UNE PAGE DE L'HISTOIRE MORALE DES LETTRES
Philippe de Comines nacquiten 1447, dans la Flandre orientale, au château de Comines, près deMenin. Sa maison remontait aux premières croisades ; son aïeul, en épousant l'héritière de ce nom, l'avait substitué au sien ; son père, Colard de la Clite, seigneur de Revescure et de Saint-Winant, s'appelait de préférence Colard de Comines ; gouverneur de Cassel, puis bailly de Gand, il était grand bailly de Flandre quand naquit son fils. Cette famille s'était attachée au service des ducs de Bourgogne qui la protégèrent : banni de Gand en 1436, par suite d'un mouvement populaire, Colard de Comines n'avait pas tardé à être rétabli dans ses fonctions. Son frère Jean de Comines, l'oncle de l'historien, impliqué dans l'assassinat de Jacques de Bourbon, sire des Préaux, et poursuivi par le duc de Bourbon, avait été protégé, sauvé, par le duc de Bourgogne. L'héritier de la famille eut Philippe le Bon lui-même pour parrain. Philippe de Comines illustra le nom que son aïeule devait aux gloires des croisades et le prénom que le quatrième roi de la race des Capets avait transmis, par Philippe- Auguste, Philippe le Hardi, Philippe le Bel et Philippe de Valois, à Philippe le Bon, duc de Bourgogne.
Les premières années du chevalier ne furent pas heureuses, mais sa fortune fut prompte. A l'âge de sept ans, il était orphelin et ruiné. Son tuteur ne put accepter l'héritage de son père que sous bénéfice d'inventaire. A vingt-cinq ans, en 1472, il
PHILIPPE DE COMINES
était prince de Talmont, seigneur d'Argenton ; il entrait dans une des plus grandes maisons du Poitou, en épousant Hélène de Jambes, fille du seigneur de Monsoreau; bientôt après, il faisait fortifier Sables et Argenton, il faisait bâtir l'église de Saint-Étienne à Chinon : grand seigneur féodal dans le Poitou, l'Anjou et le Gastinois.
Sa fortune politique ne fut pas moindre; à vingt-cinq ans, il était conseiller et chambellan du roi de France ; en 1476, il devenait sénéchal du Poitou et commandant de Chinon ; en 1477, commandant de Poitiers et chef des pensionnaires de la maison du roi; souvent ambassadeur, ministre tant que vécut Louis XI; lors de l'entrevue de Péquigny, le roi de France le présenta au roi d'Angleterre ; à la mort de Louis XI, le parlement le nomma membre du conseil de régence. Quand luimême mourut, le 8 octobre 1511, à l'âge de soixante-quatre ans, il laissait une fille qui devait transmettre son sang à des rois, et un livre qui devait lui assurer une célébrité universelle. Les familles royales de Sardaigne, d'Espagne, de Portugal, de Naples et de France comptent parmi leurs ancêtres Philippe de Comines, et ses Mémoires, traduits dans toutes les langues de l'Europe, se rattachent à une lignée non moins illustre, depuis Thucydide qu'ils rappellent, jusqu'à Bossuet qui les cite; depuis Machiavel qu'ils annoncent, jusqu'à Montesquieu qui s'en inspira.
Richesse, noblesse, rôle politique, renommée d'historien, d'où vint cette brillante fortune au chevalier flamand ruiné ? — Disons-le aussitôt : de la trahison.
Comines étant entré jeune, comme écuyer, au service de Philippe le Bon, puis de Charles le Téméraire ; en 1468 , ayant vingt et un ans, il était devenu conseiller et chambellan du duc, ce qui lui donnait entrée au conseil. A quatre ans de là, en pleine guerre, peu de jours après la levée du siège de Beauvais, dans la nuit du 7 au 8 août 1472, à l'heure du guet-apens et du crime, le ministre abandonne son souverain, le chevalier abandonne son drapeau : Philippe de Com'ines passe à l'ennemi.
Cet ennemi était Louis XI, qui le paya richement.
Les relations de Comines avec le roi de France remontaient à la célèbre entrevue de Péronne. Louis XI courait un grand danger : pris en flagrant délit de perfidie, livré aux mains de celui qu'il trahissait, tremblant sous la menace du Téméraire,
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le roi ne sachant à quels dieux se vouer, commence par le veau d'or :
« Le roy, dit domines, faisoit parler à tous ceux qu'il pouvoit penser qui luy pourroient ayder et ne failloit pas à promettre; ordonna distribuer quinze mille écus. Mais celui qui en eut la charge en retint une partie. »
Comines venait d'être nommé conseiller et chambellan ; il put suivre de près les péripéties de ce drame politique. Pendant trois jours et trois nuits, le duc se livra aux emportements, sans prendre aucun parti. La troisième nuit fut la plus terrible ; Comines couchait dans sa chambre, le duc se levait a chaque instant et marchait à grands pas. Son conseiller marchait avec lui, recueillant ses projets, épiant ses desseins, tâchant de fixer ses idées. Le duc s'arrêtait à deux points qu'il voulait imposer au roi, et, le matin, il était plus courroucé que jamais : Usant de menaces et prêt à exécuter grande chose.
Louis XI, terrifié, était résigné à tout ; il parlait de donner des otages, comme un prisonnier de guerre. Alors, l'argent du roi fit son effet :
« Le roi, dit Comines, eut quelque amy qui l'en advertit, l'assurant de n'avoir nul mal, s'il accordoit ces deux poincts; mais, s'il faisoit le contraire, il se mettroit en si grant péril que nul plus grant ne lui pourroit advenir. »
Cet ami, c'était Comines.
Cette première trahison resta inconnue. En 1469, le duc faisait encore remise à son conseiller des dettes de son père ; en 1470, Comines assistait au traité de paix entre les deux souverains.
Cependant, le roi n'était pas homme à oublier les humiliations et à laisser sans vengeance les dangers de Péronne. Aussitôt libre, il se réconcilie avec son frère, le duc de Guienne, il traite avec les Suisses, il conspire avec les Lancastre, il intrigue en Bourgogne et en Flandre. A peine Henri VII rétabli sur le trône d'Angleterre, Louis XI lève la tête: Pour empêcher le Duc de faire le roi dans le royaume.
Le prince de Galles s'engage à faire la guerre aux ducs de Bougogne à toujours. Le parlement de France est convoqué pour condamner le duc et relever le roi des serments prêtés à
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Péronne sur la vraie croix. La guerre commence à la manfère de Louis XI, par des trahisons. Le bâtard Bauduin de Bourgogne conspire la mort du duc, son frère; il est découvert et passe au roi avec plusieurs seigneurs. Charles le Téméraire, surpris, perd Amiens et Saint-Quentin. Mais il n'a pas cédé. X la première résistance, Louis XI recule, parlemente, offre un traité. Il ne voulait rien confier a la chance des batailles : il comptait trop sur la perfidie.
Le duc accepte le traité avantageux et le signe. Le roi remet de jour en jour sa ratification. Il n'avait traité que pour gagner du temps. Il attendait. En attendant, il redoublait de dévotion, commandait des processions dans tout le royaume, ordonnait à ses sujets de s'agenouiller partout où ils se trouveraient, au coup de l'angelus, sollicitait et obtenait une bulle qui faisait à jamais les rois de France, chanoines de Notre-Dame de Saint- Cléry. Évidemment, ce qu'attendait le roi, c'était un miracle. Le miracle fut la mort de son plus dangereux compétiteur, le chef de la résistance féodale, avec lequel il s'était aussi réconcilié : son frère, le duc de Guienne. Ainsi Yhomme propose et Dieu dispose, dit Comines. Dieu ici, c'était le poison. Louis XI n'était jamais si dévot que lorsqu'il préparait un crime.
Dès qu'il apprend le succès de ses prières, le roi-chanoine rompt le traité. Charles le Téméraire, ainsi joué, s'indigne et pousse la guerre avec une violence cruelle. C'est au milieu de cette guerre vengeresse, lorsque le duc, trop irrité pour être prudent, venait d'échouer dans le siège de Beauvais, que Philippe de Comines quitte son souverain, victime de la ruse et du erime, et passe au roi félon et empoisonneur.
Comines avait pris part aux négociations du traité. On sait qu'il fut envoyé par le duc au roi en 1471, et l'on présume, car il est d'une discrétion absolue sur cette époque de sa vie, on présume que c'est alors qu'il fut définitivement acheté.
Hésita-t-il, après la trahison du roi? On peut le penser; mais il avait en dépôt à Tours, chez Jean de Beaune, une somme de 6,000 livres; Louis XI le savait, peut être pour les y avoir déposées comme arrhes du marché. Impatient du retard de Comines, il fait saisir cet argent : Comines n'hésita plus.
Le roi le paie aussitôt. Pour établir la confiance dans sa vaste entreprise de séductions, il devait payer exactement et largement : « A ce que ce soit exemple à tous nos sujets, dit-il, dans
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la donation de la principauté de Talmont, sotis quelques princes et seigneurs qu'ils soient, if abandonner tous autres pays pour nous servir.»
Principauté, riche et noble alliance, ministère, pension, rien n'y manque. Le roi donne coup sur coup» et toute .si vie. Enrichir et honorer les traîtres, c'est semer la trahison. Ce voi était maître dans l'art de moissonner les consciences.
Ainsi, une faute commise à vingt-cinq ans, sous l'influence du plus grand séducteur d'âmes qui fut jamais sur le trône, assure à ce jeune homme tout ce qu'on peut rêver sur la terre : puissance, fortune et gloire.
Mais attendons la fin! comme dit le roseau de la fable, le roseau qui plie et ne rompt point. Cette fortune coûtera cher à Comines.
Dès le premier jour, le 8 août, à six heures du matin, le duc publie une cédule qui flétrit son conseiller et conlisque ses biens : « Au moyen, dit-il, de ce qu'il s'est aujourd'hui, date de cestes, distraict hors de notre obéissance et rendu fugitif au party à nous contraire. »
Le secret de Péronne était ignoré ; Louis XI met une sorte d'ostentation à le divulguer. En donnant à Comines la principauté de Talmont, il énumère les services qu'il récompense :
« Et mesmement en noslre grande et extrême nécessité, à la délivrance de nostre personne, lorsque nous estions entre les mains et sous la puissance d'aucuns de nos dits rebelles et désobéissans qui s'estoient déclarés contre nous comme nos ennemis, et en danger d'être illec détenus. Nostre dit conseiller et chambellan, sans crainte du danger qui lui en pouvoit alors venir, nous advertit de tout ce qu'il pouvoit pour nostre bien et tellement s'employa que, par son moyen et ayde, nous saillisraes hors des mains de nos dits rebelles. » (Amboise, octobre 1472.)
On ne pouvait plus clairement désigner la trahison de Péronne; mais, pour qu'on n'en ignore, le roi spécifie le lieu, dans une lettre apostillée de sa main :
« Pour aucuns singuliers services que nous fit, nous estans à Péronne et au voyage de Liège, notre ami et féal conseiller et chambellan Philippe de Comines... lequel par les bons avertissemens et autres services qu'il nous fit, fut cause et moyen principal de la salvation de nostre personne. »
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Le (ait que Comines dissimule avec tant de soin dans ses Mémoires, Louis Xï le burine dans des actes authentiques.
La réprobation ne s'arrête pas là. En 1473, s'il faut en croire une assertion que j'ai essayé en vain de vérifier dans les actes officiels, le parlementai duc condamne Comines comme transfuge.
En 1475, il négocie un traité entre les deux princes : il est publiquement exclu de la trêve :
« Ne Feront compris : M. Bauduin, soy disant bastard de Bourgogne, le seigneur de Renty (Phil. de Croy. l'ennemi personnel du duc), messire Jean de Chaessa (le complice du bastard Bauduin dans le projet d'assassinat du duc), et messire Ph. de Comines. Ains en seront et demeureront forclos et exceptez. » (13 sept. 1475.)
L'histoire ne parlera pas autrement :
« Plusieurs serviteurs du duc le trahirent, dit un annaliste du temps, Meyerus; entre autres Ph. de Comines, qui passa cette année au roi, et qui, s'il avait été honnête et intègre, n'aurait pas abandonné ses foyers, déserté et abjuré sa patrie pour se donner à un tel tyran. »
C'est son époque même et sa patrie qui pensent ainsi.
« Si le motif (de sa trahison) eût été honnête, dit un historiographe de France, Mézeray, sans doute qu'il l'eût expliqué, lui qui a si bien raisonné sur toute chose. »
« Célèbre traître, dit Voltaire, qui, ayant longtemps vendu les secrets de la maison de Bourgogne au roi, passa enfin au service de la Franco. »
« Les hommes tels que lui, qui connaissent toute l'étendue de leurs devoirs, sont plus coupables de les violer, » dit Duclos, dans sa Vie de Louis XI.
« Le grave Comines, dit de nos jours M. de Barante, a senti ce qu'il y avait de peu honorable à quitter son souverain malheureux, non pas pour aller vivre dans la retraite, mais pour servir contre lui et il a jeté un voile épais sur cette action. »
«Comines fut acheté et trouva moyen de se vendre fort cher,» dit un éditeur de ses œuvres. (Collection Michaud et Poujoulaî).
Ses autres éditeurs l'ont mieux : ils publient les preuves authentiques de sa trahison.
PHILIPPE DE DOMINES
Eh Belgique, l'opinion de Meyerus prévaut :
« Cet acte de félonie sera une tache éternelle à sa mémoire, » dit M. Gachard, en publiant la cédule de confiscation du 8 août
Il y a quelques années à peine, l'Académie mit au concours fÉloge de Comines, comme écrivain et comme homme d'État. Un mémoire, œuvre nette et brillante d'un jeune écrivain (M. Camille Picqué), fut surtout remarqué ; l'auteur s'élevait avec vir gueur contre Vinfamie de cette trahison, et, comme s'il eût voulu que ce souvenir dominât toute autre considération et fût le premier et le dernier mot de son œuvre, il avait, comme une flétrissure indélébile au front des transfuges, dit-il, emprunté à Virgile cette épigraphe : Vendidit auro patriam : Cet homme a vendu pour de l'or sa patrie. Ce mémoire fut couronné. L'Académie de Belgique a élevé à Comines un pilori et on lit sur le poteau : Vendidit auro patriam.
Le livre de Comines est immortel; cette tache durera autant que son livre.
Mais qu'est-il besoin de chercher dans la postérité le châtiment d'une faute? par une loi naturelle, aussi infaillible que la relation de l'effet à la cause, le mal ne produit pas le bonheur; ne croyez pas que Comines fut heureux.
Que cherchait-il? La richesse? Un grand rôle? Il fut riche, il fut prince; mais quelle fortune et quelle noblesse : la dépouille d'innocents et d'orphelins, le produit des crimes d'un tyran ! La principauté de Talmont avait été escroquée aux d'Amboise par Louis XI. Les biens de Comines dans le Tournaisis avaient appartenu au duc de Nemours, légalement assassiné par le roi. Louis XI avait fait placer, sous l'échafaud de Nemours, ses enfants en bas âge, et ils en sortirent tout mouillés du sang de leur père. Horrible sacrilège! Comines avait dressé cet échafaud; il fut un des juges exceptionnels qui condamnèrent l'innocent. Chaque goutte de sang qui tombait sur des orphelins, criant vengeance, se changeait en une goutte d'or dans la main du juge bourreau.
Cette fortune lui fut contestée, contestée toute sa vie! Du vivant même du roi, les biens des d'Amboise sont réclamés en justice pour des orphelins. Il existait des lettres de restitution, données par Charles VII à Pierre de la Tremoille, après une confiscation injuste. On les produisit. Comines avait fortifié ses
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villes, mis en ordre le port, amélioré sa principauté et ses seigneuries. Il rêvait de faire du domaine de Talmont une petite Flandre. Nom sacré de la patrie, ainsi Ton abuse de toi, en cherchant à s'abuser soi-même. Mais Comines va tout perdre! Que fait-il? Il jette au feu les titres des orphelins! On l'arrête, et les pièces sont portées au roi. Louis XI trouve l'idée excellente et il les brûle. Quand l'oint du Seigneur s'appelle Louis XI, quel foyer de démoralisation que le trône !
Le roi aurait dû rendre à Comines l'équivalent de Talmont; le premier procès fut gagné. Mais Louis XI est à peine mort, que le procès recommence. Il meurt le 30 août le 9 septembre, ordre est donné de réintégrer les orphelins dans les biens des d'Amboise. Cette fois, le Parlement et l'Église se prononcent contre l'injuste possesseur. Dix témoins affirment que Louis XI lui-même a déclaré, avant de mourir, au bailly de Meaux, qu'il s'était emparé de ces biens à tort et sans droit. L'évêque menace d'excommunication quiconque recèlera les titres des orphelins. Comines, pressé en justice, feint l'ignorance, tergiverse, demande à réfléchir, chicane, ment; le Parlement le force à s'expliquer, et sa défense devient honteuse. En vain, il va en appel; en vain, il résiste à main armée à la reprise des biens; en vain, ilsejettedans des conspirations. Cette principauté, acquise par la trahison, consacrée par une infamie, lui échappe ignominieusement. Le roi l'indemnise, il est vrai, car l'acte de donation avait tout prévu; mais le prince de Talmont a cessé d'être, et il restera à l'histoire des témoignages comme celui-ci :
« Honorable homme et saige, maître Jean Chambon, conseiller et maistre des requestes ordinaires de l'hôtel du roy, aagé de soixante ans ou environ, temoing produit par le dict seigneur de la Tremoille, dit : que visitant les lettres de Thouars, quant messire Philippe de Comines ouyt dire à il qui deppose et à aultres qui les visitèrent, qu'il y en avoit une de la restitution de Thalemont et l'autre de la permission de mariage, iceluy de Comines les print et les jetta au feu ; et lors, il qui deppose dit que c'estoit très mal fait et se leva hastivement et les retira du dict feu, etdisl qu'il ne voudroit point estre présent à telles choses! »
Mal acquise, plus mal perdue, la fortune coûta cher à la conscience de Philippe de Comines !
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Il restait cependant seigneur d'Argenton. Reçue en partie comme dot de sa femme, acquise pour le reste avec un don de Louis XI, de 30,000 écus, cette seigneurie lui fut aussi contestée. Ses héritiers la perdirent et Comines vit commencer le procès. Un premier arrêt, rendu de son vivant, le 22 août 1508, le priva de la propriété et ne lui en laissa que la jouissance, moyennant loyer. Les trois dernières années de sa vie, Comines, privé de Talmont, n'habita le château d'Argenton, où le roi de France lui avait rendu visite, que comme locataire.
Après avoir raconté avec quelle facilité l'Angleterre tourna au parti d'Henri VII, Comines dit :
« Ce fut la première fois que j'eus connaissance que les choses du monde sont peu stables! » .
Que de fois, dans sa retraite, réduit aux seuls titres de ses propriétés en Flandre, qu'il avait abandonnées, Comines ne dut-il pas songer à l'instabilité des choses mal acquises! Que de fois, il dut voir dans ses rêves toutes les péripéties de sa vie et ces actes authentiques, témoignages de trahison et d'infàmie, qu'il ne pouvait brûler et qui devaient rester à l'histoire, et, par dessus tout, comme un spectre à l'horizon, la sombre fuite de la nuit du 7 au 8 août 1472 !
Comines, cependant, n'avait pas été séduit seulement par la fortune; il avait l'ambition d'un grand rôle. Il se sentait au front, peut-être au cœur, une puissance capable de peser sur les destinées du monde. Ceux qui ont essayé d'expliquer, d'atténuer sa faute, l'ont attribuée à des visées supérieures. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on explique les trahisons par la passion des affaires.
Comines, en effet, fut ministre de France! Mais quel ministre! Il rêvait un grand rôle, il avait les facultés et l'orgueil de l'homme d'État : le ministre de Louis XI ne fut guère que son pourvoyeur d'espions et d'assassins , son maquignon de consciences, le complice de ses infamies, le valet de chambre de ses terreurs et de ses maladies ; ayant la faveur de coucher dans la chambre, même dans le lit du roi, quand le roi craint la mort ; de manger à sa table, quand il craint le poison; d'être exactement vêtu comme lui, comme à Péquigny, quand il craint le poignard ! Moins que son médecin, un peu plus que son barbier, qui lui fut préféré pour une mission à Gand; un peu
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moins peut-être que sou bourreau Tristan, qui faillit le renverser; instrument passif d'un tyran lâche! Louis XI ne laissait pas à ses serviteurs le droit d'être hommes : « Qu'on lui obéit à ce qu'il commandoit, sans rien y ajouter du sien! dit Comines. L'abnégation sans conscience, l'obéissance jusqu'au crime; pour unique récompense, une fortune méprisée, contestée; pour sanction toujours menaçante, l'échafaud! « Car il estoit maistre avec lequel il fallait charrier droit » dit Comines.
Et quelles grandes choses, dignes d'un grand esprit, a-t-il contribué à fonder? Tristan était l'exécuteur des hautes œuvres du Roi ; Comines , de ses basses intrigues. Ses missions consistent à lancer contre son ancien maître des espions : la plupart dépêchés de ma main, dit-il, en parlant de la bataille de Granson. Son grand rôle est de lui susciter des assassins : J'en ai connu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour tuer ledit duc, dit-il, lors de sa mort à Nancy. Son œuvre, le duc mort, est de fomenter la rébellion contre la duchesse orpheline, filleule de Louis XI, pendant que son parrain-roi lance sur les moissons de la Flandre une avant-garde de dix mille faucheurs. Son succès est d'acheter les consciences : // ne résiste pas au plaisir de faire parade de son dangereux talent , dit Dom Plancher.
S'il est ambassadeur, c'est pour trahir, comme lorsqu'il fut, en Savoie, s'emparer par ruse ou par force du jeune duc Philibert. S'il est juge, c'est pour livrer Nemours aux bourreaux. S'il fait un traité, c'est pour abaisser la France. Louis XI, qui voulait tout acheter, ne comprenait pas qu'acheter un roi ou un peuple, c'est s'en rendre tributaire. Comines l'aida à rendre la France tributaire de la Suisse et de l'Angleterre. Le plus grand honneur qu'il reçut fut d'être présenté, à Péquigny, au roi d'Angleterre par Louis XI, qui, dans le traité, ne portait pas même le nom de roi de France !
Ministre de France, non! Valet de son tyran, complice du roi qui a fait le plus de mal à la France, le plus de honte à l'humanité.
Comines fut surtout utile à Louis XI par les conseils qu'il lui donna contre son souverain et contre sa patrie! Le roi avait besoin de connaître son rival : aussitôt qu'il a Comines auprès de lui, sa politique change : il n'attaque plus le duc, il le lait attaquer. Il lait la paix avec lui et lui suscite toute sorte de diflicultés.
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« Il y en eut quelques autres, dit Gomiues qui n'ose se nommer, quelques autres mieux enlendans ce cas qu'eux, et qui avoient plus grande connaissance, pour avoir été sur les lieux, qui dirent au roi : que hardiment prist ceste trêve et qu'il souffrit au dit duc de s'aller heurter contre les Alemagnes... et que mieux ne se pourroit venger de luy que de le laisser faire. »
Et plus loin :
« A bien connoistre la condition du dit duc, le roy lui faisait bien plus de guerre en le laissant faire et en luy sollicitant ennemis en secret, que s'il se fût déclaré contre luy. »
Cette politique convenait au roi astucieux et poltron ; elle réussit. Les joies de Comines, ses seules joies, sont les malheurs de son premier bienfaiteur et de sa patrie ! Comme il se complaît à énumérer les moindres résultats de la défaite de Granson. « Autres malfieurs de cette petite adversité! »
Quelle joie pour son maître :
« Et ne lui déplaisoit que du petit nombre de gens qui avoient esté perdus! »
Quelle joie encore de la défaite de Nancy :
« Le roy, de prime face, fut tant surpris de la joye qu'il eust de ceste nouvelle qu'à grande peine sçut-il quelle contenance tenir. »
Et Comines épie les seigneurs de la cour, cherchant si pour plusieurs la joie n'était point feinte. Car la noblesse de France n'était pas tout entière domptée, et la mort du Téméraire lui portait le dernier coup. Puis, Comines rappelle avec complaisance tous les bonheurs du roi : autant de désastres, presque autant de crimes : L'exécution du connétable, — l'assassinat de Nemours, — l'empoisonnement de Guienne, — la mort du comte d'Armagnac, — et il ajoute :
« Mais, de tant que ceste maison de Bourgogne estoit plus grande et plus puissante que les autres... de tant lui fut la mort de leur duc à plaisir très grand et plus profitable que tous les autres ensemble ! et luy sembloit bien qu'en sa vie ne trouv«roit plus aucun contredit en son royaume ni ès environs près de luy. »
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La jeune duchesse Marie de Bourgogne meurt d'une chute de cheval : joie encore !
« Le dit seigneur me conta ces nouvelles et en eut très grande joye et aussi que les deux enfans estoient demourés en la garde des Gandois, lesquels il connoissoit enclins à noise et division contre ceste maison de Bourgogne. »
Ainsi, Gomines s'identifie avec cet esprit satanique et il l'admire. Mais ce culte n'est pas récompensé ! Ne parlons ici de reconnaissance ni d'amitié; il ne s'agit pas de sentiments humains dans cet antre de tyrannie. Comines n'a pas même la confiance de ce maître auquel il vend son âme. Comines n'a pas même la sécurité de la vie et ne peut compter sur le lendemain, auprès de ce roi auquel il donne sa vie entière. Il vit tomber le connétable de Saint-Pol, qui avait aussi trahi le duc pour le roi et que le roi prit dans un piège. Il vit tomber le cardinal de Balue et l'évêque de Verdun, jeté dans une de ces cages de fer, qu'on appelait les filliettes du roi. Envié de Tristan , disgracié un instant sans qu'on sache pourquoi, il dut vivre dans des craintes continuelles, entre ce maître farouche, dont un soupçon était la mort, et ce prévôt jaloux, toujours prêt à exécuter la sentence. Enfermé dans la politique de Louis XI, épiant ses caprices, détournant ses colères, servant ses crimes, craignant toujours d'être dévoré, cet ambitieux ne trahit son pays que pour passer sa vie dans la cage d'une hyène royale !
Chose plus terrible! il est esclave, et il doit désirer que sou esclavage dure et que son hyène vive! Car la mort du roi est son plus grand danger : c'est le mépris comprimé longtemps, se déchaînant enfin; c'est la revendication de ses biens; c'est une politique nouvelle dont il sera exclu; ce sont de rudes poroles, comme il le dit, qui le chasseront de la cour ; c'est la ruine privée ; c'est l'abdication politique et, qui sait, c'est peutêtre l'échafaud d'Olivier le Daim !
Le roi devait mourir cependant, et un nouveau châtiment commence. Comines n'a que trente-six ans, il est fait au maniement des affaires, il a l'expérience et la position acquise, il connaît les souverains, il est influent dans les cours; c'est l'heure d'être actif pour l'ambitieux, d'être utile pour l'homme d'État; et il est condamné à l'abandon! Les plus belles années de la vie et les plus fécondes, seront pour lui réduites à l'im-
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puissance. Si son ambition a pu se croire satisfaite, pendant les onze années qu'il fut à la chaîne de Louis XI, il va cette fois connaître les souffrances de l'inaction, pire que la défaite, et du mépris, pire que la mort !
On le garde d'abord dans ses fonctions, mais il n'y peut plus rien. Sa position est si fausse qu'il est réduit, lui si habile, à s'accrocher à quelque prince, qu'il pousse dans des conspirations vaines. Il s'y compromet davantage encore. Au moment où un procès le dépouillait de sa principauté, une accusation capitale menace de lui oter la vie. Il est jeté en prison, il reste huit mois au secret, dans une de ces cages de fer où son maître avait jeté tant d'innocents ! Il échappe à la mort, il est condamné à dix années de réclusion dans ses terres. Il rentre à la cour cependant; mais il y a perdu tout crédit, toute estime. Il est envoyé en ambassade à Venise ; mais la cour ne le croit en rien, le roi lui fait de maigres réponses; il ne peut empêcher la ligue contre la France; il négocie le traité de Verceil ; mais il ne peut le faire accepter des Vénitiens ni exécuter parle duc de Milan. Il voit les dangers de la politique nouvelle, mais ses conseils ne peuvent rien... Il est traversé en toute chose; il échoue et ceux qui l'ont traversé lui lavent la tête de ses échecs.
Charles VIII meurt : Et croy que j'ai esté Vhomme du monde à qui il a fait le plus de rudesse, dit-il. II s'adresse au nouveau roi pour lequel il s'est dévoué, exposé. Le roi le rebute.
Ainsi repoussé par le dédain général, il se retire dans sa terre d'Argenton; il s'y croit maître; mais, chaque lois qu'il veut faire acte de seigneur contre ses adversaires déchaînés, la justice est là, le parlement le condamne, il est battu de procès en procès. Le temps n'est-il plus où son roi brûlait pour lui des titres compromettants !
En 1505, il tente une dernière fois de sortir de son inaction forcée; il n'y parvient pas. Quand il mourut, à l'âge de soixantequatre ans, il avait assisté pendant vingt-huit années à sa décadence ! Sa retraite ne fut pas le retour aux lettres de Cicéron à Tusculum, ni Yotiumcum dignitate d'Horace à Tibur; elle fut le supplice de l'ambition condamnée à l'impuissance. Qu'il se soit repenti, qu'il ait savouré l'amertune réparatrice du remords, je ne le pense pas, et je n'ai rien trouvé qui put le faire supposer. Son caractère entier, son culte intéressé pour le génie politique de Louis XI, son époque démoralisée par tant de trahisons et
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de violences, le besoin de ne pas démentir et réduire à néant sa vie entière, tout était fait pour étouffer en lui cette voix directe de la conscience. Mais la morale éternelle a d'autres moyens de satisfaction : en lisant cette vie, en voyant cet ignominieux esclavage du ministre et ses complaisances criminelles, filles d'une première faute; en voyant ce terrible retour des choses, ce mépris après la puissance, cet abandon qui trahit cette prospérité, cette fortune, acquise aux dépens d'innocents, défendue aux dépens de l'honneur, misérablement perdue sous la réprobation publique; en voyant cette retraite sombre comme la disgrâce, triste comme l'impuissance, on sent, messieurs, que Comines dut cruellement comprendre que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et l'on est tenté de répéter avec Socrate : « Veux-tu que nous fassions venir un héraut ou que je publie moi-même à toute la Grèce, que l'homme le plus heureux, c'est le plus vertueux et le plus juste, et que l'injuste et le méchant est le plus malheureux des hommes! »
Nous connaissons l'homme, nous pouvons étudier l'historien. Comines, dans sa sombre retraite, écrivit des mémoires qui font sa gloire.
Ce livre surtout nous intéresse et, après avoir constaté le double châtiment de l'homme : les malheurs de sa vie et le reproche qui s'attache à sa gloire; la morale étant satisfaite, la conscience vengée, nous pouvons lire ce beau livre sans passion, le juger avec calme, l'admirer sans arrière- pensée, le goûter à l'aise. Les luttes de ce temps ont passé, la patrie ne souffre plus de ces trahisons, trop fréquentes alors et dont l'exemple n'est plus à craindre. Le patriotisme, comme la morale, peut distinguer l'œuvre de l'historien dans la retraite, des fautes du jeune seigneur flamand et de la dépravation du ministre de Louis XI.
Eh bien! non! Je dois le dire aussitôt et sans artifice : cette distinction est impossible. Je l'ai essayée en vain. L'homme est dans le livre, l'homme tout entier. Ses mémoires tout seuls sont inexplicables. Quiconque n'a pas sondé la vie de l'écrivain a pu admirer ce qu'ils ont de grand, il ne les a pas jugés au fond. Le fond d'un livre, c'est l'âme de l'auteur.
PHILUM'E DE C0.M1NES.
Tout ce qu'on peut demander à l'historien, je le trouve dans ce livre : j'y trouve l'observateur, j'y trouve l'homme d'État et le philosophe. Muis, ni l'écrivain, ni le moraliste, ni l'homme politique, ni le penseur, rien n'a échappé aux griffes de la sirène. Voltaire dit que ce roi avilit la nation ; je vois de même qu'il ébrécha le génie de Comines.
Après la fortune et la puissance, Comines avait rêvé la gloire dos lettres, et l'on peut dire qu'il fut le premier historien philosophe de le France ; mais la tâche qui était dans sa vie, macule en mille endroits son œuvre, et, lorsque après tant de déboires et de revers, je vois que cet homme de génie n'a pu écrire un livre sans y laisser les stigmates de l'expiation, je suis parfois saisi d'une pitié profonde pour l'homme; mais j'éprouve en même temps une profonde admiration pour cette puissance morale qui impose à tous les lois de la conscience.
Comines est artiste par ce sentiment du vrai , par celte double faculté de le saisir et de le peindre. Il a l'accent et le trait; il perçoit le vrai d'intuition, il le rend d'inspiration. Ses récits sont la vie tracée à grands traits; les paroles qu'il rapporte sont une situation ou un caractère fixés d'un mot. Plus vrai que la vériié, qu'il condense dans un style de primesaut.
Cependant, dans l'ensemble comme dans vingt détails, Comines trahit la vérité de l'histoire ; on le lui a souvent reproché.
Comines est artiste par le sentiment du beau. Son style est nerveux, spontané, vivant ; son trait est net, fin, profond ; son récit, varié et choisi, est concis et plein. Il élague tout ce qui est inutile ou indigne; il fait jaillir l'idée d'un mot, apparaître l'homme d'un trait, comme dans un jet de lumière.
Cependant, il manque a son livre la plus grande qualité du beau, ce qui l'anime, et l'ûme pour ainsi de l'éloquence : la bonne foi.
Comines est artiste encore par la faculté synthétique qui crée un ensemble, trace des lignes générales, donne du corps à l'œuvre par une trame philosophique soutenue, et produit une puissante unité d'intérêt, de pensée et de vie : qualité du drame et de l'épopée, inconnues du chroniqueur, précieuses pour l'historien.
Cependant, cette unité est factice dans son livre; son cadre est faux : suffisant à la mise en scène, il ne satisfait pas la jus-
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tice. Le sentiment artistique y brille, l'esprit de vérité n'y est point. Il place l'histoire sous un jour partial ; c'est un trompel'œil.
Ces fautes capitales, ces défauts suprêmes ont une même cause : le désir réfléchi ou le besoin involontaire, n'importe, de réhausser Louis XI, en rabaissant Charles le Téméraire, pour excuser l'écrivain.
Si Comines a abandonné un souverain orgueilleux, écervelé, dur, incapable de gouverner, indigne de dévoûment (c'est ainsi qu'il représente le Téméraire), pour un vrai roi, intelligent, habile, reconnaissant, inspiré de Dieu (c'est ainsi qu'il peint Louis XI) ; s'il a préféré la sagesse politique qui fonde l'avenir, à l'orgueil aveuglequi court au néant; si, en passant à l'ennemi, il est passé à la civilisation, au succès mérité, à la gloire des grandes choses ; il a pu se croire excusable devant la postérité ou du moins devant la France. Tel est le roman de Comines; il est fait pour la justification de l'historien plus que pour la vérité de l'histoire. Ce qui a présidé à son travail et l'a perverti, c'est le trouble de son àme.
Je n'ai pas à réhabiliter le Téméraire. Je connais trop l'oppresseur des Gantois, le destructeur de Liège et de Dinant. Mais, entre Louis XI et le duc de Bourgogne, ni la vérité ni la justice n'hésitent : tyran pour tyran, on préfère le lion au chacal. Charles était violent, cruel, mais brave ; il fut souvent juste, parfois clément. C'est le chevalier qui veut être roi absolu. Louis XI était violent, fourbe et lâche; il ne tint jamais un serment, ne connut ni la clémence ni la justice : l'intérêt de son œuvre d'astuce et d'oppression était sa seule règle ; c'est tartufe-despote.
Le duc ne recula jamais devant un défi, le roi jamais devant un crime. Le duc eût aimé mieux mourir que de refuser le combat; le roi préférait reculer pour mieux trahir. Il n'est guère d'acte de bravoure ou de bravade qui n'ait préparé la chute du Téméraire; il n'est pas de crime, ni d'ignominie qui n'ait assuré le triomphe du roi. Pour opposer ces deux caractères, le contraste véritable suffisait; point n'était besoin de représenter comme un fou abandonné de Dieu, qui perd la tête à demi, au premier succès, et tout à fait à la première défaite, ce souverain qui ne buvait que de l'eau, qui institua le grand conseil de Malines, qui mit un ordre parfait dans les finances
PHILIPPE DE COMINES
de l'État, une stricte discipline dans l'administration et une exactitude sévère dans ses propres audiences publiques ; ce souverain, fidèle à ses alliés, qui connut la clémence et qui fut assez homme politique pour désirer, comme le dit Comines, six rois de France au lieu d'un.
Deux fautes ont perdu le Téméraire : il méconnut son peuple qui eût fait sa force, et il voulut régner en maître. Mais ces défauts ne sont pas de ceux que pût lui reprocher un ministre de Louis XI. En dehors de cela, ce sont plutôt sa vaillance et sa loyauté qui ont aidé à sa perte; elles l'ont livré sans défense aux ruses d'un adversaire, dont la grande force était la forfaiture, et la seule vertu, l'artifice.
Tel que Comines le peint pour l'opposer au duc de Bourgogne, Louis XI est l'homme politique par excellence, le modèle de l'homme d'État, le vrai roi. Comines ne cache pas les traits principaux de ce caractère : ni sa dévotion lâche, ni sa peur de la mort, ni son trafic des consciences. Mais la plupart de ces défauts, il les répute à sagesse ; le reste disparaît devant des qualités supérieures, et ses crimes : ses parjures, ses révoltes parricides, ses assassinats par la justice ou par le poison, ses cruautés a froid, tout est dissimulé; le côté original sert à masquer le côté hideux. Sous le rire du fourbe, on ne voit plus les crocs sanglants de l'hyène. Ce portrait est tracé par la philosophie du remords.
Du premier mot, dè< le prologue des Mémoires, avant de mettre, comme il le fait très artistement, les deux rivaux en présence, Comines ouvre son roman :
« Eu lui et en tous autres princes, que j'ay connus ou servys, ay connu du bien et du mal ; car ils sont hommes comme nous; a Dieu seul appartient la perfection. Mais, quand en un prince la vertu et bonnes conditions précèdent (l'emportent sur) les vices, il est digue de ce grand' mémoire et louange.
« Et tant osai-je bien dire de lui, à son los, qu'il ne me semble pas que jamais j'aye connu nul prince où il y eut moins qu'en lui (de mal), à regarder le tout.
Comines revient sans cesse sur cette idée que le bien l'emporte sur le mal chez son maître. IHeu lui a fait ceste grâce, ditil. — Il ne sait quitter ce propos : // est tel que je n'en sors pas bien quand je veux.
PIlIUl-PE DE COMINES.
Dès lors, Comines cachera les crimes de Louis XI et glorifiera ses défauts. Le roi est habile à gagner gens : c'est une autre grande grâce de Dieu, et jamais Comines ne manque de faire ressortir cet art qui l'a séduit. Le roi a un caractère faible et soupçonneux qui le porte à tout remettre à la ruse et à la séduction : c'est qu'il est assez sage pour être sans orgueil, qu'il estime les gens qu'il achète et ne veut rien laisser au hasard :
« A ce propos usoit le roy Louis d'un mot à mon gré bien sage, où il disoit que : quand orgueil chevauche devant, honte et dommage suivent de bien près, et de ce péché n'était-il point entaché. »
Même, quand il n'approuve pas le roi, quand sa conscience se révolte, il s'incline et l'admire :
« Quant à la conscience, me sembloit contraire. Toutefois le sens de nostre roi estoit si grand, que moy ni aulre qui fust en la compagnie, n'eussions seu voir si clair en ses affaires, comme luy-même faisoit ; car sans nul doute, il estoit un des plus sages hommes et des plus subtils qui aient régné en son temps. »
Je trouve' dans une seule phrase des Mémoires le type du devoir, les deux souverains et le ministre :
« Naturellement, la plupart des gens ont l'œil ou à s'accroittre ou à se sauver, ce qui aisément les fait tirer aux plus forts (voilà Comines); autres- y en a de si bons et si fermes qu'ils n'ont nuls de ces regards, mais peu s'en trouve de tels (voilà l'homme du devoir); et par espécial est ce danger quand ils ont prince qui cherche à gagner gens, qui est une grande grâce que Dieu fait au prince qui le sait faire (voilà Louis XI, et remarquez l'inconséquence de celte grâce qui met en danger les consciences); et est signe qu'il n'est point entaché de ce fort #vice et péché d'orgueil qui procure haine envers toute personne (voilà le duc). »
Le roman de Comines est là tout entier. L'orgueil du duc le chassant, ainsi que le désir de s'accroître et de se sauver, la grâce de Dieu, représentée par les séductions du roi, l'attirant, il est allé au plus fort et au plus sage.
Je ne puis signaler touies les erreurs de détails, toutes les injustices partielles qui servent à construire ce roman. Les
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grandes circonstances de ce drame historique sont entachées du même vice. Dans l'entrevue de Péronne, le roi fourbe et le duc indigné sont placés sur pied d'égalité : ils ont eu le même tort. Le duc avait mandé publiquement son armée et ses alliés, tandis que le roi avait envoyé des agents secrets à Liège pour y susciter la révolte : n'importe! Guerre loyale ou menées perfides, ils commirent tous les deux la même erreur : ils acceptèrent une entrevue personnelle. Dès lors, la conclusion contre la perfidie du roi, qui feint de traiter de sa personne au moment où il fomente la trahison, est esquivée; Comines conclut quoi ? Que les princes ne doivent point se voir! Et que de soins pour préparer cette fausseté! Déjà à deux reprises, avant d'en arriver à cet événement, il a avancé cette piètre maxime ; et que de précautions oratoires ! Les observations dans le cours du récit ne lui suffisent plus : il a recours à ces fameuses digressions qui sont comme la trame philosophique de son livre. Deux chapitres, l'un plein de raisonnements, l'autre chargé d'exemples historiques, lui sont nécessaires; on sent que toute sa vie est enjeu; alors seulement, après cette mise en scène préparatoire, appuyé sur tout un appareil philosophique et historique, alors seulement, il ose raconter comment le roi fut sauvé.
Alors encore, il exagère la colère du duc, qui parait d'autant plus injuste que l'écrivain ne lui donne pas le caractère de î'iudignation d'un cœur loyal contre une trahison effrontée.
« On sent, dit Dom Plancher dans son Histoire générale de Bourgogne, qu'il se fait un mérite en exagérant la colère du duc et les dangers du roi ; mais le lecteur attentif n'est pas dupe du motif qui le fait parler. »
Le roi se tira d'embarras en allant, avec le duc, écraser les Liégeois qu'il avait soulevés, et les punir cruellement d'avoir écouté ses conseils : nouvelle trahison, que Comines se garde bien de faire ressortir. Au contraire, lorsque Louis XI presse le siège, craignant qu'un échec ne tourne le danger contre luimême ; lorsque Louis XI assiste au sac de la ville qu'il a soulevée, l'historien ose parler de l'honneur de ce roi! « 11 eût pu s'évader, dit-il, mais là oh il y alloit de l'honneur, il neùt point voulu être repris de couardise. »
Tournez quelques pages, quand le Téméraire allègue son
ao
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honneur pour ne pas lever un siège, Comines appelle cela de maigres excuses.
Telle est la partialité intéressée de Comines. On la retrouve partout où sa cause peut se trouver en jeu. Quand le duc de Guienne meurt, et que le roi rompt un traité qu'il a proposé lui-même et que le duc a signé loyalement, lorsque à cette nouvelle, le duc indigné reprend la guerre avec une grande violence de représailles, il ne veut dire de mal de l'un ni de l'autre prince, le pauvre homme! mais il les déclare fourbes tous les deux. La seule différence, c'est que le plus sage a réussi :
« Il pourra sembler au temps advenir à ceux qui liront cecy que en ces deux princes n'y eust pas grande foy ou que je parle mal d'eux. De l'un ni de l'autre ne voudrois mal parler... mais quand on pensera aux autres princes, on trouvera ceux-cy grands, nobles et notables, et le nostre très sage, lequel a laissé son royaume accru et en paix avec ses ennemis
« Pour en déclarer mon avis, je cuide estre certain que ces deux princes y alloient tous deux en contention de tromper chacun son compagnon. »
Cela établi, si Louis XI n'a pas trahi sa parole, s'il n'a fait que gagner au jeu de la fourberie, — et comme l'historien repousse comme incroyable l'accusation d'empoisonnement, — la colère du duc est sans motif, ses violences sans excuse; Comines peut l'accuser et l'abandonner.
Alors seulement il ose dire :
« Environ ce temps, je vins au service du roy et fut l'an mil quatre cens septante deux. »
Mais il ne dit pas un mot de plus. Ces seules paroles avaient dû brûler ses lèvres.
Les désastres et la mort du Téméraire ne désarment point la partialité de l'historien transfuge. Il est prouvé que Louis XI paya la trahison de Campo Basso. Comines, qui a tant vanté l'ai t du roi d'acheter les hommes, lui nie ce dernier honneur. « Tout traître était sûr qu'il avait trouvé marchand, » dit-il quelque part. Mais, cette fois, le roi a résisté à la grâce; il a fait plus, à en croire Comines, il a prévenu le duc de la défection.
Le mot de crime n'est prononcé qu'une fois, que je sache, dans ce livre, à propos des deux adversaires couronnés. C'est
PHILIPPE DE COMINES
le duc qui en est accusé. Le connétable, après l'avoir trahi, se jouait des deux souverains; ils s'entendent pour le perdre; le duc le livre au roi qui lui fait couper la tête. Le cruel ici, le criminel, c'est encore le duc, et ce crime, commis contre le connétable à Nancy, est puni à Nancy. Voilà pourquoi Campo Basso, qui trahit le Téméraire dans cette dernière bataille, ne pouvait pas être acheté 60,000 écus par le roi. Le roman de Gomines le réservait à être le Commissaire de Dieu pour la vengeance du connétable.
Meyerus a raison : « Quœdam scripsit plané mendaciter, multaque dicenda infideliter reticuit. Comines ment complètement sur quelques points; il est infidèle à la vérité par son silence sur un grand nombre d'autres. »
Comines, pour se justifier, traite l'histoire comme sa patrie : trahison oblige.
Une des plus grandes qualités qui frappe dans ce livre, c'est l'observation. Cet homme, qui n'osait pas sans doute rentrer en lui-même, pénètre profondément dans le cœur des hommes.
Il est deux manières d'être observateur et peintre de caractères. L'égoïsme est le seul mouile de l'homme ; avec ce lieu commun et un peu de mordant dans le style, on fait un livre; le scepticisme supplée au talent et donne un caractère de profondeur à une analyse médiocre des vices humains. C'est de l'observation à bon marché.
Le véritable observateur est plus noble. Sans croire niaisement tout bon, ni méchamment tout mauvais, il étudie les hommes comme ils sont, reconnaît et estime les nobles penchants, découvre et flétrit les mauvais ; et comme le talent vrai est inséparable de la conscience, le véritable observateur est moraliste.
Comines est de ces derniers chaque fois qu'il ne craint pas de tracer sa condamnation en burinant un portrait. Est-il en cause, sou intérêt fait sa médiocrité. Tout à l'heure, Aristophane, Montaigne, Pascal; puis, à peine La Rochefoucault.
Il faut l'admirer quand il affirme que les crimes des rois sont toujours punis et qu'il ajoute : Mais ce n'est pas toujours à l'heure où ceux qui souffrent le désirent. Il faut l'admirer quand il trace des portraits de main de maître. Tantôt, les seigneurs brigands
PHILIPPE DE COMLNLS.
de l'Allemagne. Tantôt, ces hobereaux ignorants qui n'ont que treize livres de rente et qui se glorifient de dire : Parlez à mes gens. — Tantôt, ces ambassadeurs de parade qui croient diriger le monde : Et va toujours quelque humblet qui a quelque marché à part.
ïl faut l'admirer dans ses portraits de rois, caustiques ou profonds : Édouard d'Angleterre, qui ne pense qu'aux femmes et a la chasse; jeune, beau, et qui depuis, s'est fait fort gras : « Il n'estoit point complexionné pour porter le travail qui seroit nécessaire au roi d'Angleterre qui voudrait faire conquête en France. »
Henri VII, son compétiteur : « Le dit roy Henri estoit un homme fort ignorant, et quasi insensé, et, si je n'en ai ouï mentir, incontinent après ceste bataille, le duc Glocestre, frère du dit roy Edouard, tua de sa main, ou fit tuer en sa présence, en quelque lieu à part, ce bon homme le roi Henri. »
Il faut l'admirer quand il ose peindre un tyran... non de France, de Naples : « Nul homme n'a été plus cruel que luy, ni plus mauvais, ni plus vicieux, ni plus infect, ni plus gourmand que luy. » Quand il montre sa terreur à l'approche des Français : « Toutes les nuits ne cessoit de crier qu'il oyoit les François, que les arbres et les pierres crioient : France! » Quand il raconte la débâcle de tout le royaume, la fuite honteuse d'Alphonse, sa retraite dans un couvent, sa mort, suivie de celle do son fils. Il faut l'admirer surtout, admirer le moraliste, quand il ajoute ce mot, si applicable à Louis XI : « Jamais homme cruel ne fut hardi! »
Tout cela est lin, simple, grand et beau.
Mais, quand il se plaît à ne voir dans les actions humaines que l'intérêt, l'égoïsme ou la cupidité; quand il montre, dans le parlement anglais, plusieurs sages personnoges prenant parti pour l'orpheline du Téméraire et qu'il ajoute : « Et n'avoient point de pension comme les autres; » quand il met en scène l'ambassade de la duchesse Marie de Bourgogne auprès du roi de France, et qu'il attribue les différentes dispositions des ambassadeurs à la situation de leurs terres, plus ou moins rapprochées des frontières de France; quand, après avoir calomnié le père de Louis XI, il calomnie son fils en lui prêtaut de la joie à la mort de son héritier, etque, résumant en maximes ces idées, il dit : Ceux qui gagnent ont toujours honneur, ou qu'il confond
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la tromperie avec l'habileté : Ainsi qu'on voudra la nommer t dit-il, car elle fut sagement conduite; alors il cesse d'être grand ; en généralisant le mal, il croit l'excuser; il ne juge plus les hommes, il les corrompt en les calomniant; le talent Ta quitté avec la justice.
Comines eut le sens de l'homme d'État; mais, forcé de rappliquer à la politique de son maître, il va jusqu'à vanter les plus grandes faiblesses.
Le traité de Péquignyfut une honte pour la France; Louis XI achetait le départ de l'armée ennemie. Pension? non pas! Tribut ! dit un anglais, et Comines répète deux fois le mot. Mais il justifie le roi :
« Je vois qu'à plusieurs pourroit sembler que le roy s'humimilioit trop ; mais les sages pourroient bien juger par mes paroles précédentes que le royaume estoit en grand danger, si Dieu n'y eût mis la main, lequel disposa Je sens de notre roy à élire si sage parti.
Déjà, il avait justifié le roi d'être craintif :
« Il connoissoit bien, avait-il dit, s'il estoit temps de craindre ou non ; je luy ose bien porter ceste louange (et ne scay si je l'ay dit ailleurs et quant je l'aurais dit, si vaut-il bien estre dit doux fois), que jamais je ne connus si sage homme dans l'adversité. »
Sage ici veut dire lâche.
On a quelquefois comparé Comines à Machiavel ; ici, Comines fléchit, Machiavel est grand :
« Parmi les signes les plus certains de la puissance d'un Etat, on doit compter la manière dont il vit avec ses voisins; si ceux-ci lui paient tribut pour l'avoir en leur faveur, soyez assuré qu'il est puissant; en reçoivent-ils un tribut quoique inférieurs à lui, soyez convaincu de sa faiblesse. Ce n'est pas aux seuls Florentins que se peut reprocher celte lâcheté, mais au roi de France lui-même, qui, avec un si grand royaume se rend tributaire des Suisses et des rois d'Angleterre. Si ce prince et les autres Etats dont j'ai parlé sont réduits à tant de bassesse, c'est pour avoir craint d'armer et d'aguerrir leurs peuples ; c'est pour avoir préféré l'avantage apparent de les opprimer à celui de former des établissements qui assurent la
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tranquillité de l'Etat et le bonheur des sujets/ Une aussi lâche politique donne pour quelques moments une fausse paix, mais elle produit avec le temps misères, dommages et ruine entière. »
Ainsi parle le génie, qui n'a point trahi.
L'éloge de la politique de Louis XI n'était possible que par la théorie du succès. Nous l'avons rencontrée déjà dans nos citations. Combien je préfère encore Machiavel qui ajoute : « Tout cela peut mener à la puissance, non à la gloire ! »
La politique de Charles VIII et la situation des pays étrangers laissent Comines plus libre et plus vrai. C'est en véritable . homme d'État qu'il dévoile les causes du prompt succès de l'expédition d'Italie, et qu'il explique la vanité de ses revers non moins rapides. Quel grand spectacle de voir, de Florence à Naples, les tyrans disparaître et le peuple se lever à l'approche de l'armée française en criant : liberté ! liberté! Mais le roi, dit Comines, tientendoit pas bien ce que ce mot valoit, et par raisonne pouvoit leur donner liberté.
Quel autre spectacle non moins fécond en enseignements, que l'échec misérable de ces succès inespérés! « Le peuple nous avouait comme saincts, estimant en nous toute foy et toute bonté, mais ce propos ne dura guères, » et Comines raconte les désordres, les pillages, la curée des emplois, et pis que cela, le mépris, l'orgueil, la fatuité cynique de ces libérateurs, comme dit un historien moderne :
« Il ne sembloit point aux nostres que les Italiens fussent hommes. »
Les plus belles pages des Révolutioîis a" Italie, de M. Edg. Quinet, sont inspirées par ce récit de Comines.
De cette haute compréhension des événements, de cette cime de l'histoire, l'esprit embrasse naturellement de larges horizons. Comines s'élève à la philosophie de la justice et de la liberté. Nul en France avant lui n'avait parlé du vote des impôts, des avantages de la représentation des États, du droit de ces assemblées, avec ce bon sens et cette grandeur :
m Y a-t-il roi ni seigneur sur terre qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre un denier sur ses subjets sans octroy et consentement de ceux qui doivent payer, sinon par tyrannie ou
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violence? On pourroit répondre qu'il y a des saisons qu'il ne faut pas attendre l'assemblée et que la chose seroit trop longue. A commencer la guerre, à l'entreprendre, ne se faut point haster, et l'on a assez de temps; et si vous dis que les rois et princes en sont trop plus forts quand ils l'entreprennent du consentement de leurs subjets et en sont plus craints de leurs ennemis
« Or, selon mon advis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay connaissance, où la chose publique est mieux traictée et où règne moins de violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abattus, ni démolis parla guerre, c'est Angleterre. »
Tout ce chapitre du quatrième livre est plein d'un souffle puissant; c'est une des plus grandes pages qu'un historien ait écrites. Comines rivalise ici avec Machiavel.
Comines avait déjà dit de l'Angleterre :
« Le roy ne peut entreprendre un tel œuvre sans assembler son Parlement, qui veut dire les trois étals, qui est chose juste et sainte, et en sont les rois plus forts et mieux servis. »
Montesquieu n'aura pas cette parole enthousiaste; Comines trouve, avec le génie du bon sens, le mot que la passion de la défense de la patrie et de la liberté de conscience inspira à Guillaume le Taciturne sur la sainteté des assemblées nationales.
Mais ces libertés étaient une des gloires de la Flandre ; elles existaient, elles étaient revendiquées dans la patrie de Comines, comme en Angleterre. Pourquoi l'oublie-t-il? En faisant l'éloge de nos vieilles franchises, le transfuge eût condamné sa défection ; et il devient injuste encore : nos privilèges séculaires sont tout au plus, pour lui, des brandons de discorde au service de Louis XI.
Cependant, une grande idée philosophique lui fera entrevoir un instant, sans le fixer dans son livre, le rôle glorieux des libres communes. C'est après le supplice d'Hugonet, de De Melle et d'Hymbercourt ; le peuple gantois n'avait pas respecté la tête d'un évêque et de deux ministres qui avaient voulu trahir le pays. Ce châtiment a ébranlé Comines, et peutêtre a-t-il fait un retour sur son passé. Il commence par maudire Gand : « Je ne puis penser comment Dieu a tant préservé cette ville de Gand dont tant de maux sont advenus. »
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Puis, sa pensée s'approfondit, comme s'il demandait à ce Dieu, qu'il vient d'accuser, )a cause de l'existence de cette ville révolutionnaire, et voilà qu'avec ce coup d'œil du malheur qui creuse les misères humaines, il embrasse dans une vue générale tous les grands États, toute la nature, et, trouvant partout un frein à l'excès de la puissance, un obstacle aux abus de l'égoïsme, il conclut à ce que nous appelons l'équilibre des choses, il conclut que la liberté de ces grandes communes est comme le contre-poids providentiel de la tyrannie.
« Au fort, il me semble que Dieu n'a créé aucune chose en ce monde, ni hommes ni bestes, à qui il n'ait fait quelque chose son contraire pour le tenir en crainte et humilité, et ainsi celle ville de Gand est bien située là où elle est! »
Comines fait ensuite une longue analyse des dangers de la puissance sans limite; c'est alors qu'il affirme que la levée d'impôts sans le vote des contribuables est tyrannie, et il continue :
« Les petits et les pauvres trouvent assez qui les punissent quand ils font le pourquoy et encore sont assez souvent punis sans avoir rien melïait... Mais des grands princes ou des grandes princesses, qui s'informera de leur vice? L'information faite, qui l'apportera au juge? Qui sera le juge qui en prendra la conuoissance et qui eu fera la punition? Je dis des mauvais, et n'entends point des bons, mais il en est peu. »
A ces questions d'un homme libre et qui sont ici d'un homme qui a souffert de l'impunité des princes, Comines répond :
« Je réponds à cela que l'information sera la plainte et clameur du peuple qu'ils foulent et oppressent... Ceci sera l'information et leurs grands cris et par plaintes et piteuses larmes les présenteront devant Notre-Seigneur, lequel sera le vrayjuge, qui par adventure ne voudra atteudre à les punir jusques à l'autre monde, mais les punira en cestui ci...
« A l'heure qu'il y pensera le moins. Dieu luy fera sourdre un ennemi, dont par adventure il ne se fut pas advisé. »
C'est presque au pied de l'échafaud de ministres, traîtres comme lui, que ce grand esprit, éclairé par la souffrance, parle ainsi de justice et de liberté!
Ce n'est pas la première fois que, du fond de sa retraite, ce
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condamné de l'ambition jette sur les grandeurs humaines des regards pleins d'éclairs; que cet homme qui souffre jette au monde des accents digne de Job sur le fumier ou de Bossuet dans sa chaire. Une mort plus terrible, la mort du roi, lui inspire un plus sombre tableau.
Hugonet et d'Hymbercourt étaient tombés en hommes sur l ochafaud. Louis XI mourut en lâche dans la prison volontaire de ses terreurs. Comines avait assez vanté le roi dans son œuvre, pour avoir le droit de peindre l'homme devant ta mort. Son sentiment naturel du vrai, le souvenir amer de ce qu'il a perdu en perdant le roi, un reste de culte pour son habileté, peut-être un certain instinct de vengeance contre ce maître dont il a payé si cher les bienfaits et qui souffre à son tour, enfin le sombre plaisir d'étaler à nu les misères humaines, auxquelles il n'a pas échappé: on sent tout cela dans ces pages animées d'un souffle terrible.
Ces pages sont à lire dans leur ensemble grandiose; on y voit ce roi qui ne vit qu'à peine et qui fait semblant de régner, qui tremble devant la mort et qui veut qu'on tremble devant lui. Des serviteurs lui ont fait une certaine violence pour le sauver dans une atteinte d'apoplexie; il les chasse. Pour la première fois de sa vie, il s'habille richement, pour parer en roi un cadavre; il prodigue l'or pour acheter au loin à grand prix des chevaux, des chiens, des animaux de toute sorte : par toute l'Europe, même en Asie, ses émissaires donnent signe de vie, pour ce monarque qui veut affirmer une puissance qui lui échappe et paraître régner quelques heures encore après' sa mort. Cependant tout l'effraie : il s'isole, il barricade son château comme une ville assiégée, comme si des barricades arrêtaient l'assiégeant qui le menace; il redouble à la fois de cruauté et de dévotion; deux moyens de repousser la mort, de la main des hommes et de la main de Dieu. Il ordonne de tuer quiconque s'approchera du château avant l'heure fixée, et il donne à l'Église plus de terres qu'il n'en a. « Ce don de terres ne fut point tenu, dit Comines, aussi il y en avoit trop. » Ses alliés viennent à son secours : le pape et le Grand Turc lui envoient des cargaisons de reliques; il a recours à un moine de Calabre qu'il appelle le saint homme pour courtiser le miracle dont il attend la vie. Mais le miracle n'est pas aux ordres du roi.
Ce tyran a fait trembler son père; il craint son fils, il craint
PHILIPPE DE COMINES
sa fille, il craint son gendre. Il a livré au couteau plus de victimes politiques qu'aucun autre roi de France, et il voit dans la main de tout homme un poignard. ïl enrichit son médecin; son médecin lui signifie qu'il va mourir. Il avait ordonné qu'on ne prononçât jamais ce mot qu'il avait tant prononcé, lui, contre les autres, et qu'au moment suprême on lui dit : Parlez peu, pour le prévenir. On lui signifie brutalement son arrêt. Comines s'indigne de la brutalité deCoictier; mais Comines dit luimême : « // falloit qu'il passast par là ou les autres sont passés. » Et il ne manque pas de faire des rapprochements réprobateurs :
« Les cages où il avoit tenu les autres avaient quelques huit pieds en carré, et luy qui estoit si grand roy avoit une petite cour de chasteau à se pourmener ; encore n'y venoit-il guères
« Ainsi, avant mourir, il se trouva en semblables et plus grandes prisons, et aussy plus grande peur il eust que ceux qu'il y avoit tenus.
« Tout ainsi qu'à deux grands personnages, qu'il avoit fait mourir de son temps, dont de l'un fit conscience à son trespas et de l'autre non ; ce fut du duc de Nemours et du comte de Saint-Paul; fut signifiée la mort par commissaires députés à ce faire, lesquels commissaires en briefs mots déclarèrent leur sentence et baillèrent confesseur pour disposer de leurs consciences, eu peu d'heures qu'ils leur baillèrent à ce faire : tout ainsi, signifièrent à nostre roy les dessus dits sa mort, en brièves paroles et rudes. »
Alors, Comines entame un discours sur la misère de la vie des hommes, et il va nous prouver que ce roi n'eut guère de bons jours dans sa vie; puis, selon sa méthode de généraliser une idée, il passe en revue la mort des grands princes de l'Europe «.qui tant ont travaillé pour saccroistre et pour avoir gloire, et tant ont souffert de passion et de peines et abrégé leur vie, et par adventure leurs âmes en pourroient souffrir. » Il cite même le sultan qui, en mourant, « fit conscience » d'un impôt injuste, et il revient à son principe que: prince chrétien, moins encore païeu, n'a pas autorité fondée en raison de rien imposer, sans le congé et permission de son peuple.
Ce tyran a acheté cher son ministre; son ministre proclame
PHILIPPE DE COMINES
sur sa tombe l'excellence de la représentation nationale et la vanité de la tyrannie.
Enfin il arrive à cette conclusion de la première partie de ses Mémoires :
« N'eut-il pas mieux valu à eux et à tous autres princes... moins se soucier et moins se travailler et entreprendre moins de choses et plus craindre a offenser Dieu et à persécuter le peuple!... Leurs vies en seroient plus longues; les maladies eu viendroient plus tard, et leur mort en seroit plus regrettée et de plus de gens, et moins désirée, et auroient moins à redouter de la mort. Pourroit l'on voir de plus beaux exemples pour connoislre que cest peu de chose que l'homme et que ceste vie est misérable et briève et que ce n'est rien des grands ! »
Ce « n'est rien des grands » ! c'est presque le mot de Massillon sur la tombe de Louis XIV.
Que ue puis-je m'arréter à ces nobles et austères paroles? Mais Comines fléchit trop de lois, dans cet admirable récit, pour que je ne doive pas en faire la remarque et ne cherche pas la cause de ces défaillances du génie.
Comines est grand quand il dit que Louis XI avait des raisous d'avoir peur, parce qu'il n'était aimé ni des grands, ni des menus. « Et si avoit plus chargé le peuple que rotj ne fit jamais. »
Il est plus petit lorsqu'il voit dans les souffrances de cette prison volontaire, qu'il compare si bien aux cages de fer, une grâce de Dieu qui fait subir au roi sur la terre une partie de son purgatoire. Il est petit lorsque, après avoir ramené ce roi redoutable à l'égalité de la mort, il ajoute que Dieu lui fit une seconde grâce pour sa sagesse, sa libéralité et sa vertu, en lui accordant une vie plus longue qu'à aucun autre souverain du temps. Il est petit lorsqu'il fait terminer cette agonie de soupçon, de lâcheté et de cruauté, par un miracle : la dernière heure du roi fut exempte de souffrance : Notre Seigneur fit miracle sur lu y et le guérit tant de l'âme que du corps.
Il y a telle phrase où le penseur s'élève et fléchit, se relève'et tombe, mélange étonnant de force et de faiblesse, véritable claudication de la pensée!
Ces chutes n'ont rien d'accidentel, messieurs; mais jamais Comines n'a tant fléchi qu'en parlant de Dieu. Certes, c'est une grandeur suprême à ajouter a l'histoire comme à l'épopée, que de
PHILIPPE DE COMINES
faire planer au dessus des événements humains, comme règle et sanction, sous quelque nom qu'on l'appelle, la loi des mondes, la vérité morale, la conscience universelle, et Gomi nés y réussit quelquefois, nous l'avons vu. Mais quel abus d'une idée morale, qu'elle profanation de la loi du bien, que d'abaisser la philosophie de l'histoire à ce lieu commun qui attribue à un Dieu tous les crimes d'un roi. L'empoisonnement du duc de Guienne, c'est Dieu qui dispose. Le traité de Péquigny, c'est Dieu qui a préparé le sens du roi à cette lâcheté. La trahison de Campo- Basso, c'est Dieu qui députe un commissaire de ses vengeances. Si Louis XI se trompe, c'est Dieu qui ne juge pas la France digne de la paix !
Ne croyez pas que ce soit fanatisme ou niaiserie. Cet homme a jugé Savonarole en deux mots : Je le réputé bonhomme. Il a jugé en deux phrases saint François de Paule : Vray est que sa langue italienne lui aydoit bien à se faire émerveiller. — // est encore vif, parquoy se porroit bien changer en mieux ou en pis. et pour ce m'en tais. — Il fait dire à un Italien qui nomme Jean Galéas, tyran de Pise, un saint : Nous appelions en ce pays -ci saints tous ceux qui nous font du bien.
Gommes a donc pu comprendre les grandeurs de la loi morale; mais cet abus qu'il fait de la Providence ne vient pas de son esprit. M. de Barante a très bien expliqué ce phénomène :
« On croit entrevoir, dit-il, que, si Comines eût été irréprochable, il eût répété moins souvent cet adage : Au demeurant, la Providence le voulait ainsi! »
Cet homme ne sentait pas le terrain solide sous sa conscience.
Un seul sentiment aurait-il manqué à Comines? le sentiment de la patrie? Non. Comines était né pour comprendre la patrie et pour l'aimer. A cette époque, l'esprit national commençait à s'étendre des communes et des provinces au pays entier. Mais la chevalerie flamande avait été trop souvent du parti léliard; Comines crut trouver une patrie en France ; il se trompa. Il ne fut p.*js adopté par la France; sa seule patrie fut, non pas même la cour, mais la politique astucieuse de Louis XI. Le maître mort, Comines fut comme exilé. Mais cette patrie, circonscrite à l'orbite malsaine d'un tyran soupçonneux, ne pouvait satisfaire l'âme do Comines. Il dut sentir plus d'une fois qu'il ne servait, qu'il n'avait pas servi la France. La France ne fut pas sa patrie poli-
PHILIPPE DE COMLNES
tique. C'est en Angleterre qu'il voit et admire les libertés qui plaisent à son esprit. La France n'est pas sa patrie littéraire : Les Mémoires de Comines n'ont pas un caractère français, dit M. de Barante.
Si Comines était resté dans son pays, qui sait s'il n'eût pas compris, s'il n'eût pas fait comprendre au Téméraire, ou du moins à sa fille, l'esprit de nos communes et celte politique qui demande sa force au peuple et qu'il admira tant en Anglegleterre? Le duc avait des défauts terribles; mais le génie prend ascendant sur les hommes, au moins dans le malheur. Comines lui-même a indiqué plusieurs fois ce beau rôle. Il nous montre le seigneur de Contay ramenant le duc à de nobles sentiments par de généreuses paroles : Comme il estoit le plus fort, il fallait qu'il fust le plus sage. Il nous montre d'Hymbercourt le persuadant à la clémence et en tirant de nobles fruits, cl- qui fait dire à Comines : Qu'on ne se doit jamais lasser de bien faire.
Nos provinces jouissaient alors d'une merveilleuse prospérité; l'habileté à conserver ces biens, par l'union du peuple et du souverain, eût été sagesse et non fourberie. Le succès eût été vertu autant que gloire. Comines dit quelque part : Qu'un si puissant duc, le duc de Bretagne, manié par un tel homme, le sire de l'Êscun, était à craindre. Le duc de Bourgogne, manié par Philippe de Comines, eût déjoué les ruses de Louis XI. Les qualités du Téméraire : la loyauté, le courage, l'ordre, la persévérance, eussent triomphé des habiletés du roi ! Et quel généreux auxiliaire n'eût-il pas trouvé dans ce peuple, qu'il vit, à la mort du Téméraire , se lever en masse et marcher à la défense du pays avec l'enthousiasme et l'obstination du patriotisme? Comines pouvait montrer au monde que le génie peut toujours rester au service du bien, et que l'honneur est plus fort que le crime. Alors, Comineseût compris, eûtaimé son pays, et il lui eûtdonné un grand ministre et un grand historien!
Quand je songe à cela, je plains ce génie qui n'eut point de patrie, je maudis ce Louis XI qui a mis sa griffe sur cet homme digne d'une meilleure carrière, et je suis tenté de crier à ce Satan couronné , comme Auguste a Varus : Rends-nous notre Thucydide et notre Machiavel !
Ainsi, de tout côté, la même conclusion arrive. Dans Comines, l'homme est grand, le traître est petit; esprit puissant qu'une faute dégrade ! La nature lui avait donné les plus riches facul-
PHILIPPE DE COMINES
tés; mais Louis XI a couvé ce génie : il en est sorti le chevalier qui trahit, l'historien qui ment, l'homme d'État de la fourberie, le philosophe des défaillances. C'est un terrible mancenillier pour les consciences que la tyrannie !
Avant d'avoir compris ainsi les Mémoires de Comines, je les admirais, avec tous les critiques; mais je me sentais troublé. Quoi ! un traître avoir conservé ce talent! une vie de complicité avec le crime, récompensée par la gloire des penseurs! la pratique de la tyrannie la plus vile, aboutir h un chef-d'œuvre d'histoire politique! Et j'étais tenté d'imiter Hégésippe Moreau, quand tout Paris s'émerveillait queLacenaire fît des vers, et que le poète
Cherchait querelle à Dieu qui voulut qu'en notre âge La sainte poésie essuyât cet outrage.
Un mot de Dom Plancher, un autre de M. de Barante, me mirent sur la voie, et j'ai compris ce livre, j'en ai vu les faiblesses, j'ai pesé l'homme : quoi libras in duce summo! et mon sentiment moral s'est rassuré. Les Hégésippe Moreau peuvent rester en paix avec la loi éternelle du bien! L'écrivain a beau prendre un masque : sa vie se trahit dans son œuvre et la dégrade. Ce livre est grand, car l'auteur a souffert et la souffrance retrempe l'âme; mais onze années de cohabitation avec la plus odieuse et la plus hypocrite des tyrannies , ont laissé dans l'œuvre, comme dans l'âme de l'écrivain, des traces du méphytisme moral, et ce livre n'est pas un chef-d'œuvre; car il y manque la première qualité de l'historien : l'impartialité, la première qualité de l'homme, un cœur sans tâche! J'admire donc l'écrivain qui le premier donna à l'histoire de France le souffle puissant de la philosophie politique ; mais je vois toutes les brèches faites à son talent par l'ambition mauvaise. Plus Comines fut un grand esprit, plus il fut responsable de ses actes . et plus il fut puni de ses fautes : puni dans sa vie, dans sa fortune, dans son ambition, dans sa considération! Puni dans son œuvre et dans l'immortalité de sa gloire! Et ce spectacle est plus grand que tous les chefs-d'œuvre ! on y trouve une des pages les plus complètes de l'histoire morale de l'humanité, et le plus beau spectacle qui puisse être donné à l'être intelligent et libre; car on y voit le génie, mais le génie vaincu par ce qui est supérieur au génie, messieurs, la conscience!