‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 58 sur 61 · BAUDUIN ET: JEAN DE GONDÉ · texte numérisé non relu

BAUDUIN ET: JEAN DE GONDÉ

Les premiers jours de l'an 1280 furent marqués, dans les villes du Hainaut, par des cérémonies bien faites pour frapper l'imagination des peuples. Marguerite d'Alsace venait de mourir ; les querelles des d'Avesnes et des Dampierrës avaient été apaisées de son vivant, mais la Noire Dame n'avait jamais voulu céder rien de son autorité. Elle s'était contentée de partager l'héritage après sa mort, entre les deux maisons issues de son sein : aux d'Avesnes le Hainaut, aux Dampierrës la Flandre. Lorsqu'elle mourut, Jean d'Avesnes son fils l'avait précédée dans la tombe et Jean II devint comte de Hainaut.

Jean II fn son entrée dans ses bonnes villes d'une manière lugubre et grandiose : pour affirmer, dans le passé comme dans le présent, une légitimité si longtemps contestée, pour relever son père du reproche de bâtardise que sa mère elle-même avait fait peser sur lui toute sa vie, le nouveau comte arracha à la paix de la tombe, où il reposait depuis vingt-deux ans, le cadavre de son père et le fit porter devant lui, de ville en ville, pour que tout le comté lui rendît les derniers honneurs et l'inaugurât dans le cercueil, comme le chef de sa race.

« La cérémonie commença d'abord par Mons, dit le père Delwarde ; les échevins et chaque bourgeois allèrent à la rencontre, tenant un flambeau d'une main et de l'autre une épée ; on proclama le père et le fils comtes de Hainaut. »

LE SIKCLE DES UAVESNES.

Le nom des d'Avesnes était vengé et une dynastie nouvelle régnait sur le Hainaut, désormais séparé de la Flandre.

Cette dynastie ne devait compter que trois règnes. Soixantesix plus tard, le petit fils de Jean II tombait dans une bataille contre les Frisons révoltés. La Hollande, que Jean II avait ajoutée à ses possessions, fut fatale à sa dynastie. Guillaume II mourait sans enfants, sa sœur en hérita ; Marguerite était l'épouse de l'empereur Louis de Bavière et c'est ainsi que le Hainaut passa de la maison d'Avesnes à celte dynastie de Bavière dont le règne ne fut qu'une suite de troubles et de malheurs.

Ce règne des d'Avesnes, de Jean II à Guillaume de Bavière, 1280-1348, fut le grand siècle poétique du Hainaut. Quand Bauduin V/ avait épousé la sœur de Philippe d'Alsace, le goût des lettres était traditionnel dans les deux cours. De temps immémorial, le Hainaut, comme la Flandre, cultivait le gay savoir. Le plus ancien monument de la poésie romane, la cantilène de sainte Eulalie, doit appartenir au Hainaut; elle a été retrouvée à Valenciennes. Au douzième siècle, Herman de Valenciennes rimait des sujets religieux et profanes. Bauduin IV avait légué à sa sœur Yolande une vie de Charlemagne en latin, qu'elle fit mettre en roman, sans rime. Bauduin V avait cultivé la science et surtout la poétrie, comme dit J. de Guise. Bauduin de Constantinople avait aussi protégé les lettres; avant de partir pour la Croisade, il avait ordonné la rédaction de grandes chroniques, et c'est pour sa jeune épouse que Ghrestien de Troyes avait écrit son Chevalier à la Charette. Les querelles des d'Avesnes et des Dampierres partagèrent les poètes en deux camps. Pendant que le Couronnement du Renard était écrit pour la Noire Dame et vengeait les Dampierres, le Poème des Ronds et le Livre de Bauduin chantaient le patriotisme du Hainaut et servaient les passions des d'Avesnes. Quand la paix fut rétablie entre les deux familles, les d'Avesnes ne perdirent pas ces bonnes traditions. Si Charles d'Anjou, que la Noire Dame avait suscité contre ses fils du premier lit, en lui livrant le Hainaut pour les en déshériter, haïssait les mimes et les poètes, au dire de Villani ; les dignes descendants des Bauduin, des d'Alsace et de Bouchard d'Avesnes, s'entourèrent de chroniqueurs et de trouvères et tinrent eux-mêmes plus d'une fois la plume. Ce règne fut illustré par les lettres. Il donna à la poésie Jehan de Condé, à l'histoire et à la poésie Froissart.

LE SIÈCLE DES DaVK Nfc>

Jean de Condé eut pour maître, son père, Bauduin. Froissart fat le contemporain de Jacques de Guise et l'élève de Jean le Bel.

Jean II Ait un des princes les plus brillants et les plus recherchés de son temps. On suppose que Bauduin de Condé ne lui fut pas étranger. La seule de ses poésies qui soit dédiée à un membre de cette famille doit être placée après la paix de la Noire Dame avec les d'Avesnes, et elle me semble faite pour célébrer cette réconciliation. Le poète y compare le bon prince à l'éléphant qui porte sur son dos tout un peuple, dans les voyages de la paix ou dans les expéditions de la guerre. L'éloge qu'il fait de la comtesse de Flandre ne peut se rapporter qu'à cette époque où Marguerite, avancée en âge, ayant reconnu les d'Avesnes pour héritiers dans le Hainaut, se préoccupa du soin de mourir en paix et se mit à doter les maisons religieuses. Le poète se plaint des malheurs du temps :

On ne sait aller en nul règne Qu'on n'y voit plus de mal régner.

Puis, il représente la comtesse, comme « la meilleure dame du monde, douce et charitable », ayant apaisé plusieurs guerres :

Elle a mainte guerre accordée ;

faisant de nombreux actes de bienfaisance et de religion :

Elle a fait refaire maint temple, Et estaurer maint hospital, Et mettre églises en estai, Et fait moult de belles aumônes, A pauvres nonnains et à nonnes, Et soutient par dévotion Pauvres gens de religion.

Enfin, il parle de ses maladies, qui jettent le pays dans le deuil ; il parle de sa mort comme d'un événement prochain ; il la compare à l'éléphant

Qui porte en paix une contrée,

et il fait des vœux pour tous ses enfants :

Dieu lui sauve tous ses enfants.

Le poète aurait-il pu s'exprimer ainsi, lorsque la Noire Dame

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persécutait ses fils du premier lit et livrait leur héritage à l'étranger? Non ! il eût craint qu'un pareil éloge, que des vœux semblables ne prissent le caractère d'un reproche détourné, d'une sanglante ironie. Cette pièce de vers est comme le cri de triomphe de la réconciliation, et, quand Bauduin de Condé la termine ainsi :

Que Dieu lui pardonn' ses méfaits Quand l'âme du corps partira ; Bien ait cil qui amen dira,

il me semble entendre une dernière parole de réparation et de concorde, scellant la paix de cette famille trop longtemps ennemie.

Jean II consacra un règne de vingt-quatre années à affermir son autorité, à s'assurer la succession de la Hollande, à contenir les populations et à réparer les maux de la guerre par d'utiles réformes. Lorsqu'il descendit dans la tombe, il laissait à son fils un domaine incontesté et agrandi.

Le fils de Bauduin de Gondé fut attaché à la maison du fils de Jean H d'Avesne; Jean de Condé fut le poète attitré du Bon Guillaume. C'est lui-même qui nous l'apprend :

Jehan de Condé qui estoit De sa maison et qui vestoit Des robes de ses escuyers.

Le règne de Guillaume Ier fut brillant et prospère. Mais Jean de Condé n'a guère demandé d'inspiration à la vie politique. Deux événements lui dictèrent deux poésies bien différentes. Lorsque Enguerrand de Marigny expie son orgueil au gibet de Montfaucon, le trouvère, calme et refléchi, médite sur le retour des choses, sur les dangers de l'ambition et de la cupidité, et il fait ressortir, en moraliste, les enseignements de cette grande chute. L'empoisonnement de l'empereur Henri VII fait une autre impression sur Jean de Condé. L'empereur était né à Valenciennes, d'une princesse du Hainaut; le poète s'indigne; sa passion s'exhale dans une satire violente contre l'ordre des dominicains, d'où est sorti le meurtrier; sa forme accoutumée, son rhythme habituel ne lui suffisent plus; il veut une strophe

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lyrique, prompte, un peu tourmentée, qui donne du mouvement à la diatribe et ajoute de l'élan à l'anathème :

Rien ne vaut siècle orendroit, Car on n'y fait raison ni droit, Et l'on n'y maintient rien à droit,

C'est chose claire!

Le fils n'y porte foi au père Ni la fille aussi à la mère;

Folie est foi.

Après une longue invective contre le siècle, le poète raconte l'empoisonnement de l'empereur par son confesseur, au moyen d'une hostie; il fait ressortir l'odieux du crime, par l'éloge des vertus de la victime, et il en rejette tout le poids sur Tordre entier, peuplé de loups !

Ce sont drois leus {loups) Qui de brebis font maint laid jeu !

Ils devraient éteindre le feu

Qui est espris ; Par luxure....; Mais j'ai par vérité appris

Qu'en leur couvent On voit brûler ce feu souvent; Qui feu allume contre vent

De tant plus art (brûle); Ils vont faisant le papelart, Ils ont les cœurs pleins de mal art

Et plein de gille; Et vont quêtant de ville en ville,

Enquerant vont les héritages.

Quand Guillaume Ier mourut, il appartenait à son poète de faire son panégyrique. Cette poésie , le Dit du bon comte Guil* laume, nous a été conservée dans un manuscrit de Rome. Ici, l'inspiration est sévère, grave, élevée. Des considérations philosophiques et religieuses ouvrent la pièce et se mêlent aux regrets qui les balancent et à l'éloge du comte qui les domine.

Mourir est usage commun;

Aussi meurent plusieurs comme un.

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Et Ton doit peu pleurer la mort.

Mais on doit à ce travailler Qu'on puiss' faire à l'âme secours.

Et le deuil en soit bref et court, Qui ne peut à l'âme valoir.

Ainsi débute le poète ; mais il en revient aussitôt aux sentiments naturels qui font pleurer un bomme selon son mérite et selon l'amitié qu'il inspirait :

Pour ce doivent plusieurs sans feindre Le Bon comte Guillaume plaindre;

et il arrive à l'éloge de son maître :

Nul prince, plus preux ni plus noble ïTavoit jusqu'en Constantinople...

Il vante son courage et sa douceur :

Eu armes fut preux et isniau {prompt) Et débonnaire comme agneau...

Il vante son honneur :

Je dis devant grands et menours, (petits) Qu'en son ceur avoit tout honneur.

Il vante sa générosité :

Car il semoit l'or et l'argent

Ainsi qu'on sème bleds aux champs.

Sous le coup de ces souvenirs, le poète s'écrie :

Trop tôt est fini, c'est douleur ; mais c'est pour s'en référer encore la volonté de Dieu :

Qui fait de tout à son talent ;

et, s'il revient de nouveau à ses regrets, en se plaçant au point de vue du monde :

Mais, selon le regard du monde, Un prince où tel courage abonde, Quand on le voit aler à fin, Ceux qui l'ont aimé de cœur fin N'est pas merveille s'ils le pleurent.

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Sa phrase ne s'achèvera pas sans que sa pensée remonte à la philosophie chrétienne :

Mais cris ni pleurs valoir ne peuvent, Et l'on doit bien prier pour l'âme.

Alors le panégyriste énumère.Ia famille du comte : son épouse, sœur du roi de France; ses filles : Tune impératrice; l'autre comtesse de Juliers ; l'autre reine d'Angleterre ; la dernière qu'il eût placée en haut lieu s'il avait vécu ; son fils, qui se souviendra de la gloire de son père et qui se fera un miroir de son honneur. Puis, il raconte la maladie qui l'emporta, jeune encore :

Peu avoit plus de cinquante ans, Etoit fort de goutte touché,

sa mort enfin :

L'an de grâce mil et Zll G Et XXXVII, au jour septième De juin, en cette nuit nautisme Du Saint Esprit, l'âme rendit.

Cette pièce, un peu froide, finit par une prière pour l'âme du comte. Les regrets humains, le deuil du monde s'y mêlent, avec tranquillité, aux pensées philosophiques et religieuses. L'auteur semble pénétré du calme de l'âge mûr qui considère la mort comme une loi naturelle, et aussi d'un profond respect pour son maître qu'il s'efforce de regretter d'une manière digne de lui et avec les sentiments les plus religieux.

Ce panégyrique officiel ne fut pas le seul. Sans compter une épitaphe de quelques vers qui répète avec Jean de Condé :

Preux fut et courtois et humain Et il eut en lui large honneur.

Il existe un panégyrique, plus long que celui du poète qui portait la robe des écuyers du comte. Ce poème, dont l'auteur se nomme Jean de la Motte est intitulé « Regret de Guillaume le comte de Haynau, père à la roynne d'Angleterre et à la comtesse de Julers. » On n'en connaît qu'un manuscrit; la révolution de Février le fit passer de la bibliothèque du roi Louis Philippe dans celle d'un riche amateur anglais qui n'en a fait

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connaître jusqu'ici que le nom de l'auteur, et les premiers et derniers vers.

En attendant d'en apprendre davantage, tournons les yeux vers la Hollande dont Guillaume était aussi comte. Nous trouvons dans la littérature néerlandaise deux petits poèmes du quatorzième siècle, l'un en bas allemand, publié par F. Van der Hagen, d'après un manuscrit de Berlin; l'autre en flamand, publié par les bibliophiles belges, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne. L'un et l'autre décrivent le blason du comte et font son éloge :

« Son cœur est plein de nobles vertus, —dit le héraut d'armes du « du duc de Gueldre, auteur de petits poèmes armoriés flamands, « dont l'un est consacré au roi Guillaume. — Dame Honneur y « possède une large place... Il a en lui un grand héroïsme... « Il a dans son temps, en des luttes difficiles, exposé sa vie en « vrai chevalier... Il donne l'or et l'argent et ce qu'il possède « avec largesse, et vit en véritable seigneur... »

« Prud'homme et loyal, Jiira de même Froissart, craint et redouté de ses ennemis, aimé de ses amis, pourvu de grand sens et de parfait honneur. »

Guillaume Ier, avant de mourir, avait armé son fils chevalier et lui avait recommandé, dit Vinchant, a de ne pas se laisser gourmander des Frisons ea leur rébellion. » Onze ans après, Guillaume II tombait sur le champ de bataille de Stavoren, et un poème anonyme nous est resté sur la mort du comte de Hainaut et de Hollande, vaincu par les Frisons.

Ce poème diffère essentiellement de ceux de Jean de Gondé, de Jean de la Motte et du héraut Gelre. Les uns sont des éloges, celui-ci est un récit et comme une chanson historique.

Jean de Gondé est un trouvère officiel, qui prête à son panégyrique des idées élevées de philosophie et de morale. Le poète populaire met vivement la bataille en scène; il dit : l'intrépidité du comte, qui n'écoute aucun conseil de prudence et qui veut assaillir le premier, la résolution des Frisons qui jurent que pas un ne reculera : « Ils n'eurent jamais de maître, ils n'en auront jamais : »

Ils n'eurent seigneur grand pièça, Ni jà n'auront en leur pays.

Leur nombre, leur retraite simulée, pour attirer l'armée du

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comte dans un piège et le cerner ; la rage du comte à se défendre, l'ardeur des Frisons qui jurent Godeheere! le massacre qu'ils font des chevaliers du Hainaut, qu'on les voit « abattre, occire et mettre à mort; » la sombre liste des chevaliers tombant sous leurs coups, les dernières paroles du comte, ses adieux au Hainaut, sa mort, l'ardeur impuissante de son oncle Jean de Beaumont à le venger, enfin la retraite de l'armée par mer, sous les coups de l'ennemi.

Il n'est pas jusqu'à la dernière strophe qui ne contraste avec la prière qui termine les panégyriques. Il fallait que les guerres de cette époque eussent bien fatigué les populations, pour que les derniers vers, écrits en l'honneur d'un comte illustré dans les batailles, prissent le caractère d'un vœu de marchand en faveur de la paix :

Et prions Dieu de paradis

Que leur âme veuille sauver

Et nous donne paix, qui vaut mieux,

Pour que marchands puissent aller

Sans encombre par tous les lieux.

Ainsi, la poésie se mêle à l'histoire des d'Avesnes et ne manque jamais de s'asseoir en deuil sur leur tombe. Mais son rôle ne se borne point là ; avant de pleurer des souverains dont l'histoire atteste la droiture, la prudence, le courage et la justice, elle avait charmé et illustré leur règne.

L'école de Bauduin et de Jean de Condé, à laquelle on peut rattacher Watriquet de Couvin, tient, par plus d'un côté, à une époque où vivait Rutebœuf et où le Roman de la Rose avait une si grande vogue; mais Jean de Condé s'en écarte en assez de points et possède assez de mérite personnel pour mériter une place particulière dans l'histoire des lettres et une étude dans sa patrie.

Les chroniqueurs prêtent à Bauduin V de nobles paroles :

« Que sert un sang illustre à celui que ses mœurs déshonorent, et qu'importe qu'un homme soit de très bas-lieu, si sa conduite lui fait honneur?... Celui dont la naissance est abjecte et qui s'illustre, en a bien plus de gloire... Eies-vous issu de noble origine, votre éclat n'appartient pas à vous seul. Mais l'homme qui se distingue malgré l'humilité de son extraction,

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peut dire que son illustration lui appartient tout entière... Il vaut mieux que nos parents s'enorgueillissent de nous avoir pour fils, que si la seule chose dont nous nous glorifions soit de tenir d'eux le jour. Ne vous enflez pas en disant : Nous sortons de nobles aïeux! Mais rougissez plutôt de ce qu'étant leurs fils, vous imitez si peu leurs exemples. »

Cette noblesse de sentiments anime, deux siècles après, les poètes de la cour de Hainaut; écoutez Bauduin de Condé, dans le Dit de Gentilesce ou de noblesse.

Car mieux vaut, pour dire le vrai, Etre de mauvais lieu extrait Et être preux et de bon être Que de bon lieu et mauvais être.

Donc est vilain, n'en doutez mie, L'homme qui fait la vilenie, Puisque son cœur s'y abandonne; Savez- vous quel prix je lui donne?

Qu'il soit duc, comte ou châtelain, Plus est noble, plus est vilain.

Plus doit être mis en honneur Homme vilain, noble de cœur, Que gentilhomme au cœur vilain.

Nul n'est vilain, sinon de cœur...

Et nul n'est noble également S'il n'agit de cœur noblement.

Ici le poète interpelle un noble qui lui a reproché son infé riorité de naissance :

Noble, qui m'as vilain nommé, Puisqu'on ne te voit renommé De nul bien, en fait ni en dit, Qui t'appelle noble a mal dit.

Parce qu'en haut nid fus couvé Et dans tous les biens élevé, Penses-tu donc gentilhomme être?

Non...

Car la honte en est toute à toi, Quand gentilhomme tu te crois Et que tu n'es gentil ni preux.

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Écoutez Jean, dans son Dit auquel il donne le même titre :

Noble homme, par droit de nature,

S'avilénit et dénature

S'il souffre en son cœur une tache.

Car, dès que gentilhomme accorde Son cœur à faire œuvre vilaine, Il est vilain, puisqu'il vilaine.

Notre origine à tous est commune :

Tant qu'il est de femmes et d'hommes, D'un père et d'une mère sommes; D'Adam que Dieu fit et d'Evaîn ; Tous sommes pétris d'un levain...

Si les nobles ont été élevés au premier rang, c'est

Pour le profit d'humanité.

Bauduin termine le Dit du Bachelier par oes vers :

Tous sont prudomes qui bien font,

Et son fils répète, dans les mêmes termes, au dernier vers du Dit des Vilains et des Courtois,

Tous sont nobles ceux qui bien font.

Watriquet de Gouvin ne parlera pas autrement. ,

Ainsi, l'honneur n'était plu3 seulement la gloire de la haute naissance ou la renommée des hauts faits d'armes ; il prenait de plus en plus, sous la plume des poètes, la signification de grandeur de caractère et de gloire morale.

« Gens libères, bien nays, bien instruictz, conversansen compaignies honnestes ont, par nature, dira plus tard Rabelais, ung instinct et aguillon qui toujours les poulse à faictz vertueux et retire du vice, lequel ilz nomment honneur. »

Cet idéal d'honneur est tout mondain :

La plupart des poésies morales des trouvères, — le Miserere du Reclus de Moliens, le Dit de la mort d'Hélinand, les Vers du

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monde, les nombreux Dits de Yâme, de Yâme et du corps, — sont trop souvent des sermons en vers lyriques contre le monde :

Que vaut honneur? que vaut richesse?

Que vaut beauté? que vaut hautesse?

s'écrie Hélinand.

Nos poètes entendent autrement la vie humaine. Un but moral perce dans leurs œuvres; mais cette tendance rend leur poésie tantôt satirique, quelquefois religieuse, jamais mystique. Ils sont du monde, ils ne veulent pas qu'on le néglige, mais qu'on le serve « des mains, des pieds et de la poitrine, «comme dit Watriquet.

Il n'est nul nom', tant peut valoir,

dit Bauduin :

S'il met le siècle en nonchaloir, Que le siècle n'y mette lui.

{Le Dit du Gardecorps.)

L'idéal du chevalier est toujours le courage au combat, la discrétion dans les paroles, la protection des faibles, le respect de la femme, la générosité pour les ménestrels, la vengeance des affronts. Le gentilhomme est comme l'aigle, dit Jean de Condé.

Ainsi doit se faire crémir (craindre) Noble homme, et doit faire frémir Ceux qui contre lui se sont mis ; S'à lui se prent un ennemi, Crueusement s'en doit vengier.

Cette philosophie de la vie affecte parfois un caractère positif très prononcé. Jean de Condé distingue trois sortes de sages : Le premier est utile à soi-même et aux autres , le second ne pense qu'à soi, le troisième ne pense qu'à son prochain. Cette dernière sagesse n'est pas l'idéal du poète, qui sait « que sa chemise le touche de plus près que sa cotte ; » s'il donne la palme à la vertu complète qui ne s'oublie point, il n'hésite pas à préférer un sage égoïsme aux folies du dévoûment :

Et on dit : fol est qui s'oublie.

Les poètes aiment à vanter la générosité des Mécènes et à

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gourmander l'avarice des grands. Nos poètes le font sans bassesse. Bauduin s'étonne que le courage puisse s'allier à l'avarice.

Car où faut {manque) honneur, faut prouesse, Où faut prouesse, faut honneur.

[Dit de V avare.)

Et Watriquet répète :

Qui largesse haït jamais honneur n'aima.

Jean de Condé fait l'éloge des largesses de Guillaume Ier :

On ne pourroit en nule guise Plus large donnéeur trouver

Et il conclut :

C'est le père des ménestrels !

Mais nos poètes s'efforcent d'appliquer l'honneur à leur métier; ils ne sont ni hérauts ni jongleurs, ils sont ménestrels. Ils ont l'orgueil de leur art, et ils le défendent avec énergie.

Bauduin raconte qu'un jour, accablé d'ennuis, il arrive devant un château; il interroge un des gens du seigneur, et, en entendant vanter son courage, il oublie tout et ajoute une dernière question :

Voit-il volontiers ménestrels?

La réponse fait une distinction rigoureuse entre les poètes qui savent chanter en s'accompagnant de la vielle, et les saltimbanques qui font l'ivrogne, l'idiot, le chat, et vendent des éloges aux riches : Vendent honneur et donnent blâme!

Quand advient Qu'aucun grand ménestrel là vient, Maître de sa ménestandrie, Qui bien vièle et qui bien die De bouche, mesire l'écoute Volontiers, et sachez sans doute Et par saint Jaques le martyr, Qu'il a du sien au départir.

Mais peu souvent en vient de tels ; Mais des félons et des honteux...

LE SICCLh DES D AVESNES.

Que bien ne disent ni ne font.

Merveille est que terre ne fond (s'effondre)

Où ces gens passent qui ainsi

Ont entr'eux le monde saisi

Que, pain, char et vin, on leur livre,

A l'hôtel, l'un pour faire l'ivre,

L'autre le chat, l'autre le sot ;

L'autre, qui jamais rien ne sut

D'armes, en parle et nous raconte

De ce preux duc, de ce preux comte,

De ce preux riche également ;

Mais on sait bien que il en ment,

Et laisse le pauvre escuier

Dont le prix ne se doit celer;

Et lait de rien un grand renom,

Celui-ci preux, et l'autre, non;

Celui-ci loue et l'autre blâme,

Et vend honneur et donne blâme !

Jean de Condé eut aussi l'occasion de défendre la poésie. Les jacobins et les cordeliers avaient commencé une croisade de sermons contre les ménestrels. Le poète relève l'accusation avec vivacité. «Le roi David ne conjurait-il pas le démon avec sa harpe? N'est-ce pas en faveur de deux ménestrels que la Vierge a fait le miracle de la chandelle d'Arras? Ignore-t-on l'utilité des ménestrels? Quand les seigneurs ont pour devoir de défendre l'Église, de tenir justice et de réprimer ceux qui font

Encontre leur pays nuisance,

Ne sont-ce pas les ménestrels qui égaient leur cour, qui prêtent du charme à leur hospitalité, qui les rendent à la joie, les détournent du mal et immortalisent leur gloire qui, sans eux resterait ignorée.

Car, par ménestrels, bien le dis,

Qui réjouissent leurs hôtels,

Maints cœurs sont hors d'ennui ôtés,

De peine à plaisir ramenés,

Et de mal penser détournés,

Et maints grands biens sont rappelés

Qui resteraient tus et celés.

Puis, le poète se tourne vers les détracteurs des poètes : Vous, jacobins et cordeliers!

LE SItCLE DES D AVESNhS.

Et la satire commence, opposant la pauvreté des fondateurs de Tordre aux vices des moines; satire vive, acerbe, ferme! Après quoi, le poète se nomme fièrement :

Si voulez savoir mon droit nom, Jehan de Gondé suis nommé Qui suis en maint lieu renommé.

Il se nomme et il menace, car jamais il n'aimera les méchants et il est prêt à flétrir les fourbes et les hypocrites!

Mais des faux et des hypocrites Seront les mauvaistés décrites!

Guillaume Ier était généreux envers les ménestrels, mais il ménageait les deniers du peuple. Sa sagesse lui valut le titre de vicaire de l'empire; dignité coûteuse. Les États du Hainaut voulaient lui accorder le double des ressources qu'il demandait pour tenir dignement ce nouveau rang; le Bon Guillaume refusa ces offres intéressées et maintint sa volonté d'épargner l'argent des bourgeois.

Jean de Gondé compare les exacteurs à des loups affamés, à des brochets rapaces.

Geux qui font ouvrir les écrius Et rapportent en cour l'argent, Sont loups.

Watriquet flétrit aussi la rapacité du tyran qui,

Pitié n'a ni miséricorde...

Et tout tire au fond de sa nasse,

Tout ce que le pauvre homme amasse.

Les écrivains catholiques adressent à Guillaume un reproche qui doit prendre place parmi nos meilleurs éloges : le comte offrit asile aux juifs chassés de France. On en accuse son empressement à peupler la ville de Mons, et le trait d'humanité du bon prince est transformé en un excès de zèle, aveugle et intéressé.

Ges mêmes historiens, à ce propos, rapportent gravement, les uns après les autres, un miracle :

Un juif converti avait eu pour parrain le comte lui-même et était devenu sergent de la cour de Mons. On raconte qu'étant

LE SIÈCLE DES d'.WESNES

allé dans une abbaye, la vue d'une madone le remplit de rage, et qu'il la frappa de sa lance t?i roseis genis (J. Beka.) Mais voilà qu'aussitôt un ruisseau de sang, ecce rivus sanguinis, coule de la plaie ; et ce sang miraculeux guérit les infirmes et les malades. On aurait pu en savoir gré à celui qui avait ouvert cette source de santé et de vie ; on l'accusa, — l'histoire ne dit pas si ce furent les malades guéris ; — il nia, subit d'affreuses tortures sans fléchir et ne put être convaincu, ni condamné.

Mais la bonne Vierge veillait à la vengeance. Dieu, la Vierge et les saints sont, dans ces récits, d'une avidité de vengeance insatiable. La bonne Vierge suscite donc contre le juif un infirme. Jehan le Flamand, des Estinnes, provoque l'accusé et sort vainqueur de l'épreuve judiciaire, « en l'an de grâce 1326, en un mardi, vme jour de li mois d'apvril. » Ainsi, le comte fut forcé de « faire justice. » Le juif fut pendu par les pieds, la tête en bas, et jeté aux chiens qui le dévorèrent.

Ce miracle, que répètent les historiens, depuis J. Beka, Ant. le Wailte et Vinchant, jusqu'à l'abbé Hossart, Delewarde et le Boussu, est tout simplement un fabliau dévot, que les historiens ont répété d'après un trouvère anonyme du quatorzième siècle. {Voy. Dinaux.)

Ce qu'on y trouve de plus vrai, c'est l'opposition acharnée du parti des miracles contre tout sentiment d'humanité envers les juifs.

Je préfère Jean de Condé et son maître :

Jean de Condé met en scène un roi « de grande hautesse. » Ce roi, rencontrant de pauvres ermites en guenilles, s'agenouille devant eux et s'attire par là le blâme de la cour et de son frère. Le roi se tait; mais, la nuit, il fait sonner, devant les fenêtres de son frère, « la buccine de mort, » espèce de sommation à mourir, qui semble remplir ici le même office que le cordon envoyé par les sultans à leurs victimes. Le prince s'effraye, court au roi, demande grâce, à genoux, en pleurs, mains jointes. Le roi philosophe l'attendait là : « Debout, insensé et méchant! Je t'aime comme un frère! tu n'as commis aucun crime! je ne pourrais te condamner sans forfaiture ! et tu trembles ! Et moi, pécheur et mortel, je ne craindrais pas le jugement de Dieu, dans la mort qui peut me frapper à toute heure :

A chacun est devant sa porte...

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et je ne m'inclinerais pas, comme tu le fais devant moi, devant ses messagers et ses ministres! »

Le prince comprit cette morale en action. (Le Dit du Roi et des hermites.)

N'est-ce pas le Bon Guillaume qui a posé pour ce portrait du roi de grande hautesse?

Un autre roi, plein d'orgueil, défend de chanter, dans le Magnificat, le verset Deposuit potentes de sede, qui lui semble un mensonge, insultant à sa puissance. Un châtiment terrible rappelle au roi la vanité des grandeurs humaines. Au moment où il veut entrer au bain, un ange prend sa figure et sa place ; le roi tout nu est chassé, comme truand et ribaud, de son royaume; il est réduit à mendier pendant sept ans.

Mais ce roi avait été juste et charitable ; Dieu lui pardonne. Pour ce, lui dit l'ange :

Pour ce que justice tenois A droit, et que tu maintenois Ta justice par vérité, Et tu donnois par charité Aux pauvres du tien largement.

(Le Dit de Magnificat.)

Ce dernier trait est beau, il sort des entrailles humaines.

Cette légende, très répandue au moyen âge, en français, en allemand et en anglais , méritait bien d'être rimée de nouveau à la cour du Bon Guillaume.

J'ai dit que ces poètes étaient du monde ; ils chantent l'amour aussi bien que l'honneur; ils estiment le mérite du chevalier et les grâces de la femme. Ce ne sont pas eux qui crieraient : Que vaut beauté?

Beauté et grâce sont deux teches (qualités) Qui font s'enfuir maintes destresses

dit Jean de Condé (Dit de beauté et de grâce).

Une des plus belles poésies de Jean de Condé a pour titre : Pourquoi on doit femme honorer. Le poète s'élève contre la manie de médire des femmes et de tourner en raillerie et en mépris les fautes d'un sexe que l'on honore dans sa mère et dans son épouse.

LE SIÈCLE DES d'àVESNES

Pour ce que femme fut ta mère, Et que fus nourri de sou lait Ne dois dire de femme laid.

Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère!

a dit de nos jours M. Legouvé.

Partant qui de femmes aime une, Ou soit épousée ou amie, is*****^ Toutes autres, n'en doutez mie, Doit honorer pour cette seule.

La femme qui fléchit trouve grâce et justice dans le cœur du poète. « Quoi! Pour une femme mauvaise, on fait plus grande criée que de vingt bonnes. » Est-ce bien sa faute d'ailleurs? Elle est faible et elle est exposée aux pièges et aux assauts de vingt ou trente amants, qui la flattent et la trompent, qui pleurent, qui soupirent, qui supplient :

Chacun dit qu'il meurt et dévie Et pour elle perdra la vie S'il n'a de secours briefment.

« Est-il étonnant que vingt ou trente loups attrapent une brebis? Non ! il faut estimer celle qui résiste, plaindre celle qui tombe et honorer la femme. »

Dans une autre poésie, Jean de Condé avait dit :

Je prie à tous communément

Que chacun veuille bonnement

Femmes honorer et aimer.

Il n'est nulle femme honnie

Si non par le pourchas des hommes;

Et tous, de femmes, issus sommes.

Amis, n'insultez pas à la femme qui tombe,

a dit M. V. Hugo*

Jean de Condé a devancé Legouvé et V. Hugo de cinq siècles.

Tout ce qui plaît dans une femme, aux yeux du monde, Jean de Condé le fait ressortir d'une façon narquoise et en riant dans sa barbe des mœurs des couvents. La Messe des oiseaux et le plaidoyer des chanoinesses et des grises nonains est un étonnant

LE SIECLE DES D AVESNES

mélange du profane et du religieux, du païen et du chrétien, du sermon et de la satire, des recherches allégoriques des poètes mystiques et de la finesse sarcastique des fabliaux. Cette pièce commence par une messe que chantent les oiseaux à la cour de Vénus, par une belle nuit de mai. Le rossignol officie, les oiseaux le servent, le perroquet prononce le sermon, Thostie est une rose. Idée gracieuse, reprise par V. Hugo dans ses dernières poésies. Cette messe ouvre la Cour plénière de Vénus, devant laquelle des filles du Christ ont porté un procès d'amour ; là, comparaissent Hautes Dames les chanoi nesses, portant plainte contre les petites nonnes grises, les bernardines, qui leur enlèvent leurs amants. Que ces vilaines gardent les pauvres moines et les frères convers ! on n'ira pas sur leurs brisées. Mais toucher aux chevaliers et aux chanoines! les quartiers de noblesse du chapitre ne peuvent le permettre.

Une petite nonne répond doucereusement : « Nos cottes grises ne valent pas les robes à queues, ni les manteaux de pourpre et d'hermine ; Dieu nous garde de les comparer. Nous n'avons à opposer à nos rivales que le cœur, et le cœur seul est fait pour plaire. C'est en son nom que nous demandons « bénéfice d'amour. »

Vénus répond aux grandes dames en instance de monopole sur les chevaliers et les chanoines, par une sentence digne de )a reine du monde amoureux :

« Soyez douces et aimables ; bien me plaît que grands et petits vous rendent hommage et vous fassent féle. Mais, si l'un d'eux préfère une grise nonne, je ne puis le lui défendre, il y aurait trop à faire. Vous êtesplus nobles, vous êtes plus riches, je le sais ; mais qu'est-ce cela signifie ?

En amour le tout est de plaire, Il n'y a que plaire en amour.

Ovide n'aurait pas dit mieux.

La satire n'est pas toujours aussi indirecte, ni la peinture du vice aussi voilée ; Jean de Condé nous dit pourquoi, au début d'un conte assez libre :

« Il est des gens, dit-il, qui comprennent mieux une plaisanterie (truffe est le mot du temps) qu'un sujet sérieux, plein d'autorité. »

ai)

Lb SIÈCLE DES D AVES3ES.

Jeaa de Condé n'a donc pas honte de placer, dans l'écrin de ses poésies morales, plus d'une truffe, digne de Boccace.

Le Dit de la Nonnette peut être analysé.

Une jeune nonne, mise au cachot pour imprudence d'amour, surprend une sœur dans la même faute et la menace de la dénoncer si elle ne la délivre. La prieure et la boursière se sentent menacées du même coup; car l'amour avait pris demeure au couvent. Les trois religieuses font cause commune et vont un matin trouver l'abbesse au lit, pour lui demander la grâce de la jeune délinquante. L'abbesse aimait aussi.

Ce n'était pas simple convers C'était un bel abbé joli.

Les nonnes prient, s'agenouillent, pleurent. L'abbesse résiste, car l'abbé est caché et elle se croit sûre de son secret. Cependant, un moment vient où elle s'emporte contre les obsessions. Elle n'était pas sans crainte pour Y abbé joli, caché dans son lit pourpris. Dans son trouble, elle veut se vêtir et prend, au lieu de son couvre-chef, quoi ? les culottes de son amant. Alors les supplications redoublent avec une audace mêlée de plaisanterie. Un dernier refus précipite le dénoûment : le sarcasme éclate et Ton croirait entendre le roman du Renard. La scène change, c'est à l'abbesse de supplier et de demander grâce. Les sœurs lui pardonneront, à la condition de voir son amant. L'abbesse s'exécute gaiment, l'abbé se montre, l'embrasse trois fois; et le poète tire la morale de sa truffe :

Qui a sur lui à deviser Jamais sur autrui ne médise.

Le premier caractère de cette école, en effet, est de viser à une conclusion pratique, à un enseignement mondain. Mais ce but ne suffît pas à la poésie. Les ménestrels du Hainaut s'efforcent de rehausser le sermon sous des formes nouvelles et de couvrir l'idée des fleurs de l'allégorie ou des voiles légers de l'apologue. Ils demandent aux animaux des traits de mœurs, aux choses inanimées des points de comparaison, pour offrir aux hommes des exemples, comme Bauduin appelle quatre de ses petites pièces réunies en une ; et ils s'efforcent d'éviter la mo-

LE SIÈCLE DES d'aVESNES.

notonie : « Variété est ma devise, » dit quelq ue part Jean de Condé. Mais, après avoir attaqué directement une idée morale sur l'honneur ou contre l'envie, sur les armes ou contre l'avarice, en faveur des femmes ou contre les moines, ils ont beau appeler à la rescousse l'apologue, et passer de l'aigle au chien, du sanglier au lévrier, du lion à la fourmi, de l'ours au papillon, de la rose à l'ortie, du singe à la pomme, du figuier à la graine de pavot, de la torche à la chandelle, du miroir au frein, du justaucorps au manteau d'hermine (ce sont là autant de litres de Jean ou de Bauduin de Condé) ; tant qu'ils s'en tiennent à ces sortes d'applications morales ou d'exemples — cet art, qui ne va pas même comme la fable jusqu'à faire agir les bêtes et les choses, cet art est borné, ce genre est pauvre. La poésie veut autre chose; elle demande la morale en action, la peinture des mœurs, les péripéties du sentiment, les drames du monde, la comédie humaine; elle aime à voir un problème d'honneur ou d'amour, posé in médias m-, dans le choc des passions et dans le tumulte de la vie.

Où sont donc les histoires d'amour? Cette éternelle poésie du cœur humain aurait-elle perdu sa séve, qui bouillonne au printemps dans le cœur des amants et dans le front des poètes? Quand l'art des vers ne sert plus qu'à des sermons, plus ou moins ingénieux, au lieu d'être l'épanouissement delà vie humaine, avec ses désirs et ses craintes, ses joies et ses tristesses, ses passions et ses luttes, on peut annoncer la décadence. Et déjà le mauvais goût envahit tout de son ivraie, la recherche remplace l'inspiration, l'art s'enferme dans d'étroites prisons, on cherche la renaissance dans les écarts d'une imagination impuissante.

Cette époque, outre la poésie morale détachée, était livrée à l'allégorie ; le symbolisme du Roman de la Rose y régnait jusque sur les plus violentes satires des derniers romans du Renard. C'était là le côté nouveau, l'eflbrt créateur du temps. Le reste se traînait dans l'ornière effondrée des romans de chevalerie; on ne se souvenait de cette littérature féconde que pour en exagérer les défauts, dans des œuvres interminables, et prêter, par exemple, à la croisade des aventures folles et des amours légères.

Dans un temps où Paris devenait le rendez-vous et comme le centre des lettres françaises, les ménestrels du Hainaut se tinrent à l'abri de ces influences, avec une sage prudence ; ils

LE SIÈCLE DEb DAVESNES.

résistèrent à la fois aux excès de l'allégorie nouvelle et aux exagérations de la décadence du passé. Bauduin n'est guère sorti du genre étroit et intermédiaire de l'apologue moral, que pour faire quelques satires. Jean de Gondé a cherché ailleurs la vérité et la vie. S'il s'inspira de l'œuvre de Jean de Meung et de Guillaume de Loris, ce fut pour leur demander le trait incisif et moral; s'il étudia les romans de chevalerie, ce fut pour y trouver le secret de la mise en scène d'une idée et la vérité des passions. Où sont les histoires d'amour? A cet appel de l'art, c'est Jean de Condé surtout quirépond, au commencement du quatorzième siècle. Nous l'avonsjdéjà vu ne pas craindre de présenter un conseil sous la forme caustique du fabliau. Il nous reste à étudier la plus belle partie de sou œuvre : le roman en vers.

J'ai dit un mot du Magnificat et du Roi et de Vhermite. Les trois principales œuvres de Jean de Condé, supérieures à toutes les autres, sans excepter ni le Panégyrique du Bon Guillaume, ni la satire contre les Jacobins, ni la Défense des ménestrels, sont trois romans en vers : Le Lévrier, le Chevalier à la mance, le Blanc Chevalier ; Un conte d'amant naïf, trahi par une coquette, sauvé par un chien.— Un tableau émouvant de la transformation d'un homme sous l'impulsion de l'amour.— L'histoire d'un mari qui se sauve du déshonneur conjugal par l'héroïsme.

Je dois m'arrêter à ces trois œuvres. Je ferai connaître le Lévrier par une scène où le contraste de deux caractères — l'amant candide et bon, la femme vaine et folle — prépare le dénoûment dès la première entrevue.

Le noble chevalier est chez sa belle, il lui chante un chant d'amour, et lui offre son cœur tout entier.

Partant, belle, ici, en présent, Mon cœur et m'amour vous présent' ; Faire en pouvez votre commant, Comm' de votre loyal amant.

La belle répond avec cette légèreté railleuse de la coquetterie :

« Vous êtes beau parleur! vous seriez bien digne de parler dans les cours d'amours! vos paroles sont promptes et touchent le but! vous prêcheriez à merveille, comme font les frères quêteurs, qui possèdent une telle manière de parler que les simples gens en pleurent et adorent leurs saints, et se laissent

LE SIÈCLE DES d'aVESNES

soustirer leur argent!... Je vois bien où vous en voulez venir! votre cœur va souvent en quête d'amour ; il a fait plus d'une tendre requête, pour tromper les femmes. Oh ! je connais votre malice. Vous en avez ainsi requis un grand nombre, par vos beaux discours, en soupirant et en gémissant, en travaillant et en frémissant; et elles croient que vous dites vrai et elles se laissent tromper. Ainsi vous parlez à toutes les femmes et dites que vous les aimez. »

Le noble amant, instruit des hauts faits d'amour par les lais et les romans, dit le poète, se laisse prendre à ce jeu. Il jure qu'il n'a jamais eu, qu'il n'aura jamais d'autre amour :

Vous en êtes la premeraine Et vous serez la daérainne.

Mais la belle ne se laisse pas convaincre. Elle ne croit pas aux tourments du cœur:

Sachez que je ne tiens à voir Qu'amour tel mal vous fasse avoir Et souffrir pour l'amour de moi ; Et, si pourtant je vous aimois, On m'en devroit tenir pour folle, Car beau parler maintes affolle.

Ce n'e3t pas pour si peu de chose qu'elle donnera son cœur Son amour

N'est pas à avoir si légère Quelle seroit d'une bergère Ou d'une autre femme égarée; Chez elle doit être achetée.

Ce mélange d'agacerie et de fierté produit son effet accoutumé : l'amoureux est prêt à tout, pour mériter sa belle ; qu'elle le mette à l'épreuve ! La coquette le prend au mot ; l'épreuve sera difficile et longue. Sept années durant, le chevalier devra se maintenir, de guerre en guerre, de tournois en tournois, au rang des plus célèbres. Et la coquette continue à jeter l'huile du sarcasme sur ce jeune fou d'amour :

Mais vous n'êtes pas si osé Que vous ce entreprendre osiez.

LE SIÈCLE DES d'aVESNES.

Le héros bravera tout, il ne demande, pendant les sept années d'épreuves, qu'un seul baiser par année.

Mais que chacun an d'un baiser Veuillez ma douleur apaiser ; Car moult petit vous coûtera Et assez me confortera.

C'est ainsi que le poète, avec un art délicat, met en scène deux caractères opposés. On peut le dire d'avance, ce noble cœur sera trahi.

Les deux autres romans méritent d'être analysés.

Je commence par le chevalier à la mance (à la bourse).

Uneépouse fidèle est aimée d'un seigneur sans valeur aucune, si niais, si farouche, si nul, qu'on l'appelle le sauvage; elle croit ne s'engager à rien en lui promettant de l'aimer s'il devient un chevalier parfait. Mais elle a méconnu le pouvoir de l'amour. A chaque exploit du chevalier, à chaque bruit de sa gloire, qui parvient jusqu'à elle, elle tremble pour son honneur, et elle commence à aimer l'homme que d'un mot elle a transformé.

Cette situation neuve, belle, émouvante, ferait du Chevalier à la mance un petit chef-d'œuvre, si l'intérêt si bien noué, la lutte de passion si bien engagée, se soutenait jusqu'à la fin, et si le dénoûment résultait davantage du développement de la situation et des caractères.

Les plaintes de Didon, imitées de celles de Médée, ont une grande célébrité. Celles de l'héroïne du Chevalier à la mance, avec moins de style, offrent une situation plus attachante peutêtre; car elle aime, elle est aimée, et elle combat son amour au nom du devoir. Quand le chevalier, vainqueur, couvert de gloire, est revenu près d'elle et a réclamé la récompense promise, elle lui a répondu en se défendant :

Sire, dit-elle, oui, vraiment, Preux êtes, de grant entreprise , Et bien sais que chacun vous prise ; C'est bien droit que grant pris ayez ; Mais de moi bien êtes payé, Car, du pire de ce pays Et qui étoit de tous hai, Par son mauvais et lâche fait, J'ai le meilleur chevalier fait ;

LE SIÈCLE DES DAVESNES

Ainsi je me suis acquittée, Et j'en dois bien être quittée.

Le chevalier s'est soumis et est parti conquérir une gloire nouvelle. La dame ne s'attendait pas à tant de courtoisie, et son émotion éclate ; la plainte déborde de son cœur :

Sa réponse plaisante et douce

Profondément au cœur la touce

Et l'émeut un peu en pitié.

« Trop l'ai, fait-elle, dépitié;

Et j'ai tort, car je le devois

Aimer, et promis lui avois;

Trop lui ai été félonesse!

Mais, quand je fis cette promesse,

Ne pensois pas qu'arriver pût

Qu'à tel renom parvenir dût.

Qui promet, il se met en dette,

Et méprend s'il ne s'en dédette (acquitte).

Or, j'y trouve péril gregneur (plus grand),

Car fausser faudroit mon seigneur,

Si vers lui veux mon convent faire ;

Et ainsi me convient méfaire

A l'un ou à l'autre des deux. »

Ainsi l'amour, dit le poète, combat le devoir, et le devoir l'amour. L'amour rappelle à la dame les douces paroles du chevalier et la porte à remplir sa promesse. iMais la raison lui rappelle qu'elle est mariée. La raison est avec le devoir, mais le cœur s'accorde avec l'amour :

Mais le cœur à amour s'accorde.

Et la plainte continue :

Ah ! fait-elle, corn' j'ai mépris Envers homme de si haut prix Cui (à qui) je fis si grands en emprendreî A moi 1 on peut exemple prendre Que nul ne se doit entremettre De nul rien à autrui promettre, Dont il n'ait de donner talent (pouvoir) De ce ai-je le cœur dolent.

LE SIÈCLE DES DAVESNES

Or, fut-ce ainsi que rien je n'eusse Promis à lui, encor le dusse Aimer pour sa prouesse haute.

La dernière résolution appartient à l'amour, mais aussi au devoir :

Où qu'il aille, je l'aimerai

Et mon ami le clamerai,

Sans déshonorer mon seigneur.

La mort du mari tranche ce nœud gordien, Deus ex machina. Mais l'amant a poussé jusqu'en Palestine et va succomber à ses blessures et à son chagrin. La fidélité de l'épouse l'expose ainsi à un double veuvage, et l'épreuve survit au devoir. Heureusement, la dame, aussitôt libre, est allée à la recherche du héros désespéré : un dénoûment, bien préparé, plein de détails gracieux, amène la reconnaissance des amants, la guérison du chevalier ; et nul devoir ne s'oppose plus à ce que la récompense promise soit accordée, devant Dieu et devant les hommes, à ce sauvage dont l'amour a fait un héros :

La dame prit et épousa

Noble dame et bonne épouse a.

Ce poème fut imité en prose au quinzième siècle; le nom que l'auteur donne à son héros est Jean d'Avesnes, comme si cette famille d'Avesnes avait servi de type à ses poètes !

Le dernier poème que j'ai à analyser porte l'intérêt sur le mari. Le Blanc Chevalier a épousé, dans l'âge mûr, la fille d'un seigneur pauvre qu'il a choisie pour sa bonne éducation et pour sa beauté. Tant que la jeune épouse a près d'elle une suivante honnête, elle reste le modèle du devoir conjugal. Mais la bonne compagne vient à mourir, et ses sages conseils sont remplacés par la flatterie qui porte au vice. Cette nouvelle femme de chambre a un grand air de parenté avec la Macette de Régnier.

Un jour avec sa dame étoit,

Pendant qu'elle la vestoit.

Regarde son cors et se fâche

Et dit : « Que Dieu me prenne en grâce

Et secoure l'ame de mi,

A tel' dame il faut ami,

Un preux et vaillant bachelier.

LE SIÈCLE DES d'.WESNES.

Macelte ne débute pas autrement :

Ma fille, Dieu vous garde et vous veuille bénir ! Si je vous veux du mal, qu'il me puisse advenir... Vous devriez, étant belle, avoir de beaux habits.

Et Molière répétera, dans VÉcole des femmes :

Mon enfant ! Le bon Dieu puisse-t-il vous bénir Et dans tous vos attraits, longtemps vous maintenir ! Il ne vous a pas fait une belle personne Afin de mal user des choses qu'il vous donne.

Ici Jean de Condé, en imitant Ovide, annonce Régnier et Molière.

La dame résiste longtemps. Mais qui peut dire le ravage que fait dans une conscience un mauvais conseil, qui tourne contre le devoir toutes les faiblesses du cœur et tous les élans de la nature ? A force de s'entendre répéter que son mari est vieux et que la jeunesse est faite pour l'amour, la dame fléchit, mais elle fléchit comme les cœurs honnêtes, en résistant encore. Elle prendra pour ami le chevalier qui sortira vainqueur du prochain tournoi. A cette promesse, la tentatrice triomphe, car elle connaît son infâme métier; elle a depuis longtemps choisi l'amant auquel elle veut livrer sa dame; elle court le prévenir du prix qu'elle met à son amour, et déjà elle chante victoire. Mais le mari a tout entendu, et l'intérêt s'engage vivement. Cette situation n'est pas neuve, mais elle intéressera toujours. Que va faire le mari, menacé dans son honneur et dans ses plus chères affections? Enfermer sa femme et lui imposer la vertu par la force des verroux? provoquer et tuer celui qui n'est pas encore son complice et qui demain peut la perdre? Non ! Le brave et bon chevalier compte sur ses propres qualités, trop négligées dans le bonheur du ménage. L'amour ne s'impose point, il ne s'accorde qu'au mérite ; le noble époux ne veut employer contre son rival et auprès de celle qu'il aime encore, que les seules armes qui conquièrent l'amour. Il quitte la maison sous un prétexte : il sera longtemps absent, pour affaires ; puis, il se déguise, il s'arme, prend un cheval de guerre et paraît au tournoi, sous le nom de Blanc Chevalier, bat

LE SIÈCLE DES DAVESNES

trois fois son rival, emporte sur tous les chevaliers le prix du courage, reste aux yeux de tous, le héros de la fête, et reçoit en secret le gage d'amour de sa femme, destiné au plus brave :

Sire, ma dame est votre amie,

dit la soubrette au héros, qui se contient. Alors, le mari, sûr de sa vengeance, reprend ses habits et son cheval de voyage et rentre dans son château, où il offre une fête aux chevaliers et au vainqueur du tournoi, fête si splendide qu'on croirait, dit le poète :

Qu'il se mariât de nouvel.

Là, il se montre paré des trophées du tournoi, qui le font reconnaître à ses hôtes, et portant les trophées de l'amour, dont sa femme seule a le secret. Il affecte une grande joie, il chante :

Puisque ma dame a fait ami, Il faut bien que je fasse amie.

Et son épouse s'émeut et tremble.

La fête terminée, le Blanc Chevalier garde auprès de lui les parents de sa femme épouvantée et, le lendemain, l'entrevue est solennelle. L'époux sévère parle de l'honneur :

Beaux seigneurs, fait-il, que vous semble De ma femme, votre cousine?

Lui porté-je assez grand honneur?

La réponse est toute naturelle : Nul ne saurait lui donner plus d'honneur ni plus d'aise.

Le mari continue : Mais si elle me faisait autant de honte que je lui porte d'bonneur?

— Elle mériterait d'être brûlée! s'écrient les parents :

Bien dessierviroit qu'on l'arsût.

Alors le chevalier raconte le danger dont il était menacé et

LE SIÈCLE DES DAVESNE8. 29

comment il a sauvé son honneur et bien racheté, dit-il, l'amour de sa femme. La dame tombe à ses genoux et demande grâce :

Sire, si j'ai vers vous méfait, C'est de pensée et non de fait...

Vous m'avez de cette pensée, Par votre grand honneur sauvée, Car jamais n'aurai autre amant.

Elle se défend, mais elle est prête à mourir :

Veuillez la mort, veuillez la vie, Je ai bien la mort desservie {méritée).

Alors , l'époux la relève :

Dame, dit-il, jà n'en mourrez.

Il veut savoir comment elle en est arrivée là ; après son récit, il oublie les droits de l'époux outragé , il ne réclame plus que les droits du Blanc Chevalier:

Douce amie, fait le preudhom, De votre amour m'avez fait don Et vraiment je le tiens fort cher.

Et la dame pleure à caudes larmes, et toute la contrée admire la noblesse de cœur du chevalier qui rétablit son honneur avec les armes de l'honneur et en appelle à l'amour même des écarts de l'amour.

Qui ainsi agit par mesure Sans outrage et sans démesure.

Ce sujet a été traité dans le même sens, sur la scène française moderne. Au milieu d'une littérature qui, passant d'un extrême à l'autre, semble ne connaître d'autre devoir pour le mari que de laver son honneur dans le sang ou de rendre la liberté à sa femme infidèle par un suicide , le dénoûment de GabrieUe a pu paraître aussi nouveau que sensé; ce n'est pas sans intérêt que nous le trouvons ici, cinq siècles avant M. Émile Au-

LE SIÈCLE DES D AVESNES

gier. La comédie ne permettait pas au dernier acte de GabrieUe la solennité du début de la dernière scène du Blanc Chevalier, mais lorsqu'au théâtre français, GabrieUe tombe aux genoux de son mari :

Que mon sort s'accomplisse !

Je ne murmure pas contre votre justice,

et que Julien la relève.

Relève-toi ma fille!

je doute qu'il y ait plus d'émotion, dans le parterre du dixneuvième siècle, qu'il dut en avoir dans la cour du Bon Guillaume, lorsque Jean de Gondé lisait cette dernière scène où le Blanc Chevalier s'en réfère à sa victoire, et réclame de son épouse le prix de l'amour :

De votre amour m'avez fait don !

Qu'est-il besoin encore de sermons, d'exemples de mœurs et d'apologues. Dans l'art, il n'y a que l'émotion qui soit sublime et féconde ! C'est en emplissant les cœurs d'émotions nobles et vraies qu'on les élève et les moralise !

Ce petit poème était inconnu ; l'éditeur des œuvres de Bauduin et de Jean de Condé Ta rencontré d'une manière tout à fait inattendue, dit-il, dans un manuscrit qu'il avait emprunté a la bibliothèque de Turin, pour y collationner le Chevalier à la Mance, annoncé seul dans le catalogue. M. Scheler se félicite à bon droit de cette découverte; il a ajouté un beau fleuron â la couronne poétique du ménestrel du Bon Guillaume.

Si l'on peut juger du mérite d'un écrivain en le comparant aux œuvres de son temps, on doit reconnaître qu'aucun poète, à cette époque, n'a conservé mieux que Jean de Condé cette netteté d'invention et cette science du cœur humain. Jean de Condé est de l'école de Chrestien de Troyes, et aucun des élèves du maître ne rappelle mieux que lui les qualités de conception et de vérité de sentiments du grand poète du douzième siècle.

Froissart naquit l'année de la mort du Bon Guillaume , et il dédia ses premiers livres a la fille du père des ménestrels. Jean

LE SIÈCLE DES d'àVESNES .

de Condé rappelle Chrestien de Troyes, il annonce la poésie de Froissart.

Cette époque est encore chevaleresque ; mais les grandes guerres politiques ont commencé : Jean de Condé, en terminant son Blanc Chevalier, dit qu'il ne sait plus où est le manoir de son héros,

Car noms de ville sont mués Et seigneurages remués Et Ton voit en plus d'une terre Maint beau lieu ravagé par guerre.

Lorsque Jean de Beaumont, au commencement du règne de son frère le Bon Guillaume, entreprit de rétablir la reine Isabelle sur le trône, il avait avec lui, dans ses expéditions en Angleterre, Jean le Bel, le maître de Froissart et Colin de Hainaut, qui devait pleurer le désastre de Crécy, tandis qu'un autre poète anonyme célébrera le Vœu du Héron. Jean, de Condé devait être déjà alors à la cour de Hainaut. Il y chantait l'amour, sur les confins de deux mondes politiques. La première moitié du quatorzième siècle appartient pour l'histoire à Jean le Bel, pour la poésie à Jean de Condé. La deuxième moitié, histoire et poésie, est à Froissart ; et , pendant que l'élève de Jean le Bel ira de châteaux en châteaux recueillir les souvenirs de ces luttes sanglantes, où l'existence de nos provinces furent plus d'une fois en jeu, l'héritier de la harpe de Jean de Condé charmera les esprits par une poésie naïve et gracieuse.

Ces traditions ne s'éteindront jamais dans ce pays de Hainaut, « si doux, si courtois, si aimable, » comme l'appelle Froissart. Les comtes de Hainaut avaient encore, au quinzième siècle, leurs ménestrels attitrés ; l'histoire a conservé le nom, sinon les œuvres, de Jean Partans, et, lorsque Guillaume IV épousa Marguerite de Bourgogne , l'épithalame fut encore chanté par un poète.

Un siècle après Jean de Condé, Marot dira encore : Ceulx du Haynau chantent à pleines gorges.

Et dans la Belgique moderne, un poète osera dire : Mons est décidément la ville des poètes.

UN POÈTE DE COUR

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DEUX POÈTES DES COMMUNES

Messieurs,

L'époque qui sépare la bataille de Gourtrai de la guerre de succession entre la France et l'Angleterre, est remplie par les dernières agitations du monde féodal. L'idée de patrie graudit, les bourgeois l'ont affirmée avec héroïsme ; mais la noblesse vacille encore dans ses alliances, au gré de ses intérêts d'un jour ou de ses rancunes passagères, et il n'est pas rare de voir nos souverains eux-mêmes marcher contre nos villes dans les armées du roi de France ; puis, se jeter avec fureur, non dans la cause du peuple, mais dans le parti ennemi du roi. C'était aussi l'époque des ménestrels. Ces petites cours changeantes avaient leurs poètes, et l'on doit retrouver les caractères de ces cours féodales dans les œuvres de leurs trouvères.

Le Hainaut, la plus féodale peut-être de nos provinces, brillait alors plus qu'aucune autre dans la poésie. Bauduin et Jean de Condé étaient poètes de cour, nous l'avons vu. Watriquet de Gouvin est de leur école ; il est moins poète que Jean de Condé, mais il représente peut-être mieux que les deux ménestrels, père et fils, l'époque féodale.

Les Condé consacrent plusieurs poésies à l'honneur : la G*wtillesse, la Loyauté, la Prud'homie, comme ils disent; et des idées de fierté d'âme et de générosité de caractère les inspi-

UN POÈTE DE COUR

rèrent. Watriquet parle de même, dans deux de ses dits : de Loyauté et de Haute honneur (1) :

Quand gentil agit gentilment, Nature pas en lui ne ment.

Loyauté est d'honneur la fleur.

Beau fite, si d'honneur tu te pares, Tu seras richement paré.

Les ménestrels estimaient et vantaient les largesses des chevaliers, dont ils vivaient, et ils ne ménageaient aux avares aucun trait de satire. Watriquet, dans ce sens comme dans les autres, est un vrai ménestrel :

Qui largesse haït, jamais honneur n'aima.

Les trouvères attaquent les jongleurs qui rabaissent le noble métier des lettres. Watriquet suit ses maîtres aussi sur ce point :

C'est douleur qu'ainsi va le monde de l'Empire (2) Que personne n'est cru s'il ne sait pas médire, Parler à placebo, jongler, truffer (3) et rire.

Jean et Bauduin, pour donner à une idée morale la forme de l'apologue, mettent en scène les animaux et les plantes. Watriquet a comme eux : les dits de l'Araiguée, — de l'Agneau et du Lièvre, — de la Gigogne, — de la Noix, — de l'Ortie, — du Pont périlleux, — de la Rivière, — etc.

Les ménestrels, en flattant les passions de leurs seigneurs, attaquaient les exacteurs et les tyrans. — « La rivière qui déborde et ravage tout, » dit aussi Watriquet :

Frères, c'est le prince tyran.

A peine est rien qui lui échappe, Que tout partout ne prenne et happe !

Se fait loup au lieu de pasteur.

(1) Le mol honneur alors était du genre féminin.

(2) On dit aujourd'hui : l'empire du monde.

(3) Truffer, plaisanter.

ET DEUX POÈTES DES COMMUNES

Watriquet ne s'en tient pas à suivre ce type général ; il imite plus directement ses maîtres en poésie. Jean de Condé a rimé un festin de Vénus dans la Messe des oiseaux; son élève fait de même dans son dit de la Fontaine tfamour. Jean de Condé a mis en scène un roi « de grande hautesse » qui fait une terrible leçon à son frère qui l'avait blâmé d'honorer des pèlerins en guenilles; Watriquet raconte la même histoire avec de longs discours, dans le Miroir aux princes.

La satire devait plaire dans les cours, la satire politique contre le pape et les moines, la satire grivoise contre les femmes. Watriquet a rimé trois satires. Dans l'une, il voit en songe la Raison qui le presse de se rendre à Rome, dont elle lui fait un magnifique tableau. Mais le poète ne veut rien croire de ces merveilles. Il arrive à Rome : Les vices ont abdiqué ; les prêtres ont épousé Loyauté; les seigneurs, Charité; le peuple, Vérité; les ménestrels sont en honneur, la largesse règne avec Je courage et l'honneur, et toutes les vertus sont d'accord pour courir à la croisade. Mais ce n'est qu'un rêve, ou plutôt qu'une satire. Le poète s'éveille : Ce qu'il a vu, c'est le monde à rebours; et le dit des Trois Vertus finit par une vigoureuse sortie contre Rome.

Bauduin et Jean de Condé, comme les poètes de l'époque, ne reculent jamais devant une truffe grivoise. La seconde satire de Watriquet : Le dit des Trois Chanoinesses de Cologne ne peut être analysée. La troisième satire : le dit des Trois Dames de Parts, est écrite avec une vigoureuse crudité. On y voit trois bourgeoises aller à la taverne et s'y gorger de viande et de vin, avec une rage de Gargantua femelle. Leur conversation, leurs cris à l'hôtelier, annoncent Rabelais :

Ces pochonuets sont trop petits!

— Hé, que tu as la gorge gloute !

Quand les héroïnes sont ivres, les hardiesses rabelaisiennes redoublent; elles jettent corset et chaperon, se laissent dépouiller par Druin, l'hôtelier, qui veut se payer avec leurs vêtements, et courent nues dans les rues :

Plus embouées que pourceaux.

UN POÈTE DE COUR

Puis, la scène ne fait qu'embellir; car leurs maris les trouvent ivres mortes et les font enterrer :

L'une sur l'autre, toutes vives; Hors leur sailloit, par les gencives.

Le vin et par tous les conduits.

Les bourgeoises se réveillent dans ce tombeau de fange, et les cris d'ivrogne recommencent de plus belle, elles se croient encore à la taverne :

Eh ! Druin ! Druin ! où es-tu allé?

Apporte trois harengs salés Et un pot de vin du plus fort, Pour faire à nos têtes confort!

Bientôt, elles sentent dans quel état elles sont, nues et souilliées de boue,

Et toutes chargées de vers.

Mais elles crient encore :

Eh! Druin ! rapporte-nous à boire !

Je veux de la nouvelle trippe !

Enfin, elles s'enfuient. Tout le monde s'écarte sur leur passage, et elles vont se cacher.

Le violent réalisme de cette peinture tranche avec le ton des allégories morales de nos poètes.

Watriquet, comme les de Condé, consacre plusieurs poésies à des sujets politiques, et c'est là que l'on trouve, mieux que dans ses deux devanciers, l'esprit des cours féodales. La première pièce est l'éloge du seigneur auquel le poète était attaché, Gaucher de Chatillon, comte de Grécy et de Perceau, connétable de France, né en 1250, mort en 1329. Pour le trouvère, on s'en doute bien, le comte est le type du chevalier, un modèle de galanterie et de courage. La seconde pièce est le dit de F Arbre royal ; elle fut inspirée par cette suite de calamités qui, en quelques années, coupa le tronc et les trois branches de l'arbre royal de France. La mort consécutive de Philippe

ET DEUX POÈTES DES COMMUNES

le Bel et de ses trois fils a été attribuée, par les nombreux ennemis que s'était attirés le roi faux-monnayeur, à un châtiment céleste , que Jacques Molay avait prédit sur l'échafaud. Watriquet ne l'entend pas ainsi; selon lui, l'arbre royal de France est protégé par Nature, Jeunesse, Beauté, Force et Courage. Philippe IV est le beau roi% fier et hardi ; Louis X est un « Alexandre tout fait » ; Philippe le Long, c'est le héros

Qui paix en Flandre confirma.

Charles IV, c'est « Charlemagne revenu ». Le personnage allégorique, qui donne au poète la signification de l'arbre qu'il a vu émonder par la mort, c'est le Courage : Hardement; quand il a terminé ses éloges, il charge le poète de mander au roi survivant, fais qu'il soit à Charlon mandé : que Dieu lui a donné pour gardien : Nature, Jeunesse, Beauté, Force et Courage :

Nous sommes cinq qui le gardons.

Les comtes de Hainaut ne devaient pas tarder à prendre parti pour la Flandre contre la France, dans une lutte où le fils du bon Guillaume méritera le nom de Hardi ; mais le poète féodal chante pour le connétable de France et il célèbre Yarbre royal du seigneur suzerain.

Une autre poésie allégorique, le dit des Quatre Sièges, entremêle l'éloge de ces princes ennemis, dont les luttes semblaient à l'esprit féodal des jeux de tournois plutôt que des guerres politiques. Ces quatre sièges sont ceux des quatre modèles de gloire au moyen âge : Arthur, Alexandre, Naimes et Gérard de Fraite. Le poète, transporté par une vision en paradis, y voit les quatre sièges d'honneur vides; c'est que les quatre héros n'ont pas quitté la terre ; ils s'appellent aujourd'hui : Charles de Valois, Guillaume de Hainaut, Gaucher de Châtillon et le comte de Flandre, Robert de Béthune. Celte famille de Châtillon s'était fait haïr en Flandre ; le cousin germain de Gaucher, étant gouverneur de la Flandre pour Philippe le Bel, après avoir provoqué les matines de Bruges par ses exactions et son despotisme, avait été tué à Courtrai; Gaucher, nommé connétable de France après la bataille des Éperons d'or, avait poussé le nouveau roi de France à marcher contre la Flandre à Cassel.

(i UN POÈTE DE COUR

Charles de Valois aussi avait été l'un des chefs d'armée et l'un des agents de trahison les plus ardents contre la maison de Dampierre. Robert de Béthune avait souffert, toute sa vie, des perfidies ou des victoires de ces fougueux adversaires. Cela n'empêche pas le ménestrel de placer sur la même ligne ces ennemis féodaux, ni de dire, dans l'éloge du connétable, qu'il a conquis l'honneur :

En Flandres et en autres guerres;

ni de comparer au roi Arthur ce Valois qui avait trahi Gui de Dampierre.

Quand le poète arrive au comte de Flandre, l'éloge soulève bien quelque difficulté, il le compare à Gérard de Fraite qui a fait tant de destourbance à Charlemagne ; puis à un animal, corps de renard, tête de sanglier :

Qui avoit bien un pied de dents Hors de la gueule.

Quand le renard commence la guerre, dit-il, il se retranche dans sa tanière, la tête seule dehors; ainsi fait le comte qui :

Toujours est adossé

A ses murs et à ses fossés.

Mais quand on l'attaque, sa tête de sanglier fait rage, il se jette en avant et renverse les plus forts; et bien courageux qui ose l'attaquer :

Moult est preux qui envahir l'ose !

La Dame du paradis qui fait ces éloges au poète a eu soin de dire : « Il est grand et courageux, mais je le tiens à mal de ne pas s'accorder au roi. Sans cela, je le priserais au point de le mettre au dessus de tous les preux, et, malgré tout, j'ose dire qu'il est le premier en courage, de tous les héros, présents et passés. Mais il est si avide de guerre qu'il ne s'est pas abstenu un jour de s'attaquer au roi de France et jamais ne s'en abstiendra tant qu'il vivra. »

ET DEUX POÈTES DES COMMUNES

Ces mais, nécessaires sans doute pour plaire aux protecteurs du ménestrel, affaiblissent l'éloge sans le supprimer. La haine politique, la passion d'indépendance d'une part, de domination de l'autre, semblent s'amortir dans ces sortes de tournois à mort, comme elles s'amortissaient en effet dans les luttes féodales. Seules alors, les démocraties bourgeoises et populaires représentaient le noble esprit de patrie, les irréconciables instincts de liberté.

Ces mais disparaissent dans la quatrième poésie politique de Watriquet. Car elle célèbre la paix et le mariage du comte de Flandre avec Marguerite, fille du roi de France. 22 juillet 1320.

Les ménestrels chantaient pour les cours, ils en reflètent l'esprit et les mœurs.

On trouve une allusion aux victoires de la Flandre, dans une autre pièce de Watriquet, écrite en 1327 : le Tournoi des dames. Un des cinq apologues que Watriquet y a réunis sous forme de visions, est intitulé Comment Vagneau étrangle le lion. Le ménestrel voit une grande bataille

D'un aignel encontre un lion.

Il n'a jamais vu de pareil combat; car l'agneau avait abattu le lion :

À outrance et à fin

Cet agneau le lyon mettoit Et sur sa panse lui montoit A deux pieds, et, pour l'étrangler, L'avait fait en terre enangler.

La dame de son rêve, Dame Vérité, lui explique cette bataille :

Ainsi advient, quoi que l'on conte, Soit de roi, de duc ou de comte, Quand, par orgueil qui le surprend, Guerre à tort sur autrui emprend Et croit trop son félon corage (cœur).

Maintes fois lui tourne à dommage Sa folle erreur...

Watriquet ajoute :

Car Dieu ne les fait pas seigneurs

De son peuple en terre et greigneurs (les plus grands),

UN POÈTE DE COUR

Pour le détruire et à fin mettre ; Mais les a faits pour s'entremettre De gouverner bien et à point.

Mais le lion a pensé autrement :

Il ne croit pas que son effort (sa force) Vienne de Dieu, ni sa puissance Mais pense de soi seigneurir !

Était-ce hardiesse, était-ce le défaut général de cette poésie, le manque de mesure, défaut que révèle dans un autre sens le dit des Trois Dames de Paris? Quoi qu'il en soit, on ne pouvait parler plus fièrement de ce roi lion, si commun chez nos voisins, qui n'écoute que les conseils d'un orgueil félon, qui s'imagine ne relever que de lui-même : de soi seigneurir, et qui plus d'une fois a payé sur un champ de bataille la peine de sa folle erreur! On croit entendre ici un écho de la bataille de Courtrai.

Les œuvres deWatriquet viennent d'être publiées par M. Aug. Scheler; cette publication continue l'édition des productions poétiques du règne du Bon Guillaume, commencée par les œuvres de Jeun et de Bauduin de Condé. Les détails bibliographiques que l'éditeur a pu réunir se bornent à quelques faits : le poète s'appelait Watriquet Brasseniex; il était de Couvin, province de Namur; il fut ménestrel du comte de Blois et du connétable Gaucher de Chatillon ; il se dit Sire de vers joli, c'est à dire : du joli art des vers ; il vécut dans le commencement du quatorzième siècle ; les treize pièces, dont la date est indiquée dans le texte ou facile à fixer par le sujet, embrassent une période de dix années : de 1319 à 1329; le ménestrel suivait ses maîtres dans leurs voyages ; il nous apprend qu'il fut à Paris en 1330, au château de Montferrand, près de la Loire en 1327, à Becoisel en 1329.

Ces sortes d'œuvres ne sont pas de celles qu'on publie avec amour. M. Scheler a édité ce volume avec ses soins habituels et sa science accoutumée. L'amour de la science lui a tenu lieu de l'amour des chefs-d'œuvre absents.

L'éditeur n'exagère pas la valeur de son poète ; il n'en cache ni les négligences obscures de l'écrivain, ni la complaisance du courtisan, ni le manque d'individualité dans des sujets de commande ou de seconde main : infirmités attachées à cette poésie.

ET DEUX POÈTES DES COMMUNES

dit-il. Mais il fait ressortir quelque grâce dans la peinture de la vertu, quelque verve dans la satire, et, s'il n'y trouve ni l'épanchement franc d'une vocation vraie, ni l'élan naturel d'une nature artistique bien trempée, ni le cachet d'une invention qui coule de source, ni l'originalité d'une organisation supérieure, ni l'ordonnance réfléchie, il aime à tenir compte au ménestrel, de son genre, de son siècle et de sa condition, et il le considère comme un écrivain que l'histoire littéraire ne peut dédaigner et qui, sauf Jean de Gondé, n'est inférieur à aucun autre de son temps.

Watriquet ne manque pas de talent. L'art officiel, si l'art officiel était possible, ne serait pas de l'art. La flatterie est mortelle à la poésie, et les sujets imposés n'inspirent personne. Mais Watriquet a pu montrer sa verve, car les cours aussi ont des passions à satisfaire contre leurs ennemis, prêtres ou seigneurs, et les poètes qui servent les princes trouvent là du moins une occasion d'exercer l'indépendance naturelle de leur esprit contre les papes ou les chanoinesses, contre les lions félons ou les bourgeoises ivres.

La véritable poésie, la poésie sincère et indépendante, n'a besoin ni de ces détours, ni de ces autorisations tacites, ni de ces prétextes, pour exprimer et répandre, en les glorifiant, les sentiments généreux, les passions fortes. Les luttes de famille des d'Avesnes et des Dampierre ont trouvé de nombreux retentissements dans notre littérature. J'ai déjà analysé les œuvres écrites en faveur des Dampierre. Celles qui prennent parti pour les d'Avesnes offrent plus d'intérêt; c'est d'abord une poème sur Bauduin de Constantinople, dont la première rédaction en vers, qui remonte au quatorzième siècle sans doute, est perdue, et dont il ne nous reste qu'une version en prose du quinzième siècle. Ce poème, le Livre de Bauduin, a été publié par MM. Serrure et Voisin. Cest ensuite le poème des Ronds du Hainaut dont il nous reste seulement une partie, traduite en latin.

La haine contre Jeanne et Marguerite de Constantinople éclate vigoureusement dans ces deux poèmes. Dans le premier,

UN POÈTE DE COUR

le romancier fait remonter cette haine jusqu'à leur naissance. Selon lui , Jeanne et Marguerite sont filles du diable , que leur père a épousé. Bauduin était à la chasse; il avait tué un énorme sanglier, lorsqu'il voit venir à lui une belle jeune fille : « Pourquoi, dame, lui dit-il, allez-vous ainsi seule et sans compagnie? » La belle lui raconte qu'elle est fille d'un roi d'Orient, qui voulait lui donner un mari contre son gré, et qu'elle a juré de n'épouser que le plus riche seigneur de la chrétienté. Le comte de Flandre, qui vient de refuser la fille du roi de France et qui se croit le plus riche des princes chrétiens, s'éprend de la fugitive et l'épouse ; mais c'était le diable en personne et c'est ainsi que Jeanne et Marguerite furent filles de l'enfer.

L'époux du diable ne tarde pas à aller à la croisade et à devenir empereur de Goastantinople. Là, il est trahi et livré aux Sarrasins. Sa fille aînée, Jeanne, épouse Ferrand de Portugal et règne sur la Flandre. Mais Bauduin est délivré par Saladin et revient en Flandre. Vous connaissez cette histoire du faux Bauduin qui fut jugé et pendu. Les historiens s'accordent à voir en lui un imposteur, suscité par des seigneurs de Flandre mécontents. L'histoire dit même son nom. C'était un ménestrel qui ressemblait au comte de Flandre et qui l'avait suivi à la croisade; il s'appelait Bertrand de Ray ou de Reims. Mais le romancier ne l'entend pas ainsi; c'est Bauduin, Bauduin de Gonstantinople lui-même, que sa fille, issue de l'enfer, fait pendre au gibet de Tournai.

« Ferrand, le comte de Flandre, dit le Livre de Bauduin, en ce temps s'en était allé en Hollande contre les Frisons, il s'en retourna en Flandre avec son armée. Et quand il fut en Flandre, la dame lui dit : Ferrand, beau sire, vous me devez bien aimer, car vraiment pour l'amour de vous, tant que vous étiez dehors, j'ai fait mourir mon père, qui était revenu d'outre-mer, afin gu'il ne vous ôtât pas votre conté... Et quand Ferrand l'entendit, il lui dit : Très mauvaise femme, es-tu si impudente que tu aies fait mourir ton père ! Pardieu, ainsi ferais-tu de moi volontiers! Et le comte de Flandre tira un couteau et en voulut frapper la comtesse. »

Les deux époux se réconcilient cependant et Ferrand reste comte de Flandre. Mais bientôt le roi d'Angleterre, qui cher-

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che des alliés sur le continent, envoie à Ferrand un autour blanc, que Ferrand offre de son côté à son protecteur le roi de France, et nous allons voir entrer en scène l'orgueil des Flamands. Le roi de France reçoit avec hauteur l'ambassade : Votre comte est mon serf, lui dit-il. Le comte de Flandre serf du roi de France ! La progression de la satire va croissant. Serf de France, c'est pire que fille du diable et que parricide. Les ambassadeurs flamands s'irritent de ce mot : ils n'osent parler, ils font semblant de manger, mais il n'en ont aucun désir; et quand les tables sont ôtées, quand le roi les congédie et leur offre les meilleurs chevaux de son écurie, ils les refusent et disent qu'ils « en ont assez ».

Ils arrivent à Wienendale et la scène devient grandiose. Le poète, ennemi de la comtesse de Flandre, fait parler fièrement les Flamands. Les ambassadeurs passent devant le comte avec mépris, ils ne daignent le regarder ni lui parler et vont se bouter dans une chambre. Ferrand s'étonne et s'en plaint à Jeanne :

« Dame, vos chevaliers sont courroucés, allez parler a eux. »

Jeanne va aux ambassadeurs et les interroge.

« Alors le sire de Tournay répondit fort aigrement : « Dame, vous nous avez laidement servi ; car votre mari est serf du roi de France, et le roi s'en vanta en notre présence à Paris, et nous dit que son père le fut comme lui. Or, aucun serf ne peut tenir un pied de terre que son seigneur ne possède, s'il lui plaît, et il peut le faire pendre ou noyer, s'il lui désobéit. Dame, prenez votre serf, qu'il soit maudit de Dieu, et allezvous-en en Portugal où sont les gens esclaves. Car jamais serf n'aura sur les Flamands aucune maîtrise, et veuillez lui faire savoir que, si Ferrand est encore quinze jours par ici, nous lui ferons couper la tête. »

Les chevaliers ne se bornent pas là : ils vont parler euxmêmes à ce comte qu'on a appelé serf :

« Sire, si vous ne l'êtes pas, défendez-vous-en, et nous sommes prêts à vous aider; et, sire, si vous ne vous en défendez, soyez sûr et certain que, si vous êtes encore quinze jours en ce pays, en Flandre, nous vous ferons couper la tête. »

UN POÈTE DE COUR

« Par Dieu, dit Ferrand, il n'est pas serf celui qui est aimé de ses hommes. Sachez que, en fait, je n'y ai aucune faute, et je pense bien me venger du roi. »

La guerre commence aussitôt; le poète raconte : une première victoire des Flamands sur Philippe Auguste, la trêve et l'offensive reprise par les ennemis du roi ; et ici une nouvelle accusation va peser sur Ferrand. Avant la bataille, sa mère lui envoie un messager pour le dissuader d'attaquer le roi de France. La raison que donne la reine de Portugal est que le roi de France est le père de Ferrand. Le comte Ferrand est accusé d'être le fils adultérin du roi de France, et, pour plus de vraisemblance, c'est sa mère elle-même qui avoue son crime.

Mais Ferrand est comte de Flandre, il ne peut reculer, il est vaincu. La bataille de Bouvines est gagnée par Philippe Auguste sur son fils adultérin, et la défaite des Flamands s'explique par l'infamie de la naissance de leur comte.

On sait quelle dure captivité Ferrand subit à Paris; le poète raconte comment il fut mis dans la prison du Louvre sous une chape de plomb. Le roi lui a demandé : « Que ferais-tu de moi, si tu me tenais prisonnier comme je te tiens? » Ferrand a répondu : « Tout l'or du monde n'empêcherait pas que vous ne fussiez pendu ou décapité. » Et le roi s'étonne d'abord : Est-il possible que Ferrand soit son fils? Mais il ajoute en lui-même : « Oui, nature ne ment point, il est tel qu'il doit être. » Ce qui ne l'empêche pas de placer son fils sous une chape de plomb « de dix pieds de long et de large, et toute ronde, et dece dans plancheiée de bois et couverte de palmes de fer, et parce dessous du plomb épais ; et c'était grande hideur à regarder « la chappe» »

Alors, la reine de Portugal vient en France, elle supplie le roi et répète ses aveux. Philippe a juré de ne jamais délivrer Ferrand; mais il abdique, son fils lui succède, délivre Ferrand, rend à son père la couronne, et le serment est esquivé.

Cependant Ferrand menace encore, et le filleul du roi, le comte de Noyon, le tue.

Le roman ne s'arrête pas là, car le poète veut nous conduire à la croisade, avec saint Louis et un nouveau héros de son invention. Nous ne l'y suivrons pas. Il cous a suffi de voir s'accumuler les accusations contre ces malheureuses princesses de

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Flandre, abandonnées au berceau par leur père, pour de folles entreprises, et victimes des trahisons dufroi de France.

Le mariage de la seconde fille de Bauduin de Gonstantinople avec Bouchart d'Avesnes; son divorce, Bouchart étant accusé d'être diacre; sa longue résistance, et le second mariage de Marguerite avec le comte de Dampierre; les enquêtes sur la légitimité de naissance des fils de Bouchart d'Avesnes; toute cette histoire est connue. Le romancier la raconte brièvement; il mène Bouchart à Rome, où il demande au pape la dispense nécessaire à son mariage. Le pape la lui refuse, et Marguerite épouse Guillaume de Dampierre. Viennent ensuite les querelles des enfants des deux lits : les plus jeunes appellent les aînés bâtards, et, lorsque la mère les mène à Paris, pour que le roi de France règle la succession des deux familles, lorsque saint Louis assigne pour héritage aux d'Avesnes le Hainaut, aux Dampierre la Flandre, Bauduin d'Avesnes s'irrite : puisque le pape l'a reconnu fils légitime de sa mère, la Flandre lui appartient comme à l'aîné. Le Parlement en décide autrement, parce que le pape n'a pas permis au père des d'Avesnes d'épouser leur mère. Alors, Bauduin ne se tient plus de colère, dit le poète, et en plein Parlement, en présence du roi : « Par Dieu! s'écriet- il, je puis bien me vanter que madame ma mère est la plus riche ribaude (le mot du manuscrit est plus rude) de la chrétieuté! Et, puisqu'elle l'avoue elle-même, je puis bien lui donner ce nom. » La cour se prend à rire, mais Marguerite s'irrite et part avec ses fils du second lit; les autres se retirent en Hainaut.

La mort de l'aîné des Dampierre, tué dans un tournoi à Trazegnies, devait pousser la passion de Marguerite au plus terrible paroxysme. Elle commença par opprimer le Hainaut; elle finit par le livrer à l'étranger. Cette nouvelle phase des querelles des d'Avesnes et des Dampierre est représentée dans notre littérature par deux poèmes : le premier est le Couronnement du renard qui mit, au service de la cause de Marguerite, les allégories dont on encombrait alors la fable épique du Reinart de Vos, J'en ai déjà parlé. Le second est le Poème des Ronds qui prend parti pour les d'Avesnes et met en vers un épisode historique de cette époque.

Jacques de Guise, qui nous a conservé une partie de ce poème, était moine cordelier à Valenciennes au quatorzième siècle. Cherchant dans sa cellule comment il pourrait servir son pays,

UN POÈTE DE COUR

il résolut de recueillir tous les documents qu'il pourrait trouver sur son histoire. Après avoir reproduit ou traduit les chroniqueurs et les poètes, les chartes et les traditions, depuis les temps les plus reculés, quand il arrive à cette époque, il n'hésite pas à poursuivre ses récits, quoiqu'il sente qu'il s'expose peut-être à la mort en les rassemblant. Voici comment il ouvre ce chapitre :

a Les trente-cinq années du règne de la comtesse Jeanne, à qui Dieu fasse paix, furent marquées, dès le commencement par tant de troubles, de ténèbres et de turpitudes, que je n'aurais pas osé en écrire l'histoire, si je n'y eusse été déterminé par la pitié, par ma conscience et par mon amour pour la vérité et la justice. Car, en voyant les hommes de bien opprimés, poursuivis chaque jour, contre toute équité et toute raison, tandis que leurs persécuteurs persévéraient dans le crime, et semblaient s'en faire gloire, je n'ai pu soutenir ce spectacle, et, à l'exemple de Judas Machabée, j'aime mieux m'exposer à la mort pour défendre la vérité que de voir et d'entendre ainsi raconter chaque jour les maux de mon pays, sans plaider la cause de la vérité et de la justice. »

Ce moine, qui se dit « le serviteur de Dieu et de ses concitoyens », comprenait le devoir de l'historien; il parle de conscience et de patrie avec la simplicité d'une conviction prête à affronter la mort plutôt que de laisser sans défenseur la vérité et la justice.

Jacques de Guise fait alors l'histoire de ce règne, d'après les chartes, les lettres et les bulles qu'il a pu recueillir; il rapporte l'arbitrage de saint Louis, lesd'Avesnes ayant pour eux l'évêque de Liège et le comte de Hollande, roi des Romains ; puis, après avoir raconté le tournoi de Trazegnies, où Guillaume de Dampierre trouva la mort, il s'en réfère à une autorité nouvelle :

« Il m'est tombé dans les mains, dit-il, un petit poème en langue vulgaire, de 2,000 vers environ, qui m'était inconnu et que je n'ai pu rencontrer depuis. Il avait pour titre : Livre de la Société des Ronds du Hainaut, sans nom d'auteur. »

Voiià bien les premiers caractères d'une œuvre populaire : les manuscrits en sont rares et l'œuvre est anonyme. Jacques de Guise traduit alors ce petit poème et il nous a

ET DEUX POÈTES DES COMMUNES

conservé ainsi non seulement ce souvenir littéraire, mais le fait historique qui en est le sujet et qu'on ne trouve pas relaté ailleurs.

Marguerite, raconte le poète, irritée de la mort de son (Ils, en accuse les d'Âvesnes et précipite sa vengeance sur le Hainaut. Tous les magistrats du pays sont révoqués et remplacés par des Flamands, « les plus avides, les plus méchants et les plus sanguinaires qu'el le put trouver ». Ces envahisseurs des emplois publics sont trois cents, ils sont appelés les Vassaux de la comtesse de Flandre; tout leur appartient et ils usent et abusent de tout, si bien qu'en peu de temps les villes, les châteaux, les villages, les églises, les maisons de travail, tout est ruiné. Mais ni l'empereur, ni l'évêque de Liège, ni même Jean d'Avesne, héritier du Hainaut, ne peuvent secourir le pays; le peuple seul va l'entreprendre.

Un jour, c'était un jeudi avant la Toussaint, un boucher de Chièvre, nommé Gérard le Rond, se rend à la foire d'Ath, y achète un bœuf, le paie et se met en route pour rentrer chez lui; en chemin, des vassaux de la comtesse l'arrêtent, veulent lui prendre le bœuf, refusent une pièce d'or qu'il leur offre, et sur sa résistance le tuent pour le voler.

Ce boucher avait six fils qui jurent vengeance. Ils portent d'abord le corps de leur père au milieu de la place de Chièvre et demandent justice aux magistrats de la ville. Les magistrats veulent attendre et voir s'ils seront saisis de l'affaire par les gens de la comtesse. Mais personne n'est dénoncé à la justice ; les vassaux sont assurés de l'impunité. Le délai expiré , les Ronds recrutent des serviteurs, des parents, des amis, des patriotes ; ils s'arment de tout ce qu'ils trouvent sous la main et cette petite troupe, forte de soixante hommes, quitte la ville, épie l'ennemi, lui tue les premiers vassaux qu'elle rencontre, leur coupe le nez, l'oreille, le menton, et ne laisse la vie qu'aux femmes. Puis, les Ronds se jettent sur le territoire de Liège, à Thuiu, et de là ils écrivent au bailli du Hainaut, racontent la mort de leur père, annoncent la première vengeance qu'ils en ont tirée et ajoutent :

« Nous vous faisons savoir publiquement que nous mettrons à mort tout le reste des vassaux et prendrons leurs biens jusqu'à ce que nous ayons obtenu vengeance et réparation pécuniaire des lâches assassins. »

UN POÈTE DE COUR

Le bailli du Hainaut envoie des hommes d'armes contre eux ; mais les deux petites armées se rencontrent et fraternisent :

— « De quel pays êtes-vous? crient les Ronds. — La plupart du Hainaut. — Que cherchez-vous dans ce bois? — Les hommes qui s'appellent les Ronds. — Nous sommes de la troupe des Ronds. Mais nous ne concevons pas pourquoi les chevaliers et les bourgeois nous haïssent; le pays entier devrait nous soutenir. Jamais nous n'avons rien pris à un homme du Hainaut, ni pain, ni fromage, ni volailles. Pour eux au contraire et pour la patrie, nous exposons notre vie contre les vassaux de la comtesse de Flandre, ces tyrans qui oppriment le pays. Retirez-vous donc en paix et allez dire ce que vous venez d'entendre à vos maîtres, non pas au bailli, car nous le tuerons s'il nous tombe sous la main, mais aux chevaliers du Hainaut. Ditesleur que nous portons tous, écrit dans le cœur, l'intérêt de la patrie ! »

Ces paroles sont dignes de celles que le poète de Bauduin prête aux Flamands contre Ferrand de Portugal. L'amour du pays est le même partout.

A ces mots, dit le poème traduit par J. de Guise, les deux troupes fraternisent; et, depuis ce jour, tout le monde dans le Hainaut fut favorable aux Ronds, qui pourchassèrent si bien les agents de la comtesse que, au jour de Saint-Thomas, ils n'en restait plus un seul dans le pays. Quatre-vingt-quatre avaient été tués, le reste avait fui.

Le bailli du Hainaut en appelle à l'évêque de Liège qui donne asile aux insurgés. « Les évéques de Liège, dit-il, sont engagés par des traités anciens à assister les comtes de Hainaut. »

L'évêque répond :

« Nous avons fait examiner par nos magistrats le but de cette association et ses actions, nous n'avons pas trouvé que les Ronds soient dignes de mort. Ils ont agi par un sentiment de justice, dans l'intérêt de notre ami Jean d'Avesnes, leur comte légitime, et nous continuerons à les recevoir dans notre diocèse. »

La comtesse de Flandre était alors en guerre avec la Hollande. Les Ronds suivent à cette guerre la bannière de Jean d'Avesnes et s'y distinguent. Ils rentrent à Liège chargés des dépouilles des Flamands.

ET DEUX POÈTES DES COMMUNES. 17

Alors, la comtesse vaincue appelle Charles d'Anjou et lui remet tous ses droits sur le Hainaut. La noire Dame livre à l'étranger l'héritage de ses fils du premier lit. Mais les Ronds sont encore à leur poste de patriotisme. Le poème racontait . le siège de Valencienues : La comtesse somme les bourgeois d'ouvrir les portes de la ville à leur souveraine. Les magistrats répondent :

« Si Marguerite s'était présentée comme il convient à une souveraine, elle eût été reçue avec respect. Mais puisqu'elle vient en despote, poursuivre ses sujets à main armée et ravager le pays qu'elle doit protéger, nous la regardons comme ennemie de la patrie. »

On sent toujours ici le grand souffle de la liberté communale.

Charles d'Anjou se rejette sur Enghien. Le seigneur d'Enghien, aidé des Ronds, repousse le siège; l'armée franco-flamande, culbutée, mise en pièces, doit rebrousser chemin; le duc d'Anjou la ramène devant Valenciennes. Des pourparlers s'engagent ; Giles Minave, prévôt de la ville, répond à Marguerite :

« Vous prétendez que vous êtes notre comtesse légitime, que nous vous avons fermé les portes de votre ville, tué vos gens et causé mille dommages. Je réponds d'abord que Valenciennes, ni ses portes ni ses murs, ne vous appartiennent point. Nous reconnaissons, à la vérité, que nous sommes tenus de payer annuellement à notre comte une certaine somme, moyennant laquelle il s'est obligé par serment de nous protéger. Mais, cette obligation remplie, personne ne peut rien nous demander de plus. Vous-même, vous l'avez juré sur les Evangiles. Quant à être notre comtesse, vous y avez droit, s'il est vrai que les despotes méritent le nom de souverains légitimes. Mais les prêtres et les savants nous ont appris quelle différence il y a entre le légitime seigneur et le tyran, et, parce que nous avons trouvé en vous toutes les conditions de la tyrannie, nous vous avons fermé nos portes et sommes résolus à mourir jusqu'au dernier plutôt que de laisser violer nos droits ! »

Voilà comment les poètes du quatorzième siècle et le moine cordelier Jacques de Guise font parler les villes libres du Hainaut. Le manuscrit de Jean de Guise s'arrête à un passage où, sans craindre le danger de réveiller ces souvenirs, le chroni-

UN POKTE DE COUR

queur reprenait le récit du poème des Hoiuls du Hainaut. Mais, lorsque son immense chronique fut traduite en français pour les ducs de Bourgogne, le traducteur ne suivit pas le moine aussi loin; la traduction s'arrête juste avant celte préface que j'ai citée et où Jean de Guise déclare qu'il continuera son histoire, dût-il s'exposer à la mort. Le secrétaire de Philippe le Bon avait moins d'indépendance que le poète populaire et que le moine cordelier.

La perte du poème des Ronds est facile à comprendre; ces sortes d'œuvres ne devaient plaire qu'au peuple et aux bourgeois qui restaient imbus de l'esprit d'indépendance. Mais celte perte est à regretter surtout pour la partie qui manque dans Jacques de Guise. Telle qu'elle est, celte traduction latine d'un petit monument poétique est un souvenir historique et littéraire des plus précieux. On y trouve la véritable poésie et la grande histoire : La poésie vivante, sincère, courageuse, peignant les sentiments des populations et faisant chanter l'âme du peuple; l'histoire sévère et vaillante, parlant au nom de la conscience et de la patrie et prête à se dévouer pour la liberté et la justice. Nous voilà bien loin des poètes de cour et des ménestrels ! C'est avec de pareils sentiments, sortant du cloître ou de la place publique; c'est avec de semblables œuvres, que l'on préparait, que l'on préparera toujours, à l'intérieur la grande civilisation du gouvernement de soi-même, ou, contre le danger extérieur, ces glorieuses journées de l'héroïsme qui vont de Courtrai à l'Écluse, et de Graveline à Waterloo. La poésie est ici dans son vrai rôle, son rôle de porte-flambeau du devoir. A plusieurs siècles de distance, ces monuments littéraires nous permettent de nous initier et d'applaudir à ces instincts énergiques qui furent comme la séve de notre moyen âge ; on y retrouve, on y comprend mieux que partout ailleurs, on y admire pleinement la grandeur de nos communes, et l'on regrette la perte de ces vieux manuscrits qui seraient utiles à notre œuvre de renaissance autant qu'ils l'ont été à nos premiers essais de démocratie; car ce ne serait pas trop de la poésie et de l'histoire, ce ne serait pas trop du latin du moine et des rimes gauloises du peuple, pour rallumer en nos veines ce feu sacré qui fait la fierté du magistrat citoyen et le courage du soldat patriote.

LE

Les Vrayes Chroniques de messire Jehapt le Bel. Hystoire vraye et notable des nouvelles guerres et choses avenues Van mil CCCXVI jusques à Van LXl, en France, en Angleterre, en Escoce, en Bretaigne et ailleurs, et principalement des hauts faitz du Roy Edowart d'Angleterre et des deux roys Philippe et Jehan de France, publiées pour l'Académie de Belgique parM.L. Polain. Bruxelles, 1863, 2 volumes in-8°.

La gloire des hommes illustres ne leur appartient pas tout entière; ils sont fils de leur époque autant que de leur génie. La vraie grandeur de l'homme se borne à être, dans son siècle ou dans son pays, le représentant d'une idée ou un organe de l'humanité : Poets are abstracts on the times, dit Shakspeare.

« Le plus grand écrivain de France alors, — dit M. Villemain en parlantdu quatorzième siècle et de Froissart, —ce fut un chroniqueur. » Froissarten effet raconte la vie publique de son temps dans un idiome net et franc, avec une naïveté épique. On Ta comparé à Homère, on l'a appelé le Lafontaine des historiens; non plus qu'Homère, non plus que Lafontaine, il n'a créé son genre, ni son style. Froissart a achevé un monument commencé ; ses devanciers sont couronnés en lui ; il est monté seul jusqu'aujourd'hui sur le pavois, mais leur génie lui a préparé

le trône. Froissart est sorti d'une école, Froissart eut un maître.

Les lettres étaient cultivées depuis des siècles dans les provinces belgiques. La langue, maniée par Jean de Condé, par Adenet le Roi, par Quesnes de Béthune, par Chrestien de Troyes, venu de Champagne pour être leur maître à tous, offrait au chroniqueur un instrument neuf, souple, pittoresque. L'histoire n'avait pas été négligée : la plus ancienne tentative, faite pour chercher la vérité historique en dehors des imaginations des trouvères et pour la mettre à la portée des seigneurs et des bourgeois dans la langue vulgaire, est une traduction delà vie de Charlemagne, ouvrage latin apocryphe attribué à l'archevêque Turpin : un comte deHainaut et de Flandre, Bauduin V, non content d'avoir son chroniqueur latin attitré, Gislebert, fit rechercher et copier ce livre et le légua par testament à sa sœur, qui en voulut avoir une traduction :

« Li bons Bauduins, dit le traducteur du treizième siècle, li cuens de Chainau si ama most Karlemaines, ni ne vout onques croire chose que l'om en chantast, ains fit cercher totes les bones abéies de France e garder par tôt les aumaires, por saver si l'om i troveroit la veraie ystoire. Ne onques trover ne li porent si clerc, quant avint que un sis clercs si ala en Borgognie por l'istoire querre, eissi cum à Deu plot, si la trova à Sans, en Borgognie. » (Ms. du Louvre.)

Les Grandes Chroniques de Saint-Denis n'étaient pas commencées lorsque le fils de Bauduin V, Bauduin de Constantinople, avant de partir pour la croisade, ordonna de rédiger une chronique universelle. De nombreuses relations existaient alors entre le Hainaut, la Flandre et la Champagne; Bauduin VI avait épousé la sœur du comte Thiebaut ; lorsqu'il monta sur le trône de Constantin, le maréchal de Champagne se fit historien pour dicter le bulletin de cette campagne célèbre; le grand seigneur, le vaillant chevalier, le fier ambassadeur, qur compose « cette page détachée de l'histoire de Flandre, » comme s'exprime son éditeur moderne, s'appelle Villehardouin; il eut pour continuateur Henri de Valenciennes, Valenciennes où naîtra Froissart.

Les d'Avesnes, devenus comtes de Hainaut, continuèrent ces traditions : un des petits-fils de Bauduin de Constantinople

prit part lui-môme à la rédaction des chroniques, ordonnées par son aïeul et qui s'appellent, de son nom : Les Chroniques de Bauduin d'Àvesnes. On voit, dans un cartulairedu temps, le Bon Guillaume Ier, comte de Hainaut et de Hollande, payer un manuscrit de chroniques jusqu'à 10 livres de gros, somme qui représenterait aujourd'hui de 5 à 6,000 francs. C'est dans sa retraite de Beaumont que Bauduin d'Avesnes écrivit ses chroniques, tant de fois copiées; c'est à Beaumont que Jean de Beaumont, le frère chevaleresque du Bon Guillaume, revenu les récits du maître de Froissart.

Cette maison de Hainaut, qui, après avoir régné sur la Flandre, régnait alors sur la Hollande, était puissante et splendidc. Le Bon Guillaume avait épousé la sœur du roi de France ; le roi d'Angleterre devait épouser sa fille. C'est à sa cour qu'en 1326, Isabelle de Valois, évadée d'Angleterre où régnait son époux, presque chassée de France où elle avait en vain demandé protection au roi son frère, trouva un asile et des champions qui la rétablirent sur le trône. Le succès de cette expédition secrète de Jean de Beaumont en Angleterre, fit grand bruit; les vainqueurs eu étaient revenus comblés de gloire et chargés de présents; et, lorsque le jeune roi d'Angleterre, attaqué par le roi d'Ecosse, s'adressa de nouveau à ses « bons amis » du Hainaut, la chevalerie belge, alléchée par l'honneur et par les profits : « pour tant que chacun cuisdoit (pensait) rapporter autant d'argent que les autres en avaient raporté; » répondit à l'appel des armes ; Jean de Beaumont trouva au rendez-vous « plus de gens qu'il ne cuidoit avoir et qu'il ne volsist avoir, par aventure. »

Des poètes comme Quesnes de Bethune et peut-être Manessier de Lille, un des poètes du PercevaU accompagnaient Bauduin de Constantinople à la croisade. Des chroniqueurs comme Villeharduin et Henri de Valenciennes célébrèrent sa conquête. Le règne du Bon Guillaume fut le siècle littéraire du Hainaut. Colin de Hainaut, qui devait chanter la bataille de Crécy, était attaché à Jean de Beaumont, et, au nombre des chevaliers venus de la Hesbaie qui prirent part à l'expédition d'Écosse, se trouvait : Messire Jehan le Bel, chanoine de Liège.

Les Van Eyek devaient venir de Maesyck à Bruges, pour donneur des chefs a la peinture flamande. Jean le Bel vient de Liège à Valenciennes pour donner un maître à Froissart.

LE MAITRE DE FK01SSAHT

Jean le Bel se forma à l'étude des trouvères et des premiers chroniqueurs. Il était poète : il avait dû lire Berlhe aux grands pieds et Cléomadès ; Lancelot, Tristan et Perceval. Plus d'une scène de sa chronique est digne des meilleurs poèmes de chevalerie. Jean le Bel s'attacha à Jean de Beaumont ; il dut lire au château de Beaumont les chroniques de Bauduin d'Avesne, de Villeharduin et de Henri de Valenciennes. Poètes et chroniqueurs, ce fut sa première école.

Cependant, la scène de l'histoire s'est élargie; les grands États se sont formés ; aux luttes confuses , aux rivalités partielles de la féodalité, à ses croisades, à ses tournois, succèdent les guerres politiques. Le trône de France devient vacant, la guerre de cent ans va commencer. Le siècle qui s'est ouvert par l'invention de la poudre à canon ne sera plus un siècle de romans de chevalerie. Les événements eux-mêmes, école supérieure, appellent l'histoire.

Ces influences littéraires et politiques constatées, la part faite aux poètes et aux chroniqueurs, l'école des événements et des hommes qui les dominèrent mise en ligne de compte, quel est l'écrivain qui marque le premier l'histoire, genre, style et langue, au bon coin d'une époque nouvelle? Ce n'est pas Froissart, c'est Jean le Bel.

Par un singulier hasard, M. Villemain, pour justifier les éloges qu'il donne à Froissart, invoque des passages, cite deux longs fragments, qui sont de Jean le Bel, et l'éloge donné à à l'élève remonte au maître. Suivons M. Villemain :

« Le roi Jean, prisonnier dans la tente du prince de Galles, offre une peinture admirable, dit-il. Vous vous souvenez de l'entrevue de Paul Emile et de Perse, dans Tite-Live ; Paul Emile n'y paraît qu'un vainqueur dur «t dédaigneux auquel l'historien a prêté quelques lieux communs de morale philosophique. Froissart est bien supérieur, en étant plus simple. »

Froissart ici, le Froissart supérieur à Tite-Live, c'est Jean le Bel. Écoutons-le :

« Au vespre, le vaillant prince de Galles donna à souper au roy de France, en sa loge, et à tous les chevaliers et escuiers prisonniers, et les festia et honnoura du mielx qu'il poeut de leurs pourvéancesmesmement, carilsn'avoientaultres; etasséy

(assit) le roy, le duc de Bourbon et le conte de Nassou et trois aultres vaillans chevaliers à haulte table ; et servoit tousjours et par toutes les aultres tables le plus humblement qu'il pooit ; ne onques ne se voult séoir à la table du roy , pour prière que le roy lui féist, ains disoit qu'il n'estoit pas encores assez souflisans pour séoir à la table de si hault prince et de si vaillant homme que le corps de lui estoit, et bien l'avoit monstré à la journée ; et toudis s'agenouilloit, quant il parloit à luy, et luy disoit : « Sire, ne weilliez pas faire simple chière, se Dieu « n'a pas voulu aujourd'huy conssentir à vostre voulenté; et « sachiez que mon père le roy vous fera toute lonnour et « l'amistié qu'il pourra, et s'accordera à vous raisonnable- « ment, et demourrez bons amis à toujours ; et si m'est advis « que vous debvez resjouir, jasoit que (quoique) la besogne « soit tournée encontre vous; car vous avez aujourd'huy ac- « quis le hault nom de proesse, et avez surmonté, en bien « defiendant, les meilleurs de vostre ost (armée); je ne le dis « pas pour vous lober (railler); mais tous ceulx de vostre com- « pagnie s'y acordent et vous en donnent le prix et le chape- « let, se vous le voulez porter. » A celluy point, commencièrent tous à murmurer, et dirent que moult haultement avoit le joeune prince parlé, et le prisoient tous, disans qu'il seroit merveilleux en sagesse, s'il povoit longuement persévérer. »

Ceci est une scène de chevalerie. On a souvent admiré dans Froissart une scène d'amour ; elle est aussi de son maître. La comtesse de Salisbury, assiégée dans son château parles Écossais, appelle a son secours le roi Édouard. A l'approche de l'armée royale, l'ennemi lève le siège; la comtesse reçoit son libérateur :

« Si tost que il (le roi) fut désarmé, il prit jusques à dix ou à douze chevaliers, et s'en ala vers le chastel pour véoir la noble dame, et pour véoir la manière des assaulx des Escots (Ecossais) et les deffenses du dedens. Si tost que la noble dame de Salbry sceut la venue du roy, elle fist ouvrir toutes les portes, et issit (sortit) si richement atournée, que chascun s'en esmerveilloit, et ne se povoit-on saouler de regarder la grande noblesse et la grande richesse de la dame et le très-gracieux maintieng. Quant elle fut venue jusques au roy, elle s'enclina jusques à terre encontre luy, en le remerciant de la grand grâce que il luy avoit fait ; si le mena au chastel pour le festier et honnourer, comme celle laquelle très-bien faire le scavoit. Chascun la regardoit à merveille, et le roy mesmement ne se povoit tenir de la regarder; et bien luy estoit advis que jamaiz n'avoit véu si belle dame. Si le féry (frappa) tantost en la regar-

dant une estincelle de fin amour en son cuer, que longtemps luy dura, car bien luy sembloit que ou monde n'avoit dame qui tant fust à amer. Si entrèrent en la sale, main à main, et puis en la chambre d'elle, qui estoit si noblement parée que c'estoit merveille. Et toudis regardoit le noble roy la dame si ardanment qu'elle en devenoit toute honteuse et esbahie. Quant il l'eust assez et grand pièce (longtemps) regardée, il ala à une fenestre pour luy apuier, et fort commencha à penser. La dame, laquelle à ce ne pensoit, ala les chevaliers et seigneurs festier et saluer, comme elle le sçavoil bien faire, et puis commanda à apareillier le disner, et ce qui estoit de faire.

« Quant elle eut devisé et commandé ce que à faire estoit, elle s'en revint à chière joyeuse par devant le roy, qui encores musoit, et luy dit : « Chier sire, pourquoy pensez-vous si fort? « Tant penser n'afliert pas à vous, ce m'est advis, sauve vostre « grâce; ains vous déussiez faire feste et joye à bonne chière, a quant vous avez enchâssé vos anemis, qui ne vous ont leste sié attendre, et deussiez laissier lesaultres penser du rema- « nant. » Le noble roy répondi : « Ha! ma chière dame, sa- « chiez, puis (depuis) que j'entray chéans, m'est ung soing « sourvenu, dequoy je ne me prenoie garde; si m'y convient « penser, et ne sçay que avenir m'en pourra : Mais je n'en puis « osier men cuer. » — « Hal chier sire, dit la dame, vous « déussiez tousjours faire bonne chière pour vos gens mielx « conforter, et laisser le penser et le muser. Dieu vous a si « bien aidié en toutes vos besongnes jusques à ores, que vous « estes le plus honnouré et doublé (redouté) prince des cres- « tiens; et, se le roi d'Escocevous a fait despit et dommage, « vous le pourrez bien amender quant vous plaira. Si laissiez « le muser, et venez, s'il vous plaist, dedens la sale avecques « vos chevaliers ; tantost sera appresté pour disner. » — « Ha! u ma chière dame, aultre chose gist en mon cuer que vous ne « cuidiez, car certainement le doulx maintieng, le parfait sens, « la grand noblesse, la grâce et la beauté non pareille de vous, « moult merveilleuse, m'ont si sourpris qu'il fault que je soye « vostre ami ; si vous requier que, se c'est vostre gré, je soye « de vous amé, car certainement nul escondit (refus) ne m'en a porroit oster. »

« La noble dame fut moult esbahie et luy dit : « Très chier « sire, ne me weillez essaier ne gaber (éprouver ni railler); je <c ne pourroye penser que vous me disiez à certes, ne que si « noble prince comme vous estes m'osast requerre de deshonte neur, attendu mesmement que mon mary vous a sy loyauté ment servi comme vous sçavez, et pour vous encore gist en « prison. Certes, vous seriez de ce cas petitement prisié , et a sachiez, très chier sire, que oneques celle pensée ne me u vint au cuer ne jà viendra, se Dieu plaist, pour homme qui

LE MAITRE DE FROI.fSART.

« soit né; et, se je le faisoie, vous m'en devriez blasmer, non « pas blasmer, mais faire mon corps desmembrer. »

« Atant (alors), s'en parti la vaillant dame et laissa le roy durement esbahy, et elle s'en vint en la sale pour faire aprester le disner, puis s'en retourna au roy et mena de ses chevaliers et luy disl : « Sire, venez disner quant vous plaira, les cheva- « liers vous attendent pour disner, car ilz ont assez jéuné. » Le roy s'en ala en la sale et s'assist au disner, et la dame aussy, mais petitement y mengia ne but le roy, car aultre chose luy tenoitau cuer; et ne fist que penser et à la fois de regarder la dame »

On sent ici le pinceau d'un mattre : le trait est net, le style se colore, le sang court sous l'épiderme, le cœur bat dans les paroles; le tableau vit.

Revenons à M. Villemain :

« Dans le siècle dernier, dit-il, on a voulu mettre en scène le dévoûment des six bourgeois de Calais; on en a fait une tragédie qui est la chose du monde la plus fausse, bien qu'elle ait eu un grand succès. Tous ces bourgeois sont plus que des chevaliers, ils paraissent uniformément guindés a un ton d'héroïsme. Lisez Froissart : tous les personnages sont vrais

les bourgeois, qui ne sont pas des citoyens d'Athènes ou de Rome, n'eurent point cette rage de mourir que leur a donnée Dubelloy, et c'est là le sublime de leur action; avec un cœur d'homme, un cœur de bourgeois, si vous voulez, avec peu d'envie d'être tués, ils se sont olferts pour leur pays. Us craignent d'être pendus et, malgré la peine que cela leur fait, ils vont chercher le roi, qui est bien capable de les faire pendre sur place. »

Et M. Villemain trouve admirable le récit de Froissart ; en effet, le récit de Jean le Bel est touchant, je dirais sublime, si l'on n'abusait pas tant de ce mot.

Le roi exige que six des principaux bourgeois se rendent à sa merci, la corde au cou. Écoutons Froissart, dit M. Villemain. C'est Jean le Bel que nous allons entendre :

« Le chevalier se parti des créneaulx et fist sonner la cloche et assembler toutes les gens de la ville, hommes et femmes, désirant donner bonnes nouvelles, car ilz arrageoient de faim, tous. Le dit chevalier leur dit ces nouvelles; ilz commencèrent alors si fort à braire et crier que ce fut grande pitié. Aprez, se

leva en piez le plus riche bourgoys de la ville qu'on appelloit seigneur Eustace de Saint-Pierre, et dit ainsy, devant tous :

« Seigneurs, grand pitié et meschief seroit de laissier morir « un tel poeuple qui ci est, pour famine ou aullrement, et si « seroit grande ausmosne et grande grâce envers Nostre Sei- « gneur qui les pourroit deffendre. Quant à moy, j'ay si grand « espérance en Nostre Seigneur, que, se je puis sauver ce poeu- « pie par ma mort, j'aurai pardon de mes deffaultes ; si weil « estre le premier des six et me mettray voulentiers nuds piez, « en pure chemise, la hart au col, en la mercy du roi Edo- « wart. »

« Quant le bourgoys eut dit celle parole, chascun l'ala aourer de pitié, et pluseurs femmes et hommes se laissèrent cheoir à ses piez tenrement; ce ne fut pas merveille; car nulz ne pourroit penser la grande destresse de famine qu'ilz avoient enduré plus de six septmaines devant. Quant ce proeudoms sir Eustace eust ainsy parlé comme vous avez ouy, ung aultre bourgoys des plus riches, aussy pareillement se leva, et dist semblablement, et qu'il vouloit estre le second. Aprez, se drescha le tiers bourgoys; après, le quart, et puis le cinquiesme, et puis le sixiesme; je n'ay que faire de les nommer tous. (Froissart les nomme); mais tous dirent de leur propre voulenté qu'ilz se mettroient en la voulenté du roi Edowart, qu'on tenoit au plus vaillant prince du monde, ainsy qu'il l'avoit devisé, pour sauver le remanant du poeuple qui là estoit. Ce fut grande pitié pour eulx, et grande grâce pour tous ceulx de la ville.

« Ces six bourgoys, qui estoient les plus riches de la ville, voulurent le remanant du peuple sauver, et accomplir le plaisir du roi Edowart. Si se mirent tantost en Testât que aler dévoient par devers luy et dirent aux chevaliers : « Nous désirons tous « tant de sauver le poeuple de ceste ville que nous nous mettons « ainsy que le véez et que vous nous avez rapporté, et portons « les clefs du chastel et de la ville avecques nous ; si nous « weilliez mener et prier pour nous qu'il weille avoir de nous « pitié. »

« Les quatre seigneurs prirent ces bourgoys et les menèrent par devers le roy. Tout l'ost s'assembla en la place ; là y eut grande presse, ce povez sçavoir; et pluseurs disoient que on les pendit apertement, et plusieurs ploroient de pitié. Le noble roy accompagné de ses contes et barons s'en vint en la place, et la royne enchainte le suivi, pour véoir que ce seroit. Les six bourgoys se mirent tantost à genoulx par devant le roy et Messire Eustace dit ainsy : « Gentilz roy, véez cy nous six qui avons « esté de l'ancienne bourgoisye de Calais et grands marchans, <t nous vous apportons les clefs de la ville et chastel de Calais

« et les vous rendons à vostre plaisir; si nous sommes mis en « tel point que vous véez à votre pure volonté, pour le rema- « nant du peouple sauver, qui a souffert mainte paine ; si weil- « liez de nous avoir pitié* et mercy par vostre très-haulte note blesse. » Cestes, il n'eut adoneques en la place seigneur ne chevalier qui ne plourast de pitié, ne qui poeut parler, de pitié; et le roy avoit adoneques le cuer si dur de courroux, qu'il ne poeut à grand pièce (de longtemps) respondre; puis commanda que on leur copast les testes tantost. Tous les seigneurs et chevaliers lui prièrent, tout en ploranttant que ilz poeurent, que il eut pitié d'eulx; mais il n'y voult entendre. Adoneques parla le gentil chevalier messire Watier de Manny (Masnui) et dit : « Ha ! gentil sire, weillez refréner vostre courage (colère) ; vous « avez la renommée et famé de toute gentillesse; ne weilliez « pas faire chose par quoy on puist parler sur vous en nulle « villainie; se vous n'en avez pitié, toutes gens diront que vous « avez le cuer plain de toute cruaulté, comme de faire morir « ces bons bourgoys qui de leur propre volonté se sont venus « rendre à vous pour sauver le remanant du poeuple. » A ce point, se grignya le roy, et dist : « Messire Watyer, souffrez-vous! 11 « n'en sera aultrement; face-on venir le bourreau! ceulx de « Calais ont fait morir tant de mes hommes qu'il fault aussy « ceulx-ci morir. »

« [Adoneques fit la noble royne d'Angleterre grand humilité, qui estoit durement enceinte, et plouroit si tenrement de pitié que elle ne pouvoit se soutenir. Si se jeta à genoux par devant le roy son seigneur, et dit ainsy] (I) :

« Ha ! gentil sire, depuis que j'ay passé la mer en grand péril « ainsy que voussçavez, je ne vous ay riens demandé; si vous « prye et requier, à jointes mains, que pour l'amour du fils de « Nostre Dame, vous weilliez avoir mercy d'eulx. » Le gentil roy arresta un poi de parler et regarda la royne devant luy à genoulx, amèrement plourant, si luy commença ung petit le cueur à amollier et lui dist : « Dame, j'amasse mielx que vous « fussez aultre part; vous me priez si tenrement que je ne le a vous ose escondire; et combien que je le fasse envis (à regret), néantmoins prenez-les, je vous les donne. » Si prist les six bourgoys par les chevestres (les cordes qu'ils avaient au cou), et les livra à la royne et quitta de mort tous ceulx de Calais, pour l'amour d'elle et la bonne dame fist revestiret aisier lesdis six bourgoys. »

M. Nisard et M. Francis Wey ont nié à Froissart l'émotion ; d'après eux, Froissart n'atteint pas à l'éloquence du cœur, il

(1) Ces quatre lignes placées entre deux crochets manquent au manuscrit de Jean le Bel. L'éditeur les a rétablies d'après Froissart.

ignore l'art d'émouvoir, parce qu'il ne s'émeut jamais. Je ne sais si Jean le Bel était ému en écrivant cette page, mais je sais qu'il émeut vivement. Mais pourquoi douterais-je de l'émotion de l'écrivain? la mienne ne me le permet pas; d'où lui viendraient ces expressions profondes quand il montre le peuple « adorant de pitié » ses sauveurs, et les ennemis ne pouvant plus parler? Non ! quand je vois ce roi qui vient de rugir : « Faites venir le bourreau ! » s'arrêter devant la reine qui le supplie à genoux, la regarder pleurant, sentir sa colère fléchir, et pardonner, je dis que ce récit va au cœur et vient du cœur-

Le même M. Wey ajoute que Froissart peint avec vérité, mais petitement, comme les enlumineurs des miniatures de ses manuscrits. Voyons comment peint Jean le Bel.

Le prologue de la guerre de Cent ans fut la guerre de Flandre. Philippe de Valois croyait s'assurer un bon auxiliaire en servant le comte de Flandre contre les Flamands. La victoire de Cassel lui coûta cher : la défaite des Flamands donna son plus sûr appui au compétiteur du roi de France. Philippe restaura Louis de Nevers, il eut contre lui d'Arteveld, c'est à dire la Flandre entière. La bataille de Cassel est peinte en quelques traits dans les deux chroniqueurs :

« Et vous diray comment ces Flamens vouldrent ung jour desconfire le roy et tout son ost. Si se partirent de Cassel, sur heure de souper, tout paisiblement, sans point de noise, et avoient entre eulx ordonné trois batailles, desquelles l'une ala droit aux tentes du roy, et à paine (peu s'en fallut) qu'ils ne prirent le roy à souper et toutes ses gens; l'aultre bataille s'en ala droit au gentil roy de Bohème, et le trouvèrent prezque en ce point; et la tierce s'en ala au gentil comte de Haynau, et l'eurent à peine si sourpris, et messire Jean son frère aussy, que a grand paine furent leurs gens armés; et vinrent si couvertement que tous les seigneurs eussent esté mors, si Dieu ne leur eust aydé comme par miracle. Mais, par la grâce et voulonté de Dieu, chascun desconfit sa bataille, et tous à une heure et un point si entièrement que de tous ces seize mille Flamens n'en demoura mille. Et si ne sceul nul de ces seigneurs le ung nouvelles de l'aultre, jusques à ce que tout fut lait; ne oncques des quinze mille Flamens qui mors y demourèrent n'en recula ung tout seul, et tous furent abatus en trois moncheaux, sans issir de la place où chacune bataille commencha. Ce fut l'an de grâce MCCC et XXVIII, au moys U'aoust. »

Jean le Bel, non plus que Froissart, n'est partisan de ces dé-

tl

mocralies redoutables. Mais il dit la vérité en homme de cœur et en homme de style ; et cette vérité est empreinte d'une sombre grandeur. Ces trois corps d'armées, si prompts à l'attaque et qui deviennent trois monceaux de morts, tombés au lieu même où ils voulaient vaincre, tombés sur le drapeau du pays : est-ce bien là de la miniature? Il me semble plutôt y voir une esquisse à grands traits de Rubens !

M. Villemain comprend mieux notre auteur, quand il dit :

« Dans certains récits de bataille, dans le récit de la bataille de Crécy, Froissart est véritablement homérique. »

Le savant critique aurait pu ajouter la bataille de Poitiers, sans que l'éloge cessât de remonter jusqu'au maître.

Voilà déjà toutes les qualités de Froissart. Jean le Bel s'arrête à l'an 1361. Froissart va jusqu'en 1400; unique différence et peu importante; car le genre est créé, le style vit, l'époque marche et s'agite. Froissart continuera l'œuvre sur le même ton. Sauf quelques variantes sans portée, sauf quelques renseignements ajoutéset quelques suppressions, utiles à noter, letiers ou peu s'en faut des Chroniques, est écrit avant Froissart. Son maître, car nous pouvons déjà le nommer ainsi en connaissance de cause, son maître lui a fourni le modèle complet.

L'étude des caractères généraux de l'école et la comparaison du maître et de l'élève illustre, feront mieux comprendre Jean le Bel.

Le récit de Jean le Bel embrasse le premier acte de cette terrible guerre de cent ans. Édouard III, placé sur le trône d'Angleterre par l'expédition de Jean de Beaumont, revendique le trône de France. Il s'allie aux Flamands et la France tombe de désastre en désastre; la prise de Calais livre pour des siècles aux Auglais la ciel de France; la bataille navale de l'Ecluse affaiblit pour longtemps sa puissance maritime, et deux terribles défaites la poussent aux bords de l'abîme : Crecy et Poitiers. Cette guerre conserve de nombreux côtés chevaleresques. Que de soins le roi d'Angleterre et les chefs des communes ne prennent-ils pas pour se placer dans la légalité féodale! Que de soucis de l'honneur, du courage, des vertus du héros! C'est encore la chevalerie, mais c'est la chevalerie dans l'histoire.

La naïveté épique convenait à cette situation; le chroniqueur la conserva, des trouvères. Mais les événements étaient graves, le sort de l'Europe était en jeu ; il ne s'agissait plus de scènes de romans, ni des héros de la poésie. D'aussi grands intérêts réclamaient une muse plus sérieuse : la vérité. Le chroniqueur s'élève vivement contre les défauts des jongleurs et des poètes : l'exagération et le mensonge.

Le traducteur du faux Turpin dit avec assurance : «Nus contes rimés n'est verais; tout est mençongie ço qu'il en dient, car il n'en sèvent rien fors quant par oïr dire. »

En 1339, Guillaume Greton rédige une chronique et il emploie encore le vers ; au beau milieu de son œuvre, il se ravise ; le rhythme le gêne, la prose convient mieux aux événements, et, après avoir dit en vers pourquoi, il continue sa chronique sans rime quérir.

Longtemps avant lui, Jean le Bel ouvre son livre par ces paroles :

« Qui veult lire et ouïr la vraye hystoire du proeu et gentil roy Edowart, qui au temps présent règne en Angleterre, si lise ce petit livre que j'ay commencé à faire et laisse un grand livre rimé que j'ay veu et leu, lequel aucun controuveur a mis en rime par grandes faintes et bourdes controuvées, duquel le commencement est tout faulx et plaint de menchonges, jusques au commencement de la guerre que le dit roy emprit contre le roy Philippe de France. Et de là en avant, peut avoir assez de substance de vérité et assez de bourdes et si y a grand plenté (quantité) de parolles controuvées et de redictes, pour embelir la rime, et grand foison de si grandes prouesses racontées sur aucuns chevaliers et aucunes personnes, qu'ellesdeveroient sembler mal créables elainsy comme impossibles; par quoy telle hystoire ainsy rimée par tel controuveurs pourroit sembler malplaisant et mal aggréable à gens de raison et d'entendement. Car on pourroit bien attribuer, par telles paroles si démesurées sur aucuns chevaliers ou escuiers, prouesses si outrageuses que leur vaillance en pourroit être abessée;car leurs vrais faits en seroient moins creus, de quoy ce seroit dommage pour eulx; pourquoy on doit parler le plus à point que on poeut et au plus prez de la vérité, car hystoire est si noble, ce m'est advis, et de si gentil proesse, qu'elle est bien digne et mérite d'être mise en escript, pour le en mémoire retenir au plus prez de la vérité... »

L'écrivain .comprend que les événements qui tiennent la

scène du monde intéressent l'humanité, que l'éloge exagéré n'est qu'une parodie de la gloire, une falsification de l'expérience des peuples; que la postérité n'y verrait que des bourdes, non des annales, et que l'historien doit aux hommes l'exemple des vertus et des faiblesses de l'homme, l'enseignement de la vie réelle. Alors, le chroniqueur laisse les imaginations du roman pour l'austère vérité de la politique, et Jean le Bel prononce avec une simplicité antique cette belle parole : « Hystoire est noble, ce m'est advis. »

La vérité est le premier devoir de l'écrivain qui comprend la noblesse de l'histoire, la vérité qui exige l'indépendance vis-àvis de soi-même et vis-à-vis des autres. Ici, apparaît d'abord une double supériorité de l'école et du maître. J'ai cité l'épisode des amours du roi Edouard pour la comtesse de Salisbury ; je n'en ai pas dit la fin ; la fin est un crime du roi. Froissart, dans ses premières rédactions, parle de l'attentat, pour le discuter, le rétorquer, sans le raconter; puis, il remplace ce chapitre par une scène de jeu d'échecs entre le roi et la comtesse ; scène charmante, mais jetée là pour cacher un crime, comme uu poétique manteau de pourpre ; enfin, dans sa version la plus commune, Froissart supprime la défense avec l'accusation et jette sur ce crime le voile du silence. Froissart en était venu à respecter la majesté royale ! Jean le Bel respectait la vérité ; il place très haut dans son estime le roi d'Angleterre, mais estime ni majesté ne l'empêchent pas d'écrire en tête d'un chapitre ce titre accusateur :

Comment le roi Edowart forfist grandement quand il efforcha la comtesse de Salbry.

Je dois citer cette scène, car elle est d'une grande puissance de style ; je puis la citer, car elle est empreinte d'un sentiment moral plus grand encore.

Dans un des chapitres précédents, on a revu la comtesse assistant à Londres à une fête et y prenant contre l'amour du roi une précaution d'une délicatesse admirable. Elle avait reçu le roi en son château, dans tout l'éclat de sa richesse, de son rang, de sa grâce et de sa beauté :

« Si richement alournée que chascun s'en esmerveilloit et ne se povoit-on saouler de regarder la grande noblesse et la grande richesse de la dame et le très gracieux maintieng. »

A la cour, au contraire, elle évite les regards par la modestie de sa toilette et de son maintien :

« Toutes les dames et damoiselles y furent le mielx atournées quelles poeurent, chascune selon son estât, fors que la dame de Salbry, pour tant qu'elle ne vouloit pas que le roy trop s'abandonnast à la regarder, ne parler à elle... »

Ce trait d'honneur a ménagé l'intérêt en faveur de la belle comtesse, et c'est sur ce noble souvenir qu'on la retrouve en présence du roi égaré :

« Or vous weil-je conter le villain cas que fist le roy Edowart, dont on le povoit blasmer, car il ne fut pas petit, ainsy que je l'ay ouy dire. Vous avez bien entendu comment il estoit tant énamouré de la belle contesse de Salbry, qu'il ne s'en povoit aucunement retraire ne déporter, pour refus n'escondit qu'elle luy sceut faire, ne pour humblement prier, ne pour dure parolle. Si avint, aprez ce qu'il eut envoyé le vaillant conte de Salbry en Bretaigne, mary de la bonne dame, avecques messire Robert d'Artoys, il ne se poeut tenir qu'il n'alastvéoir la vaillant dame en faisant semblant qu'il alast visiter son pays et les forteresses, et s'embasti ès marches où le chastel de Salbry estoit et la dame demouroit. Si l'ala véoir, pour regarder s'il la trouveroit point en meilleur point que aultre fois. La bonne dame lui tist l'onneur et la chière telle qu'elle poeut, comme celle qui le sçavoit bien faire à son seigneur, combien qu'elle amast mielx qu'il fust allé aultre part, tant redoubtoit elle son déshonnour. Comment que ce fust, le roy là demoura tout le jour et la nuit, mais oncques ne poeut avoir de la dame response qui luy fut agréable, tant luy requist-il humblement; dont il fut moult couroussé et à grand mésaise de cœur. La nuit, quand il fut couchié si noblement comme à luy appartenoit, et il sceut que la noble dame fut en sa chambre, et que toutes les gens de layens estoient à dormir et ses gens aussy, fors que ses secrez chamberlens, il se releva et commanda à ses chamberlens que nul ne le destourbast de chose qu'il voulsist faire, sur la hart. Si fist tant qu'il entra dedens la chanbre de la dame, puis ferma l'uys de la garde robe, aflfin que ses damoiselles ne la peussent aidier; puis la prist et luy estouppa la bouche si fors qu'elle ne poeut crier que deux cris ou trois, et puis l'enforcha à tel dolour et à tel marlire qu'oncques femme ne fust ainsy villainement traittée, et la laissa comme gisant toute pasmée, sanant par nez et par bouche et aultre part; de quoy ce fut grand meschief et grande pitié; puis s'en parti le lendemain sans dire mot et retourna à Londres grandement couroussié de ce qu'il avoit commis.

« La bonne dame n'eut oncques puis joye, ne ne porta joliveté nulle, ne ne se mit en compaignie de bonnes gens, tant fut à mésaise de cœur. Aprez ce, tantôt avint que le noble roy ala en Bretaigne pour secourir ses gens qu'il y avoit mandé, comme vous avez ouy, et puis s'en revint en Angleterre avecques le comte de Salbry aussy. Quand ledit comte fut venu à son hostel, la bonne dame le festia le mielx qu'elle poeut tout celluy jour et ne fit nul semblant de riens qu'avenu fut. Mais, à la nuit, quand il fut couchié, et elle ne se coucha empriez luy ainsy qu'elle l'avait accoustumé, il l'appella et luy dist : « Dame, « que vous fault que vous faittes si povre chière et ne vous « couchiez pas. » La bonne dame s'assist sur le lit emprez luy, plourant tendrement, luy disant quand ele poeut parler : « Cer- « tes, sire, je ne suys pas digne de coudrier en lit de si vail- « lant homme comme vous estes. » Le bon chevalier fut tout esbahy et angoisseux de scavoir le pourquoy; il lui dit : « Saincte Marie! dame, qu'est-ce que vous dittes! Vrayement, « il me fault scavoir la cause. » La bonne dame qui eut aussy chier luy dire tost que tart, lui descouvri toute la chose du commencement jusques en latin. Se le vaillant chevalier eut adoncques tristesse au cœur, ce ne fait pas à demander, car se oncques poeut avoir dolour ne courroux àsoy desespérer, il le debvoit lors avoir, quand il luy souvenoitde la grande amistié et honnour que tousjours le roy luy avait monstré, et d'aultre part les grands services et piteux faits et périlleux qu'il avoit fait pour luy; et puis, luy avoit fait tel deshonnour et trahy ainsy et déshonnouré la plus vaillant dame qui vesquit. Ce n'estoit pas merveilles se couroussié estoit, mais estoit merveilles qu'il ne se désespéroit. Je croy bien que oncques puis n'eut joye au cuer.

« Quand il eut assez démené son doeul d'ung costé, et la bonne dame de Taullre, il dist : « Certes, dame, ce qui est lait « ne poeut estre deffait. Je ne pourroys demourer ainsy des- « honnouré là où j'ay eu tant d'onnour; je m'en iray en une « aultre contrée passer le remanant de ma vye, et vous de- « mourrez, comme bonne dame , si comme je croy que avenu « vous soit, et aurrez la moitié de ma terre pour vous et mon « enfant, vostre filz, que vous alleverez et nourrirez ; car je « croy bien que jamais ne me verrez; et j'auray l'aultre moitié « pour mon usage, tant que je viveray, quelque part que je « soye; mais je croy bien que ce ne sera pas longuement, et « Dieu doint que ce soit temprement, ainsy que je désire, et « me weille rechepvoir à mercy par sa pitié. » Qui adoncques veist leur doeul croistre, il eust eu le coeur moult dur se pitié n'en eust eu et compassion.

« A doncques se parti le vaillant conte de sa femme, grand doeul démenant, et emmena son joeune tilz avecques luy jus-

LE MAITHE DE FR01SSART

ques a Londres, qui n'avoit que douze ans, et vint en la sale par devant le roy, et dist : « Sire, vous m'avez plusieurs biens « fait et honnouré, le temps passé, Dieu vous le mire, et je vous « ay tousjours servi et amé loyaument, à mon pouvoir, Dieu le « scet. Or, m'avez-vous du tout jetté en la merde et déshon- « nouré villainement, ne si noble sire que vous ne l'eust deu « jamaiz penser, de quoy vous en debvez estre tout honteux; « car toujours la blasme sur vous en demourra; et vos beaux fais u seront par ce villain cas réprouvez et estai nts. Si prens de « vous congié, et vous raporte tout ce que je tieng de vous en « l'ayde de mon joeune filz que cy véez, car jamaiz en ce pays « ne vous ne aultre ne me verrez. » Atant se parti le noble chevatier de la court du roy Edowart, grand doeul démenant, et laissa son filz et passa la mer et s'en vint par deçà, de quoy tous les seigneurs d'Angleterre furent merveilleusement dolenz et couroussiez, et en fut le roy de toutes gens blasmé. Quand il fust passé par deçà, il s'en ala vers le roy d'Espaigne, qui guerrioit au roy de Guernade et aux Sarrasins et avoit assiégié une forte ville qu'on appelle Algesyde (Atgésiras); et à ce siège morut le vaillant chevalier. Aussy firent mains aultres seigneurs ainchois qu'elle fust gaagnée. Et croy bien que la comtesse la bonne dame ne vesquit pas longuement aprez, car bonne dame ne pourroit longuement vivre en telle détresse. Si m'en tairay atant. Dieu leur face pardon ! »

Celte fuite du roi, honteux, sans mot dire, après le crime; cette entrevue des époux auprès du lit conjugal, scène qui rappelle la Lucrèce de Rome et Tite-Live : Quid enim salvi est muiieri, amissâ ptidicitiâ? ces reproches du comte au roi, et le silence du roi que l'écrivain ne fait pas même remarquer; cette fin des victimes qui ne survivent pas à l'honneur; ce dernier mot : « Dieu leur face pardon ! » tout est d'un art simple et beau, d'un sentiment profond. Qui donc niait l'émotion et la grandeur à notre historien? On ne trouve ici nul grand cri, aucune ostentation, rien du mélodrame ; mais on y sent une émotion vive, concentrée, comme une larme dans le cœur; jet, au fond de tout, un blâme austère comme la justice, une sentence ferme comme l'honneur. Cette scène eût été digne de l'écrivain qu'on a appelé l'Homère des chroniqueurs; elle montre son maître dans toute sa puissance.

La différence de position des deux écrivains est à noter. Froissart et Jean le Bel furent tous deux chanoines ; mais le

canonicat, qui avait été pour le noble bourgeois de Liège presque un droit de naissance, dut être conquis par le fils du marchand de Valenciennes, comme un bâton de maréchal, au prix de toute une vie de travaux et de succès. Froissart, simple clerc d'abord , puis curé de Leslines, aujourd'hui les Estinnes, enfin chanoine, va de cour en cour, trouvère tonsuré, lisant et vendant ses manuscrits, vivant de l'hospitalité et de la protection des seigneurs; c'est l'historien ménestrel. Lorsqu'à l'âge de vingt ans, le clerc de Valenciennes entreprit d'écrire sa chronique pour la fille du comte de Hainaut, reine d'Angleterre, Édouard III n'était pas encore ce grand souverain qui pesa sur les destinées de l'Europe ; les communes de Flandre, après la grande époque de Jacques d'Arteveld, ne s'étaient pas relevées redoutables, pour être vaincues à Rosebeeke; Froissart put parler modestement du roi et impartialement des communes ; il se contenta de retrancher de son modèle tout ce qui pouvait blesser la reine dont il rêvait la protection. Plus tard, l'expé* rience et la vie des cours transformèrent son œuvre ; Froissart voyagea toute sa vie, écoutant, interrogeant, recueillant ce qui peut compléter ses récits, à chaque nouvelle copie. Là, il apprit à passer sous silence tout ce qui pouvait rappeler les débuts modestes d'un grand roi ; là, il contracta de l'amertume contre cette démocratie bourgeoise qui avait tant de fois fait reculer les chevaleries ; quelquefois , les détails nouveaux qu'on lui donne sont si nombreux, l'influence de la cour dont il est l'hôte et qui lui demande un manuscrit est si puissante, que l'esprit de l'événement change sous sa plume ; tantôt, l'écrivain du Hainaut en croit ce que M. Buchon appelle son patriotisme flamand, et tient pour Édouard III ; tantôt, il incline vers la chevalerie française et oublie que, se rapprocher de l'Angleterre, c'est être d'autant plus de sa patrie ; et c'est ainsi que nous possédons la version anglaise et la version française de la bataille de Crécy, de la main du ménestrel.

Il entre beaucoup de bonne foi dans ces variations, sous l'influence changeante des cours. Froissart aspirait sérieusement au devoir de l'historien : « Si je disois : ainsi et ainsi advint en « ce temps, sans ouvrir et éclaircir la matière... ce serait chro- « nique, dit-il, et non histoire. » Mais, à force de vouloir éclaircir sa matière, il la transforme au gré des passions de ses protecteurs ; ces écarts de bonne foi étaient dans les mœurs d'une

époque où l'on voit les comtes de Hainaut, comme Guillaume 1er, suivre la bannière de la France à Courtrai et celle de la Flandre à Gassel; ou, comme Guillaume II, ouvrir son règne par une neutralité entre la France et l'Angleterre ; puis, fougueux allié de d'Arteveld, conquérir le nom de Hardi par ses audacieuses entreprises contre la France. Froissart était né l'année de la mort de Guillaume Ier, il serait injuste de l'accuser de trahir des souverains dont la politique fut plus changeante que ses manuscrits.

Jean le Bel a une autre existence. Quand il vient, jeune, en Hainaut , il y vient en seigneur; il est déjà chanoine de Saint- Lambert ; s'il s'attache à Jean de Beaumont, c'est en hôte plutôt qu'en protégé; il vit dans sa familiarité, en frères d'armes, presque en ami. Ainsi, il y a entre le maître et l'élèvela différence qui sépare le ménestrel du chevalier, l'homme d'église de l'homme noble. Un chroniqueur liégeois, Jacques de Hemricourt, qui se flatte d'avoir vécu dans l'intimité de l'illustre chanoine, nous le montre, de retour à Liège, grand personnage de riche étoffe, vivant dans un luxe princier, tenant table ouverte, escorté d'une cour de clients, ayant fait chansons, armes et tournois dans sa jeunesse, prodiguant ses richesses acquises, et vivant jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans dans le faste, les amours et les plaisirs :

« Onkes d'eage d'omme vivant à son temps, ilh n'out en l'Egliese Saint-Lambert nul miez entachiez de ly, ne de plus frank, ne de plus noble régiment. »

Ce chanoine grand seigneur, de la bonne ville de Liège, était à l'abri de l'influence des cours : il écrivit son histoire, une fois pour toutes. Là il juge à l'aise les rois de .France et d'Angleterre. Il prend parti pour Édouard III et il dit pourquoi.

Deux scènes précèdent et semblent amener l'explication. Voici la première :

« Ce temps pendant, on rapporta au roi Edowart comment le roi Philippe de France avoit fait mettre à mort messire Olivier de Clichon et les aultres dessus-dits, pour la souspechon de trahison, ainsy que dit est. Si en fut le roy moult amèrement couroussié, et tint que le roy de France l'avoit fait par despit de luy ; et luy sembla que les trêves accordées en Bre-

taigne fussent par ce cas rompues et faillies. Si pensa qu'il feroit le semblable cas de messire Henry de Lyon qu'il tenoit en prison, et Teust fait en son ire (sa colère), se le comte de Derby, son cousin, ne luy eust desconseillié. Luy, qui estoit flour de chevalerie, le blasma durement et lui remonstra, par devant son conseil, tant de belles raisons que il debvoit suffire, en luy priant souverainement qu'il voulsist mettre le dit messire Henry à raenchon souffisant, ainsy qu'il vouldroit qu'on feist des siens en semblable cas. Il fut advis au roy,qui ne quéroit que garder toute gentillesse, <jue son cousin le comte Derby luy conseilloit loyaument. Si amodéra son courage, et manda ledit messire Henry par devant luy, qui y vint en trèsgrande paour, car il se pensoit qu'on le deust mettre à mort aussy villainement que messire Olivier.

« Quant le roy le vit, il luy dit : « Ha, messire Henry, mes- « sire Henry, le roi Philippe de Valoys a monstré sa felonnie « moult cruellement, quant il a fait mettre en mon despit à « mort si vaillant chevalier, par souspechon de trahison seule- « ment, et aultres pluseurs chevaliers de Bretaigne et de Nor- « mandie. Se je vouloye regarder à sa félonie, je feroye de « vous le semblable cas, car vous m'avez esté plus contraire « en Bretaigne que nul aultre. Maiz je luy lairay faire ses félon- « nies et garderay mon honnour à mon povoir, et vous lairay « venir à raenchon légière et gracieuse, selon vostre estât, « pour l'amour du comte Derby mon cousin... »

Tel est toujours Édouard III, emporté mais généreux, capable de violence, môme de crime, mais cédant au remords et prompt à l'honneur : « Je laisserai le roi de France faire ses félonies el je garderai mon honneur de toutes mes forces ! »

La seconde scène est l'attentat du roi sur la comtesse de Salisbury. Après l'avoir racontée, la première fois que l'historien appelle Édouard le noble roi, il faut qu'il s'explique, et il le fait ouvertement :

« Aucunes gens qui orront ceste hystoire se pourront esmerveillier pour quoy je appelle le roi d'Angletterre, le noble roy Edowart, et tout simplement je nomme le roy Philippe de France, si cuideroient et pourroient penser que je tendisse bende et partie. Sauve la grâce de chascun, je ne le fais pas pour porter partie, ains le fais pour honnourer celuy qui en ceste hystoire s'est porté le plus noblement : c'est le noble roy Edowart que on ne pourroit trop honnourer, car tous jours a creu bon conseil en ses besongnes, et ses gens, chevaliers et escuiers ouï, et chascun, selon son estât, honnouré, et bien deffendu son royaume contre ses anemys, et sur eulx conquesté

assez, et son propre corps, dedens son pays et dehors, sans faintise, avecques ses gens, aventuré, et ses souldoiers et alliez bien payé, et du sien largement donné ; si en doibtestre de tous moult voulentiers servi et partout noble roy clamé. Ce n'a pas fait le roy Philippe de France, ains a laissé son pays en pluiseurs marches exillier et waster, et s'est toudis tenu en tous pays pour son corps aisier et de péril garder; et a tousjours creu povre conseil de clercs et de prélats, et mesmement ceulx qui luy disoient : « Cher sire, ne vous weilliez effréer ne vostre « personne aventurer, car à mesaise vous pourriez de trahison <c garder; on ne se scet en cui fier ; mais laissiez ce joeune roi « d'Angleterre en folie son temps user et son avoir despendre . « (dépenser); il ne vous poeut, pour faire fumière, déshériter, « et quant il aura tout despendu, il luy en convindra retorner; « encores n'a-il conquis Boulongne, Amiens, ne Saint-Omer. « Quant retorné sera, vous pourrez légièrement vos pertes re- « couvrer. » Telz conseillers a creu le roy Philippe, non pas les seigneurs et barons de son pays; ains en a aucuns par souspechon de trahison fait villainement morir, et leurs hoirs déshérité; si en doibt estrede tous moins prisié et honnouré. Avecques ce, il a durement pressé son pays de maletotes et les esglises de disiesmes, et tousjours fait forgier mauvaise monnoye en plusieurs lieux, et celle fait refondre et reforgier aultre, pour plus faire monter; et puis, la faisait ravaler quant luy plaisoit, tant qu'en marchandise on ne se povoit congnoistre; ne oncques ses souldoiers ne furent bien payez, ains leur a convenu souvent despendre du leur, de deffaulte de payement, aussy souvent leurs chevaulx et armeures vendre en poursuivant les trésoriers. Si doibt estre tel prince qui ainsy se gouverne moins amé de ses gens et est grand pitié et dommage quant, par mauvaiz conseil, le royaume de France, qui tout le monde avoit surmonté de honnour, de sens, de clergie, de chevalerie, de marchandise et de toutes bontez, est ainsy triboulé et à tel meschief alé, par ses anemis et parluy-meismes, que celuy qui en doibt estre sire est pris, et prezque tous les seigneurs et chevaliers du pays sont mors et emprisonnez; bien croy que par miracle Dieu le soeuffre. Si m'en tairay atant, je n'en puis maiz, et retourneray à nostre matère, à parler du noble royEdowart... »

Après la bataille navale de l'Écluse, Jean le Bel avait dit :

« Ne oncques puis, le roy de France n'eut si grand povoir sur mer qu'il avoit par avant; ains en a esté le noble roy Edoward prince souverain. »

Là, il jugeait le résultat politique des événéments. Ici, dans ces portraits de rois, il juge les hommes. Des deux côtés, ce

n'est plus chronique, c'est histoire. Jean le Bel, condamnant l'adultère du roi d'Angleterre et souffrant de voir la France aux mains du roi faux-monnayeur, est supérieur à Froissart; il est son maître, mais ce n'est pas un Otto Veenius instruisant Rubens ; c'est Rubens créant Jordaens ou Van Dyck.

Une autre supériorité distingue l'école et mérite une attention particulière. Deux grandes théories se partagent et quelquefois se disputent l'histoire : l'une, fataliste, théologique, divine; l'autre rationnelle, laïque, humaine. La première fait remonter les événements à une cause surnaturelle ; proclame, dans les succès et les revers, des récompenses ou des châtiments célestes, des faveurs ou des bouderies d'en haut. L'homme s'agite et Dieu le mène! telle est la décourageante devise que cette école inscrit sur le vain fronton de l'histoire.

Tout en croyant à la Providence, tout en disant parfois : « Bien crois que, par miracle, Dieu le souffre ; » ce n'est pas ainsi que nos chroniqueurs naïfs comprennent la vie des peuples. Ces grands seigneurs, ces chevaliers, ces bourgeois, chanoines de cour plutôt que d'église, les Villehardouin, les Henri de Valenciennes, les Bauduin d'Avesnes, les Jean le Bel et les Froissart, sont du monde et peignent le monde. Ils se sentent maîtres de leurs actions, ils ont pris part aux événements, ils n'ont pas vu, ils ne cherchent pas d'autres ficelles aux faits de l'histoire que les passions des hommes. On dit qu'ils n'ont pas de philosophie; cela vaudrait mieux que d'en avoir une mauvaise; n'a-t-on pas dit aussi qu'ils n'avaient point de cœur. Ils ont un cœur et ils ont une philosophie : la philosophie pratique, de la vie telle qu'elle est, de l'homme tel qu'il se possède dans sa liberté et sa volonté. Ils croient en Dieu, mais ils affirment l'homme, en le faisant parler comme il agit. Philosophes sans le savoir peut-être, et, à coup sûr, sans le dire; mais hommes, c'est à dire, philosophes dans toute la réalité de la vie humaine.

Vous ne devineriez jamais la cause de la défaite de Crécy, d'après les Grandes Chroniques de Saint- Denis! Je pourrais vous le donner en cent, je vous le donne en mille. Ce texte est à citer; vous ne me croiriez pas sur parole :

« Pourquoi nous devons croire que Dieu a souffert cette

« chose par les désertes de nos péchés, jasoit (quoique) ce que « à nous n'appartiegne pas de en juger. Mais ce que nous « voions, nous tesmoignons; car l'orgueil estoit moult grant « en France et meismementès nobles et en aucuns autres ; c'est « assavoir : en orgueil de seigneurie et en convoitise de ri- « chesse et en deshonnêteté de vesteure et de divers habis qui « couroit communément par le royaume de France; car les uns « avoient robes si courtes qu'il ne leur venoient que aux mas- « ches, et, quand il se baissoient pour servir un seigneur, ils « monstroient leurs braies et ce qui estoit dedens, à ceux qui « estoient derrière eux ; et si estoient si estroites qu'il leur « falloitaide à eux vestir et au despoiller, et sembloitque l'en « les escorchoit quant l'en les despoilloit. Et les autres avoient « robes frouciées sur les reins comme femmes et si avoient « leurs chaperons destrenchiés menuement tout entour; et si « avoient une chauce d'un drap et l'autre, d'autre, et si venoient « leurs cornettes et leurs manches, près de terre et sembloient « mieux jugleurs que autres gens. Et pour ce, ce ne fut pas mer- « veille se Dieu voult corriger les excès des François par son « flael (fléau) le roy d'Angleterre.» [Grandes chroniques de Saint- Denis, t. V. pag. 462, édit. P. Paris.)

L'éditeur de la Grande chronique ne peut s'empêcher de remarquer que la punition de ces modes nouvelles eût été bien sévère. Ces bons pères, qui écrivaient l'histoire dans une cellule, auraient attribué Waterloo aux manches à la gigot, et le Deux Décembre aux crinolines !

Jean le Bel fait comprendre sans phrase la cause de la défaite des Français. Il a montré le roi écoutant les conseils de la peur, plutôt que la voix du devoir; il l'a montré ingrat envers ses sujets, indigne du dévoûment des bourgeois de Calais, qu'il n'a pas secourus et auxquels c'est à peine s'il sait gré de leur héroïsme : « Mesmement que le roi Philippe n'enfist onques « denrée davantage. » Il l'a montré lâche devant l'ennemi, laissant les Anglais, pendant plusieurs jours, sous ses yeux, refaire le pont de Poissy, sans les inquiéter, sans songer à leur couper la retraite, quoique tous les ponts fussent détruits, quoiqu'il ne fût qu'à sept lieues de là avec une armée, quoiqu'il vît les ennemis qui « lui faisoient voler la fumière et les flames- « ches par dessus la tête. » — « A brief parler, a-t-il conclu, il « n'eut oncques hardement ne courage de combattre. »

Une telle politique devait soulever de généreuses impatiences, de sourdes indignations au cœur de la chevalerie fran-

çaise; un moment arriva ou le roi ne put plus la contenir devant l'ennemi ; ce fut à Crécy. Les Anglais avaient pris position, préparé leur plan de bataille : prêts au combat. L'armée française marchait disséminée, sans ordre, sans plan; le jour tombait ; le roi, bien conseillé, voulait remettre la rencontre au lendemain, pour « ordonner la bataille. » Mais il avait montré trop peu de courage pour qu'on crût à sa prudence : « Nul des « seigneurs ne voulut retourner, se ceulx de devant ne retour- « noient premièrement, et ceulx qui esloient devant ne vou- « loient retourner. Car ce leur estoit honte.» Engagée trop tôt, la bataille fut perdue, et la France paya en un jour la présomption de sa chevalerie et les lâchetés de son roi.

L'école qui interprète ainsi les événements humains, est profane : elle ne pénètre pas les impénétrables desseins du ciel ; elle n'est pas digne d'apprécier les fléaux de Dieu, corrigeant la folie des culottes tellement étroites que, se déshabiller semblait s'écorcher, et « ceste deshonesteté » des vestes si courtes que, quand les pages se baissaient pour servir leur seigneur, « ils monstroient leurs braies et ce qui estoit dedens ! »

L'école mystique n'est pas toujours aussi niaise ; érigée en philosophie de l'histoire, elle n'en est que plus dangereuse, dangereuse surtout pour les peuples privilégiés qu'elle enivre de l'orgueil de représenter la Providence. Un écrivain français a très éloquemment dénoncé, stigmatisé cette doctrine :

« La méthode que nous avons appliquée à notre histoire, dit M. Edgar Quinet, est tout l'oppose de celle des historiens grecs et romains; ce n'est pas non plus celle de Machiavel ni des historiens anglais, c'est bien plutôt la méthode que les Pères de l'Église et les scolastiques ont appliquée à l'histoire du peuple hébreu.... Nous avons quitté Tiiucydide pour Grégoire de Tours....

« Il semble que nous portions la doctrine de l'infaillibilité dans chacun des détails du passé, tant ou était entraîné par l'idée que le peuple de France, étant le peuple de Dieu, n'avait pu se tromper de route un seul jour ! »

Et l'écrivain, bien inspiré, jette à pleines mains le raisonnement, le sentiment moral, l'éloquence virile et la saine ironie, sur ce fatalisme qui dégrade l'histoire des hommes et la civilisation d'un peuple.

La méthode des historiens grecs, latins, italiens, anglais et américains, est celle de Jean le Bel et de Froissart. Ces chroniqueurs avaient trop vécu de la vie qu'ils racontaient, pour lui chercher des ressorts invisibles; ils avaient vu de trop près les dynasties en lutte, pour en ériger aucune en ministre de la Providence : ils furent privés de cette grande philosophie qui va de Grégoire de Tours à Bossuet, et de Bossuet aux historiens du chauvinisme!

Le titre d'une grande entreprise historique du clergé résume ce fatalisme national : Gesta Dei per Francos, comme qui dirait : L'histoire de ce que Dieu a fait par le ministère des Francs. Gesta Dei per Francos! Quand Clovis massacre sa famille, c'est Dieu qui se fait parricide pour fonder la monarchie des Francs : Gesta Dei! Quand les Francs se livrent à toutes les horreurs de la croisade, c'est Dieu qui pratique le massacre, le parjure, l'anthropophagie, pour rendre aux chrétiens le tombeau du Christ : Gesta Dei! Quand la tyrannie des Capets se maintient par tous les forfaits, c'est encore Dieu qui fonde la monarchie française : Gesta Dei! Pourquoi dès lors éviter le crime, craindre les faiblesses, chercher le bien pour s'y dévouer, si tout ce que réprouve la conscience sert aux desseins d'un Dieu, menant l'homme; si les actes humains n'ont aucune force morale, si l'événement est Providence et le succès, Dieu : Gesta Dei !

Un académicien belge, biographe de Froissart, admire ce beau livre et son « titre plus admirable encore, » dit-il. Cette admiration n'est ni d'un historien, ni d'un citoyen; elle nie le plus beau caractère de l'école de Froissart. Ce même écrivain trouve le récit de l'attentat d'Édouard III, sur la comtesse de Salisbury, indigne de l'histoire. Dignes de l'histoire sans doute les modes punies de Dieu ! Pour moi, j'accorde une préférence profane aux Villehardouin, aux Jean le Bel, aux Froissart : hommesdu moyen âge, ils ne sesont pas laissé prendre à ce philosophisme du moyen âge; bons chrétiens, ils n'ont pas subi cette superstition catholique; écrivant en français, ils ont rendu justice et gloire à la France, sans la bercer du plus énervant des fatalismes. Avant d'être de leur époque, de leur culte, de leur langue, ils furent hommes; les grandes chroniques des moines, les seules peut-être qu'ils connussent, ne les empêchèrent pas de connaître la vie humaine; ils lurent Grégoire de Tours, et ils furent de l'école de Thucydide et de Tite-Live! Honneur à

eux et à l'esprit humain qu'ils représentent! Cinq siècles avant notre académicien catholique , ils ne trouvèrent pas ce titre assez admirable pour suivre la méthode des Gesta Dei! et, s'ils vivaient de nos jours, consultés sur cette théologie qui divinise les passions des rois et les crimes des vainqueurs, ils n'hésiteraient pas à voir, |dans cet admirable titre, un sacrilège, ce m1 est advis!

Ici donc, nous trouvons, dans la langue française, la première école laïque de l'histoire. Ce n'est pas encore l'analyse des événements, c'est déjà la peinture des hommes et le tableau de la vie réelle. Les détails des finances, du commerce, de l'impôt, cette prose de l'histoire, manquent, comme la recherche des droits des nations et des lois de la société ; c'est encore le récit héroïque et naïf des temps épiques. Mais, si ce n'est pas l'histoire philosophique, c'est déjà l'histoire morale; si ce n'est pas l'histoire politique, c'est l'histoire rationnelle. La légende est devenue chronique, les Gestes de Dieu ont repris leur droit d'annales humaines ; l'histoire, fille de la raison, est retrouvée. Jean le Bel n'est pas Philippe de Comines, mais la place qu'il tient dans le berceau de l'histoire est belle : il est le maître de Froissart.

Les destinées du maître et de l'élève furent bien différentes. Répandu dans de nombreux manuscrits, traduit en anglais, en flamand, en latin, réimprimé vingt fois, loué par Montaigne et par Fénelon, proclamé le plus grand écrivain de France de son temps, par des critiques comme M. Villemain, nommé par M. Buchon le Lafontaine des historiens, par le poète Gray, l'Hérodote moderne, et par Walter Scott, son maître, — Froissart a un monument à Chimai, où il mourut, une statue à Valenciennes, où il est né ; tandis que le nom du chanoine de Liège n'est resté connu que de quelques érudits et par quelques lignes de son élève. Il y a quelques années à peine, la chronique de Froissart jouissait d'une célébrité universelle; l'œuvre de son mattre semblait perdue ; de rares savants la regrettaient , avec d'autant plus de raison qu'ayant été écrite à une époque plus proche des événements et presque sous leur dictée, elle devait en reproduire avec plus de vérité le caractère. La découverte, faite en 1835, du manuscrit de Froissart, dit de Va-

LE M.MTRr* DE FH01SSART.

lenciennes, ne pouvait qu'accroître ces regrets par suite des nombreuses variantes qu'on y constatait. La lecture du Miroir des nobles de la Hesbaye, de Jacques d'Hemricourt, révéla bientôt quelques particularités de la vie de Jean le Bel, et M. Buchon les ajouta à son édition de Froissart. Une première fois, M. Paulin Pâris crut retrouver sa chronique, c'était une erreur ! Une seconde fois, M. Polain, l'archiviste liégeois, crut avoir la main heureuse : Jean d'outre-Meuse comme Froissart avait copié Jean le Bel. Mais le texte était-il exact? Était-il complet? On supposait que Jean le Bel avait continué sa chronique jusqu'après la bataille de Poitiers; cependant Froissart ne le citait plus et semblait marcher seul. La discussion s'engagea. La découverte du manuscrit d'Amiens la trancha en partie : Froissart y cite plus souvent son maître et il s'en réfère encore à lui pour la guerre de Bretagne. Enfin, une chronique d'un moine de Liège, du nom de Zanfliet, mort en 1462, apporta au débat de nouvelles suppositions : le moine s'en rapporte, sans le nommer, à un écrivain qui a entendu raconter par Jean de Beaumont la bataille de Crécy , et sa traduction contient des chapitres entiers qui manquent dans Froissart, notamment l'attentat sur la comtesse de Salisbury ; cet écrivain ne pouvait être que Jean le Bel. Ainsi, à chaque renseignement, à chaque lueur, les précieuses chroniques gagnaient de l'importance et les" regrets devenaient plus vifs.

Cependant, de savants bibliographes du siècle dernier annonçaient l'existence d'un manuscrit dont ils ne nommaient pas l'auteur, mais dont le titre désignait l'œuvre du chanoine de Saint-Lambert ; ils le disaient conservé dans la bibliothèque de Saint-Pierre à Châlons. Le biographe belge de Froissart le chercha, sans le trouver, à Chàlons-sur-Saône. Il était à Châlonssur-Marne. Un élève de l'école des Chartres, qui ne le cherchait pas, l'y découvrit: le hasard est toujours plus habile qne les académiciens. On crut d'abord à un nouveau manuscrit de Froissart; M. Paulin Pàris y reconnut l'œuvre de Jean le Bel, et M. Polain la publia pour l'académie de Belgique.

Cette découverte tranchait tout.

« Le manuscrit de Jean le Bel, écrit M. Paulin Pâris, en annonçant la découverte, est un des plus beaux fleurons de l'histoire littéraire de Liège; car il est maintenant prouvé que

Froissart a pris d'abord son meilleur style dans Jean le Bel et qu'il n*a fait ensuite que se conformer au même modèle. Encore remarque-t-on qu'il n'y a dans son livre de véritable ordre, de mesure et de proportion entre les différentes parties du récit, que dans le premier volume dont Jean le Bel a fait presque tous les frais. »

En effet, la publication de Jean le Bel est une des plus importantes qui ait été faite pour l'histoire littéraire de cette époque. Elle n'ôte rien à Froissart; elle place à côté de lui, avant lui , et peut-être au dessus lui, un grand écrivain créateur. « Jean « le Bel, dit avec raison son éditeur, est un grand prosateur « de plus dont la Belgique a le droit d'être fière et qu'elle peut « hardiment placer à côté des plus grands noms littéraires de « la France. »

Froissart comprenait qu'il écrivait pour la postérité; il Ta dit en prose et en vers :

« Car fait en avés mainte hystoire Dont il sera encor mémoire De vous en un temps à venir. »

(Le Dit du Florin.)

« Je savais bien que, encore au temps à venir et quand je serai mort, sera cette noble et louable histoire en grand cours et y prendront tous nobles hommes plaisance et exemple de bien faire. »

(Chroniques, liv. III.)

Maître Jean le Bel voulait aussi laisser à la postérité l'histoire de son temps; il le dit avec une bonhomie généreuse :

« Et, si je ne le puis parfaire, si le face un autre après moy, à cui Dieu en donnera la grâce. »

Le prodigue seigneur semble prévoir l'avenir : Froissart eut cette grâce d'auteur; l'œuvre de son maître, longtemps oubliée, lui a appartenu tout entière, avec une renommée universelle. Mais la science est fille de la justice; la chronique de Jean le Bel est tirée enfin de l'oubli, et le maître monte sur le piédestal à côté de son illustre élève. Le plus beau monument, plus

durable que le bronze et le marbre, qu'on puisse élever à un écrivain, c'est la publication de ses écrits , vrais titres de sa gloire. La chronique de Jean le Bel est publiée. Froissart a d'autres monuments encore ; Jean le Bel aura aussi une statue; on gravera sur le Socle : « Au maître de Froissart ! » et je propose qu'on y ajoute pour épigraphe ces mots du grand écrivain : « Hystoire est noble, ce m'est ad vis. »

PHILIPPE DE (MINES

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