitimes, ils ne pouvaient rester impunis. Lancelot ne peut conquérir le Graal, et tombe misérablement. Genièvre meurt pénitente dans un monastère. Une version en prose du roman de Tristan fait frapper le héros par le roi jaloux qui le surprend dans un rendez-vous. Après cet acte de colère, le roi, fidèle à son caractèrer-s'attendrit sur son neveu et lui permet de voir Yseut une dernière fois avant de mourir. Le dénoûment de la version du poème qui nous reste est autre. Tristan pour combattre son amour, a épousé, en exil, la fille d'un prince. Blessé dans un combat, il envoie à Yseut son anneau et l'appelle à son lit de mort. Yseut n'hésite point. Mais l'épouse de Tristan est jalouse, elle annonce au mourant qu'Yseut a refusé. Tristan meurt. Yseut n'arrive que pour couvrir son cadavre de baisers et mourir à ses côtés.
Yoilà comment les poètes chantaient l'amour au douzième siècle. Mais le roman ne s'est pas arrêté là. Après les simples aventures et les amours légitimes, après les luttes et les souffrances de la passion coupable, les poètes ont abordé des sujets layant une portée qu'on peut appeler philosophique. J'en citerai deux : l'un est Perceval le Gallois, écrit pour Philippe d'Alsace et complété pour la fille de Bauduin de Constantinople, Jeanne de Flandre. Mais ce poème a plus de quarante mille et quelquefois plus de soixante mille vers. Je ne puis en aborder l'analyse.
Son sujet peut s'exprimer en quelques mots : c'est la recherche de la perfection humaine et comme l'épopée de l'idéal. L'autre est un tout petit poème du même Chrestien de Troyes : Guillaume d'Angleterre.
L'idée qui ressort de ce roman, j'hésite à l'exprimer aussitôt, vous penseriez que je prête au poète du douzième siècle les sentiments de notre époque. « Un apôtre des idées nouvelles n'eût rien inventé de mieux, » dit un écrivain français (M. Tarbé), en parlant d'un des traits du poème, et il aurait pu le dire avec autant de raison du fond de l'œuvre. Jugez-en.
Guillaume, roi d'Angleterre, a signalé les premières années de son règne par des spoliations et des injustices. Quand la mesure est comble et qu'il croit jouir en paix de son royaume, une vision vengeresse le poursuit, lui criant au milieu du tonnerre et des éclairs :
Roi, va en exil 1
Guillaume terrifié consulte son chapelain, qui lui répond : Je ne sais si cet avis vient du ciel,
Mais je sais bien que vous tenez Mainte chose où droit vous n'avez.
Et il lui conseille de faire crier par tout te royaume qu'il est prêt à rendre à chacun ce qui lui est dû :
Ne retenez aucun castel. :
Le roi restitue tout ce qu'il a usurpé ; mais la voix terrible n'est pas apaisée : Va en exil ! lui crie-t-elle encore. Nouveau conseil du chapelain, qui n'oublie pas sa chapelle :
Partager votre or, votre argent, Partagez à la pauvre gent, Aux maisons-Dieu et aux églises; Là sont les aumônes bien mises.
Guillaume obéit, mais la voix crie et menace toujours. Dieu a condamné à l'exil le mauvais roi !
A la troisième vision, le doute n'est plus possible et le roi se
soumet. Mais queva-t-il faire en exil? Va-t-il, comme les chevaliers en disgrâce d'amour, courir les aventures, s'illustrer dans les tournois, conquérir un grand nom au service d'une bonne cause, mériter le trône par une gloire périlleuse et utile? L'esprit des romans de chevalerie le voudrait ainsi. Le poète a pensé autrement. Pour toute prouesse, le roi devient valet d'un marchand.
A peine évadé de son palais, Guillaume est assailli de mille accidents qui le séparent de sa femme. Les animaux mêmes se tournent contre lui. La reine vient de lui donner deux fils jumeaux, nés au seuil de l'exil; un loup emporte un des enfants, des marchands s'emparent de la reine et de l'autre enfant. Un aigle ravit au roi sa bourse. Séparé des siens, repoussé des hommes, dépouillé de tout, le roi est prêt à l'expiation. Alors, un marchand prend à son service le roi Guillaume, qui est devenu Gui le manant.
« Or, dis-moi, Gui, que sais-tu faire?
Sauras-tu l'eau de mon puits traire, Sauras-tu mes chevaux torcher Et mes anguilles écorcher? Sauras-tu mes oiseaux larder?
Sauras-tu ma maison garder, Et la tenir toujours bien nette?
Sauras-tu mener ma charrette? »
« Sire, fait Gui, je n'ai refus De tout ce faire et encor plus !
Donc, ajoute le poète :
En lieu de valet, sert le roi Très volontiers chez le bourgeois.
Telles sont les prouesses réservées au roi d'Angleterre. Les barons féodaux croyaient à l'impunité de la force, et voilà qu'un poète va de châteaux en châteaux leur annoncer que les monarques eux-mêmes sont soumis à la loi du remords, et chanter un roi qui rachète ses crimes en Rabaissant au rang de ces manants qu'ils foulent aux pieds. Non , je ne me trompe pas quand je vois dans les romans du douzième siècle la mission civilisatrice du poète!
Le roi monte vite en grade dans la domesticité du bourgeois, et quand le marchand a vu par une longue expérience quel homme loyal et utile il a pris à son service, il lui propose de faire le commerce pour son compte; son maître lui prêtera quatre livres d'or sans intérêt.
Or un jour il rappelle à lui,
Puis il lui dit : « S'il te plaît, Gui,
Je te prêterai volontiers
Quatre livres de mes deniers
Pour aller gagner et aquerre
En Flandres ou en Angleterre;
Et je n'en veux ma part avoir,
Mais tu me rendras mon avoir ,
Et le gain sera tout pour toi ;
Et, si tu gagnais devers toi
Deux cents marcs d'argent de conquét,
Je n'en prendrais nul intérêt. »
Après vingt ans de labeur obscur, un dernier sacrifice complète l'expiation. Le roi est allé faire négoce en Angleterre, il y est reconnu de son neveu qui occupe son trône et qui veut le lui rendre. Guillaume refuse et cette épreuve est la dernière. Alors tout change et la nature se charge encore d'exécuter les décrets du ciel. Un orage égare le vaisseau de Gui et le fait échouer dans le pays où il retrouvera sa femme et ses enfants. La nature a donné le signal , le développement des caractères fera le reste. Guillaume, pardonné de Dieu, reprend petit à petit son caractère de roi. Au milieu d'un festin qui lui est offert et où sa femme ne le reconnaît pas , il voit de beaux chiens de chasse et tombe dans une profonde rêverie; il croit entendre les cris des chiens, il croit voir le gibier, il se croit lui-même à la chasse : la chasse, ce plaisir de roi. A ce symptôme, son épouse s'émeut, le reconnaît et lui offre une belle chasse pour le lendemain. Car elle est presque reine de ce pays dont le prince veut l'épouser. Avant que Guillaume n'entre en chasse, elle lui recommande de ne pas pénétrer sur le territoire voisin où sont ses ennemis. Gui promet. Mais est-ce qu'un roi s'arrête quand il poursuit le cerf? Guillaume ne connaît pas de frontière, et ce nouveau trait de son caractère royal qui reparaît, lui fait retrouver ses fils.
Deux officiers du comte voisin arrêtent cet imprudent chasseurs et lui crient :
Trop avez vécu, rendez vous !
Le roi demande la vie avec orgueil et menace. Les officiers s'étonnent :
Quoi donc? vassal, de quel'manière?
Est-ce menace avec prière ?
Le roi répond :
Ne frappez point, respectez-moi,
Car vous auriez tué un roi.
— Un roi ! — Certes. — D'où? — D'Angleterre ?
Gui menacé s'est relevé roi! Il a repris tout l'orgueil de sa couronne. Ce beau trait de caractère et les explications qu'il amène lui font reconnaître dans les deux officiers ses deux enfants nés au premier jour de l'exil.
Berthe aux grands pieds, dans le roman du trouvère brabançon, Adenet le roi, pour se défendre d'une violence à sa pudeur, oublie qu'elle a juré de cacher son rang et s'écrie : Je suis reine de France.
Cbrestien de Troyes avait fait dire longtemps auparavant à Oui le marchand : Je suis roi d'Angleterre !
On reconnaît ici ce grand art qui consiste à faire sortir les péripéties, non du hasard d'événements faciles à inventer, mais des mouvements du cœur et des traits de caractère, difficiles à peindre.
Tel est ce roman de chevalerie. Je m'étonnerais d'y rencontrer de telles conceptions, si je ne connaissais l'état de nos communes au moyen âge, leur noble esprit d'industrie, leurs idées contre l'usure et le sentiment démocratique des guildes et des métiers. C'est l'esprit de la bourgeoisie industrieuse et libre qui domine ce petit poème. La réhabilitation du crime par le travail en est l'idée-mère. Le poète y essaie le premier chant d'une chevalerie nouvelle, d'une chevalerie qui a fait la grandeur de nos communes et qui, après bien des siècles, reste en-
core aujourd'hui l'unique salut de la société, le véritable honneur des peuples, la seule vraie aristocratie : le travail.
Nous pouvons déjà nous faire une idée de ces conférences poétiques de la fin du douzième siècle, dans les cours de Hainaut et de Flandre. Ces romans se distinguent par le fond et par la forme. Les chansons historiques, épopée naissante, employaient le vers de dix et quelquefois de douze syllabes, rarement les rimes suivies, plus souvent des couplets de vingt, trente, quarante rimes semblables. Les romanciers nouveaux préférèrent le vers de huit syllabes, à rimes suivies deux à deux, vers au pied leste, à l'allure légère, qui permet tous les tons à la fantaisie et que devaient manier si bien La Fontaine, Gresset et Voltaire. Ce genre, en effet, n'a pas le ton grandiose, le récit large et vigoureux de l'épopée. Il prend les mouvements vifs et faciles du conte, il aime à passer d'un ton à l'autre avec une aisance variée. C'est plutôt Ovide que Virgile, ce n'est pas Homère, c'est Arioste.
Le fond de ces poèmes diffère davantage encore : les chants historiques mettent bien en scène les rencontres des jeunes filles et des chevaliers, les mariages, les combats suscités par la rivalité des amants ou la vengeance des époux. Ils ne font pas chanter le cœur humain. Les romans de la Table Ronde font plus que peindre les relations de la vie, ils créent le sentiment, ils font chanter et pleurer les passions, ils ajoutent à la lyre des trouvères une corde d'or : l'amour.
Les chansons de gestes connaissent les instincts généreux, montrent des types de courage et d'honneur, peignent l'histoire et les mœurs, telles qu'elles sont, avec leurs côtés humains, avec leurs barbaries. Les romans de chevalerie représentent plutôt l'homme tel qu'il devrait être; ce qui y reste de l'histoire est dominé par la légende ; ce qui y reste des mœurs du temps est dominé par le type du cœur humain. L'époque y est représentée par tout ce qu'elle peut rêver de plus noble et de plus tendre. Los rêves de l'époque sont aussi de l'époque, la grande erreur des réalistes est d'oublier cela. — Rêves, si l'on veut ! utopie, je l'accorde ! mais le rêve des âmes généreuses ! mais l'utopie du perfectionnement humain et de l'adoucissement des mœurs ; car, de tout temps, l'idéal sera le phare du progrès !
Reportons-nous aux mœurs du temps; rappelons-nous seu-
lernent la crudité d'idée et d'expression de certains fabliaux qu se récitaient cependant dans les cours, de certains mystères qu'on représentait cependant dans les églises; comparons à cette grossièreté du style, répondant à la grossièreté des mœurs, à ces licences des trouvères, acceptées par leur auditoire, comparons la délicatesse, la grâce, la pudeur que le romancier de l'idéal prête à ses scènes d'amour, et nous comprendrons la portée de son œuvre.
Se taire sur des choses qui sont dans tous les cœurs, condamner et maudire des passions imposées par la nature, quelle inutile sagesse et quelle morale vaine ! ce n'est ni de l'art, ni de l'apostolat. Mais aborder hardiment tout ce qui remue l'homme dans ses sens et dans son cœur, pour opposer à des mœurs brutales, brutalement peintes, un modèle de noblesse et de pudeur, pour prêter même à l'adultère tant de candeur dans la passion, tant de chasteté dans l'abandon, c'était se montrer à la fois artiste et moralisateur, c'était purifier des passions que nul ne supprimera, c'était parler au sens pour élever l'âme.
Une des grandes difficultés d'un art qui n'est pas un sermon, et qui doit plaire pour moraliser, sera toujours de remuer les fibres du cœur sans franchir les limites du beau moral. Le roman de chevalerie n'a pas manqué à ce but, et ses types sont vrais encore aujourd'hui. Bien des choses vieillisssent dans l'art, les romans se fanent vite, on ne peut plus s'intéresser aux tournois et aux aventures chevaleresques ; mais ce qui dure, ce qui reste beau, ce qui est vraiment grand, c'est le cœur humain.
En résumé, le poète de Philippe d'Alsace et de Marie deChampagne apporta dans la poésie du moyen âge un genre nouveau : le roman en vers ; dans la peinture de l'amour, des couleurs nouvelles : le sentiment; dans les mœurs de l'époque, une vivifiante lumière : l'idéal.
L'idéal cependant n'est pas sans présenter bien des dangers. Que de fois ses hymnes n'ont-ils pas été pour les âmes et pour les nations le chant de la Syrène? Un chef-d'œuvre a personnifié les dangers de la chevalerie, dans un type aussi immortel que Lancelot, Tristan et Perceval : Don Quichotte! MaisCervantès ne s'attaquait qu'aux défauts de cette littérature et aux folies de sa décadence. Les qualités des premières œuvres : le culte de la femme, le respect des vaincus, la générosité dans les
combats et la pudeur dans l'amour, ne sont pas matière à parodie, et cet apostolat des poètes n'a pas été sans utilité au moyen âge. Les mœurs s'adoucirent peu à peu et les chroniqueurs en signalent d'heureux effets sur les comtes de Hainaut eux-mêmes. Jacques de Guyse prête à Bauduin V un discours aux pairs du pays, plein de généreux sentiments sur l'honneur, et Gislebert fait l'éloge de la fidélité conjugale de Bauduin VI :
« L'époux de Marie de Champagne, dit-il, quoique jeune chevalier, vécut chaste, méprisa toute autre femme que la sienne, l'aima d'un amour fervent et se contenta de son épouse. — Ge qui est rare aujourd'hui, ajoute naïvement le chroniqueur. »
Cet époux fidèle monta sur le trône de Constantinople et ce grand souvenir historique nous signale un autre danger de la chevalerie. L'idéal du héros a produit plus de croisés que de Dons Quichottes. Gervantès porta le dernier coup à une littérature dégénérée. Mais combien les esprits généreux du moyen âge n'auraient-ils pas eu besoin d'un chef-d'œuvre qui leur dénonçât les dangers de la croisade ! La croisade — malgré des résultats indirects que je ne veux pas nier — ne donna que trop souvent prise aux criminels projets de l'ambition. Pendant que les chevaliers couraient à la terre sainte, les Machiavels accaparaient la richesse et la puissance, envahissaient le sol sacré de la patrie.
Philippe d'Alsace et Bauduin le Courageux avaient tenu en échec l'ambition naissante de Philippe-Auguste. La diversion des croisades livra nos belles provinces à ce roi fourbe et violent qui n'eut d'auguste que le nom , et que son peuple luimême appelait Philippe le Borgne. Philippe d'Alsace étant mort de la peste devant Saint-Jean-d'Acre, aussitôt le roi de France s'enfuit de la croisade comme un transfuge, pour se jeter sur laFlandre comme un larron, la Flandre, domaine de son tuteur et héritage de son beau-frère. Le roi abandonne le poste du chrétien pour les expéditions du corsaire et du parjure. Je dis parjure et j'en ai le droit, car tous les souverains avaient solennellement juré de respecter les domaines des croisés pendant leur absence. Heureusement, Baudouin V n'avait pas pris la croix, il fut prévenu à temps par son chroniqueur Gislebert et le guet-apens de l'invasion fut déjoué.
Bauduin VI, qui succéda bientôt à son père en Hainaut et en Flandre, se laissa prendre à la gloire de faire chevalerie pour le tombeau du Christ. Il conquit un trône, mais cette grande gloire servit les projets de nos ennemis. Marie de Champagne avait voulu le suivre; elle venait de mettre au monde sa seconde fille; à peine délivrée, elle part pour l'Orient, arrive à Ptolemais, y apprend la prise de Constantinople, et meurt, de joie disent les chroniqueurs, et de fatigue, ont-ils soin d'ajouter pour être vrais. La jeune mère laissait deux orphelines sous la griffe du roi de France. Philippe-Auguste avait déjà répudié Isabelle de Hainaut; il va s'emparer en trahison des deux filles de Bauduin, et se jeter comme un loup sur ses provinces. Vous connaissez les malheurs de celte époque et de cette famille; leur cause première est cette croisade illustre qui fit d'un comte de Hainaut et de Flandre un sublime empereur. La grande solennité du 16 mai 1204 dans la basilique de Sainte- Sophie, prépare le grand désastre du 27 juillet 1214 dans les plaines de Flandre, et à ce cri de joie et d'orgueil : Bauduin est empereur de Constantinople, j'entends un terrible écho qui répond : La patrie est vaincue à Bouvines!
Ainsi, toutes ces splendeurs chevaleresques, tous ces rêves d'idéal, toute cette poésie charmante s'éclipsèrent devant les effroyables réalités de l'ambition et du crime. Tout ce qu'il y avait de grand, de généreux, de confiant dans les âmes, fut exploité, trompé, pris au piège, foulé aux pieds par le parjure et la conquête! Quelle indignation, ces trahisons et ces violences ne devaient-elles pas jeter au cœur des poètes qui chantaient l'honneur! Quesne de Béthune maudira la défection de Philippe-Auguste. Le Roman du Renard recevra de nouvelles branches pour flageller tous les machiavels. Poètes de l'amour, place aux muses vengeresses! Place aux mâles indignations qui font les beaux vers ! A nous les tribuns et les satiriques ! A nous l'épée de Léonidas, la lyre de Tyrtée et le fouet de Juvénal. Ce n'est plus l'honneur, l'amour, l'idéal qu'il faut chanter! il faut maudire les despotes et venger la patrie!
Ce devoir ne sera pas négligé. Mais cette époque n'oubliera pas cependant la poésie de l'amour, le roman de l'idéal qu'elle a vu passer comme un rayon du printemps entre deux nuages : cette littérature était acquise à l'esprit humain. Les œuvres inachevées comme le Lancelot vont être terminées; d'autres,
comme Percevais seront augmentées, complétées, délayées sans fin. Toutes seront imitées, recopiées, refaites, traduites, mises en prose, et passeront de langue en langue, de main en main, pendant plusieurs siècles; et, à la première aube de paix, les filles de Marie de Champagne verront cet astre se lever encore sur la patrie. Car l'ambition passe, flétrie et vaincue; le crime trouve des juges et des vengeurs; mais la poésie, soit qu'elle chante l'idéal, soit qu'elle flagelle le crime, la poésie, comme l'amour, est éternelle!