‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 4 sur 88 · LES CHIMISTES · texte numérisé non relu

LES CHIMISTES

Fourcroy, contemporain de Haûy, voulait devenir médecin; mais sa famille était ruinée. Les maîtres auxquels il avait été confié un instant ne négligèrent rien pour le dégoûter et l'attrister. « L'un d'eux, assure Cuvier, trouvait toujours quelque prétexte pour le faire fustiger chaque fois qu'il réussissait à avoir de bonnes places. Ce genre d'encouragement finit par lui donner de l'horreur pour l'étude, et il quitta le collège à quatorze ans, un peu moins instruit qu'il y était entré. »

Son désir d'étudier la médecine le reprit pourtant; mais (( devenir médecin n'était pas une chose aisée dans sa situation. Cinq ou six années d'une étude assidue allaient lui devenir nécessaires, et il n'avait pas de quoi subsister six mois. A l'époque de sa plus grande fortune, — car Fourcroy fut fait plus tard comte du premier empire et conseiller d'État, — on lui a entendu rappeler des détails plaisants sur le degré de détresse où il se trouvait quelquefois réduit. Logé dans

' G. Bonnier.

un grenier dont la lucarne était si étroite que sa tête, coiffée à la mode de ce temps- là, ne pouvait y passer qu'en diagonale, il avait à côté de lui un porteur d'eau, père de douze enfants. C'était le jeune étudiant qui traitait les nombreuses maladies d'une si nombreuse famille ; le voisin lui rendait service pour service. Aussi, disait-il, je ne manquais jamais d'eau.

« Le reste, il se le procurait chétivement, par des leçons à d'autres écoliers, par des recherches pour des écrivains plus riches que lui et par quelques traductions qu'il vendait à un libraire : pauvre ressource, car il ne fut payé qu'à moitié. Il est vrai, dit-on, que le consciencieux libraire voulut bien acquitter le reste de sa dette trente ans après, quand son créancier fut devenu directeur général de l'Instruction publique. »

C'est dans ces conditions pénibles que se développèrent les aptitudes du célèbre chimiste; mais son caractère s'aigrit en présence de l'injustice des hommes, et, si la fortune finit par lui sourire, elle ne corrigea point complètement son humeur toujours fort irritable.

Vauquelin, le protégé et l'ami de Fourcroy, était d'un caractère tout différent. Né comme lui dans la pauvreté, il garda toute sa vie son caractère modeste et affable.

a Riche, considéré, entouré d'élèves dévoués, célèbre dans tous les pays oii l'on cultive la science, Vauquelin n'avait rien changé dans les habitudes de sa jeunesse.

« Ce grand chimiste naquit le 16 mai 1763, dans une chaumière du village de Saint- André d'Hébertat, à une lieue et demie de Pont-l'Evêque (Calvados); et l'on se fera une idée de l'état de sa famille lorsqu'on saura que sa mère, en l'envoyant à l'école et voulant l'exciter à l'étude, lui offrait comme objet d'émulation les beaux habits des messieurs du château : c'était de la livrée qu'elle voulait parler. Son bon naturel l'excitant encore mieux, il sut en peu de temps tout ce qu'on peut apprendre dans une école de village ; provision plus que légère, avec laquelle il se hasarda dans le monde

et alla chercher fortune à Rouen. Un apothicaire de celle ville, à qui sa figure agréa, le prit pour garçon de laboratoire, ce qui veut dire qu'il lui faisait souffler son feu et laver des cornues, condition à peine supérieure à celle qu'il avait d'abord enviée et où certainement il n'était pas aussi bien vêtu.

« Mais cet apothicaire donnait des leçons de chimie à quelques apprentis: le jeune campagnard, humblement debout derrière les bancs, écoutait avec émotion. Les opérations dont il avait été le témoin et le très subalterne collaborateur avaient d'abord frappé son esprit ; maintenant il les voyait avec étonnement se lier par une théorie, former un ensemble. Il se mit à prendre des notes qu'il relisait ensuite, et sur lesquelles il faisait à son tour ses réflexions, éprouvant dès lors, dans sa position malheureuse, la plus sûre des consolations accordée à l'homme, celle de l'étude. Un jour, son maître le surprit à ce travail, et ce qui aurait intéressé une àme généreuse ne fit naître en lui que de la colère ; il arrache le cahier à ce pauvre enfant, le déchire et lui défend de recommencer sous peine d'être renvoyé. M. Vauquelin a dit souvent qu'il n'avait jamais éprouvé une aussi vive douleur; il versa des larmes amères, et, ne pouvant plus supporter la vue de cet homme injuste, il vint à pied à Paris avec son petit paquet sur le dos et dans sa poche six francs qu'une personne charitable lui avait avancés.

(( Deux pharmaciens l'employèrent successivement, mais sentirent si peu tout ce qu'il pouvait valoir, qu'étant tombé malade, rHôtel-Dieu, — et l'Hôtel-Dieu de ce temps-là! — fut son seul asile; et lorsque, après en être sorti, il voulut chercher quelque nouvel emploi, sa pâleur et sa faiblesse le firent rebuter partout.

(( Sans ressources, sans savoir comment il vivrait le lendemain, il marchait au hasard le long de la rue Saint-Denis, pleurant à chaudes larmes et prêt à se livrer au désespoir ; enfin il tente encore un essai, et cette fois il rencontre quelque sensibilité. Un pharmacien nommé Cheradame, touché de

sa triste position, le recueillit et le traita comme un homme doit être traité. Avec le courage renaquit son ardeur pour apprendre : ce qu autrefois il avait écrit dans ses cahiers , déchirés par son maître de Rouen, ne s'était point effacé de sa mémoire ; il y rattachait les phénomènes dont chaque jour son état le rendait témoin, et même, lorsqu'il trouvait quelques matériaux à sa disposition, il s'essayait à faire des expériences. On le surprenait quelquefois comme en extase devant des précipitations qu'il venait d'opérer ; il était déjà chimiste presque avant de savoir au juste ce que c'était que la chimie. Mais la chimie ne l'occupait pas seule: il avait senti la nécessité de savoir le latin pour continuer ses études, et pour cet effet il imagina d'arracher les feuilles d'un vieux dictionnaire, et dans la rue, lorsqu'il portail des remèdes ou faisait d'autres commissions, il en tenait toujours quelqu'une à la main et s'opiniàtrait à la relire jusqu'à ce qu'il en eût appris tous les mots par cœur. Il suivait aussi les jeunes élèves en pharmacie dans leurs herborisations, se mêlait à eux et les étonnait par sa facilité à retenir les noms des plantes et même leurs caractères.

(( Tant d'application, et des succès réellement très rapides

pour un écolier si mal préparé, faisaient souvent le sujet des

conversations de M. Cheradame. Il en parla au célèbre Four-

croy, son parent, qui, opprimé aussi dans sa jeunesse par la

pauvreté, devait naturellement compatir au sort d'un jeune

homme dont la position avait tant de rapport avec la sienne.

Des offres modestes, les seules qu'en ce temps-là il^fût en

état de faire, furent acceptées avec joie, et dès lors s'ouvrit

pour Vauquelin une carrière aussi brillante qu'il en avait eu

une triste et sans espoir. Devenu par degrés l'aide, l'élève

de Fourcroy, le compagnon assidu de tous ses travaux,

enfin son ami intime, leurs deux noms sont unis pour un si

grand nombre de découvertes, de mémoires et d'expériences,

qu'ils demeureront inséparables dans l'histoire des sciences.

« Dès le premier moment, Fourcroy ne négligea rien pour compléter l'éducation de son élève ; il devint son précepteur,

et il avait presque tout encore à lui apprendre, A mesure qu'il lui faisait connaître les bons auteurs anciens et mo-

dernes, qu'il lui formait le langage et le style, il l'introduisait dans le monde et le présentait aux hommes occupés des sciences ^ » Plus tard, il concourut de tout son pouvoir à le faire entrer à IWcadémie des sciences, car le jeune apothi-

1 Cuvier, III, 157.

Caire normand devint Tun des premiers chimistes de son époque.

La liste est déjà longue, môme en ce siècle oii l'instruction scientifique est distribuée partout si libéralement, des aides-jardiniers entrant à l'Académie des sciences, des jeunes garçons de laboratoires devenus à leur tour professeurs ou chimistes éminents. Rappelons ici les pharmaciens les plus fameux qui se sont fait un nom dans la chimie; en France : Lémeri, Beaumé, Rouelle, Bayen, Vauquelin, Robiquet, Balard, Pelouze, Caventon; et, à l'étranger: Scheele, Liebig, Biichner, Winckler. Sans prétendre l'épuiser ici, nous lui emprunterons encore quelques-uns de ses noms principaux.

.Sc/ieeZe, que nous avons déjà mentionné, était dépourvu de tous les instruments de travail: les livres, l'outillage et le laboratoire lui faisaient également défaut, ce qui ne l'a pas empêché de faire quelque nouvelle découverte dans chacun des sujets d'étude qu'il a abordés. Quelque fée inconnue semble avoir déposé sa baguette magique dans le berceau de ce chimiste de campagne. « Scheele ne possédait pas une éducation académique, une instruction bien étendue, écrit l'un de ses savants compatriotes; mais, dès sa jeunesse, il s'était habitué à penser avec indépendance et sans esprit de parti, à chercher par des expériences la preuve de l'exactitude de ses conclusions. Telle est, pour une grande part, la cause de ses découvertes, cpi'il faisait là où tant d'autres avaient passé sans rien apercevoir. »

« Vis-à-vis de toute assertion de chimie, j'ai l'habitude, disait Scheele, de n'en jamais croire aucune sans l'avoir vérifiée par un essai personnel. »

Avec cela, qu'avait-il besoin de livres? «Selon Nordenskiold, sa bibliothèque consistait, au moment où fut fait l'inventaire de sa succession, en douze ouvrages de médecine et de chimie, auxquels il faut ajouter quelques livres suédois, allemands et français, évalués à six écus. »

L'outillage et le laboratoire furent plus ingénieux que somptueux. Les appareils de Scheele étaient des plus simples:

quelques cornues, des bouteilles ordinaires, des flacons, et avant tout, pour l'exprimentation sur les gaz, des vessies. Au lieu de tubes de verre, il se servait souvent de tubes de bois garnis à Tintérieur d'un tuyau de plume d'oie.

Les expériences de Scheele.

Une fois de plus se trouve vérifiée la parole que Buffon dit un jour à propos du chimiste Rouelle : « Le meilleur creuset, c'est le génie ^ »

Humphry Davy était Taîné de cinq enfants. Sa mère, restée veuve , n'avait pour soutenir cette lourde charge que les ressources d'une petite boutique de modes. Le comté de

1 Clève, Revue scientifique, 1886, I, 769, passim.

Cornouailles, où il grandit, lui offrait peu de moyens de s'instruire. D'ailleurs Humphry aimait la vie en liberté, a II chassait, péchait, parcourait en tous sens ce pays pittoresque, essayant déjà d'en chanter les beautés ; car dès son enfance il était orateur et poète. Ses impressions se peignaient vivement dans ses discours: chaque fois qu'il rentrait à l'école, ses petits camarades l'entouraient; ils se pressaient, ils oubliaient tout pour l'eRtendre raconter ce qu'il venait de voir.

« Cependant il fallait prendre un état plus sérieux, et sa mère le mit en apprentissage, à quinze ans, chez un pharmacien. Ce pharmacien, comme tous ceux d'Angleterre, exerçait la chirurgie et la médecine. Le jeune Davy était souvent obligé de visiter pour lui ses malades ou de leur porter des remèdes, courses très conformes à ses premiers goûts, et qui ne faisaient que les rendre plus vifs. En parcourant ces riches paysages , il récitait à haute voix des vers d'Horace ou les siens, car il en avait déjà fait beaucoup. »

Un jour il fit la rencontre de l'un des fils du célèbre Watt, à qui l'on doit tant de perfectionnements de la machine à vapeur. Se croyant bien trop ignorant pour entrer avec lui en conversation, il emprunta la chimie de Lavoisier, traduite en anglais. « En deux jours il l'eut dévorée, et, ce qui est bien remarquable, dès ce moment, ignorant encore toutes les objections que Priestley et d'autres de ses compatriotes faisaient contre la théorie exposée dans ce célèbre ouvrage, il déclara qu'il concevait une autre explication des phénomènes et s'occupa sérieusement de la développer. De vives discussions qu'il eut à ce sujet avec Georges Watt ne firent que l'affermir dans sa résolution, le poète se décida à devenir tout à fait chimiste.

« Dans l'état de sa fortune, ce n'était pas une petite entreprise que de se procurer seulement les instruments nécessaires; mais ici, comme dans ses autres études, son courage et son esprit subvinrent à tout. De vieux tuyaux de pipe, quelques tubes de verre achetés d'un marchand de baromètres ambu-

lant, formèrent ses premiers appareils. Le chirurgien d'un navire français échoué près de Lands'End lui montrant ses instruments, il y remarqua un ustensile fort vulgaire chez nous, et d'un usage peu noble, dont apparemment la forme diffère dans les deux pays. Concevant iiussitot la possibilité d'en faire la pièce principale d'une machine pneumatique, il la demanda avec instance, l'obtint et la consacra en effet à celte destination bien imprévue sans doute du fabricateur.

Lampe de Davy.

C'est ainsi que, pour beaucoup de grnnds hommes, le malaise a été le meilleur maître.

« Les leçons qu'il avait données en cette occasion ne furent pas perdues. Pendant toute sa vie, Davy a continué à faire ressource de tout pour ses recherches; et la simplicité de ses appareils a toujours été aussi remarquable que l'originalité de ses expériences et l'élévation de ses vues. Et, pendant ses voyages dans les lieux les plus éloignés de tout secours scientifique, il n'était pas plus embarrassé, pour vérifier une idée qui lui venait à l'esprit, qu'il ne l'avait été dans la boutique de son maître de Penzance pour commencer ses premiers travaux.

« Enfin, après quelque exercice, il prit dans son voisinage son premier sujet d'expériences : il voulut déterminer de

quelle espèce d'air sont remplies les vésicules des fucus, et constata d'une manière aussi précise qu'un chimiste consommé aurait pu le faire que les plantes marines agissent sur l'air comme les plantes terrestes. C'était en 1797; il n'avait pas tout à fait dix-huit ans^ »

Ce premier succès de Davy n'inspira point à son maître plus d'estime pour ses services. Sur une demande qui lui fut faite, il dégagea son élève de son contrat d'apprentissage, et « ce fut en le qualifiant de pauvre sujet qu'il rendit de très bon cœur à la liberté l'homme destiné à devenir sitôt après la lumière de la chimie et l'honneur de son pays^ ».

C'est à Davy que l'Angleterre doit l'organisation définitive de son Institution royale. Le modeste apprenti, devenu sir Humphry Davy, « s'emparant de la puissance chimique de la pile de Yolta, parvint à réduire à leurs éléments les combinaisons les plus réfractaires de la nature minérale , à mettre en liberté les métaux les plus extraordinaires, le potassium et le sodium, à révéler la vraie constitution du cristal de roche, àpréserver le doublage des navires de l'action corrosive de l'eau des mers, enfin à faire briller pour la première fois entre deux pôles de charbon cet arc éblouissant produit par le courant électrique, éclairant nos phares et même nos rues^ »

Un homme habile à apprécier le mérite des savants, grand chimiste lui-même, J.-B. Dumas, ne parlait jamais sans enthousiasme du fondateur de Royal Institution. Il le salue comme l'un des grands génies de ce siècle : un esprit à la fois puissant, original et poétique. « S'il était permis, dit-il, de comparer les choses de la science à celles de l'art, on pourrait dire que l'inventeur du gaz exhilarant, de la théorie électro-chimique, de la lumière électrique, du potassium, du sodium, de la lampe de sûreté, était un admirable coloriste*. »

' Guvier, III, 117.

2 Ibid.

3 Dumas, II, 224.

"^ Ibid., 1,180.

Ce n'est pas une des moindres gloires de Davy d'avoir donné à l'Angleterre et au monde un savant aussi distingué que Michel Faraday. Ces deux noms sont aussi inséparables que ceux de Fourcroy et de Vauquelin, que nous avons égament rapprochés. On voudrait toutefois pouvoir ajouter que Davy demeura toute sa vie aussi heureux des succès de son élève que Fourcroy le fut de ceux de Vauquelin.

(( Davy n'eut pas pour le jeune Faraday les égards que tout homme voué au culte de la science doit accorder si volontiers à celui qui sV distingue. Il se souvint trop que, dans les collèges anglais, les élèves jeunes, esclaves des anciens, leur doivent la plus dure obéissance et le service domestique.»

L'histoire proteste contre une pareille conduite, mais Michel Faraday ne s'en plaignit jamais. « S'il se souvenait des leçons de Davy, s'il gardait la mémoire de ses grandes découvertes, il lui pardonnait son orgueil.

(( Michel Faraday était né le 22 septembre 1791, à Newington-Butts, près de Londres.

« L'humble condition de ses parents, aggravée par l'état maladif de son père, ne lui promettait qu'une existence précaire. Faraday, qui mérite d'être offert comme modèle à tout jeune homme obligé de vivre du travail de ses mains, n'a rien dû qu'à lui-même, à son courage, à sa persévérance, à son génie. Dans cette aristocratique Angleterre où le sort l'avait fait naître, parti de la condition la plus déshéritée, il s'est placé, par l'éclat du talent, au niveau des puissants de la terre et des fortunes les plus hautes. La fierté du savant n'en a jamais souffert; à l'exemple du prince Albert, ceux vers lesquels l'élevait la destinée savaient descendre avec grâce lorsqu'il lui déplaisait de monter, et la rencontre s'opérait de la sorte sur le terrain neutre et libre de la science, où il ne connaissait pas de supérieurs.

« Dès l'âge de treize ans , n'ayant pour tout bagage littéraire que l'instruction reçue dans une école élémentaire : la lecture, l'écriture, un peu d'arithmétique. Faraday entrait comme apprenti libraire et relieur dans une boutique de Bland-

ford Street. Comment le goût des sciences s'est -il développé dans l'esprit de cet enfant, condamné aux soins matériels d'un apprentissage assujettissant? Deux circonstances dignes d'être signalées en furent l'occasion. »

Faraday rencontra un petit manuel de chimie. Ce modeste traité populaire, écrit par une femme, fut une première lumière. Quelques leçons de Davy, entendues à Tlnstitution royale, allumèrent en lui le feu sacré.

« Près de huit années s'étaient écoulées dans celte situation, il laquelle aucune issue ne semblait s'ouvrir, lorsque le jeune apprenti eut l'heureuse fortune d'être admis à entendre les dernières leçons du cours professé par Davy. Il en fît une rédaction attentive, et il l'envoya à Davy, en le priant de l'aider à quitter le commerce, qu'il détestait, et à se vouer à la chimie, qu'il aimait. L'illustre chimiste lui répondit de suite; quelques semaines après, il le fit nommer aide -préparateur, sans le soumettre à l'épreuve que lui conseillait un savant distingué. « Que faire de ce jeune homme? disait « Davy en lui montrant la lettre de Faraday. — Qu'en faire? « le mettre à laver les capsules et les verres. S'il est bon à (( quelque chose, il le fera avec empressement; s'il refuse, « c'est qu'il n'est bon à rien. » Conseil tout anglais, fruit d'une grande pratique : je ne chercherais pas loin mes exemples, et je n'aurais qu'à me souvenir, ajoute avec dignité M. Dumas, s'il fallait prouver qu'on arrive plus tôt à l'Académie des sciences en débutant au laboratoire par y laver des verres qu'en y débutant avec prétention, comme un génie qui dédaignerait le matériel des expériences'. »

Comme il nous l'annonçait lui-même, la vie de J.-B. Dumas nous est un nouvel exemple de ce que peut l'alliance de la persévérance et du génie scientifique.

J.-B. Dumas suivit pendant quelques années, et non sans succès, les classes du collège d'Alais, sa ville natale. A seize ans, son père l'en retira pour le mettre au travail. « La

* Dumas, I, 58.

vue des industries du pays : verreries, travail de l'argile, exploitation de quelques veines superficielles de houille, traitement des minerais de fer et de plomb, etc., commençait à éveiller ses instincts scientifiques. Mais, cherchant sa voie en attendant mieux, le jeune homme était devenu fhôte assidu et solitaire de la bibliothèque de la ville, de tous abandonnée, même de son gardien. Là, blotti dans l'embrasure d'une fenêtre, dont il n'ose ouvrir les volets de peur d'attirer l'attention du dehors, à la demi-clarté d'un rayon filtrant entre deux ais, curieux et pensif, avide de tout savoir, il entre tour à tour en communion avec les philosophes, les poètes et les savants du siècle dernier, et reçoit, encore inconscient de l'avenir, la précieuse semence qui devait s'épanouir un jour en une si belle et si puissante floraison. »

Pour se fixer à un parti, on résolut de faire entrer le jeune Jean -Baptiste dans une pharmacie.

(( Élève ou garçon de laboratoire, distinguait- on bien alors? dès le matin Dumas ouvrait la boutique, donnait un coup de plumeau ou de balai, pulvérisait sa rhubarbe... Plus de rêve, plus de bibliothèque ! Le jeune homme avait d'autres aspirations : il sentait l'impérieux besoin de compléter son éducation imparfaite. Aux vitres du laboratoire, ses amis du collège souriaient un peu de leur brillant camarade devenu apprenti apothicaire. Il voulait bien étudier la pharmacie, mais non avoir uniquement la charge des travaux mécaniques de l'officine. »

D'Alais, il fut envoyé à Genève. Il partit à pied, fort de quelques lettres de recommandation pour Théodore de Saussure, Gaspard de la Rive et P. de Candolle. Ce simple mot, qu'il avait sur lui, lui servait de viatique : « Mon fils cadet partit d'Alais pour Genève le 26 avril 1817. Je le recommande à Dieu, souverain protecteur des voyageurs. »

A peine installé dans sa nouvelle pharmacie, ce jeune apprenti de dix-sept ans fonde une société française de pharmacie. (( Ses amis, élèves en pharmacie comme lui, le nomment secrétaire perpétuel. On cherche dans les œuvres

de Lavoisier, de Berthollet, de Gay-Liissac, de Thénard, les sujets des mémoires à présenter chaque semaine. Ainsi Dumas triomphe de Tennui, se relève à ses propres yeux et prépare Tavenir en suivant ses plus impérieuses aspirations.»

(( A la première impression de découragement et de tristesse, dit-il dans une lettre à son père, succéda bientôt une émulation ardente, qui ne m'a plus abandonné. Elle m'a fait supporter des veilles forcées, de pénibles études... Ah! s'il était possible que je perdisse un jour cette avidité de voir et de connaître, cette soif de science que rien ne saurait éteindre, la vie ne m'offrirait plus aucune douceur. »

Et dans une autre lettre, répondant aux difficultés soulevées par son père, il écrit : « Si je pouvais livrer un peu plus de temps à mes études. . . , je réponds sur ma tête qu'avant qu'une année se fût écoulée, ma réputation serait établie. »

Il tint promesse : il trouva à Paris le meilleur accueil, dès qu'il put enfin s'y fixer. Il n'avait que vingt- deux ans, et déjà ses découvertes avaient appelé sur lui l'attention des savants. Un jour que, « dans sa chambre d'étudiant à Genève, Dumas en manche de chemise est occupé à dessiner une préparation microscopique , on frappe doucement à la porte ; distrait, il ne répond point. On ouvre, c'est un inconnu. Dumas s'empresse, s'excuse, offre la chaise qu'il possède.

(( — Point d'autre dérangement, je vous prie, dit l'arrivant; je traversais Genève, et je n'ai pas voulu passer sans voir vos expériences et vous complimenter. Je suis M. Alexandre de Humboldt^ »

A. Cahou7's, qui devait occuper à l'Académie des sciences le fauteuil de J.- Baptiste Dumas, l'un de ses maîtres, et étendre ses conquêtes scientifiques, naquit à Paris « dans une modeste échoppe de tailleur ». 11 travailla quatre ou cinq ans sous la direction de Chevreul, au laboratoire du Muséum. (( Il y fut chargé , comme il aimait à le rappeler plus tard en souriant, des lixiviations , dissolutions, séparations, cristal-

* A. Gautier, de l'Institut, inauguration du monument de Dumas à Alais. Eevue scientifique, 1889, II, 673.

lisations, opérations importantes sans doute, mais un peu ennuyeuses ; elles lui laissaient au moins du temps pour réfléchir.

(( Le jeune apprenti n'était pas de ceux qui le perdent.

« Il avait découvert, oublié sur une haute état,^ère, un vase poudreux, rempli d'un litre environ d'une huile autrefois examinée , puis abandonnée par Chevreul , à l'époque de ses beaux travaux sur les corps gras. C'était de l'huile dej^omme de terre; Cahours en retira l'alcool amylique (1833) ^ » Ce fut sa première découverte. L'heureux chimiste avait à peine vingt ans.

Pauvreté n'est point vice; M. Gaston Boissier aimait à le proclamer en rappelant quelques-unes des gloires de l'École normale.

(( Il s'en trouve, dans le nombre, qui sont nés dans un atelier ou une boutique, et ce ne sont pas les moins grands. Le père de Pasteur était tanneur. Debray, enfant, mania la lime et le marteau chez un serrurier. Briot était destiné à exercer une profession manuelle , lorsqu'il fit une chute et se cassa le bras droit : il n'était plus bon à rien comme ouvrier, il devint un savant. Verdet avait commencé par être enfant de chœur, et Weiss enfant de troupe.

« Sonnet, qui mourut inspecteur de l'Académie de Paris, s'était fait, à sa sortie de l'École, chef d'orchestre du théâtre de Saint-Pétersbourg et dirigeait les bals de la cour de Russie. »

Ce ne sont donc point les circonstances qui font seules les hommes. Arago fait à ce propos une remarque fort juste.

(( Beaucoup de nos jeunes professeurs , s'abandonnant sans défiance à un de nos penchants les plus doux , mais aussi les plus pernicieux, les plus trompeurs, la paresse, s'imaginent de bonne foi qu'il serait impossible de cultiver fructueusement les sciences hors de Paris. Pour renverser do fond en comble une erreur si funeste, il suffit de faire remarquer que les principaux travaux de Monge sur les propriétés des surfaces

^ A. Gautier, Éloge de Cahours, 4891.

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