‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 6 sur 88 · SIMPLE OUTILLAGE · texte numérisé non relu

SIMPLE OUTILLAGE

Les débuts de Linné, de Fourcroy, de Vauquelin, de Davy et de Faraday, nous montrent qu'il n'est si modeste laboratoire d'où ne puissent sortir des découvertes capables de renouveler et d'enrichir l'industrie. Ces exemples sont de toutes les époques. Nous verrons, dans ces laboratoires féconds, ces deux maximes mises en pratique : Le creuset, c'est le génie; le laboratoire, c'est le savant.

Ajoutons aux faits qui précèdent quelques nouveaux exemples, lilntrons dans ces cabinets pour y admirer, avec Arago, la belle ordonnance des appareils et les habitudes studieuses de nos savants.

« Dalton, l'illustre inventeur de la théorie atomique, le physicien éminent à qui l'on doit la théorie des vapeurs, et dont les vues ont répandu sur la théorie des gaz une lumière si vive, n'appartenait à aucun collège ou université; il habitait une ville de fabriques, Manchester. Admis près de lui, raconte J.-B. Dumas, vers la fln de sa vie, je me sentais pénétré de respect pour ce noble vieillard dont la paralysie avait déjà frappé les membres, mais dont l'intelligence sur-

^ Arago, II, 452.

vivait tout entière à ce choc. Je lui témoignai discrètement le désir de visiter son laboratoire; il voulut m'y recevoir luimême, et son fauteuil fut roulé dans le sanctuaire. 11 n'avait probablement pas vu beaucoup d'autres laboratoires, et il appréciait son matériel à la grandeur des services qu'en avait reçus la philosophie naturelle. Mais pendant que d'un regard satisfait il semblait me convier à prendre une idée de l'ensemble, et que du geste il me désignait plus spécialement quelques objets, je demeurais confondu. Je me trouvais en présence d'un si modeste assemblage de fioles ou de tubes, et de quelques instruments d'une simplicité si primitive, qu'il me semblait voir Dalton grandir encore sous mes yeux. Quoi ! dans ce petit asile de quelques mètres carrés, au moyen de ces instruments empruntés à l'officine d'un droguiste ou au magasin de quelque marchand de baromètres, une pensée puissante avait suffi pour contraindre la matière à révéler les lois qui la gouvernent ! Avec un outillage de quelques écus, un homme de génie avait donné la vie et la réalité aux rêves de la philosophie grecque; il avait, après deux mille ans d'oubli, tiré les atomes d'Empédocle des régions de la spéculation pure, et il en avait fait la base solide de la chimie moderne !

« La découverte de Dation lui a survécu; son laboratoire ne pouvait servir qu'à lui, c'était une relique ^ »

Pénétrons avec Arago dans le laboratoire de Gay-Liissac. Nous y verrons le savant pris sur le vif avec des sentiments qui font honneur à l'homme.

(( On a pu croire, dit Arago, que les succès de Gay-Lussac, dans ses recherches scientifiques, ne lui faisaient éprouver que cette satisfaction calme que doit naturellement produire la découverte de quelques vérités nouvelles; les apparences étaient trompeuses. Pour se soustraire à l'humidité des laboratoires, situés au rez-de-chaussée, Gay-Lussac mettait ordinairement des sabots par-dessus ses souliers. Eh bien,

• Dumas, I, 179.

Pelouze, un de ses élèves de prédilection, m'a raconté qu'après la réussite d'une expérience capitale il l'avait vu souvent, par la porte entre-bâillée de son cabinet, donner les marques de la joie la plus vive et même danser malgré les inconvénients de sa chaussure.

« N'oublions jamais, lorsque Toccasion s'en présente, de montrer que les travaux calmes de la science procurent non seulement des émotions plus durables que celles qu'on va puiser au milieu des frivolités du monde, mais qu'elles en ont aussi assez souvent la vivacité.

« On voyait, continue Arago, dans le laboratoire de Gay- Lussac, à côté des fourneaux, des cornues, des appareils de tout genre, une petite table de bois blanc, sur laquelle notre ami consignait le résultat de ses expériences, au fur et à mesure de leurs progrès. C'était, qu'on me passe l'assimilation, le bulletin exact, écrit pendant la bataille ^ »

Ces habitudes de vie simple et austère se retrouvent aussi dans un autre chimiste plus rapproché de notre époque. « Balard était né dans une petite maison du faubourg de Figueirolles , à Montpellier, le 30 septembre 1802, de parents vignerons peu aisés; mais la Providence lui ménageait des compensations dont il devait se montrer digne^. » Sa marraine fut en effet pour lui une seconde mère. « Les ressources des siens étaient nulles, sa marraine elle-même n'étant pas riche, la jeunesse de Balard n'en connut pas moins les privations, la vie austère et dure; il apprit de bonne heure, et ne l'oublia plus, à se contenter de peu, à tout supporter et même à tout braver. Indifférent au froid comme au chaud, insensible à la fatigue, ennemi du luxe et n'appréciant guère le bien-être, il a traversé la vie de Paris comme un passant qui se contenterait d'y camper sous sa tente. Professeur au Collège de France et à la Sorbonne, inspecteur général de l'enseignement supérieur, membre de TAcadémie des sciences et du conseil de l'instruction publique , respecté dans toutes

* Arago, III, 65.

2 Dumas, II, 85.

ces situations et tenant partout sa place, Balard, rentré dans son cabinet d'une simplicité monacale, entouré de quelques meubles de hasard, se retrouvait, avec une satisfaction singulière, dans ce refuge dont le plus modeste étudiant ne se fût pas contenté. Il semblait s'y reconnaître et s'y complaire, comme l'hirondelle voyageuse revenue au nid d'argile qui protégea sa jeunesse. Sa vive imagination savait tout embellir du reste, et cette chambrette si mal meublée lui rappelait les heures les plus heureuses de son adolescence ^ »

« Balard, qui n'était jamais banal, portait dans l'accomplissement de tous ses devoirs un caractère d'une originalité puissante. Il aimait à prouver, dans ses cours, qu'on peut faire de la chimie partout et avec tous les moyens. Prenant à la lettre l'axiome de Franklin , qu'un bon ouvrier doit savoir limer avec une scie et scier avec une lime, le luxe des laboratoires lui répugnait, les appareils coûteux lui paraissaient trop aristocratiques; il voulait la science accessible à tous, et les moyens de démonstration et de recherche à la portée des plus déshérités. Se souvenant des luttes de sa jeunesse, il montrait comment on brave , comment on tourne les difficultés. Les facultés, les écoles spéciales multiplient les laboratoires et mettent entre les mains des étudiants les appareils les plus parfaits pour leur apprendre à s'en servir. « Quant « à moi, disait-il, je veux leur apprendre à s'en passer. Leur « esprit s'aiguise à cette lutte, au lieu de s'engourdir dans la « jouissance d'un bien obtenu sans combat. » Il allait trop loin. L'obstacle excite, il est vrai, les natures d'élite; mais il arrête et décourage le commun des hommes. Les études sérieuses seraient délaissées, si l'on cessait d'accommoder leurs moyens de démonstration aux intelligences ordinaires et aux volontés vacillantes. On ne peut donner à tous la pénétration et l'énergie qui créent; donnons au plus grand nombre au moins le savoir qui élargit l'horizon et le sentiment juste des choses de la nature qui dissipe les erreurs l »

1 Dumas, II, 85.

•" Ibid., II,40S.

Terminons cette citation par ces dernières paroles de Balard : « Au moment, dit Dumas, appelé à recueillir ses derniers adieux, au moment oii nos mains allaient se séparer pour toujours, il retint doucement la mienne. « N'oubliez pas, (( dit -il avec une expression touchante de reconnaissance « pour les secours dont sa jeunesse fut entourée, et dont le (( souvenir semblait revivre à ses yeux mourants, n'oubliez « pas que j'ai été élève en pharmacie. » Oh! non, je ne l'aurais pas oublié, et je comprends mieux que personne qu'il ait attribué les succès de sa vie à ces modestes études qui l'avaient conduit, d'une marche si ferme, au seuil des mvslères de la nature ^ »

Pasteur a, lui aussi, remis plusieurs fois en honneur ces traditions pendant le cours de sa féconde carrière. Ce grand chimiste savait se contenter de peu. « Il avait fait ses premières recherches cristallographiques avec le polarimètre en bois et en carton noirci de Biot^ »

A l'École normale, il « s'était ménagé une étuve dans une cage d'escalier ; il ne pouvait y entrer qu'en se mettant à genoux. Je l'ai pourtant vu, dit M. Duclaux, y passer de longues heures, car c'est dans cette minuscule étuve qu'ont été faites toutes les études sur les générations spontanées, et qu'ont passé à un examen journalier, souvent minutieux, les milliers de ballons sur lesquels ont porté ses célèbres expériences ».

« C'est d'ailleurs un utile apprentissage pour un jeune savant que celui de \di j^ropreté. J'ajoute, et c'est peut-être là une vanité condamnable, que je ne crois pas avoir jamais eu de vases aussi méticuleusement nettoyés qu'au temps, déjà lointain, où je les lavais moi-même ^ »

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