I. Vient ici rallusion à celui qui devait le trahir
LES REcrrs 33 i
expressions dans saint Marc : ces deux rédactions proviennent évidemment d'une même source.
Le récit de saint Luc commence par des détails omis dans les deux autres synoptiques (xxii, 14-20).
« ^^ Lorsque l'heure fut venue, il se mit à table et les douze apôtres avec lui.^^ Et il leur <lit : J'ai vivement désiré de manger cette pâque avec vous avant de souffrir. ^^ Car je vous dis que je ne la mangerai [plus]^ jusqu'à ce
i.Les mss. fcÇ A B G, et quelques autres importants, omettent cùzcTt devant ov [/.r, tay&i. On a dit que les copistes l'auraient inséré pour faire dire à Jésus que cette pàque qu'il mangeait avec ses discijjles serait la dernière, tandis que l'expression : je ne la mcuigerai pas qu'elle ne soit accomplie dans le royaume de Dieu, indique plutôt que Jésus n'a pas alors mangé la pâque.
Il faut dire cex^endant que ce mot se trouve dans un bon nombre de mss. et d'excellents ; aussi Tischendorf nel'a ]>as omis dans son texte critique. D'ailleurs il est demandé par le sens de la phrase, sans quoile mot yy.p n'aurait plus de sig-nification et on ferait dire à Jésus une chose singulière : <i J'ai vivement désiré de manger cette pàque avec vous, avant de souffrir, car je ne la mangerai pas... Au contraire avec oiiy.eri tout se suit très naturellement : « J'ai vivement désiré de manger cette pàque avec vous avant de souffrir, car je ne la mangerai plus jusqu'à ce qu'elle soit accomplie » ; e'esl-à-dire : J'ai A'ivement désiré de manger celte pàque avec vous, car c'est la dernière ici-bas. De plus l'omission de oùxen se comprend aussi facilement que l'addition, étant donnée la ressemblance des deux linales 6-l et ciixéTi. Enliu le verset 16 forme une sorts de parallélisme avec le verset 19, où on lit : /e ?ie boirai pas désormais jusqu'à, etc., donc je ne boirai plusaprès la circonstancepré- ^ente. Gomme nous le mon Irons dans notre étude, par les
qu'elle soit accomplie dans le royaume de Dieu ^^Et ayant reçu une coupe, après avoir rendu, grâce il dit : Prenez et dislribuez-la entre vous. ^^Gar je vous dis que dès maintenant je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu.
(c 19 Et ayant pris un pain, après avoir rendu grâce, il le rompit et le leur donna en disant : Ceci est mon corps, donné pour vous, faites ceci en mémoire de moi. -^ Et de même [il prit] aussi la coupe après le souper en disant : Cette CQupe est la nouvelle alliance en mon sang, répandu pour vous. »
Les deux parties du récit de saint Luc (14-18 et: 19-20) s'enchaînent très naturellement.
En commençant le repas de cette dernière pâque Jésus dit à ses disciples : J'ai désiré vivement de manger cette pâque avec vous.
Pourquoi ? Parce que c'est la dernière, avant sa pleine réalisation dans le royaume de Dieu. Et, ayant reçu une coupe de vin vers le commencement du repas, il ajouta : je n'en boirai plus jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu.
Après avoir dit : c'est ma dernière pâque, il ajoute donc ici : c'est mon dernier repas.
Cette expression, /e ne boirai plus du fruit de la vigne, paraît bien faire allusion à la première coupe qui circulait au début du repas selon le
paroles des versets i6 et i8, le Christ ne veut pas dire autre chose que : c'est ma dernière pàque, c'est mon dernier repas. 11 prend donc ce repas.
rituel de la pâque, pendant que l'on disait : « Béni soit le Seigneur qui a créé le fruit delà vigne'. » Cette phrase rituelle, au début du repas, amenait naturellement la réflexion du Sauveur : je ne }3oirai plus de ce fruit de la vigne.
Mais cette dernière pâque, qui est son dernier repas, va être signalée par une institution nouvelle, que ses disciples devront reproduire en mémoire de lui. Vient alors (19-20) le récit de l'institution de l'Eucharistie, qui, par certaines nuances d'expressions, diffère du récit des deux premiers synoptiques pour se rapprocher de saint Paul. Mais au fond il dit la même chose que les deux premiers évangiles. Des deux côtés, c'est le même rite et substantiellement les mêmes paroles.
Ensuite la difl'érence devient plus sensible : après le récit de l'institution, saint Matthieu
I. GeLle bénédiction se récitait aussi au commencement des repas ordinaires en prenant la première coupe. On en prononçait une semblable sur le pain en le rompant {Tr. Berachot, vi). Didachè ou Doctrine des apôtres fait allusion à ce rite et à ces bénédictions dans ses chapitres ix: et X qui ne semblent pas se rapporter à l'Eucharistie, mais à un repas commun semi-liturgique en usage dans l'Église de Jérusalem où se pratiquait la vie commune. Le dimanche, dans ce repas commun, se plaçait la célébration de l'Eucharistie à laquelle fait allusion le chap. xiv. Cf. Dom Gagin, L'Eucharistie, 191 2, in-8, p. 262-288. Cf. l'article de P. Ladeiize, L* Eucharistie et les repas communs des fidèles dans la Didachè, paru dans l'Orient chrétieny t. YH, igo2, p. 339 et suiv.
place la remarque donnée par saint Luc au début du repas : « Je vous le dis en vérité (Matth., XXVI, 29)^. Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père. »
De cette divergence on a voulu conclure que le verset 18 de saint Luc était comme un récit anticipé de la cène, ou plutôt que les versets 15 à 18 étaient un autre récit de la cène, un doublet provenant d'une autre source.
Ce serait, il faut l'avouer, un récit bien singulier ; car il y manquerait l'essentiel, la mention du corps et du sang, pour avoir la véritable cène de la nouvelle alliance. Saint Luc ne nous a pas habitués à un tel amalgame dans son évangile aux récits si bien ordonnés. Combien n'est-il pas plus naturel de voir dans ces versets 15 à 18 l'expression des sentiments qui débordent du cœur du divin Maître, au moment de célébrer sa dernière Pâque, de prendre son dernier repas avec ses chers disciples ? Et comme nous l'avons vu, l'expression, « je ne boirai plus du fruit de la vigne », semble bien faire allusion à un rite du début du repas dans la célébration pascale.
Gomment alors expliquer que saint Matthieu rejette cette parole du Sauveur après l'institu-
I. Saint Marc, nous l'avons vu, a la même disposition ei presque les mêmes expressions que saint Matthieu.
tion de l'Eucharistie? C'est par le même procédé de simplification, dont saint Matthieu est coutumier, quand il s'agit de rapporterles faits : il les donne en raccourci.
Après avoir dit que Jésus et ses disciples se mirent à table pour manger la Pâque, saint Matthieu ne fait allusion à aucune partie du repas pascal proprement dit. Il ne retient de la dernière Pâque du Sauveur, que le pain changé* au corps du Seigneur, et le vin changé en son. sang. Ce rite nouveau, étant l'essentiel, résume pour lui tout le repas. Comme il ne parle du vin qu'à propos de la coupe changée en sang\ force lui est bien de rattacher à cet endroit la réflexion du Sauveur, que nous trouvons plus naturellement placée par saint Luc au début du repas, au moment où le rite pascal amenait la distribution de la première coupe et ia bénédiction qui l'accompagnait.
Le Sauveur annonçait à ses disciples que c'était la dernière fois qu'il buvait du fruit de la vigne^ que c'était son dernier repas, peu d'instants après leur avoir dit, en se mettant à table, qu'il faisait avec eux sa dernière pâque. Les deux réflexions se suivent naturellement et n'ont leur place naturelle qu'au début du
repas.
De telles transpositions et simplifications dans le récit des faits ne sont pas rares en saint Matthieu; saint Luc au contraire nous a habitués à une exposition plus détaillée, plus
336 PROCÉDÉS LITTÉRAIRES DE S. MàTTHïI<:U
naturelle, ex ordine^ selon la promesse de son prologue.
Ces procédés de saint Matthieu, que nous avons expliqués par ces quelques exemples, répondent bien au plan de son évangile, plus didactique qu'historique. Il n'y a pas à en conclure qu'en rapportant les faits et les paroles du Christ, il ne tienne pas fermement à leur vérité historique. Loin de là: il tient toujours à l'authenticité de la parole ou du fait, mais obéissant aux nécessités de son pian et de son but, il se préoccupe beaucoup moins des circonstances du fait ou de la parole.
Note de la p. SaS : Li sens de ol èk âiîtorao-av dans saint Matthieu, xxviii, i y.
Le sens que nous avions proposé dans l'article de la Revue Biblique, janvier 1916 : Quelques procédés littéraires de saint Matthieu, a soulevé quelques objections auxquelles nous avons répondu dans le n* de juillet suivant.
Nous reproduisons ici ces objections et ces réponses, à peu près textuellement, laissant de côté ce qui concerne le contradicteur.
i" Objection : « Suivant M. L., la traduction de ol oé par quidam dans la Vulgate serait fausse, parce que ol oé ne signifierait pas quelques-uns, mais ceux-ci. Il suffît de consulter Kiihner-Gertli {Ausfuhrliche Grammatik der Griechischen Sprache, § 52y, Remarque 4)> pour s'assurer du contraire. La remarque de Kiiliner permet d'ailleurs d'expliquer correctement le ol Se de saint Matthieu. »
Réponse : Je n'ai point j)rétendu que ol Si ne pouvait jamais être l'équivalent de nvéc, quelques-uns. Ce que j'ai affirmé, c'est qu'il n'avait pas ce sens dans le passage de saint Matthieu ; j'ajoute même qu'il ne peut pas l'avoir.
Sans aller chercher une grammaire aussi développée qu»
«selle de Kuhner-Gerth, j'avais bien remarqué cette acception de oi Se pour nvéi;, quelques-uns, dans plusieurs grammaires ou dictionnaires du Nouveau Testament. Je savais même qu'un scoliaste de Lucien s'était avisé de rapprocher une phrase du TimoUj IV, de l'expression en question de saint Matthieu et d'y voir une construction semblable. Le philosophe satyrique s'adresse à Jupiter: « Je ne dis pas combien de fois les. voleurs ont pillé tes temples, ol oé ils (ou quelques-uns) ont été jusqu'à porter les mains sur toi à Olj'^mpie. » Que dans cette phrase de Lucien ol Se soit l'équivalent de Ttvéç, transeat. Mais vouloir justifier le sens de ce passage de Lucien en le rapprochant du texte de saint Matthieu et prétendre y voir l'application de la même règle de syntaxe, c'est en quoi le brave scoliaste s'est un peu . fourré le doigt dans l'œil (et il n'est pas le seul I). Il n'y a pas du tout parité dans les deux textes.
Pour ne rien omettre, je suis allé consulter la grammaire de Kûhner-Gerth, et je n'ai pas trouvé autre chose que ce que m'avaient dit mes grammaires plus anciennes. Il explique de même qu'il n'est pas nécessaire que ol Se soit précédé de ot //.sv pour avoir le sens partitif. Mais tous les auteurs supposent certaines conditions : dans une totalité, dans un ensemble, dont on vient de mentionner la plupart des choses ou des personnes, ol oé peut être placé ensuite en opposition pour désigner quelques-unes de ces choses ou de ces personnes. « In quibus locis, disait Beelen, partitio quidem fit, sed talis ut ii qui dicantur oi Se cogitandi sint numéro multo pauciores quam illi qui his opponuntur; quare et in similibus locis oi ôè reddiderim non alii sed nonnulli, »
Mais ce n'est pas du tout le cas de saint Matthieu, xxvni, 16-; « Les onze disciples partirent en Galilée à la montagne que Jésus leur avait indiquée, xkI iSôvrsq «ùriv TTpoysxûvTjfftx.v^ ol Se iSiarof.acf.v. » Les onze disciples sont donc arrivés à la montagne que Jésus leur avait précédemment indiquée; et eux, les onze, en le voyant, l'adorèrent. Mais si les onze, c'est-à-dire la totalité des apôtres, l'adorent, que reste-t-il pour que ol Se ait un sens partitif et forme un groupe distinct ? II reste zéro. Ot Si ne peut être une partie delà totalité, onze, à laquelle on ferait faire une chose particulière que ne feraient pas les onze, parce que, si les onze
Nos quatre Evangiles. 22
adorent, c'est qu'ils croient, et, s'ils croient, ils ne peuvent cire dans le doute. La logique la plus élémentaire s'oppose donc à ce qu'en cet endroit ol Se ait un sens partitif ; il ne peut désigner que ce«îc-ct, c'^st-à-dire les onze, et par conséquent l'aoriste èSlcrrx'ja.v ayant le sens d*u j)lus-qfue-|)arfait, il faut traduire : ceux-ci, ou plutôt eux qui m'aient été dans le doute.
Dans un autre passage de saint Matthieu (xxvi, 6^), ol Bé a ce sens de quelques-uns ou plutôt d'autres. « Alors ils lui crachèrent au visage et lui donnèrent des coups de poing, oc oh quelques-uns (ou d'autres) le souffletèrent. )> Je préférerais d'autres à quelques-uns, parce que, dans nos évangiles, en regard de o fj.iv on trouve souvent àcD.oi ou iVco^; à la place de o §é.
2* Objection : « Suivant M. L., par les mots oi §è è^tVracray, saint Matthieu ferait allusion à « l'incrédulité des apôtres » rapportée dans les autres synoptiques.
« Gela est impossiMe. D'abord (Jt^ra^scv ne signifie pas être incrédule, mais douter, hésiter. Puis il est inadmissible qpi'un historien fasse allusion, -sans rime ni raison, à un fait dont il n'a pas parlé et que son lecteur peut fort bien ignorer. Enfin expliquer l'assertion d'un historien comm.e une allusion à un fait rapporté par d'autres historiens ftie paraît être une méthode fâcheuse et fausse. »
Réponse: Que ^taraÇsiv signifie douter, hésiter, je suis tout à fait d'accord avec mon contradicteur. Aussi dans mon article je n'ai pas traduit autrement ce verbe. Voir p. i8, ligne I, 3, 6, 20, 21 [cf. dans ce volume, p. 'à^j et 828]. Si quelquefois, en parlant des différentes apparitions de Jérusalem auxquelles les apôtres refusent ou hésitent à croire, j'emploie le mot incrédulité, c'est dans un sens très général, qui traduit «Tric-Tf'o: ou oart^rzZy employés dans les récits de la résurrection avec des nuances très diverses. Depuis le moment où ils entendirent le récit des saintes femmes, jusqu'au moment où le Christ lui-même se présenta dans le cénacle et mangea avec eux, les apôtres passèrent par des sentiments variés, depuis l'incrédulité jusqu'au simple doute, ou à peine un reste d'hésitation. D'abord ils ne croient point et traitent de rêveries les dires des femmes;
puis le récit des disciples d'Emmaiis les ébranlent, ils ne savent cpie croire. Enlin quand le Christ lui-même se présente à eux, qu'ils l'ont devant les yeux, qu'ils l'entendent, qu'ils le touchent, ils n'osent croire à cause même de la joie inespérée qu'ils ont de le revoir (Luc, xxiv, 4')- Ils ne peuvent croire à leur bonheur : ils croient à i'évidence, mais d'autre part ils n'osent croire. Après la catastrophe qui avait anéanti toutes leurs espérances, le retrouver, le revoir ainsi plein de vie, est-ce possible, c'est trop de bonheur! Ils doutaient ou plutôt ils étaient comme hésitant encore, tant leur joie élait grande. Ce n'est pas du doute proprement dit que cette hésitation de leur àme qui croit et n'ose croire, et l'évangéliste appelle cela à7rt7Tta, incrédulité : incrédulité qui n'est que l'hésitation d'une foi qui croit, mais n'ose s'arrêter à son objet, tant il renverse toutes les prévisions humaines. Je pouvais donc renfermer tous ces sentiments sous le nom de doute ou d'incrédulités Par cette simple remarque, eux qui aidaient été dans le doute, « saint Matthieu, disais-je, ferait allusion aux différentes apparitions de Jérusalem qui avaient eu pour but de réduire V incrédulité ou les hésitations des apôtres -».
Mais, dit mon contradicteur : « Expliquer l'assertion d'un historien, comme une allusion à un fait rapporté par d'autres historiens, me paraît être une méthode fâcheuse et fausse. » J'ai le regret de lui faire observer que, s'il ne l'admet pas, il n'est pas capable de comprendre l'Évangile de saint Jean, qui fait de perpétuelles allusions aux synoptiques. Il en est de même des Ubis autres Évangiles qui supposent connues des fidèles beaucoup de choses, que la catéchèse apostolique leur avait rendues familières et auxquelles le résumé synoptique se contente de faire allusion en passant.
D'après ce que nous avons exposé dans Nos quatre Evangiles^ leur composition et leur position respective, on a pu se rendre compte que nos évangélistes ne sont pas des historiens composant, dans leur cabinet de travail, des récits d'après des archives secrètes ou des documents inaccessibles à leurs lecteurs, avec la juste prétention de leur apprendre du nouveau. Un historien de cette sorte ne peut sans rime ni raison faire allusion à un fait dont il n'a pas parlé et que son lecteur peut fort bien ignorer. Mais nos
évangélistes ne font que recueillir les faits et paroles du Christ quotidiennement prêches, que les fidèles connaissaient parfaitement pour les avoir mainte fois entendus ; dont ils recueillaient dans leur mémoire les moindres parcelles pour en faire la règle de leur conduite, pour euA^vre et faire ainsi passer le Christ dans leur vie, qu'il s'agisse de la catéchèse élémentaire conservée dans les sj'^noptiques, ou de l'enseignement plus élevé que donnaient aussi les apôtres et que saint Jean nous a transmis par écrit d'après ses souvenirs personnels, après l'avoir souvent donné de vive voix. On comprend que, dans de telles conditions, ce n'est pas sans rime 7ii raison^ qu'un évangéliste puisse faire une simple allusion à un fait raconté dans la prédication quotidienne et qu'un autre évangéliste a jugé bon de narrer. Gela se comprend aisément.
Puis c'est un fait, qu'il est facile de constater dans une étude comparative des Evangiles. Il n'y a pas à raisonner contre les faits, parce que, dit Euripide, ça neleur fait rien^
Dans la Revue Biblique (2e fascicule de 191*7), M*** rei'icnf à la charge et ne croit pas pouycir admçttre les réponses précédentes pour les raisons ainsi énoncées :
« Les Grecs insèrent très bien, dans une phrase qui se développe, un détail accessoire (avec os, ot Se, etc.). Le verbe est à l'aoriste pour une action passagère, à l'imparfait pour une action qui dure ou qui est simultanée avec les autres actions de la phrase. — Le verbe oi7TK!:ecj signifie douter^ hésiter; à l'aoriste, il exprime un mouvement passager, une impression passagère de doute, d'hésitation. — La locution oiBé s'emploie très bien pour désigner quelques personnes, ainsi distinguées des autres. — Il est admis par tout le monde, je crois, que les mots ci ok èStaTK^e/v conslituent une simple incidente, qui pourrait même être supprimée, sans que le développement de la phrase ou de l'idée en souffre.
« Je traduis : « Or, les onze Disciples se rendirent dans la Galilée sur la montagne où Jésus leur avait ordonné (de se rendre); et l'ayant vu, ils se prosternèrent devant (lui), — quelques-uns eurent un mouvement {ou un instant) d'hésitatiori, — et s'étant approché d'eux, Jésus leur parla en disant, etc. »,
LES RÉCITS m
« Pour moi, la scène est la suivante. Les disciples ont vu apparaître la forme humaine de Jésus, et à quelque dislance, puisque Jésus « s'approcha ensuite d'eux ». Une apparition de ce genre est toujours impressionnante pour la nature humaine. Devant cette apparition subite, quelques-uns des Onze ont eu un mouvement, un instant d'hésitation, en se demandant si l'apparition était réelle, ou si, au contraire, elle était fantastique. Ce mouvement d'hésitation était naturel par lui-même, et on pouvait l'attendre au moins de la part de quelquesuns sur onze. Mais ce mouvement ne pouvait pas persister devant une apparition qui durait et qui s'approchait. Ceux-là même qui ont éprouvé cette impression ont fort bien pu se prosterner comme les autres et en même temps ; un mouvement de respect et un mouvement de doute devant une apparition merveilleuse ne s'excluent pas. En tout cas, ils se sont prosternés, après que le premier mouvement d'hésitation fut passé. C'est ce mouvement, cet instant d'hésitation, chez quelques-uns des Onze, que l'évangéiiste a noté par ces trois mots jetés en passant :
« Quoique accessoire, ce détail est extrêmement important, îl indique que les Onze n'ont pas cru à la légère à l'apparition merveilleuse, et que tous se sont rendu compte de sa réalité, la plupart immédiatement, et quelques-uns après avoir hésité momentanément. Si l'apparition avait été fantastique, l'hésitation des derniers aurait persisté, et aurait tiré les premiers de leur erreur spontanée . L'hésitation de quelques-uns des Onze garantit la sincérité réfléchie de tous dans leur croyance à l'apparition. Par là même, cette hésitation garantit la réalité de l'apparition. Puis, ce détail ne peut provenir que d'un témoin oculaire et même auriculaire, ayant vu le mouvement d'hésitation, et ayant entendu les paroles de doute, s'il y en a eu de prononcées. 11 t.émoigne ainsi de l'authenticité du récit et de son historicité. Dès lors, en vertu de son importance, et quoique accessoire, le détail mentionné est intimement lié avec la substance du récit. Dès lors aussi, l'évangéliste a eu raison de le mentionner, et à cause dé son importance, et dans riutérèt du lecteur qui réfléchit sur l'apparition.
« Ce détail se comprenant par iui-nièiut: dans suii texte
et dans son contexte, je n'ai pas besoin, pour ma part, de faire appel à un autre évangile, pour l'expliquer. »
Voici ma réponse.
En face des nouveaux arguments de l'érudition grammaticale de M***, je garde toutes mes j)ositions. Je n'y trouve aucun motif de changer, bien au contraire.
I* M*** fait remarquer que les Grecs insèrent très biea avec Se un détail accessoire dans une phrase qui se développe; et il observe qu'alors « le verbe est à l'aoriste pour une action passagère, à l'imparfait pour une action qui dure ou qui est simultanée a^ec les autres actions de la phrase ». Je souligne ces derniers mots en priant le lecteur de se reporter à la façon dont M*** explique l'apparition. « Ceux qui ont éprouvé cette impression de doute, écrit il, ont fort bien pu se prosterner comme les autres et en même temps : un mouvement de respect et un mouvement de doute devant une apparition merveilleuse ne s'excluent pas. ); Mais dans ces conditions il y a action simultanée avec les autres actions de la phrase; pour<iuoi saint Matthieu ne suit-il pas la règle rappelée par M***, et n'eniploie-t-il pas ici l'imparfait au lieu de l'aoriste ?
2* Il est vrai que M*** se ménage une porte de sortie en face de celte difficulté. Il ne lient pas absolument à cette simultanéité d'action qui pourrait être embarrassante; il propose une autre hypothèse. Devant cette apparition subite, quelques-uns des onze auraient eu un moment d'hésitation, se demandant si l'apparition était réelle ou fantastique. Mais ce mouvement d'hésitation, dit-il, ne pouvait pas persister devant une apparition qui durait et qui s^approchait. Alors après ce premier mouvement d'hésitation, ils se sont prosternés comme ceux qui it'avaient pas eu le moindre doute. Il n'échappera à peri*onne que, si les faits s'étaient ainsi passés, l'évangéliste aurait procédé autrement dans son récit; il aurait disposé les divers incidents dans cet ordre : le Christ apparaît, quelques-uns hésitent à le reconnaître, il s'approche d'eux; alors, convaincus de sa présence, ils se i>rosternent avec les autres. Pourquoi saint Matthieu procède-t-il d'une façon toute opposée? C'est lorsque, l'hésitation de quelques-uns ayant cessé, les onze se sont tous prosternés, que Jésus
s'approche. Ce n'est donc pas l'intention du narrateur de faire dépendre de cette approche la cessation de leur hésitation.
3*5 Je ne vois pas bien comment M*** s'accorde avec luimême. Il nous dit d'abord : Ces mots ol Se koi7Ta<7a.y sont une simple incidente qui pourrait être supprimée sans que le développement de l'idée en souffre. Plus loin il assure Iç contraire : « L'hésitation, dit-il, garantit la réalité de l'ap parition . Dès lors, en vertu de son importance et quoique accessoire, le détail mentionné est intimement lié avec la substance du récit. » Ce n'est donc pas un simple incident sans importance pour le développement de l'idée, puisqu'il sert à garantir la réalité de l'apparition et qu'il est intimement lié avec la substance du récit.
Il ajoute: « L'évangéliste a eu raison de le mentionner et à cause de son importance et dans l'intérêt du lecteur qui réfléchit sur l'apparition. » Il paraît donc à M*** que le but de saint Matthieu, en notant ce détail, a été de garantir au lecteur la réalité de l'apparition. Si tel a été son but eu racontant cette manifestation de Jésus aux disciples, et la seule qu'il rapporte, il faut avouer que la preuve est un peu maigre . Je ne serai pas le seul à penser que pour atteindre ee but, puisqu'on le lui suppose, il y avait autre chose à faire. Voyez dans saint Luc le récit de l'apparition de Jésus au soir du pi-emier jour : il veut jxrésenter les circonstances de l'apparition de façon à prouver sa réalité à des Grecs qui, on le sait, ont peine à croire à la résurrection du corps. Les Apôtres, qui avaient tenu pour des rêveries les dires des saintes femmes accourues du tombeau vide en leur portant le message des anges, ne s'attendaient nullement à revoir le Christ. Aussi, comme il apparaît soudain au milieu d'eux, les portes fermées, sont-ils saisis de frayeur, se demandant si ce n'était pas un esprit , Mais Jésus les rassure en leur montrant, leur faisant palper ses mains et ses pieds x^ercés. Leur joie de le revoir après une catastrophe si désespérante est si grande qu'ils ne peuvent en croire leurs yeux^ leurs sens, l'évidence même. Le Sauveur leui* demande, et il reçoit de leurs mains un peu de nourriture, il mange avec eux et les entretient longuement. On voit que la préoccupation de saint Luc est de montrer que Jésus est ressuscité avec son vrai corps, celui qui fut
percé de clous et attaclié à la croix : et les preuves qu'il en donne sont sans réplique .
Tout autre a été le but de saint Matthieu, comme je l'ai indiqué dans la Revue Biblique, b.yti\ 1916, p. 19 (of. p. ^25). Il n'a pas, dans ce récit, l'intention directe de prouver la réalité de la résurrection, mais seulement que le Christ ressuscité a fondé le royaume. Il s'adresse à des lecteurs qui avaient maintes fois entendu les Apôtres affirmer (et ce fut la prédication de la première heure) qae le Christ était ressuscité, qu'ils l'avaient vu, qu'ils avaient couA'^ersé et mangé avec lui, tandis qu'ils accompagnaient cette affirmation des miracles les plus éclatants. L'observation accessoire ol §é èStyroicrccv a donc été insérée par l'évangélistepour un tout autre motif que celui de garantir par là la vérité de la résurrection.
Si on donne à cette incidente le sens que j'avais indiqué dans mon article et dans ma première réponse à M***, la grammaire se trouve pleinement respectée. C'est une simple incidente, une observation que le narrateur n'a pas indiquée en son lieu chronologique, mais qu'il s'est contenté d'insérer, comme simple allusion au passé, dans la suite de son récit. 11 était naturel dans ces conditions de mettre le verbe à l'aoriste, un aoriste avec le sens de notre plus-queparfait.
C'est l'opinion de Maldonat : ce n est pas être en mauvaise compagnie exégétique que de se trouver avec ce savant interprète. Dans son exposition des diverses opinions sur ce verset de saint Matthieu, il s'exprime ainsi : « Alii, quod Matthèeus dicit : quidam autem dubitaverunt^ non adhancvisionem quce in monte Galilsese accidit, sed ad eam quœ lerosolymai acciderat, cum Thomas dubitavit et cura alii discipuli spiritum se videre putaverunt, référendum existimant; voluisse enim studentem brevitati Matthaium omnes visiones quibus Christus discipulis apparuerat, un a complecti, et quidquid in illis notatu dignum acciderat indicare, Acciderat autem ut nonnulli discipuli, maximeque Thomas dubitaret, ideoque ergo dixit : quidam autem dubitaverunt, non quidem tune in monte Galilseaî, sed prius lerosolymas. Hsec mihi placet sententia . » ,
Maldonat adopte précisément l'interprétation que M***
LES RÉCITS 34q
me reproche : il voit dans ol Se sSiVraT^v une allusion rapide aux apparitions de Jérusalem pendant lesquelles se sont manifestés à divers degrés les doutes et les hésitations des Apôtres. Saint Marc qui, dans son récit de la Résurrection, suit le même plan que saint Matthieu, comme je l'ai exposé dans la Bévue Biblique^ avril 1916, p. 17-18 (cf. p. 820), a remplacé cette allusion rapide par un bref rappel de trois axiparitions de Jérusalem, où il se contente de constater la même incrédulité et les mêmes hésitations.
Après avoir adopté ce sentiment, Maldonat se pose l'objection suivante. <l Dicet aliquis, lerosolymae non solum Tliomam et nonnullos alios sed omnes omnino discipulos dubitavisse, pulavisseque spiritum se videre. » Il répond que les ternies généraux dont se sevt saint Luc n'excluent pas quelques exceptions. Sa solution est plausible, mais se ressent de l'influence du quidam de la Vulgate. Il y avait mieux à répondre, car quelle nécessité de traduire oi Se dans le cas présent, par quidam ; en serrant de plus près le texte, il aurait vu que ol Se se rapporte expressément aux onze apôtres et que le contexte ne permet pas de lui donner un sens partitif.
C'est parler très improprement que de dire que oi ce signifie rtvi-ç : il signifie ceux-ci ou lesquels; ol Se ne veut pas plus dire quelques-uns, que notre pronom français, ceux-ci, n'a proprement ce sens. C'est uniquement le contexte de la phrase qui peut donner à ol Se une signilication équivalente à ri'vsi. Il faut pour cela, comme je l'ai dit (cf. plus haut, p. 337), quil s'agisse d'une totalité ou d'un ensemble dont on vient de mentionner la plupart des choses ou des personnes ; ol Se peut alors être mis en opposition pour désigner quelques-unes de ces choses ou de ces personnes appliquées à une action différente des premières. Ainsi dans Matthieu xxvi, 67 (cf. Act., xvii, 18).
Mais dans le cas de Matthieu xxviii, 17. la totalité, c'est-àdire les onze se prosternant, adorant, il ne reste plus rien pour former un groupe distinct et donner à oi Se un sens partitif, d'autant que, quoi qu'en dise M***, le doute ne s'accommode guère avec l'adoration. Car se prosterner ici est reconnu généralement pour avoir cette dernière signification dans la pensée de l'évangéliste. O: Se dont le sens premier esS ceux-ci (ou lesquels) n'a rien dans le contexte
■l\Q PROCÉDÉS LITTÉRAIRES DE. S. MATTHIEU
qui le rende équivalent à rlvs^ : il ne reste qu'à lui garder son sens propre et à le rapporter aux onze apôtres. C'est ce que reconnaît un auteur auquel Richard Simon a beaucoup emprunté sans le citer, J.-L. Wolzogen dans son Commentaire sur ce passage de saint Matthieu. « Quidam aittem duhitaverunt. Hsec verba non ita sunt intelligenda, quod tuncexiis qui prsesentes aderant, alii eum adorarint, alii vero dubitarint, an ipse esset; vel quod ipsum quidam adorarint et tamen simul dubitarint (on dirait qu'il repousse à l'avance les hypothèses de M***) : sed sensus est, etiam eos qui antea dubitarunt, ipsum adorasse. » Et pour lui, comme pour Maldonal, antea dubitarunt se rapporte aux apparitions de Jérusalem.
4° « Ce détail, dit M*** satisfait de son explication, se comprenant par lui-même dans son texte et dans son contexte, je n'ai pas besoin, pour ma part, de faire appel à un autre Evangile pour l'expliquer. )j
Nous venons de voir que ce détail, tel que l'explique M***, ne se comprend ni dans son lexfè; ni dans son contexte. La suite de sa conclusion n'est que la reprise de la critique qu'il a présentée dans sa première lettre. « Je n'ai pas besoin, dit- il, de faire appel à un autre Evangile pour expliquer ce détail, cette incidente. » Ne prenons pas le change, que veut dire par cette observation M***? Que pour expliquer les mots et donner un sens à cette phrase incidente, il faille recourir à un autre Évaîigile? Mais l'incidente, telle que je l'entends avec Maldonat,a un sens par elle-même : les onze se prosternèrent (adorèrent) eux qui avaient eu (précédemment) des hésitations^ des doutes. L'assertion est générale sans doute, mais les lecteurs du jjremier Évangile, qui avaient entendu les récits de la catéchèse, savaient en quelles circonstances particulières avalent eu lieu ces hésitations. Pour nous qui n'avons pas été les auteurs delà prédication apostolique, nous le savons par les relations plus détaillées des autres Evangiles. Recourir ainsi à un ou plusieurs Evangiles pour expliquer les passages moins précis, les allusions d'un autre, c'est de bonne méthode et il n'y a pas un seul commentateur qui s'en abstienne.
Puisque saint Matthieu, tout seul, suffît à M*** pour se rendre un compte exact des événements, je lui demanderai
à quoi dans le récit de la résurrection du premier Évangile, entendu comme il le fait, il reconnaîtra que l'apparition aux disciples sur la montagne de Galilée n'est pas la première apparition du Christ à ses apôtres, n'est pas la seule et unique? D'autre part, exj^liquera-t-il bien comment il se fait que les apôtres, sans avoir vu encore le Christ ressuscité, et par conséquent sans avoir la preuve certaine de sa résurrection, se sont cependant réunis tous sur une montagne de Galilée?
Et s'il les suppose déjà convaincus de sa résurrection et prévenus que dans ce lieu et ce moment déterminés ils verront le Christ, comment expliquer raisonnablement des hésitations et des doutes de leur part, lorsqu'il s'est présenté à eux? Ils ne peuvent même pas, dans ces conditions, hésiter et se demander si c'est un esprit.
11 faudrait repasser tout l'Evangile pour montrer combien les synoptiques s'éclairent les uns par les autres, combien le quatrième Evangile est nécessaire pour comprendre les trois premiers.
Pour toutes ces raisons, nous croyons respecter davantage les règles de la grammaire et de la saine exégèse en ne suivant pas M***, mais x>lutôt Maldonat.