‹ Nos soeurs musulmanesChapitre 15 sur 15 · À LS · texte numérisé non relu

À LS

la petite rue sableuse et blanche qui longe l’une des façades de la belle maison à coupoles dont je suis l’hôte.

L’Agha m’accompagne. Tout en cheminant, nous parlons d’Isabelle Eberhardt. Question naturelle sur les lèvres d’une femme s’enquérant d’une autre femme, je demande :

« Elle était jolie?

— À cause de son costume — vous savez qu’elle s’habillait en homme, ce qui lui causa même, avec l’administration, maints ennuis — on ne faisait pas attention à sa beauté. Elle était mince, la peau très fine ; ce qui frappait en elle, c'était la profondeur du regard, l’expression d’une intelligence extraordinaire. »

Mais déjà, nous voici arrivés. L’Agha introduit une grosse clé dans la serrure de la porte. Il y a un grincement. Le vantail cède. La demeure qui est vaste comporte de nombreux bâtiments, des cours. Dans l’une d'elles, tout à fait indépendante du reste de l’habitation : une étroite maison, celle qui fut mise à la disposition d’Isabelle Eberhardt.

Hélas, hélas ! elle est en partie démolie ; mais l’Agha qui la visita naguère, me dit :

« Elle était semblable à tant d’autres. »

Aussitôt, je l’imagine avec ses coupoles grisâtres, en « roses du Souf», sa porte extérieure en plein cintre ; il fallait se baisser pour y passer ; au fronton, un fer à cheval, une main de Fatma contre les mauvaises influences. La terrasse était petite. Que de fois, Isabelle Eberhardt

est venue s’accouder à son parapet « Stiendant l'heure où le mueddine voisin annonce que le soleil a disparu à l'horizon et que le jeûne est rompu. »

Personne d’autre que moi ne viendra ici, en pèlerin; longtemps, je reste entre les murs ruinés. Il semble que la pensée de celle qui les occupa est mêlée encore à l’air qu’on respire.

Dans ces lieux, Isabelle Eberhardt connut les angoisses d’une affreuse misère morale ; elle fut tourmentée de regrets pathétiques, d’aspirations irréalisables. O cœur sauvage et insatisfait ! Etrange fille, presque géniale, que rend si attirante son immense curiosité, l’audace de son esprit, son affranchissement des conventions sociales, des petits usages et son âme voilée de mélancolie...

Couchées dans les sables, les maisons d’El- Oued, aux coupoles basses, sont enveloppées d’une brume violacée d’où émerge, par places, un minaret, un grêle palmier ; les jardins dormants creusent leur cratère profond ; au delà, c’est l’immensité d’un blond pâle, le doux horizon qu'illuminent les reflets du soleil.

Ce matin, quand j’entre chez Fatma, la femme de mon hôte, elle achève de se parer. Assise par terre, sur un coussin, elle a dressé devant elle un miroir au cadre d’argent. Une petite négresse pieds nus, vêtue d’une simple gandou-

rah de coton d’un rose de fraise, épie chacun de ses mouvements et, tantôt lui tend un flacon d’odeurs, tantôt une cassette contenant des bijoux. Fatma prend ceux-ci, en essaye l'effet sur son front, sur son cou. En cercle autour de sa tête, elle dispose ses cheveux mêlés à ces énormes tresses de laine noire qui doivent être si lourdes, si chaudes à porter; elle noue les foulards de soie aux reflets chatoyants ; elle les marie selon leur gamme de couleur : les bleus, les roses, les lilas.

Tableau charmant dont je jouis en me disant que, dans peu d’années, très peu d’années, il ne sera plus donné d’en voir de semblables. Déjà, hormis sa coiffure à séquins, la fille de lAgha est vêtue d’une robe inspirée de nos modes ; quand elle sera en âge d’apprendre, elle ira au collège de Constantine ; elle sera une savante ; sa mère ne sait ni lire, ni écrire. Estce un bien, ou un mal? Grave question...

Quoique Fatma ait déjà deux petits garçons et une fille, je l’aborde par le souhait que volontiers les femmes indigènes s’adressent l’une à l’autre :

« Qu'Allah mette toujours un enfant dans ton giron... »

Et puis, nous bavardons. Fatma sait qu’à Touggourt, j'ai vu Kouka, sa nièce, la « fleur du Sahara ». Elle me dit :

« Kouka, toujours jolie?

— Toujours.

— Et moi, jolie ?

210 NOS SŒURS MUSULMANES — Très jolie. :

— Kif, kif, Kouka?

= Kif. Kif...»

Fatma sourit. Elle a fini de se parer ; elle se penche plus près vers son miroir. Sur sa figure que l’âge commence à épaissir, elle semble chercher les rides qui, bientôt, creuseront leur sillon redoutable. Tout en se regardant, elle chantonne, doucement

« Zina, zina, zina (1)... »

Sa voix gaie d’abord, devient triste, affreusement. C’est comme si elle disait :

« Fini, fini, fini! Bientôt, je serai vieille, vieille, vieille... »

Elle semble pleurer une morte, une morte qui serait elle-même.

Vieilhr, en tous pays, pour une femme, quelle épreuve! Ici, plus qu'ailleurs. Qui consolera l'épouse devenue laide? Les autres femmes ? Leur présence n’est pas un réconfort. Loin de là. Les jeunes se dressent comme des rivales. C’est à elles que l’époux ira. Douleur suprême : se dire : 11 sera heureux sans moi ; #l le sera par une autre... Elles deviendront ce que je suis. Vaine revanche ! Je ne serai plus là pour en jouir ou je serai si vieille que cela me sera indifférent. »

Comme je descendais dans un des jardins (1) Jolie.

creux pour y passer Paprès-midi, un grand bruit de tamtams dominé par le son perçant des raitas m'a fait remonter très vite les pentes de sable. Un cortège passait sur le chemin. D’abord des étendards. Quelques-uns, très vieux mais très beaux dans leurs couleurs fanées : tons citron et turquoise ; les autres, aussi laids que possible, criards, violents : rouge cerise, vert épinard.

Derrière les drapeaux flottants, les musiciens : sombres faces de goudron, luisantes de sueur où brillent de gros yeux d’émail blanc. Leurs mains tiennent d'énormes tambourins dont ils jouent à bras tendus avec le geste classique qui est si beau dans les tableaux d’un Masaccio.

A leur suite, un personnage entre deux âges, aux draperies de laine blanche, avec une face basanée, des lèvres épaisses, presque bleues, et de grosses lunettes noires qui lui donnent un air un peu effrayant. C’est en son honneur que se fait tout ce bruit. IlLest monté sur un petit cheval blanc qu’un serviteur tient en main ; sur ses côtes, se pressant, se bousculant, à la débandade comme toutes les foules indigènes qu'aucune force de police ne contient jamais, des enfants pieds nus, — tous les enfants d’El- Oued — quelques femmes et des hommes au visage grave. Tout ce monde passe dans une poussière asphyxiante, écœurante, puis s’engouffre dans la cour de la koubba de Sidi-Salem qui fut, de son vivant, un puissant guérisseur.

Le marabout descendu de son cheval pénètre dans une des salles de la koubba où les notables le suivent. Par la porte ouverte, on aperçoit, entre les murs revêtus de chaux, de blancs turbans qui vont et viennent, tandis que d’autres sont accroupis sur des matelas et des coussins. Un serviteur en tunique de laine traverse la cour, portant un large plateau de cuivre chargé de tasses, de verres, d’assiettes de gâteaux. Pour un profane, il semble qu’il n’y ait là qu’une scène de collation, une scène comme tant d’autres, chaque jour, chez ceux à qui Allah donne la richesse ; mais, pour les croyants, quelque chose de mystérieux, de subtil est en train de se passer.

La baraka dont tout marabout est investi, agit secrètement, répand son influence. Les miracles sont toujours possibles, certes ; mais l’atmosphère leur est devenue plus favorable, car elle est chargée de grâces.

Et, voilà qu’en effet, le muezzin ouvre la chambre où se trouve le tombeau du saint. Il fait un signe. Aussitôt, deux petits garçons que leurs pères soutiennent comme des êtres trop faibles ou des dormeurs mal éveillés s’approchent ; puis, disparaissent dans la pénombre du sépulcre.

Indifférent à ce qui se passe, le marabout .

croque des gâteaux et boit son thé à petites gorgées ; mais, dans la cour, sous l’éclaboussement du soleil, quelle scène comme de démence | Pour n’en pas perdre un détail, de petits gar-

La

cons se sont juchés sur un mur. Avec leurs jambes nues, pendantes, leur énorme turban qui surmonte leur ronde figure bistrée aux longs yeux en amande, un cercle d’or passé dans l'oreille droite, ils forment une brochette d’une orâce étrange, adorable.

Au-dessous d’eux, c’est un moutonnement d’épaules, de burnous où passe, par moments, comme une grande houle.

Cependant, au centre de la cour, les musiciens se sont fait place. Ils sont une demidouzaine qui se sont mis en ligne, face aux porteurs d’étendards. Animés du même délire sacré, les uns et les autres dansent en vis-à-vis. Maïs peut-on appeler danse, ces bonds prodigieux qui ne s'inquiètent pas du rythme des tambourins, des accents du tam-tam et où chacun suit sa fantaisie ou, plutôt, obéit à la folie qui le possède |!

Les jambes sautent très haut, les bras s’agitent, les lourdes hampes se penchent, se relèvent, les draperies soyeuses balayent la poussière et s’éploient dans l’azur.

Comme sl fallait forcer le saint, le contraindre à opérer la guérison que les deux petits malades attendent de sa puissance, musiciens et porteurs d’étendards ne cessent, tout en dan-

sant, de chanter, de clamer une sorte d’hymne :

Ya, ya, ya!

Mon état est maladif.

Ya, ya, ya!

Je viens me soigner et me guérir,

Ya, ya, ya |

Comme la rivière donne la fertilité à la terre, Donne-moi la santé,

Toi qui as la puissance et la force.

Ya, ya, ya

LA

On vitici dans une atmosphère hallucinante d’esprits, de génies, de diableries, d’histoires fantastiques qui veulent être très terrifiantes.

Qui me les conte? La femme de l’Agha. Elle y croit de toutes les forces de son âme et elle s’étonne et s’indigne beaucoup que son mari n’y ajoute pas la même foi :

« Comment peux-tu douter que les djnouns existent, s’exclame-t-elle, c’est comme si tu niais l’humanité. Les djouns sont sous terre, mais ils vivent, ils entendent chacune de nos paroles... »

Pour moi, elle ajoute :

« Les djnouns forment sept tribus. Ceux qui sont rouges comme le feu ou verts comme les feuilles, au printemps, sont musulmans. Ce sont les plus puissants. D’autres qui sont blancs comme la farine ou noirs comme la nuit sont chrétiens. Il y en a de jaunes comme le sable : les Juifs. Les autres sont hérétiques.

«Un jour parmiles jours, à Biskra, avant mon mariage, une de mes cousines, Zohra, a voulu voir l’une des sept filles du grand sultan Belhamar, le sultan rouge, qui commande à tous es dynouns. Elle a brûlé de l’encens dans sa

chambre ; au bout de très peu de temps, elle a entendu un grand bruit de raïtas, de tobols; la terre s’est fendue ; une djenn est apparue. Elle avait la forme d’une femme, elle était aussi magnifiquement vêtue ‘qu'une « sultana » ; mais Zohra a à peine eu le temps de la voir, elle a eu si peur qu’elle s’est évanouie. »

Fatma se tait. Il y a un instant de silence dans la longue pièce, sa chambre, où nous sommes assis en tailleur sur les matelas très bas, contre le mur. Fatma porte une robe de soie violette que couvre en partie un haïk de gaze bleue ; un diadème étincelle sur son front; son cou, ses bras sont chargés de colliers, de bracelets. Une écharpe rose, suspendue à la muraille, a de lents remous quand un souffle d’air passe ; un peu de soleil entre, de côté, par la haute fenêtre grillagée qui donne sur le patio, où une servante noire souffle sur un kanoun et la petite fille de l’Agha ne cesse de passer et de repasser, en courant, sous les arcades, avec sa coiffure brillante qui lui donne l'air d’un lutin.

A son tour, l’Agha conte une histoire à dormir debout ou plutôt à réveiller quelqu'un qui sommeillerait. Elle paraîtra, j'en ai peur, ridiculement enfantine ; mais elle donne une idée de ce qui hante l’esprit des indigènes dans

Le * CS l'extrême Sud algérien :

“ «Ily a deux ans, un thaleb vint me trouver : « Je commande à toutesles tribus des djnouns, “

me dit-il, Si tu le veux, je te ferai voir quelques uns d’entre eux. »

Comme je ne tenais nullement à assister à des tours de magie, je me dérobai en alléguant mes occupations qui me laissaient peu de temps libre. Le thaleb devina que j'étais incrédule :

« Ecoute, reprit-il,je veux te donner une preuve de ma puissance.

Récemment, je me trouvais dans le sud tunisien, non loin de Tozeur. On m’appela auprès d’un enfant dont les genoux étaient paralysés. Les « toubibs » européens l’avaient soigné sans résultat. Je dis au père :

« C’est un grand bonheur pour toi qu’Allah m’ait envoyé ; je puis guérir ton enfant, mais il faut venir avec moi et savoir du grand sultan rouge, Belhamar, pourquoi ton fils est malade... »

Nous allons dans le Sahara ; je fais un trou dans le sable, je brûle de l’encens, je récite les prières qui doivent être dites. La terre s'ouvre et nous nous enfonçons dans son sein jusqu’à ce que nous soyons chez les djnouns jaunes. Là, dans une écurie, nous attendaient des chevaux à la robe jaune et sellés de belles selles de cuir brodées d’or avec des rênes brillantes, nous les enfourchons ; nous voyageons tout le jour et parvenons, à la nuit, chez les djnouns blancs, où nous trouvons des méhara éclatants qui nous conduisent, d’eux-mêmes, chez les djnouns noirs lesquels, dès qu’ils nous# voient, mettent à notre disposition, des vautours énormes et au vol si puissant qu’en un rien de temps, sur leurs ailes, comme sur des

aéroplanes, nous arrivons chez les djnouns verts où des bouraks (1) de la couleur chère au Prophète nous déposent, enfin, au seuil du palais du grand sultan, Belhamar.

Là, tout était pourpre : murailles, tentures et tapis ainsi que les vêtements du sultan Belhamar, ceux de ses enfants et de ses serviteurs. Je remets un placet à l’un de ces derniers, car, chez les « fils du feu, » tout se passe, exactement comme chez les fils d'Adam.

On porte mon placet à Belhamar. Il le fait lire par l’un de ses secrétaires et ordonne qu’on nous introduise en sa présence.

Il se tenait dans une haute salle, sur un trône, d’où il se lève, en me voyant, pour se prosterner et dire humblement :

« Seigneur, excuse-moi de t'avoir fait attendre. Tu es mon maître, je le sais et sais que je dois t’obéir exactement. Pourquoi viens-tu me trouver? Parle. »

Je lui montre mon compagnon ; je dis que son fils est malade, que nous voulons les moyens de le guérir.

Belhamar fait un signe. Aussitôt, les trompettes sonnent, les tobols retentissent et les dynouns- rouges, accourent de tous côtés.

. Quand ils sont réunis, Belhamar dit :

« Lequel d’entre vous a frappé l’enfant de

cét homme? Qu'il se fasse connaître ! »

(1) Jument ailée à tête de femme qui, d’après la légende transporta le Prophète au septième ciel.

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Un djinn sort de la foule et, s’avançant jusqu’au trône du sultan

« J'avais un fils; le fils de cet homme, en creusant dans un tas de fumier (1), a atteint mon enfant avec sa pioche et l’a tué. Pour punir le meurtrier, je l’ai privé de l’usage de ses jambes. |

— C'était ton droit, dit Belhamar ; mais le châtiment a assez duré. »

Et, se tournant vers mon compagnon :

« Rentre chez toi ; ton fils est guéri... »

Par les mêmes moyens qu’à l’aller : les bouraks, les vautours, les méhara, les chevaux, nous retraversons les nations des djnouns.

Partout, on nous laisse passer avec de grands signes de respect et quand nous arrivons à la demeure de mon compagnon, qu’elle n’est pas sa joie de voir son fils venir au-devant de lui, en courant. »

Tandis que l’Agha parle, sa femme, par moment, tend l’oreille pour mieux écouter, par les couloirs nombreux, si elle ne perçoit pas le bruit d’un pied léger, d’un souffle qui ne seraient pas ceux d’un être humain. Avec les djnouns, il faut constamment se méfier. Un mot dit mal à propos peut irriter leur esprit susceptible...

Mais Fatma se rassure. Rien d’anormal dans la demeure. De nouveau, elle écoute nos a

(1) Selon la croyance populaire, les djnouns vivent dans lesæ endroits malpropres ou obscurs : le fumier, les écuries, les abattoirs..

pos qui doivent la choquer. Est-ce que je ne dis pas :

« Ce thaleb est un grand imposteur ou un fol. Il nous berne avec ses inventions. »

L’Agha a un geste de la main, par-dessus son guennour.

« Quand il a commencé à raconter cette histoire, par vanité ou pour s’attirer des dons, certainement il n’était pas de bonne foi ; mais, à force de la répéter, il. a fini par y croire... »

Pourquoi non? Le cas est bien connu du charlatan qui se prend à son charlatanisme ; du

hI

menteur qui se pipe à ses mensonges.

Il est dit qu’à El-Oued, je ne sortirai pas des envoütements, des ensorcellements, des histoires diaboliques. Aujourd’hui, les notrs de la ville, célèbrent la fête de leur marabout Sidi- Merzoug et les femmes possédées par les djnouns viennent y danser pour que le saint les délivre.

Depuis deux mois, déjà, la fête se prépare.

Tous les soirs, à la même heure, les nègres ont promené, à travers la ville, un grand bouc enrubanné, incarnation de l'esprit malfaisant. A chaque porte, ils s’arrêtaient et cela voulait dire :

“« Au nom d'Allah, frères, donnez un peu d’ar-

gent pour que soit célébré la fête de Sidi- Merzoug….. »

À présent, au centre d’un des grands espaces

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vides qui s’ouvrent sur le désert, les noirs ont fiché une lance et un étendard.

D’eux-mêmes, les burnous ont formé un cercle de curieux où ceux des premiers rangs sont accroupis. Un peu à l’écart, les femmes se sont massées, les unes près des autres, et leurs robes amarante ou orangées forment sur la blancheur du sol d’éclatants bouquets qu’embrase la lumière. »

Un nègre ouvre le cortège. Vraiment, son aspect est inoubliable. Très vieux, mais robuste, orand et maigre, le poil tout blanc, il est la personnification de Sidi-Merzoug lui-même. Il avance en suivant le cercle où les spectateurs lPenferment ; dans une cassolette de terre, il brûle l’encens dont les vapeurs sont une volupté aux narines des djnouns : mais c’est surtout par sa coiffure que les regards sont attirés. On ne peut rien congevoir de plus étrange, de plus bariolé. Elle est formée par les ceintures des femmes désireuses d’enfanter et ces ceintures sont de toutes couleurs. Les rouge-cerise, les violets, les verts, les jaunes et les orange s’y mélangent et s’y croisent.

Derrière lui, les musiciens, tous des noirs, frappent de leurs tambours, où agitent d'énormes crotales propres, semble-t- il, à célébrer une fête satanique et qui déchainent un furieux vacarme, Se suivant en file, par rang de taille, si bien que les derniers sont tout petits : des enfants; les musiciens font le tour des spectateurs en sautillant d’un pied sur

l’autre, en tournoyant ainsi que des toupies. Puis, divisés en deux groupes, comme pour un quadrille, ils dansent, sous le plein ciel, avec des simagrées, des contorsions de hanches ; en se faisant des grâces et comme s'ils viéäient avant tout à la bouffonnerie, ils s'adressent des sourires semblables à des grimaces du plus haut comique. Les pointes de leur foulard de soie sautillent dans leur dos à chacun de leurs mouvements et saute également le poignard suspendu à leur côté dans sa gaine de

cuir rouge et retenu en bandoulière par une

cordelette de laine écarlate.

Du point où se trouvent les femmes, l’une

d'elles se lève; une autre; et puis une troisième, une quatrième. Quelle crainte les retient ou quelle pudeur? Il faut qu’on les pousse dans l’espace ouvert. Elles arrivent deux par deux, épaule Contre épaule comme pour se soutenir dans l’épreuve qu’elles affrontent. Leurs longues robes traînent dans la poussière. Toutes sont religieusement voilées, mais leurs voiles ont des couleurs charmantes, choisies avec coquetterie : rose, vert d’eau, lilas, et le tissu est assez transparent pour que se laisse deviner le visage.

La tête droite, les yeux perdus, les danseuses ont l'air “d’hallucinées. Un djinn les possède, un esprit malin qu’il va falloir rejeter de leur être.

D'un mouvement presque insensible, à tout petits pas, en hésitant, elles avancent un

TS

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pied après l’autre. Elles ont un dandinenïent d'ours et ne cessent de baläncer devant elles un foulard de soie. -

Sont-ce des êtres vivants ou des automates, de silencieux automates qui marcheront, qui exécuteront cette danse prodigieusement lente tant que la mécanique sera remontée?

Mais, à leur rencontre, bondissant dans l’allégresse et faisant claquer les branches de leurs étranges instruments, voici que viennent les joueurs de crotales. Ils sautent avec une

jougue qui tient du prodige, poussent de

grands cris rauques, invoquent Allah et Sidi-

Merzoug : Que les Esprits sortent des corps hu-

mains où ils ont élu gite ; qu’ils rentrent sous terre. Si les cris n’y suffisent pas et la musique, on les charmera. Les djnouns sont affolés de parfums. Les sombres danseurs tirent des bou- teilles d’odeurs de leurs manches, ils aspergent les femmes ; ils leur cassent, sur la tête, de minuscules flacons dont elles conservent les débris brillants dans leurs voiles, dans leurs châles.

Insensibles aux indigènes en burnous qui les

observent, les frôlent, les heurtent, ellesnecessent

de se dandiner, d'avancer, de reculer impercep-

-tiblement et toujours épaule contre épaule

jusqu'au moment où les joueurs de crotales jugeant qu’en voilà assez pour elles, lesrejettent brutalement vers le cercle des spectateurs où elles s’effondrent comme si on les fauchait aux jambes,

A l'heure où le soleil n’a plus que des rayons |

obliques et la fête des noirs, la fête délirante

étant finie, je suis allée m’asseoir parmi les:

dunes, dire adieu au paysage d’El-Oued à ses grises coupoles, à ses jardins encavés. | La berge du désert est sans limites. Larges et massives, les dunes asseyent leurs croupes dont les vents ont modelé les formes. Le soleil descend sur l’horizon empourpré. Pas une âme. La tristesse qui monte de ces sites arides a je ne sais quoi d’affreux, de poignant. Rien ne peut l’égaler. Pourtant, n'est-ce pas dans ces solitudes désolées. qu’on goûte enfin, et mieux qu'ailleurs, le sens profond de la vie.

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TABLE DES MATIÈRES CHAPITRE I. « F AUX CONFINS DE L’OASIS DE LAGHOUAT, CHEZ LE BACHAGA JELCOUER L° CHAPITRE II.

À CHAMEAU A TRAVERS LE DÉSERT : DE CGHAR- DATA À OUARGESA,, 08, MT NS ARE 80 CHAPITRE I.

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