REYNARDUS VULPES ET RE IN ART DE VOS
Messieurs,
L'animal rusé dont tous les fabulistes ont fait un de leurs héros ne s'est pas toujours appelé Renard- Son vrai nom en français dérivait, comme il convient, du latin; de vulpes, on avait fait goupil. Dans les langues du nord, il s'appelait et s'appelle encore Fuchs, Vos, Fox. De tout temps et en tout pays, le nom de l'animal fut synonyme de malice et de fourberie, et la loi salique le désigne comme une injure qui entraîne une peine. Quant au mot Renard, c'était un nom d'homme dans les langues germaniques : Reinhart, Reginhart, Reginohald, Ragnohart; il signifiait conseiller. On le traduisait en latin par Reginaldus, en gaulois par Régnier, et plusieurs personnages historiques ont porté ce nom.
Un beau jour, une voix sarcastique, répétée par les échos publics, s'avise d'ajouter le nom de l'animal comme une injure au nom d'un seigneur féodal du nom de Reginhart; on disait: Louis le Bègue, Richard Cœur-de-Lion, Henri l'Oiseleur, Othon le Roux, et un livre populaire qui remonte au deuxième siècle, le Physiologus, espèce de manuel d'histoire naturelle, appelait Hérode aloTzci et vulpes. Ainsi, mais en secret sans doute, le peuple murmurait : Reginhart fuchs; et les poètes s'emparèrent de l'ap-
LE ROMAN DU RENARD
pellation populaire, et répétèrent à l'envi : Reynardus Vulpes, Reinart de Vos, Reineke Fuchs, Renard le Goupil. Au treizième siècle, le nom de l'homme se confond en français avec celui de l'animal, et longtemps, ils restent synonymes. Enfin, vers le quinzième siècle, le mot latin a disparu; l'animal n'a plus qu'un nom, le nom germanique du seigneur féodal.
Peu de mots ont eu ce succès. On appelle bien l'âne Aliboron, les tyrans des Césars, l'hypocrite un Tartuffe et l'avare un Harpagon; mais ces noms de baptême de l'opinion n'ont pas effacé les noms patronymiques de l'avare ni du tyran, de l'hypocrite ni de l'âne. Il en est autrement du héros de la fable ; il a perdu son nom gaulois, il a pris un nom germanique; il n'a pas gardé son nom d'animal, il porte un nom d'homme. Goupil est détrôné, il ne reste sur le pavois que monseigneur Renard.
Ce fait est dû au prodigieux succès du cycle poétique qu'on est convenu d'appeler le Roman du Renard. En effet, du onzième au seizième siècle, ce sujet règne sur la fable et sur la satire, en prose et en vers, dans toutes les langues du nord et du centre de l'Europe. Au dix-huitième et au dix-neuvième, de grands poètes le traduisent, comme Goethe et OElenschlaeger, de grands critiques en publient les anciens textes et se disputent sur ses origines. Il y a le parti français, le parti flamand, le parti allemand. Je ne serai d'aucun parti. On écrivait le gaulois et le flamand en Belgique, alors comme aujourd'hui, et nous sommes assez riches dans les deux langues pour n'avoir rien à envier, rien à voler à personne. Il nous est bien facile de rendre à César ce qui appartient à César. Puissions-nous aussi aisément faire accorder à notre béolie ce qui appartient aux béotiens!
Je tâcherai d'abord d'établir, sans parti pris, les questions d'origine; puis, j'étudierai les œuvres qui nous appartiennent.
L'apologue est avant tout, messieurs, un genre universel, presque aussi vieux que la parole. On le trouve déjà sous la tente de Nemrod, dans le camp de Cyrus, dans la Grèce d'Hésiode et dans le forum de Ménénius Agrippa. Avant les langues modernes, il y avait eu des fables, et Babrius en faisait déjà remonter l'invention à des hommes de Syrie, qui vivaient sous Nisus et Belus.
Dans l'ère moderne, ce genre universel fut cultivé d'abord et propagé par la langue universelle de l'époque : le latin. Du
LE HOMAN DU RE2SAKD. .i
deuxième au douzième siècle, le latin reproduit les fables de la Grèce et de l'Arabie. Depuis le Physioloyus et les faux Ésopes, jusqu'aux traductions des Arabes : \eSyntipas, le Disciplina dericalis, le Directorium vitœ humanœ , les ruses de maître Vulpes sont mises en lumière dans des fables et des récits sans nombre.
Enfin, à l'époque où les langues modernes s'emparent du héros et créent a l'envi le roman, la culture des lettres était plutôt générale qu'individuelle; les sujets, la plupart traduits du latin, appartenaient à tous et un large échange s'était établi entre les littératures naissantes. Le cycle de la Table-Ronde vient d'Angleterre, le cycle d'Alexandre et celui des Bestiaires viennent de la Grèce et de Rome, le cycle de Charlemagne appartient aux Franks, le cycle des Visions sort des couvents de tous les pays; les poètes s'en servent, chacun dans sa langue, et les trouvères gaulois ne font pas plus de difficulté pour imiter les légendes bretonnes que les minnesinger pour traduire les chansons de gestes carlovingiennes.
Il en fut de môme du Renard; adopté partout, personne ne songe à en réclamer le monopole, à établir un droit de premier occupant, à révendiquer une paternité douteuse. Le Reinhart flamand habite Mau-Pertuis sans scrupules, et croque sans remords, malgré leur nom français, Chanteclair le coq et Pinte la poule. Le goupil et le loup français portent les noms germaniques d'Isengrim et de Reinhart, sans y voir une abdication nationale. On morcelait alors, dans des luttes sans fin, le champ politique; le champ littéraire restait commun. Nul n'y avait posé de bornes, ni tracé de frontières; la féodalité ne s'était pas étendue à la république des lettres.
Ainsi le Renard n'appartient à personne, puisqu'il appartient à tout le monde. Déjà les premiers faits laissent peu de prise à l'esprit de clocher. Ne faisons donc pas d'anachronisme : les peuples rois de la littérature sont d'une autre époque.
Cependant le roman du Renard n'est pas une fable ordinaire, c'est une fable épique, comme le dit très bien M. Fauriel. L'apologue, réduit en quatrains latins pour les écoles, multiplié en contes arabes sans fin et sans unité comme dans les Mille et une Nuits, devient ici un poème comique, une épopée satirique. D'où lui vient ce nouveau caractère? à quelle influence faut-il attribuer cette transformation? Cette question offre quelque intérêt saus doute; mais elle ne peut porter ni sur un auteur,
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ni sur une œuvre, ni même sur une langue. I! peut tout au plus être question d'une influence. Trois points me semblent hors de doute.
Premièrement, aucune version qui nous reste, en aucune langue moderne, n'est une rédaction primitive. Tout ce que nous possédons est de seconde main. L'auteur flamand déclare suivre un modèle français, qui n'est pas celui que nous possédons. La principale et la plus ancienne branche française s'en rapporte à une œuvre latine, Aucupre, qui ne nous est point parvenue.
Secondement, les œuvres les plus anciennes qui nous restent, où la fable prend un caractère épique et ses héros, des noms germaniques, sont en latin; elles attribuent au Renard plusieurs aventures du Vulpes, extraites d'anciennes fables que nous conservons dans la même langue.
Ainsi, la priorité est impossible à établir en fait en faveur d'une langue, et, s'il fallait se décider, ce serait au latin qu'il faudrait en faire honneur. Tous les peuples écrivaient le latin alors; mais ne peut-on pas sous l'idiome commun rechercher l'influence d'une race, reconnaître le génie qui à jeté dans la fable ces premiers germes épiques?
Le troisième point pour moi ne fait pas de doute. Philologiquement et historiquement du moins, la transformation du Vulpesen Renard est due à une influence germanique.
Le nom du héros en est une première preuve. Si c'est l'esprit gaulois qui a donné à l'animal un nom d'homme, pourquoi n'est-ce pas le nom gaulois, Reginald ou Régnier, au lieu des noms germaniques, Reynardus, Reinard, Reinart qui a remplacé le mot Goupil ?
De plus, le second héros du poème porte aussi un nom germanique : le loup s'appelle Isengrim.
Joseph Grimm et après lui M. Yonckbloet vont plus loin : ils veulent que le nom même de Renart, signifiant conseiller, ait été inventé pour baptiser l'animal et que les Franks aient apporté avec eux, en Gaule, ce nom et cette tradition déjà épique. Je ne le crois pas. Si cela est, comment se fait-il que, pendant que le français adoptait le nom germanique, aucune langue du nord ne l'ait conservé? Le Renard portait si peu ce nom que, dans aucun b.estiaire germanique antérieur au douzième siècle, on ne le rencontre et qu'aussitôt qu'on le trouve, ce mot dont la
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signification, au dire de M. Yonckbloet, devait être si facile à comprendre, est soigneusement accompagné d'une explication nécessaire :
Reinhart fuchs, Reinart de Vos, Reinart fox, Reineke fosse, (en danois), Reynardus Vulpes, Renart le Goupil.
Ulsengrimus, poème latin du neuvième siècle, semble le plus ancien document où se trouve le nom de Renart ; dès les premiers vers, l'auteur, en plein pays germanique, au milieu des Francks, a soin de spécifier ce que sont ses héros : Reynardus Vulpes, Lupus Isengrimus.
D'un autre côté, presque tous les critiques croient que ces poèmes ont renfermé des allusions politiques, et l'on a cherché l'application de la fable à l'histoire. Or, s'il n'est pas admissible que le nom de Reinart ait appartenu d'abord à l'animal, et s'il faut y voir un nom d'homme, l'allusion qui remonte le plus haut dans l'histoire et qui se rapporte au plus ancien poème, doit être le plus près de la vérité.
De toutes ces allusions, il en est une qui me semble mériter quelque attention. Si elle m'appartenait, je n'oserais vous la présenter; elle serait suspecte, venant d'un Belge. Avancée par un Allemand, M.Eckart, développée par un autre savant d'outre Rhin, l'éditeur du Reynardus Vulpes, M. Mone, qui l'a suivie pas à pas dans ce vieux poème, acceptée par un critique français, M. Saint-Marc Girardin, je puis la risquer sans nous compromettre.
Ces trois critiques proposent de voir le type primitif de Renard dans le comte de Mons, duc de Lotharingie, Régnier au Long-Col. Reginarius ou Reineke comme l'appellent les chroniqueurs, a l'esprit prudent et rusé comme le goupil; il est conseiller du roi Zwentibold; Zwentibold, violent et emporté comme Isengrin, est comme lui trahi par sa femme; le roi et le conseiller sont parents comme Isengrin et Renard. Régnier tombe en disgrâce et entre en lutte avec le roi, comme les héros de la fable.
En suivant ce rapprochement, je trouve cinquante ans plus tard le petit-fils du premier Renard, Régnier III, comte de Hainaut, en lutte avec l'archevêque de Cologne, Bruno. Régnier soulève contre lui la noblesse, le clergé et les manants; tous l'accusent auprès du roi, comme les animaux accusent Renard ; il est cité comme lui devant la cour, il ne comparaît point, et
LE HO M AN 1»L- RENAliD.
Bruno est envoyé contre lui. Bruno est déjà dans Ylsengrimus le nom de l'ours.
On sait en outre que les Regniers, pour s'assurer le comté héréditaire du Hainaut, abandonnèrent le parti germanique. Les rois fainéants régnaient alors; le parti qui devait les détrôner au profit des Capets, commençait à tramer contre la race dégénérée de Charlemagne. La dynastie des Franks allait disparaître de la Gaule, et le premier roi qui puisse porter le nom de Français allait bientôt monter sur le trône. Alors, tandis que la Flandre et le pays de Liège et de Cologne restent fidèles h la race de Charlemagne, les comtes de Hainaut s'appuient sur la France nouvelle.
Dans cette situation, il est permis de supposer que l'esprit germanique, indigné de la défection des comtes de Hainaut, ait appliqué à ces princes rusés l'épithète injurieuse défendue parla loi salique : Reinart de vos, Rheineke fuchs.
Ainsi, le nom d'un comte du Hainaut aurait été donné au héros de la fable , d'abord dans les dictons populaires , puis dans des satires ou des chansons qui ne nous sont point parvenues, et il serait passé de là dans Ylsengrimus, dans le Reynardus Vutpes, puis dans la poésie du moyen âge et dans la langue française.
Ces rapprochements sont curieux, messieurs, mais plus curieux que concluants. Car, ils n'expliquent pns le fait important, le grand fait artistique de la transformation de la fable en épopée. L'origine historique ou philologique du nom du héros ne suffit pas à cela.
Ici encore, je pourrais invoquer de nombreux arguments, de bons témoignages en faveur du génie germanique; je pourrais montrer les peuples du nord, fidèles à ce poème, en fixant de bonne heure l'unité épique, dans une œuvre d'adoption qu'ils induisent sans cesse et n'oublient jamais, tandis que, plus la France devient française, plus elle néglige le Renard pour d'autres personnifications semblables (au dix-septième siècle, elle l'avait complètement oublié), et plus elle abandonne en général tout génie épique.
Plus d'une autorité française viendrait à l'appui de ce système. Mais la question me semble mal placée ainsi. La puissance de création épique n'appartient pas plus aux Germains qu'aux Gaulois, elle appartient à l'homme. Ce n'est pas
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une prérogative d'un peuple, né sous une bonne étoile ; c'est une faculté de l'humanité, parvenue à un certain développement. Ce n'est pas une question de climat ou de frontières, c'est une question de degré de civilisation. La race y est pour peu de chose, tout dépend de l'âge d'un peuple.
Or, cette époque, où le génie épique s'empara du Renard, était pour les deux races l'âge héroïque de la poésie.
Ainsi, tous les points de vue nous donnent la même conclusion, et, pour me résumer : en général, genre universel de la fable, perpétué d'abord dans l'ère moderne par une langue universelle; en particulier, pour le Renard, deux caractères de l'époque dominant toutes les influences : la communauté littéraire et l'âge héroïque des peuples modernes; tel est, après avoir réclamé les droits de l'esprit germanique, tel est le large horizon dans lequel j'aime à placer cette grande comédie de mœurs du moyen âge.
Croit-on, du reste, qu'un livre devienne universel sans ces conditions et sous le monopole d'une propriété nationale? Le cèdre, pour vivre mille ans et pour ombrager le ciel, ne s'attache pas à fleur de sol *, il plonge ses racines dans ces entrailles profondes où la terre cesse de porter le nom d'un peuple. Ainsi, cette bible profane, comme l'appelle Naylor, n'est ni gauloise, ni flamande; elle est humaine; elle représente, non l'esprit d'une race, mais le génie moderne; si sa popularité fut universelle, c'est qu'elle tient par de nombreuses attaches au cœur humain.
Que ceux qui veulent autre chose le cherchent à l'ombre courte de leur clocher. Pour nous, messieurs, nous ne manquerons jamais de revendiquer fièrement la part de nos ancêtres, mais nous respirons bien plus à l'aise dans l'histoire, nous nous sentons bien plus heureux, lorsque, à propos d'une œuvre à laquelle nos écrivains ont concouru, nous pouvons glorifier l'humanité tout entière.
Ce premier point établi, quelle part restera-t-il à nos provinces du moyen âge, dans ce travail épique qui dura des siècles?
Sans compter de petites branches dans les trois langues, il nous reste quatre œuvres importantes. La première est un poème latin du douzième siècle, de 6,600 vers, Reynardus Vul-
LE ROMAN DU RENARD
pes ; il a été publié par M. Mone, d'après deux manuscrits de la bibliothèque de l'université de Liège. Il faut y joindre un petit poème antérieur, de la fin du dixième siècle, qui lui a servi de modèle : VIsengrimus, publié par Grimm. L'un et l'autre sont attribués à des écrivains flamands et l'on suppose que le Reynardus Vulpesest l'œuvre d'un bénédictin de Gand.
La deuxième œuvre est en flamand, c'est le Reimrt de Vos; il contient deux parties : l'une, par Willem, est le chef-d'œuvre du cycle; l'autre par, Claes van Aken, a moins de valeur. Ces deux parties constituent le Renard populaire dans les langues germaniques. Le Reinhart saxon, de Henri de Glichesere, est autre, mais il est resté presque inconnu. Reinart de Vos, au contraire, traduit et imité dans toutes les langues germaniques, a accaparé dans le nord de l'Europe toute la gloire de ce cycle poétique.
La troisième et la quatrième œuvres sont en français. En France, la gloire n'a adopté aucune œuvre. Ce sujet a produit d'abord une infinité de branches, bientôt oubliées ; c'est comme une forêt vierge, qui n'a été défrichée que de nos jours. Les branches les plus importantes de cette première période sont celles de Pierre de Saint-Gloud, et nous avons peu de chose à réclamer dans celte période. Après ces premières pousses du xne et du xnic siècles, on voit se produire des poèmes nouveaux, dans le goût allégorique du temps; tels sont : le Couronnement du Renard, qui a près de 3,500 vers ; le Renard nouveau, qui en compte 8,000, et le Renard contrefait, par un clerc de Troyes, qui monte jusqu'à 18,000, jusqu'à 32,000 vers. De ces trois œuvres, deux nous appartiennent : le Couronnement du Renard, dont l'auteur est inconnu, mais originaire de nos provinces, et le Renard nouveau, par Jacques Giélée, de Lille. Ce dernier a été traduit en prose, au quinzième siècle, par Jean Tenessax; c'est la seule branche gauloise qui ait eu cet honneur.
Donc, en résumé : en latin, les deux premiers et les plus importants poèmes où le renard prend son nom et où la fable devient épique. En flamand, le type du Reinart germanique, dont la première partie est le chef-d'œuvre du cycle. En français, deux poèmes satiriques de la seconde période. Voilà notre bagage. Je vous le ferai connaître aussi succintement que possible.
VIsengrimus est court et vif; il contient deux parties : la
LE ROMAN DU RENARD
maladie et la guérison du roi, — l'essai de pèlerinage des animaux conduits par Renard. Ces deux parties ont été intercalées et amplifiées dans le Reynardus Vulpes.
Ces deux poèmes se bornent aux ruses du renard et aux mésaventures du loup. Au début, le loup a faim et s'est mis en chasse; il rencontre le renard, pressé du même besoin. Le héros, surpris, se voit toute retraite fermée ; il ne trouve rien de mieux que de feindre l'amitié; il s'avance vers le loup et lui souhaite une bonne pâture. Le loup grossier répond aussitôt ; — j'imiterai très librement et en concisant beaucoup notre auteur prolixe :
Tes désirs sont des lois qu'on accepte avec joie,
Tu vas être exaucé, car tu seras ma proie.
Dieu rarement est sourd à de justes souhaits,
Tes charitables vœux vont être satisfaits :
C'est pour mon déjeuner que tu quittas ton antre;
D'où viens-tu? Que m'importe! Où tu vas? Dans mon ventre !
Viens dans mon estomac, où tu seras fêté;
Je t'offre à cœur ouvert mon hospitalité.
Tu fatigues tes pieds en exposant ta tête ;
Viens voyager, pareil à Jonas le prophète;
Viens, je ne te veux pas protéger à demi :
Jette-toi dans mon sein que je t'ouvre en ami.
Renard n'est guère disposé à entrer en si bon lieu ; le loup insiste courtoisement et presse son hôte. Renard, moins courtois, hésite; le loup réplique :
Il n'est pas convenable et c'est se mettre en faute De rester à causer à la porte d'un hôte. »
— Mais Renard : « Suis-je un Scythe, un barbare, un Saxon ? Reconnaissez Renard, un parent tendre et bon?
— Et toi, comment peux-tu si longtemps méconnaître Le cœur hospitalier que je te fais paraître? »
— Mais, quoi qu'y mît le loup de grâce et de bonté, Renard goûtait fort peu cette hospitalité.
Le débat continue, le loup fléchit enfin devant l'offre d'un jambon que porte un passant et que Renard escamote. Le loup mange le jambon et ne laisse à son nouveau camarade de chasse que le bâton qui servait à le pendre. Renard ne pardonnera jamais ce trait à Ysengrin, il s'en venge tout aussitôt en
LE ROMAN DU RENARD
prenant le loup par la gloutonnerie et en lui jouant plusieurs tours qui remplissent le premier livre.
Cependant le roi devient malade, et Renard est absent de la cour. Le loup conseille au roi de manger, pour se guérir, le bouc et le bélier, deux amis de Renard. La paix a été proclamée, qu'importe? dit le loup :
Le ciel veut que chacun se voue au bien de tous.
La gloire de l'État périrait avec vous!
Vous respectez la paix, mais en voulez un gage.
Le bouc ou le lion, lequel vaut davantage?
Est-ce un crime, je suis moine et prends tout sur moi (1).
Le cloître met l'utile au dessus de la loi.
Une sage terreur suit un roi légitime,
Quand il sait à propos commettre un rare crime.
Un principe en vigueur soumet le droit au fait,
Et, lorsqu'on le partage, on excuse un méfait.
Pour atteindre un grand bien, quoi! craindre un mal infime!
Mais souvent un vain lucre inspire un plus grand crime.
Pour un blâme, combien d'excuses au délit !
L'un dira : Quelle horreur! Mais l'autre : Quel profit (2) !
Aux usages des cours que le roi s'abandonne;
Tout doit vous redouter; vous ne craignez personne.
La paix! en temps pascal, je la violerais
Si le droit violé servait mes intérêts.
Aux heureux criminels les honneurs, la ripaille !
Être amoureux du droit, c'est bon pour la canaille (3)!
L'intérêt du pouvoir fait et défait les droits;
Celui qui fait les lois n'est pas soumis aux lois.
Ce que vous ordonnez, n'oseriez-vous l'enfreindre?
La loi, c'est son auteur qu elle doit faire craindre.
Est-ce le fer qui tue ? Eh ! non ! c'est l'homme armé !
Le roi, qui fait les lois, n'en est pas opprimé.
Un roi juste aux manants, c'est un roi de la glèbe !
Les troupeaux paissent l'herbe et les princes, la plèbe (4).
Si l'on craint d'être injuste, on aura souvent faim.
L'intérêt avant tout, voilà la règle, enfin !
En parlant ainsi, cependant, le loup prépare des armes contre lui. Quod non Reynardus adest! — Utinam Renardusadesset. Que Renard n'est-il ici ! avaient crié les victimes. Renard arrive ;
(1) Si quid in hoc peccas, monachus feror atque sacerdos.
(2) Si : Scelus est, aller ; Profuil, aller ail. (8) Pauper et infamis juris amator erit .
(4) Plebs procerum cibus est, ulpolè prata regum.
LE ROMAN DU RENARD
il vient de Salerne, dit-il ; il en rapporte de savants avis pour la santé du roi. Qu'il se couvre de la peau d'un loup de l'âge d'Isengrin, fraîchement écorché ; sur-le-champ il sera guéri. Que répondre à cela? Isengrin a plaidé toutes les raisons, écarté tous les scrupules ; il est pris à son propre piège.
Le roi, guéri, veut connaître les démêlés du Renard et du loup; l'ours a fait un poème là-dessus, il le lit devant la cour, et le troisième livre contient un récit rétrospectif, comme il convient à une épopée classique. Parmi ces fables figurent : le pèlerinage du Père îsenghmus, sorte de parodie de ces voyages, plus intéressés que pieux; — l'entrée au couvent du loup, qui en est chassé à coups de gaules, —le viol de la louve par maître Renard.
Renard a persuadé au glouton de se faire moine ; il profite de son absence pour outrager ses enfants et pour attirer sa femme dans le piège d'un adultère presque incestueux, car le loup est son oncle. Mais Dom Reynardus se raille de la famille avec la même audace que monseigneur le loup s'est raillé de l'hospitalité et a prêché le despotisme. Il dit à la louve :
Un autre, chère dame, y mettrait moins de grâce; Moi, du premier passant, je n'aurai point l'audace. Pourtant, si l'étranger est bien moins qu'un parent, Moi, neveu, dans ton cœur, j'ai droit au premier rang. Aussi, dans l'occurrence, où ma passion brille, J'aime à faire éclater mon esprit de famille, Ma tante, et, moi vivant, nul, par amour pour toi, N'oserait supplanter mon oncle, excepté moi.
Cependant la gourmandise du loup le fait chasser du couvent, et la scène où les moines le chassent est une parodie de l'ordination d'un prélat. Le malheureux, joué, écorché, battu de vingt façons, s'enfuit du couvent et trouve sa femme profanée.
Dans le quatrième livre, le loup, victime encore de sa bêtise ou de son orgueil, éventré parle bélier, blessé par le roi, auquel il a l'impertinence, dans un partage, de ne pas attribuertoutle butin, pris dans un piège au moment oii il croit jurer sur un reliquaire, Unit par se laisser prendre par une bande de porcs qui le tuent. Cette scène commence encore par la gloutonnerie du loup. La mère des marcassins, l'abbesse des truies, à laquelle il demande le baiser de paix, se défie de lui et le renvoie à la fin de la
12 LE II OMAN DU Rl NARD.
messe, qui va sonner : c'est alors que les officiants se donnent l'accolade, dit-elle. Le loup répond, entre autres choses :
Moi, pour connaître l'heure, ai-je besoin, dans l'air,
De la voix de l'airain? J'ai la voix de la chair.
Une cloche, à quoi bon? Je n'en ai qu'une seule,
Mon ventre, et j'en crois moins le soleil que ma gueule;
Nul timbre plus exact ne sonne le festin,
Quand le Pape lui-même en eût été parrain,
Et, si j'en écoutais la voix intérieure,
Je mangerais, le jour et la nuit , à toute heure.
Le loup est moine, a dit l'auteur.
C'est l'abbesse des truies qui doit chanter la messe, elle appelle toute sa famille pour y assister, et le meurtre du loup termine ses aventures par une parodie plus audacieuse que celle de l'ordination : la parodie du sacrifice même de la messe.
Isengrin tué, la truie ricane encore et avec les mêmes fleurs de rhétorique que le loup a employées pour persuader à Renard de se laisser manger :
On doit, dit l'Écriture, aimer ses ennemis, Et dans le sein de Dieu par là l'on est admis. Ainsi lais-je : Isengrin me fut toujours hostile, Et je vais lui donner mon ventre pour asile.
La truie lui mange le foie, les marcassins le dépècent et l'abbesse lui fait son épitaphe :
Un marbre pour un prêtre autrefois put suffire, Et la gloire du mort au monument respire. En trente- six endroits repose Isengrimus (I), C'est autant de tombeaux qu'il avait de vertus.
Le poème se termine par des lamentations hypocrites et satiriques de la truie et du Renard sur les mœurs du temps.
Qu'avons-nous besoin de chercher des allusions historiques, messieurs? Voici qui vaut mieux : la satire! Les allusions personnelles n'ont de valeur et de vie que pour autant qu'elles s'élèvent jusqu'à la vérité d'une peinture générale de mœurs, et qu'elles puissent être oubliées sans que le sujet y perde rien de sa force comique. Le loup, moine grossier, gourmand, stupide,
(1) Le latin dit 66, undecies scnis.
LE «OMAN DU RENARD
violent, conseiller effronté de despotisme; le Renard, vindicatif, obscène, se raillant de la famille; les moines et les porcs parodiant le culte, voilà ce qui demeure vivant dans ces jeux d'esprit d'un bénédictin du onzième siècle. L'histoire s'y retrouverait peut-être, mais à coup sûr la satire y subsiste. Y chercherai-je, avecM.Mone, Régnier au Long-Col ouZwentibold? J'y trouve la société religieuse peinte sur le vif. Les personnalités du passé ne m'intéressent plus guère lorsque je vois la satire d'uue époque et la peinture du cœur humain.
Qu'un vrai poète s'empare de ces fables satiriques, il en fera une grande comédie de mœurs, une épopée aristophanesque. CVst ce que fit l'auteur de la première partie du Reinart de Vos.
Le Reynardus Vulpes, à côlé de ses qualités, qui sont la verve du sarcasme et l'audace du style, a de nombreux défauts : le récit manque d'économie, le style de variété, la satire de mesure. Il semble plutôt une amplification de rhétorique dans une langue morte, qu'une œuvre d'art. Les branches gauloises accusent l'enfance de la langue et de l'art; les meilleures, comme celles de Pierre de Saint-Cloud, ont le style verbeux, commun, surchargé de détails inutiles, grossiers ou obscènes. La première partie du Reinart de Vos n'a ni cette profusion sans choix et sans goût, ni cette monotonie sans variété et sans tact; elle l'emporte sans contredit sur tous les poèmes du cycle.
M. Marmier a très bien caractérisé cette supériorité :
Le récit est beaucoup plus dramatique, plus serré, beaucoup moins licencieux, et l'ouvrage entier est empreint, comme l'a
dit J. Grimm, dune couleur toute flamande Le premier est
certainement une œuvre à part, une épopéecomplète, une comédie excellente, écrite avec verve, avec une profonde connaissance des vices du temps et des subtilités du cœur humain.
Ce n'est pas moi qui parle ainsi, messieurs, c'est un savant français.
Faisons donc connaissance avec notre chef-d'œuvre.
C'était un jour de Pentecôte; le lion, comme un vrai roi de chevalerie, tient sa cour plénière. Aucun seigneur, je veux dire aucun animal, ne manque à la cour, excepté Reinart de Vos; car sa conscience n'est pas nette. Présent, on le redouterait; absent, on l'attaque. Tous ses ennemis se lèvent contre lui, un
14 LE HOMAN DU KENARD
concert d'accusations ouvre le poème. Le loup parle le premier, c'est son droit, il est l'antagoniste de Renard.
« Sire, je dois être vengé;
Voire honneur s'y trouve engagé
Et l'humanité tout entière.
Considérez les maux qu'il m'a fait endurer: Il est entré chez moi pour me déshonorer; Il a séduit ma femme et souillé ma litière!
Le loup est déshonoré : la famille doit être vengée. Le chien suit; Renard lui a volé un boudin : Vengeance à la propriété!
Le chat défend son parent. Le castor réplique et voici de nouveaux traits : le saint homme se voue à l'éducation pour tenir le lièvre sous sa griffe.
Hier, il rencontra le lièvre, en maraudant;
Il le flatte aussitôt : Quoi! toujours on l'évincé!
Il n'est rien! il pourrait parvenir cependant !
Que n'est-il chapelain du Prince?
Quelques leçons de chants et cela suffira,
Moyennant un salaire mince.
Ne peut-il les payer, on les lui donnera ! —
— Pour ne l'accepter point, l'offre était trop honnête ; Voilà donc Mons Couard dans ses pattes serré; Et tous deux d'épeler, de chanter à tue-tête Le Credo! J'y courus, par le bruit attiré; Le pendard triomphait et couvait sa conquête, Et, lorsque l'innocent lui dit : Bien obligé! Pour prix de la leçon, il l'aurait égorgé, Si je n'avais troublé la fête.
Le loup, pressé de conclure, ne trouve rien de mieux que la mort du traître pour sauver la société entière. Mais le blaireau défend son parent, et l'esprit rabelaisien apparaît aussitôt.
Quant à la dame Hersinde, elle ne.se plaint pas : L'amour les unissait dès l'âge le plus tendre, Voilà tantôt sept ans qu'ils n'ont pu s'en défendre;
Le mal est fait, pourquoi ces vains éclats? La belle en fut guérie à son gré, je suppose !
Pourquoi tant de bruit pour si peu de chose?
LE ROMAN DU RENAUD
Le lièvre aussi se plaint; c'est ingrat et peiii ! N'était-ce pas le moins qu'un maître gratuit
Le reprît Quand il chantait faux sa partie?
Qui bien aime bien châtie, C'est l'Ecriture qui le dit.
Le chien de ses griefs veut porter haut le chiffre; Il vole un pauvre hère, on le vole à son tour, Et ce qui vient du fifre S'en retourne au tambour.
Voilà de quoi vraiment enfler son verbe ! Renard n'a pas voulu, dans cette occasion,
Faire mentir le proverbe :
Il a fait, en mangeant ce boudin peu superbe, De la morale en action.
Mais inclinons-nous, messieurs, voici Tartuffe :
Pour quelque trait méchant, Sire, qu'on le renomme,
Renard, mon oncle, est honnête homme! Depuis qu'on est entré dans la trêve de Dieu, Il vit dans son château comme dans un saint lieu, Portant haire, pleurant aux pieuses piscines. Pratiquant l'abstinence et vivant de racines.
Avec beaucoup d'humilité, A des passants émus, hier, il l'a conté. Il s'est, à Mautpertuis, construit une cellule ; La charité publique est son unique avoir; Là, méprisant le monde et songeant au devoir, A l'heure où je combats ce procès ridicule, Il jeûne, les regards vers la tombe penchés, Par la faim et la soif expiant ses péchés.
On n'attend que sa mort pour le canoniser,
dit Régnier, de Macette, au moment où elle va essayer de séduire une jeune fille. La piété de Renard ne nous annonce rien de bon : ce panégyrique est interrompu par l'arrivée d'un convoi mortuaire ; une poule a été croquée par le saint homme. Le coq porte aussitôt sa plainte devant le trône :
Sire, c'était un saint jour de dimanche ; Il m'annonça que vos édits royaux Dictaient la paix à tous les animaux ; Il me montrait des lettres de créance, Où votre sceau m'inspirait confiance ;
LE ROMAN DU RENAUD
Il ajouta qu'il s'était converti, De ses péchés qu'il s'était repenti.
Et qu'il avait, au voisin monastère, Pris le bourdon, le cilice et la haire. « Frère, dit-il, vous pouvez vivre en paix ! A mon salut je songe désormais :
J'ai renoncé, par serment, à confesse, A tout repas de chair, même à la graisse ; Dieu m'a touché quand je devenais vieux! Mais pardonnez; le temps est précieux, Je dois prier pour toutes mes folies; Je n'ai pas dit nones, vêpres, complies, Et je tiendrais, allongeant le chemin, A réciter matines pour demain. »
Il dit, se signe et gagne la clairière, Se prélassant et lisant son bréviaire.
La basse-cour, édifiée de cette conversion, se croit à l'abri de toute attaque et se met, joyeuse, à courir les champs. Renard Fattendait là; le larron sort d'une embuscade, se jette avec fureur sur la famille éparse et croque la poule.
C'est ainsi que les premiers récits annoncent le héros. Mais il va entrer en scène. Le roi somme Renard de comparaître en justice pour répondre de ses faits et gestes. Les ambassadeurs vont avoir affaire à rude partie.
L'ours se charge du message avec une suffisance bientôt punie. Renard le reçoit avec amitié; mais qu'était-il besoin qu'on vint le chercher aussi loin? Il se serait déjà rendu à la cour, s'il n'avait été retenu chez lui par une indigestion?
« Qu'as-tu pris, toi, toujours allègre? »
« Hélas! la chère était bien maigre !
Un hère comme moi ne peut avoir toujours, Seigneur Brun, le menu des comtes et des ours. Le pauvre au jour le jour doit chercher sa pâture ;
Sent-il la faim, il mangée e qu'il a ; Si l'on pouvait choisir, jamais à ces mets-là
Je ne toucherais, je vous jure !
Le miel frais où je suis réduit
Par abstinence involontaire ,
Me gonfle, m'irrite, me cuit ; J'en prends à tout repas et ma sauté s'altère. »
LE ROMAN DU RENARD
« Du miel frais! dédaigner le miel frais! Palsembleu!
Je te conseille bien de faire Le dégoûté ! Le miel est uu régal de Dieu ! Bon Renard, doux ami, mon cher et beau neveu,
Si le miel n'est pas ton affaire, Procure-m'en ma part, procure-m'en un peu, Et, quand cent ans encor je vivrais sur la terre, Encore dans cent ans je m'en ressouviendrais Pour t'aimer! Cher Renard, goûtons de ce miel frais! »
Un homme, pardon, messieurs, un animal qui parle ainsi est livré, pieds et poings lié. Renard mène l'ambassadeur dans un piège où il laisse la peau de la téte et des deux pattes de devant.
Reuard le voit gisant, ensanglanté; il le raille :
Quel beau chaperon rouge et comme il vous sied bien!
Ètes-vous prieur ou chanoine?
Diantre! celui qui vous fit moine Sait tailler en plein cuir et n'a ménagé rien.
Il a bien près frisé l'oreille!
La tonsure fraîche ët vermeille!
Moustache ni toupet r>'ont été respectés. Mais vous alliez chanter l'office, j'imagine ; Car vous tenez les mains jointes sur la poitrine,
Et vos beaux gants noirs sont ôtés. »
Je cite le Reinart de Vos du treizième siècle. De nos jours, nos éditions populaires A. M. D. G., publiées à Malines, \ Lyon, à Paris, par l'imprimerie du saint-siége et par la Société de Saint- Victor, ont corrigé tout cela. M. Gollin de Plancy s'est chargé de dégager le roman des immondices qui l'étouffent. Vous reconnaissez le style dévot.
Le vieux poète est trop près de Molière; le discours de Renard au coq nous ramène au père Loriquet :
« Et moi, seigneur Canteclair, me dit Trigaudin (Trigaudin est le nom élégant du Renard orthodoxe) d'une voix posée, je suis bien changé. Pour rien au monde je ne voudrais aujourd'hui causer le moindre chagrin à personne. Ne craignez aucun piège de ma part. Je m'en vais voyager, autant pour m'instruire que pour faire oublier les torts de ma jeunesse ; et de ce moment, je prends congé de vous.
LE ROMAN DO RENARD
La mordante ironie de Renard sur la tonsure de l'ours était aussi uneimmondice; voici ce qui en reste, à la place nettoyée :
« Trigaudin se mit à railler sa victime : Qu'avez-vous donc, mon cher Gros-Brun? dit-il; est-ce qu'on aurait voulu vous faire payer le miel trop cher, que vous vous êtes échappé comme un voleur? »
Revenons à notre poète :
Le premier ambassadeur aimait le miel. Le second aime les souris. C'est Tibert, le chat : « Aimer, s'écrie-t-il au premier mot,
Aimer ! je les adore !
Les manger ! je les dévore !
C'est le plat le plus fin, le mets le plus exquis !
L'ignoreriez-vous donc encore? Il n'est pas d'ortolan qui vaille une souris. Vous me conduirez, j'espère, A ce vrai festin de roi, Et vous pouvez compter sur moi, Quand vous auriez tué mon père ! »
Une fois dans cette voie, le second ambassadeur est perdu, il retournera à la cour aussi meurtri que le premier.
Dans ces deux scènes, le poète introduit un prêtre avec sa femme, car au treizième siècle beaucoup de prêtres étaient encore mariés. Quand l'ours est pris au piège, tout le village accourt pour le tuer, le curé marche en tête et sa femme le suit :
Le prêtre est transporté d'une ardeur héroïque;
Voyez-vous le bâton de la croix Bondir et rebondir dans ces fougueux tournois;
Et le bedeau qu'un tel exemple pique Briser son gonfanon dans la lutte olympique !
L'ours en s'échappant va tomber sur le groupe des commères qui jasent, et fait rouler la femme du curé dans la rivière. Le poète comique fait crier au prêtre :
Chers paroissiens, sauvez ma femme, mes amours! J'accorde à son sauveur indulgence plénière.
LE ROMAN DU KfcNAAD.
Dans la seconde scène, c'est à la grange du curé que Renard a mené le chat. Le fils du curé prend le voleur au lacet, et toute la famille se met à battre l'ambassadeur glouton.
Le chat se jette sur le curé et le mutile. Alors la femme se lamente et Renard, de loin, la console avec une verve toute rabelaisienne. Je ne vous lirai pas ce passage.
Dans les branches gauloises, le curé est accusé de mauvaises mœurs, sa femme n'est pas légitime, et le nom qu'on lui donne n'est ni parlementaire, ni orthodoxe.
Dans le Renard moderne des évêques, le curé est un fermier; il peut être marié tout à son aise.
On remarque de nombreux mots latins dans les diverses branches gauloises et germaniques du Renard, mais quel latin! Cest une parodie nouvelle. L'ignorance des prêtres était grande depuis longtemps. Au dire d'un pape du huitième siècle, ils baptisaient in nomine patris et filia et spiritua sancta.
Renard reste peintre fidèle : Confiteor tibi pater... et mater, dit-il en raillant. Quand le roi lui reproche la tonsure de l'ours : In nomine patrum, Christum, file! s'écrie-t-il, et plus tard, quand il vole au curé son rôt, le curé crie : Ah! sancta spiritus ! Voilà les traits qui ont fait rire nos pères de l'ignorance des moines.
Cependant, le troisième ambassadeur est un ami. La scène change, Renard le suit à la cour ; et il va se confesser.
Lorsqu'ils sont dans la bruyère, Renard s'adresse à Grimbert :
« Neveu ; mou courage se perd, Je tremble, écoute ma prière.
Cher Grimbert, prends pitié de moi; Je veux me confesser à toi.
Trouver un prêtre ici me serait difficile ; Une fois confessé, les choses tourneront Comme elles le pourront, Mais mon àrae sera tranquille. »
« Mon oncle, pour vous confesser, Sachez qu'il faudrait renoncer A la ruse, au mensonge, au vol, à la vengeance, Le cœur contrit, dans un pieux regret; Sans cela, que vous servirait Le sacrement de pénitence? »
20 LK ROMAN DU KENARD
« Je le sais, dit Renard ; écoute donc ici ; Car je veux obtenir merci, Et je viens à résipiscence.
ConfUeor tibi, Pater,
Et Mater,
D'avoir fait noise au chat, puis à la loutre, Puis en outre, Et sans plus de distinction, A des animaux de tout âge Et de toute profession :
Aux eaux de la confession Je veux laver tout ce bagage. »
La confession est un récit de nouveaux tours joués au loup dans lesquels entre l'adultère avec la louve. Renard glisse rapidement sur cette peccadille, et il en parle en mots couverts :
« Mais nulle trahison, nul piège, nul tourment Ne l'offensa jamais aussi cruellement Que lorsque je péchai contre Hersinde qu'il aime
Plus que lui-même ;
Dieu pardonne a ces méchants traits!
Je Os à la belle commère
Un affront tel que je voudrais
Que la chose encor fût à faire, Plutôt que d'en garder d'inutiles regrets. »
Mais le confesseur n'entend pas de cette oreille :
Grimbert dit à Renard : « Puisque tu te confesses, Si tu veux être absous par un divin secours, Il te faut dépouiller les humaines faiblesses; Il faut, sans voile et sans détours, Ouvrir ton cœur au juge qui l'éprouve ; Que veut dire cela : Péché contre la Louve? Je ne comprends pas ce discours. »
Renard répond : « Conviendrait-il, mon Père, Que je disse crûment, sans prendre plus de soins :
J'ai rendu ma tante adultère,
Autant de fois, plus ou moins?
Vous êtes mon parent; une telle impudence
Eût blessé Votre Révérence.
Vous avez reconnu la curiosité lascive et les interrogatoires scabreux du confessional.
LE ROMAN DU RKNAHD
La pénitence est faible, car le pénitent est redoutable; Grimbert cueille une baguette et en frappe son oncle quarante fois. A Rome, de nos jours, on peut voir, et j'ai vu vingt fois dans l'église de Saint-Pierre un prêtre armé d'une longue baguette blanche; devant lui passent des pénitents qui s'agenouillent et qu'il touche de sa baguette. Cela s'appelle renouveler l'absolution. Quand on se croit coupable d'un péché véniel, il n'est pas nécessaire de s'en confesser, il suffit de se présenter devant la férule du confesseur qui vous frappe de loin, et l'on s'en retourne l'àme tranquille, et absous comme. Renard.
Le héros, ainsi allégé, s'achemine avec son confesseur vers la cour. En route, il se détourne pour passer par un monastère; tout à coup, il se jette sur une poule du couvent. Grimbert l'arrête :
Grimbert l'arrête et dit : « Dans quel délire es-tu?
Homme impie et sans vertu! Reprendras-tu toujours d'odieuses coutumes?
Et quoi! pour un coq dodu,
Quoi ! pour une poule grasse,
Tu perdrais l'état de grâce
Qu'un sacrement t'a rendu !
D'aucun excès ton orgueil ne se lasse!
Renard répond : « Par la bonté de Dieu ! C'est un oubli, mon doux neveu !
Prions le ciel, que je redoute, Pour que je n'y retombe pas. »
Alors, ils reprennent la route,
En retournant sur leurs pas.
Que de fois, par dessus son épaule, en cachette, Renard lorgnait une poulette,
Vainement il se contenait; Le penchant toujours l'entraînait.
Vous lui couperiez la tète,
Que sa tête volerait
Vers les poules, sa conquête,
Aussi loin qu'elle pourrait.
Grimbert aperçut le manège :
« Ah ! glouton impur et vil !
Pourquoi ton œil cligne-t-il, Rêvant trahison et piège? »
LE ROMAN DU RSNAHD
« Tu parles mal, sur mon honneur !
Toi qui m'espionnes le cœur Et troubles ainsi ma prière. Je disais un Pater nostet\ Pour préserver de l'enter L'âme des coqs que j'ai volés au monastère ; Je disais versets et répons, Pour le salut des chapons Dont j'ai fait si bonne chère! »
Renard, corrigé par Tartuffe, respecte trop la confession pour en parler. Quand le héros se jette sur la poule, le blaireau l'arrête :
« Ah ! mon oncle, dit le Blaireau consterné, ést-ce ainsi que vous êtes corrigé?
— Je n'y pensais pas, dit Renard.
— Voilà 1 effet des mauvaises habitudes ! »
Voilà de l'art orthodoxe !
Cependant le héros est condamné à être pendu. C'est encore par la parodie de la confession publique qu'il se sauve. Il demande à se confesser devant le peuple avant de mourir et, en se confessant, il en vient adroitement à parler d'un trésor qu'il possède. Un trésor! le roi et la reine alléchés vont se laisser prendre à la ruse du pendard qui n'est pas encore pendu.
« Je veux bien vous l'avouer, Sire; Je possède en argent, en diamants, en or,
Un trésor;
Sept chars à l'emporter ne pourraient point suffire, Il m'en resterait encor. »
— D'où te vient ce trésor? dit le roi. — D'un vol, mais d'un vol qui sauva le trône et le roi.
« Oui, sans cet attentat à la propriété, Nous porterions le deuil de Votre Majesté. »
La reine, glacée de terreur, somme Renard de ne rien cacher de ce qui menace son époux.
LE ROMAN DU KENAltl)
« Noble reine, dit-il, d'un ton de doléance,
Quand même en ce moment vous ne me prieriez pas,
Je ne pourrais laisser, en face du trépas,
Ce fardeau sur ma conscience.
Si le doux roi daignait m'accorder un instant,
Je vous dirais, sauf sa licence, Gomment je découvris des traîtres méditant
De l'assassiner, sans défense.
Mes parents les plus chers étaient de connivence ; Et jamais je n'aurais voulu les accuser, Sans la peur de l'enfer qu'on nous dit menacer
Ceux qui d'un meurtre ont connaissance
Et meurent sans le dénoncer. »
Le roi ne se fie pas trop à ces bons sentiments :
Le Roi sentait un poids peser sur sa poitrine : « Serait- il vrai? dit-il, le front chargé d'ennuis.
— Quoi! le demandez-vous? Par la bonté divine!
Oubliez-vous donc où j'en suis?
Grand roi, ne craignez rien; je suis un misérable. Mais pourrais-je souffrir de pareils attentats
Et quitter cette vie, hélas!
Chargé d'un mensonge exécrable?
Non, Sire, dit Renard, je ne le pourrais pas! »
La reine cède la première aux belles paroles, le roi se laisse entraîner; ils écouteront Renard, Renard est sauvé. Il va calomnier son père lui-même pour en être mieux cru sur parole; il accuse ses ennemis d'avoir conspiré avec son père la mort du roi pour placer l'ours sur le trône. Le trésor devait leur servir à recruter l'armée de la rébellion. Renard en le volant a sauvé l'empire.
Le Lion et la Reine alors prennent Renard
A l'écart.
La fortune les tente; ils désirent apprendre Où le trésor est déposé.
« Moi, vous livrer mon bien ! leur répond le rusé; Je devrais être un insensé, Sire Roi qui me faites pendre !
24 LE ROMAN DU RENARD
— Non, dit la Reine, non ; plus de ressentiment !
Mon époux gracieusement,
Renard, t'accordera la vie.
Mais nous pourrons compter sur tout ton dévoûment. »
Renard les a amenés où il voulait. Il triomphe et rentre en grâce. Cependant le trésor n'existe pas ; comment évitera-t-il de conduire le roi à la cachette indiquée? Il se déclare excommunié. Pour sauver le loup, il s'est exposé à l'interdit. Mais, dès le lendemain, il ira à Rome en pèlerinage et purgera l'anathème. Ainsi l'hypocrisie religieuse continue à être le grand cheval de bataille du héros de la fourberie.
Le loup, la louve et l'ours, ainsi accusés, tombent en disgrâce, et sont jetés dans les fers ; Renard se sauve en accablant ses ennemis. Mais leur malheur ne suffit pas au traître triomphant ; il demande les souliers du loup et de la louve pour ce long et pieux voyage; leurs souliers, c'est à dire la peau de leurs pattes. La Reine n'a rien à refuser à l'homme au trésor, son pèlerin.
« Noble Reine, dit-il d'un ton béat et tendre,
Me voilà votre pèlerin!
Voyez quels beaux souliers a mon oncle Isengrin ! Voyez quels brodequins charmants porte sa femme! Obtenez-les pour moi, je prierai Dieu pour vous. S'acquitter d un bienfait, il n'est rien de plus doux! Faites votre salut, en me chaussant, Madame!
Nous en voyage, eux en prison,
Voyez si ce n'est pas raison Qu'ils me prêtent au moins chacun une savate. Des pieds du pèlerin, Madame, prenez soin.
De chaussure qu'ont-ils besoin?
Ils ne bougeront d'une patte.
— Volontiers! dit la Reine, on ne peut voyager, A travers les forêts, les ronces, les épines, Pieds nus, en pays étranger Sans danger,
L'entreprise est trop rude; il vous faut des bottines. Pour vous chausser de frais, j'emploierai mon crédit. Isengrin et sa femme ont juste votre affaire. En dussent-ils mourir, il faut vous satisfaire;
Vous aurez leurs souliers, c'est dit! »
LE ROMAN DU RENAKI)
Ainsi, Renard se venge; le loup et la louve sont écorchés et la raillerie recommence :
Renard, jouissant sous cape,
Verse d'hypocrites pleurs.
« Matante! bonne tante! ah! quel chagrin nous frappe! Combien dois-tu pour moi supporter de malheurs!
Amèrement, je m'en désole!
Un point seulement me console :
Je t'aime et je n'aurais jamais pu te quitter
Sans emporter Quelque chose de toi dans mes courses lointaines;
Sur des bords inhospitaliers,
Je marcherai dans tes souliers,
Et braverai toutes les peines.
Mais toi, c'est pour ton bien! Tante, tu me suivras;
Ainsi donc tu partageras
Les mérites de mes prières,
Et les indulgences plénières
Que je vais gagner aux Lieux-Saints,
Ma chère... dans tes escarpins! »
Et Renard, avec toute sorte de démonstrations de piété dans un grand appareil religieux, s'en va en pèlerinage, non pas à Rome, dans son château, où une fois à l'abri, il brave le roi.
Ainsi finit la première partie du lieinart de Vos. La seconde reproduit la même mise en scène : la cour plénière, les accusations, la confession, la comparution. Après de longs discours qui, comme ces répétitions, sont des faiblesses de l'écrivain, Renard, en vrai chevalier, en appelle au jugement de Dieu, provoque le loup en champ clos, sort vainqueur du combat et rentre en grâce. Cette seconde partie est loin de valoir la première; outre ses répétitions et ses longues tirades, elle fait raconter les scènes les plus importantes, comme la guérison du roi, imitée du Reynardus Vidpes, au lieu de faire agir les personnages.
Cependant le môme esprit domine : la parodie du culte et l'hypocrisie du héros. Le poète même fait un pas en avant contre les abus de l'Église : il stigmatise l'excommunication. Je ne citerai que ce passage; Renard se plaint d'être excommunié, le clerc de l'évéque, le singe Martin le rassure; et se charge de son affaire; j'imite librement :
Le pape fait le diable à quatre?
Ne te laisse donc pas abattre !
LE ROMAN DU KENARD
A Rome on peut tout acheter.
Je veux chicaner, ergoter ; Et s'ils sont plus forts en basoche, J'aurai du sonnant dans la poche.
Mon oncle évêque, au pénitent Pardonne tout... argent comptant.
J'ai là plus d'une créature :
L'abbé Prend-Tout, l'évêque* Usure, Le cardinal Fesse-Mathieu.
Bourse en main, j'invoquerai Dieu !
Au crime on assortit la somme ; L'or et Dieu peuvent tout à Rome.
Si l'on te condamne à la Cour, Je loue une foudre à mon tour :
Plus de noces, plus de baptême ; Je mets au ban Lion lui-même!
J'interdis le pain et le... lard.
Pour qu'on fasse droit à Renard !
Le cardinal Graisse-Ma-Patte Mène un pape idiot qu'il flatte ; Il est jeune, ardent, amoureux; Quand on paie, il est généreux.
Il règne sur la foi moderne, Et sa concubine gouverne ; La belle est ma nièce, et je tiens Par elle tous les bons chrétiens.
Rosse donc le sot qui te damne Et ris-toi des foudres de l'Ane.
Je vous l'ai déjà dit, messieurs, je n'ai jamais pu lire ces vers sans me représenter dans une ville du moyen âge, sur une place publique, un ménestrel monté sur une borne et luttant contre les foudres de l'Église avec les foudres de l'art. J'y vois Aristophane venant à la rescousse de d'Artevelde ; j'y vois le génie de la comédie mis au service de la liberté de conscience ! J'ai concisé ce passage pour mettre cette scène dans un drame historique, car je trouve que c'est là un des plus grands spectacles que puisse donner l'histoire !
Ce poème conclut comme toutes les branches : Renard est puissant ! Toute la terre appartient à Renardie ! Amen !
Ainsi lehéros de cette épopée, qui manque à l'antiquité, représente l'exploitation des- vices et des faiblesses de l'homme par la ruse mondaine et l'hypocrisie religieuse. Renard a tous les vices, il les satisfait en exploitant les vices d'autrui; Renard ne
Lfc HOMAN DU KliiNAKD.
croit à rien et il abuse de toutes les croyances. La gourmandise, l'amour de l'or, l'avarice, la vanité, l'orgueil, les rivalités, l'envie, la rancune, la poltronnerie, la forfanterie, la luxure, la colère, les préjugés, l'ignorance, les superstitions, tous les vices du cœur, tous les travers de l'esprit, toutes les faiblesses du sentiment, toutes les convoitises de la chair : que de points vulnérables, que de côtés faibles dans l'homme! Renard n'en néglige aucun, et les sept péchés capitaux sont mis en scène pour être joués par ce profond connaisseur du cœur humain.
Ce spectacle contient déjà une grande leçon, un profond enseignement; le poète semble nous dire : Ce qui vous perd, ce sont vos faiblesses ; ce sont vos vices et vos travers qui vous livrent pieds et poings liés à vos exploitants.
Cependant, comme presque toutes les dupes qu'il joue et raille sont de la classe des maîtres et des privilégiés, rois, seigneurs, prêtres, le peuple prit un grand plaisir à des tours qui bernaient ses ennemis; il se sentait vengé par la malice du héros, et Renard en acquit une vogue populaire universelle : la satire n'est pas seulement l'enseignement de tous, c'est le châtiment des grands, c'est la vengeance des petits.
Mais Renard n'est pas seulement une sorte de personnage factice, servant de pivot à cet enseignement ou à cette vengeance. C'est un type supérieur à tous les autres; il représente le mal triomphant par la ruse et l'hypocrisie. Ses victimes nous font craindre nos propres faiblesses ; ses succès nous font haïr le mal dans ce qu'il a de plus odieux, et dénoncent à la société son plus dangereux ennemi, l'hypocrite.
Renard règne, semble ajouter le poète, depuis que l'homme, terrifié par les fantasmagories de l'ignorance, s'est agenouillé devant un homme porteur d'une idole ou d'un sceptre ! Renard régnera autant que l'ignorance, autant que la superstition, autant que cette minorité honteuse qui livre les nations à d'odieuses tutelles ! Renard régnera tant que les peuples accepteront et respecteront des prêtres amnistiant les crimes des puissants, et des empereurs jetant sur les vices des prêtres la pourpre de Constantin.
Renard, c'est ce personnage esquissé dans tous les siècles, depuis Aristophane jusqu'à Molière. Platon l'a peint dans le temple :
« Je serai scélérat, et du fruit de mes crimes je ferai aux dieux
LE ROMAN DU RENARD
des sacrifices. Étant juste, je n'aurais rien à craindre des dieux, mais je perdrais les avantages attachés à l'injustice; au lieu que je gagne à être injuste et que je n'ai rien à craindre des dieux, si je joins a mes crimes des vœux et des prières.
« Mais je serai puni aux enfers, dira-t-on. Non pas ; il est des dieux qu'on invoque pour les morts. Pour quelle raison m'attacherai-je donc à la justice plutôt qu'à l'injustice, puisque tout me réussira auprès des dieux et des hommes pendant la vie et après la mort, pourvu que je couvre mes crimes des apparences de la vertu. » {La République.)
Machiavel l'a peint sur le trône :
« Les animaux dont le prince doit savoir vêtir les formes sont le Renard et le Lion. Le prince apprendra du premier à être adroit, et de l'autre à être fort. Ceux qui dédaignent le rôle de renard n'entendent guère leur métier.
« Le plus heureux des princes est toujours celui qui sait le mieux se couvrir de la peau du renard. Le point est de bien jouer son rôle, et de savoir feindre et dissimuler à propos.
« Il n'est pas nécessaire à un prince d'avoir toutes les bonnes qualités, mais il lui est indispensable de paraître les avoir. Je dirai même qu'il est quelquefois dangereux d'en faire usage, tandis qu'il est toujours utile de paraître le posséder.
« Le prince doit surtout s'étudier à ne riendirequi ne respire la bonté, la justice, la bonne foi et la piété, mais cette dernière qualité est celle dont il lui importe le plus d'avoir les apparences. »
Renard, c'est le Papelart du Roman de la Rose :
« Tu semblés être un saint hermite.
— C'est vrai, mais je suis hypocrite.
— Et tu vas près chant pénitence.
— C'est vrai, mais je remplis ma panse.
— Tu vas preschant la pauvreté.
— Vrai, mais je suis riche à planté.
Toujours pauvres nous nous feignons; Mais, si haut que nous nous plaignions, Nous sommes, ce vous fais savoir, Ceux qui ont tout sans rien avoir.
Mais travailler ne peut me plaire.
De travailler je n'ai que faire; Trop a grand peine en travailler.
J'aim' mieux devant les gens prier
LE ROMAN DU RENAUD
Et affubler ma renardie Du manteau de papelardie.
Renard, c'est la Macette de Régnier :
Etant jeune, j'ai su bien user des plaisirs.
Ores j'ai d'autres soins en semblables désirs :
Je veux passer mon temps et couvrir le mystère.
On trouve bien la Cour dedans un monastère,
Et, après maint essai, enfin j'ai reconnu
Qu'un homme comme un autre est un moine tout nu.
C'est pourquoi, déguisant les bouillons de mon âme,
D'un long habit de cendre enveloppant ma flamme,
Je cache mon dessein aux plaisirs adonné :
Le péché que l'on cache est demi pardonné.
La faute seulement ne gît en la défense,
Le scandale, l'opprobre est cause de l'offense;
Pourvu qu'on ne le sache, il n'importe comment;
Qui peut dire que non ne pèche nullement.
Puis, la bonté du ciel nos offenses surpasse,
Pourvu qu'on se confesse on a toujours sa grâce.
Le bénédictin de Gand aurait très bien dit cela dans son latin.
Renard enfin, c'est Basile de Beaumarchais, c'est Robert- Macaire dans notre époque, c'est de tous les temps Tartuffe.
Mais, quelque effort que l'on ait fait, quelque génie que l'on ait apporté à cette peinture, aucune œuvre ne surpasse le Renard de Vos. « A la fois, dit l'historien de la satire en France, M. Lenient, à la fois Patelin, Panurge, Tartuffe, Figaro, Robert- Macaire, voilà Renart. »
Vous vous étonnerez peut-être qu'au moyen âge, dans cette époque qu'un écrivain néo-chrétien appelle le long 93 du catholicisme, la satire ait pu s'attaquer ainsi à tout ce qu'il y avait de plus puissant : l'Église et la noblesse. Ce rôle ne fut pas sans danger et plus d'un de ces hardis poètes et de leurs interprètes, les ménestrels, a dû, non seulement être menacé du bûcher comme Pierre de Saint-Cloud, mais y monter, pour expier son audace. Comment, cependant, ces œuvres ont-elles pu échapper? Ce fait est facile à expliquer : les divisions des maîtres permirent le sarcasme des opprimés. Les papes, les premiers, luttent contre les mauvaises mœurs et l'ignorance du clergé; à qui en appellent-ils? Au sentiment moral du
LE KOMAN DU RENARD
peuple! Et le clergé s'insurge en vain, résiste en vain jusqu'à assassiner en plein concile des légats de Rome; l'opinion publique est pour la réforme, la réforme l'emportera. Plus tard les moines menacent d'envahir la chrétienté ; à qui en appellent les prêtres contre la concurrence dangereuse d'une morale relâchée? au peuple encore, et les moines ne gangrèneront pas la société. Enfin, quand les papes lèvent le masque et aspirent à régner sur la politique , à qui en appellent les rois contre le despotisme théocratique ? Toujours au peuple; la lutte fut longue et effrayante. Mais l'excommunication elle-même n'y put rien, la papauté ne put fouler aux pieds le pouvoir civil.
Ces appels aux masses n'étaient pas sans quelque danger pour les maîtres; c'était montrer à l'opprimé sa puissance, c'était révéler au paria la véritable royauté : l'opinion; c'était mettre au pavois la loi morale, supérieure à toutes les autres : la conscience publique. Mais où les maîtres, qui se disputaient l'empire, auraient-ils trouvé une autre force morale ou d'autres auxiliaires du droit?
Honneur donc aux souffrants, aux petits et aux opprimés! Dans le débordement des convoitises humaines, devant l'antagonisme des grandeurs et des tyrannies, ils restent les dépositaires de la morale ; ils sentent qu'il n'y a d'espoir poux eux que dans le vrai et dans le bien ; ils sont les juges suprêmes de leurs maîtres. Au dessus de tous les despotes, armés du glaive ou de la croix, qui prétendent représenter Dieu, se place le peuple, esclave et martyr, armé du sifflet et représentant la Justice !
Le peuple répondit à l'appel de ses oppresseurs, en les flagellant tous; sous le souffle ardent de son génie, la fable se change en épopée, l'apologue devient une illiade satirique! L'esprit populaire, armé du fouet de Juvénal et d'Aristophane, fustige les moines au gré des prêtres, les seigneurs au gré des papes, les papes au gré des rois. Ni la religion, ni la royauté n'échappent à ses coups; il parodie les coutumes de la chevalerie avant Cervantes, les ruses de l'hypocrisie avant Molière, il parodie le culte avec plus d'audace que Rabelais, avec la verve d'Aristophane et de Lucien raillant l'Olympe. Le génie populaire entre dans le champ-clos des belles-lettres , et lfr livre qu'il y jette est un chef-d'œuvre de comédie et de satire,
LE ROMAN DU RENARD
le livre universel des petits, la bible profane de la vengeance des opprimés.
Elles sont grandes les œuvres d'art qui sont des instruments de civilisation ! Elles sont rares les œuvres qui, après avoir été des armes de lutte, deviennent ou restent des chefs-d'œuvre littéraires. Reinart de Vos est une de ces œuvres; je ne connais rien de pareil dans le même genre; dans des genres différents, je ne trouve à lui comparer qu'une œuvre dans le moyen âge, la Divine Comédie, qu'une œuvre dans la littérature française , Tartufe!
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