APPENDICES
St
AVANT LA GUERRE. UN PÈRE DE FAMILLE QUI DEVAIT DEVENIR AVEUGLE EN DÉFENDANT HÉROÏQUEMENT SON PAYS, M. LIVET.
Expériences d’hier et d’aujourd’hui.
Dans celte grande œuvre de la rééducation des soldats aveugles, le guide principal des bonnes volontés et des dévouements doit être l’expérience : — l’expérience acquise par les hommes frappés de cécité avant la guerre, dans des conditions semblables à celles de nos soldats, c’està-dire, par accident, en pleine force de l’âge, et l’expérience des soldats eux-mêmes, déjà réadaptés à la vie et qui peuvent montrer le chemin aux autres.
Or il se trouve précisément qu'il y avait, avant la guerre, une œuvre destinée à secourir les aveugles, qui comptait, parmi ses principaux membres et directeurs, des soldats aveugles : c’est l’Association Valentin Haüy. Un de ses ton-
daLeurs, qui lut pendant vingt-cinq ans son viccprésident, était le commandant Barazer de Lannurien, ancien officiel' de zouaves, ancien combattant de 1870, frappé de cécité vers la quarantième année. Il ne s'est pas contenté de se refaire ft lui même, grâce à la méthode Braille, une existence active et utile; mais il a exposé les résultats de sa propre expérience dans la brochure Conseils aux personnes qui perdent la vue. De même, un autre aveugle militaire, membre de l’Association Valentin Haüy, le capitaine Mouchard, avait rédigé la méthode de lecture employée par l’œuvre pour la rééducation îles adultes. L’Association a compté ou compte encore, parmi ses membres aveugles, le général Pâlie, le commandant Bourgongnon, le commandant Picard, le docteur Ferrier, médecin principal de l’armée, et plusieurs autres hommes d’action, ingénieurs, administrateurs des postes et télégraphes, etc., qui ont expérimenté par eux-mêmes, et sur euxmêmes, l’efficacité des méthodes de rééducation pour les aveugles.
Le fondateur même et secrétaire général de l’Association Valentin Haüy, M. Maurice de la Sizeranne, étant devenu aveugle par accident, dans sa jeunesse, après avoir lu, écrit, dessiné et beau-
A ppendice.s.
coup joui de ses yeux, savait mieux que personne les difficultés de la rééducation, et il n’est pas de système, en France ou à l’étranger, qu’il n’ait étudié ou pratiquement expérimenté. Au cours de ses voyages en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, en Danemark, il a « touché du doigt » les méthodes et les résultats dans loutes les écoles ou ateliers d’aveugles : des missions envoyées par lui dans d’autres pays lui ont rapporté d’autres expériences et, depuis plus de vingt-cinq ans, les rapports des diverses œuvres ou écoles de tous les pays du monde, notamment des États-Unis, et les journaux spéciaux pour aveugles sont reçus à l'Association Valentin Ilaüy, traduits et discutés par des techniciens. Ainsi les procédés adoptés pour la rééducation des aveugles de la guerre, par l’Association Valentin Ilaüy, ayant été préalablement expérimentés, adoptés et codifiés par les hommes les plus compétents dans la question et notamment par plusieurs officiers aveugles, il n’y avait aucun doute qu'ils eussent un plein succès.
Par les exemples qui suivent — petites monographies exactes et précises des travailleurs aveugles — on va voir, d’abord, sur quelles expériences on se basait, à l’Association Valentin
1 1 a i'i y , pour prédire aux soldais douloureusement frappés qu’ils se referaient une nouvelle vie, et ensuite, comment, eu effet, plusieurs d’entre eux, déjà, y sont parvenus. En lisant ces simples relations de faits, le lecteur connaîtra, dans leur concrète réalité, les résultats obtenus par la maison de la rue Duroc, et jugera s’ils sont concluants.
Quelques exemples de travailleurs aveugles avant la guerre.
A... N..., brossier. — Né en 1869 à Billy-sur- Aisne, canton de Soissons, orphelin de père et de mère, il perdla vue paraccident à dix-huit ans. A vingt-quatre ans, s’étant demandé s’il ne pourrait pas apprendre un métier, il fait quelques démarches, avec l’appui de l’Association Valentin Ilaüy; il entre, le 14 juillet 1893, à l’école professionnelle des ateliers 'd’aveugles, fondée par le baron de Scliickler, pour y apprendre la brosserie. Il revient s’installer chez lui au mois d’août 1894 et commence à travailler. En 1897, il avait assez de commandes pour s’occuper toute la journée.
A os Soldats Aveugles.
Dans un discours prononcé en 1901 à rassemblée générale de l’Association Valentin H aüy, François Coppée disait : « Savez-vous que les affaires de ce brave homme dépassent maintenant 5 000 francs par an? Voilà une réponse directe à ceux qui prétendent que l'assistance aux aveugles par le travail est une chimère! » Depuis cette époque, grâce à sa persévérance, A... N... avait considérablement augmenté son chiffre d’affaires annuel, qui s’élevait à 15 000 francs, au moment de sa mort. Blessé, le 25 septembre 1914, par un obus qui lui brisa les deux jambes, il meurt le 5 octobre. « C’est avec douleur, écrivait Mme N..., au mois d’avril 1915, à l’Association Valentin Haiiy, queje vousapprends la mort de moncher mari... Quand je pense qu'il s’était donné tant de mal pour se faire une situation, s’installer un atelier! car il avait installé cet atelier dans un ordre parfait; il y était à 1 aise et ne cherchait jamais rien; je n’avais pas à m’en occuper; il ne le voulait pas, disant que j’avais assez à faire sans cela. A qui cela va-t-il prolitcr?Je voudrais bien — ctje suis certaine qu’il m'aurait approuvée — que cet atelier serve à d’autres aveugles, etsi, par hasard, par votre bonne intervention, vous trouviez quelque travailleur sérieux qui en soit digne, nous
.1 ppendices .
pourrions causer de cela, après cette maudite guerre, s’il est encore intact, car ici on bombarde toujours b Encore une fois, Monsieur, merci pour les bontés que vous avez eues pour mon mari; je ne les oublierai jamais, et mon petit garçon, qui va avoir cinq ans, saura que c'est surtout à l’Association Valentin Ilatiy que son papa doit d'avoir pu gagner honnêtement de quoi l’élever. »
Z... B..., vannier. — Il exerçait déjà le métier de vannier lorsque, vers l’âge de trente-huit ans, il perdit complètement la vue. Son désespoir fut tel qu’il voulait se jeter dans la Seine. Il avait vendu ses outils, presque pour rien, à un camarade, et, tandis que sa femme faisait des ménages, il restait chez lui, tristement inerte, auprès d'une fille de douze ans malade et infirme. On l’adressa à l’Association Valentin Haüy qui
1. Le jour de l'Ascension, un obus est tombé dans la cuisine de M“"> N.... et l’a grièvement blessée ainsi que son petit garçon. Celui-ci a le talon gauche emporté, un éclat d’obus dans le genou et un autre dans la mâchoire. La mère a deux blessures au côté et est, en outre, très gravement malade de la poitrine. Tous deux sontactuel- Lunent soignés à Paris, à l’hôpital Tenon.
Nos Soldais Aveugles.
lui rendit courage et lui procura l'outillage nécessaire pour reprendre son ancien métier. 11 s'est remis au travail et il s'est refait toute une clientèle dans la vannerie lino. L’Association Valentin Iiaüy lui en commande annuellement pour 2 000 francs environ, et ce chiffre s’est môme élevé, une année, jusqu’à près de 3 000 francs.
J... B..., chaisier. — Marié et père de deux enfants, il travaillait chez Marne, à Tours, à la reliure do luxe, lorsqu'il perdit complètement la vue à l’àge de trente-deux ans. Il s’inquiétait d’autant plus de l’avenir que le traitement qu’il avait inutilement suivi pour recouvrer la vue avait dissipé ses économies. L'Association Valentin Haüy l’encouragea et l’aida dans son apprentissage du métier de chaisier. Il commença par réparer des chaises et arriva vite à en fabriquer Ayant réussi à monter un petit magasin à Tours, il s’est acquis la clientèle de l'IIotel de l'Univers, du Grand Bazar, de l’Administration des postes et télégraphes et d'une centaine de particuliers. 11 écrivait, au mois de mars 1914, à l’Association Valentin llaily, en la remerciant de son appui matériel et moral : « Je dois vous dire que notre
A p p en die es .
clientèle se trouve à peu près formée maintenant et il y a même des instants où nous ne savons pas où tourner la tête. »
G... D..., accordeur. — Il était cultivateur dans les environs de Paris. A vingt-cinq ans, il devient complètement aveugle. On le met en i'elations avec un ancien élève de l'Institution nationale des jeunes aveugles qui lui fait apprendre l’accordage. Il lui fallait d’autant plus de courage et de ténacité pour entreprendre cette étude que son ancienne profession l'y avait moins préparé et qu'il n’avait aucune notion de la musique. Après deux ans d’apprentissage et un stage assez courtchez un facteur de pianos à Paris, il retourne s’installer dans sa famille. Il se forme une clientèle à Maisons-Laffite et aux environs. Un accordeur aveugle, établi à Argenteuil, offre de lui céder la sienne; il refuse de l'acquérir pour son propre compte, mais il l’accepte à titre temporaire pour en prévenir la dispersion et la conserver jusqu'au jour où un autre aveugle est venu prendre la succession. Sa propre clientèle s’est à tel point développée que, l’âge venant, il a préféré en abandonner une partie pour ménager ses forces.
iVo.v Soldats A ventiles.
P... G..., masseur. — Il était dessinateur en broderies pour la maison Rouff qui l’occupait l’hiver à Cannes et l'été à Plombières. Au mois de juin 1909, il est pris subitement de violents maux de tète, à la suite d’un bain de mer ; trois semaines plus tard, un matin, il se réveille aveugle; il avait alors vingt-cinq ans. Son mariage, l’année précédente, avait absorbé ses économies. Intelligent et courageux, il veut apprendre une profession qui lui permette de vivre et s’adresse, à cet effet, à l’Association Valentin Haiiy. Celle-ci l’admet à son cours de massage. Il conquiert le diplôme à la suite d’un examen particulièrement brillant. Il va ensuite exercer sa nouvelle profession à Cannes, l'hiver, et à Bourbon-l’Archambault, l’été. En 1913, il avait si bien réussi dans cette dernière localité que scs clients eux-mêmes, désireux de le conserver, l'engagent à venir à Paris, où il reste tout l'hiver. Si la guerre désorganise sa saison d’été à Bourbon-l'Archambault, il passe un hiver très actif à Cannes, où il prête son concours à l’hôpital de la Croix-Bouge et à l’hôpital temporaire du Casino. C’est lui qui dirige actuellement, avec un autre élève diplômé de l’Association Valentin Haüy,
Appendices.
l'école organisée à Cannes par cette dernière pour enseigner le massage à des soldats aveugles *.
1. Voir ci-dessus, p. 42. — Parmi les masseurs diplômés de l’Association Valentin Haüy, citons encore M. M..., récemment décédé. Dès ses débuts, à Rennes, il rendait le fonctionnement de ses jambes à un malade qui en était privé depuis six ans et il avait su inspirer une telle confiance aux clients qu’à la lin de ses huit premiers mois d’exercice il avait gagné 0000 francs. Huit ou dix masseurs de l’Association Vallentin Haüy travaillent pendant l’été dans les stations thermales. C’est à Bourbonne-les-Bains qu’ils ont obtenu le plus de succès; on s’y dispute les soins d’une excellente masseuse, qui est promptement arrivée à gagner 4 000 francs dans sa saison.
Quelques exemples de soldats aveugles au travail.
Les lettres qui suivent ont été écrites à divers membres de l’Association Valentin 1 1 a ü y , soit par les soldats aveugles, soit par des personnes de leur entourage. Les résultats si encourageants dont elles apportent le témoignage sont dus non seulement auxeiïorls et à l’expérience de l'Association, mais encore à la vaillance morale, à l’énergie de ceux à qui elle est venue en aide. Sans cette intime collaboration, les plus généreux dévouements fussent demeurés stériles. S’ils ont porté leurs fruits, c’est parce que ceux que l’on n’abandonnait pas n’ont pas voulu s’abandonner eux-mêmes. Héroïques dans la tranchée, héroïques ils sont restés dans l'acceptation de leur épreuve et dans l'accomplissement de cette
Appendices.
laborieuse tâche de leur rééducation. On ne s’étonnera pas de ce qu'ils ont pu faire, quand on lira ce que l’un d’eux écrit avec une si admirable simplicité :
" Oui, monsieur, je suis maintenant en train pour le travail, et de me sentir soutenu, aidé, cela me rend encore plus fort. Mais si je me suis remis avec courage au travail, avec acharnement même, c’est que j’ai une petite fille, et cette enfant est maintenant le but de ma vie. Si j’ai rempli mon devoir de Français en donnant à la patrie ce que j’avais de plus précieux, il m’en reste un autre non moins grand à remplir, c’est celui d’élever ma petite fille, de la mettre dans le droit chemin de la vie et de lui assurer par mon travail un petit avenir; je veux y parvenir, et j’y réussirai. »
Mais avec la prolongation de la guerre, le nombre des soldats aveugles va sans cesse en augmentant. Pour aider efficacement ceux qui sont si dignes de l’être, il faut des ressources toujours accrues. Le lemps n’amortit pas la dette que nous avons contractée. On prête à l’un des mulilés de la guerre cette réflexion douloureuse :
« Héros six mois, infirmes toujours ». A nous de démentir celte prévision. Envers ces soldats
Nos Soldais Aveugles.
aveugles qui, dans leur rude eliort de rééducation, ne se sont jamais lassés, la sympathie agissante et la générosité publique ne se lasseront pas non plus.
Baldy (Joachim), cultivateur.
Meehmont, par Pelacoy (Lot), 0 mai 1910.
Je vous remercie de nouveau du grand attachement que vous prenez envers mon mari. Hier, il a reçu avec grand plaisir le guide-main que vous lui avez envoyé. 11 a été le premier à s'en servir. 11 a voulu écrire à son frère, artilleur au front. La lettre était assez bien faite. Je vous remercie de vous occuper de lui tout spécialement. La semaine dernière, il a reçu une soixantaine de francs de l’association du « Foyer du Soldat aveugle ». Nous avons été bien surpris.
C’est avec plaisir que je lis à mon mari les imprimés que vous avez joints avec le guidemain.
Mon mari est content, comme ses pauvres
Appendices.
camarades, de nous être un peu utile. Il se conduit seul dans nos champs, dans nos vignes; il donne à manger aux bestiaux, garde les moutons avec scs petits enfants de trois et six ans. 11 est heureux de se rendre utile, malgré ses terribles blessures. Habitant la pleine campagne, lui-même nous pétrit le pain. C’est merveilleux de le voir travailler. Beaucoup de gens du pays no peuvent en revenir. Je suis heureuse de posséder des relations avec votre Société. Vous me faites plaisir de remonter le moral de ces pauvres soldats. Mon mari a pris le dessus complètement, depuis qu’il a fait connaissance à Toulouse de M. X..., professeur de musique. 11 est lui-même le fondateur d’une école d’aveugles. Mon mari désire, l’hiver prochain, aller y passer quelques mois atin d’apprendre la brosserie. Pendant les mauvais jours, il aura là un métier pour se distraire.
Excusez-moi, monsieur, de vous écrire si longuement, je suis tellement heureuse de voir mon pauvre mari réagir que je m’empresse de vous décrire quelque peu sa vio nouvelle pour lui. J’espère que vous continuerez à penser à lui; je vous remercie sincèrement.
Benoit (Édouard), cultivateur.
Maisonneuve, par berrias (Ardèche), 14 mai 1916.
Voilà déjà dix jours que j'ai reçu votre lettre, et quoique ayant tardé à vous répondre, ce n'est pas sans intérêt que j’ai écouté votre aimable lettre. J’aurais dû vous donner de mes nouvelles depuis longtemps.
Jusqu'ici le malheur dont j’ai été l’rappé m’a été d'une portée et d’un coup formidable et, plus d’une fois, je me suis laissé aller au découragement; mais, soutenu par sa famille et par une volonté qui vous vient parfois de la Providence, on s’habitue peu à peu à son sort et l'on finit à sortir de ce rêve pour prendre une vie commune.
Vous me demandez l’emploi de mon temps : je puis vous dire que j’ai bien des petites occupations dans la maison, travail qui n'a pas une bien grande portée, mais qui fait disparaître beaucoup d’ennui; malheureusement, dans une petite propriété où les travaux varient beaucoup, surtout dans nos pays, l'on ne peut pas se rendre utile en tout. Ne connaissant ni le rempaillage des chaises, ni le métier de vannier, je perds beaucoup de temps à ne rien faire. Je m’étais bien
Appendices .
procuré, avant de rentrer au pays, le livre pour lire ainsi que la planchette à écrire; mais, hélas! comme un écolier sans professeur, moi-même, de mon côté, je me suis vite découragé tout seul, et je ne connais guère que mon alphabet. Malheureusement, ici, dans nos campagnes, les gens n’ont guère le temps de vous donner des leçons; il m’aurait fallu faire comme bien d’autres, rentrer dans une maison pour apprendre à lire et écrire, ainsi qu’un métier quelconque. Je sais bien qu'il n’y aurait encore rien de perdu; mais, dans la maison, je suis retenu par plusieurs choses, mais principalement pour donner des conseils, surveiller les travaux et aider pour le peu que je puis faire, car à l’époque où nous sommes de la dure épreuve de la guerre, où la main-d’œuvre fait défaut el où les gens n’affluent pas trop, l’on a besoin de faire du mieux que l’on peut.
Bosquet (Pierre), cultivateur.
La Vendelée, par Coulances (Manche), 19 février 1917.
Je fais réponse à votre lettre en vous remerciant de votre proposition; je ne chôme en rien pour
le moment et je ne vomirais pas faire tort à d’autres qui ont peut-êlrc plus besoin que moi. Il est vrai que j’ai quatre enfants, mais dans la campagne où je suis, on ne chôme pas en bois pour les chauffer. Vous me demandez à quel ouvrage j’emploie mon temps par ce froid rigoureux; je vous dirai que je m’occupe à chaumer du froment, car chez nous la plus grande partie des appartements sont couverts en chaume, et c’est un travail qui est assez facile pour moi, car en touchant la paille, on peut se renseigner s’il y a encore du grain dedans.
Dès que les jours deviendront plus beaux, j’irai couper du bois pour en conserver pour un an; mais, auparavant la coupe des feuilles, je mets le bois par fagots, comme je peux, mais cela n’est pas gênant du moment qu’on peut les charrier. Du mois de juin an mois de septembre, j’aiderai ù faire la saison du foin et de la récolte; je m’en tire assez facilement pour mettre le foin en bottes et le blé en gerbes. Enfin, je vous dirai que, depuis que je suis rentré, je n'ai jamais perdu une heure à l’aide de mon second garçon de cinq ans, qui me sert de guide dans tous les travaux que je connaissais auparavant.
Je vous dirai aussi qu’à l’aide de mon petit
Appendices .
gars, je puis soigner les bestiaux et traire les vaches de la petite ferme que je loue. Si vous connaissez quelqu’un dans la môme position, engagez-les bien à ne pas abandonner leurs vieux travaux, pourvu qu'ils puissent travailler pour eux; car travailler pour les autres pourrait fournir des reproches.
C’est de la part d’un homme courageux qui vous serre cordialement la main.
Bourotte (Edgar), cultivateur.
La Fermière, par Escampa (Yonne), 4 décembre 1916.
Malgré le grand relard que j’ai apporté à vous rendre réponse, ne croyez pas que j'oubliais vos bons conseils que je mets à profit tous les jours. Je pourrais vous citer beaucoup de travaux que je fais moi-même, tels que botteler du foin. C’est moi qui ai attaché toutes mes gerbes; j’ai été travailler aussi à l'arrachage des betteraves; de ce moment, je fais des pieux pour les vignes et les prés et toutes sortes de petits travaux que
J 34 Nos Soldats Aveugles.
beaucoup de mes voisins ont peine à croire que je m'en tire aussi facilement. Naturellement, vous comprendrez que je n’ai pas encore acquis une habileté comme certains qui sont aveugles depuis longtemps, mais je suis déjà arrivé à faire certaines choses que je n’aurais lias cru faire auparavant. Quant au moral, M. P... a dû vous parler de moi lors de sa rentrée, car il était venu me rendre visite et à qui, si vous avez l'occasion, vous pourrez faire part de ma lettre en lui donnant le bonjour.
Nous nous portons tous très bien et je souhaite que cette lettre vous trouve de même.
Du meme, 22 décembre 1910.
C’est avec plaisir que j’ai reçu votre lettre, où vous inc demandez l’autorisation de publier celle que je vous ai envoyée. Croyez bien, monsieur, que ce sera une grande satisfaction pour moi si je peux être la moindre des choses utile envers des camarades, qui parmi eux s'en peuvent trouver qui ont besoin de réconfort. Donc, vous pouvez la publier sans hésiter, car tout, ce que je vous ai dit n’a rien d’exagéré, tout au contraire. Il ne se passe pas une journée sans que je fasse quelque
Appendices. 135
chose. Quant à la santé, je me porte toujours très bien ainsi que ma famille.
Du même , 10 juin 1917.
Je suis toujours heureux de recevoir vos aimables lettres et de voir à quel point vous vous intéressez aux malheureux aveugles qui ont besoin de réconfort et d’encouragement.
Permettez-moi de vous dire que pour mon compte le coup fut dur autant que subit. Je fus blessé le 18 mars 1915 au ravin des Meurissons, en pleine forêt d'Argonne, par un obus tombé presque à mes pieds et dont un éclat me blessa grièvement à une jambe, et la déflagration de la poudre me brûla les yeux; depuis cet instant, je n’ai jamais revu la moindre clarté.
A l’hôpital où je fus soigné, les médecins me disaient que la vue me reviendrait tout doucement, mais ils s’aperçurent assez vite que j’étais convaincu moi-même que ça n’était pas vrai. Avec les grandes souffrances que j'ai endurées pour ma jambe, j’avais de sombres réflexions au sujet de nies yeux, mais sans jamais trop me démoraliser, et au fur et à mesure que je me guérissais, je rêvais à ce que je pourrais faire
sans voir clair. Mes rêves ne lurent pas vains. Après être rentré chez moi, encore faible et boitant bas, je commençai à m’exercer à de petits travaux. Je m’aperçus qu’en reprenant des forces, je pourrais en faire de plus fatigants.
C’est ainsi que je me remis à travailler avec le meilleur encouragement que je prenais moi-même devoir que j’arrivais à faire ce que j’avais envie, et comme vous savez que dans la culture les travaux sont très variés, je me tournai aussi bien vers l’un que vers l’autre, et lorsque parfois je demandais si c’était à moitié bien fait, on me répondait toujours que les clairvoyants ne faisaient pas mieux. Je peux vous citer entre autres quelques-unes de mes occupations. Par les grands froids de l’hiver dernier, j’ai fait une grande quantité do pieux pour clôturer des prés; je préparais moi-même des livraisons de foin, j'ai scié, fendu et rentré du bois dont j’avais abattu moi-même une partie pour l’hiver prochain. A la suite, les travaux des champs sont revenus; j’aidais à répandre le fumier pour les betteraves et j’ai planté moi-même une vingtaine d'ares de pommes de terre, et dès ce moment, je suis fort occupé à piocher dans ma vigne. Naturellement, il est des travaux beaucoup plus corn-
Appendices.
pliqués et plus difficiles que je ne peux faire sans quelques inconvénients. Il en est même que je ne peux faire seul, comme vous pouvez le com* prendre; mais à côté de cela, je pourrais citel beaucoup d’autres petits détails. J’ai eu des visiteurs qui m’ont toujours trouvé actif et les voisins même ont peine à croire que je me débrouille aussi facilement.
Soyez sûr, cher monsieur, que ce sera une grande satisfaction pour moi si je peux être utile la moindre des choses aux camarades qui, comme moi, vivent dans une nuit éternelle, et je leur conseille avant tout d'avoir un bon moral; c’est le plus précieux auxiliaire d’encouragement.
Donc, je vous autorise à publier ma lettre à tous les camarades si vous le jugez utile, et on peut venir me voir ou prendre des renseignements, et vous verrez qu’ils sont complètement dénués de toute exagération.
Je vous remercie, ainsi que l’Association, des bons conseils que vous m’avez toujours donnés et que j’ai toujours fort bien accueillis.
Chesnel (Fernand), cultivateur.
Trultemer-lc-Grand (Calvados), 7 mai 1910.
Je fais réponse à la lettre que vous m’avez envoyée en me demandant de mes nouvelles. Je vous dirai un peu de mes occupations : autant que je le peux, je travaille au grand air, dans les champs; c’est ce qui me plaît encore le mieux; avec l’aide de ma sœur, qui me conduit les chevaux, je laboure; j’ai aidé à semer les pommes de terre, ces jours, et bien des petits ouvrages que je peux encore faire, ayant toujours un peu conservé mes anciennes habitudes de travail. Je m'occupe à rempailler des chaises quand il fait mauvais temps et que je ne peux pas sortir. En m’occupant, toujours un peu, le temps se passe encore sans trop d’ennui.
Nous voilà arrivés dans une saison où mes parents vont avoir beaucoup d’ouvrage; je vais leur aider le plus possible.
Pour le filet, j’avais eu intention d'en faire plusieurs pour ne pas en perdre l’habitude; j'ai bien l’outillage qu'il me faut, mais on n’a pas trouvé à acheter dans les magasins avec quoi les monter; on trouverait encore de la ficelle; je ne peux pas penser à en faire d’ici quelque temps.
A ppendices . 1 39
Je vous remercie beaucoup de voire bienveillance pour moi.
Du même, 5 juin 1917.
C’est avec plaisir que je vous autorise à publier ma lettre, car je peux dire à mes camarades agriculteurs qui sont comme moi qu'ils peuvent faire comme moi, continuer le travail des champs. On s’y remet facilement et on y trouve toujours de l’occupation; je n’ai même pas le temps de rempailler des chaises, que l’hiver, quand il fait bien mauvais et que je ne peux pas sortir. Alors je suis bien content quand même d'avoir appris un métier.
Mon occupation depuis le mois de mars est le plus souvent de labourer la terre. Nous avons ensemencé douze hectares et c’est moi qui ai tout labouré. Ma sœur me conduit les chevaux. Pour engraisser la terre, nous y mettons du fumier et j’aide à charger les voitures aussi bien que celui qui y voit. Nous allons bientôt travailler aux l'oins; j’espère bien faner et aider à les rentrer. Après, il se trouvera les grains à récoller et toujours bien des petits ouvrages que je peux faire; si bien que le temps passe vite et que je n’ai pas le temps de m’ennuyer.
J’ai le même courage que j’avais pour le travail que par le passé. J’aime bien à rempailler les chaises, mais encore mieux le métier de cultivateur, et ce qui me rend content, c’est que je vois que je me rends encore bien ulile. Que mes camarades qui sont comme moi essaient et ils arriveront aussi facilement que j’ai pu le faire à se rendre utiles.
Darnis (Auguste), cultivateur.
Bilhac (Corrèze), la mai 1910.
J’ai eu bien plaisir de recevoir votre letlrc ainsi que vos deux petites notices expressément faites pour l'aveugle, et qui me sont très intéressantes, et qui peuvent m’être utiles, car je trouverai dans ces petiles brochures beaucoup de petits renseignements ainsi (pie ma famille. Je vous dirai, monsieur, que comme j’étais ouvrier des champs avant la guerre, une fois remis de ma blessure, je n’ai songé qu’à revenir auprès de ma femme cl de mes enfants, no voulant point apprendre un métier, et je suis parti et sans trop savoir si je pourrais être utile chez moi. J’ai déjà compris que l’on pourrait tout de même avec du
Appendices. „ 14i
temps arriver à faire de petits travaux tels que, premièrement, arriver à pouvoir se diriger, surtout dans les endroits que l’on connaît; et comme c'élait le moment des vendanges quand je suis arrivé chez moi, j’ai aidé à couper les raisins, ce que je n’aurais jamais cru pouvoir faire. J’ai aussi aidé à ramasser les pommes de terre, et tout l’hiver j'ai pu aider à soigner les bestiaux et aussi à faire le bois pour la cuisine. Je pourrai bientôt attacher la vigne, bien entendu avec l’aide de quelqu’un souvent. J’espère aussi qu’à la saison des foins et des moissons, je pourrai être utile aussi quelquefois, mais je vous dirai quand même que, malgré les petites occir pations, j’ai beaucoup de temps devant moi pendant lequel je ne suis pas occupé, car ma petite ferme ne donne pas assez de travail de ce genre, et surtout pas beaucoup de fourrage. On ne peut tenir guère de bétail, ce qui me donnerait le plus de travail. Peut-être ai-je eu tort de ne pas apprendre un métier et qui m’aurait permis de m’occuper les moments que je n’ai rien à me distraire, mais pour apprendre un métier, c’est long pour me séparer de ma famille.
Enfin, je termine en vous remerciant de vous être intéressé à moi.
Descormes (A.), cultivateur.
Mercurol, par Tain (Drôme), 5 juin 1916.
Je suis vivement touché de l’intérêt que me porte l’Association Valentin Haüy et je vais essayer de vous donner quelques détails sur mes occupations. 11 faut d’abord que je vous dise que je n’ai qu’une toute petite propriété et que, si j’ai voulu essayer de la cultiver encore, plutôt que d'apprendre un métier, c’est qu'à la campagne, l’aveugle jouit d’une plus grande indépendance qu’à la ville. Je peux vaquer à mes petits travaux, aller et venir, soi tir seul, sortir sans avoir besoin de guide, et, ce qui est plus important encore, c’est que la vie y est moins chère. Je ne vous Cacherai pas cependant qu’au commencement, j’ai éprouvé de grandes déceptions : par la pensée, je voyais tout mon travail, mais pour l’exécuter, c’était autre chose; mes doigts n’avaient pas encore la sensibilité et l’adresse qu’ils ont aujourd’hui.
L’arrachage des betteraves a été mon premier travail. J’ai lait ensuite des fossés le long des rangées de vigne pour enfouir du fumier; j’ai fait des trous pour remplacer des arbres et des pieds
LE RETOUR A LA TERRE DU SOLDAT AVEUGLE. LE SOLDAT DES¬ CORMES, VIGNERON AVANT LA GUERRE, TRAVAILLANT DE NOUVEAU A SA VIGNE, A MERCUROL, PRÈS TAIN (DRÔME).
Appendices .
de vigne. Je peux bêcher; c’est moi-même qui ai fait ma pépinière de plants de vigne pour l’année prochaine; j’ai taillé une partie de mes arbres, pêchers et abricotiers ; je me rends parfaitement compte des branches que j’ai à couper ou à laisser et de la forme queje donne à l’arbre. Tous les jours, je fauche un peu de fourrage pour mes lapins, car j'en fais un peu l’élevage. En ce moment, je suis occupé à attacher la vigne; c’est, un travail que je fais très bien. Dans une vingtaine de jours, on coupera les blés et je crois que je pourrai faire les gerbes et les lier. Dans l’intérieur d’une grande ferme, un aveugle peut se rendre très ulile en soignant les animaux; il peut très bien leur distribuer la nourriture ; c’est moi qui soigne mon cheval et, quoiqu’il soit jeune et un peu fougueux, je ne le crains pas. Je m’occupe de la cave; je soutire mon vin et le mels en bouteilles. Je coupe du bois cl je peux faire une foule de petits travaux qui, dans leur ensemble, sont très utiles.
Aussi, à tous mes camarades cultivateurs qui sont alleinls de cécité comme moi, je conseille de retourner aux champs; ils y trouveront encore beaucoup d'occupations sans trop changer leur vie.
Je me propose pour cet liiver, quand il fera mauvais temps et que je ne pourrai sortir, d’apprendre le Braille; mais, pour le moment, il fait trop beau pour rester dedans.
Du même, 10 juillet 1916.
Je suis vraiment touché de l’intérêt que me porte l’Association et cette bonne intention à mon égard ne fera que grandir mon courage et mon goût pour la culture. Je ne désire pas agrandir ma petite propriété en louant des terres, car, en général, quand on loue un terrain, il est à peu près inculte et ruiné et il faut beaucoup de travail et d’engrais pour le mettre en rapport. Puis il arrive que, quand on a réussi à le mettre en bon état, le bail finit et on est obligé de le laisser. Mais, quand je le pourrai, je m’agrandirai en achetant la part de l’une de mes sœurs, qui ne forme qu’un seul tènement avec la mienne, ce qui me facilitera beaucoup mon travail. Pour le moment, je vais essayer de faire la culture intensive, récolter le double sur le môme contenu de terrain, sans trop augmenter la main-d’œuvre, qui est très chère. J'ai besoin pour cela d’un certain apport d’engrais et de
Appendices. \ 45
fumier que ma modeste pension ne me permettra guère de réaliser. Donc, si l’Association est toute prête à me venir en aide, c’est en m’aidant dans l’achat d’engrais qu’elle y réussira le plus pour le moment.
Dans votre avant-dernière lettre, vous me donniez, monsieur, l’adresse de quelques soldats aveugles en me demandant d’entrer en relations avec eux pour les encourager et leur dire ce que peut encore faire un aveugle dans notre métier. Je n’ai pu leur écrire de suite, étant très occupé ces temps-ci par les derniers traitements de la vigne et par les moissons. Maintenant que le travail est moins pressant, je vais leur écrire à tous en leur donnant des détails sur ce que je sais et en leur expliquant ce qu’ils peuvent faire eux-mêmes. Je serai heureux de pouvoir les convaincre que non seulement ils peuvent encore être bien utiles, mais capables de gagner leur vie.
Du même, 21 juillet 1916.
J'ai reçu votre bonne lettre dans laquelle vous me dites que l’Association est décidée à me venir en aide et me demandez de quelle somme j’aurais besoin pour mes achats d’engrais. Voici
ceux qu’il me faudrait employer à l’automne prochain : 20 000 kilos de fumier, que je crois pouvoir acheter en ce moment à 1 fr. 25 les 100 kilos rendus chez moi; G00 kilos d’engrais pour la luzerne; 600 pour le blé et 800 pour la vigne. Le prix de l’engrais varie suivant les dosages, mais les uns dans les autres, ils peuvent valoir 15 francs les 1 000 kilos, ce qui représenterait une somme d’environ 500 francs. Croyez, monsieur, que, même si l’Association trouve ce chiffre trop élevé, je serai toujours heureux et très reconnaissant de ce qu’elle pourra faire pour moi et, si un jour j’arrive à un bon résultat, je n’oublierai pas que c’est à elle que je le devrai.
Le soldat aveugle, E. B..., de Maisonneuve, vient de m’adresser une lettre dans laquelle il me dit qu’il n’a pu jusqu’ici que faire des travaux de peu de valeur et me prie de lui donner des renseignements sur ce que je fais. Je viens de lui écrire une longue lettre en lui donnant tous les détails sur mon travail, et cela m’a été d’autant plus facile que la région qu’il habite a le même genre de culture que chez moi.
Oui, monsieur, je suis maintenant en train pour le travail, et de me sentir soutenu, aidé.
Appendices. l/i7
cela me rend encore plus fort. Mais si je me suis remis avec courage au travail, avec acharnement même, c’est que j’ai une petite fille, et cette enfant est maintenant le but de ma vie. Si j’ai rempli mon devoir de Français, en donnant à la patrie ce que j’avais de plus précieux, il m’en reste un autre non moins grand à remplir, c’est celui d’élever ma petite fille, de la mettre dans le droit chemin de la vie, et de lui assurer par mon travail un pelit avenir; je veux y parvenir et j’y réussirai.
Du même, 5 août 1910.
Mille mercis pour votre bonne lettre que je viens de recevoir, mais je ne mérite pas tant d’éloges. Ce que j’ai fait est bien simple : tous les Français le font en ce moment, et ce que je fais actuellement est bien naturel, car c’est mon cœur de père qui me le dicte. Et puis ce serait faire preuve de mauvaise volonté si je n’essayais pas de réagir et vouloir bien faire, quand tout le monde veut adoucir ma vie, m’aider à supporter mon malheur, et quand on trouve aussi des cœurs dévoués comme le vôtre.
J’ai reçu les 500 francs et j’en ai accusé réception à M. le Trésorier. Cette somme m’aidera
bien à améliorer ma cuiUire. Je voudrais arriver à faire de mon coin de lerre une petite propriété modèle et prouver par là qu’en perdant la vue, on ne perd pas tout et qu’on est encore bon à quelque chose.
Du même, 31 octobre 1916.
Je viens de recevoir votre bonne lettre et je suis vivement touché de tout l'intérêt que vous me portez. Vous m’excuserez de ne pas vous avoir écrit avant, mais j’avais pensé que vous deviez être en vacances, et c’est pour cette raison que je ne l’ai pas fait.
Ma santé est aussi bonne que possible; le bon air de la campagne m’a rendu mes forces, dont j’avais grand besoin. L’affection des miens m’a fait reprendre courage et le travail m’a remis le moral. Je me suis bien occupé tout l’été et le temps a passé bien vite, trop vite même, car je vois approcher l’hiver que je redoute tant maintenant.
Je suis assez satisfait de mes récoltes, quoiqu'elles n’aient pas été ce qu’elles auraient pu être sans la guerre; mais, après deux ans de délaissement, le sol ne peut pas produire la
Appendices. ' 1 •'
même chose. C’est la vigne qui a le plus soulïert de cet abandon; faute de travail, d engrais et de traitement, elle était l’année dernière dans un état lamentable. Cette année, elle a été bien soignée, et cela se connaît. Le fumier que j’y apporte en ce moment et que je dois à la générosité de l’Association augmentera sûrement ma récolte d’un quart pour l’année prochaine. L’automne dernier, je n’avais pu guère semer du blé, car le terrain n’avait pas été préparé et en plus je manquais d’engrais, mais le peu que j’avais pu semer a très bien réussi. J ai rencontré de très grandes difficultés dans certains travaux, comme pour l’arrachage de la pomme de leirc, que j’ai dû laisser, car quand la pomme de terre est mûre, elle se détache facilement de la plante et j’en laissais dans la terre. Tous les travaux qui se font à la pioche sont en général difficiles à exécuter. Par contre, ceux qui se tout a la bêche sont plus faciles. Je charge bien un tombereau de fumier avec la fourche. Je sors celui des écuries; mais pour le mener au tas, je tire la brouette après moi au lieu de la pousser devant. J’ai préparé moi-même mes tonneaux, ma cuve, je l’ai foulée, et j’ai tiré mon vin sans l’aide de personne; pour presser, j’ai lait le Ira-
Nos Soldais Aveugles.
vail d’un homme. Nous sommes en ce moment à l’époque des semailles; moi, je m’occupe à débarrasser le champ, j’arrache les betteraves, les topinambours, j'enlève les liges de maïs; mais une chose que je ne peux faire, c’est de répandre le fumier en plein champ. On ramasse aussi en ce moment la feuille de mûrier pour la nourriture du bétail en hiver; c’est un travail que je fais très bien. Dans quelques jours, nous allons labourer un coin de terre un peu écarté où il ne passe personne. Je vais essayer d’y semer quelques sillons de blé moi-même; je me ferai conduire bien au milieu du sillon et je crois pouvoir égaliser convenablement le grain. Je crois qu'il est bon de s'essayer à tout faire, car si la guerre doit se prolonger, on ne trouvera plus personne pour se faire aider. Je vous tiendrai au courant de mes petits travaux en vous signalant les difficultés que je rencontrerai comme mes succès.
Du meme, 10 novembre 1910.
Dans votre bonne et encourageante lettre, que je viens de recevoir, vous me demandez s’il ne me serait pas plus commode de me servir d'une charrue Drabant pour mes labours. Oui, on peut
Appendices.
labourer avec cette charrue-là, même sansyvoir; j’en ai eu la preuve par un de mes camarades de Reuilly, qui avait quitté Paris pour rentrer dans sa famille, en même temps que moi, au printemps dernier, et qui m’écrivait qu’avec l’aide de sa sœur, il avait fait tous les labours. Pour semer les avoines, sa sœur guidait les chevaux, lui était à la charrue. Mais si la Brabant va bien et coupe une bande toujours régulière, elle le doit à son poids, qui la maintient d'aplomb et l’empêche de sauter, quand elle rencontre un caillou dans le sol, mais il faut trois ou quatre chevaux pour la traîner. Comme je n’ai qu’un cheval et que je ne puis disposer d’un attelage pareil, je suis donc dans l’obligation de me servir de la charrue que j’ai actuellement. Ce serait dommage de faire l’acquisition d’une Brabant, qui serait coûteuse et dont je ne pourrais faire usage. La charrue que j'ai en ce moment est légère : elle ne peut couper des bandes de terre aussi larges; mais elle fait tout de même un bon travail avec une traction moindre; quoiqu’elle soit très maniable, elle ne ] eu' cependant être guidée (pie par un voyant; ma femme la mène bien. Lite a, en effet, plusieurs fois fait des labours. Je conduisais le cheval en le tenant par la bride de la main gauche
cl en marchant dans le sillon précédemment creusé.
Puisque l’Association est toujours décidée à me venir en aide, je vous parlerai dans ma prochaine lettre du désir que j’aurais d’avoir pour le printemps prochain un outil agricole qui me rendrait de grands services.
Du même, 18 décembre 1916.
Je vais, en répondant à votre bonne et toujours encourageante lettre, vous parler un peu démon petit travail. J’ai commencé à tailler ma vigne et suis content, car je n’aurais pas cru arriver à faire aussi aisément ce travail. L’année dernière, j avais essayé bien timidement de tailler quelques pieds; j'en avais fait part il plusieurs de mes camarades dont vous m’aviez donné l’adresse. Deux d’entre eux me répondirent à ce sujet. Le premier me dit que sa vigne ne se composait que de plants en treillage et qu’il ne croyait pas pouvoir faire ce travail. En effet, dans la vigne à taille longue, on rencontre plus de difficultés; les branches sont plus embrouillées; il faut aller plus lentement, mais on y arrive quand même. Le deuxième de mes camarades me déclarait
Appendices .
nettement qu’il n'essaierait même pas, ne voulant pas, me disait-il, abîmer sa vigne. Ces déclarations me laissèrent un peu froid, car moi non plus, je n’avais nulle envie de meLtre ma vigne dans un mauvais état. Cette année, j’ai renouvelé ma tentative et, aux premiers essais, je me suis aperçu que cela allait bien mieux. En quinze jours, j’en ai taillé environ 5 000 et je ne crois pas avoir besoin de confier le soin de ce travail à personne; je le ferai moi-même. Je ne taille que quelques heures par jour, au moment où il fait le moins froid, car si on a les doigts engourdis, cela ne va plus et il ne faut pas songer à prendre des gants. Ce serait comme un voyant qui se mettrait un bandeau sur les yeux pour faire ce travail. Je considère que tailler la vigne n’est pas plus difficile que de bêcher ou de piocher, moins peut-être, car plus les mains sont rapprochées du travail, plus il est facile à faire, et dans la taille, les doigts de la main gauche sont toujours en contact avec le bois à couper et la lame du sécateur. Aussi, c’est ce qui a fait dire à mes voisins, qui ont d’ailleurs reconnu mon Iravail parfait, qu’un jour ou l’autre je me couperai les doigts, mais j’espère que leurs prévisions ne se réaliseront pas.
Cher monsieur, c’esl d'une petite faucheuse à un cheval que je faisais allusion dans ma derrière lettre. Oui, une faucheuse simplifierait bien mon travail et m’ôterait bien du souci. Car, cette année, j’ai eu bien du mal à trouver quelqu’un pour faire faucher mes luzernes et, pour le printemps prochain, ce sera pire encore, la maind’œuvre se faisant, de plus en plus rare. Au mois de mai, époque à laquelle on coupe les fourrages, les travaux abondent, binage des pommes de terre et des betteraves, labour de la vigne, l'attacha gc, sulfatage et soufrage. Si ces travaux ne sont pas faits au moment voulu, la récolte en est très compromise. Pendant que je m'occuperai de la vigne, ma femme pourrait avec une petite faucheuse, en peu de temps et sans peine, coupelles fourrages. Mais le prix de ces machines est maintenant très élevé. Un de mes voisins, qui est mobilisé, en a acheté une pour que sa femme puisse continuer ses travaux; il l'a payée •ü»0 francs, et n’a pu l'avoir que pour les deuxièmes coupées, ne l’ayant pas commandée assez tôt. Aussi je serais très reconnaissant il l’Association si elle pouvait m’en faciliter l'acquisition d'une.
Appendices .
Du même, 16 février 1017.
C’est avec un grand plaisir que j’ai reçu votre lettre, et vous voudrez bien m’excuser d’être resté assez longtemps sans vous écrire, mais je ne pouvais vous dire grand’chose sur mes travaux des champs, car, depuis plus d'un mois, ils sont interrompus par le mauvais temps. Le sol est gelé très profond et une épaisse couche de neige le recouvre. Je ne suis pas cependant resté tout, à fait inactif; j’avais eu l’heureuse idée, la veille où la neige a commencé de tomber, de ramasser une quantité de sarments de vigne pour faire des boutures et j’ai eu pour une semaine de travail à les lier et à les couper à la longueur voulue. Ensuite, comme le froid persistait et qu’on manquait totalement de charbon, il a fallu se débrouiller pour ne pas se geler. Notre provision de bois est assez restreinte, puisqu’elle ne se compose que de branches qui proviennent de la taille des arbres ou de la vigne, et ce n’était pas suffisant; j’ai alors scié quelques vieux mûriers au ras de la terre, puisque je ne pouvais entamer le sol pour les arracher; je les ai refendus et coupés en petits morceaux pour les brûler dans le poêle. Il est pénible à un paysan de sacrifier
scs arbres; il a pour les plus vieux une sorte de respect, de vénération; il a une tendresse particulière pour ceux qu’il a plantés, les soigne avec amour; mais c’est la guerre, etelleexige d’autres sacrifices bien plus grands encore. Malgré le mauvais temps, j’ai eu plusieurs l'ois quand même la visite de M. L..., l’organiste aveugle de L.... C’est un homme très agréable; il est gai et très encourageant; ses visites me font toujours grand plaisir. 11 vient à peu près tous les quinze jours passer une partie de 1 après-midi avec moi. Quand il fait beau, nous nous promenons un peu dans les champs; s’il l'ail mauvais, nous causons près du feu en buvant un verre de vin. Son voisinage a été très précieux pour moi. J ai vu, il y a une quinzaine de jours, le représentant des taucheuses. 11 ne les avait pas encore, mais il comptait les recevoir bientôt. Je vous avertirai quand j’aurai à la payer.
Deville (Pierre), cultivateur à Villeréal (L.-et-G.).
La Persagotière (prés Nantes), 18 octobre 1916.
Me voilà revenu à la Persagotière depuis quinze jours déjà; j’ai repris la chaiserieet, dans
Appendices.
quelques jours, je vais me mettre à la vannerie. J’ai profité de ma convalescence pour louer une maison avec un jardin de six ares. A ma rentrée, je louerai un champ, que j’ai déjà visité, d'une contenance de 75 ares. Avec cela, j’en aurai assez pour réaliser mon rêve, avoir une vache, quelques lapins et poules. Grâce à ce que vous m'avez promis, je pourrai le réaliser et vivre un peu mon ancienne vie. 11 arrive souvent que le bétail se trouve en baisse pendant l’hiver; s’il en est ainsi cet hiver, je ferai acheter au moment de la baisse, quitte à acheter du foin en attendant les beaux jours.
Voulez-vous me dire, je vous prie, s’il y a des formalités à remplir pour recevoir la somme que vous mettez à ma disposition.
Dumontet (A.), cultivateur.
Les Souperons, par Saint-Désiré (Allier), 20 novembre 1910.
Je viens vous donner de mes nouvelles, qui sont toujours assez bonnes. Je suis très content d’être dans mon pays et surtout que j’ai pu m'occuper à l'agriculture, ce qui fait que je ne
me suis pas ennuyé depuis que j'ai quitté Paris. Cependant, je regrette bien la rue Duroc. Là, comme nous n’étions que des aveugles, on se figure moins de sa situation.
Maintenant, les beaux jours sont finis, et à la campagne, c’est un mauvais temps pour les aveugles, car il y a beaucoup de boue. Mais j’ai mon nouveau métier, mes chaises et mes brosses, tout va bien, j'ai beaucoup à Taire. J’espère que vous allez toujours bien.
Joubin (A ), cultivateur et apiculteur.
Le Teilleul (Manche), 28 octobre 1916.
Voici les détails que vous nous avez demandés sur notre soldat aveugle. Son exemple prouvera à ses compagnons d’héroïsme et d’infortune qu'ils ne doivent pas se désoler, ni se décourager; bientôt ils seront devenus des aides nécessaires dont on admirera la dextérité. Ils expérimenteront eux-mêmes ce que me disait à ma dernière visite Joubin : « Quand on est clairvoyant, il est impossible d’imaginer tout ce qu’est capable de l'aire un aveugle ».
Appendices .
Joubin fut blessé près d’Arras, en octobre 1914; un obus lui cribla tout le corps de mitraille et lui brûla complètement les deux yeux. 11 fut d’abord soigné dans un hôpital d’Arras bombardé par les Allemands. Sa convalescence se fit aux Quinze- Vingts. 11 revint au pays dans la fin de février 1915. Sa sœur, dont le mari est prisonnier depuis le commencement de la guerre, le reçut. Joubin était d'autant plus heureux de revenir là qu’il y avait passé toute sa vie; la maison et ses dépendances lui étaient donc bien connues.
Dès son arrivée, il s'ingénia à se rendre utile. Je crois que son premier ouvrage fut de se mettre à faire la cuisine. Il allume le feu, fait donc la cuisine, lave très bien la vaisselle, fait le ménage et balaye très bien la maison. Sa sœur et scs ouvriers peuvent aller aux champs, ils trouvent à leur retour les repas prêts. Les jours de foire, Joubin s’en vient chez une de ses tantes qui tient auberge, travaille à la cuisine à laver la vaisselle. Il s’est même fait casseur de bois et, avec sa hache, il casse tout le bois nécessaire à la maison.
Bientôt il se chargea de soigner à l’étable et à l’écurie les vaches et le cheval; il monte dans les greniers à foin et nettoie lui-même les locaux.
160 Nos Soldais Aveugles.
Dans l'entretien de La ferme, plus de 300 litres d’eau sont nécessaires chaque jour : c’est lui qui va la puiser à la fontaine dont I accès est très difficile, et cette difficulté mérite d’être signalée. Une multitude de sources se font jour dans ce village, de sorte que les chemins ne sont pas faits pour qu’on y puisse passer. Je ne vais jamais deux fois de suite à ce village par le même chemin, j’espère toujours en trouver un meilleur, et je suis presque toujours déçu. C’est dans un de ces chemins qu’est située la fontaine en question. Dans ce chemin, on ne peut aller même pas en été. Pour arrivera la fontaine sans mettre les pieds dans quarante ou cinquante centimètres d’eau et de boue, on a jeté de grosses pierres sur le côté du chemin, et un clairvoyant a besoin de faire attention pour ne pas se mouiller les pieds ; Joubin y réussit parfaitement.
A ma dernière visite, je le trouvai dans le potager en train de cueillir des haricots. Trois mois après son retour de l’hôpital, il se croyait capable de semer des pommes de terre et il y réussissait.
Un autre jour, il y avait dans un champ des las de fumier à étendre. 11 se fit conduire dans le champ; on le conduisait à chacun des tas, et il
Appendices .
travaillait si bien qu’une clairvoyante voulut essayer de faire le même travail en fermant les yeux; presque aussitôt elle faillit tomber à la renverse. A une de mes visites, je le trouvai dans le champ, une houelle à la main et brisant les longs sillons que fait la charrue en retournant la terre. Ici, on appelle ce travail « bêcher du guéret
Quand vint la moisson, il se mit à faucher le blé et à faire les gerbes. 11 y a une quinzaine, sa sœur battait son blé à la machine : toute la journée, Joubin a tourné la manivelle de la tarare pour nettoyer le grain, puis a monté le grain en sacs dans un grenier distant de plus de cinquante mètres de l’endroit où se faisait ce nettoyage. Enfin, cette année, il a pris le lléau et est. allé aider un voisin à battre son blé.
Je crois qu il est permis d’affirmer que beaucoup de clairvoyants n’ont pas une vie aussi occupée que Joubin et cependant ce n’est pas tout. 11 est apiculteur. Le succès qu’il a obtenu cette année lui a fait concevoir le projet d’augmenter son rucher l’année prochaine. A la vérité, pour ce travail, il a souvent besoin d’un aide clairvoyant; mais c'est lui qui est toujours le principal agent. Pour certaines opérations, il a su remplacer ses
Nos Soldais Aveugles.
yeux par ses oreilles. 11 a l’air de préférer les ruches en paille à forme à peu près semi-sphérique qu’on appelle couramment dans le pays : « ruches à binnes ». Avec ces ruches, comme avec les ruches à cadres, il provoque l’essaimage artificiel et recueille le miel sans avoir besoin de faire périr les abeilles. Ce travail ne se fait pas toujours sans piqûres, mais sans découragement toujours.
Comme tous les apiculteurs, Joubin reconnaît au bruit que font les deux reines que l’essaimage est prochain. Dans le temps où peut se faire l’essaimage, il se promène le soir au milieu de ses ruches. 11 entend alors très distinctement, dans les ruches qui vont essaimer, les deux reines se répondre. La jeune reine, celle qui va rester, fait entendre ce cri : « Tri, 1 ri » et la vieille, celle qui doit partir : « Tru, tru ». C'est donc le nouvel essaim qui reste dans la ruche. Quand ce signe est constaté, il est certain que, si le temps n’est pas défavorable, l’essaimage se fera le lendemain. Quand l’essaim s’envole, Joubin le recueille avec un aide, comme font les clairvoyants. Mais souvent, pendant l’opération, une autre ruche essaime ù son tour et il arrive que les deux essaims se mettent l’un avec l'autre. Dans ce cas, Joubin les
Appendices.
ramasse tous les deux dans la même ruche; mais le soir venu, il reprend sa ruche, en verse le contenu sur un drap étendu, fait deux tas des abeilles et place une ruche vide auprès de chaque tas. « Neuf fois sur dix, me dit-il, une reine est dans un des tas, l’autre dans l’autre, et les abeilles se séparent d’clles-mêmes, suivent leur reine et montent dans la ruche. »
Pour l’essaimage artificiel, voici comment il procède :
Dans le mois de juin ou de juillet, il enfume une forte ruche et l’emporte à dix mètres de la. A sa place, il met une ruche vide destinée à recevoir les abeilles parties aux champs, qui, ne trouvant plus leur ruche, iraient dans une autre. Puis il retourne la bonne ruche, dont l’ouverture regarde alors le ciel, et la couvre d’une ruche vide. 11 frappe alors sur le fond de la ruche pleine et fait ainsi monter les abeilles dans la vide. Quand le bourdonnement lui tait croire que les deux tiers des abeilles sont passées dans la ruche vide, il arrête 1 opération et il place ses ruches. Mais il faut que la reine ait quitté la ruche pleine et soit passée dans la vide, sans quoi 1 opération serait à recommencer et, détail pratique, quand la reine est difficile à faire
Nos Soldais Aveugle*.
partir, l'essaim n’est pas bon. Pour savoir si la reine est bien dans la nouvelle ruche, Joubin frappe un coupsecsurle fond de la ruche : si toutes les abeilles répondent ensemble, la reine est là; si elles répondent en désordre, elle est restée dans l’ancienne. La vieille ruche, elle aussi, manifeste la présence ou l’absence de la reine : si, une fois qu’elle est replacée, les abeilles sont calmes, la reine est là; si, au contraire, elles volent en tous sens comme si elles ne savaient pas où aller, la reine est partie. Dans ce cas, le couvain qui va éclore va bientôt en donner une nouvelle. Lorsqu’à l’automne un essaim est trop faible pour passer l’hiver, Joubin le réunit à un autre un peu faible : quoiqu’elles soient plus nombreuses, les abeilles auront besoin de moins de nourriture. Pour réussir, il enfume fortement la ruche qui doit recevoir l’autre pour que les abeilles ne tuent pas les nouvelles. Bientôt une des reines est tuée et une seule reste maîtresse de tout l’essaim. Pour la récolte du miel, Joubin fait passer de la même manière tout l’essaim dans une autre ruche.
Disons, en terminant, que Joubin est très heureux de montrer par son exemple à tous ses compagnons d’infortune que la vie leur réserve beaucoup d’agréables surprises.
Appendices .
Héroin (A.), cultivateur.
Panon, par Mamers (Sarthe), 29 mai 1917.
Je viens vous accuser réception de voire lettre du 12 mai et de la somme de 600 francs, reçue le 22 mai. que par votre bienveillant intermédiaire et appui l'Association Valentin Haiiy a bien voulu m’envoyer.
Cette somme va m’étre d’une grande utilité; j’ai déjà commencé à acheter un veau que j’ai l’intention d’élever; il me coûte 120 francs, et j’ai l’espoir qu’il me donnera de bons résultats, car il est fort bien constitué ; je veux d’ici quelques années, en attendant que mes enfants soient en âge de travailler convenablement la terre, me spécialiser un peu dans l’élevage. Quand la chance se met de votre côté, tout va bien, mais ce qu’il y a à craindre, ce sont les pertes. Enfin, qui ne risque ‘rien n'a rien, et il me faut bien me tirer d’affaire.
■le crois que la meilleure rééducation est encore celle que l’on fait chez soi. Ainsi, j’ai piqué dernièrement des pommes de terre aussi régulièrement qu’une personne qui y voit, je soigne et attelle les chevaux presqueaussi vite qu’avant. Il
y a quelques jours, j'ai appointé des piquets et percé des trous à l’effet de faire une barrière pour clore plusieurs de mes champs. Quand ma femme va aux champs, c’est moi qui lais la soupe, fais les lits, fabrique le beurre, etc. Je descends de voiture sans le secours de personne, et plus je vais, plus je sens que je retrouve mes anciennes habitudes.
En un mot, je fais tout mon possible pour éviter de m’ennuyer. Il y a des jours où je souffre quand même beaucoup; parfois la douleur provoquée par l’enflure de mon œil gauche est insupportable; aussi, quand nous allons être débarrassés des gros travaux, soit entre les foins et la moisson, je vais demander à être visité par un spécialiste, car je crois qu'il y a encore quelque chose à faire.
Avant de terminer, je veux vous remercier bien sincèrement de votre généreux don eL nous vous prions de croire que toute la famille vous en est bien reconnaissante.
Appendices.
Hubert (Théodore), chaisier.
Yvignac (Côtes-du-Nord), 16 février 1917.
Excusez-moi si j’ai tardé un peu à vous écrire; je vous écris au nom de mon mari, actuellement à l'Ecole des Aveugles de Saint-Brieuc. Je pense bien qu’il ne vous a pas écrit.
Je ne puis vous exprimer combien vous nous rendez heureux en nous faisant comprendre que les aveugles peuvent travailler. Que de fois déjà, depuis voilà un mois, j'ai pensé dans votre bonne Association ! car tout l’hiver je voyais mon mari, malgré son caractère gai, s’ennuyer à en être désolé. Son refrain était toujours : « Ces maudits Boches ont perdu le reste de mon avenir ».
En effet, nous qui ne possédons rien que toujours une très bonne amitié : nous n’avons pas encore quatre ans de mariage; nous avons un petit garçon de cinq mois. A chaque moment, il lui redisait : « Mon petit, c’est sur toi que s’appuient mes vieux jours. Grandis vite, au moins tu me conduiras. » Il l’aime trop, c’est pourquoi il tenait tant à aller à Saint-Brieuc.
Et aujourd’hui j’ai reçu de ses nouvelles. Il me
dit ceci : « Je suis toujours occupé dans mon paillage des chaises; il faut du temps et de la patience, mais j’espère bien arriver avant longtemps ». Cela me fait plaisir, car je vois que cela lui fera une vie nouvelle, grâce à votre bonne Association Valentin Ilaüy, où les soldats se réconfortent ensemble.
J’espère que plus tard il pourra vous donner les renseignements sur son métier d’apprentissage. Je finis en ne cessant de penser dans votre dévouement pour ces pauvres soldats.
Legrand (Eugène), aviculteur.
Gamlniis (Seine-et-Oise), 3 mai 1916.
J’ose espérer que vous m’excuserez si j’ai tant tardé à vous donner de mes nouvelles, qui sont très bonnes pour le moment. J’attendais d’avoir commencé mon travail et me rendre compte par moi-mèmc, avant de vous écrire, pour vous donner quelques détails. Je suis heureux de pouvoir vous annoncer que cela est très possible à faire malgré notre cas; avec beaucoup de volonté l’on peut arriver, sans matériaux spéciaux, presque comme un voyant.
Appendices.
A mon arrivée à l'école, l’on me fit voir de suite une couveuse artificielle, ainsi que le maniement des œufs. Quel ne fut pas mon étonnement, après avoir pris contact avec la chaleur entretenue dans cette couveuse, de trouver, rien quau toucher, parmi une cinquantaine d’œufs déclarés bons par M. le Professeur, un de ces œufs qui me semblait suspect! L'œuf fut sacrifié et cassé et, en effet, cet œuf était mauvais. Le lendemain, j'en découvris un autre. Donc je crois pouvoir affirmer que c’est là un des points essentiels de 1 éleveur. C’est le degré de chaleur qu’il faut maintenir régulièrement pour arriver à un bon résultat, et il me semble possible de très bien arriver sans autre méthode que le toucher. Quant aux soins à donner aux adultes, cela n’est absolument rien, sauf en cas de maladie (chose que je n’ai pas encore apprise). On vient de me confier, il y a quelques jours, une centaine de petits pensionnaires éclos du malin même; jusqu’ici, je n’ai encore eu que quatre mortalités, dont deux estropiés en arrivant au monde. Ce sont là les petits aléas du métier; mais cela est loin de me décourager, au contraire, il y a tant de douceur dans leurs babillages que l'on oublie vite ces petits accidents bien insignifiants.
La seule chose où il nous sera, je crois, impossible de nous passer de la vue, ce serait pour le mirage des œufs, chose qui est essentielle. Mais comme on ne doit mirer les œufs qu'au bout du cinquième ou sixième jour qu’ils sont dans la couveuse, et que cet exercice ne dure qu'une demi-heure en tout pour un voyant, pour la durée de vingt et un jours de l’éclosion.... Comme vous pouvez le voir, ce serait le point le plus difficultueux. Je crois pouvoir vous affirmer que, pour l’avenir, le métier d’aviculteur pour les gens dans notre cas, accompagné d'un voyant, serait chose faite pour l’avenir.
Malgoire (Pierre), cultivateur.
Cremps, par Lalbenqüe (Loi), 31 décembre 1916.
A l’occasion qui se présente, je viens vous exprimer mes meilleurs vœux et mes souhaits les plus sincères de bonne année. Je puis vous dire que ma santé est. très excellente et que je m’occupe toujours. Je puis vous dire aussi que le résultat de mes occupations a dépassé de beaucoup mes espérances. Vos conseils, dont je
Appendices.
doutais sur certaines choses, se réalisent. Je vais vous donner le compte rendu des choses dont j'ai pu me rendre utile. Tout sera vu en compagnie dans le courant de cette lettre. Le soin du bétail de toutes sortes m’est très facile. J’ai fait la taille de la vigne, préparé les sulfatages et enlevé les feuilles pour donner de l’air aux raisins. J’ai semé tout mon maïs dans les sillons qui étaient marqués par la charrue. J’ai pu lier une partie de mon blé et faire les liens. J’ai pu aider à charger ou décharger les chariots de fourrage et de blé. Au moment du battage, j’avais toujours une place : ou faire passer les gerbes, ou de lier la paille. J’ai essayé actuellement une chose que je ne crains pas, c’est le labour. Un ami m’a prêté une charrue-brabant pendant deux jours; j’ai pu arriver à la conduire assez facilement. Si j’en avais une, je crois pouvoir m’en servir très souvent tout seul; seulement il ne faut pas y penser pour le moment, car mes économies et mes moyens ne peuvent pas me permettre de l’acheter. Maintenant, souvent il fait beau; je vais à la vigne, et quand il fait mauvais, je scie du bois ou j’égrène du maïs.
Tout mon temps est toujours pris sans avoir le temps de m’ennuyer.
Du même, 9 mai 1917.
Vous daignerez m’excuser d’avoir attendu si longtemps à vous donner de mes nouvelles. Vous devez avoir reçu de notre ami, M. de L..., le compte rendu de mes résultats et certains rapports sur la manière dont j’emploie pour rendre mon travail plus facile. Je peux vous dire que je suis très satisfait et que j’engage tous mes camarades cultivateurs à faire des essais. Ce que j’ai à leur recommander, c’est de ne pas s’y abrutir dans leurs premiers débuts, car cela les fatiguerait et ils n’arriveraient à rien de bon. C’est comme tous les métiers, c’est comme dans le proverbe : « C’est en forgeant qu’on devient forgeron ».
En commençant, il ne s’agit pas de labourer toute la journée; et vous-même ue feriez qu’un sillon ou deux, un peu tous les jours, et on arrive à faire du bon travail. Pour le moment, les labours de printemps sont terminés. J’ai pu arriver à travailler 25 arcs de terre; j’espère à l’automne en faire beaucoup plus. C’est une bonne distraction et très utile. Ceux qui ont le bonheur d’avoir une femme ou des enfants pour les conduire peuvent le faire.
Appendices .
Petitdidier (Auguste), commerçant.
Remiremont (Vosges), 13 septembre 1910.
Je rentre de voyage et trouve votre lettre ainsi que vos brochures dont je vous remercie.
J’ai perdu la vue en Alsace, le 18 février 1910, par une balle entrée sous la tempe gauche, coupant le nerf optique de l’œil gauche, traversant le nez et puis sortie dans l’œil droit.
J’ai été soigné à Lyon et j’ai appris la lecture et l’écriture Braille, la machine à écrire, à l'hôpital 8 bis, 18, rue de la Reconnaissance, à Villeurbanne.
Je suis rentré chez moi à Remiremont. depuis le 8 juin 1916, où je continue les affaires avec mon père, comme d’ailleurs je faisais avant la guerre. Nous faisons les fournitures générales pour usines. J’ai repris les voyages d’affaires avec un de mes amis comme guide. Je prends toutes mes notes en Braille; puis, de retour, je transcris mes notes avec ma machine, je fais toute la correspondance également. 11 n’y a que la tenue des livres et la comptabilité que je ne puis plus faire, comme le dessin naturellement. Quant à toutes les marchandises, j’arrive comme
avant à m'en rendre compte. Avec de la volonté et de l’énergie, j’espère arriver.
Sabier (R.), brossicr.
Mouy (Oise), 9 juin 1910.
C’est avec plaisir que j’ai reçu votre aimable lettre m’envoyant le permis que je vous avais demandé et je vous remercie infiniment d’avoir pris mes brosses.
Je vous dirai que mon petit commerce va très bien, je travaille bien. J’ai une commande de neuf douzaines de balais et six douzaines de brosses. Je suis très content. J’ai appris à ma femme à faire des brosses et elle s’y entend très bien; enfin, ça va très bien.
Tronche (Joseph), cultivateur.
Moulin des Iirandes, commune de la Vallée, par Beurlay (Charente-Inférieure), 29 décembre 1916.
Je m'étonne beaucoup que le 25 courant vous n’avez pas eu des détails de notre exploitation
A ppendices .
par M. Gambier, car j’ai écrit le 14 de ce mois une lettre très détaillée sur notre travail, les dépenses que nous avons faites, en un mot, tout ce qui nous concerne. Je lui ai en même temps envoyé le reçu de notre charrue, soit 75 francs. Au cas où la lettre se serait perdue, je vais vous redire ce que j’avais écrit à M. Gambier. D’abord, sur le travail que peut faire mon mari : il fait à peu près ce qu’il veut faire, depuis que nous avons acheté nos vaches, il les a dressées pour les faire travailler, pour ainsi dire seul. Ce n'est pas ce qui a empêché de le faire culbuter bien des fois avec elles, car les premières fois qu’on leur a mis le joug, elles voulaient souvent prendre la clé des champs; mais enfin, à l’heure actuelle, il en est le maître, et les vaches marchent bien à labourer avec l’aide de mon frère. Nous avons fait deux journaux et demi de blé; je ne sais pas vous dire en ares ou en hectares, car dans le pays tout le monde compte au journal, mais, je réfléchis, je peux vous dire que le journal de terrain équivaut à 1825 m2 33. Cela pourra à peu près vous faire évaluer la contenance que nous avons fait de blé. Aujourd’hui, il est bien né et même déjà long, mais malheureusement tout le monde ne peut pas en dire autant, car il y en a
beaucoup de morceaux de terrain qui sont noyés et on ne récoltera pas le blé qu’on aurait pensé récolter. Nous avons fait aussi du seigle pour faire manger aux vaches, quand elles auront leurs petits veaux, car, en ce moment, elles n’ont plus de lait, car elles vêlent toutes les deux en février, et on esl obligé de les faire reposer deux mois de l’année. Je vous assure qu’en ce moment elles sont jolies et nous ne voudrions pas les donner pour mille francs. Nous avons du terrain de fait aussi pour semer le mais; peut-être celte année réussira-t-il. L’année dernière, il n’a pas réussi; aussi, cette année, il vaut plus de 25 francs les 50 kilos, c’est énorme. Du reste, tout le grain est cher. Nous avons aussi préparé un peu du terrain pour les pommes de terre, mais ce n’est pas fini, car le mauvais temps nous a empêchés. Pour le moment, mon mari fait des fagots dans les bois: une coupe que nous avons achetée 80 francs, mais c’est payable qu’à Noël 1917; eh bien, je puis vous dire qu’il s’en tire très bien. C’est vrai que mon frère est avec lui, mais cela ne l’empêche pas de monter dans les arbres et de couper les branches; mais aussi, à deux reprises, il est tombé, mais ne s'est pas fait mal; aussi maintenant, il s’attache avec une corde par la ceinture
A ppendices.
et de là à l’arbre, et comme cela il ne tombe pins. Il fait à. peu près tout ce qu’il veut. Pour bêcher les légumes aussi, il s’en tire très bien, car il sait la distance qu’ils sont plantés, à peu près d'un bon pied, il en coupe bien quelquesuns, mais enfin ce n’est pas grand’chose. Il arrache aussi très bien ses pommes de terre; en un mot, il se tire très bien de son travail.
Je vous remercie pour les bons souhaits que vous m’avez adressés pour l’année qui commence. Puisse-t-elle être meilleure que l’année passée! quoique je ne croyais pas la passer si bonne. C’est grâce à l’Association à qui je dois ce que je possède, et croyez, monsieur, à tous mes remerciements.