LES NATURALISTES
Cuvier a fait, après bien d'autres, cette remarque fort juste: (( C'est trop souvent dans la pauvreté que naît le génie ; mais il a en lui-même un principe de résistance contre l'infortune , l'adversité en est peut-être l'épreuve la plus sûre, et les jeunes gens dans le malaise ne doivent jamais oublier que Linné se préparait à être le réformateur de l'histoire naturelle en recollant, pour les porter, les vieux souliers de ses camarades. »
Le fondateur de la science des fleurs avait trop le don de l'observation et l'amour de l'étude pour ne pas arriver au succès et même à la gloire, en dépit de tous les obstacles.
« Le père de M. Linné, raconte Condorcet, qui exerçait les fonctions de ministre dans le village de Stenbrohult, en Suède, s'amusait à cultiver des plantes, et son fils apprit dès l'enfance à les aimer et à les cultiver. Il avait reçu de la nature cette activité d'esprit qui ne prenait point de repos tant qu'il reste quelque chose à voir ou à découvrir; ce coup
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d'œil prompt et juste qui saisit tout ce qui mérite d'être observé et qui ne voit les objets que tels qu'ils sont ; cette force de tête nécessaire pour rassembler des traits épars et ne former qu'une grande vérité d'une foule de traits isolés. Ainsi, en offrant des plantes aux premiers regards de M. Linné, en déterminant par là sur quels objets son esprit devait s'exercer, le hasard le fit botaniste; mais déjà la nature avait préparé un grand homme.
« A l'âge de vingt et un ans il se rendit à Upsal, qu'on pouvait alors regarder comme la capitale littéraire de la Suède. Olaiis Celsius, qui était à la fois un érudit très profond et un naturaliste habile, sentit le mérite du jeune Linné et devina son génie ; il lui servit de père et lui procura toutes les instructions, tous les encouragements que ses connaissances et son crédit le mettaient en état de donner à un jeune homme qui croissait pour changer la face de la botanique*. »
Plusieurs de nos contemporains, entrés à l'Académie des sciences comme botanistes distingués, avaient fait leurs débuts dans des situations très modestes au Jardin des plantes.
Decaisne entra au Muséum comme jardinier, à dix-sept ans. Il avait fait ses études classiques, mais des revers de fortune l'avaient mis dans la nécessité de chercher à se suffire par son seul travail.
Il s'éleva graduellement dans la hiérarchie des jardiniers jusqu'à devenir, après vingt- sept ans de travail continu, chargé de cours, puis professeur au Muséum.
Il avait connu au-dessus de lui, dit Berthelot, dans les hauteurs de l'empirée scientifique au début du siècle, les Cuvier, les Geoffroy Saint- Hilaire, les de Jussieu, les Gay- Lussac, les Brongniart, Chevreul enfin, qui prolongea jusqu'à nos derniers temps sa carrière centenaire.
Lamarck parvint également à la célébrité par des voies laborieuses. Il avait l'ambition de se faire un nom dans la carrière militaire, les circonstances en firent un naturaliste.
^ Gondorcet, Éloges académiques.
« Logé à Paris, comme il l'a dit lui-même, beaucoup plus haut qu'il ne l'aurait voulu , les nuag-es qui faisaient presque tout son spectacle lui inspirèrent par leurs divers aspects ses premières idées de météorologie ; c'était plus de sujets qu'il n'en fallait pour échauffer une tète qui a toujours été active et originale. Il comprit que des découvertes durables pouvaient l'illustrer autrement qu'une compagnie d'infanterie.
(( Cette nouvelle résolution n'était pas moins courageuse que la première ; réduit à une pension alimentaire de quatre cents francs, il essaya de se faire médecin, et, en attendant qu'il eût le temps d'études nécessaires, il travaillait tristement pour vivre dans les bureaux d'un banquier. Ses méditations, les contemplations auxquelles il se livrait, le consolaient cependant ; et quand il trouvait l'occasion de communiquer ses idées à quelque ami, de les discuter, de les défendre contre les objections, le monde actuel n'était plus rien pour lui : dans sa chaleur, il oubliait toutes les peines de l'existence. Ainsi tant d'hommes devenus les lumières de leur siècle ont passé leur jeunesse ^ »
Cette ardeur pour l'étude ménagea à Lamarck ses entrées auprès des principaux naturalistes de l'époque. BufTon lui confia son fils, avec qui il visita en 1781 tous les établissements consacrés à la botanique dans l'Europe savante.
« Jussieu le reçut dans cette maison, dit Cuvier, où depuis plus d'un siècle une hospitalité savante accueille avec une égale bienveillance tous les hommes qui se livrent à la science aimable des végétaux. »
Magendie, ayant obtenu par le concours une place d'interne à dix-huit ans, parvint à se suffire, mais au prix de quelles privations ! « Pendant un temps qui m'a paru assez long, racontait-il gaiement plus tard, tous frais faits il ne me restait plus pour vivre que cinq sous par jour, et encore
* Guvier, Éloges historiques, III, p. 185. Édit. Firmin-Didot.