‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 8 sur 61 · HISTOIRE DES LETTRES EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES LETTRES EN BELGIQUE

monlrera sur ses places publiques, à côté de Pierre de Koning, Simon Slevin; à côté de d'Arteveld, Vnn Mariant; à côté de nos tribuns wallons et flamands, nos auteurs flamands el wallons du Roman du Renard ; à côté de nos martyrs politiques, nos martyrs de la science et des lettres; a côté de d'Egraont, de Grélry. de Van liyck, Sicgcbert de Gembloux, Henri de Gand, Jean le Bel et Jansénius; à côté de Van Dyck, Cals; à côté de Rubens, Marnix de Sainte-Aldegonde!

Alors, la vieille chaîne espagnole sera entièrement rompue ; alors, les filels de l'annexion seront brisés pour toujours ; alors, notre renaissance sera complète, el l'on pourra dire, intellectuellement comme politiquement : les Belges ont une patrie.

Tel est, messieurs, l'aperçu général de renseignement que j'entreprends de donner ici. J'en ai indiqué les lignes principales, la signification et la portée. J'espère que vous y verrez un devoir à remplir en commun : moi, par des études consciencieuses ; vous, en me continuant votre attention bienveillante.

Je ne manquerai jamais de combattre des préjugés antinalionaux ; mais je me garderai toujours de flatter nos vices et nos préjugés, d'écouler un étroit esprit de clocher ou de m'abandonner à un engouement systématique! Je lâcherai de me placer dans la vérité générale.

Vivre de la vie universelle et cultiver ses traditions nationales, telle est la double nécessité de l'existence d'un peuple libre. Car, s'il néglige les lumières du dehors, il s'épuise dans l'adoration de soi-même, comme dans un cercle d'impuissance, el s'expose ii périr de l'explosion de >es préjugés, victime d'une présomption vaine. Mais, s'il néglige son existence propre, il cesse d'être lui-même, et no peut tarder à disparaître dans l'orbite d'une influence étrangère.

J'éviterai ces deux dangers. J'aurai des larmes pour nos malheurs, mais je ne manquerai pas de sévérité pour nos fautes; j'aurai des palmes pour nos véritables gloires et des sentences pour ceux qui ont oublié la justice. Pnissé-je parler avec l'indépendance du citoyen qui sait que la flatterie et le mensonge sont utiles à la tyrannie; mais que la liberté a besoin de conseillers, non de courtisans, et qu'elle se plaît aux mâles franchises de la vérité! Je n'oublierai jamais que la

APERÇl' GÉNÉRAL

Belgique libre fait partie de l'Europe; si je l'oubliais, que vos murmures me rappellent au devoir ! Je n'oublierai jamais, je l'espère, que Socrate n'était pas seulement d'Athènes, mais du inonde; que sans la justice et la liberté il n'y a point de véritable indépendance, et qu'on ne sert bien sa patrie qu'en bien aimant l'humanité !

APERÇU GÉNÉRAL

L'HISTOIRE DES ARTS

EN BELGIQUE

Messieurs,

Je n'aurai aucun préjugé à combattre aujourd'hui : on peut parler à l'aise, en Belgique, des beaux-arts.

Ut pictura poesis, dit Horace, la poésie est comme la peinture ; et cette comparaison est une des grandes lignes de son immortelle épilre sur l'art poétique. En effet, les beauxarts et les belles lettres sont d'une même famille; ils ont un domaine commun : le beau; une mère unique : la civilisation. Quand l'esprit humain lutte, il appelle h lui toutes ses facultés; quand il triomphe, il s'épanouit dans toutes ses splendeurs : l'architecture élève les monuments de la vie nouvelle; la peinture et la sculpture les décorent; la musique et la danse leur prêtent le mouvement et la voix, et déjà, et d'avance, les écrivains ont préparé, précipité, dirigé le mouvement; la plume, avant le pinceau, le burin et la truelle, en célèbre les annales; la poésie a jeté les cris d'éveil, de combat et de triomphe ; les belles lettres ont placé l'idéal comme la colonne de feu en tête de la nation en marche; elles vont chanter la conquête de la terre promise. Ainsi, une civilisation s'épanouit et s'harmonise dans les arls et dans les lettres,

APERfl' GÉNÉRAL.

comme les diverses facultés du cerveau, dans l'unité puissante de l'esprit humain.

Mon cadre serait incomplet, l'harmonie en serait rompue, il manquerait de grands traits de ressemblance à la physionomie nationale que j'ai a peindre, si, avant d entreprendre l'élude en détail de la manifestation de notre esprit dans les lettres, je n'en montrais la manifestation dans les arts.

Un autre motif m'y détermine. Les arts de la pensée, je n'hésite pas à l'affirmer, sont les premiers en valeur et en influence. 11 peut y avoir de grands peuples libres, sans peintres, sans musiciens, sans poètes de génie; l'Angleterre en a été longtemps la preuve, et elle n'a pas encore son Shakspeare, son Newton, son Adam Smith, son Macaulny, ni pour la peinture, ni pour la sculpture, ni pour la musique. Mais, sans la culture intellectuelle, sans l'armée des penseurs, des historiens, des publicistes et des poètes, il n'y a pas de civilisation possible. La littérature est ta sœur des beaux-arts, mais elle est leur sœur aînée.

Or, en Belgique, on ne croit qu'aux frères cadets ; on a des préférences et des privilèges pour les artistes, comme si la pensée avait vendu son droit d'aînesse. C'est donc aux beaux-arts a faire apprécier notre esprit littéraire. Homère fait comprendre Phidias, Dante explique Michel-Ange. Kn Belgique, au contraire, à la rescousse les Van Eyck, les Bubens, les Rysbrork et les Duquesnoy ! La gloire universelle de nos artistes peut et doit prêter son éclat au tableau de notre littérature.

Une légende raconte qu'en l'an 714, deux filles d'un seigneur de Dennin, Herlinde et Bhenilde, élevées dans un couvent de Valencienncs, allèrent fonder un monastère à Maesyck, et s'y livrèrent avec ardeur à l'art d'enluminer les manuscrits. Ces deux saintes filles, venues du Hainaut, préparent, dans le pays de Liège, le berceau des deux peintres qui doivent illustrer la Flandre : les Van Eyck. Plus tard, l'histoire de la littérature nous montrera Jean le Bel venant de Liège à Valenciennes pour être le maître de Froissarl ; l'histoire de la peinture nous montrera les peintres de Maastricht, de Tournai, de Valenciennes, précédant l'école de

HISTOIRE DES ARTS

Bruges, el la peinture flamande recrutant ses élèves dans tout le pays : à Binant, à Liège, à Bruxelles, à Ma fines, à Anvers, à Bruges. — Ainsi, la légende parait symboliser l'unité artistique des provinces helgiques, cl, lorsque je conserverai à la Peinture flamande son nom historique, vous comprendrez qu'il s'agit d'une des gloires du pays.

Des religieuses de Maesyck aux Van Eyck, il s'écoulera environ sept siècles; mais, dans la miniature comme dans les premiers essais de sculpture el de peinture, les archéologues rencontrent déjà le premier trait de l'art flamand : le sentiment du réel.

Dès les premiers siècles de l'Eglise, l'art avait été condamné, traqué, détruit : il avait trop illustré le polythéisme pour que la religion nouvelle ne vit pas un danger dans ses traditions glorieuses. Quand les peintres et les sculpteurs, d'abord excommuniés, se risquèrent à reprendre le ciseau ou le pinceau chrétiens, ce ne fut qu'avec des réserves ennemies de l'art. Le symbolisme domina; il fui défendu de représenter Dieu sous la ligure humaine, de peur qu'il ne ressemblai à Jupiter. La naïveté des premiers chrétiens des catacombes avait peint le Christ en Orphée et en Apollon; l'Eglise triomphante ne pouvait tolérer celte promiscuité. La beauté physique parut dangereuse ; on n'osa donner ni des muscles à la statuaire, ni des grâces au corps humain. Le nu, celte beaulc supérieure, fut proscrit. Le culte du laid sembla triomphant. La femme, type de grâce et de beauté, qui avait représenté toutes les splendeurs et toutes les fécondités de la vie : l'amour, la sagesse, la vaillance, l'agriculture elles arts ; Vénus, Minerve, Cérès, Flore, Pomone, les Muses, — la femme, — on alla jusque-là — fut souvent et longtemps réduite à représenter tous les péchés et tous les vices.

« Qu'est-ce qu'Homère et que Platon, s'écrie saint Grégoire de Naziance, auprès de ces moines héroïques, errants par le monde, sans os, sans chair et sans sang, pour ainsi dire, pour mieux ressembler à Dieu? »

Vous l'entendez, Messieurs ! Sans os, sans chair et sans sang, tel fut le type de l'homme sous le pinceau chrétien.

Quand fart byzantin, qui avait conservé quelques restes de traditions antiques, fut chassé de l'Orient par les Iconoclastes, et se réfugia en Italie où il créa l'école de Cimabué, on crut

\1»ER<T (ÏKMKRAL.

l'art fourvoyé : la peinture commençait à peine de naître el l'on criait a la décadence. Raphaël et le Pérugin, son maître, passeront pour des païens et des athées. « C'est à Cimabuë, dit encore de nos jours M. Rio, que commence la décadence de Y Art chrétien. »

La poésie moderne au berceau fut laïque, et Ton peut remarquer que, dans nos provinces surtout, les trouvères restent dans la réalité de la vie. Il en fut de même de la peinture et de la sculpture : on reconnaît nos miniatures à leur sentiment du vrai. A Cologne, l'école de peinture est mystique; en Belgique, sur les pierres tombales de Tournai, comme dans les souvenirs de l'école de Maeslricht, comme dans les anciennes fresques retrouvées de nos jours, tous les savants s'accordent à voir percer le caractère opposé: le réel .

Cependant les communes sont fondées; le chaos des invasions germaniques a senti tressaillir la vie; tout renaît, l'esprit humain se sent des ailes et s'envole du nid féodal ; saluons la naissance du génie moderne !

Au moment où la poésie renaissante offrait aux mœurs farouches de la féodalité un idéal dont le nom est resté glorieux : la chevalerie, — des corporations d'artistes donnaient à la société nouvelle un art nouveau : l'architecture ogivale.

De grandes lois président aux arts comme aux lettres ; on peut les résumer en quelques mots : — Par rapport à l'artiste : liberté, science, conscience ; par rapport à l'œuvre : harmonie de la matière et de l'esprit, de la vie individuelle et de la vie générale, du réel et de l'idéal.

Quel sublime élan de liberté artistique que la lente et sûre révolution de cet art nouveau, qui transforme si complètement tout ce qui existe, qui s'impose et se superpose aux édifices commencés d'après d'autres types, et qui crée tout un monde dans les cathédrales, les beffrois, les halles et les hôtels de ville! Il n'est rien qui ne semble facile à son audace! Faut-il ouvrir d'immenses nefs où puissent se presser les multitudes; faut-il élever d'audacieux transepts comme des cieux assez larges pour recueillir les aspirations et les chants de tout un peuple, faut-il tailler des façades, des rosaces, des colonnades à la fois fortes et légères; faut-il asseoir, sur des cryptes immenses, de vastes halles, de larges

IllSTOIHE DES A HT S

tours, puissantes comme des remparts, symboles de force et de durée, images du réel ; ou faire monter jusqu'au ciel des (lèches légères comme des peupliers , représentations de l'idéal ? L'art gothique se joue des difficultés avec une verve incomparable, avec une audace qui nous étonne encore.

Celle audace ne fut pas seulement artistique, elle fut politique et religieuse. Les hôtels de ville, les beffrois et les halles sont des monuments de liberté, et que de fois les maçons et les architectes ne durent-ils pas prendre les armes avec les bourgeois, combattre autour de leurs édifices en construction et défendre les idées qu'ils représentaient dans la pierre ! fit pour élever les cathédrales, ne fallut-il pas aussi rompre avec les combinaisons de la routine et renverser tout l'ancien symbolisme de l'Eglise? « L'esprit du monde s'oppose à l'esprit du Christ dans fart, » dit M. Didron.

L'historien Moiley considère l'architecture gothique religieuse comme une des premières manifestations du génie intellectuel de nos provinces et il y découvre aussi « celte tendance pratique qui est le signe distinclif de la race balave et flamande. »

Aussi, dès le douzième siècle, et surtout dans le treizième, les corporations sont laïques. Les maçons, architectes et peintres, sont francs-maçons. L'esprit moderne bâtit sa bible de pierre, et l'opposition, signalée par le savant M. Didron, va jusqu'à la satire. Voyez sur les bas-reliefs, sur les gargouilles, sur les stalles, ces renards en froc prêchant des dindons ou croquant des poulettes; ces moines aux oreilles d'ânes, ces porcs en habits sacerdotaux; voyez ces naïves sculptures qui prélent des obscénités aux moines! Le génie du moyen âge aime, comme Shakspeare, à mêler le sarcasme au drame et ic grotesque au sublime ; il s'impose aux maîtres de l'époque, rois ou prêtres, fondateurs de cathédrales. L'esprit qui anime le Roman du Renard et les fabliaux prend corps dans la pierre.

Les légendes font nettement ressortir cette opposition. S'il faut les en croire, les cathédrales romanes sont toutes bâties par des anges; mais c'est a l'enfer qu'on arrache les secrets nouveaux, et les cathédrales gothiques sont l'œuvre du diable. Croyons-en la légende, messieurs, car le diable ici, c'est la liberté de l'art.

C'est aussi la science î Quelle science du beau et de la cous-

Al'ERVl GÉNÉRAL.

truction, dans ces combinaisons si compliquées et si fortes, dans ces moyens, adroits et gracieux, solides et grandioses, de prolonger les nervures des colonnes comme des arêtes de l'immense voûte ogivale; de changer les contreforts en ornements, et de composer avec des arcs-boutants une harmonie architecturale!

Et quelle conscience aussi ! Quelle liante conscience des besoins moraux et des gloires matérielles de la civilisation ! Quel sentiment élevé : de la grandeur du commerce, dans les halles et les maisons hanséatiques ; de la puissance du droit, dans les beffrois et les hôtels de villes; de la foi religieuse et de l'amour universel, dans les cathédrales! Ou prélait alors à l'Evangile de sublimes interprétations de liberté et de charité ; c'est l'époque des rêves de fédération et de fraternité universelles; fart gothique élève des temples au génie d'une époque démocratique, dans toutes ses manifestations : au commerce cosmopolite, à la liberté communale et lédérative, à une religion d'amour et de paix.

Les cathédrales, monuments d'un art sublime, présentent aujourd'hui deux caractères qui forment avec ces grandeurs un triste contraste : presque toutes sont inachevées, plusieurs sont en ruines. A la plupart, il manque la flèche gigantesque ou la seconde tour dessinées dans le plan primitif; un grand nombre portent les marques de la hache révolutionnaire. L'explication de ces faits est facile à saisir : La foi qui bâtissait ces beaux monuments n'était pas celle des quêteurs dïndulgences ou des prédicateurs de l'Inquisition. Quand le peuple vit ses aspirations trahies, il laissa l'œuvre interrompue, et plus d'une fois de sanglantes provocations lui mirent en mains la torche et la hache contre des édifices où des prêtres d'oppression remplaçaient son Dieu d'amour. Inachevées ou ébréchées, nos cathédrales ont perdu aujourd'hui la séve de l'avenir; elles sont des œuvres du passé, elles ressemblent aux rêves de la démocratie chrétienne, étouffés sous l'étreinte des Philippe II el des Charles IX.

La foi n'a pas failli aux hôtels de ville. Nos hôtels de ville sont achevés ; ils ne portent d'autres cicatrices que celles de la défense nationale ou des luttes pour le droit. C'est l'étranger ou le despotisme qui les a marqués de stigmates glorieux : ils représentent la liberté victorieuse.

HISTOIHE DES AltTS.

Quelquefois l'hôtel de ville et le temple, le beffroi ou le Perron et l'église étaient en présence, comme à Liège : Le monument du peuple est conservé la cathédrale a disparu. C'est que la liberté n'a pas été trahie par le peuple, comme Dieu par l'Eglise. Nos hôtels de ville avec nos franchises communales ont survécu aux orages; ils restent debout comme l'arche maîtresse de nos institutions. Gloire donc à nos hôtels de ville, si beaux pour l'art, si glorieux pour l'histoire, si précieux ponr la civilisation! L'architecture gothique a pour berceau principal le nord de la France, l'ouest de l'Allemagne et la Belgique. L'architecture des hôtels de ville nous appartient surtout; ils illustrent, ils instruisent notre pays, ils sont comme l'incarnation de nos vieilles franchises. Quand un peuple a ainsi éternisé ses droits dans la pierre, il ne doit point déchoir. Ces édilices solides semblent la clef de voûte de son avenir; à voir ces flèches hardies, on dirait que l'amour de la liberté monte incessamment du cœur de la nation jusqu'au ciel libre, et que, si l'on voulait attenter a ce peuple, chaque pierre de ces monuments, chaque pierre de cette tour sublime qui s'élève au-dessus de nos têtes, se détacherait pour écraser les profanateurs.

Les édilices de la vie nouvelle s'élèvent; qui va les décorer? La peinture est 15, exercée depuis des siècles dans les manuscrits, sur les parois des temples, dans les riches demeures des bourgeois, citant des noms célèbres, ardente au travail, inspirée du sentiment du vrai et prèle à couvrir les cathédrales de compositions qui soient en harmonie avec leur grand style. L'école des Van Éyck va illustrer la Flandre.

Cet art s'épanouit aussi dans la liberté. 11 peint l'homme, même dans la divinité; il cherche la beauté de la femme, il s'inspire des splendeurs de la chair. Place au sentiment de la réalité pittoresque!

Les moines avaient d'abord cultivé l'art de l'enluminure. Kn Italie, l'école de Cimabué continue à Olrc mystique, Fra Angelico est un moine, humble, timide et triste, qui pleure en peignant le martyre de Jésus et Notre-Dame aux Sept douleurs, et qui refuse l'archevêché de Florence; Savonarolc prêche une croisade contre l'art profane.

La Flandre n'aura pas de Savonarole. Elèves de l'école

Al'EIK.-t UÉXÉItAL.

mystique de Cologne, les Van Eyck deviennent en Flandre les peintres du réel; nos artistes ne portent pas le froc, ils s'associent en corporations bourgeoises, ils mènent une vie active de voyageurs, de soldats, de révolutionnaires ou de grands seigneurs ; ils sont comédiens et poètes, comme Karl van Mander; on les anoblira comme Rubenset Sprenger; ils ne seront pas moines, ils seront ambassadeurs comme Rubcns.

Le sentiment de l'idéal ne manque pas à cette première école, mais il est naïf et primitif, comme sa couleur et son dessin, comme l'enfance de l'art. Pour placer leur sujet dans la vie générale, les peintres ne trouvent rien de mieux que de représenter l'univers, de diviser le tableau en nombreux compartiments, où chaque côté de l'idée puisse trouver une place : le symbole comme le fait, le surnaturel à côté de l'humain; ici les origines, là les résultais. Dans les vieux mystères, le théâtre était partagé en trois étages : le ciel, la terre et l'enfer; la peinture employait les mêmes procédés. Ces divisions d'un tableau, qui vont jusqu'à douze dans le rétablc des Van Eyck à Gand, s'harmonisaient avec l'architecture; et les cadres de ces rétables, comme le Triomphe de l 'Eglise, de J. Van Eyck à Madrid, sont de véritables chapelles gothiques. Ainsi le réel s'unit à l'idéal avec une naïveté grandiose..

Ces caractères appartiennent à l'époque. Trois traits seulement distinguent et honorent l'école flamande : le sentiment du réel, le coloris, le perfectionnement de la peinture à l'huile.

Par là, la peinture flamande marche en tête de l'art, et bientôt son influence s'étend partout avec sa gloire. Grâce à son éclat, grâce à la munificence de nos princes, grâce surtout à la richesse de nos bourgeois et au grand mouvement de notre commerce qui attire et héberge en Flandre toutes les nations, l'amour de la peinture se propage dans toute l'Europe ; les écoles du Rhin, de Westphalie, de Franconie, de Souabe et d'Alsace acceptent l'invasion de l'art des Van Eyck, des Memling et des Roger Vanderweyden. L'influence s'étend au delà des Alpes, au delà des Pyrénées; l'école vénitienne acceptera bientôt l'impulsion ; et le père de Raphaél va célébrer en vers la gloire de l'école flamande :

A Bruggia fu Ira gli altri lodalo

El gran Joannes, cl discipol Rugcro. '

' Jean Van Eyck et Roger Vanderweyden.

HISÏOlltK DES AIITS.

Les premières corporations de Saint-Luc datent du commencement du treizième siècle. Cent cinquaulc ans s étaient à peine écoulés que l'Europe entière admirait le génie de la Flandre.

Ne nous méprenons pas cependant et n'exagérons rien, messieurs. Nos peintres sont en tête de l'époque; ils ont perfectionné le procédé matériel, ils ont créé l'école du coloris, comme le reconnaît Vasari; pour la science comme pour la pratique, ils valent, ils surpassent tous les autres, et ils sont eux-mêmes. Mais Tari est encore dans l'enfance, et il faut quelque chose de plus pour constituer une de ces écoles qui imposent à l'histoire un grand nom. La peinture flamande exislcra; mais attendons! La peinture flamande, c'est l'école deUubens.

Nos artistes semblent avoir l'instinct de ce qui leur manque, car ils vont se jeter dans toutes les innovations et frapper à toutes les portes du progrès.

Premièrement, le réel est poussé plus loin. L'élude de la physionomie, de la main, de l'analomie, du nu, de la perspective, fait l'objet de préoccupations sérieuses : Quentin Melsys érige presque en système une tendance instinctive jusqu'alors. A Cologne et dans l'école monastique d'Italie, les vierges idéales avaient été a peine des femmes; quand la renaissance aura triomphé, Raphaël peindra la madone avec la beauté sereine et matérielle de la statuaire antique. En France, un tableau religieux, qu'on attribue à Jean Eouquet, représente la mère du Christ sous les traits d'Agnès Sorel allaitant l'enfant d'une façon presque indécente. En Flandre, la mère du Christ est la femme dans la beauté de l'innocence et de la modestie; ce n'est ni la maîtresse sensuelle, ni la Vénus antique, c'est la jeune mère.

Secondement, ce sentiment du réel divise les genres et partage la scène. Le portrait sort des tableaux religieux où l'on aimait à le placer ; il redevient un genre à part, humain et profane. Les spectacles de la nature se débarrassent des saints, des anges, du doigt de Dieu et de l'homme même : genre profane qu'illustreront bientôt les Ruysdael, les Bril, les Wynanls et tant d'autres.

Troisièmement, la vie universelle cesse de remplir la toile, i. :t

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l'épisode l'emporte. On cherche des moyens plus simples, plus artistiques d'exprimer l'idéal et, faute de les trouver, on sacrifie l'idéal.

Quatrièmement, les scènes populaires et grotesques vont prendre une importance réelle. On ne peignait que les saints, les rois ou les héros ; on peint le peuple dans sa vie privée, dans son échoppe, à la danse, au cabaret. Jérùme Bosh avait préparé Callot, Breughel annonce Teniers.

Enfin, l'Italie a grandi au soleil de la renaissance et elle nous surpasse; tous nos peintres se tournent vers cette splendide lumière. Van Orley et Otto Venius imitent Michel-Ange, Sprenger l'exagère; Michel Cocxie et Franz Floris aspirent au titre de Raphaël flamand et l'obtiennent. Calevvart va . jusqu'à se faire naturaliser Italien ; il aura pour élève l'Albane, le Dominiquin et le Guide. L'influence fut si grande que la peinture française se perdit dans l'engouement, et que l'on put croire la peinture flamande séduite, entraînée, subjuguée, perdue. Cependant, l'étude de la nature, le paysage, les scènes populaires gardent encore quelque chose du génie flamand ; l'école de Van Eyck a disparu, faisant place aux éléments modernes, et déjà le concile de Cambrai de I060, faible écho de Savonarole, a protesté contre l'invasion de fart profane; déjà Karl van Mander, peintre et poète, a prononcé ces paroles : « Le dessin est le corps de la peinture, mais la couleur en est l'àme. » Rubens est né. Italie! glorieuse Italie! les séductions menacent en vain notre originalité; Rubens va te ravir le feu céleste et créer la peinture flamande.

Mais Bubens pourra-l-il seulement habiter sa patrie? Son père est en exil; Pierre-Paul est né sur la terre étrangère; la Hollande est fermée à sa famille par une faute de son père; la domination espagnole chasse de la Belgique tout ce qui garde un caractère indépendant; le duc d'Albe règne dans le sang, et les peintres ne sont pas épargnés : Jean Van Ruyck a été brûlé vif en 1572; en vain il avait offert de racheter sa vie en peignant un jugement de Salomon; les enfers de Pluton ont rendu la belle Eurydice au poète Orphée, mais le bûcher de la Sainte-Inquisition ne lâche point sa proie à la voix des beaux-arts.

Le sanguinaire exécuteur des hautes œuvres de Philippe II

HISTOIRE DES ARTS

protège les peintres; protection terrible! Un élève de Franz Floris excellait dans la ressemblance ; il s'appelait Guillaume Key; le duc d'Albe lui commande son portrait, l'artiste accepte cet honneur ; il commence à étudier cette physionomie, où l'inflexibilité de la tyrannie semble moulée dans du bronze, et il s'effraye. Que sera-ce quand le duc parlera? Le duc, ne s'imaginant pas que le peintre sache l'espagnol, s'en- Iretient dans cette langue avec un membre du Conseil des troubles et lui annonce que l'ordre d'exécuter les comtes d'Egmont et de Horn est signé d'avance à Madrid. Le peintre a compris, le pinceau va lui tomber des mains, il se domine et s'enfuit, atteint d'une fièvre qui devient bientôt le délire; le jour même de l'exécution des deux martyrs, il meurt. Un rugissement du tigre avait tué le généreux artiste. La peinture ne mourra-t-elle pas aussi dans cette atmosphère de sang et sur les ruines du pays? Ne désespérons point! le duc d'Albe est tombé sous le poids de ses crimes. Philippe II ne peut conserver sa conquête qu'en y renonçant pour lui-même; le bourreau est obligé de rendre à sa victime un simulacre de vie nationale. La cession du pays aux archiducs Albert et Isabelle ne fut qu'une comédie; mais, quelles que fussent les causes secrètes qui la rendaient illusoire, cette cession parut une victoire pour les Belges, fut un aveu d'impuissance pour leurs maitres. La Belgique, ignorant la trahison cachée, put croire a des jours meilleurs ; ses penseurs et ses hommes d'Etat ne pouvaient pas encore la relever ; Rubens vient poser sur les cicatrices de la patrie le divin baume de la gloire!

Arrêtons-nous à ce Shakspeare de la peinture flamande.

Rubens a été préparé par tous les tâtonnements et tous les progrès de l'art du xvie siècle, mais il sera lui-même. Rubens s'appropriera toute la science des écoles italiennes, mais il eut pour maitres Otto Venius et Van Noort : il restera flamand.

Frans Floris avait la hardiesse sans l'âme, Breughel la vérité sans la grandeur, Melsys l'épisode sans l'idéal, Venius la science sans l'audace, Van Noort le coloris sans le sentiment héroïque. Rubens aura la fougue et la vérité, la science et le génie.

La peiulure italienue l'attire, de Rome à Floreuce, de Florence à Venise: il va de Raphaël et de Michel-Auge à Titien

APERCt GJÎiMÎUAL.

cl à Yérouèse; il prendra aux uns la science de la composition et du dessin, aux autres le clair-obscur; à celui-ci le sentiment de l'harmonie, à celui-là la fougue de la mise en scène; mais il garde de l'art flamand son puissant coloris et son sentiment du réel; il ne sera ni Raphaël, ni Michel-Ange, ni Titien, ni Ycronèse; il sera Rubens.

Jamais la liberté de l'art n'a été portée à ce comble de hardiesse cl de force ; jamais peintre n'a connu comme lui — que dis-je! connaître n'est rien — n'a possédé, n'a rendu siennes, n'a fécondé, n'a transfiguré toutes les ressources du génie ; jamais la splendeur des chairs et des couleurs n'a été jetée ainsi dans un rayon de soleil; jamais la fougue des passions, l'exubérance de la vie n'ont palpité dans les groupes ou sur les figures avec celle puissance; jamais la conscience de la dignité de l'art et le sentiment du genre héroïque n'ont vivifié à ce point la composition et l'exécution d'uu drame confié à la toile. Il n'est pas un sujet, si simple, si modeste qu'il fût, que cette largeur de composition, celle fougue d'exécution, cet éclat des couleurs, n'aient élevé au premier de tous les genres : chaque toile de Rubens est une page d'épopée.

Le vrai et le beau pittoresques, voilà, à ce qu'il semble, le caractère du génie de Rubens. Avant lui, on avait pris l'exact, le fini, Je réel, pour le vrai. En peinture, le vrai n'est ni l'exact, ni !e fini, ni le réel. L'art qui s'adresse aux yeux pour arriver à l'âme, ne doit pas peindre la vie comme elle est, mais comme on la voit. Or, il n'est pas une ligne, pas une couleur, pas un groupe, dans la nature ou dans la vie, qui soit perçu par les yeux d une manière exacte et indépendamment des choses environnantes. Les lignes se perdent dans le jeu des ombres et des lumières; les traits se fondent dans les contours el dans l'air ambiant; les couleurs varient selon le degré d'intensité des lumières et selon les reflets des couleurs voisines. Par le mouvement, tout change encore; le vrai n'est pas le repos ; l'œil saisit-il jamais une scène immobile, la vie changée eu statue, comme des modèles qui se roidissent au signal d'un photographe? Non. Le dessin exact n'est pas le vrai; le fini qui trace les briques d'un monument, les feuilles d'un arbre, les lignes d'un parquet, n'est pas le vrai. La couleur, telle qu'elle est quand l'objet est isolé, n'est pas la couleur veri-

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table. Le regard saisit dans une scène qui passe quelques points saillants ; le reste, vague, inaperçu, fugitif. On rapporte qu'un peintre grec, Protogène, avait placé une perdrix dans un de ses tableaux et l'avait si bien peinte qu'elle paraissait vivante et détournait l'attention du sujet principal ; malgré ce succès, le peintre effaça la perdrix de son tableau. La peinture cherche à faire illusion aux sens, à leur rendre ce qu'ils ont vu, de la façon dont ils ont cru le voir; à leur représenter des scènes qu'ils se figurent voir d'un coup d'œil : le vrai pour elle n'est pas la chose comme elle est, mais comme on la voit ; le vrai n'est pas la vie en arrêt, mais le mouvement.

Tel est le premier secret, la première loi de l'art de Kubens et ce qui donne à sou dessin une supériorité qu'on voudrait nier en vain. Raphaël dessine le vrai exact, la vie au repos ; ses tableaux ont le calme serein cl fixe de la statuaire; Michel- Ange dessine le mouvement avec le trait exact ; Rubens dessine la chose comme on la voit quand elle se meut, et pour cela il dessine avec la couleur, il fond le trait exact dans le modelé et le clair-obscur ; il ne dessine pas seulement, il fait mieux : il peint; il peint, non pour le compas, mais pour les yeux ; il peint le mouvement et la vie.

Mais le vrai n'est pas tout dans l'art; il ne suffit pas de produire l'illusion, il faut plaire, dans la grande acception du mot : il faut charmer les sens, élever l'âme. Le vrai n'est qu'une des conditions du beau.

Ici éclate encore la grandeur de Rubens. La supériorité de son coloris n'est pas contestée; la supériorité de sa mise en scène est incontestable.

Quel plus riche élément du beau pour la peinture que ces couleurs prodiguées par la nature avec tant d'éclat et tant de variété et résumées dans la gamme magique de l'arc-en-ciel ! Ressources trop souvent négligées par le peintre? De celte opulente palette, l'école française ne prend que les tons pâles, l'école espagnole, les tons sombres; l'école de Raphaël, les tons exacts, tranquilles, monotones, avec peu d'harmonie de couleurs et peu de clair-obscur; l'école hollandaise, les tons puissants avec un clair-obscur trop souvent artificiel et une harmonie sombre et forte ; l'école vénitienne, les tons harmonieux, mais d'une harmonie sobre et dans une gamme peu

APER( T GKNKRAL.

élevée. — Rubcus seul réunit l'éclat, la puissance, l'harmonie; Rubens seul emprunte a la nature toutes ses richesses : aussi brillant, aussi varié, aussi frais, aussi prime-saulicr, aussi vrai qu'elle, dans ses oppositions et dans ses fusions, et combinant ses effets, les faisant ressortir par le contraste, avec une facilité due à une science profonde et a un maniement incomparable du clair-obscur.

Raphaël semble trop souvent ignorer pourquoi il se sert d'une couleur plutôt que d'une autre; ses tableaux font l'effet de bas-reliefs sublimes, enluminés au hasard. Michel- Ange ignore les ressources du clair-obscur; il est obligé de diviser son Jugement dernier en espèces de compartiments encadrés dans les nuages d'un ciel bleu. On peut détacher d'un tableau de Michel-Ange, de Titien, de Véronèse, une figure entière, et la couleur en reste possible, en est exacte encore. La couleur de Rubens n'est vraie qu'à sa place, dans le degré de lumière où elle se trouve, au milieu des teintes environnantes, comme une note dans un accord ; ce n'est pas seulement l'exact, c'est un ensemble vivant ; ce n'est pas seulement une vérité, c'est une harmonie.

Le beau ne se borne pas non plus à la couleur. Rubens a aussi ses règles de composition; elles peuvent s'exprimer en deux termes : le vrai et l'héroïque, le mouvement et la grandeur, la vie et l'idéal.

L'esthétique établit une différence entre le beau, plus calme, plus serein, plus mélodieux, et le sublime, plein de fougue, de puissance et d'harmonie. Raphaël réunit l'exact et le beau ; Michel-Ange, sublime dans ses compositions, n'est qu'exact clans l'exécution ; Rubens unit le vrai pittoresque au sublime.

Regardez une grande œuvre du maître d'assez loin pour ne distinguer rien qu'un ensemble confus : déjà, vous apercevez l'harmonie, une incomparable harmonie de couleurs; déjà vous voyez la vie dans ce chaos qui s'agite : de grandes lignes et une gamme de couleurs, conformes à l'idée, représentent le mouvement général, et la première impression annonce le sujet. Approchez : les masses d'ombre et de lumière s'enchaînent dans ce mouvement, les groupes se dessinent ; il n'est pas un groupe, pas une ligure qui vive à part; tout concourt à l'effet d'ensemble; il n'est pas un détail qui ne soit à sa place ; les détails secondaires s'effacent, vaguement esquissés

HISTOIRE DES ARTS

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comme dans une scène qui pnsse; aucun 11'nltire les regards que dans la mesure de son importance; tous se rattachent à ia masse principale de lumière et ramènent les yeux au point culminant du drame. C'est une idée, une scène, un drame, comme on les saisit d'un coup d'œil ; c'est l'unité dans la vérité.

Regardez la composition : le sujet est toujours si bien choisi, si bien mis en scène en vue des effets pittoresques, qu'il semble fait exprès pour la peinture : c'est encore le vrai. Le sujet est toujours placé si haut dans les sommets de l'art, toujours rendu avec tant de majesté épique ou de fougue dramatique, qu'il semble descendu des sphères supérieures de l'idée : c'est le grand. Ce n'est plus l'univers des Van Eyck, c'est l'épisode de Alelsys ; mais l'épisode est tout un poème. La façon primitive de placer le sujet dans la vie générale est abandonnée; mais l'idéal ne manque point et, celle fois, les procédés artistiques de l'exprimer sont trouvés : tantôt, c'est la pompe de l'allégorie, comme dans la galerie des Médieis ; tantôt, c'est Tiiitervenlion célesle, comme dans le Martyre de saint Liêvin ; tantôt, la manière épique de mettre le sujet sur la toile suffît pour l'élever au faite de l'art, comme dans la Desvente de Croix : c'est l'héroïque, c'est l'idéal.

Il existe une collection de gravures italiennes, retouchées par Rubens; l'artiste y étudiait son art par -la comparaison avec les grands maîtres. Plusieurs tableaux de Rubens sont des imitations; ainsi, la Descente de Croix rappelle Daniel de Vollerre, et la Communion de saint François ressemble à la Communion de saint Jérôme du Pominiquin. Rubens, comme Molière, prend son bien où il le trouve. Mais, dans ces plagiats du génie, comme dans ces études sur les gravures des maîtres, Rubens -cherche toujours plus de vérité, plus de mouvement, plus de grandeur; où il voit l'exact, il met le vrai; où il voit le talent, il met du génie; où il trouve le beau, il crée le sublime.

Ainsi, grâce à cet homme extraordinaire, la peinture flamande s'appropria toutes les ressources artistiques d'une époque où fart était en pleine maturité, pour les compléter, les féconder, les harmoniser. Ainsi, la peinture flamande eut son dessin, sa couleur, sa composition, et elle acquit en tous ces points une supériorité incontestable, glorieuse, immortelle.

10 APEIUL GÉNÉRAL.

Honneur donc à Rubens ! Honneur à la pléiade de grands artistes qui formèrent et continuèrent son école, aux Van Dyck, aux Jordaens, aux Teniersî

L'école flamande, de Van Eyck à Rubens, fui largement féconde; tous les genres furent cultivés, depuis la peinture à l'huile jusqu'à la peinture sur verre, depuis la statuaire en marbre jusqu'à la sculpture en bois, depuis la ciselure sur or et sur argent jusqu'à de merveilleux ouvrages de fer et de cuivre, depuis la gravure jusqu'à la tapisserie. L'art était puissant, il vivifiait l'industrie. Gloire donc, à tous les titres, à l'école flamande! Ses grands artistes seraient plus nombreux encore si plusieurs d'entre eux n'avaient cherché dans le Nord une atmosphère plus libre et ajouté leur gloire à celle de l'école hollandaise ; et l'école de Rubens se serait perpétuée à travers les siècles si l'indépendance du pays n'avait pas élé illusoire.

Cependant, pour ma part, messieurs, l'école hollandaise, malgré Rembrandt, ne m'inspire aucune envie : Rubens est plus grand de dix coudées. Mais, quand je songe qu'au sortir d'une révolution si riche en hommes et en événements, tant de sujets héroïques se présentaient à l'esprit du peintre, quand je me souviens que Jordaens fit un de ses chefsd'œuvre : le Triomphe de Frédéric Henri, en peignant pour les héros de la république batave ce que Rubens peignait pour les Médicis, j'ai l'intime conviction que Rubens, sous un régime meilleur, n'eût pas négligé l'histoire contemporaine, comme l'école hollandise l'a fait trop souvent ; je me figure quelle grandeur il eût donnée à celle épopée de la liberté de conscience, et je ne puis m'empêcher de maudire un régime qui a dit à ce génie : Tu n'iras pas plus loin !

Rubens cependant fut bon citoyen ; il aima, il servit sa patrie. Cette brillante école d'artistes, qui illustrait le pays vaincu, adoucissait les mœurs du vainqueur, fraternisait avec nos frères suspects de la Hollande et eut une véritable influence civilisatrice. C'est alors qu'on vit deux peintres belges, Rallhasar Gcrbier pour l'Anglelerre, Rubens pour les archiducs, négocier la paix de l'Europe. Rubens croyait à la renaissance de son pays, il put l'illustrer. Il était permis à la Belgique de respirer un instant; Rubens en profita pour lui donner une gloire immortelle.

HISTOIRE DES ARTS

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Mais bientôt le charme fut rompu ; la Belgique, sacrifiée secrètement par les clauses de In Cession, fui publiquement sacrifiée par le traite de Munster. La domination espagnole autrichienne encourageait les arts en opprimant les lettres; on nous permettait de peindre, il nous était défendu de lire et de penser. Mais c'est ainsi qu'on lue les arts comme les lettres; le génie a besoin d'air, de lumière et d'espace. Un siècle de ce régime protecteur n'avait pas pesé sur le pays que l'école de Rubens n'existait plus; elle était tombée d'inanition.

Quelques rares peintres tiennent un pinceau dégénéré. Après une longue série d'artistes qui va des de Crayer et des Segers, aux Ommeganck et aux Van Orley, et qui continue glorieusement la puissance et la variété de l'école, Rubens est délaissé par des artistes qui ne savent plus être flamands. On voit même des artistes belges suivre les campagnes de Louis XIV pour peindre les victoires de l'envahisseur de leur pays! Des Belges! oh! non pas! messieurs ! car le hasard de la naissance ne suffît point; la loi prive de ce nom tout citoyen qui met son épéc au service de l'étranger; la gloire doit frapper du même ostracisme l'artiste ou l'écrivain qui met son talent au service de l'ennemi. Non! les peintres du bombardeur de Mons, de Namur et de Bruxelles, sont des étrangers pour nous; ils ont trahi leur école comme leur patrie; qu'ils illustrent le despotisme de Louis XIV; ils ne sont ni des citoyens belges, ni des peintres flamands.

Les arts renaîtront avec la patrie.

Je passe l'époque de transition où l'école de David domine, mais où les Heereyns, les Van Bree, les Lenz gardent une étincelle de l'art flamand. La Belgique artistique moderne ne date pas de loin ; cependant, elle a déjà une réputation universelle.

Tout d'abord, nos artistes maintiennent la renommée du pays. lisse sont mis au niveau de leur époque; ils marchent de pair avec tous les autres. Ils gardent la supériorité de la couleur et restent dans le vrai. Tandis que trop de peintres, en France et en Allemagne, négligent l'âme de la peinture : la couleur, et sortent du domaine de leur art pour chercher le beau philosophique, symbolique, idéaliste; tandis qu'une autre école se jette dans les débauches d'un faux réalisme, la

■42 APERÇl GÉNÉRAI..

plupnrt des peintres belges restent dans la dignité de l'art et sont fidèles au coloris et au pittoresque.

En second lieu, ils sont de leur pays; ils en peignent l'histoire et les mœurs. Grâce â la permission de ses despotes, la Belgique n'avait pas cessé de croire a ses peintres, mais deux siècles de compression lui avaient ôté toute foi dans ses écrivains. Ce préjugé anti-patriotique, tout en faveur de nos artistes, nos artistes en ont usé en patriotes. Nos librairies sont fermées a la pensée du pays; ils lui ont ouvert nos musées. On ne croit pas que notre plume puisse illustrer nos héros ; ils les illustrent avec le pinceau, le ciseau et le burin. Nos théâtres servent exclusivement â l'histoire et aux mœurs étrangères ; ils mettent notre histoire et nos mœurs en scène, sur la toile ou sur nos places publiques. Honneur à eux î Quand Van Bréc peint la Mort de d'Egmont; Van Bedalî, la Confédération des Nobles et la Dernière entrevue de d'Egmont et du Taciturne; quand Paelinck traite, avant Gallait, V Abdication de Charles V ; quand François Cautaerts et, après lui, Hamman peignent Vésale; quand Daems peint aussi d'Egmont; quand de Reyser peint la Bataille des éperons d'or; Mathieu, la Mort de Marie de Bourgogne; Wappers, un Épisode de 1830; Slingeneyer, Ambiorix, etc.; Decaisne, les Belges illustres; quand Kremer met en scène Lamarck jurant de venger d'Egmont, la Mort de Marnix, etc.; quand Brakelaer père et Van Severdonck peignent la Comtesse de Lalaing; Dillens, la Camisadc d'Anvers ; De Groux, le Prêche de Junius ; Wauters, Monligmj; Staellaerl, la Mort de TSerelaes; Leys, la Proclamation de l'Inquisition à Anvers, etc.; quand Gallait représente avec grandeur \\4bdieatian de Charles V et les Derniers Honneurs rendus aux comtes d'Egmont et de Nom ; quand Debiefve glorifie le Compromis; Pauwels, les Proscrits du duc d'Albe et la V euve de J. d'ArtevcUl ; quand J. Gérard peint l'histoire entière du pays sur des cartons destinés aux écoles; quand Madou, Dillens, Braeckelaer, de Block et vingt autres illustrent nos mœurs flamandes; Verboeckhoven, nos pâturages et nos troupeaux ; quand nos maîtres paysagistes peignent les Ardennes, la Campine, les bords de la Meuse ou les Flandres; quand s'élèvent sur nos places publiques les statues de Rubens, de Vésale, de Thierry Marlens, de Simon Stévin, de Roland de

HISTOIRE DES ARTS

Lattre, de Crétry, de d'Artevelcl ; savez-vous ce que iunl nos artistes? Ils font de la littérature nationale! ils ont compris que l'art doit être national autant qu'humain ; ils n'ont pas voulu parler une langue morte ni une langue étrangère; ils parlent la langue de l'histoire, de la liberté et de la patrie.

Ces deux points suffisent a la gloire extérieure et à la civilisation intérieure; mais cela ne suffît pas pour être a la hauteur de la peinture flamande. Ce que j'ai dit de la peinture en Belgique avant Rubens peut s'appliquer à l'école belge moderne.

Pour être digne de Rubens. il faut le comprendre et ne pas laisser se disperser, s emielter ses grands principes à tous les vents de l'individualisme, ce faux semblant d'originalité, ou à tous les caprices du mercantilisme, cette profanation de la noble profession des arts. Pour être digne de Rubens, il ne faut pas, eût-on du génie, descendre a Memling, à Albert Durer, à Holbein, a Murillo, même à Raphaël! Il faut rester flamand comme lui. Il ne mut pas faire de l'archéologie ou de l'idéalisme, de la mignardise ou du réalisme, mais de la peinture ; car Rubens avant tout était peintre. Il ne faut pas se borner à la pratique du procédé, au perfectionnement de la brosse, au matériel de l'art; car Rubens était artiste par la puissance de la pensée autant que par la magie de la couleur. Pour être digne de Rubens, il faut s'approprier tout son art, pour le faire progresser, comme il a fécondé l'art de ses devanciers. Pour être digne de Rubens, il faut aborder les idées modernes avec celte hauteur de conception, ce sentiment de l'héroïque dans Fart, qu'il a prêtés aux sujets de son temps.

Pour être digne de Rubens, il faut le comprendre et le surpasser, procéder de lui et être soi-même. Rubens, à notre époque, libre d'aborder les grandeurs de l'histoire et de la philosophie modernes, maitre de la science du passé et du présent, serait encore plus grand, plus patriotique, plus héroïque ; Rubens voudrait résumer en lui toutes les aspirations d'une époque de rénovation et de progrès ; Rubens voudrait porter au front et jeter sur la toile toutes les fiertés de la démocratie.

Un homme représente ces tendances dans notre pays : c'est Wiertz. Lorsqu'il y a vingt-cinq ans, un poète fit monter ou

AI'KKÇU GÉNÉRAL.

descendre Ilubens sur la tour de la cathédrale d'Anvers, pour y chercher son école, c'est lui, s'il faut en croire ce poète, que Rubens reconnut pour son successeur. Mais ce porte était flamand, plus que flamand, flamingant', il fait dire à Rubons : « C'est dommage que Wiertz soit un wallon! »

Avec de pareilles traditions, avec le droit à d'aussi hautes visées, avec un si grand avenir devant soi, l'école belge ne peut pas déchoir. Non, l'école belge vivra ; car elle a déjà la gloire, et elle sera bien forcée d'acquérir toute la science. L'école belge vivra, car elle a déjà, comme au temps des Van Eyck, son procédé nouveau pour la peinture monumentale.

L'école belge vivra, car elle a une pairie et elle comprendra chaque jour davantage que le pinceau ne peut pas être en Belgique et la pensée ailleurs, cl que faire de la peinture flamande d'après des romans étrangers, avec de la couleur étrangère, serait enfanter une chimère sans avenir. Oui, l'école belge vivra, car la Belgique a une école littéraire qui relève son histoire, étudie ses traditions, célèbre ses gloires, et nos peintres eux-mêmes prennent part à celle renaissance. Jean de Stavelot, Lucas de lierre, Otto Venius, Karl Van Mander ont tenu la plume et le pinceau. Lorsquen 1840, la ville d'Anvers mit au concours l'éloge de Rubens, qui remporta le prix ? Un peintre belge (['Eloge de Rubens, par A. Wierlz). Lorsqu'en 1863, l'Académie eut à couronner un mémoire sur les caractères dislinclifs de l'école flamande, qui rédigea ce beau livre qui fera époque dans l'histoire de l'art flamand? Un peintre encore. (Ecole flamande de peinture; caractères constitutifs de son originalité, par A. Wierlz).

Bien des révolutions, bien des réactions ont passé sur notre pays, détruisant . ou dispersant nos richesses artistiques : nos maîtres qui rasaient nos villes insurgées, les étrangers qui les bombardaient et les pillaient, les Iconoclastes qui saccageaient les temples, les Montagnards qui les dévastèrent et les pillèrent, et plus encore peut-être, l'incurie, la pruderie ou la vénalité des fabriques d'église, ont continué, de siècle en siècle, l'œuvre du vandalisme. Qui sait, Messieurs , qui sait quelles révolutions passeront encore sur l'Europe et quelles épreuves menacent notre libre patrie!

II1STU1KE DES A UT S. i o

Alors, que la Belgique défende ses monuments et ses chefsd'œuvre î Ces lemples, œuvre d'un art sublime et peu clérical» ces tableaux d'histoire religieuse, chefs-d'œuvre d'un art profane, sont au-dessus de l'esprit étroit d'une Eglise despotique. Uio représente une caste de ténèbres et de mort, ils représentent l'histoire, le progrès, le beau! Ces larges nefs semblent avoir été bâties pour réunir toutes les consciences daus un saint revival; ces épopées ont été inspirées par !c génie même de l'humanité. Ne laissons pas s'éteindre le feu sublime de l'art! Achevons plutôt, achevons ces cathédrales pour les rendre à leur primitif esprit, pour en faire des temples de la fraternité et de la justice! Alors, il s'y trouvera place pour tous les génies ! Et déjà nous avons des toiles et des marbres dignes de représenter dans ce panthéon national, a côté des chefs-d'œuvre du passé qu'il ne faut pas détruire, les grandeurs de notre histoire et les idées de l'avenir; et déjà, — sans oublier Lcys ni Fraikiu, ni les tableaux de genre, ni les paysages ; — déjà nous pourrions y mettre, à côté de la Descente de croix , le Triomphe du Christ; à côté des tombeaux d'éveques et de la Madeleine, de Duquesnoy, l7/«rmonie des pussions humaines , de Simonis ; auprès du Martyre de saint Lièvin, les Derniers Honneurs rendus aux comtes d'Eymont et de llorn, par Gallait; auprès du Jugement. Dernier, par Ilubcns, le Dernier Canon et la Chute des . tnges, par Wierlz.

APERÇU GÉNÉRAL

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EN BELGIQUE

Messieurs,

Il y a quelques années, j'assistais, dans un salon d'une de nos sociétés particulières, à une conférence qu'y donnait un représentant du peuple français, jeté en Belgique par ce qu'on appelle en style parlementaire les événements politiques. L'honorable proscrit s'occupait de J. d'Arleveld. Après avoir fait revivre celle glorieuse époque, M. Madier-Monljau, dans une éloquente péroraison, compara nos communes du moyenâge aux républiques de la Grèce : Athènes et Sparte. La grandeur classique, l'universelle renommée de la patrie d'Homère et de Phidias, d'Aristide et de Démosthènes, semblaient resplendir dans cette improvisation brillante, et fora leur en faisait rejaillir tout l'éclat sur notre pays, sur la patrie de Rubens et des six cents Franchimontois, de d'Arleveld et du Taciturne. Une émotion vive courut dans l'auditoire, et, eu ce moment encore, je ne puis me souvenir de ce discours sans la retrouver iout entière! Ah ! messieurs, de telles paroles sont de celles qui nous allachent plus fortement à la patrie. Merci au généreux proscrit, défenseur de la liberté.

Le tableau de la civilisation qui nous a valu plus d une fois

iN AI'LIK.T GÉ.NÉltAL.

ce rapprochement glorieux, l 'étude des traditions qui peuvent 110ns rendre celle gloire, ici sera le sujet de cet entretien.

J'aurais besoin des ailes qu'Homère attache aux pieds des dieux pour leur faire traverser le ciel en trois pas, si je voulais parcourir en une heure tous les siècles de notre histoire; et je n'ai pas même les bottes de sept lieues du petit héros des Contes de Perrault. Je ne m arrêterai donc, ni aux mœurs des Germains, ni aux guerres de César, ni aux invasions germaniques, ni à l'introduclion du christianisme, ni au démembrement de l'Empire de Charlemagne. Je prendrai la vie moderne au moment où elle sort des ténèbres du Bas-Empire et du chaos des invasions.

Tacite nous dirait l'indépendance individuelle des Germains, les assemblées de ce peuple dans les champs de mars et de mai, l égalité des hommes libres qui n'avaient point de maîtres, mais des chefs électifs, prhni in ter pares, enfin les premiers essais de sodalité fraternelle.

César nous ferait l'éloge des Belges, non-seulement pour leur courage, quorum fortissimi sunt Belgœ, mais pour leur violent amour de l'indépendance, servi par un héroïsme farouche qui illustre les Boduognal et les Ambiorix.

Nous verrions les barbares reculer plus d'une d'une fois devant l'altitude ou la résistance des Belges, comme les Cimbres qui ébranlèrent Marius, comme les Normands de Rollon; ou établir dans nos provinces le berceau de leur dynastie, comme les Franks de Clovis.

Nous assisterions à l'introduction et aux progrès du christianisme en Belgique, par la force des armes ou des décrets et par l'invasion des propriétés.

Mais nous constaterions que ni les rois, ni les évéques, ni les capilulaires, ni les conciles, ne purent, malgré leurs efforts, éteindre les étincelles d'indépendance qui couvaient déjà dans les gildes.

Ces longs siècles semblent n'avoir qu'un rêve : agrandir ou reconstituer l'Empire romain. Véritable Protéc de l'autorité, l'Empire prend toutes les formes, adopte tous les maîtres, se soumet à toutes les politiques, pour subsister. Mais ni les Césars, païens ou chrétiens, ni les empires d'Occident

ou d'Orient, ni les royaumes Goths, Lombards ou Vandales, ni les Césars Franks, rien n'y réussit. Une société nouvelle devait naître de ces éléments en lutte; aucune puissance ne pouvait refaire l'Empire.

C'est du démembrement des États de Charlemagne que datent les premiers essais de société moderne. C'est alors que je commencerai à étudier notre histoire.

Les communes sont le berceau de la société moderne.

S'il est une idée, s'il est un principe, qui ressorte de nos annales et qu'elles puissent apporter à la philosophie de l'histoire, c'est la civilisation communale. Les Belges sont les premiers à fonder la Commune, les derniers a la défendre. Encore aujourd'hui, sans avoir atteint l'idéal, nos lois conservent de glorieux, d'utiles vestiges de ces institutions, puissants germes d'avenir.

Les conciles, celui de Leptines, par exemple, et les Capitulâmes, en proscrivant les gildes, avaient mis de bonne heure en présence les deux principes : l'autorité politique et religieuse, et la liberté naissante. Les gildes, en effet, sont les premiers vagissements de la commune ; c'étaient des associations fraternelles pour tous les intérêts de la vie : pour la défense individuelle, pour la protection du travail et du commerce, pour la rançon des prisonniers, pour les secours mutuels en cas de maladie, d'incendie ou de naufrage, pour la caution ou le serment devant les juges. Des marchands, des manants, des serfs, se donnaient la main pour la liberté : Dantes dextras pro libertate, dit l'auteur anonyme de la vie de Saint-Bertin.

Une de ces gildes de marchands s'établit au pied d'un monastère comme à Saint-Omer, ou d'un château' comme à Bruges autour du château de Bauduin Bras de fer ; elle fait pacle avec le seigneur ou l'abbé, pour conjurer le pillage et l'arbitraire des barons féodaux, et c'est ainsi que nait, dans une ombre modeste, une de ces communes qui tiendront tête aux plus grands monarques.

Je ne puis raconter, ni les luttes des bourgeois contre les seigneurs et les évêques, pour l'établissement des communes, ni les incessantes rivalités des villes et des provinces entre elles, ni les luttes des bourgeois contre les manants, i. 4

APEBÇU GÉNÉRAL.

des villes contre les campagnes. Chaque comté a ses annales particulières; dans chaque comté, chaque ville a son histoire à part ; dans chaque ville, il est des classes et des corporations qui mériteraient une élude spéciale. L'histoire de celle époque ne peut être défrichée que par la lente sape de la monographie. A la voir en détail, c'est une confusion d'éléments opposés, d'intérêts variables comme les dynasties, de passions politiques changeantes comme les hommes. Mais, quand on se place à un point d'observation qui permet une vue d'ensemble, on aperçoit bientôt des tendances générales, On sent dans ce désordre palpiter des sentiments unanimes, on voir sortir, de celte mêlée confuse, des résultats identiques : un mêmecceurbat dans ce chaos, c'est la civilisation communale.

Les caractères généraux nous intéressent surtout; je m'y arrêterai longtemps.

Les communes se gouvernent elles-mêmes, voilà le principe. C'est un monde libre en miniature, c'est le microcosme du gouvernement du pays par le pays, c'est le germe vivace et comme l'œuf de la souveraineté nationale.

Comment se gouvernent les communes?

Premièrement, les communes se gouvernent elles-mêmes par les droits civiques :

Par le droit à l'élection de leurs magistrats. Et les petits Etats, comme on disait à Liège, les petits métiers, comme on disait en Flandre, prennent part au vote.

Par le droit à la justice. « Que les contestations des bourgeois entre eux et même avec les clercs soient portées devant les échevins, » dit une vieille charte du xn siècle. Les bourgeois doivent être jugés chez eux, par leurs juges naturels et par sentence. Nul ne peut être cité en justice hors de son pays, pas même en cour de Rome.

Par le droit à la paix. Droit de fortifier la ville, même les maisons. Dans un temps de violences et de luîtes féodales sans fin, la commune était un territoire neutre et respecté, autorisé à repousser la force par la force. C'est une sorte de neutralité, pour la paix et la liberté.

Par l'organisation de leurs milices. Trois principes président à 1'inslilulion de la force armée, durant presque tous les siècles de notre hibtoire :

Point d'armée étrangère dans nos provinces.

HISTOinU DE LA CIVILISATION.

l'oint ou peu de service des bourgeois à l'étranger, pour leurs souverains.

La milice communale protège Tordre à l'intérieur, défend la patrie aux frontières.

Ces premiers points constituent la liberté individuelle cl politique.

Secondement, les communes se gouvernent elles-mêmes, dans leurs rapports avec le souverain, par le droit de représentai ion nationale :

Nulle innovation dans les lois, sans le consentement de • ceux qui doivent y obéir.

Nul impôt, sans le vote de ceux qui doivent verser leur or.

Nulle guerre, sans l'adhésion de ceux qui doivent y verser leur sang.

Point de monnaie même, sans l'avis de ceux dont eile représente la fortune.

Comme engagement préalable et sanction suprême de ces droits, le serment était exigé du souverain, avant que les Klats s'engageassent envers lui, et le refus d'obéissance et d'impôt était stipulé contre le prince parjure.

« Les Etats participent du pouvoir souverain, » disent les jurisconsultes. C'est le mot de la Constitution belge : Tous les pouvoirs émanent de la nation.

Et, pour que celte représentation ne fût pas faussée par ce que nous appelons aujourd'hui la corruption électorale, je trouve en 1403, à Liège, une loi qui condamne à la perle de ses droits politiques pendant dix ans, quiconque sera convaincu d'avoir obtenu ou recherché des suffrages par des dons, des offres ou des promesses.

Troisièmement, les communes se gouvernent elles-mêmes, dans leurs rapports avec les supérieurs ecclésiastiques, par une grande indépendance civile :

De bonne heure, les bourgeois reprennent au clergé la justice et partagent avec lui le monopole des écoles et de la bienfaisance.

Dans la Flandre du xe siècle, l'homme d'église était considéré comme serf; a sa mort ses biens appartenaient au prince.

Une charte de Thierry d'Alsace taxe les prêtres à la moitié de l'homme libre, et leur refuse la parole en justice :

APERVl GÉNÉRAL.

« Celui qui fora une blessure à un ciloycu, payera six livres au blessé, s'il est homme libre, el trois livres seulement, s'il est homme d'église.

« Si un clerc jette un homme libre dans la bouc, il lui payera six livres ; si un homme libre y jette un clerc, il ne lui payera que trois livres.

« Si un homme d'église veut arguer en justice contre un homme libre, qu'il fasse parler pour lui un homme libre. »

(Kervyn, II, 9.)

En Flandre, en Gueldrc et dans les Etats de Fauqucmont, le clergé ne formait pas un ordre dans l'Etat; à Liège et en Brabant, l'unanimité des trois ordres était souvent requise, de sorte que la puissance du clergé était conjurée, même quand il pactisait avec la noblesse. En Hainaut, les Etals étaient constitués de façon à prévenir toute prépondérance contraire au tiers-Etat.

Jamais la domination du prêtre ne fut acceptée par celle race de fiers bourgeois. Nos pères étaient chrétiens, étaient catholiques; mais ils étaient libres avant tout; ils respectaient l'Eglise, ils entendaient être respectés par elle.

Les bulles ne pouvaient être publiées en Belgique sans l'autorisation du souverain, et il n'est pas de siècle, depuis le xc, où la main-morte n'ait été réprimée dans ses excès, réglée dans son usage. Les personnes civiles de l'étranger ne pouvaient rien posséder dans nos provinces, les corporations du pays ne pouvaient ni exister, ni rien acquérir, sans l'autorisation du souverain. Les acquisitions par testament étaient surtout l'objet de restrictions sévères; Charles-Quint alla jusqu'à la défense absolue; Marie-Thérèse ne les permit qu'à des conditions qui changeaient les testaments en véritables donations publiques entre-vifs.

La civilisation est laïque; la société ne relève que d'ellemême! A la religion, les consciences libres, soucieuses de l'autre vie! À ce monde, les affaires du monde, le règlement des intérêts politiques et sociaux! Gloire à nos communes, elles comprirent, elles maintinrent victorieusement ce grand principe social : l'indépendance, la souveraineté exclusive du pouvoir civil !

Quatrièmement, les communes se gouvernent elles-mêmes par des institutions de fraternité :

IIISTOIHK DE LA CIVILISATION. o3

Les gildes s'étaient formées à la fois pour la défense ou la conquête du droit et pour les secours mutuels et la solidarité du travail. Leur caractère politique fit la force des communes ; leur caractère social fut lame des corporations.

J'aurais bien des réserves à taire sur les privilèges de ces démocraties, plus bourgeoises que populaires, sur ces corporations, plus imbues de l'esprit de monopole que du sentiment de la liberté. Mais, après avoir fait la part du temps, on doit reconnaître que les corporations étaient animées d'un véritable esprit de fraternité.

Chacune mettait des conditions sévères à l'entrée et à la maîtrise; toutes s'organisaient en vue du privilège. Ce n'était pas la liberté du travail. Mais chaque membre avait des droits électoraux, chaque métier avait sa caisse de secours, et les corporations étaient, pour ainsi dire, fédérées : Dans le malheur, le métier recourait à la tribu, et la tribu à la commune, qui avait ses invalides du travail ; ce n'était pas la liberté, celait déjà la solidarité.

Honneur donc aussi à ces institutions fraternelles; elles suffisaient sans doute aux besoins de l'époque; car je vois qu'au xive siècle, elles avaient résolu un problème qui menace encore la société moderne ; elles avaient conjuré la misère, et avec la misère, son compagnon hideux, le crime!

Cinquièmement, les communes se gouvernent, en se fédérant.

La vie individuelle, la force intérieure ne suffit pas; il faut se relier à la vie générale, compléter sa puissance par des alliances, créer la patrie. Les communes se solidarisent entre elles. Le principe de leur union est l'indépendance réciproque, le lien politique est la fédération.

A l'époque où nos communes entrent de plain pied dans l'histoire et peuvent mettre leur épée dans la balance de l'Europe, le pays qu'elles doivent féconder et défendre, situé entre l'Allemagne, la France et l'Angleterre, semble déjà comme le point d'intersection entre la race saxonne et la race gauloise, entre la civilisation latine et la civilisation germanique. La race n'y est pas une, et l'on y trouve deux types diiférents, deux langues distinctes.

Cette situation, qui n'est pas sans difficultés, ni sans dangers, présente de grands avantages. L'histoire commence à la lutte

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des races, une lutte de destruelion,et, dans ce siècle, des hommes de la race blanche combaltenl encore pour le droit d'opprimer la race noire. Ce prétendu droit, messieurs, c'est la barbarie. La civilisation commence par l'union de quelques familles, se continue par l'union des villes et des provinces, sera couronnée par la fraternité des peuples. Quand un peuple est habitué de bonne heure aux frottements de deux races et de deux langues, il doit comprendre plus vile le respect d'autrui, il peut participer plus facilement aux aptitudes des races diverses, il se forme à l'échange des idées, a la fusion des intérêts; forcé de s'unir pour la sécurité commune, ce mélange dissipe les préjugés, favorise les lumières, prépare le cosmopolitisme. Des esprits étroits, qui prennent l'unité pour l'union, ont pu regretter que nous n'ayons pas celle uniformité de races et de langues, que je vois si favorable à la tyrannie; nous, messieurs, qui voulons être libres, et qui ne devons reculer devant aucun des devoirs de la liberté, félicitons-nous plutôt des difficultés d'une situation qui nous a enseigné de bonne heure la tolérance et la fraternité.

Malgré des discordes partielles, malgré bien des antagonismes d'intérêts ou de dynasties, ces deux races ne cesseront pas, pendant des siècles, de marcher de concert contre le despotisme.

Dès le xic siècle, on voit s'unir les comtes de Flandre, de Hainaut, de Namur et de Louvain. Du xnc au xivc, les chartes d'alliance de nos villes et de nos provinces sont nombreuses.

Lorsqu'au xuie siècle, Malines se soulève contre Henri de Gncldre, Liège répond à l'appel des armes et Gand conclut une alliance avec Bruxelles, Louvain, Lierre, Tirlemont et les insurgés de Malines.

Quand le sclrildl ende vriendt retentit a Bruges, le pays wallon répond au cri de guerre flamand; six cents hommes du marquisat de Namur, de nombreux chevaliers du Hainaut, du Brabant, du Limbourg et de la Zélande, se rangent sous les drapeaux qui vont triompher à Cou rirai.

Quand la Flandre est excommuniée en 1537, J. d'Arleveld en appelle au clergé de Liège : « Ah! pourquoi Liège est-il si loin! » s'écriera Philippe d'Arleveld.

Ces alliances s'étendent, pour le commerce, au delà de la patrie. La Hanse de Londres, créée par des Brugeois,

embrasse bientôt Ypres, Damme, Lille, Furne, Poperinghe, Saint-Omer, Arras, Chàlons, Douai, Cambrai, Valenciennes, Péronne, fteauvais, Abbeville, Amiens, Rheims, etc.; elle se relie aux ligues hanséaliques d'Allemagne, et nos grandes villes voient s'élever un palais pour chaque notion qui y a ses entrepôts.

L'apogée de cette civilisation est l'époque de J. d'Arleveld.

D'Arteveld, après avoir rendu aux communes des Flandres la liberté et le travail, les unit en faisceau par l'institution des trois membres de Flandre.

D'Arteveld unit ensuite le pays entier, Iîainaut, Brabant, Flandre et Hollande, par des traités de fédération.

D'Arteveld veut enfin étendre son œuvre a une fédération européenne des communes.

Le traité du 5 décembre 1339 consacrait de grands principes :

L'alliance offensive et défensive des communes belgiques. L'engagement de n'entreprendre de guerre que de l'avis général.

La liberté du commerce et des porls.

La création d'une monnaie commune.

La souveraineté individuelle de chaque province et l'institution d'un conseil fédéral pour juger les dilférends. Enfin, l'institution des États généraux :

« Comme il est de l'intérêt desdils pays de ne point cesser de 's'occuper attentivement de tous les événements qui pourraient se pré*euler à l'avenir, nous avons résolu que désormais les princes et les députés des bonnes villes se réuniront en parlement trois fois chaque année.

« On s'occupera dans ces assemblées de toutes les questions qui s'accordent avec le présent traité et qui peuvent développer les richesses et l'industrie des provinces alliées. »

Celle politique s'appuyait sur un autre principe : la neutralité du pays.

Les peuples libres ne connaissent qu'une guerre : celle de l'indépendance. Que les ambitions couronnées cherchent ailleurs des auxiliaires. et des champs de bataille! eux, ils n'ont de sang que pour la défense de la patrie; ils n'ont d'or que pour sa prospérité. La neutralité est une première protesta-

APERt.T GÉNÉRAL.

lion du droit contre les violences de la guerre, un premier asile de la civilisation contre la barbarie armée.

Ainsi, une Belgique libre et neutre est constituée dès le xivc siècle.

Etendre celle fédération à l'Europe entière, voilà le couronnement de l'œuvre de d'Arteveld. Edouard III accepte toutes nos franchises et adresse à la France le manifeste de la liberlé. Le roi des communes d'Angleterre, alliées aux communes de Flandre, annonce l'affranchissement aux communes de France. Ce manifeste est date de Gand ; d'Arteveld y dictait la charte de la civilisation communale. « Il ne voyait dans Edouard III, dit un historien de la Flandre, que le protecteur «l'une confédération européenne des communes. »

Ces traités, ces manifestes, ces chartes sont de grandes pages d'histoire, Messieurs. II est peu de peuples qui en ait écrit d'aussi belles dans le livre d'or de la vie moderne.

La civilisation communale donna à nos provinces une prospérité merveilleuse et des succès d'héroïsme dont on s'étonne encore. Il n'y a pas lieu de s'étonner, Messieurs, ce sont là les fruits naturels de la liberté.

Nos victoires surtout étonnent. On ne comprend pas que des bourgeois, à pied, gagnent tant de batailles, fassent reculer de grands monarques, culbutent de puissantes chevaleries, et, vainqueurs ou vaincus, tiennent en échec pendant des siècles la monarchie française. L'amour de la liberté inspire l'héroïsme, mais il ne suffît pas à la victoire. Ceux qui ne comprenaient pas ces succès, les attribuaient à diverses causes, plus ou moins ridicules. Aujourd'hui, c'est un accident de terrain inconnu, c'est Grouchy qui trahit, Blucher qui survient à temps. Alors, c'était le diable, disait-on, qui protégeait des rebelles.

Le diable, ici, messieurs, c'est non-seulement la liberté et le patriotisme, c'est le progrès. L'armée de ces bourgeois était supérieure à toutes les autres. On a attribué, à l'invention de la poudre à canon, la transformation de l'armée chevaleresque en infanterie populaire; c'est une erreur, l'infanterie est l'armée des communes. Longtemps avant l'invention de la poudre, nos provinces avaient opposé, à l'armée féodale, la milice bourgeoise, à l'aristocratie des tournois, la démocratie armée. Les communes avaient fait lout naturellement ce

grand progrès dans l'organisation de la force militaire, pour défendre leur indépendance. Le progrès, fils de la liberté, est le meilleur défenseur de celle mère sainle.

Ce qui seul prouverait la supériorité de nos armes, ce sont nos fréquentes victoires, presque toutes en rase campagne. Une autre preuve, c'est que nos milices furent bientôt imilées par l'ennemi. L'infanterie moderne est fille de nos armées communales. Que de fois ne devait-elle pas servir la tyrannie ! Mais du moins, si elle a été instituée dans nos provinces, ce fut au profit de la liberté.

Ces bourgeois ne s'improvisaient pas soldats; ils s'exerçaient pendant la paix au dur métier des armes et leur organisation était solide.

Les princes de l'empire, réunis à Bruxelles en 1558, en font le plus grand éloge à Edouard III. Un corps d'archers tirailleurs formait l'avant-garde; un corps d'élite servait au centre les machines de guerre. II y avait une infanterie légère pour les ailes ; l'infanterie proprement dite tenait le centre; des sapeurs, des charpentiers, des compagnies de ribauds, avec leur roi, exécutaient tous les travaux. Ces milices avaient des uniformes; elles élisaient leurs chefs; une commission dechevins et de doyens de métiers, comme en 1790 les commissaires de la Convention, suivait l'armée, discutait les plans, surveillait les généraux, enflammait le courage des milices.

Cette organisation était la plus avancée de l'époque : voilà, après la liberté, le secret de notre force passée, le modèle de notre force à venir. Celte organisation réunissait deux grands avantages, devant lesquels nous reculons encore; elle permettait de grandes économies en temps de paix et, en cas de guerre, des dépenses d'hommes cl d'argent qui nous paraissent excessives. En cinq jours, a la voix de d'Arleveld, la Flandre seule mit sur pied 140,000 hommes sans solde. Point d'armée ruineuse pendant la paix ; mais, au premier danger, tous les citoyens, exercés d'avance et solidement organisés, tous les citoyens debout, pour défendre la patrie : voilà ce que le diable avait suggéré a nos communes pour la défense de leurs infernales libertés!

Tels sont les principaux traits de la civilisation communale. Tous les peuples, écoulant l'inslinc! sacré qui bal au

APEIiri GÉNÉRAL.

cœur de l'homme, aspirent à fonder la socic'lô par la liberté; à celle question qui se présentait aux peuples du moyen âge dans toute sa force, nos hommes d'Etal répondent : pnr la fédération universelle des communes libres.

Les Belges donnent h l'Europe le modèle le plus complet de cette civilisation, et, pendant des sièeles, ces petites démocraties qui, toute proportion gardée, n'étaient pas numériquement plus fortes que ne l'est aujourd'hui la Belgique par rapport à la France, ces petites démocraties sauvent le pays, arrêtent le flot montant du despotisme, et tiennent haut et ferme le drapeau des franchises communales! Digues d'Athènes et de Sparte, oui, on peut le dire, car elles eurent des institutions plus forles que celles de Solon et de Lycurgue, elles eurent à combattre plus d'un Xerxès et elles peuvent citer bien des Milliades et des Léonidas!

La civilisation communale fut vaincue; mais les principes opposés, ni le despotisme, ni la théocratie, ne purent s'établir sur ses ruines. La lutte va continuer.

D'abord, nous n'avions eu d'ennemi que l'étranger; nous avions refoulé l'invasion. Bientôt, la noblesse féodale, nos comtes en tête, s'était tournée vers le soleil levant de l'unité monarchique et trop souvent avait cherché le centre de ce système politique au Louvre. Nous avions résisté au double étranger, de l'extérieur et de l'intérieur. Souvent vaincus, . jamais conquis; plus d'une fois écharpés, mis îi feu et a sang, mais domptés, jamais.

Enfin, l'union de nos provinces, rêvée par le génie de la commune, s'accomplit par l'unité monarchique, sous la maison de Bourgogne. Alors, de vaillants souverains nous protègent contre les convoitises de l'ennemi du dehors, mais ils menacent nos institutions, et nous avons grand'peiue a nous défendre de l'ennemi du dedans. Le règne des ducs de Bourgogne s'épuise au milieu des incessantes révoltes du pays.

Les rois de France fondaient la monarchie unitaire; les ducs de Bourgogne voulurent les imiter. Il leur manqua l'adhésion de leurs peuples. La France subissait l'unité et la gloire, mères du despotisme; les Belges comprenaient trop leurs franchises pour accepter l'unité et la grandeur'au prix de la liberté. Les ducs de Bourgogne réunirent de fait nos

duchés, nos comtés, nos marquisats; ils ne purent en faire un royaume, et le prince d'Orange put dire encore de Philippe II : « Qu'il soit roi en Caslille, eu *\ragon, à Nnples, aux Indes, et partout où il commande à plaisir; qu'il le soit, s'il le veut, à Jérusalem, paisible dominateur en Asie et en Afrique. Tant y a que je ne connais dans ce pays qu'un duc et un comte dont la puissance est limitée, selon nos privilèges, lesquels il a juré en la Joyeuse-Entrée. »

L'ambition de la maison de Bourgogne sacrifie un autre principe de notre politique : la neutralité. Mais, si nos princes s'allient encore à l'Angleterre, si un due de Bourgogne fait couronner;) Paris un descendant d'Edouard IN, ce n'est plus, comme d'Artevcld, pour imposer aux conquérants de la France la fédération des communes, c'est pour en obtenir le litre de rois. S'ils triomphent des armées françaises, ce n'est plus, comme à Courtrai, pour défendre les libertés belgiques. Aussi, nos provinces sacrifiées restent indifférentes ou irritées; les Belges ne se laissaient pas prendre a la gloire extérieure, à la gloire de faire et défaire des rois de France, non plus qu'a l'unité intérieure et à l'honneur d'être un royaume. Ce n'était pas ainsi qu'on pouvait fonder une Belgique!

Un autre caractère de la maison de Bourgogne est son luxe, son luxe royal. Nos communes s'étaient élevées au plus haut point de prospérité, industrielle et commerciale; nos bourgeois avaient reçu des rois, nos bourgeoises avaient fait envie à des reines. Le luxe de la cour nouvelle ne les éblouit point; il leur coûtait trop chfr et ne servait qu'une ambition ennemie. Les neiges n'y voyaient qu'un gaspillage ruineux et corrupteur, ils n'y reconnaissaient pas la splendeur réelle et la vraie prospérité d'un peuple qui se possède!

L'ordre de la Toison d'or fut institué pour prêter à celle cour un grand éclat. Il existait d'un siècle à peine qu'il en sortait les grands hommes qui devaient ébranler la monarchie el donner le signal, marcher à la tête, de la révolution.

Ce luxe fut aussi artistique et littéraire; mais, si plus d'un écrivain s'y laissa prendre et trahit la vraie gloire de la patrie, c'est sous la maison de Bourgogne que l'opinion publique grandit en faveur de la tolérance religieuse et des libertés politiques, et que les pasquinades, les pamphlets, les chambres de rhétorique prirent ce développement qui devait faire de

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la littérature un des plus puissants auxiliaires du droit. Toujours tenue en échec par une opposition que rien ne lasse, un moment affaiblie par la minorité d'une orpheline, la monarchie reprend une vigueur inconnue et des projets menaçants sous Charles-Quint; mais elle se trouve en présence d'un ennemi qui a grandi comme elle. Les deux principes se sont armés de pied en cap ; la lutte va éclater cuire l'autorité et la conscience libre, entre le despotisme et la révolution!

La révolution! messieurs, saluons la révolution du xvie siècle! Glorifions-la dans ses principes; glorifions-la dans son héroïsme, glorifions-la même dans sa défaite. Car elle mit au service d'une cause sainte, toutes les grandeurs humaines : la puissance des idées, le courage civil du citoyen, la vaillance du peuple-soldat et le dévouement du martyre. Car sa défaite, qui ne fut que partielle, puisque la moitié de nos Provincesunies restèrent libres, fut honorable comme la mort du juste il l'échafaud, et ne put être obtenue que par une série de crimes. Pour nous vaincre, ni les bûchers de l'inquisition, ni les armes de l'ennemi, ni nos propres divisions, ni les excès populaires, habilement exploités contre la cause du peuple, ni la jalousie des seigneurs, ni le manque d'audace des Etals, ne suffirent. Pour nous vaincre, il fallut d'abord l'arrestation par guet-apens et l'assassinat juridique de nos deux premiers chefs : d'Egmontetde Horn; pour nous vaincre, il fallut ensuite le piège infâme de Charles l\ et la Saint-Barthélémy, qui sauva le duc d'AIbe ; pour nous vaincre , il fallut encore la trahison d'un prince français, qui fit pousser au Démon de l'Espagne un rugissement de joie après la Cmnisade d'Anvers ; pour nous vaincre, tout cela ne suffît pas; il fallut enfin l'assassinat, commandé, payé, anobli par le roi catholique. Le pistolet de Ballhazar Gérard frappa la Belgique au cœur; je dis la Belgique cl non la révolution, car la révolution triompha dans la moitié de nos provinces et fonda la république balave.

Celle époque, illustrée par tant de grands hommes, est dominée par de grands principes où resplendissent dans toute leur force nos traditions nationales. J'ai passé rapidement sur les faits pour m'arréter aux idées.

Le premier mot de la révolution est l'union du pays. Comme sous d'Arlevcld, toutes les provinces sont alliées pour la liberlé. C'est an nom de tous les Elats que la Pacification de

Garni est signée; ils son l tous représentés dans la grande assemblée de 1379, qu'où peut comparer au long parlement de la révolution d'Angleterre. Mais depuis d'Arleveld, l'idée a lait un grand pas, et Union (Vllreeht contient cette clause qui établit un droit nouveau et que nous ne retrouverons plus qu'au xfxc siècle :

« Lesdiles provinces resteront unies à jamais comme si ce n'était qu'une province, sans pouvoir être séparées par testament, donation, cession, changement, vente, traité de paix ou de mariage et choses semblables. »

Le véritable lien de ce faisceau national, ce sont les Étals généraux. Les Belges ne voulaient fonder l'unité que par la liberté. Au premier soulèvement, tout le pays réclame la convocation des Etats généraux, comme l'unique sauvegarde de la paix, comme le dernier moyen de justice et de salut. Au premier succès, la révolution les convoque et leur remet le gouvernement, et cette suinte assemblée, comme l'appelle le prince d'Orange, qui ne devait pas être vaincue, mais qui, chassée des provinces du midi, devait fonder la république du Nord, celle sainte assemblée relève tous les droits anciens, proclame tous les principes de la vie nouvelle :

« Le duc d'Alençon assemblera les Etals généraux au moins une fois l'an cl ils auront la puissance de se pouvoir assembler à toutes les fois qu'ils le trouveront bon.

a Si le duc venait à mourir sans héritier ou si lui ou l'un de ses successeurs venait à défaillir à leur serment, les Etats pourront choisir un autre prince, ou autrement pourvoir à leurs affaires comme ils le trouveront bon. »

Ainsi, en donnant au pays un nouveau prince, les Etals maintiennent la souveraineté nationale dans toute son intégrité.

Quant au point de religion :

« Afin que pour le regard de la diversité de religion, laquelle ne peut être entretenue ni plantée, ni oppressée par force ou par arme, nul discord, ni différend ne puisse plus arriver, on a ordonné que chacun, touchaul les deux religions susdites, peut demeurer libre et franc et selon qu'il en veut répondre devant Dieu.

AI'EHVL' UÉNÉHAL.

« Et, alin de mieux réunir tous les sujets de par deçà, nous déclarons que ceux, tant de Tune que de l'autre religion, seront capables, y estant propres, d'avoir et d'exercer toutes sortes d'offices et d'estats, tant en la justice qu'autrement, sans toutefois que ceux de la religion dite réformée, soient tenus de faire autre serment et d'être obligés à autre devoir qu'à exercer fidèlement leur élat et olïice. »

Liberté de conscience, dont on ne repond qu a Dieu, admissibilité à tous les emplois sans acceptiou de culte : voilà ce que la Paix de religion impose à Philippe II.

Voici la condition que les Etats exigent du duc d'Alençon :

« En général, le duc ne permettra pas que quelqu'un soit recherché en sa conscience sous prétexte de religion, mais il prendra l'une et l'autre religion sous sa protection. »

C'est la liberté des cultes.

Telles sont les idées pour lesquelles luttaient nos pères; tels sont les principes qui entretenaient l'héroïsme dans leurs âmes, les droits pour lesquels ils voulaient vivre et surent mourir. Honorons, bénissons en eux les précurseurs des libertés modernes! Il n'est pas un progrès dont nous jouissons qu'ils n'aient arrosé de leur sang, nous serions des ingrats de l'oublier. Que le parti du passé, qui ne tolère qu'à regret et comme des nécessités d'un temps d'épreuves nos libertés constitutionnelles, se charge de justifier le duc d'Albe et de réhabiliter Philippe II ! Nous, qui sommes fiers d'être libres et qui voyons dans la liberté un principe supérieur, un progrès définitif, nous devons reconnaissance et gloire à nos lutteurs du xvic siècle; ils furent les champions du droit, ils furent les martyrs de la justice éternelle!

Quelles destinées leur triomphe eût assurées à la patrie, qui peut le dire? Si, dès le xivc siècle, le génie des communes avait pu fonder la fédération européenne rêvée par d'Arteveld, si au xvi" siècle le génie de la liberté de conscience avait pu fonder les Provinces-Unies rêvées par le Taciturne, nous serions avancés en mœurs libres et en civilisation de plusieurs siècles!

La Belgique fut vaincue. — Mais Philippe II ne peut la garder

en vainqueur. Après la tragédie infâme, la comédie odieuse. Il est obligé de céder le pays à sa fille Isabelle, et c'est alors que commence cette domination autrichienne-espagnole qu'on peut appeler notre moyen-âge : époque de despotisme, de démembrement et de ténèbres.

Jacques d'Artevelde avait revendiqué la Flandre française, et le traité de Crespy nous l'avait définitivement rendue. Le héros de Saint-Quentin et de Gravelines avait fait respecter nos frontières et la révolution avait pu réunir toutes nos provinces intactes. Désormais, sous nos despotes impuissants, chaque traité fera une brèche au pays, une brèche irréparable.

Sans compter tout ce qui est cédé à la Hollande, cédé du moins à une sœur et à la liberté ; c'est alors que tout l'Artois, une partie du Hainaut, des Flandres et du Luxembourg sont abandonnés, abandonnés pour toujours, à la France, par ce qu'un ami de Philippe II, M. de Gerlache, a appelé la lâcheté de l'Espagne.

Chaque fois que leurs intérêts personnels peuvent y gagner quelque chose, chaque fois nos souverains jettent nos provinces en enjeu dans l'arène sanglante de la guerre ou sur le tapis vert des traités. Philippe II rêve le trône de France pour sa fille Isabelle : Albert doit porter en France une guerre inutile et dangereuse. Le pays était ruiné, Isabelle en épuise les dernières ressources pour aider Wallenslein dans la guerre religieuse en Allemagne. L'empereur d'Autriche convoite la Bavière : il offre à son duc les Pays- Bas en échange ; et il existe un traité secret entre Marie-Thérèse et Louis XV, par lequel le roi de France s'engage à aider la grande impératrice à prendre la Silésie, moyennant la cession de Mons, d'Ypres, de Furnes, de Nieuport et d'Ostende.

A chaque marché, nos souverains, véritables Shyloks, jetaient dans la balance une livre de notre chair.

L'œuvre du despotisme fut surtout religieuse pendant ces deux siècles. Les brèches faites à nos frontières ne sont rien auprès des ravages portés dans l'intelligence des populations. Non content de mutiler tous nos membres, on voulait encore nous scalper le cerveau. « On eût dit que les esprits allaient retomber dans l'inertie des siècles d'ignorance, » dit à la fin du xvine siècle, M. Lesbroussart père. »

04 APERÇU GÉNÉRAL

Digne résultat de deux siècles de domination î ce pays pour lequel l'Eglise n'avait jamais été un joug, ce pays où l'esprit de tolérance régnait depuis si longtemps, où, avant la révolution, les gouverneurs de province avaient déclaré que, pour exécuter les placards sur la religion, il faudrait faire périr plus de 60,000 citoyens ; ce pays fut tellement livré à l'ignorance, à la superstition, à l'exploitation de l'ultramontanismeetde la main-morte, que le peuple, qui avait si énergiquement résisté à l'Inquisition, ne put désormais, pendant deux siècles, faire un seul acte d'énergie, un seul effort d'indépendance, qu'avec la permission et sous l'impulsion du clergé, qui aujourd'hui encore, dans certaines campagnes, le mène aux élections comme un bétail !

Le mal devint si grand que Marie-Thérèse, et après elle Joseph II, durent essayer d'une réforme. Maisle clergé ameute les masses abruties et restaure le despotisme. Les Etats généraux, ces organes de nos antiques libertés, sont convoqués par la révolution brabançonne. Pourquoi ? Pour déclarer qu'avant toute chose ils prêteront serment aux églises, et pour rétablir tout le moyen-âge. Et cela en quelle année ? En 1790, en pleine révolution française, plus d'un an après la grande nuit du 4 août !

Deux siècles de domination religieuse avaient rendu possible, chez un peuple autrefois si libre et si fier, cet effrayant anachronisme.

La révolution française nous emporta dans son tourbillon. Alors encore, qui mène la résistance et cette sorte de chouannerie, plus religieuse que nationale, plus autrichienne que belge, qu'on appelle la Guerre des Payans ? Le clergé.

Quand l'Empire tomba, le clergé montra bien pourquoi il avait combattu, il réclama tous ses anciens privilèges, y compris les dîmes, et s'éleva contre le protestantisme du roi desPays-Bas.

En 1850, qui renversa un nouveau Joseph II ? Le parti libéral ne put rien que lorsqu'il s'unit au clergé.

Mais constatons tout aussitôt un progrès, un grand progrès. Au xvic siècle, les évêques rallient les seigneurs libéraux et forment le parti des mécontents : ils tuent toutes nos libertés. En 1789, le parti libéral s'unit au parti de l'Eglise : aussitôt après, la victoire, les Vonkistes sont trahis, écrasés, proscrits, au profit du despotisme.

HISTOIRE l»E LA CIVILISATION.

Lu 1850, au contraire, malgré l'Encyclique qui va tonner, les deux partis traitent sur pied d'égalité ; ils Tondent nos institutions libres.

Ah! si jamais nos libertés étaient menacées, les Belges sauraient les défendre, avec le prêtre, ou malgré le prêtre!

L'heure est avancée, messieurs ; mais, je ne crains pas d'abuser de votre attention ; il me reste à vous parler de nos libertés couslitutionnelles.

Les avantages de nos institutions peuvent se résumer en deux mots : Père des révolutions est close, la méthode rationnelle et pacifique de la civilisation est instituée. Inappréciable bienfait de la liberté, messieurs! quand l'autorité l'emporte, elle s'impose par la violence et prépare de nouvelles tempéles ; quand la liberté triomphe, elle n'impose que le respect des lois, elle appelle tous les citoyens au banquet du droit, elle ouvre à loulcs les idées, à tous les intérêts, les voies pacifiques du succès. Plus de combats, la discussion ! plus de guerre civile, un contrat de paix ! plus de conspirations, le vole ! plus de violence, la justice! La civilisation a trouvé sa véritable méthode : le seul organm de la paix et du progrès, c'est la liberté.

Et, quand on songe aux torrents de sang, aux monceaux d'or qu'il a fallu prodiguer pendant des siècles pour pouvoir écrire ce principe dans une charte durable, fou sent plus vivement et l'on proclame plus haut que la conquête de la liberté est le plus grand bonheur des nations.

Quels devoirs ce régime n'impose-t-il pas ù un peuple qui le possède, devoirs envers lui-même et envers les peuples auxquels, sous prétexte d'ordre, on refuse encore le droit de se gouven-er ! Combien ne doit-on pas estimer, prendre au sérieux, respecter des institutions qui peuvent nous garantir à tout jamais de ce!s tremblements de terre qu'on nomme les révolutions? Pour éviter ces terribles nécessités, qui sont souvent d'impérieux devoirs, combien ne doit-on pas aimer des institutions qui nous permettent de féconder à l'infini le domaine pacifique des idées et des intérêts! Rompre un pareil armistice, pour recourir aux moyens violents; renoncer sans motifs a la méthode de la raison et de la paix, pour se ivjeter dans les us de la barbarie ; ce serait de la fnlie ou ce serait un crime !

Ai'EKVi: (1KNKHAL

Ne faut-il pas aussi prouver aux porlisaus de l'autorité que le droit n'est pas l'anarchie, comme ils le prétendent; <|ue Tordre, ce grand prétexte à la tyrannie, n'est possible que par la liberté et que les peuples libres sont à la lois les plus paisibles et les plus prospères.

Ce devoir de tranquillité légale a été surabondamment rempli en Belgique, depuis 1830.

Mais il ne suffit pas de posséder, de conserver, de respecter la liberté, il laul la féconder : cette noble épouse veut être mère. N'est-ce pas d'ailleurs l'usage des libertés qu'on redoute ou qu'on incrimine 1 car son nom est dans toutes les bouches. Ici, se présente le plus difficile devoir des peuples affranchis : que de problèmes, en effet, qui ne peuvent être tranchés que par le temps, père de l'étude et de l'expérience, sont proposés, sont imposés à la politique moderne parle sphinx des révolutions! Les petits peuples libres sont placés au milieu de l'Europe en crise, comme autant de champs d'exploration du progrès, comme un terrain neutre, où tous les essais peuvent se faire facilement et sans secousse. La méthode rationnelle doit triompher encore ici ; c'est aux peuples libres à montrer que tout est possible par la liberté. L'humanité les attend à l'œuvre, l'autorité les épie, la liberté les encourage, l'épreuve sera décisive. Que desoins et de dévouement, que de constance et de conscience ne doivent-ils pas déployer pour prouver au monde, à !a confusion des despotes, aux bénédictions de l'esprit humain, que l'exercice du droit peut dénouer tous les nœuds gordiens, peut résoudre toutes les énigmes sociales î

Nous qui sommes à chaque iuslant au milieu de la lutte, qui en suivons les détails au jour le jour, et qui avons pour devoir la généreuse impatience du progrès, nous voyons les fautes et les laiblesses, nous apercevons les erreurs et les lacunes de notre politique. L'histoire — et c'est à son unique point de vue que je dois me placer ici — l'histoire, qui regarde de plus haut, constatera une première bonne récolle.

L'histoire dira qu'avec leurs libertés et leur neutralité, les Belges ont restauré leur histoire et leurs beaux-arts et commencé une double renaissance littéraire dans les deux langues qui les unissent aux civilisations du Nord et du Midi de l'Kurope.

L'histoire dira qu'ils se sont remis h pratiquer la liberté, lentcmenl, modestement, trop lentement peut-être, mais non à loi point que l'on ne puisse enregistrer dos mouvements politiques comme les Congrès libéraux, ou dos triomphes do l'opinion comme ceux qui ont renversé du ministère l'insiilteur de la garde-civique et les partisans de la loi des couvents.

L'histoire dira que, les premiers en Europe, les Belges ont institue une Université libre et libérale; que, les premiers, ils ont essayé du crédit démocratique dans leurs Unions du Crédit ; que, les premiers, ils ont bâti des cités ouvrières, comme au grand Hornu.

L'Université de Bruxelles, X Union du Crédit, le grand Hornu, h Congrès libérât ! Cette part due a l'initiative des citoyens est la plus belle; mais, si je voulais nier la part des pouvoirs constitués, vous me crieriez : Vous oubliez notre réseau de chemins de fer, vous oubliez l'abolition des octrois, vous oubliez l'impôt sur les successions directes, vous oubliez l'abaissement du cens électoral, vous oubliez l'ouverture de l'Escaut, vous oubliez le Crédit communal, vous oubliez l'organisation communale des écoles, et surtout dos écoles do filles, dans nos grandes villes.

Non, l'histoire ne verra pas les fautes, si les fautes ne font point souche; l'histoire ne relèvera pas les faiblesses, si elles n'envahissent pas le corps social ; l'histoire glorifiera notre fécondité première, si elle se perpétue, si les libertés communales sont de plus en plus respectées, si la pratique de la souveraineté nationale gagne dans les mœurs du pays, si le pouvoir s'inspire de l'initiative des citoyens; si la Belgique, fidèle à ses traditions, sans négliger les lumières générales, demande toujours à son antique génie de liberté le mol d'ordre du progrès!

Quel magnilique vade mecum politique, les Belges ne trouveraient-ils pas dans leur histoire : l'hospitalité et le cosmopolitisme; les libertés communales et l'armée démocratique; la liberté de conscience et la souveraineté du pouvoir civil; la solidarité des classes et la fédération des peuples; tous les grands principes de la vie des nations sont inscrits dans nos vieilles chartes. — C'est lit ce qui autorise l'historien à comparer nos pères au type do la liberté el de In

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gloire dans l'antiquité, c'est là ce qui permettra à nos lils de conquérir la même place illustre dans l'histoire moderne.

Depuis César, il n'est pas une carte on un historien qui ne constate notre existence, ne vante noire courage, ou ne glorifie nos libertés, depuis Pline, Plolomée, Peutinger, l'Itinéraire d'Antonin, Ammien Marcelin, la Notice de l'Empire, les lois de Charlemagne, jusqu'à Guichiardin au xvr siècle, jusqu'à l'anglais Shaw et l'italien Miselli au xvm*. Cependant, nu xvjii0 siècle, le roi Frédéric de Prusse, en consacrant GO pages à passer en revue les Etals du Continent ne cite pas les Pays-Bas autrichiens ; Delacroix, en étudiant les Constitutions des principaux Etats de l'Europe, néglige la nôtre qui a perdu toute importance, et, lorsque dans les premières années de ce siècle, des savants s'occupèrent de notre histoire, on les écoutait, dit M. Nolhomb, comme s'ils parlaient de la Médic ou de l'Assyrie.

Ces temps sont changés, messieurs; nous nous sommes relevés de notre moyen âge autrichien. La liberté comme en Belgique, ce cri a retenti plus d'une fois en Europe depuis (rente ans; plus d'une fois noire constitution a servi de modèle à un peuple renaissant, nos ('nions de crédit ont été imitées, notre université libre est enviée et notre Grand Ilornu a créé Mulhouse.

Courage donc et confiance! Pour tous les peuples, cesser d'être libres, c'est cesser d'être heureux; pour les Belges, cesser d'être libres, ce serait cesser d'être Belges ! Courage et progrès! les peuples imitent nos libertés ; suivons aussi les bons exemples de nos frères ; au xive et au xvi* siècle on n'aurait pas pu dire : les écoles comme en Hollande, le crédit agricole comme en Ecosse, les banques ouvrières comme en Allemagne, les meetings comme en Angleterre, l'armée comme en Suisse! qu'on ne le dise plus! et que les Guichiardins modernes, que ces nobles proscrits qui glorifient notre histoire, digne d'Athènes et de Sparte, puissent aussi glorifier notre civilisation moderne, digne du xix' siècle!

Quand je songe quelles destinées nous promettent ces grandeurs du passé, quelle place elles nous présagent dans les futurs Etats-Unis de l'Europe, je ne puis m'arracher à ce rêve d'avenir. 0 jeunesse de mon pays, quand la crise européenne sera passée, vous pourrez assister, vous devrez

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concourir à une grande œuvre de renaissance, à laquelle nous travaillons lentement, péniblement, mais sûrement; nlors, souvenez-vous que le premier devoir, c'est la liberté a respecter et a maintenir; alors sachez bien qu'il n'y a d'avenir et de grandeur que dans la liberté, mais la liberté telle que la pratiquaient nos pères : la liberté active, la liberté éclairée, la liberté féconde, la liberté pour tous, la liberté a l'intérieur par les franchises communales et la solidarité des classes, la liberté a l'extérieur par la fédération des peuples; la liberté enfin, qui, pour résumer en un mot toutes nos traditions nationales, s'appelle : la démocratie.

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