‹ Nos saint évangiles (volume 2)Chapitre 22 sur 40 · GUÉRISON D'UN PARALYTIQUE · texte numérisé non relu

GUÉRISON D'UN PARALYTIQUE

I. — Jésus, éconduit si injurieusement par les habitants de Gérare, revint par le lac de Génésareth dans sa iville de Capharnaum. L'Évangéliste l'appelle « sa » ville parce que durant une grande partie de sa vie publique 1 la choisit pour son habituelle résidence et il y eut sa mère et ses proches. Bethléem l'avait vu naître ; Nazareth avait abrité les années de sa vie cachée ; Capharnaum eut la gloire, dont elle se montra bien ingrate, de recevoir l'Homme-Dieu dans les dernières années qu'il passa sur la terre.

Quand il y arriva les foules, qu'il avait laissées pour retrouver quelque solitude au-delà du Lac, l'assiégèrent de nouveau, avides de le voir et de l'entendre, et non seulement remplirent la maison où il se retira, mais en rendirent, par leurs flots pressés, l'entrée et les alentours inabordables. Le peuple de Galilée continuait à être pour le Sauveur rempli de sympathique admiration, docile à sa parole, enthousiasmé à la vue des merveilles de sa puissance, mais, pour la première fois, nous trouvons mêlés à lui des personnages suspects, dont le regard et les allures tranchent sinistrement avec le reste de l'assistance. Ce sont des émissaires et des espions venus de Judée pour jeter dans le peuple des suspicions et des interprétations malveillantes et qui profiteront de tout pour dénigrer le Sauveur. Ce n'est encore qu'un début, mais il n'est, dans la demeure où va s'opérer la miraculeuse guérison d'un paralytique, déjà que trop significatif.

Nous ne devons pas confondre cette guérison avec

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celle du paralytique que nous raconte saint Jean et dont saint Matthieu ne parle pas. N'oublions jamais que les évangélistes ne se contredisent pas mais se complètent. Tant pour les détails des faits que pour ces faits euxmêmes, ce que taisent ou abrègent les uns, les autres le donnent en entier et avec développements. Ces deux guérisons diffèrent totalement, quant au temps, aujourT au lieu, aux circonstances, au milieu, où elles [sont opérées. Et ce qui particularise plus encore le miracle raconté maintenant par saint Matthieu, c'est que Jésus-Christ s'y déclare solennellement le Dieu qui remet les péchés, et par là se montre égal et consubstantiel à son Père. Une autre particularité saisissante est l'acte de foi et de confiance accompli par le malade et ceux qui l'amènent à. Jésus, et que rapportent saint Marc et saint Luc.

Jésus était assis et enseignait. Des Pharisiens et des Scribes avaient pris place près de lui : ils venaient de Jérusalem et de toutes les bourgades de la Galilée .

Soudain arrivent quatre hommes portant un pa~ raly tique couché sur un grabat. Après avoir cherché à entrer pour le déposer devant Jésus et n'ayant pu y réussira cause de la foule, ils montent sur le toit, y font une trouée, et par là descendent le malade et le déposent aux pieds du Sauveur 4.

II. — Cet acte, si nouveau et qui témoignait d'une foi aussi robuste dans son fond qu'ingénieuse dans ses inventions et ses ressources, tenait l'assemblée entière en suspens : une parole du Maître l'étonna plus encore : Mon fils, aie confiance ! tes péchés te sont remis 2.

i Matt., IX, 1 etseq. Luc, VIII, 40. Marc, II, 1 et çeq. 2 Matt., IX, 2. Marc, II, 5.

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C'était la première fois que le Sauveur affirmait ainsi sa divinité. Elle avait, déjà, éclaté debiendes manières ; la nature humaine était transfigurée à sa parole, les éléments les plus déchaînés obéissaient à sa voix, les démons faisaient jaillir de leurs convulsions hideuses les aveux les plus explicites. Maintenant, c'est le suprême attribut de Dieu que Jésus-Christ revendique. Dieu seul en effet peut pardonner et punir, remettre nos dettes ou en exiger le paiement ; Lui seul a entre ses mains souveraines les clefs de la vie comme celles de la mort. Dire au paralytique : Tes péchés te sont remis, le dire non pas avec un pouvoir délégué, mais directement et comme en possédant la pleine puissance, c'était là s'affirmer Dieu solennellement.

L'effet de telles paroles sur l'assistance fut très divers. La foule les reçut avec un étonnement respectueux ; le paralytique avec une humble soumission et sans exhaler la plainte d'une attente déçue, ni mépriser le bienfait de l'âme alors qu'il ne réclamait que la guérison du corps . Il se tut et attendit. Mais il en alla tout autrement avec les Pharisiens et les Scribes. Sans oser accuser tout haut, ils formulaient dans leur âme les plus haineuses récriminations : Que veut dire cet homme ? Il blasphème. Qui peut remettre les péchés si ce n'est Dieu 1 ?

C'est là que Jésus les attend, et leurs pensées injurieuses, que sa toute science a pénétrées vont lui servir de point de départ à la plus solennelle affirmation de sa divinité 2.

D'abord il ne nie pas, il accepte au contraire comme

* Matt., IX, 3. Marc, 11,6-7.

* Matt., IX, 4. Marc, II, 8.

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très juste et très vraie, la parole de ses ennemis : Qui peut remettre les péchés si ce n'est Dieu ? S'il n'était pas Dieu, il eût rectifié à l'instant ce qu'il venait de dire au paralytique, il l'eût expliqué : « Non, je ne suis pas Dieu ; à Dieu ne plaise que j'usurpe une telle puissance et que de moi-même je remette les péchés ! » Jésus- Christ a-t-il dit cela ? C'est le contraire qull affirme. Le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés *.

Les Juifs et les incrédules de tous les temps en veulent-ils la preuve ? Veulent-ils voir comment en Jésus- Christ ils doivent confesser un Dieu dans la plénitude des pouvoirs divins ? Si Jésus-Christ affirme qu'il est Dieu et qu'il le prouve, quelle ressource restera à leurs doutes et à leurs négations ? Or Jésus-Christ affirme et Jésus-Christ prouve ; il prouve en faisant des œuvres qu'un Dieu seul peut opérer et en les faisant pour prouver sa divinité : Lequel est plus facile de dire à un paralytique : « Tes péchés sont remis », ou de lui dire : « Lève-toi, prends ton grabat et marche » ? Eh bien pour que vous sachiez que le Fils de V Homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : Je te Vordonne [dit-il au paralytique), lève-toi, prends ton grabat, et retourne en ta maison . Aussitôt le malade se leva, prit le grabat où il était couché, et, traversant la foule, retourna dans sa demeure glorifiant Dieu 2.

La preuve était d'autant plus péremptoire que le miracle était plus éclatant. C'en était un, tout d'abord, de pénétrer les pensées secrètes des Pharisiens et des

i Marc, II, lO.Matt., IX, 6.

* Marc, II. 9. Luc, VIII, 23. Matt., IX, 4.

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Scribes. Pourquoi, leur avait dit Jésus, pensez-vous mal dans vos cœurs ■ ? Au moment où ils disaient en eux-mêmes : cet homme blasphème*! Jésus avait pénétré dans l'impénétrable sanctuaire de leur pensée. Or Dieu seul connaît les secrets de nos cœurs ; nul être au monde, ni ange, ni démon, ni homme, ne force l'impénétrable asile de notre âme ; et ainsi que le répète si souvent l'Ecriture : « Dieu est le seul qui scrute nos reins et nos cœurs ». « Vous seul, ô Dieu, connaissez les secrets de nos âmes ». « L'homme voit le dehors, mais Dieu seul pénètre jusqu'au cœur ». Dès avant le miracle de la guérison de l'infirme, Jésus-Christ se montrait Dieu. Et dans le miracle même comme il est Dieu encore ! Il n'a pas besoin d'un secours étranger, il ne s'adresse pas comme les thaumaturges au Dieu Tout puissant : il a en lui-même la puissance divine, et, de celte même puissance qui remet les péchés, il rend subitement le plein usage de ses membres au Paralytique : la seconde œuvre en confirmation de la première. Et le miracle ne s'arrête pas à la guérison, il redonne du même coup le complet retour des forces et la souplesse des mouvements, et Ton voit cet infirme, qu'on amenait tout à l'heure couché et inerte sur un grabat, se lever, marcher, saisir ce grabat et, sans effort, le porter jusqu'à sa demeure. Aussitôt le malade se leva, prit le grabat où il était couché, et sous les yeux de tous, s'en alla, glorifiant Dieu, dans sa demeure 3. Créateur de l'âme et du corps, le Fils de Dieu réparait les ruines de l'un et de l'autre, et dans cette magnifique restauration apparaissant un seul et même Dieu.

i Matt., IX, 4. Marc, II, 8. Luc, VIII, 22. 2 Luc, VIII, 21. Marc, 11,8. Matt., IX, 4. a Luc, VIII, 25. Marc'II, 12. Malt., IX, 7.

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III. — Quel fut l'effet produit par ce grand miracle? Effet divers, selon la disposition de chacun. Le paralytique guéri selon le corps, purifié selon l'âme, se montre digne du double bienfait reçu. Il se lève glorifiant Dieu l. Rentré dans sa famille il y devient un ardent prédicateur des grâces divines dont Jésus-Christ est la source. La foule nous apparaît ce qu'elle est d'ordinaire, loyale et bien disposée, mais lente à concevoir et courte de vues. Elle n'a pas saisi dans toute sa force la preuve de divinité que le Sauveur vient de donner. Elle voit en lui un homme dépositaire de la puissance divine, mais ne s'élève pas plus haut : Ils glorifièrent Dieu qui a fait part aux hommes de tels pouvoirs 2. Confession bien imparfaite, mais qui eût pu, s'ils avaient correspondu à la grâce, les mener peu à peu à la pleine connaissance du Fils de Dieu, visible dans la chair de l'homme. C'était déjà beaucoup de voir en lui un envoyé de Dieu ; s'ils l'eussent voulu, de nouvelles lumières les eussent éclairés sur les dernières sublimités du mystère.

Quant aux Scribes et aux Pharisiens, l'éclat du miracle les avait confondus, mais leurs dispositions funestes continuèrent à les aveugler. Ils se turent et se retirèrent. Jésus, « doux et humble de cœur », les laissa sans les accabler sous de trop justes reproches, nous donnant ainsi l'exemple de la modération et du calme que nous devons opposer aux contradictions et aux insultes les plus iniques de nos ennemis.

4 Luc, VIII, 25, * Matt.,lX, 8.

I. — Après le miracle qui venait de confondre ses ennemis et d'exciter l'enthousiasme du peuple, Jésus s'efface. Un double sentiment l'anime : l'humilité qui lui fait fuir les acclamations et les triomphes ; la douceur qui lui fait ménager des adversaires irrités.

Mais il se retire aussi pour opérer une œuvre plus grande et plus importante même qu'un miracle : pour appeler à lui un nouvel apôtre. Jésus sortit et s'en alla sur le bord du Lac, enseignant le peuple qui venait d'accourir à Lui. Au retour il vit, assis à son bureau de péage, un publicain nommé Matthieu ou Levi, fils d'Alphée. Il lui dit : « Suis-moi » i. Quand nous considérons ce que devait être l'Eglise, comment elle allait conquérir le monde, traverser les siècles, renverser une Société pour en reconstruire une autre, dominer les intelligences, subjuguer les cœurs, confondre dans ses rangs toutes les illustrations, tous les génies, toutes les puissances : nous demeurons confondus en voyant quels chefs Jésus-Christ donne à cet empire, quelles colonnes il place pour soutenir un si immense édifice. Déjà notre étonnement était grand quand nous le vîmes aller prendre dans leur pauvre barque et au milieu de leurs filets rompus quelques obscurs pêcheurs ; que dire ici, quand ce n'est plus la pauvreté extrême mais honnête, le travail rude et obscur mais honorable, qui fait l'objet du choix divin, mais la plus deshonorée des professions le plus décrié des milieux. On s'imaginerait difficilement combien basse et odieuse était, dans le monde

1 Matt.,lX,9. Marc, II, 13. Luc, V,27.

romain tout entier, mais bien plus encore chez les Juifs, la condition des publicains. Employés subalternes des Compagnies fermières pour la collection des impôts, les publicains, par suite même de leur déshonorante situation, avaient fini par être recrutés dans les derniers rangs de la Société. Leur rapacité et leurs exactions avaient achevé de les déconsidérer, et publicain était synonyme de voleur. Chez les Juifs, humiliés et irrités de payer l'impôt aux Romains leurs vainqueurs, le publicain suscitait autant de haine que de mépris, et quand, dans la Parabole du Pharisien et du publicain, le premier accable le second de son superbe dédain, il ne fait que traduire les sentiments communs à la Nation entière. Voilà où Jésus alla choisir son nouvel Apôtre !

Puis n'admirons-nous pas la simplicité et la droiture qui guident en tout ceci la plume des Évangélistes ? Jamais une honte qui les regarde, une ignominie qui s'attache à leur divin Maître, une faute qu'ils commettent, une absence d'intelligence, une gaucherie dont ils se rendent coupables, ne sont dans leur récit ou omises ou voilées. Ce qui est, comme cela est, ils le disent sans fausse honte, sans souci de leur prestige . Pourquoi dès lors cesserions-nous de les croire quant ce sont des faits glorieux et admirables qu'ils ont vus et qu'ils racontent ? Pourquoi, véridiques quand ce qu'ils disent doit tourner à leur honte, seraient-ils menteurs quand leur témoignage porte sur les merveilleuses œuvres du Maître auquel ils se sont attachés? Quand Matthieu se confesse publicain, pourquoi mentirait-il, quand il redit la glorieuse carrière de l'Homme-Dieu, la dignité et les pouvoirs de ses Apôtres ?

S'il dit vrai en rappelant les hontes de sa vie passée,

vocation de saint Matthieu 239

il dit vrai quand il raconte sa conversion et son appel. Et cette conversion fut admirable. Jésus lui dit : «Suismoi » ; Matthieu, abandonnant tout, se leva et le suivit l. Deux vertus nous frappent tout d'abord : l'obéissance et le désintéressement. Obéir, c'était suivre Jésus, et suivre Jésus c'était mener une vie pauvre, errante, déjà persécutée : c'était abandonner une position, peu considérée sans doute, mais opulente, pour se jeter dans un inconnu redoutable. Le publicain ne se fit aucune de ces objections ; le Maître parlait, ordonnait, l'appelait, il ne songea qu'à obéir. Et il ajouta aux autres mérites de l'obéissance celui de sa promptitude. Il n'objecta aucune des raisons qui pouvaient naître si naturellement d'un changement si instantané de situation. Jésus dit : « Suis-moi », Matthieu se leva et suivit. Telle est l'obéissance que Dieu demande et la seule qui lui plaise et soit digne de Lui. Telle avait été l'obéissance des pêcheurs Galiléens, qui avaient, sur l'appel de Jésus, quitté leurs filets et leurs barques comme le publicain quitta son comptoir.

Il ne peut nous suffire d'admirer une telle soumission ; admirons surtout la puissance de la grâce divine, et comment en un instant Jésus-Christ transfigurait une âme, de cupide et sordide la rendait purifiée dans l'amour et héroïque dans le détachement. Telles sont les œuvres divines, parfaites dès le premier moment, quand elles ne sont entravées par aucune de ne nos déloyales résistances .

Cependant gardons-nous de croire que la promptitude d'une conversion exclut sa lente et soigneuse préparation. Sans doute Saint Matthieu reçut de la parole du

* Matt.,IX, 10. Luc, V, 27-28. Marc, II, 13-14-15.

Sauveur : « Suis-moi » le coup subit et définitif qui renverse et relève, qui tue l'homme de péché et le ressuscite en homme de justice ? mais ce dernier coup est lui-même longuement préparé . Bien avant son appel, le publicain avait contemplé les merveilleuses œuvres de l'Homme-Dieu ; l'écho de ses prédications avait frappé son oreille et sollicité son cœur; et en même temps qu'agissaient ces moyens extérieurs, une grâce intime pénétrait cette âme pour la rendre capable d'entendre et de suivre Tordre divin. Jésus-Christ ne vint à Matthieu que quand il le vit mûr pour la conversion.

Et alors cette conversion! apparut admirable, ainsi qu'un mot de l'Évangile nous le fait assez comprendre. « Jésus vit un publicain assis à son bureau de péage 1 ». C'est au milieu même de ses hontes que Jésus va le prendre et au moment même où il se livre à ses odieuses exactions. Quand Pierre et André, Jacques et Jean, fureat appelés à l'apostolat, au moins était-ce en plein travail permis et honorable. Pour Saint Matthieu, comme il en sera pour Saint Paul, c'est du sein même du crime que Jésus l'appelle à Lui. Et en cela brille d'abord la puissance divine à laquelle rien ne résiste et qui sait, quand elle le veut, changer en vertus et en sainteté nos plus perverses dispositions. Jésus avait remis ses péchés au Paralytique avant de changer en fervent Apôtre le publicain misérable : sa bonté n'apparaît pas ici dans un moindre éclat. Elle est si suave, si persuasive, que le malade ne se sent pris d'aucun trouble, ni arrêté par aucune fausse humilité. Il est gagné par cette délicieuse confiance qui fera couler les larmes de la Madeleine et l'amènera sans terreur aux pieds du Sauveur.

1 Luc, V, 27.

D'ailleurs la bonté du divin Maître reconnaissons-la toute entière dans cette particularité étrange de l'Évangile, qui, passant sous silence les circonstances de l'appel des autres Apôtres, ne s'étend que sur celles qui regardent, ou les plus humbles ou le plus décrié d'entre eux. Nous savons par le menu comment ont été choisis les pauvres pêcheurs Galiléens, nous assistons à l'appel d'un publicain : quant au reste, composé d'hommes plus instruits ou plus nobles, l'Ecriture Sacrée ne nous révèle rien. Ainsi une humilité profonde, reflet de celle de Jésus-Christ, s'attacha aux douze fondateurs de l'Eglise. Ainsi se montra l'extrême véracité des Ëvangélistes, qui ne reculèrent devant aucune révélation de leur bassesse ou de leurs péchés.

II. — Mais voici qu'un étonnement nouveau nous attend. Peu après qu'il a fait d'un publicain son Apôtre, nous trouvons le Dieu de toute sainteté assis à table au milieu de publicains et de pécheurs. Matthieu donna au Seigneur et à ses disciples un grand repas dans sa maison. Il arriva donc que Jésus se trouva entouré de publicains et de pécheurs l.

Quel monde ! Sur l'invitation du publicain leur ami, tous les publicains de Gapharnaiim et des environs se trouvent réunis, et réunis à d'autres personnages connus et flétris comme pécheurs ! Ils apportent là leurs hontes communes et pour beaucoup d'entre eux leurs péchés et leurs vices ni reniés encore, ni expiés. Et c'est dans ce déshonorant milieu que nous trouvons Jésus !

Que notre âme ne se trouble pas ; que notre foi ne s'ébranle pas : jamais jusqu'ici notre Sauveur ne nous

* Luc, V. 29. Matt., ÏX, 10. Marc, H, 15.

est apparu plus sauveur ; jamais œuvre plus digne, jamais prédication plus éloquente, jamais plus abondante effusion de grâces. Depuis le commencement de sa vie publique il se révèle à nous de trois manières : par la prédication de sa doctrine, par les continuels miracles qu'il opère et les bienfaits qu'il répand à flots, par la sagesse toute divine avec laquelle il réfute les calomnies de ses adversaires et renverse leurs erreurs. Mais voici qui dépeint plus parfaitement encore le Sauveur que Dieu nous a envoyé. Il vient à nos misères, il est député à nos dégradantes flétrissures ; c'est la caution de nos crimes, c'est « l'Agneau qui porte nos iniquités » . Où devons-nous le trouver sinon au milieu des pécheurs ? Quelle est la place du médecin sinon au chevet des malades ? Les pécheurs, il ira les chercher partout où il les pourra découvrir, fût-ce à leurs fêtes, fût-ce à leurs banquets. Le Pharisien se livre à des pénitences orgueilleuses, à des jeûnes dont il nourrit sa superbe : le Dieu Sauveur s'assiéra à la table des pécheurs, dès qu'il y trouve le moyen de les convertir. Nous le verrons à la table de Zachée, dont il béatifie la demeure. Pour gagner à lui les pécheurs il se laissera odieusement traiter par ses ennemis, et il préférera leurs pharisaïques scandales à l'abandon des âmes perdues. Quand Saint Paul nous défend « de nous asseoira la table de chrétiens, nos frères, devenus pécheurs publics », il ne contredit pas son Maître, il ne nous écarte pas du chemin où nous rencontrerons des étrangers, des infidèles, des incrédules, à convertir. Punissons des frères en nous éloignant ; convertissons les pécheurs en nous rapprochant. Faisons, comme nous voyons que fait le Sauveur.

La nouvelle du repas offert par le publicain Matthieu

à Jésus et à ses disciples ne tarda pas à se répandre dans Capharnatim, et les Pharisiens de la ville l'eurent à peine apprise qu'ils accoururent, ravis d'une occasion si propice à leurs injurieuses accusations f . Rusés autant que méchants, tantôt ils accusentles Apôtres auprès de Jésus, tantôt Jésus auprès des Apôtres, obliques comme la ruse, fuyants et dissimulés comme la peur. Ici, n'osant se heurter à la sagesse du Maître, ce sont les Apôtres qu'ils interpellent : D'où vient que vous et votre Maître vous mangez et buvez avec les publicains et les pécheurs 2. Les Apôtres demeuraient interdits et muets. Jésus prit la parole, et, avec cette sagesse devant laquelle aucune ruse ne prévaut, il fit de l'accusation même le plus victorieux moyen de défense. « Vous me reprochez ma présence au milieu des pécheurs ? Mais c'est là précisément qu'est pour moi l'honneur, la justice, le devoir ; et ce qui vous semble digne de répréhension est /tout au contraire ce qui mérite admiration et éloges. Sont-ce les bien portants ou les malades qui ont besoin du médecin 3 ? Image admirable de justesse et d'à-propos ! Quelle est la mission d'un sauveur sinon de sauver ? Et d'un médecin sinon de guérir ? Et qui sauve-t-on sinon ceux qui se perdent ? Qui guérit-on sinon les malades ? Après cette victoire du bon sens, Jésus en cherche une plus profonde et plus décisive encore dans ces Écritures Sacrées que ses calomniateurs ont le devoir de connaître et d'appliquer. Allez et apprenez, ajouta-t-il, ce que signifie cette parole : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice k ». Tout

* Matt.,IX, 10. Marc, II, 15.

2 Luc, V, 30. Marc, II, 15-16-17. Matt., IX, 11, » Matt., IX, 12. Marc, II, 16. Luc, V, 31-32.

* Matt., IX, U.

porte coup dans cette réplique du Sauveur. Allez. C'est le Maître qui se redresse de toute la hauteur de sa Majesté, et qui éloigne de lui des indignes. Allez et apprenez. Apprenez ces Écritures dont si volontiers vous vous targuez ; apprenez surtout ce qui révèle le Dieu que vous adorez ; apprenez ses pensées et ses vouloirs ; écoutez ce qu'il vous dit par son Prophète : Je veux la miséricorde et non le sacrifice. Et que fais-je autre chose, Moi le Fils de ce Dieu que vous servez, que fais-je sinon réaliser la divine parole que vous ignorez et l'esprit de cette parole que vous ignorez plus encore ? Jésus-Christ fait ici deux allusions manifestes : la première aux pratiques tout extérieures, tout matérielles de la religion pharisaïque ; la seconde à l'abrogation prochaine de la Loi figurative, de son culte, de ses Sacrifices que remplacera la Loi Nouvelle toute d'amour et de charité. Jésus ajouta : Ce ne sont pas les justes, mais les pécheurs que je suis venu appeler à la pénitence i. Dans ces premiers mots : ce ne sont pas les justes que je suis venu appeler ne faut-il pas voir une de ces ironies empreintes de tristesse que nous surprenons parfois sur les lèvres du Sauveur ? Dieu l'a plusieurs fois employée, par exemple quand, après avoir jugé et châtié Adam coupable : « Voilà, s'écria- 1— il, Adam devenu comme l'un de nous ». Ou encore : « si j'ai faim, te le dirai-je », et ai-je besoin de toi? « Des Justes » 1 Semble dire Jésus-Christ, et où sont-ils donc sur la terre ? Et si c'est des Justes qu'il me faut m'entourer, où les trouverais-je ? Il vous fait bon de parler des justes quand vous mêmes êtes coupables comme ceux dont vous me reprochez le contact ! David avait chanté : « Il

» Matt., IX, 13.

n'y a pas un seul juste sur la terre ; non pas un seul » î Et Saint Paul : « tous sont pécheurs et ont besoin de la glorieuse intervention de Dieu ».

Jésus venait de trop exalter les pécheurs pour ne pas craindre chez eux quelque dangereuse présomption ; aussi a-t-il soin de leur faire apparaître l'austère mais indispensable pénitence : Je suis venu appeler les pécheurs à la pénitence l . A eux ma sollicitude, mon cœur, mon sang. Mais tout cela leur deviendra inutile s'ils ne se convertissent et ne font pénitence.

Les Pharisiens réduits au silence trouvèrent dans les disciples de Jean-Baptiste des auxiliaires prêts à reprendre leurs insidieuses objections. Nous avons vu ces disciples pris contre Jésus-Christ et ses apôtres d'une jalousie bien voisine de la haine, et, infidèles à la voix de leur maître, ils regardaient le Sauveur comme un adversaire, un supplantateur, un ennemi. Ils s'en viennent donc et, plus audacieux que les Pharisiens qui n'avaient pris à partie que les Disciples, eux, c'est Jésus même qu'ils interpellent. A leur tour ils s'approchèrent des disciples de Jean : «pourquoi, dirent-ils, quand nous et les Pharisiens jeûnons souvent et souvent sommes en prières, vos disciples ne jeûnent-ils point mais mangent et boivent 2 » . La réponse du divin Maître diffère pour le ton et la manière de celle qu'il opposa aux Pharisiens ; très douce, ici, et empreinte d'une compatissante mansuétude. Il rappelle ces disciples de Jean à ce que leur a si souvent enseigné leur maître. Jean ne leur parlait-il pas de l'Époux céleste dont il se déclarait avec bonheur le précurseur et l'ami?

1 Marc, 11,17.

2 Matt.,IX, 14. Marc, II, 18. Luc, V,33.

Et n'est-ce pas cet Époux qui, venu d'En Haut, s'unit à la nature humaine dans la pleine joie du ciel et de la terre ? Quel événement plus heureux, quelle allégresse plus enivrante, sera jamais accordé au monde ? Quoi ! C'est au sein de telles joies, quand se célèbre un tel mariage, que Ton suppose le jeûne, les tristesses, les larmes possibles ! Les amis de VÉpoux peuvent-ils jeûner au banquet nuptial ? Pleurer pendant les jours que VÉpoux est avec eux ? Non, sans doute, c'est impossible tant qu'ils ont avec eux l'Époux i . Puis la parole de Jésus se voile des mélancolies d'un prochain avenir ; il annonce, confusément encore, car le temps d'une claire prophétie n'est pas venu, qu'il doit être ravi au monde, à ses amis, à ses apôtres par la violente issue du calvaire. Oh ! alors ce sera le temps des larmes ; alors ses disciples jeûneront et se consumeront dans les tristesses du cœur et les macérations de la chair. Viendront des jours où l'Époux leur sera enlevé ; ce sera pour eux alors le temps du jeûne2. Ainsi la même prophétie qui annonce sa passion, fait foi de même des futures souffrances dés Apôtres et de l'Eglise et de leur constant héroïsme à les supporter. Mais le leur demander tout d'abord, les charger imprudemment de fardeaux que leurs épaules se refusent à porter, ce serait tout perdre. C'est là une seconde raison que le Sauveur fait valoir. Les Apôtres sont tout novices encore dans la vie sainte ; leur intelligence est fermée, leur volonté est faible, l'Esprit-Saint, avec l'impétuosité de son souffle et l'ardeur de ses flammes, ne les a point transfigurés : il convient' de les ménager.

* Marc, V, 19-20. Matt. IX, 15. Luc, V, 34.

* Luc, V, 35. Marc, 11,20. Matt., IX, 15.

Jésus le fait quant à la doctrine qu'il leur prêche : « j'aurais, dit-il, beaucoup de choses à vous dire, mais vous n'en pouvez encore porter le poids ». De même il vous faudra « beaucoup souffrir pour la gloire de mon nom », mais pour l'instant votre fragilité réclame l'atténuation et la mesure. Jésus recourut encore à cette comparaison. Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieux vêtement ; autrement le neuf emporte le vieux et la déchirure en est pire . On ne met pas non plus le vin nouveau dans de vieilles outres, sinon le vin les fait éclater ; il se répand et les outres sont perdues. Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et les deux se conservent *.

Un sens très profond se cachait dans ces dernières figures. Jésus est 1' « Homme-Nouveau, » 1' « Homme- Céleste, » il apporte du ciel une doctrine, des dogmes, des devoirs, une perfection, dont l'Ancienne Loi n'était que Fombre. C'est désormais « en esprit et en vérité que les vrais adorateurs adoreront le Père. » Le chrétien « mourra à lui-même ; » « il portera sur sa chair la mortification du Christ ; » son intelligence, sa volonté, son cœur, son âme entière, se rempliront des sublimités de la vie même du Fils de Dieu ; en un mot, la religion Mosaïque, rudimentaire et imparfaite, va prendre fin, et une religion plus parfaite la remplacera. C'est là le « drap neuf, » le « vin nouveau, » présentés dans la Parabole du Sauveur. Mais ce Christ céleste, cette Église, ce Christianisme, cet ensemble de dogmes sublimes et de vertus héroïques, ne pouvaient s'adapter à l'âme antique, faite au culte matériel et aux vertus rudimentaires de l'Ancienne Loi. Opérer brusquement

» Matt., IX, 16-17. Marc, H, 21, 22. Luc, V, 36-37-38.'

la substitution d'un état à l'autre c'était tout perdre. La prudence et la douceur de Jésus-Christ s'y opposaient, et il lui fallait attendre l'œuvre de l'Esprit-Saint, la transfiguration du jour de la Pentecôte, pour faire peser son joug sur des épaules humaines.

L'assistance entrevit-elle, au moins vaguement, cette abrogation de Loi Mosaïque et l'introduction, aux jours du Messie, d'une Loi Nouvelle plus parfaite? Une ombre de tristesse ou même de mécontentement passa-t-elle sur les fronts ? Quelques murmures s'élevèrent-ils ? On pourrait le croire en entendant Jésus-Christ annoncer combien lente et difficile serait la substitution d'une Loi à une autre, quels regrets laisserait d'abord, même chez les apôtres, l'abandon de l'ancien culte, tant l'habitude a de force, tant les siècles avaient profondément enraciné dans les âmes juives le respect et l'attachement à la religion du passé. Saint Luc nous a conservé les derniers mots prononcés par le Sauveur : Celui qui est habitue' à boire d'un vin vieux n'apprécie pas d'abord le nouveau, et trouve le vieux meilleur *.

L'Église, formée par Jésus-Christ, a conservé, entre toutes, la leçon de modération et de prudence que vient de lui donner son divin Fondateur. Elle, non plus que lui, ne brusque les progrès de ses néophytes et de ses convertis, et ne prétend pas d'un bond, d'un élan, les précipiter dans la perfection. Elle n'a pas pour tous la même mesure ; elle s'adapte aux temps, aux sociétés, à la force comme à la faiblesse, à l'état de virilité des peuples comme à leur état d'enfance. Elle temporise sagement ; elle cède parfois sur un point, afin de conserver l'ensemble, et, pas plus que le Dieu qui l'instruit

» Luc, V, 39.

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