Nos savants d'après leurs éloges académiques
L'histoire du mouvement scientifique en ce siècle a déjà été présentée au public. Elle intéresse surtout les lecteurs que l'étude a familiarisés avec les théories et les découvertes modernes. Il serait possible d'en refaire le tableau à l'aide des seuls éloges prononcés par les divers successeurs de Fontenelle. Pour nous, nous avons cherché un autre enseignement dans ces documents, auxquels on doit reconnaître quelque autorité et comme un caractère officiel.
Les progrès de la science ne doivent pas, en effet, nous faire oublier ceux qui ont eu la gloire de la créer. A côté du savant il y a l'homme; au-dessus des découvertes, les procédés d'investigation; et toujours, gardons-nous de l'oublier, avant le succès il y a le travail.
Pouvait-on négliger l'enseignement moral qui se dégage de la plupart de ces existences si bien remplies?
Une fable souvent redite depuis l'antiquité qui l'a imaginée rapporte que, à la suite d'un universel cataclysme, il a suffi de jeter quelques pierres pour faire lever des hommes. Sans avoir aucunement la prétention de semer
avec ces pages de la graine de savants, nous serions heureux que ces grands exemples fassent germer ou plutôt grandir dans l'ardente jeunesse de nos écoles le goût du travail et de l'étude.
A une époque où la gloire et la fortune miroitent devant tant d'imaginations, il est bon de rappeler comment ont été préparées les grandes réputations, comment se sont faites nos admirables conquêtes scientifiques.
Il ne faudrait pas abuser d'un exemple qu'on a quelquefois cité. Un homme qui, au siècle dernier, a fait plus de bruit que d'ouvrage, mollement étendu dans un fauteuil, se demandait un jour quel problème facile il trouverait bien pour immortaliser son nom. Ce n'était là qu'un rêve, et peut-être l'histoire n'est-elle qu'un conte. Maupertuis ne doit pas à ce moment d'illusion d'être venu jusqu'à nous. S'il en a jamais existé, il n'y a plus de nos jours de voie facile ni pour la richesse ni pour la gloire. N'en déplaise aux affamés qui convoitent le bien d'autrui ou aux indolents qui se repaissent de vains projets, il faut se décider à travailler avant de songer à jouir ou même à se reposer. Cette vérité est de tous les siècles. N'est-il pas dans la nature de l'homme de ne rien obtenir sans beaucoup d'efforts?
Si notre époque pouvait l'oublier, la vie des savants suffirait à mettre cette maxime en pleine lumière. Ils ont pu acquérir honneurs et richesses. Plusieurs même ont puissamment contribué à augmenter la fortune publique. Un Ghevreul suffisait à lui seul pour créer de nouvelles industries. Un Pasteur a rendu à la France, grâce à ses découvertes, plus que tous les milliards dont la guerre l'avait dépouillée. Mais il reste incontestable que chacun de nos savants a été le fils de ses œuvres; car le génie, pas plus que le talent, n'est héréditaire. N'est-ce pas à
Dieu seul qu'il appartient d'éclairer, comme il le veut, tout homme venant en ce monde?
Un membre de l'ancienne Académie regardait toute espèce d'éloges, voire même les éloges académiques, comme de véritables mensonges. « Vous allez bien mentir, » disait-il parfois à Gondorcet à la veille de quelqu'une des séances publiques de cette compagnie. Et il ajoutait: « Quand il s'agira de moi, je ne veux que la vérité. )) Ce désir de Guettard ne lui était pas tout à fait personnel. La plupart de ces hommes étaient assez grands par eux-mêmes pour qu'on leur dût seulement la vérité. Aussi les éloges académiques de nos savants pourraient-ils tout aussi justement être appelés historiques.
Loin de nous cependant la pensée de proposer ces laborieuses existences comme des modèles achevés. Bien que nos illustrations scientifiques aient souvent honoré l'humanité par la noblesse de leurs actions autant que par l'importance de leurs travaux, ils étaient hommes et avaient leurs infirmités. Leurs fautes ou leurs défauts, que la sincérité de l'histoire ne permet pas de dissimuler, sont encore pour nous une leçon.
Nous en convenons aisément d'ailleurs, tous les noms cités dans ces pages ne sont pas également illustres. Bien qu'ils aient tous appartenu à l'Académie des sciences, et que l'on regarde communément l'Institut comme le conservatoire de la gloire, la postérité n'a pas toujours consacré ces réputations auxquelles l'immortalité avait été promise. Mais, si leur illustration a perdu de son éclat, leurs exemples demeurent avec l'enseignement qu'ils renferment. Que m'importe au surplus la notoriété d'un homme, pourvu que ses actions m'enseignent à bien faire !
Les éloges académiques sont donc les sources auxquelles
nous avons emprunté nos citations. Exactitude, compétence et charme du style, toutes qualités chères au lecteur, se rencontraient dans ces pages où passe souvent comme un souffle d'une véritable éloquence. Il nous a suffi d'en faire un choix pour composer ce livre. Si la science française y paraît à la fois plus grande et plus aimable, tout le mérite en reviendra aux Guvier, aux Arago, aux Dumas qui l'ont écrit.
Aucun chemin rte fleurs ne conduit à la gloire. (La Fontaine.)
Les naturalistes. — Les chimistes. — Simple outillage. — Les honneurs.