DUCS DE LORRAINE IT DE BRJIIANT
Messieurs,
Ne sont que trois matières à tout homme entendant : De France, de Bretagne et de Rome la grand.
Ainsi, Jean Bodel d'Arras, en commençant son long poème, la Chanson des Saxons , divise l'épopée de la langue d'oïl en trois branches principales : le cycle antique, le cycle breton de la Table Ronde, le cycle des rois et des pairs de France.
JLe poète ajoute :
Et de ces trois matières nule n'est ressemblant : l<es contes de Bretagne sont vains et sont plaisants, Ceux de Rome sont sages et de sens apprenant, Ceux de France sont vrais.
Le cycle antique, qualifié de savant, n'est pas sans intérêt, mais il Je cède de beaucoup aux deux autres. Jamais les trouvères Be se préoccupent de la vérité de temps ni de lieu ; Grecs, Romains, Français, Bretons, leurs héros sont toujours des chevaliers; quelque loin sur la carte ou dans l'histoire qu'ils transportent la scène , ils peignent leur époque et leur pays. Mais plus ils s'éloignent, plus le contraste apparaît. Que Théo-
doric ait eu douze pairs comme le roi Arthur, que Charlemagne aille à la croisade comme Godefroid de Bouillon, l'illusion épique ne s'en offense qu'à demi dans une époque naïve. Mais la licence ne se borne pas là. Il faut voir Alexandre le Grand adoubé chevalier, il faut entendre Aristote lui conseiller d'élire douze pairs de Grèce, il faut assister aux funérailles de César avec des moines portant croix et eau bénite, pour comprendre jusqu'où peut aller l'anachronisme , quand les trouvères chantent Rome la Grant Ce cycle, auquel ont participé deux poètes nés dans nos provinces, Jean le Nivelois ou le Nevelois et Gui de Cambrai, reproduit les mêmes mœurs, les mêmes combats, les mêmes aventures, sans avoir l'intérêt historique des chansons de gestes, ni l'attrait romanesque des contes de la Table Ronde. Je ne m'y arrêterai pas.
Jean Bodel n'apprécie pas à leur juste valeur les fictions de la Table Ronde, qui pouvaient être agréables sans être vaines. Il caractérise mieux les autres poèmes : « Ceux de France sont vrais. » Ce vrai n'est pas la vérité de la chronique, c'est la vérité pittoresque des mœurs de l'époque. De ces deux cycles l'un a les allures larges, le ton sonore de la poésie héroïque. L'autre, les grâces faciles, le ton varié du poème romanesque, et pour les distinguer, autant qu'il est possible, en deux mots : l'un rappelle Homère, l'autre Arioste.
De ces deux genres différents procèdent deux nouvelles séries de poèmes de longue haleine : le cycle des croisades, qui étend la chanson de gestes à des événements historiques nouveaux, — et les romans en vers qui continuent à chanter les passions et les aventures, sans les rattacher à la Table Ronde.
Les chansons de gestes historiques que je veux continuer à étudier aujourd'hui, exigent une subdivision. Un trouvère l'a essayée. Bertram de Bar, en commençant son Girart de Viane, divise les chansons de France en trois branches : celle des rois de France, celle de Doon de Mayence, celle de Garin de Montglave; et les critiques qui admettent cette division la généralisent en comprenant dans la première branche les rois franks et leurs vassaux immédiats de l'Ile de France, dans la seconde, les pairs du nord, dans la troisième, les pairs du midi. Cette division présente un danger : elle peut faire croire à une diversité de traditions pour le fond du sujet, ou d'origine pour les héros, quand tout y est frank et par conséquent originaire du
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nord. Roland est né dans le pays de Liège , Ogier de Dannemarche ou l'Ardenais, est un Frank ; l'un et l'autre entrent dans la première branche. Mais Guillaume d'Orange, le héros principal des chansons dites du midi, n'est pa3 moins un Frank, fidèle à la race de Gharlemagne. Un savant français , M. Barrois, constate que le nom germanique des héros, les traditions historiques et la linguistique s'accordent à prouver que la patrie de ces traditions est le royaume des Franks, c'est à dire la Belgique et les Àrdennes. Ce savant va plus loin, il suppose même que ces sujets ont été traités tout d'abord en langue germanique :
a Les traditions des Franks d'abord en théostique, dit-il, furent répétées par les Gallo-Belges dans leur idiome wallon, et lorsque, au onzième siècle, l'écriture intervint, la cour de nos princes ayant passé des bords du Rhin et de la Meuse sur ceux de l'Oise et de la Seine, le roman septentrional y était acclimaté. »
Le fond de toute tradition est l'histoire. Les traditions des chansons de gestes procèdent de l'histoire mérovingienne, sur laquelle se greffe l'histoire des temps carlovingiens.
Ce qui domine dans les chansons de gestes, c'est la lutte des Franks vainqueurs entre eux, et les guerres de partis pour ou contre ce qu'on a appelé plus tard la couronne de France. Les deux changements de dynastie ne s'étaient pas faits sans résistance; on sait que de précautions et de cérémonies, contraires aux usages des Franks, Pépin de Herstal dut employer pour donner à son pouvoir réel le nom de royauté. La chute des carlovingiens souleva de plus grandes difficultés, car la différence des races s'y ajoutait et les Franks disparaissaient devant un comte de Paris. Cette double opposition se confondit dans la tradition. S'il fallait diviser les épopées frankes, la geste francor, comme dit la chanson de Roland, je préférerais mettre, d'un côté les poèmes qui glorifient les défenseurs du trône, les royaux comme les appellent les poètes; de l'autre, ceux qui célèbrent les héros de l'indépendance féodale.
Cependant, pour chanter les vainqueurs, il faut mettre en scène les vaincus ; ces deux sortes de chansons de gestes se mêlent donc, et celle qui est consacrée le plus directement à la gloire des royaux est justement celle où se trouve le mieux peinte la résistance à la couronne.
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Quoi qu'il en soit, s'il faut admettre les trois subdivisions chacune d'elles compte plus d'un trouvère né en Belgique, et' s'il est préférable de tenir compte des deux éléments, ces luttes nous intéressent à tous les titres , car nos provinces divisées représentent mieux qu'aucun autre pays les deux partis, les deux races, les deux langues ; elles leur servirent souvent de champ de bataille, et, quand la dynastie franke tomba, elles continuèrent à représenter le double principe, la moitié du pays conservant ses liens féodaux avec la France et parlant sa langue, l'autre moitié s'étant attachée à l'Empire et conservant l'idiome germanique.
Une vaste épopée nous fait assister à ces combats dans tout le pays, de la Lorraine jusqu'en Flandre, du Brabant en Hainaut et en Artois. C'est la chanson dite des Lorrains.
Une difficulté se présente ici, difficulté préalable à toutes nos études du moyen âge. La plupart des chansons de gestes du douzième siècle sont anonymes, et beaucoup d'auteurs qui se nomment ne peuvent être admis que comme des rédacteurs de seconde, voire de troisième main, remaniant, rajeunissant l'œuvre de leurs devanciers. Que faire pour rester dans de justes limites, pour se garder du bien autrui, pour éviter d'être des accapareurs au profil de la littérature nationale? Je crois devoir suivre deux règles. La première est bien simple : quand un auteur est né dans nos anciennes provinces, il nous appartient de droit. La seconde me semble juste : chaque fois qu'un auteur inconnu ou étranger à nos provinces, nous transporte dans notre pays, reproduit nos traditions, met en scène nos princes et nos ancêtres, l'œuvre nous intéresse, et, si la version existante n'est pas à nous, nous pouvons, nous devons y chercher les traces de notre histoire. A ce titre, je puis étudier la chanson des Lorrains. On attribue à Gamelain de Gourtrai et à Graindor de Douai une' part dans sa rédaction, et Jean de Flagy, qui se nomme l'auteur des principales branches, n'est considéré généralement que comme le trouvère qui a remanié les anciennes versions perdues. Notre littérature est assez riche d'ailleurs pour ne songer à dépouiller personne, et fussions-nous pauvres et très pauvres, la gloire littéraire n'est pas une denrée qui s'emprunte ou se vole, il ne nous conviendrait pas d'être des pirates de renommée.
La geste des Lorrains est composée de quatre grands poèmes.
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Le premier, Hervi de Metz, n'est réellement qu'un long prologue qui prépare le sujet sans y pénétrer. Le quatrième : Anséis de Carthage, n'est qu'une continuation faite après coup, pour exploiter l'intérêt qui s'attachait à ce sujet. La deuxième et la troisième parties, qui n'en font souvent qu'une dans les manuscrits, composent la véritable épopée des Lorrains. Quoique Anséis de Carthage soit attribué à Graindor de Douai, ni le sujet, ni la manière de le traiter ne nous intéressent. Plusieurs scènes à'Hervi de Metz ont trait à l'histoire du Brabant, je vous les ferai connaître. Le geste de Garin le Lorrain et de ses fils mérite surtout notre attention.
Le duc Pierre de Lorraine est ruiné, il ne peut marier son unique fille. Mais il a un prévost du nom de Thierry qui, avec la fortune d'un roi, a toutes les qualités des bons princes :
Trente-deux ans il garda le duché; Jamais marchands n'y furent dérobés, Ni pèlerins, battus ni étranglés.
* Il tient le pauvre en bonne loyauté, L'ogueilleux riche il tient en vileté.
C'est ce bourgeois que le duc veut prendre pour gendre. Mais le prévost refuse cet honneur; il offre à son souverain de payer ses dettes et de donner à la duchesse une dot telle qu'elle puisse épouser un digne héritier des ducs de Lorraine :
Ne suis pas digne de votr' fille épouser; Mais j'ai tant d'or, je ne le puis compter; J'acquitterai vos terres et vos pays; Vous marierez, par Dieu je vous en prie, Mademoiselle à comte ou à marquis.
Cette modestie généreuse confirme le duc dans sa résolution, et le prévost de Metz épouse la duchesse de Lorraine, qui lui donne bientôt un fils, Hervi de Metz, le héros de la première chanson.
Hervi n'a pas la prudence de son père, il a tous les goûts de grand seigneur de son aïeul ; il prodigue son or et son sang. Après de longues aventures, qui font ressortir ce contraste et qui se terminent par le mariage d'Hervi, le duc Pierre donne
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la Lorraine à son petit-fils, et, le duc de Brabant son frère étant mort, il lui transmet tous ses droits sur ce duché.
Ces droits sont contestés à Hervi. Le roi de Cologne Anséis est entré en Brabant pour y revendiquer à main armée l'héritage de l'oncle de son épouse. Hervi marche contre lui ; il arrive devant Nivelles.
Du duc Hervi nous voulons vous parler, Qui chevauchoit vers Brabant le duché, Avec l'armée qu'il avoit assemblé.
Jusqu'à Nivelles ne se veut arrêter; Toutes les portes on avoit enserré, Hors une seule qu'on peut vile fermer.
Hervi, le duc de Metz, la fort' cité, Vient à la porte et se prend à crier : « Seigneurs barons, cette porte m'ouvrez! Jamais par moi de dommage n'aurez. »
Mais ils répondent : « Vassal, vous n'entrerez ! La trahison nous devons redouter. »
Et le duc dit : « Seigneurs, or, écoutez : Je tiens de Metz les riches hérités (héritages) ; Mon oncle est mort, dont je suis attristé, Qui de Brabant tenait le beau duché. » Quand ils l'entendent, le duc ont regardé, Et les anciens, qui l'ont bien avisé, A haute voix commencent à crier :
« Hé ! duc de Metz, soyez le bien trouvé ! » Ils ouvrent porte et le laissent entrer. Puis, ils lui disent comme vous le saurez : « Gentil duc sire, par Dieu, vous préservez Que mal ne soit de vous ni du duché. » Et le duc dit : « N'est pas à redouter. » Et Hervi fait partout le ban crier.
Le duc est reçu « dans le bourg » le lendemain :
Le jeune Hervi ne se veut arrêter;
Il va les gens de la ville appeler :
« Seigneurs, dit-il, par Dieu, ne me célez;
Roi Anséis est-il de grant' fierté? »
— « Oïl, beau sire, il est à redouter.
Le roi de Frise à lui s'est assemblé,
Le comt' de Gueldre et le comt' de Juliers,
Et beaucoup d'autres que ne savons nommer...
Il veut seigneur être de ce duché. »
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Et Hervi dit : « Seigneurs, bien m'en croyez ! S'il platt à Dieu qui en croix fut peiné, Avant qu'il ait conquis le beau duché, Je le ferai dolent et attristé! »
Hervi marche sur Louvain qu'Ànséis assiège et que défendent vigoureusement les bourgeois.
Car Brabançons sont vassaux éprouvés Qui se défendent p ar vive poësté.
Thierry envoie som mer le roi de lever le siège. Anséis insulte à sa naissance :
Pour moi direz à votr' seigneur Hervi : « Fils de vilain, certes, ne doit tenir Un tel duché; ne convient pas à lui. »
— « Roi de Cologne, répond le me ssager, aussi fier que son maître :
Ce qu'avez dit est par trop grand' fierté 1 .r- ■/> Hervi, mon sire, qui est tant à louer A eu pour mère la duchesse de Metz, La fille au duc de Metz la fort' cité. »
Puis il le défie :
A demain soit la ba taille mortelle !
La guerre commence; en vain le roi de Frise et l'évêque de Liège prennent parti pour Anséis. Hervi triomphe en champ clos et en bataille rangée; il entre dans Louvain, il marche sur Bruxelles et conquiert l'héritage.
Voità donc le fils du prévost Thierry duc de Lorraine et de Brabant. Il va ouvrir la Chanson des Lorrains; il sauvera deux fois la France de l'invasion des Sarrasins et, Charles Martel mort, il assurera la couronne à Pépin son fils. Il va devenir le chef du grand parti des Royaux, le père des héros de la Geste des Lorrains, et avant de mourir, il verra commencer l'antagonisme des deux partis dont la lutte remplira la vie de deux générations de ses descendants.
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Il serait trop long et aussi inutile que monotone de suivre, d'épisode en épisode, de duel en duel, de bataille en bataille, de siège en siège, ce long poème qui compte plus de 30,000 vers. Ce n'est pas cela qui nous intéresse; ce qui importe, c'est la vie de l'époque, ce sont les mœurs historiques. On y voit deux grands partis lutter pour la domination, se disputer les fiefs et les faveurs du roi, l'épée ou les présents à la main; porter dans le pays une guerre de ravage et de meurtre, détruire les moissons, piller les bestiaux, mettre à sac et à feu les villes, se provoquer dans des duels judiciaires féroces, se massacrer dans des guet-apens, venger leurs morts avec une cruauté farouche et se transmettre de génération en génération le devoir de la lutte et de la vengeance :
Après les pères, la reprennent les fils,
dit le trouvère.
Ces deux partis s'appellent, dans la chanson, les Lorrains et les Bordelais. Le premier a pour chefs les fils d'Hervi de Metz : Garin de Lorraine et Bègues de Belin. Il réunit sous son drapeau, l'Allemand Orri, Gérard de Liège, le bourguignon Aubri, Hue de Cambrai, Gauthier de Hainaut :
Les Hennuyers qui sont chevaliers fins, Les Brabançons qu'orgueilleux sont et fiers.
Et les Avalois, c'est à dire les habitants des Pays-Bas, les Hollandais et ceux d'outre-Rhin.
L'autre parti a pour chef Fromont de Lens, qui tient Bordeaux, et autour duquel se groupent Bernard de Naisi), Guillaume de Monclin, Anguerrand de Goucy, Dreux d'Amiens, l'évôque de Verdun Lancelin, le, comte d'Artois et le comte Bauduin de Flandre.
D'un côté, la Lorraine et le Brabant, la Bourgogne, le Hainaut, Liège, le Cambrésis, la Hollande et les bords du Rhin, comme qui dirait l'Austrasie. De l'autre, l'Artois, le Vermandois, la Gascogne, le Poitou : presque toute la Neustrie, et la Flandre. Et, l'on entend dans tout le poème les cris de guerre qui se croisent, ici : Cambrai! Bourgogne! Hainaut! Brabant!
Lorraine! — là : Bordeaux! Boulogne! Amiens! Péronne! Flandre !
Réunis et alliés, ces deux partis font la force du roi, dont la puissance était presque confinée alors dans l'Ile de France. Ensemble, ils ont vaincu les Sarrasins. Ensemble, ils ont maintenu la Flandre, le Hainaut, la Normandie dans la vassalité du roi :
Entre Bégon et son frère Garin, Fromont le comte, Guillaume de Monclin, Flandres conquirent au profit de Pépin,
dit le trouvère au début de la Chanson de Garin ; et vers la fin de cette chanson, la reine dit au roi :
Par Dieu, bon roi, vous avez en oubli Le grand service que duc Bègues vous fit, Quand toute Flandre et Hainaut vous conquit, De Normandie le duc Richard vous prit...
Un seul de ces deux grands partis suffirait au roi. Garin, sans les Bordelais, mais avec les Flamands, a triomphé des Sarrasins et il a vaincu quatre rois envahisseurs. Gerbert, fils de Garin, le rappelle au roi :
Droit empereur, a dit Gerbert au roi, Mal vous souvient du Loherain courtois Qui fit bataille pour vous à quatre rois. L'un, est de Galle et l'autre Norvégeois, Le tiers Thiois, et le quatrième Anglois ; La mer passèrent sur nefs, à grands exploits, En douce France ils vouloient part avoir Et ils disoient que vous n'y aviez droit. Garin, mon père, là se montra courtois : Avec les gens que le duc put avoir, Il fit la guerre ensemble aux quatre rois, Et les occit...
Mais les rois francks ne pouvaient s'agrandir que par la division de leurs vassaux : ils les sacrifient les uns après les autres, selon l'intérêt du moment. La reine expose très bien cette politique : les Lorrains et les Gascons ayant fait un instant
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la paix, on parle d'un mariage entre Garin et la sœur de Fromont, la reine dit au roi :
Si leur lignage était ensemble mis, Ils vous feroient vite triste et marri. Vous ne pourriez votre honneur maintenir.
— Vous dites bien, lui répondit Pépin.
Quand Garin a été tué, et que ses fils sont à la cour, le roi, qui a fait de l'aîné son sénéchal, l'excite à la vengeance et à la guerre :
Sire Gerbert, ce l'empereur a dit, Sénéchal êtes de la terre Pépin; Avez de rente, à chaque samedi, LXXX livres de deniers parisis ; Qu'en faites-vous, franc chevalier gentil? La mort votr' père avez mise en oubli ; Très peu vous prisent vos mortels ennemis Et c'est à droit ; par le corps saint Denis ! Votre vengeance, je crois, vaudra petit.
La reine lui dit de même :
La mort voir' père ne devez oublier.
Gerbert ne se le fait pas dire à deux fois, et la guerre recommence plus farouche que jamais.
Cependant, quand la Flandre est ravagée, Pépin se souvient que le comte a été tué et il redoute l'excès de cette politique qui peut affaiblir le roi aussi bien que ses vassaux. C'est encore la reine qui parle :
Toute la Flandre est tournée à néant, Et Vermandois et Bologne la grand; Perte y avez et horrible et pesant, De Bauduin qui fut occis en champ.
— Dieu, dit le roi, qui formas toute gent, Icette guerre me va fort empirant !
Si ainsi dure, à mon avis et sens, Je perdrai tout et arrière et avant.
La reine est l'âme du parti des Lorrains; elle a dû épouser
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Garin, elle reste fidèle à sa race; dès qu'elle est sur le trône, elle pousse le roi contre les Bordelais. Vingt fois, les deux partis en appelleront au plaid royal, chercheront à acheter l'appui, ou tout au moins la neutralité de Pépin, par des offres d'argent, par d'impérieuses ambassades ou par des invasions de sa cour à main armée. Écoutons comment ces fiers vassaux entrent chez le roi :
Alors voici Fromont le poësti (le puissant). En sa main tient un bâton tout petit, Sur le pommeau est un oiseau d'or fin ; Il va devant la table où le roi sit; Quand sa gent entre, toute la salle emplit, Ils portent hache et glaive poitevin.
Français le voient, ils en sont ébahis.
Fromont réclame le jugement de ses pairs. Mais ces plaids ne peuvent contenir longtemps d'aussi violentes natures, ils se terminent toujours par des duels judiciaires, par des rixes sanglantes ou par de véritables batailles.
Le roi, généralement faible, souffre les injures, assiste à ces combats et n'intervient par les armes qu'à l'extrémité; ce qu'il représente, c'est la justice féodale et ses prérogatives. Fromont se marie -t-il sans son congé, le roi se déclare contre lui. Garin a-t-il tué Guillaume de Monclin qui sortait de Paris avec un sauf conduit, le roi le repousse et lui refuse tout concours d'argent :
En mon conduit avez Guillaume occis.
Bernard a-t-il ravagé la Lorraine en pleine paix, après une réconciliation des deux partis; le roi appelle contre lui son armée et cerne Bernard, dans la forteresse de Naisil :
Renard ressemble qu'en sa tanière est mis.
Cependant, le roi hésite presque toujours, et temporise, ménageant l'un et l'autre parti. Autant il est lent à venger l'injure, autant il se montre prêt à céder à l'appât des présents, ou à la crainte de voir le parti opposé prendre trop de puissance. Mais
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la reine est toujours là, susceptible et vengeresse, ne tolérant aucun affront sans le lui reprocher, l'excitant à la dignité du roi et à la colère du guerrier, et servant avec passion la cause des Lorrains.
A ces noces même, les Bordelais se prennent de querelle avec les Lorrains, et les coups qu'ils se donnent ensanglantent la table de fête :
Sire, dit-elle, pouvez-vous ce souffrir?
Si tu le fais, ne dois terre tenir.
Plus d'une fois, la paix va se faire, le roi va se tourner contre les Lorrains ou du moins rester neutre; la reine proteste; on l'insulte, elle charge Garin de la venger. Un jour que Guillaume de Monclin est venu à la cour avec quatre chevaux chargés de présents pour le roi, dont il veut acheter la neutralité, la réirie insulte Guillaume et reproche au roi son ingratitude. Pépin la frappe sur le nez :
Que quatre gouttes de sang en fit jaillir.
La reine se soumet, mais, à peine rentrée dans son apparte-r ment, elle appelle son chapelain et lui fait écrire des lettres pleines de colère : elle pousse Garin à assassiner son ennemi.
Elle-même, toujours aux aguets, et prévoyant la trahison, arme des chevaliers, les cache dans son appartement et les jette dans la mêlée au moment où le roi crie aux armes contre des traîtres. Sa passion est si grande qu'elle oublie toute pudeur et offre à ses chevaliers, pour prix de leurs services, ses femmes <f honneur, « filles de princes et de marquis ».
Ce rôle n'était pas sans irriter les Gascons, qui l'insultent, et' Fromont va jusqu'à l'accuser en face d'adultère, en la rimant très richement en tain. Gérin, le fils de Bègues, se fait son champion contre Fromondin, le fils de Fromont; ils combattent en champ clos, Fromondin va être tué, lorsque son père intervient avec une troupe qu'il a placée en embuscade; Gérin s'échappe à la nage. Indignée d'une trahison exécutée sous les yeux mêmes du roi et dans un combat judiciaire auquel il présidait, la reine lui crie :
Si ne me venges, tu ne dois plus roi être.
Le roi, fidèle à ses temporisations, jure qu'il ira assiéger Bordeaux. Quoi ! s'écrie Blanchefleur,
Vous l'avez ci, et vous Tiriez là querre (chercher) !
Bientôt Fromont, assiégé, vaincu, se rend au roi et lui offre mille marcs d'argent, cent mules et cent chevaux, pour qu'il laisse Bordeaux à son fils :
Quand le roi ot (entend) du grand argent parler Fort le convoite et fort l'a désiré.
Mais la reine est encore là : ni paix, ni trêve, ni fin, tant qu'il soit mort ou honni. Le roi veut la frapper encore, mais Gérin l'arrête.
Il arrive un moment oi*, Fromont étant perdu, en fuite, en exil, le roi s'impatiente et crie à la reine : Guerroyez vous-même 1
Guerroyez, dame, tout à votre command !
La reine répond :
Si je fusse homme, pour porter armement, Je nel' laissasse d'ici en Orient.
Le roi répète :
Guerroyez, dame, tout à votre plaisir !
Et la reine le prend au mot, et s'écrie : « Où sont mes bacheliers, mes trésors! à moi ! tous à moi, pour servir les fils de Garin ! »
Ainsi protégés, les Lorrains ne sont pas des vassaux soumis. De père en fils, au premier refus du roi, ils rompent le pacte et vont offrir leur fief au roi de Cologne.
Mettrai ailleurs le fief que tiens de lui,
dit Hervi, quand le roi lui refuse des secours contre les SaiK rasins.
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Quand Garin a tué Guillaume de Blancafort et que le roi le lui reproche et refuse de lui prêter de l'argent sur la ville de Metz qu'il lui offre en gage, Garin lui dit :
En telles mains ferai le fief lottir Que jamais jour roi n'en pourra jouir.
Gerbert va plus loin dans la menace; il s'alliera aux Sarrasins :
Ce dit Gerbert : « Gérin, r'alons nous-en, Ce roi est pauvre, ne nous don'ra néant. Dolent celui qui à pauvre se prend !
Qui sert chétif, chétif loyer attend !
Passons la mer au port de Bénevent, Là où je fus en bataille l'autre an ;
Le roi païen me donna tant d'argent; Je vous en donne ma foi loyalement Que, si j'y vais et secours lui demand, De ses païens il me don'ra grand gent Dont nous ferons le vieux Froraont dolent. — Et dit Garin : « Je l'octroie et consens. »
Garin et ses fils représentent la fierté du vassal fidèle, mais jaloux de ses droits. Son frère Bègues est un type supérieur; il idéalise la justice, le devoir, l'honneur comme on dirait aujourd'hui. Et cet idéal est bien de l'époque : farouche et noble, cruel et humain tout à la fois.
Bègues fait des prodiges de valeur, qui font crier au roi : Vous êtes diable ! Lorsque son frère est accusé de trahison par Isaurès, c'est Bègues qui relève le gant ; un duel terrible s'engage ; Bègues reçoit un si grand coup que ses ennemis le croient perdu et que Guillaume de Montclair crie à son neveu Isaurès :
Niés (neveu), prend la tête au loherain chétif!
Mais Bègues n'est pas vaincu ; il frappe à son tour, et tue Isaurès. Alors, irrité des cris de joie et de vengeance qu'ont poussés ses ennemis quand ils l'ont cru mort, il ouvre le ventre d'Isaurès, lui arrache les entrailles et les jette au visage de . l'insulteur :
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Au corps lui met l'épée au poing d'or fin, Le cœur du ventre entre ses deux mains tint, En frappe au front Guillaume de Montclin: — « Tenez ! voici le cœur votre cousin, Vous le pouvez et saler et rôtir ! »
C'est ce même homme qui représente la générosité et la justice dans le poème. S'il faut rappeler un principe du droit féodal, c'est lui qui prend la parole : Quand on est accusé de trahison, point de procès, mais le combat judiciaire :
De trahison on ne doit plaid tenir.
C'est l'ordonnance de Philippe le Bel, sur les gages de bataille.
L'appel à ses pairs contre le roi, est un droit du vassal; Bègues s'adresse au roi :
S'il a vers toi de nule rien mépris, Et s'il se veut amender devant ti Au jugement des chevaliers gentils, Tu ne le dois esquiver ni guerpir.
C'est presque le texte des Établissements de Saint-Louis lorsqu'ils donnent aux vassaux le droit d'appeler leurs gens contre le roi : « Venez-en à moi, car je veux guerroyer le roi mon seigneur qui m'a refusé le jugement de sa cour. »
S'il est une noble idée à exprimer, une action généreuse à faire, c'est Bègues qui agit et qui parle. Quand Fromont envoie demander merci au roi, qui répond : j'en parlerai, — Bègues reprend le roi :
Et vous, pourquoi? dit Bègues de Belin;
Nel' refusez, se il le fait ainsi.
De son bon prince, on doit avoir (obtenir) merci.
Les deux frères épousent les deux sœurs. Garin prend rainée, Bègues la cadette des filles du duc Milon :
Ils les épousent, et argent et d'or fin,
1« L'ÉPOPÉE DES DtCS DE LORRAINE ET DE BRABANT.
dit le trouvère, rappelant une vieille coutume des Franks : sponsare de solido et denario.
Bègues offre à son frère le partage de leur héritage ; qu'il choisisse, de la Lorraine qui vient de leur père, ou de la Gascogne que Bègues tient du roi et de sa femme. Le droit d'aînesse était-il ignoré alors, ou méprisé par ces grands cœurs?
Enfin, c'est Bègues qui, parlant de son frère, prononce ce vers sublime :
Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays.
Bègues est tué dans une chasse, par les forestiers de Fromont qui le trouvent braconnant sur les terres ennemies. Le héros de l'épopée mort, avec quelle rage on va le venger, et quelle hécatombe humaine faudra-t-il pour apaiser la douleur des Lorrains ! Garin exige que les forestiers soient livrés à sa merci ; on le lui refuse, car c'est contre la coutume. Garin entre en campagne, tue Guillaume de Blancafort et lui ouvre la poitrine :
Depuis le ventre le pourfend jusqu'au pis {la poitrine), Foie et poumon par terre en répandit : Ce fut échange de Bègues de Belin.
Rigaudin ravage le Bordelais; Garin et Gerbert ravagent la Flandre, le Poitou, le Boulonais; ils brûlent Abbeville, et, ne pouvant prendre Amiens, mettent à feu et à sang tout le pays. Alors, Garin, assouvi de carnage, s'arrête et s'émeut ; il va se repentir, mais un seul sentiment l'emporte encore : il doit venger son frère :
Dieu! dit Garin, qui formas toute gent, De grand péché me vais entremettant.
Mais n'en puis rien et angoisse y ai grand : Ils ont tué mon frère le vaillant!
Garin est assassiné à son tour, et ses fils se jettent dans la guerre avec la même violence. L'évèque de Verdun, Lancelin, est un des meurtriers de Garin; ils le tuent et le dépècent :
Hernaud le preux tient I'épée poitevin, Tous les boyaux lui fit du corps saillir,... Tout le dépècent et le laissent ainsi ; Et ses chasseurs le trouvèrent ainsi, Les pièces vont par le champ recueillir, Et en un sac les vont mettre gésir.
Les Bordelais n'ont pas moins de férocité dans le combat et de rage à la vengeance. Gerbert s'était borné à la menace d'attirer les Sarrasins en France ; Fromont l'accomplit. Fromont cependant n'est pas un caractère pervers; il veut sincèrement la paix; il tiendrait ses engagements, mais Bernard de Naisil et Guillaume de Montclin déjouent tous ses projets, par des provocations, des voies de faits ou des trahisons. Il est affligé de la mort de Bègues, il a fait arrêter les forestiers qui l'ont tué; Bernard et Guillaume leur rendent la liberté. Excité par la rage des siens, traqué par la haine de la reine, Fromont se pervertit à l'école du malheur et de la vengeance. Bientôt il se vante de la mort de Bègues et de Garin :
Bègues le duc je leur ai mort jeté; Garin son frère, ai-je tout autant fait.
Ce n'est pas cependant de propos délibéré qu'il se rend chez les Sarrasins. Béduit à fuir sur la mer, il est pris par des pirates, il doit se rendre, et est mené à Cordoue à VAmirant. Là H cache son nom et renie le Christ :
Entr'eux disoient Sarrasins et Esclers : « Bien ont Français mauvaise loyauté, Celui-ci vite a son Dieu renié !
Mais il est reconnu et jeté en prison. Ce n'est qu'après avoir,, d après un lieu commun qu'on retrouve dans beaucoup de poèmes, combattu pour l'amirant et vaincu ses ennemis, qu'il le décide à marcher contre la France. Cet épisode offre de grandes beautés. En l'absence de Fromont, la paix a été faite; Ludie, sa fille, a épousé Hernaud, un des fils de Garin ; son fils Fromondin a reçu Bordeaux en fief, de Gerbert de Metz. Quand les Sarrasins entrent en campagne, Fromondin est le premier à crier aux armes. L'armée se rassemble et la guerre entre en scène
d'une manière vive. Un chevalier, première victime des Sarrasins, accourt au camp, blessé; Gerbert le voit : D'où venez-vous? Le chevalier mourant lui crie :
En nom Dieu, sire, des Sarrasins armés, Par ici vient plus de trente milliers !
Gerbert appelle Fromondin : qu'il prenne dix mille chevaliers et coure aux ennemis; Gerbert le suivra.
Fromondin part. Mais il songe à son père, il prie ses chevaliers de ne pas le tuer :
Qui voit mon père Fromont le vieux chenu, Garde qu'il soit ni mort ni confondu ! Mais je vous prie que vif soit retenu.
Et la bataille de Blaives commence. Les fils de Garin et de Bègues y font des prodiges de courage. Fromondin les égale s'il ne les surpasse; il tue le fils de Yamirant et les Sarrasins prennent la fuite.
L'amirant était devant sa tente ; et voici venir les fugitifs et les blessés, bras, poings, nez coupés, vaincus, jetant l'alarme :
Riche roi, sire, tu es déshérité; Chrétienne gent nous avons rencontré.
Bien trente mille vêtus de fer, armés; Ton armée ont occis et renversé !
Fromont est là; l'amirant s'adresse à lui :
Par Mahomet, disent-ils vérité ?
Non! dit Fromont, ils ont perdu la tête de frayeur; le roi Pépin ne pourrait pas trouver dix mille hommes; ne vous inquiétez pas. Prenons le château ; puis, nous passerons la Gironde :
Passez Gironde et Blaive conquérez, Prenez Poitiers, ne vous y arrêtez ; A Saint-Martin, vous vous couronnerez !
Gomme il parlait encore, voici qu'on apporte le cadavre du fils de l'amirant ; le roi de Gordoue se pâme, puis il crie :
l'épopée des ducs de lorraine et de BRADANT. 19
Qui m'a ce fait, par mon Dieu Tervagant? Qui m'a occis mon beau fils Comadant?
— Ils sont bien trente mille de la gent française, ils sont vainqueurs; Gerbert a tué le preux Almadiant; Gérin a tué son neveu Malpiant et Fromondin, votre fils Comadant!
Fromont est toujours là, et l'amiral tient sa vengeance : il l'insulte et le tue :
« Ton fils m'a mort [tué) le mien fils Comadant. »
— Devant regarde, voit un bâton gisant, En son poing droit le saisit maintenant, Frappe Fromont parmi le front devant, Que la cervelle par terre lui répand.
L'âme s'en va, au diable il la command.
— De son service est payé malement !
Cependant Gerbert marche sur Bordeaux, trouve la ville détruite et brûlée, et pense aussi à sauver Fromont :
Le duc Gerbert a fait crier un cri :
Qui trouvera Fromont le vieux flori, Qu'on lui amène et sain et sauf et vif!
Les Sarrasins, battus de nouveau, prennent la fuite, et le pays est délivré; alors, Fromondin cherche son père; il trouve son cadavre devant la tente de Yamirant, et il ne peut retenir un cri de haine contre ses anciens ennemis :
Et puis a dit tout bas et à celée :
« Ahi, Gerbert! qui pourrait vous aimer?
Pour vous mon père a son Dieu renié ! »
Puis, coiement, a dit en son privé :
« Dieu ne me laisse mon armement porte
Si je, un jour, ne le vous fais payer!
Et les scènes de guerre, de vengeance et de cruauté vont recommencer.
Au milieu de cette vigoureuse peinture des mœurs féodales, nous avons déjà recueilli en passant quelques usages de l'époque. Ainsi, on ne livre pas un homme pour un meurtre, la rançon en argent suffit :
.$0 l'épopée des ducs de lorraine et de bbabant.
Ne fut jamais ni dire ne l'ouïs
Que pour mort d'homme on rendit son ami.
L'accusation de trahison ne se plaide pas devant la cour de justice, mais dans le champ clos des combats judiciaires :
De trahison on ne doit plaid tenir.
Le mariage par argent existe encore :
Là les épousent et d'argent et d'or fin.
Le droit d'aînesse n'est pas toujours en usage. Les vassaux ont le droit de reprendre leur hommage et de changer de seigneur féodal.
Notons-en quelques autres.
Le défi, même au roi, se fait en lui jetant à la face, non pas un gant, mais trois poils d'hermine que le provocateur arraçhe à son manteau :
Il prend du poil de son manteau d'hermine, A l'empereur le jette emmi le vis {visage).
C'est le gant, au contraire, qui sert à l'investiture d'un fief : Aiiséis rend à Gérin le duché de Metz :
Le roi se dresse, quand il les vit entrer ; Son gant ploya, dit à Gérin : Tenez, Par ce gant-ci vous rends Metz la cité.
Quelques usages religieux :
Les chevaliers blessés mortellement communient de trois brins d'herbe :
Trois poils de l'herbe a de terre arraché, Et pour corps-Dieu l'a reçu et mangé.
Le clergé préside aux combats judiciaires; chaque combattant a un prêtre de son parti qui dit la messe pour lui. Quand Gérin et Fromondin vont se battre en présence de la cour, le roi fait recueillir les gages et les messes commencent :
l'épopée des ddgs de lorraine et de bradant. si
Pour Gérin chante l'évêque Rainïer, Pour Fromondin c'est l'abbé Désier.
Le clergé se charge de négocier les mariages. Quand le duc Hervi veut se marier, il appelle l'abbé de Gorzes :
Cherchez-moi femme; mon corps en a besoin.
Nous avons vu ailleurs la complicité du clergé dans l'ambition royale. L'évêque de Verdun, Lancelin, nous fournit le type de Tévéque soldat, véritable baron féodal, courant aux batailles, dressant des guet-apens, tuant ses ennemis, traqué, dépecé par eux.
La Chanson de Hervi de Metz nous montre une autre face du caractère du clergé. Hervi tue un brigand qui vient de dépouiller l'évêque d'Orléans et les abbés de Saint- Denis et de Saint- Germain au moment où ils allaient à Rome , pourquoi? pour acheter un évéché et deux abbayes, comme ils le disent euxmêmes au duc :
Tout droit à Rome nous pensâmes aller, A l'Apostolle (au pape), aux cardinaux parler, Fort grand argent nous y voulions porter Pour un évêque élire et deux abbés, Sire, qui sont de notre parenté.
L'indépendance des seigneurs féodaux vis-à-vis de l'Église est nettement marquée dans les Chansons de gestes. Quand Gérard de Fraite, dans la Chanson d'Aspremont, fait son neveu chevalier, il lui recommande de n'écouter conseil, ni de garçons (ce mot était toujours pris en mauvaise part alors), ni de prêtres, excepté pour ses péchés :
Ni en nul prêtre si non de tes péchés.
Bernard de Naisil est tombé au pouvoir de Bègues de Belin qui exige la reddition de Naisil ; il y va de la tête de Bernard et c'est son fils qui tient le château. J'en parlerai à mon fils, dit le prisonnier. Son fils répond :
Si je tenois un pied en paradis
Et l'autre avois au chastel de Naisil,
Je retir'rois mon pied de paradis.
Et Bernard triomphe; il reconnaît bien là son fils !
La même idée reparaît dans le poème, appliquée à la religion d'une façon audacieuse par ses fiers champions de la vengeance. C'est Gérin, le fils de Bègues, qui parle :
Par cet apôtre que cherchent pèlerins,
Si je avois un pied en paradis
Et que je eusse mon blanc hauberc vêtu,
Et l'autre pied sur mon cheval Flori,
Et que- je visse mes mortels ennemis :
Fromont le vieux et son fils Fromondin
Ou l'orgueilleux Guillaume de Montclin,
Et d'autre part fût Dieu de paradis
Et qu'il me dît : Garin, viens-t'en à mi,
Si tu refuses, pour toujours es failli (damné), —
Je retir'rois ce pied du paradis
Et tout armé sauterois sur Flori
Et requerrois mes mortels ennemis.
L'Église n'était regardée par ces Franks indisciplinés que comme une complice; ils n'en acceptaient que ce qui convenait à leurs instincts barbares d'indépendance, de combats et de vengeance.
Un autre trait général de la Geste des Lorrains , c'est le caractère de ravage donné à ces guerres. A chaque feuillet, le pays est saccagé, les villes sont détruites, les bestiaux pillés, les populations massacrées, les femmes et les enfants brûlés dans leurs maisons. Ces horreurs que le trouvère n'oublie jamais, prêtent quelque chose de sombre et de terrible à ces pages historiques. Elles se reproduisent surtout après la mort de Bègues, et ce n'est pas à l'ennemi qu'elles sont attribuées pour le faire maudire, mais au parti des Royaux pour le glorifier. On est pénétré d'une tristesse funèbre, comme à la vue d'un champ de mort, lorsqu'on entend répéter sans cesse ce sanglant refrain :
— Bien ont la terre et le pays gâté Et mainte vache et maint bœuf enlevé.
l'épopée des ducs de lorraine et de brabânt.
— Dieu ! comme ils trouvent et pain et chair et vin, Et bœufs et vaches, que y avoient mis
Les paysans qui furent au pays...
Quant pillé l'eurent, ont partout le feu mis.
— Flandres détruisent et arrière et avant. Mainte ville ardent (brûlent), et tuent maint enfant.
— Dedans Poutieu se mettent (es Lorrains, Brûlent et pillent et vont tout détruisant.
— Brûlent et pillent et gâtent le duché, Mainte maison ont par terre jeté,
Et maint prudhomme massacré et blessé.
— De toutes parts gâtèrent le pays...
Tel six journées allât en pèlerin
Qui n'y trouvât ni pain, ni chair, ni vin. Encontre terre gisent les crucifix; Sur les autels on peut l'herbe cueillir; Là où étoient les champs et les maisons, Les belles villes et les bourgs seigneuriaux, Croissent buissons, ronces et aubépines... Nul homme n'ose aller par le pays Qu'il ne soit mort, ou dérobé, ou pris.
— Là eussiez vu tant de butin cueilli, Tant bœufs el ânes et juments et brebis, Et tant vilains parmi la gorge pris.
— Garin commande le feu dedans bouter.
Là eussiez vu tant de salles brûler,
Et les couvents brûler et embraser,...
— Là entendez tant de dames pleurer, Et les bourgeois leurs enfants regretter.
— Riche est la terre, chacun son gain en fit ; Les vilains font en chevestre tenir.
— Brûlent palais, brûlent hebergeries.
Les pauvres gens en sont à pied enfuis,
— En Flandres entrent, la terre Bauduin ; Brûlent et pillent et gâtent le pays.
Dans les berceaux ont les enfants occis, Ceux qui sont mâles n'en échappèrent vifs.
— En Vermandois est rentré Hernaudis En cinq cents lieux on peut le feu véir.
Et toujours et partout :
Brûlent les villes et pillent le pays ; Les pauvres gens ne surent où s enfuir.
Pauvre peuple, malheureux bourgeois, travailleurs des villes
et des campagnes, agents de la production, artisans de la prospérité publique, toujours foulés, toujours pillés, toujours brûlés, toujours en alarme ou en fuite, et cependant reprenant toujours l'œuvre détruite pour la relever, le champ désert pour lui rendre la fertilité! Quel dur noviciat, quel temps d'épreuves, que cette époque de chevalerie où se fondait, diton, la monarchie française !
Rien ne délasse, dans le poème, de ce glas de destruction qui sonne sans cesse. Rien ou peu de chose : on y voit les vilains et les bourgeois, dans l'armée des seigneurs; ils sont armés! ils interviennent quelquefois pour aider le roi contre un ennemi! Lorsque Fromont entre tout armé dans le palais de Pépin et qu'une bataille sanglante s'y engage, les bourgeois de Paris le poursuivent et le chassent de leur ville :
Et les bourgeois de la noble cité Parmi les rues leur ont maint homm' tué.
Quand Fromont de Lens se jette sur le Hainaut, Gauthier de Hainaut prend les armes, appelle ses amis, et l'armée se rassemble à Valenciennes :
De toutes parts viennent les paysans,
Et les quemugnes {communes) dont le secours fut grand.
Dans le poème de Raoul de Cambrai, la mère de Raoul lui conseille de respecter le peuple :
La pauvre gent, pour Dieu, ne dépouillez !
Raoul n'en tient compte, mais les bourgeois défendent le bourg d'Origny :
Aux forteresses des murs sont revenus, Y jettent pierres et maints grands pieux aigus. Des gens Raoul ont beaucoup confondu...
Ils jurent Dieu et la sienne vertu, Si Raoul trouvent, mal lui sera venu.
Bien se défendent les jeun's et les chenus.
Enfin, le mot de quemugne est quelquefois prononcé par les
trouvères. Peu de chose dans le poème ! Mais ce petit mot est comme le grain qui annonce la tempête, comme le gland, abandonne' dans la boue et qui sera le chêne. A voir ces ravages d'un' temps de guerre brutale, à voir ces maîtres féodaux brûler leâ villes, piller les marchands, mettre les vilains au carcan, tuer les enfants et les femmes, on comprend que, pendant des; siècles, nos ancêtres aient prodigué leur or le plus cher et leur sang le plus pur, pour arracher à leurs maîtres le premier droit de l'homme :1a sécurité civile. Si nous voulons nous reposer de ces scènes de destruction, il faut fermer le poème et ouvrir l'histoire. Là, nous verrons les communes conquérir le droit de se fortifier, de se défendre et de porter les armes : sorte de neutralité des villes, qui est une première protestation et qui en fait un premier asile contre les folles épopées de la guerroyerie. Là, nous lirons dans des chartes des articles comme celui de la Keure de Courtrai :
« S'il avenoit que bourgeois ou bourgeoise criassent corn- « mugne, tout li bourgeois qui le verroient ou orroient {enten- « draient) li doivent aidier. »
Ou celui-ci, de la Keure de Saint-Omer :
« Jamais les bourgeois ne quitteront leur pays pour des expé- « ditions guerrières, excepté si une armée ennemie envahit la « Flandre. »
Là, nous entendrons Henri de Dinant, s'appuyant sur d'anciens statuts, crier aux échevins de Liège : « Dites à l'évêque « qu'il n'aura pas de soldats pour guerre étrangère, car il n'en « doit avoir, si ce n'est pour défendre le territoire de l'évêché! »
Là, nous verrons des traités stipuler l'inviolabilité du territoire de nos communes, comme le célèbre traité de d'Àrtevelde avec l'Angleterre.
Là, nous lirons ces lignes de l'historien du tiers état :
« La cité d'Amiens avait conquis, par la charte de 1117, le « plein exercice de trois sortes de droits : le droit de liberté « politique, le droit de justice criminelle et le droit de justice « civile. Les deux derniers étaient dans une certaine mesure « inhérents à la municipalité gallo-franke; mais le premier, « élevé jusqu'au point de faire de la ville un état ayant droit de « guerre et de paix autour de lui, et droit de législation sur « lui-même, formait quelque chose qui ne s'était pas encore vu, « l'œuvre originale du douzième siècle. »
l'épopée des ducs de lorraine et de brabant.
Dans quelles cruelles épreuves celte œuvre originale s'est préparée, nous l'avons vu. Que le spectacle de l'histoire, que les chartes des conquêtes populaires nous reposent de ces scènes de deuil ! Les trouvères chantaient pour les barons, ceux de la Chanson des Lorrains prennent parti pour les Royaux, qu'ils appellent en plusieurs endroits les nôtres. L'histoire s'est prononcée et nous prenons parti pour les bourgeois et les vilains. Mais en célébrant les Royaux, en peignant la vérité de l'époque et les mœurs féodales, les trouvères ne se doutaient pas qu'ils complétaient l'histoire des manants, car, si les chartes nous donnent les résultats glorieux des révolutions communales, les chansons de gestes nous montrent la dure école où nos pères ont compris la nécessité d'être libres.